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Napoléon et Alexandre Ier (2/3) / L'alliance russe sous le premier Empire cover

Napoléon et Alexandre Ier (2/3) / L'alliance russe sous le premier Empire

Chapter 61: I
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About This Book

The author traces the unraveling of an uneasy alliance between two imperial courts after their summit, contrasting one ruler's appetite for decisive military campaigns to enforce a lasting peace with the other's preference for cautious, reformist restraint and diplomatic accommodation. The narrative follows envoy reports, court conversations, and salon opinion as Spanish resistance and Austrian mobilization complicate plans, and shows how differing strategic aims, personal influences at each court, and misreadings of allies' intentions turned a formal accord into a fragile, contested partnership.


IV

Entre Napoléon et Alexandre, tout froissement nouveau retentissait de suite au point douloureux et sensible de leurs rapports: l'événement de Suède aggrava la question de Pologne, la fit plus aiguë et plus brûlante. Les deux empereurs, il est vrai, jugèrent inutile d'y revenir dans les communications courtoises et vides qui s'échangeaient entre eux; ils s'abstinrent de rouvrir une discussion épuisée. Ce fut dans leur for intérieur qu'ils se préoccupèrent encore davantage de la Pologne. Prévoyant mieux qu'ils auraient à s'en servir l'un contre l'autre, ils la prirent de nouveau pour objet de leurs méditations intimes, voire même de quelques tentatives mystérieuses, firent un pas de plus sur le terrain des manœuvres sourdement hostiles où ils se rencontraient et se côtoyaient à leur insu.

Considérant que la guerre devient plus probable, Napoléon regarde de plus près aux moyens de la faire, et pénétrant par la pensée dans l'arsenal où sa politique se tient des armes toujours prêtes, il y retrouve en premier lieu la Pologne. Il songe au parti qu'il aura à tirer des Varsoviens et de leurs compatriotes de Russie, si la crise éclate. Alors, pour donner l'impulsion à ces peuples et surexciter leur ardeur, il pourra devenir utile de leur montrer la patrie sous une forme reconnaissable et tangible: cette restauration que l'Empereur n'admet toujours qu'à titre de ressource éventuelle, s'imposera peut-être comme la première opération de la campagne. Mais cette mesure soulève des questions et des difficultés d'ordre divers; il est temps de les envisager, d'y faire face, d'aménager l'Europe de telle sorte que la Pologne puisse y trouver et y reprendre naturellement sa place. L'idée si souvent et si gratuitement prêtée jusqu'alors à Napoléon prend forme en lui pour la première fois; elle vient sur ses lèvres: le 20 septembre, devant Metternich, qui reste à ses côtés en observation et l'oreille aux écoutes, il se hasarde à dire: «Le jour où je me verrais forcé de faire la guerre à la Russie, j'aurais un allié puissant et considérable dans un roi de Pologne 596

Note 596: (retour) Mémoires de Metternich, I, 109.

Par ces mots, il justifiait enfin et rétrospectivement les défiances d'Alexandre. Seulement, s'il eût pu lire lui-même dans l'esprit du Tsar, il y eût retrouvé sa propre arrière-pensée, parvenue à un degré au moins égal de développement. Aujourd'hui, Alexandre inclinait plus sérieusement à suivre les avis de Czartoryski, à réaliser le rêve des Varsoviens, à faire ce qu'il accusait et soupçonnait Napoléon de vouloir faire, à reformer et à s'agréger la Pologne, afin de la transformer entre ses mains en instrument d'offensive. Depuis quelque temps, il s'est cherché de nouveaux intermédiaires avec les Polonais dans leur nation même; des personnages importants ont été prévenus, initiés; le projet a pris assez de précision et de consistance pour qu'il en soit parlé couramment dans certains milieux, pour que l'écho en revienne à nos agents. L'un d'eux, lancé en explorateur sur les confins de l'Autriche, de la Turquie et de la Pologne, passant à Varsovie en novembre, va écrire de cette ville: «Il est un plan affectionné par-dessus tout par l'empereur de Russie et dont la préparation est confiée au comte Jean-Séverin Potocki, et qui ne laisse pas que de partager les opinions dans les provinces russes polonaises: c'est le rétablissement du royaume de Pologne avec son indépendance, ses privilèges, mais uni à l'empire de Russie à perpétuité, comme l'Italie l'est momentanément à la France. Ce plan est bien connu ici malgré les efforts des Russes. Il ne les séduit pas, mais il flatte trop leur égoïsme et leur paresse pour ne pas trouver des partisans parmi les grands seigneurs des provinces russes polonaises, qui y sont fort enclins. Il sera d'ailleurs fortement soutenu par les Grecs fanatisés. On invitera le grand-duché de Varsovie à se réunir à la majorité. Tel est le plan que la Russie se propose de mettre au jour au premier signal de guerre, et il serait dans ce cas très important de le prévenir, car il les divisera ou tout au moins les amènera à se combattre entre eux 597

Note 597: (retour) Archives des affaires étrangères, Pologne, 326. Le même rapport plus développé se retrouve aux Archives nationales, AF, IV, 1699. L'agent était M. de Thiard, ancien chambellan de l'Empereur. Voy. ses instructions au n° 16811 de la Correspondance.

Que la France ou la Russie prît l'initiative de ressusciter la Pologne, celle des deux qui tenterait l'entreprise aurait à compter avec un tiers: il faudrait pressentir, consulter, désintéresser l'Autriche, la mettre avec soi sous peine de l'avoir contre soi. À l'opération projetée, l'Autriche perdrait presque infailliblement ce qui lui restait de la Galicie; ce membre détaché de la Pologne tendrait invinciblement à se ressouder au corps, la partie irait d'un mouvement irrésistible se fondre et s'absorber dans l'unité refaite. Pour réconcilier l'Autriche avec ce sacrifice, il importait de lui présenter d'amples dédommagements, de lui offrir en échange de son établissement précaire en Galicie de plus solides acquisitions: c'était avec elle une question d'indemnité à débattre. Pour commencer, on ne pouvait trop tôt se ménager à Vienne de nouveaux moyens d'accès et de confidence. Chacun de son côté, simultanément et secrètement, l'Empereur et le Tsar vont s'appliquer avec plus de soin à rapprocher d'eux l'Autriche et à l'attirer dans leur jeu.

Si Napoléon avait prononcé devant Metternich le nom de la Pologne, c'était afin de sonder ce ministre. Il s'expliqua dans la suite de l'entretien. Cette fois encore, il n'a pas en vue de signer une alliance et de se procurer un concours armé; il est plus détaché que jamais de cette idée. Observant ce qui se passe à Vienne, le fond d'amertume et de défiance qui y subsiste irrémédiablement, il ne croit guère à la possibilité de faire marcher côte à côte et de bon cœur Autrichiens et Français, vaincus et vainqueurs de Wagram. Ce qu'il demande toutefois, c'est plus qu'une simple neutralité, c'est une connivence et une complicité passives, garanties par l'adhésion anticipée de François Ier et de ses conseillers aux remaniements que l'avenir pourra commander. Dans ce but, il cherche à s'entendre dès à présent avec eux sur leur future compensation. De toutes ses possessions perdues, il n'en était point que l'Autriche désirât plus passionnément recouvrer que les côtes et les ports de l'Adriatique. Déjà Napoléon avait dit à Metternich: «Tout peut revenir, ces points-là sont des bouts de cheveux pour moi 598.» Lorsqu'il eut fait allusion à une renaissance possible de la Pologne, il ajouta: «Repousseriez-vous un jour des conférences ayant pour but d'amener l'échange d'une partie égale de la Galicie contre ces provinces?... Si je puis éviter la guerre avec la Russie, tant mieux; sinon, il vaut mieux avoir prévu les conséquences de la lutte 599.» Là-dessus, il insista longuement sur les avantages qui résulteraient pour l'Autriche de la réincorporation du littoral. À ce prix, il ne réclamerait pas une coopération active; la manière dont les Russes l'avaient secondé en 1809 l'avait, disait-il, dégoûté des coalitions. Il ne demandait même pas, il ne voulait point de réponse à ses insinuations. Dans le cas où l'empereur François admettrait en principe l'idée de l'échange, ce monarque n'aurait qu'à vendre graduellement les domaines de sa couronne en Galicie; à ce signe, Napoléon comprendrait que l'Autriche ne refusait pas de s'entendre avec lui sur les résultats possibles d'une crise à prévoir.

