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Napoléon et Alexandre Ier (3/3) / L'alliance russe sous le premier Empire cover

Napoléon et Alexandre Ier (3/3) / L'alliance russe sous le premier Empire

Chapter 36: III
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About This Book

The work traces the collapse of the Franco‑Russian partnership under Napoleon and Alexander I, analyzing political motives, secret diplomacy, and military preparations that preceded open rupture. It explores the tsar's hidden aims regarding Poland, covert appeals to Polish leaders, and attempts to sway Austria, Prussia, Sweden and German states. The narrative examines economic pressures from the continental blockade, court and salon influences, espionage, and the balance of forces across Europe, detailing maneuvers, diplomatic correspondence, and the interplay between public alliance and private scheming that led Russia to prepare an offensive despite formally maintaining union with France.

Il ne trompa pas Napoléon. En voyant la Russie se dérober à toute explication, l'Empereur en conclut qu'elle ne voulait point d'accommodement, parce qu'elle désespérait d'obtenir l'objet réel de ses convoitises. Ainsi, il a vu clair, il a deviné juste: comme compensation à l'Oldenbourg, on tenait à obtenir une fraction du duché et on n'admet pas autre chose. Ce qu'on attendait de lui, c'était qu'il livrât sa première ligne de défense, qu'il frappât lui-même ce peuple polonais dont il avait éprouvé le dévouement, qu'il lui infligeât une nouvelle mutilation. L'an passé, en lui proposant le fameux traité, on ne lui avait demandé que de ratifier le partage: on voudrait aujourd'hui le lui faire recommencer, et cette prétention le courrouce. En même temps, les nouvelles du Nord lui apprennent qu'avec la belle saison le commerce anglais dans la Baltique, à peine déguisé sous pavillon américain, reprend sur des proportions infiniment accrues. Les navires fraudeurs ne se bornent plus à se glisser un à un et subrepticement à Riga ou à Pétersbourg: ce sont de véritables flottes marchandes, des convois de cent cinquante bâtiments à la fois, qui abordent aux ports de Russie: on les y reçoit impudemment, on les laisse déverser sur le littoral d'opulentes cargaisons, et ce trafic, en permettant à l'Angleterre d'écouler une partie des produits qui l'encombrent et l'oppressent, l'empêche de périr de surabondance et de pléthore 261. Voilà donc à quoi tendaient les prétendues alarmes de la Russie, ses terreurs simulées, ses plaintes, les querelles qu'elle nous cherchait: en admettant qu'elle n'ait pas eu l'intention formelle de faire la guerre, elle voulait se ménager un prétexte pour reprendre avec les Anglais des relations profitables, tout en nous arrachant une concession humiliante et funeste. Son jeu est clair désormais, «son système se déroule 262», et ces constatations achèvent de décider l'Empereur. Cédant à une brusque colère, obéissant aussi à une pensée politique et au désir de se rallier l'opinion, il éprouve le besoin de dénoncer publiquement ses griefs, de démasquer aux yeux de toute l'Europe les intentions d'Alexandre, de proclamer que les Russes veulent un lambeau de la Pologne et ne l'obtiendront jamais.

Note 261: (retour) Corresp., 18082.
Note 262: (retour) Id. Cette idée ressort en outre très clairement de la dépêche de Maret à Lauriston en date du 30 août 1811 et de sa lettre confidentielle du 19 novembre.