Note 598: (retour) Mémoires de Metternich, II, 365.
Note 599: (retour) Id., I, 110-111.

Nanti de cet aveu, Metternich considéra que sa mission exploratrice était remplie et se prépara à quitter la France. Il se sentait fixé sur le point qu'il avait pris à tâche d'éclaircir; il disposait désormais d'une base pour édifier toutes ses combinaisons; d'après les dernières paroles de l'Empereur, il avait compris que le conflit avec la Russie, dont il avait si curieusement observé la genèse, se produirait suivant toutes probabilités. Cette crise, qui dominait l'avenir, rouvrait à l'ambition de sa cour de vastes perspectives. Placée entre les deux belligérants, sur leur flanc, l'Autriche ne trouverait-elle pas l'occasion de jeter dans la balance le poids décisif? Par contre, toute imprudence au début la mettrait en péril de mort et l'exposerait à périr dans la formidable collision qui se préparait: elle ne pourrait, le cas échéant, prononcer avec utilité son action qu'après l'avoir tout d'abord et très soigneusement réservée. Pour le moment, Metternich ne voyait d'autre conduite à suivre que d'accéder aux désirs de l'Empereur, d'admettre le troc de la Galicie contre les provinces illyriennes, sans participation active à la lutte, et il conseillerait à son maître cette résignation profitable. En se plaçant sur ce terrain, l'empereur François n'aurait pas à se brouiller irrévocablement avec les Russes et à prendre parti contre eux; il se garderait la faculté de leur revenir et de suivre la fortune, si jamais l'inconstante déesse passait dans leur camp, mais en même temps il s'assurerait des garanties et quelques avantages pour le cas infiniment plus probable d'une victoire française. C'était beaucoup que d'avoir amené Napoléon à tenir compte dans toutes les hypothèses de l'intérêt autrichien, et Metternich revenait à Vienne avec confiance, heureux d'y rapporter ce bienfait et se flattant d'y recevoir bon accueil.

À Vienne, il ne trouva qu'une désagréable surprise. Quelles ne furent pas sa stupéfaction, sa colère, d'apprendre qu'une mystérieuse intrigue, nouée à son insu pendant les derniers temps de son absence, risquait d'anéantir tous les fruits de sa mission et de rejeter l'Autriche dans la plus périlleuse des voies! Cette fois encore, la Russie avait pris les devants sur la France: agissant depuis quelques semaines à Vienne avec un redoublement d'ardeur, elle y avait fait d'étonnants progrès. Plus ambitieuse que Napoléon, elle demandait une alliance, le cabinet autrichien semblait près de l'accorder, et ce qu'il y avait pour Metternich de plus pénible, de plus mortifiant dans cette aventure, c'était que son propre père, laissé par lui en arrière pour le représenter dans le conseil, pour lui garder la place, avait échappé à sa direction et s'était laissé prendre aux filets de la diplomatie moscovite. Le ministre intérimaire s'était permis d'avoir une politique à lui, diamétralement opposée à celle du ministre en titre, retenu au loin par une fructueuse ambassade; tandis que le fils se rapprochait de la France à pas comptés, avec une prudente circonspection, le père se livrait brusquement et presque inconsciemment à la Russie.

Le vieux prince de Metternich manquait totalement de la souplesse nécessaire pour imiter le jeu où excellait son fils, pour se tenir en équilibre entre la France et la Russie, en penchant un peu vers la première, sans s'abandonner tout à fait: il avait d'abord incliné plus que de raison du côté français; n'ayant point trouvé là le point d'appui que recherchait sa débilité, il se laissait aujourd'hui retomber gauchement dans les bras de la Russie. Son idée fixe était toujours de sauver les Principautés. Bien que les Russes eussent brillamment terminé leur campagne d'Orient par la victoire de Batynia et l'occupation de plusieurs places, il se reprenait de plus en plus à l'espoir de les amener à se modérer eux-mêmes, à diminuer leurs prétentions sur le Danube, en leur offrant sur d'autres points une alliance et des garanties.

Cette tendance, nous l'avons vu, avait été reconnue par le comte Schouvalof, qui avait reçu ordre d'en profiter. Pour arriver jusqu'au prince de Metternich, Schouvalof se lia avec son homme de confiance, M. de Hudelist, employé de haut rang à la chancellerie aulique. «Quoique vivant en voyageur, écrivait-il, je l'engageai à accepter un dîner sans façon: il y vint, en ayant probablement reçu la permission 600.» En dînant, on causa, on se fit des confidences, et Hudelist finit par dire que, si la Russie désirait un rapprochement, l'Autriche «ferait la moitié du chemin 601». À ce mot, le cabinet de Pétersbourg répondit en proposant immédiatement un traité secret. Il s'agissait d'un acte modeste en soi: chacune des deux cours s'engagerait simplement «à n'assister qui que ce soit 602» contre l'autre. Mais la pensée des Russes allait plus loin que leurs propositions écrites. Ainsi Schouvalof était chargé, en même temps qu'il présenterait le projet de traité, de réitérer l'offre de la Valachie orientale «en échange de quelques parties de la Pologne 603». Ce serait créer un précédent utile; il était bon d'habituer les Autrichiens à se dessaisir et à trafiquer de leurs territoires polonais. Puis, on se disait à Pétersbourg qu'une fois l'Autriche liée par une signature, par un pacte quelconque, il serait facile de l'attirer plus complètement à soi: l'intimité, la confiance renaîtraient, on en viendrait à marcher d'accord en toute circonstance. Cette arrière-pensée se trahit dans une lettre particulière du chancelier Roumiantsof à Schouvalof, pleine de cajoleries à l'adresse du prince de Metternich et de son gouvernement: «Sa Majesté, dit-il, avait en quelque sorte prévenu la démarche que la cour de Vienne vient de faire près d'elle. Tant mieux: l'amitié des deux empereurs, puisque l'un et l'autre en avaient si bien senti l'utilité, n'en sera que plus forte; c'est tout ce que je désire. L'Empereur est très satisfait de vous, Monsieur le comte, et il s'attend que vous achèverez ce que vous avez si bien commencé. Veuillez, je vous prie, remercier le prince de Metternich du bon souvenir qu'il me conserve. Je me rappelle avec plaisir cette époque où nous étions ensemble, et je professe ici bien volontiers que j'ai souvent tiré beaucoup d'avantages de ses lumières et de son expérience. Combien ne serais-je pas flatté, s'il était dans notre étoile à tous les deux de ramener maintenant cette ancienne et heureuse époque à laquelle les deux cabinets ne faisaient rien sans se concerter 604

Note 600: (retour) Schouvalof à Roumiantsof, 31 août-12 septembre 1810. Archives de Saint-Pétersbourg.
Note 602: (retour) Roumiantsof à Schouvalof, 16-28 septembre. Id.
Note 603: (retour) Mémoires de Metternich, II, 397.
Note 604: (retour) Lettre du 16 septembre 1810. Archives de Saint-Pétersbourg.

Ainsi amorcée, la négociation prit rapidement tournure. Metternich le père avait fait son rapport à l'empereur François, qui approuvait et laissait faire. La seule difficulté était la question des Principautés, que l'Autriche voulait traiter concurremment avec celle de l'alliance: elle désirait obtenir des Russes une promesse de renoncement partiel ou au moins l'assurance qu'ils la laisseraient se porter médiatrice entre eux et les Turcs et dire son mot sur les conditions de la paix. Schouvalof n'était autorisé à prendre aucun engagement de ce genre. Néanmoins, le ministère autrichien inclinait à conclure; déjà le pacte de simple neutralité se transformait en traité de défense mutuelle, et tout s'acheminait à une reprise de liaison entre les deux anciennes cours impériales, lorsque le retour inopiné de Metternich le fils, qui reprit aussitôt la direction des affaires, vint tout interrompre 605.

Note 605: (retour) Schouvalof à Roumiantsof, 31 août-12 septembre, 5-17 octobre 1810. Beer, Geschichte der orientalische Politik Œsterreichs, 244-248. Martens, Traités de la Russie avec l'Autriche, II, 72-77.

Averti de ce qui se préparait, Metternich ne perdit pas un instant pour se jeter à la traverse. Il ne fit que toucher barre à Vienne, courut en Styrie où se trouvait l'empereur François, obtint que le faible monarque considérât comme non avenu le rapport «provisoire» du ministre intérimaire et qu'il décidât le rejet des propositions russes. Là-dessus, Metternich rentra à Vienne, vit Schouvalof, et, dans un langage très doux, très courtois, fleuri d'expressions gracieuses, mais au fond parfaitement net, coupa court aux espérances de cet envoyé. L'Autriche, dit-il, n'était en position de contracter d'engagement avec personne. Il affirmait--et c'était vrai--n'avoir rien signé avec la France; il prétendait que ses préférences de principe et ses inclinations de cœur le portaient vers Pétersbourg, mais le moment était-il venu de trahir et de manifester ces sentiments? Entre les souverains autrichien et russe, l'amitié était de fondation, la confiance reposait sur de longues traditions d'intimité et des intérêts communs: qu'était-il besoin de se compromettre par un traité, qui n'échapperait pas à Napoléon? Quant à l'échange des territoires, Metternich le déclina avec autant d'énergie que Schouvalof en mit à le proposer. En somme, il rompit les pourparlers, reconquit ainsi la pleine liberté de ses mouvements et dégagea l'Autriche des liens où elle allait maladroitement s'emprisonner 606.

Note 606: (retour) Schouvalof à Roumiantsof, 21 octobre-2 novembre 1810. Archives de Saint-Pétersbourg. Beer, 248-49. Metternich, II, 395-99. Martens, 72-77.

Outré de cette déconvenue, Schouvalof songea un instant à s'acharner, à tenter d'autres voies, à agir malgré et contre Metternich. N'existait-il pas à la cour de Vienne, dans ce milieu étrange où se croisaient tant d'influences diverses, quelques intermédiaires des deux sexes à employer auprès du maître? L'Empereur aimait sa femme, appréciait fort l'archiduchesse Béatrice, sœur de l'Impératrice, gardait un reste d'affection au vieux Metternich, consultait volontiers le comte Zichy et témoignait toujours d'une inconcevable faiblesse pour son secrétaire Baldacci, considéré comme le mauvais génie de la dynastie. Schouvalof songea successivement à ces divers personnages et à d'autres encore. Toutefois, les ayant passés en revue, il se convainquit qu'aucun ne présentait les conditions voulues pour mener à bien l'opération délicate qui serait confiée à ses soins, pour mettre en échec le crédit du puissant ministre; les quelques coups de crayon qu'il consacre à chacun d'eux, dans une dépêche irritée où il se déclare obligé de quitter la partie, composent un tableau peu flatteur de l'entourage du monarque: «L'Impératrice, dit-il, a beaucoup d'esprit et voudrait se mêler des affaires, mais son auguste époux l'en éloigne. Le prince de Metternich n'ira pas directement contre son fils; de plus, il ne dira jamais à l'Empereur que la leçon qu'il aura étudiée, et encore en oubliera-t-il la moitié. Hudelist ne peut quelque chose qu'auprès du prince. L'archiduchesse Béatrice craint de se mêler des affaires et de voir son nom dans le Moniteur. Le comte de Sickingen pourrait parler, mais il est bien avec des personnes qui tiennent au comte de Metternich. Tout le reste n'y peut rien, excepté Zichy, qu'il faudrait acheter, et Baldacci; ce serait le dernier moyen à employer 607

Note 607: (retour) Schouvalof à Roumiantsof, 17-29 novembre 1810. Archives de Saint-Péterbourg.

Peu après cette campagne brillamment commencée et mal terminée, Schouvalof, dont les fonctions n'avaient jamais été que provisoires, fut rappelé; un ambassadeur régulier, M. de Stackelberg, était déjà arrivé à Vienne. Stackelberg essaya à plusieurs reprises de rentrer en matière. Chaque fois, Metternich se déroba, déclinant les entretiens, fuyant les rendez-vous, se faisant insaisissable, paraissant tout entier au plaisir de retrouver Vienne, ses amis, ses relations, se montrant plus occupé de plaisirs que d'affaires. Depuis son retour, fidèle à ses habitudes mondaines, il se répandait beaucoup et se laissait voir dans tous les milieux. Comme s'il eût voulu atténuer le déplaisir que causeraient à Pétersbourg ses procédés évasifs, il fréquentait les salons russes de Vienne, où Razoumovski et autres continuaient à tenir bureau d'intrigues; sobre de paroles avec les négociateurs attitrés que lui dépêchait le Tsar, il se dédommageait avec les dames russes, se mettait pour elles en frais spéciaux de galanterie; à l'heure où il refusait d'écouter Schouvalof et Stackelberg, on crut remarquer que ses assiduités auprès de la princesse Bagration prenaient un caractère particulièrement vif; c'était ce qu'il appelait «travailler à la conciliation 608». Avec cela, il entretenait les rapports les plus intimes avec l'ambassadeur français, qui ne tarissait pas en éloges sur son compte. Par ces mouvements divers et exécutés avec une égale désinvolture, il restait également fidèle au plan qu'il s'était tracé: se faire bien venir de Napoléon, sans s'ôter les moyens, le cas échéant, de se reporter ailleurs et de rentrer en grâce auprès de la Russie.

Note 608: (retour) Correspondance de M. Otto, novembre et décembre 1810, passim.

Cette cour, il est vrai, avait espéré mieux que des politesses, enveloppant un refus de traiter; son dépit s'exhala en termes acerbes. La correspondance de ses agents ne ménage plus les épithètes désobligeantes à Metternich; elle prend vivement à partie cet homme d'État, qui jusqu'alors avait obtenu de ses contemporains plus d'attention que d'estime. Schouvalof le jugeait «plus finasseur que fin»; Stackelberg, qui avait le trait mordant et la plume acérée, voyait en lui l'homme lige, le client, la créature de Napoléon, et attribuait à sa conduite les motifs les moins avouables: rappelant son rôle dans l'affaire du mariage, son séjour prolongé à Paris, il en concluait que son but prémédité était d'asservir l'Autriche aux volontés françaises. «Combien, ajoutait-il, cette présomption n'acquiert-elle pas plus de force lorsqu'on a tout lieu de croire que l'existence politique de ce ministre tient à l'intimité avec un gouvernement dont la protection le sauve de l'effet sur le souverain, sinon de la déconsidération publique, au moins du manque de considération indispensable dans un poste aussi éminent! Et pour n'en citer qu'un motif, que penser en effet d'un ministre dont on est à deviner les heures d'occupation, tant il est adonné aux plaisirs de la société? On a dit du duc de Choiseul que ce n'était pas dans son cabinet de travail qu'il avait le plus utilement servi Louis XV; cela est très vrai, mais les affaires les plus importantes de ce ministère avaient été traitées dans le salon du ministre et non dans des boudoirs 609

Note 609: (retour) Stackelberg à Roumiantsof, 15-27 novembre 1810. Archives de Saint-Pétersbourg. Les bulletins de police parisiens rapportaient à la même époque que Metternich n'était «pas plus considéré que Talleyrand». Archives nationales, AF, iv, 1508.