L'occasion lui en fut fournie le 15 août, jour de sa fête. Chaque année, il faisait célébrer cette date par des réjouissances populaires et par la tenue aux Tuileries d'une grande assemblée. Le cérémonial habituel du dimanche s'observait en cette occasion avec un surcroît de solennité, et l'Empereur présidait en personne à ces représentations grandioses, qu'il machinait comme des scènes d'opéra, avec cortège, défilé, figurations somptueuses, et qui remettaient périodiquement sous les yeux du public l'apothéose de sa puissance. C'était une série de spectacles magnifiquement et ponctuellement réglés: à l'heure de la messe, la sortie des grands appartements, l'apparition successive des pages, aides et maîtres des cérémonies, écuyers, préfet du palais et chambellans, de l'aide de camp de service, des cinq grands officiers de la couronne, de l'Empereur enfin, suivi du grand aumônier, des princes et colonels généraux: c'était l'Impératrice s'acheminant de son côté avec les princesses et tous ses services; parfois, la conjonction des deux cortèges, leur déploiement sur le grand escalier, la traversée lente des salons et des galeries, l'arrivée à la chapelle, où le peuple était admis à contempler Leurs Majestés: sur les divers points du parcours, des détachements de la garde échelonnés, des grenadiers présentant les armes, des tambours battant aux champs, des rangées d'uniformes et de costumes de cour se détachant sur le décor luxueux des appartements, sur les ors et les marbres, sur la pourpre des tentures: l'appareil le plus propre à frapper les yeux, à émouvoir les esprits, à rehausser de faste et de splendeur le culte tout viril qui se rendait au souverain 263. Après la messe, il y avait souvent parade militaire dans la cour du château: avant ou après la messe, il y avait invariablement audience dans les grands appartements et réception du corps diplomatique. Les ambassadeurs et ministres étrangers étaient introduits dans la salle du Trône; eux seuls avaient droit d'y venir, avec les ministres secrétaires d'État, avec un certain nombre de privilégiés, et c'était dans cette partie du château auguste entre toutes que Napoléon, après s'être montré à eux dans l'environnement de sa pompe impériale, accueillait leurs hommages.

Note 263: (retour) Voy. le tableau si frappant et d'une si rigoureuse exactitude que M. Frédéric Masson a tracé de ces scènes dans un article de la Vie contemporaine, 1er février 1894.

Le 15 août 1811, l'audience diplomatique eut lieu avant la messe. À midi, tandis qu'au dehors des salves d'artillerie signalaient la solennité du jour, l'Empereur fit son entrée dans la salle et prit place sur le trône. Successivement, les princes grands dignitaires, les cardinaux et les ministres, les grands officiers de l'Empire, les grands aigles de la Légion d'honneur et autres dignitaires furent admis à lui présenter leurs voeux 264. Après eux, le corps diplomatique parut, précédé par un maître et un aide des cérémonies, introduit par le grand chambellan. Il se déploya en cercle autour du trône, ses membres se plaçant par ordre d'ancienneté dans leur poste. Le prince Kourakine figurait à son rang, moins mal portant qu'à l'ordinaire, resplendissant comme un soleil dans ses habits constellés de décorations et de pierreries, formant groupe avec le prince de Schwartzenberg et l'ambassadeur d'Espagne.

Note 264: (retour) Moniteur du 17 août.

L'Empereur descendit du trône. Lentement et par deux fois, il fit le tour du cercle, s'arrêtant çà et là pour jeter un mot, une question, pour se faire nommer les étrangers qui avaient sollicité l'honneur de l'approcher: ce jour-là, la liste des présentations comprenait, avec un général bavarois et un colonel suisse, trois «citoyens des États-Unis 265». Ces diverses opérations prirent un certain temps. Dans la salle, la chaleur était étouffante: par cette radieuse journée d'août, une lumière blanche et crue tombait des hautes fenêtres, faisait flamber d'un éclat aveuglant les broderies massives des uniformes, ajoutait au malaise que causaient à chacun la longueur de la séance, la foule et la presse, l'angoisse de la comparution devant l'arbitre de toutes les destinées, devant le maître et le juge. Quand les formalités d'usage eurent été entièrement accomplies, il parut que le cercle touchait à sa fin: une grande partie de l'assemblée s'était écoulée déjà dans les salons voisins: il ne restait dans la salle du Trône, avec le corps diplomatique, que quelques ministres et «cordons rouges»; on attendait le moment où l'Empereur allait faire prévenir l'Impératrice et se rendre à la chapelle, pour entendre la messe et le chant du Te Deum, lorsqu'on le vit se rapprocher du groupe dont faisait partie Kourakine 266.

Note 266: (retour) Les éléments du récit qui suit ont été puisés à différentes sources: lettre de Maret à Lauriston, 25 août 1811; pièces conservées aux archives des affaires étrangères (Russie, 153), sous le titre: Relation tirée des notes de l'ambassadeur d'Autriche et Rapport d'un ministre d'un prince de la Confédération; extraits du rapport de Kourakine, cités par Bogdanovitch, I, p. 31 et suiv.; rapport du ministre prussien Krusemarck, analysé et publié en partie par Duncker, 374-375, d'après les archives de Berlin. Tous ces documents concordent sur les points essentiels.