L'empereur Alexandre, de son côté, devait garder rancune au ministre qui avait si prestement éconduit la Russie, à l'heure où elle se croyait sûre de ressaisir l'Autriche. Pourtant, le Tsar se refusait encore à désespérer de cette puissance; s'il ne pouvait l'avoir pour auxiliaire, ne saurait-il éviter au moins de l'avoir pour ennemie? Peu à peu, par une coïncidence curieuse et pourtant naturelle, Alexandre en viendra à envisager les rapports à établir avec l'Autriche exactement sous le même point de vue que l'empereur des Français: renonçant provisoirement à l'idée d'une alliance, il se rabattra sur celle d'une neutralité bienveillante, assurée à l'avance et largement rémunérée. Il ne demandera plus aux Autrichiens que de le laisser faire, de ne s'émouvoir et de ne s'étonner de rien, de considérer sans alarme ce qui pourra se passer autour d'eux, en Pologne par exemple, de se résigner au besoin à perdre la Galicie, moyennant d'équitables dédommagements; ces équivalents, il les désignera, comme Napoléon, en Orient, montrera au loin cette proie abandonnée à toutes les convoitises. Napoléon a parlé des provinces illyriennes, Alexandre finira par offrir la plus grande partie des Principautés 610. C'est qu'ils sentent également que l'Autriche une fois mise hors de cause, éloignée et payée, il deviendra plus facile, au premier de fixer le dévouement des Polonais, au second de tenter leur fidélité. Ainsi, lors même qu'ils traitent avec l'Autriche, ils pensent à la Pologne: autour d'elle évolue leur diplomatie souterraine et tournent toutes leurs combinaisons de défense ou d'attaque; c'est à la retenir ou à la capter que s'emploient mystérieusement leurs efforts; il semble que l'un comme l'autre ait indispensablement besoin d'elle pour accaparer à son profit les chances de l'avenir. Tous deux commandent pourtant aux armées les plus nombreuses et les plus belles qui soient dans l'univers; s'ils le veulent, des millions de soldats vont se lever à leur voix, obéir à leur geste. Néanmoins, tant de moyens ne suffisent pas à leurs yeux pour décider la victoire. Chacun d'eux estime que sa supériorité dépend du concours spontané d'une nation opprimée, trois fois spoliée, aux deux tiers captive, mais en qui s'affirme un principe de survie et de libre expansion. Lorsqu'ils se tournent vers la Pologne, ils cherchent moins encore à se donner une armée de plus qu'à enrôler dans leur parti une grande force morale et à l'attirer sous leurs drapeaux: c'est un hommage involontaire qu'ils rendent à la puissance de l'idée et au droit méconnu. Spectacle étrange que celui de ces deux potentats, dont l'un dispose de toutes les ressources de l'ancienne Europe, dont l'autre possède un empire plus grand que l'Europe, et qui se disputent les faveurs d'une poignée d'hommes aspirant légitimement à reformer un peuple, comme si, entre tant d'éléments de force matérielle et de succès qu'ils s'opposent l'un à l'autre, ce grain de justice et de bon droit pouvait faire pencher la balance!

Note 610: (retour) Beer, 250-51. Martens, 78-79. Metternich, II, 417.


CHAPITRE XIII

LE CONFLIT


Jusqu'à la fin de 1810, les relations conservent une apparente sérénité.--Prévenances réciproques et faux sourires.--Le dissentiment au sujet du blocus va manifester l'antagonisme des volontés et des principes.--Résultats du système continental.--Détresse et péril de l'Angleterre.--Symptômes d'une crise financière à Londres.--La paix possible.--Efforts désespérés du commerce britannique pour se ménager des accès en Europe; il cherche en Russie un débouché et des facilités de transit.--Napoléon sollicite Alexandre de fermer les ports de l'empire à tous les bâtiments porteurs de denrées coloniales.--Formation sur la Baltique d'une flotte marchande de six cents bâtiments à destination de la Russie.--Instances plus pressantes de Napoléon.--Il rentre en explication sur l'ensemble des rapports.--L'aide de camp Tchernitchef à Paris: ses succès mondains, ses occupations clandestines.--Le bal de Fontainebleau.--Longues conversations avec Tchernitchef; franchise audacieuse de l'Empereur.--L'amie géographique.--Lettre à l'empereur Alexandre.--La pensée de Tilsit.--Alexandre refuse d'adopter les nouveaux tarifs et de proscrire indistinctement tous les neutres.--Raisons de sa résistance.--Il est mis en demeure de coopérer à la fermeture de la Suède.--Son embarras; espoir secret qu'il fonde sur Bernadotte.--Envoi de Tchernitchef à Stockholm; but apparent et objet réel de sa mission.--Profonde duplicité.--Intimité croissante entre l'émissaire russe et le prince royal de Suède: entrevue officielle, audiences particulières, déjeuner en tête-à-tête, Bernadotte dans son cabinet et devant le front des troupes.--Gradation dans ses discours; sa parole d'honneur et sa parole sacrée.--Amertume profonde contre Napoléon.--Tchernitchef rassure son maître sur les dispositions de la Suède.--La Russie approvisionne l'Allemagne de denrées coloniales.--Colère concentrée de Napoléon.--Fautes suprêmes.--Incorporation à l'empire des villes hanséatiques.--But de cette réunion.--L'annexion du littoral allemand fait naître la question de l'Oldenbourg.--Situation géographique de cet État; étroite parenté entre le prince régnant et l'empereur Alexandre.--Napoléon propose au duc un échange; sur son refus, il décrète l'occupation de ses États.--Violation du traité de Tilsit.--Avant de connaître la réunion des villes hanséatiques et de l'Oldenbourg, Alexandre se met lui-même et le premier en contradiction ouverte avec les principes de l'alliance.--La baisse du change en Russie et la balance du commerce.--L'ukase du 31 décembre 1810.--Rupture économique avec la France.--Napoléon et Alexandre arrivent simultanément au terme de leur évolution divergente.--Achèvement des préparatifs militaires de la Russie; Alexandre dispose de deux cent quarante mille hommes contre les trois divisions de Davoust.--Il se laisse gagner subitement à l'idée de commencer la guerre et de prendre l'offensive.--Son projet d'envahir le duché, de reconstituer la Pologne et de soulever l'Europe.--Confidences décisives à Czartoryski.--Le sort de l'Europe entre les mains des cinquante mille soldats du duché.--Attitude de l'Angleterre; résistance passive; la tactique de Waterloo.--Les préparatifs menaçants de la Russie obligent Napoléon à se détourner de l'Espagne et à se reporter précipitamment vers le Nord.--Reflux de la puissance française sur l'Allemagne.--Motifs qui empêcheront Alexandre de donner suite à ses plans d'offensive et permettront une reprise de négociation.--La France et la Russie au commencement de 1811; malentendu persistant au sujet de la Pologne; griefs particuliers et griefs généraux; identité d'intérêts affirmée en principe.--L'alliance ou la guerre.


I

À l'instant où les deux empereurs, avec un surcroît d'activité discrète, avisaient éventuellement aux moyens de se nuire, Alexandre Ier disait à un diplomate connu pour son attachement à la France, M. de Bray, ministre de Bavière: «J'aime l'empereur Napoléon comme mon frère, je pense lui avoir inspiré les mêmes sentiments, et l'on doit compter sur un accord constant entre nos cabinets 611.» De son côté, Napoléon défendait rigoureusement à ses agents diplomatiques toute démarche, toute parole de nature «à inspirer le moindre doute sur l'étroite amitié qui l'unissait à la Russie 612». De part et d'autre, c'était une attention égale et soutenue à maintenir les dehors de l'intimité et de la confiance. Depuis qu'Alexandre et Napoléon avaient renoncé à toucher mot de ce qui les divisait, aucune parole un peu vive n'avait retenti entre eux; même, ils avaient encore l'un pour l'autre des regards caressants et des sourires. Le premier affectait de se rappeler au souvenir de son allié par des prévenances et des présents; il choisissait, parmi les chevaux de ses écuries, les plus fins et les plus rapides pour les envoyer à l'Empereur. À Paris, les représentants du Tsar étaient mieux traités que tous autres, et si Napoléon faisait parfois exception à cette règle au profit des Autrichiens, il s'en excusait bien vite en Russie et exprimait le regret que Kourakine, perpétuellement empêché, ne fût point en état de recevoir les mêmes marques de bienveillance et de faveur. «Dites-lui, écrivait-il à Champagny, que je n'ai pu lui donner, comme je l'aurais désiré, les preuves de ces sentiments, parce qu'il a toujours été malade; que si j'ai invité le prince de Schwartzenberg à la chasse à différentes reprises, c'était par suite des circonstances du mariage d'abord, et puis parce qu'étant militaire, cela l'amuse beaucoup 613.» Et il ajoutait: «Vous chargerez le duc de Vicence de déclarer que je suis ferme dans l'alliance de la Russie et décidé à marcher dans la même direction.»

Note 611: (retour) Archives des affaires étrangères, Vienne, 12 septembre 1810.
Note 612: (retour) Champagny à Otto, 11 octobre 1810. Instructions analogues au comte de Narbonne, en Bavière, 11 octobre 1810.
Note 613: (retour) Corresp., 17023.

Au reste, les deux cours continuaient à observer la lettre des traités, à remplir les devoirs stricts et en quelque sorte matériels de l'alliance. Les ports de Russie restaient fermés aux navires battant pavillon d'Angleterre: un conseil des prises saisissait, parmi les prétendus neutres, ceux dont la nationalité britannique ne pouvait faire l'objet d'un doute et dont le déguisement était par trop grossier. En France, le gouvernement se piquait, comme par le passé, de traiter en commun avec la Russie toutes les affaires d'intérêt général. Napoléon avait instruit le Tsar de ses pourparlers successifs avec l'Angleterre, avait signalé à Pétersbourg toutes les phases de cette négociation, comme s'il eût voulu prouver que lui du moins ne conclurait jamais de paix séparée. Pourtant, malgré ce soin à garder dans les formes une correction scrupuleuse, à ne fournir contre soi aucun grief positif, il était impossible de perpétuer indéfiniment dans ses manifestations extérieures une harmonie qui n'existait plus dans les cœurs; forcément, la mésintelligence éclaterait un jour, se traduirait par un dissentiment aigu, et les liens dans lesquels ou s'était engagé, progressivement distendus, en étaient venus à ce point de fragilité où la moindre secousse les ferait céder et se rompre. Ce déchirement s'opéra lorsque Napoléon voulut faire adopter par la Russie les mesures d'extrême rigueur qu'il avait imposées à ses autres alliés contre le commerce de l'Angleterre.

Exécutées avec ensemble dans tous les pays qui relevaient de la France, ces mesures commençaient à porter. L'annexion de la Hollande, la fermeture des fleuves allemands, la surveillance plus rigoureuse des côtes, la répression impitoyable de la contrebande, la guerre aux neutres, les confiscations opérées en Allemagne, l'application des nouveaux tarifs aux articles tolérés, avaient occasionné à nos ennemis des pertes irréparables et profondes. L'immense quantité de marchandises coloniales qui constituait leur capital, ne trouvant plus à se déverser sur le continent, restait éparse sur les mers, à bord des bâtiments neutres. Les propriétaires anglais de ces denrées, placés dans l'impossibilité de les convertir en numéraire, ne savaient plus où se procurer les moyens de tenir leurs engagements et de faire face à leurs échéances. À Londres, les sinistres financiers commençaient; des maisons d'une solidité éprouvée, d'un renom européen, succombaient tour à tour, et chacun de ces écroulements laissait le crédit de l'Angleterre atteint et ébranlé. Au même moment, une rupture imminente avec les États-Unis semblait devoir fermer aux exportations britanniques un de leurs derniers débouchés. D'autres causes encore, l'accroissement de la dette publique, une crise ouvrière, la cherté du blé, l'impossibilité de suppléer à l'insuffisance des récoltes par des achats à l'étranger, ajoutaient à l'angoisse de ces heures sombres, succédant à une période de prospérité inouïe. La guerre avait fait la fortune des Anglais: la prolongation de la guerre préparait leur ruine. Aujourd'hui, dans toutes les parties de la nation, c'étaient la gêne, l'atonie, l'appréhension de l'avenir; ce serait demain l'universelle détresse, avec le soulèvement des masses et la guerre des classes en perspective 614.

Note 614: (retour) Voy. spécialement Green, Histoire du peuple anglais, II, 413-418.

Napoléon connaissait cette situation. Il en suivait les progrès dans les journaux anglais, qu'il lisait avidement, dans toutes les informations qu'il recevait de Londres et faisait soigneusement colliger, dans les débats du Parlement, et à chaque symptôme de souffrance noté chez l'ennemi détesté, son âme se remplissait de joie. Touchait-il enfin au but de tout son règne? Ce que n'avaient pu produire les préparatifs de descente et les coups successivement portés en Europe, le camp de Boulogne, Austerlitz, Iéna, Friedland, Wagram, l'Allemagne et l'Italie absorbées, la Russie, puis l'Autriche, vaincues et ralliées, l'Espagne envahie, la Turquie et les Indes menacées, la guerre économique allait-elle l'opérer? L'Angleterre allait-elle s'avouer vaincue, souscrire à cette paix maritime qui préviendrait le retour des guerres continentales, anéantirait dans leur germe les complications futures, éclaircirait partout l'horizon, donnerait à la France la sécurité dans la grandeur? Pour la première fois ce dénouement devenait possible: il semblait même prochain, imminent, mais à une condition, c'était que nos efforts se poursuivissent avec un redoublement d'énergie, car le commerce anglais s'obstinait à la lutte, malgré ses dangers et ses mécomptes, et ne renonçait pas à franchir les barrières dont Napoléon travaillait à environner l'Europe.

C'était toujours dans la Baltique que les bâtiments porteurs de denrées coloniales se réfugiaient et s'entassaient: c'était de ce côté que les produits prohibés cherchaient désespérément un passage. Des navires de toute nationalité, principalement américains, escortés et protégés souvent par des vaisseaux de guerre anglais, circulaient sur la Baltique par bandes innombrables, par centaines, par milliers, «comme les débris d'une armée mise en déroute 615». Ils erraient de rivage en rivage, frappaient à toutes les portes; repoussés d'un côté, ils se rejetaient de l'autre. Après avoir inutilement tâté Lubeck, Stettin, Dantzick, et rencontré partout la France, ils se donnaient maintenant une autre destination et remontaient plus haut vers le Nord. Où se rendaient-ils? La Suède leur restait ouverte, mais ne leur offrait plus qu'un abri précaire, puisque le gouvernement royal d'abord et ensuite Bernadotte, qui s'acheminait vers Stockholm, avaient fait à l'Empereur de solennelles promesses. D'ailleurs, pour la plupart des bâtiments fraudeurs, la Suède était une escale plus qu'un but. En réalité,--des avis positifs en faisaient foi,--les flottes marchandes qui portaient les suprêmes espérances de l'Angleterre se dirigeaient vers la Russie, gagnaient la vaste région où l'exclusion des neutres n'avait pas encore été prononcée à titre de règle absolue.

Note 615: (retour) Champagny à Caulaincourt, 16 octobre 1810.

En Russie, les navires portant pavillon neutre étaient admis à débarquer leurs cargaisons, pourvu que celles-ci justifiassent en apparence, au moyen de certificats trop faciles à se procurer, de leur origine américaine et non britannique. Par cette porte entre-bâillée, des marchandises appartenant en réalité aux Anglais s'introduisaient sur le continent; les unes étaient consommées dans les provinces russes; les autres, continuant leur route par terre, s'acheminant à travers l'empire, dépassaient ses frontières et se répandaient en Europe. Nos agents les voyaient arriver en Allemagne par convois immenses, par véritables caravanes; tout ce qui s'en était débité cette année à la foire de Leipzick était venu du Nord, apporté sur sept cents chariots. Si la Russie continuait à accueillir ces produits, à en permettre le débit et le transit, elle fournirait aux Anglais, en échange de leurs articles, l'or qui leur permettrait de maintenir leur crédit, de solder leurs troupes d'Espagne: elle leur donnerait littéralement des armes pour perpétuer la guerre. Au contraire, que le Tsar se résignât à fermer entièrement ses ports, à proscrire absolument les neutres, reconnaissant en eux les agents et les intermédiaires du commerce britannique, il compléterait l'investissement de l'Angleterre et la réduirait à merci, en lui ôtant les derniers moyens d'écouler ses produits et de se créer des ressources. Suivant une parole de Napoléon, la paix ou la guerre était entre les mains de la Russie, et l'alliance reprenait, manifestait toute son utilité, à l'heure où des torts réciproques l'avaient altérée et virtuellement dissoute.