«Vous nous avez donné des nouvelles, prince», dit-il d'un air avenant. Il s'agissait de bulletins récemment communiqués par l'ambassade russe et portant avis d'une rencontre en Orient, aux environs de Rouchtchouk, entre les troupes que la Russie avait laissées sur le Danube, sous le commandement de Kutusof, et l'armée ottomane. L'affaire avait été chaude et indécise: les deux partis s'attribuaient la victoire. Kourakine vanta la valeur de ses compatriotes: Napoléon rendit hommage à ces braves gens, mais fit observer que les Russes n'en avaient pas moins été forcés d'évacuer Rouchtchouk, leur tête de pont au delà du Danube, et qu'ils avaient ainsi perdu la ligne du fleuve. En effet, suivant lui, on ne pouvait se servir défensivement d'un fleuve qu'à la condition de se garder le moyen d'opérer sur les deux rives: à Essling, il s'était estimé vainqueur parce qu'il avait conservé Lobau, qui lui donnait accès sur la rive gauche et prise sur l'armée autrichienne. Il développa ce thème avec abondance, avec sa maîtrise habituelle, et fit, devant ses auditeurs émerveillés, tout un cours de tactique.

Renonçant à lui disputer l'avantage sur ce terrain, Kourakine convint que les Russes avaient dû reculer, faute d'effectifs suffisants pour maintenir leur position, et il attribua cette pénurie d'hommes à un manque d'argent, qui avait obligé le Tsar à rappeler dans l'intérieur de ses États une partie des troupes employées contre la Turquie. C'était là que l'attendait l'Empereur, qui lui dit aussitôt, avec une bonhomie narquoise: «Mon cher ami, si vous me parlez officiellement, je dois faire semblant de vous croire ou ne pas vous répondre du tout: mais si nous parlons confidentiellement, je vous dirai que vous avez été battus, que vous l'avez été parce que vous manquiez de troupes, et que vous en manquiez parce que vous avez envoyé cinq divisions de l'armée du Danube à celle de Pologne, et cela, non par embarras de vos finances, qui s'en seraient mieux trouvées de nourrir ces troupes aux dépens de l'ennemi, mais pour me menacer.»

Les mouvements opérés par les Russes en avant de Varsovie devinrent alors le sujet de la conversation. Avec vivacité, Napoléon fit sentir que ces marches précipitées l'avaient d'autant plus ému qu'elles lui avaient paru inexplicables: «Je suis comme l'homme de la nature, dit-il, ce que je ne comprends pas excite ma défiance.» Il s'est donc vu dans l'obligation de se mettre lui-même sur ses gardes; des deux côtés, on s'est piqué, on s'est armé, on s'est livré à de vastes déplacements de troupes qui continuent encore, et voilà les deux nations sur pied, en face l'une de l'autre, prêtes à s'entr'égorger, sans s'être jamais dit pourquoi.

En effet, à qui fera-t-on croire que l'Oldenbourg soit le vrai motif de la querelle? Entre grandes puissances, on ne se bat pas pour l'Oldenbourg. D'ailleurs, la France a offert une indemnité; elle l'a offerte «entière et complète», elle a réitéré à dix reprises ses propositions, sans obtenir de réponse. Il y a donc autre chose: il y a chez les Russes une arrière-pensée, et brusquement, violemment, Napoléon tire le voile, met à découvert le fond mystérieux du litige. Il dit: «Je ne suis pas assez bête pour croire que ce soit l'Oldenbourg qui vous occupe: je vois clairement qu'il s'agit de la Pologne. Vous me supposez des projets en faveur de la Pologne; moi, je commence à croire que c'est vous qui voulez vous en emparer, pensant peut-être qu'il n'y a pas d'autre moyen d'assurer de ce côté vos frontières.» Mais il importe qu'à cet égard toute illusion cesse, que la Russie sache à quoi s'en tenir, et ici l'Empereur s'anime terriblement. «Ne vous flattez pas», s'écrie-t-il, «que je dédommage jamais le duc du côté de Varsovie. Non, quand même vos armées camperaient sur les hauteurs de Montmartre, je ne céderai pas un pouce du territoire varsovien: j'en ai garanti l'intégrité. Demandez un dédommagement pour l'Oldenbourg, mais ne demandez pas cent mille âmes pour cinquante mille, et surtout ne demandez rien du grand-duché. Vous n'en aurez pas un village, vous n'en aurez pas un moulin. Je ne pense pas à reconstituer la Pologne; l'intérêt de mes peuples n'est pas lié à ce pays. Mais si vous me forcez à la guerre, je me servirai de la Pologne comme d'un moyen contre vous. Je vous déclare que je ne veux pas la guerre et que je ne vous la ferai pas cette année, à moins que vous ne m'attaquiez. Je n'ai pas de goût à faire la guerre dans le Nord; mais si la crise n'est point passée au mois de novembre, je lèverai cent vingt mille hommes de plus: je continuerai ainsi deux ou trois ans, et si je vois que ce système est plus fatigant que la guerre, je vous la ferai... et vous perdrez toutes vos provinces polonaises.»