Était-il juste aujourd'hui, était-il rationnel de demander au Tsar un nouveau et plus pénible sacrifice, une preuve irrécusable de dévouement et d'abandon, après lui avoir fourni tant de raisons pour craindre et se défier? Il est vrai que tous les discours de ce prince, toutes ses lettres, continuaient à exprimer l'ardent et invariable désir de la paix générale; il affirmait d'autre part qu'il ne serait jamais le premier à rompre l'accord, et Caulaincourt, par chaque courrier, se portait garant de cette intention 616. En faisant appel à ces sentiments, en invoquant auprès d'Alexandre l'intérêt de l'humanité tout entière, en lui montrant dans un avenir prochain l'universelle détente et le grand apaisement, ne saurait-on obtenir de lui une décision essentiellement conforme à l'esprit du pacte de 1807, dont le but annoncé avait été de courber l'Angleterre sous l'effort combiné des deux empires? Un instant, Napoléon se reprit à cet espoir ou voulut du moins tenter cette épreuve.

Note 616: (retour) Nous publions à l'Appendice, sous le chiffre III, les lettres particulières écrites durant cette période par Caulaincourt au ministre des relations extérieures: Archives des affaires étrangères, Russie, 150 et 151. Ces lettres mettent en lumière le beau caractère de l'ambassadeur, sa courageuse franchise, mais en même temps son erreur permanente sur les intentions réelles d'Alexandre.

Dès le 7 septembre, il avait fait proposer aux Russes l'adoption des nouveaux tarifs sur les denrées coloniales; il attendait à ce sujet une réponse. Le 13 octobre, il soulève la question des neutres; par deux fois dans la même journée, il prescrit à Champagny de faire une lettre au duc de Vicence, de voir Kourakine, d'insister pour la confiscation de tous les bâtiments porteurs d'articles prohibés 617. Il ordonne de transmettre à Pétersbourg une lettre du général Rapp, qui commande à Dantzick: Rapp a vu se former sur la Baltique de vastes rassemblements, il annonce que «beaucoup de bâtiments chargés pour le compte de l'Angleterre se sont dirigés vers les ports de Russie 618»; couverts par leurs pavillons multicolores, ils doivent y avoir pénétré et attendre que l'autorité compétente statue sur leur sort; l'heure est urgente: c'est l'instant d'exposer la théorie française dans toute sa rigueur et d'indiquer l'application spéciale que la Russie est requise d'en faire.

Note 617: (retour) Corresp., 17040-17041.

Champagny écrivit à Caulaincourt par courrier extraordinaire. Il récapitulait les résultats obtenus par le blocus, félicitait la Russie de saisies récemment opérées, signalait de fâcheuses défaillances, et poursuivait ainsi: «Dans ce moment, Monsieur, où nous touchons au but pour lequel tant de sacrifices ont été faits, représentez au gouvernement russe combien il importe à la cause commune, combien il importe à la Russie qui désire la paix, de frapper avec la France le dernier coup qui doit l'obtenir; que l'empereur de Russie ordonne la confiscation de tous ces bâtiments qui se dirigent vers ses ports. Ils sont chargés de denrées coloniales, cela seul doit être un titre de condamnation. Toute denrée coloniale est nécessairement marchandise anglaise, sous quelque pavillon qu'elle arrive; la confiscation est donc la suite des engagements pris par les puissances du continent. Elle sera dans ce moment éminemment utile au continent. Jamais l'Angleterre ne s'est trouvée dans la détresse qu'elle éprouve, et cette détresse est surtout l'effet des dernières mesures prises par l'Empereur. Le change de l'Angleterre baisse journellement, son papier de banque est devenu un papier-monnaie dont la perte est déjà sensible. Les banqueroutes se multiplient; celle de la maison Beckers, qui spéculait sur les denrées coloniales, a été occasionnée par le mauvais succès de ses spéculations. La catastrophe de M. Goldsmith, une des colonnes de la Cité, comme disent les Anglais, provient aussi, quoique indirectement, de la même cause. Il s'était chargé d'une grande partie du dernier emprunt fait par le gouvernement et avait reçu des effets de la dette publique. Les négociants spéculateurs en denrées coloniales qui attendaient des retours qui n'ont pas eu lieu, ayant des engagements à remplir, ont été obligés de se défaire des effets de la dette publique dont ils pouvaient être porteurs. De là la dépréciation de ces effets, celle des effets de l'emprunt, et la ruine de M. Goldsmith, qui s'est brûlé la cervelle. Un retard seul dans la vente des cargaisons destinées pour le nord de l'Allemagne ou pour la Baltique a occasionné cet effet; quel résultat n'obtiendra-t-on donc pas si toutes ces cargaisons transportées en Russie y sont confisquées au moment de leur arrivée! Nous savons par une voie sûre que la désolation est grande dans le commerce anglais, et que ses vœux sont maintenant pour la paix, lorsqu'il y a peu de mois encore il paraissait indifférent à la continuation de la guerre.

«La Suède va être fermée au commerce anglais, et si la Russie se joint à la France, en prenant et en faisant exécuter rigoureusement la mesure que vous êtes chargé de lui proposer, le vœu de la paix deviendra le cri général en Angleterre, et son gouvernement sera obligé d'en faire la demande.

«Insistez donc sur la confiscation des bâtiments porteurs de cargaisons de denrées coloniales. Quelque masque qu'ils prennent, quelque pavillon qu'ils arborent et quelque prétexte qu'ils mettent en avant, ils sont anglais ou appartiennent à l'Angleterre, et si les ordres de l'empereur de Russie pour cet objet sont bien exécutés, avec suite et rigueur, ils vaudront au fisc de Russie une recette considérable, peut-être de soixante millions, et produiront une forte secousse en Angleterre.

«L'Empereur, Monsieur, attache tant d'importance à cette mesure qu'il a voulu que j'en fisse l'objet d'une lettre spéciale qui a été mise sous ses yeux, et en parvenant à la faire adopter dans tout l'empire russe, vous aurez donné à Sa Majesté une nouvelle preuve du talent et du zèle que vous mettez à la servir 619

Note 619: (retour) Champagny à Caulaincourt, 16 octobre 1810. Cf. Corresp., 17040 et 17041.

Peu de jours après l'envoi de cette dépêche, de nouveaux avis arrivent du Nord; les faits se précisent dans la Baltique. Un vaste convoi de six cents bâtiments s'est formé à l'entrée de cette mer; il s'est présenté devant les rivages du Mecklembourg; repoussé par cet État, il s'est mis à côtoyer le littoral, et tout donne à penser qu'il va en premier lieu chercher accès dans les ports de la Prusse. C'est là que Napoléon veut d'abord le rejoindre et l'intercepter. Ardent à cette chasse, il intime l'ordre à la Prusse d'exclure ou de confisquer les six cents bâtiments: «S'il en est autrement, ajoute-t-il, j'entre en Prusse; je n'ai pas d'autre moyen de faire la guerre à l'Angleterre, celui-là est efficace, et rien ne pourrait m'arrêter 620.» Jamais plus brutale menace n'a accompagné injonction plus sommaire; jamais la main du vainqueur ne s'est plus lourdement appesantie sur la Prusse esclave. Mais Napoléon apprend presque aussitôt que la cour de Potsdam, tremblante et soumise, a devancé nos désirs et clôturé hermétiquement ses ports. Obligés de reprendre le large, les six cents navires vont évidemment se rapprocher de la Russie et y chercher fortune; c'est dans ce dernier asile qu'il faut poursuivre l'ennemi, le traquer et le forcer. Après avoir mis la Prusse en demeure de se fermer, Napoléon adjure la Russie de s'emparer des bâtiments qui lui demandent refuge, de saisir la riche proie que son allié a rabattue vers elle et poussée dans ses mains. Lorsque l'occasion est si belle, toute hésitation serait injustifiée et tout scrupule coupable; que l'empereur Alexandre ne se laisse donc pas intimider par les cris du commerce, par les clameurs de son peuple; qu'il s'arme de résolution et d'énergie; à lui l'honneur de frapper le coup de grâce sur l'ennemi expirant. Le commerce britannique cherche en Russie le salut; qu'il y trouve sa perte. Un effort, un dernier effort, et l'Angleterre est abattue: «confisquer ces six cents cargaisons serait la plus belle victoire qu'on eût remportée sur les Anglais; que la Russie en ait la gloire et le profit 621

Note 620: (retour) Corresp., 17062.
Note 621: (retour) Champagny à Caulaincourt, 23 octobre 1810.

Formulant ces appels véhéments, Napoléon sentit le besoin, pour s'assurer l'obéissance d'Alexandre, de lui rendre quelque sécurité. Était-il devenu tout à fait impossible de dissiper les nuages que les derniers mois avaient accumulés? Dans son orgueil inflexible et sa méfiance justifiée, Napoléon répugnait toujours à fournir un gage de ses intentions, à les attester par un acte de condescendance et de modération. Par contre, il consentait parfaitement à réitérer ses explications, à répéter ce qui au fond était sa pensée, à savoir qu'il ne nourrissait aucun dessein préconçu de scission, «que ses intérêts, sa politique, lui faisaient désirer la continuation de l'alliance 622». Il rompra donc le silence sur les délicates matières qu'il s'est depuis quelques semaines abstenu d'aborder; encore une fois, il essayera de se faire entendre et comprendre. Il avait pris le parti d'écrire à l'empereur Alexandre et de lui renouveler personnellement sa demande; il voulut en même temps que des paroles à la fois rassurantes et pressantes, venant directement de lui, servissent à appuyer et à justifier cette démarche.

Note 622: (retour) Rapport de Tchernitchef à l'empereur Alexandre, octobre 1810. Recueil de la Société impériale d'histoire de Russie, t. XXI, 17.

Par qui les transmettrait-il? Quelle que fût sa confiance dans le zèle et l'activité de Caulaincourt, il préférait s'adresser au Tsar par la bouche d'un personnage appartenant à ce prince et le touchant de plus près. L'ambassadeur de Russie, il est vrai, semblait moins propre que jamais à rapporter exactement et à interpréter avec autorité des paroles où tout aurait son importance et sa valeur. De jour en jour, le prince Kourakine donnait des signes plus visibles d'affaissement et de décrépitude. Il ne réussissait plus à mériter la confiance de sa cour par aucun service, bornait ses fonctions à écrire, de temps à autre, en style solennel, de filandreuses dépêches, et ses secrétaires en étaient réduits, faute d'un travail sérieux, à occuper par les plus singuliers passe-temps leurs heures de présence à la chancellerie 623. Mais le Tsar avait en France un envoyé temporaire, bien autrement actif et utile. C'était l'un de ses propres aides de camp, ce colonel Tchernitchef que nous avons vu, durant la campagne de 1809, faire fonction de courrier entre Pétersbourg et notre quartier général. Comme Alexandre avait distingué en lui du flair et de la pénétration, le don de tout voir et de bien voir, il en avait fait son messager ordinaire auprès de l'Empereur; il venait de le lui renvoyer une fois de plus, porteur de lettres amicales, et s'était servi de ce moyen pour glisser à Paris un observateur aussi attentif que dénué de scrupules.

Note 623: (retour) Rapport de police concernant l'ambassade russe, 1er septembre 1810: «Les secrétaires s'égayent sur le travail qu'on leur fait faire avec apparat sur des inutilités. MM. de Nesselrode et de Krüdener sont à la tête des rieurs, et, sous un des derniers plis de l'ambassadeur, ils ont expédié une pièce de vers de leur façon où le prince est traduit en ridicule. Pour se mettre à couvert, ils en ont fait faire de copies à tous les secrétaires, qui en ont envoyé à leurs amis en Russie.» Archives, nationales, F7, 3724.

De longue date, Alexandre n'avait rien épargné pour bien placer Tchernitchef dans la confiance du gouvernement français; ce jeune homme, disait-il, avait le culte de l'empereur Napoléon, ne tarissait pas en éloges sur ce qu'il voyait dans ses missions et «en parlait comme s'il était un Français 624». Quant à Caulaincourt, il avait complètement pris le change sur le caractère et les habitudes de l'aide de camp voyageur: il l'avait signalé à Paris «comme un bon, un excellent jeune homme», dont il vantait la conduite «discrète et pleine de circonspection 625».

Note 624: (retour) Rapport n° 57 de Caulaincourt, octobre 1809.
Note 625: (retour) Lettres à Talleyrand, 22 janvier et 6 février 1810. Archives des affaires étrangères, Russie, 150.

En fait, Tchernitchef se montrait à Paris aussi remuant que Kourakine l'était peu; il se répandait dans tous les mondes, non moins ardent à se renseigner qu'à s'amuser; grâce à beaucoup d'aplomb, joint à beaucoup de flexibilité et de liant, il s'insinuait dans des milieux, qu'il lui était fort intéressant de connaître, et n'en était plus à compter ses succès de société. Homme à bonnes fortunes, «grand mangeur de cœurs 626, il n'était jamais à court auprès des femmes de compliments et de phrases, et si quelques-unes, réagissant contre l'engouement général, le jugeaient «suffisant, fat, mielleux, et par conséquent très fade 627, beaucoup trouvaient à sa personne un charme irrésistible: il se procurait ainsi d'agréables moyens d'information et poussait dans les boudoirs parisiens d'utiles reconnaissances, en attendant qu'il jetât plus loin son regard fureteur et étendît ses explorations jusqu'aux bureaux de la guerre. Déjà, il approchait du ministère dont il faisait sourdement le siège; il commençait auprès de quelques employés un travail corrupteur, visait certaines pièces qui lui feraient connaître le nombre et les mouvements de nos troupes, se promettait d'en soustraire copie, et, sans respect de son épaulette, se préparait au métier d'espion 628. Au reste, son manège n'échappait pas au nouveau ministre de la police, qui était le général Savary; méfiant par principe et par profession, Savary avait l'œil sur lui, mais d'autres ministres français avaient été si bien enjôlés qu'ils traitaient de rêveries les soupçons de leur collègue, goûtaient et protégeaient fort Tchernitchef, devenu à Paris «une petite puissance 629». Trop fin pour ne pas flairer dans ses allées et venues quelque intention cachée, l'Empereur le voyait néanmoins sans déplaisir; il le jugeait de ces hommes intelligents et sans préjugés avec lesquels il est toujours agréable de s'expliquer, parfois facile de s'entendre: ce fut lui qu'il prit actuellement pour son porte-parole, et il ne vit aucun inconvénient à exprimer tout haut sa pensée devant qui était venu l'épier et la surprendre.

Note 626: (retour) Comtesse de Choiseul-Gouffier, Réminiscences sur Napoléon Ier et Alexandre Ier, p. 11.
Note 628: (retour) Mémoires du duc de Rovigo, V, 124-132.

La cour était alors à Fontainebleau; le 21 octobre, le corps diplomatique et les principaux membres de la colonie étrangère furent appelés dans cette résidence et invités à un bal. Pendant l'audience collective qui précéda la fête, l'Empereur, faisant sa tournée, s'approcha jusqu'à trois fois de Tchernitchef, lui jetant au passage quelques paroles gracieuses. Le soir, au bal, du haut de l'estrade où il se tenait avec l'Impératrice et les princes, il cherchait des yeux dans la foule l'uniforme russe; dès qu'il eut reconnu Tchernitchef, il le fit appeler; bientôt après, tandis que l'Impératrice s'approchait des tables de jeu, il s'empara du jeune homme, et, s'isolant avec lui dans l'embrasure d'une fenêtre, se mit à l'entretenir familièrement et longuement. D'abord, s'adressant à un militaire, il causa métier; il se livra à une foule d'observations sur la dernière campagne des Russes contre les Turcs, appréciant les opérations, critiquant les unes, louant les autres, donnant son avis sur la valeur des chefs, rectifiant les exagérations des bulletins, remettant les choses au point, résumant les résultats obtenus et évaluant les chances futures. À plusieurs reprises, il essaya de faire parler Tchernitchef, auquel il posait des questions; il était facile de voir combien cette guerre, qui retenait les Russes loin de lui, qui consumait et épuisait leurs forces, l'intéressait et le préoccupait, à quel point il était curieux de savoir quand et comment elle prendrait fin. Pendant un moment de silence, Tchernitchef s'avisa de rompre cet interrogatoire en félicitant Sa Majesté sur ses succès en Portugal, annoncés au Moniteur. Napoléon, qui tenait fort à voir clair dans les affaires d'autrui, n'aimait pas que les siennes fussent envisagées de trop près: il répondit très froidement au compliment et détourna la conversation par une boutade: «Vos généraux, dit-il, pillent-ils beaucoup 630?» Sur quoi Tchernitchef ayant pris un air de pudeur alarmée et répliqué que de pareils excès étaient inconnus dans les armées du Tsar: «Bah! reprit l'Empereur, vous avez tort de ne pas être franc avec moi; je sais bien que vous n'êtes pas à beaucoup près aussi pillards que les miens, mais je ne me hasarderais pas à répondre pour vos commandants d'avant-garde et vos colonels de Cosaques.»

Note 630: (retour) Cette citation et les suivantes jusqu'à la pape 503, à l'exception de celles qui font l'objet d'une référence spéciale, sont tirées du rapport de Tchernitchef publié dans le Recueil de la Société impériale d'histoire de Russie, t. XXI, p. 1 à 22.

Après avoir traité des deux empires en particulier, on en vint à leurs rapports, on parla France et Russie, jusqu'à ce que, la partie de l'Impératrice finissant, Napoléon congédia Tchernitchef avec beaucoup de paroles flatteuses. Le lendemain, il le rappela au château, l'admit dans son cabinet, reprit et poussa à fond la conversation de la veille. Dans ces deux occasions, son langage fut, comme à l'ordinaire, prolixe, surabondant, décousu, mais parsemé de traits lumineux qui éclairèrent tour à tour les côtés divers de sa pensée. Pour cette fois, loin qu'il ait essayé d'en imposer à son interlocuteur, il crut devoir au contraire jouer cartes sur table et jugea que la suprême habileté serait d'être audacieusement sincère. Reprenant toutes les questions, il fournit, sur la manière dont il avait envisagé et traité jusqu'alors chacune d'elles, des éclaircissements inattendus, et montra, à quelques réticences près, où en était sa politique avec la Russie.

Il n'y avait pas à se dissimuler, disait-il, qu'un peu de froid existait entre les deux cours. Bien que ses sentiments pour la personne de l'empereur Alexandre n'eussent nullement changé, l'amitié, la confiance, n'étaient plus les mêmes que par le passé. La Pologne en était la cause. Ici, reprenant l'éternelle question, Napoléon la traita posément et de haut, remontant à ses origines, reprochant toujours à la Russie de l'avoir laissée se soulever en 1809, par ses lenteurs calculées: il avait subi alors l'agrandissement du duché plutôt qu'il ne l'avait voulu. Quant à reconstituer le duché en royaume, sa politique n'était pas là, mais il ne le dirait jamais avec des expressions «que son honneur lui défendait de prononcer». Sur ce point, aucune illusion ne devait être conservée: il ne signerait point le traité, qui d'ailleurs, en lui-même, «ne prouvait rien du tout».

La sûreté désirée, il fallait la chercher dans l'ensemble de ses actes, dans une saine appréciation de son caractère; c'était mal le connaître que de lui supposer la passion de toujours entreprendre et guerroyer, à la manière des conquérants classiques; il avait un but, qui était de forcer l'Angleterre à la paix, et ne s'en détournerait jamais pour courir au loin de romanesques aventures; qu'aurait-il à faire de s'enfoncer dans les glaces de la Pologne, dans les plaines de l'Ukraine? «Ce serait une ambition d'Alexandre, qui n'était point du tout dans son genre; la guerre qui lui tenait à cœur était celle des mers; tous ses vœux tendaient à former une marine imposante. Sa Majesté Russe pouvait donc être tranquille, tourner en toute sécurité ses forces contre les Turcs et s'épargner de grandes dépenses en contremandant de nouvelles levées inutiles; de son côté, il n'avait point appelé la conscription cette année.» Qu'avait-il de troupes en Allemagne? Les soixante bataillons du maréchal Davoust. Est-ce avec soixante bataillons qu'on fait la guerre à la Russie? S'il avait rapproché ces troupes du Nord et les avait placées entre Hanovre et Hambourg, c'était à seule fin de surveiller le Weser et l'Elbe. Au reste, il convint que les Polonais élevaient des retranchements en avant de Varsovie, et ce fut lui qui parla le premier de ces travaux. Mais les Russes n'avaient-ils point donné l'exemple par l'activité avec laquelle ils se fortifiaient derrière leur frontière? Il n'avait rien à y redire, chacun étant maître chez soi; seulement, il trouvait naturel que les Varsoviens, puisque leurs voisins se mettaient en mesure, en fissent autant sur leur territoire; il ne les empêcherait point de se tenir sur leurs gardes, mais ne les prendrait jamais pour arme d'offensive, et ses discours à Tchernitchef furent la paraphrase de ces mots qu'il faisait transmettre en même temps à Pétersbourg par le duc de Vicence: «Je ne nie point que la Suède et la Pologne ne soient des moyens contre la Russie en cas de guerre, mais cette guerre n'arrivera jamais par mon fait 631

Note 631: (retour) Corresp., 17023.

Au sujet de la Suède, il affirma à nouveau n'avoir contribué en rien à l'élection de Bernadotte, ce qui n'était que judaïquement vrai: il indiqua les côtés par lesquels ce résultat lui avait réellement déplu, en faisant héritier d'un trône «un de ses maréchaux qui n'était point son parent: cela tournait la tête à tous les autres, qui tous croyaient avoir des droits à des couronnes». Il eût préféré que la Suède n'éprouvât aucun changement dans son intérieur, à condition d'embrasser et de suivre fidèlement le système continental, et il avoua que si, de ce côté, sa politique avait eu à former un vœu, c'eût été de voir les royaumes Scandinaves réunis. Quant à la Prusse, il ne s'en occupait que pour exiger d'elle la stricte application du blocus; il en était d'ailleurs fort content sous ce rapport, et les Russes auraient tort de confier leurs secrets à la cour de Potsdam, car celle-ci, par peur, lui racontait tout. Passant de là à l'Autriche, il toucha quelques mots du parti Razoumovski, des menées antifrançaises, de ses plaintes, et ajouta, sans insister, «qu'il n'en aurait pas beaucoup coûté à Sa Majesté Russe de le satisfaire, sans le peiner par des réponses évasives». Enfin il mit presque entièrement à découvert ses rapports avec la cour de Vienne, remontant à leur point de départ et commençant par revenir, ce qui ne lui était point arrivé depuis sept mois, sur l'affaire délicate du mariage. En cette circonstance, n'était-ce pas à la Russie qu'il s'était adressé tout d'abord? L'opposition seule de l'Impératrice mère, cause de délais prolongés, l'avait obligé à se reporter vers l'Autriche. Si tout avait été conclu avec cette dernière «en quelques heures», c'était qu'il avait trouvé dans le prince de Schwartzenberg «un habile homme», prompt à saisir l'occasion; il n'en déplorait pas moins que l'alliance de famille eût manqué entre les maisons de France et de Russie. Il s'étendait complaisamment sur ce sujet, quand tout à coup, s'avisant que ces regrets n'avaient rien de flatteur pour Marie-Louise, il reprit: «Ce n'est point que j'aie à me plaindre de ce qui est arrivé, la femme que j'ai me convient et me plaît; vous l'avez vue; mais comme chez les souverains la politique doit entrer dans tout, j'avoue que votre alliance m'aurait bien plus convenu.»