Ainsi, en s'acharnant à une prétention inadmissible, la Russie s'expose à une lutte aussi désastreuse que celles où ont succombé la Prusse et l'Autriche: faut-il donc que le même esprit d'aveuglement et de vertige s'empare successivement de tous les États et les entraîne aux abîmes? «Car», poursuit l'Empereur en changeant subitement de ton et en affectant une modestie pleine d'impertinence, «soit bonheur, soit bravoure de mes troupes, soit parce que j'entends un peu le métier, j'ai toujours eu des succès, et j'espère en avoir encore, si vous me forcez à la guerre.»--«Vous savez», ajoute-t-il, «que j'ai de l'argent et des hommes.» Et aussitôt des visions à faire frémir, une fantasmagorie de chiffres, un concours prodigieux d'armées s'évoquent à sa voix: «Vous savez que j'ai huit cent mille hommes, que chaque année met à ma disposition 250,000 conscrits, et que je puis par conséquent augmenter mon armée en trois ans de sept cent mille hommes qui suffiront pour continuer la guerre en Espagne et pour vous la faire. Je ne sais pas si je vous battrai, mais nous nous battrons. Vous comptez sur des alliés: où sont-ils? Est-ce l'Autriche, à qui vous avez ravi trois cent mille âmes en Galicie? Est-ce la Prusse? La Prusse se souviendra qu'à Tilsit l'empereur Alexandre, son bon allié, lui a enlevé le district de Bialystock. Est-ce la Suède? Elle se souviendra que vous l'avez à moitié détruite en lui prenant la Finlande. Tous ces griefs ne sauraient s'oublier: toutes ces injures se payent: vous aurez le continent contre vous.»

Devant ce débordement d'effrayantes paroles, Kourakine restait interloqué, douloureusement ému de cette prise à partie qui le mettait en cause et en spectacle. Il s'essayait pourtant à remplir son devoir, à défendre de son mieux son pays et son maître. Mais comment parler devant un prince qui transformait toute conversation en monologue? On voyait l'ambassadeur s'épuiser en vains efforts pour placer quelques mots: on le vit pendant près d'un quart d'heure rester la bouche ouverte, sans que l'intarissable verve de son interlocuteur lui permît de commencer la phrase qu'il avait sur les lèvres 267.

Note 267: (retour) Documents inédits.

À la fin, il profita d'un moment où Napoléon reprenait haleine pour sortir de cette position ridicule, pour affirmer que l'empereur de Russie restait «l'allié le plus fidèle de la France et même l'ami de son souverain».--«C'est le même langage», interrompit Napoléon, «que vous tenez à Pétersbourg à mon ambassadeur; mais que me servent des paroles que les faits démentent et que vous démentez vous-même par la protestation contre l'incorporation de l'Oldenbourg?»--«Est-ce donc», continua-t-il, «pour plaire aux Anglais que vous l'avez faite?» Et il montra au loin l'Angleterre dominant l'horizon, tenant le fil de toutes les intrigues, tirant et ramenant à elle la Russie. À l'appui de ce tableau, il rappela les facilités rendues au commerce britannique, le développement inouï de la contrebande, et fortement il insista sur ces griefs, qui le remplissaient d'amertume.

Dans les rares instants de répit que lui laissait l'Empereur, Kourakine se bornait à dire que son maître n'avait rien tant à coeur que de terminer le litige. Pour faire justice de ces allégations sans preuve, Napoléon lui lança tout à coup une question catégorique et le mit au pied du mur: «Quant à s'arranger, dit-il, j'y suis prêt: avez-vous les pouvoirs nécessaires pour traiter? Si oui, j'autorise de suite une négociation.»

Force fut à l'ambassadeur d'avouer qu'il n'avait point «la latitude nécessaire pour conclure un arrangement»; il se hâterait toutefois de faire connaître à Pétersbourg les désirs exprimés par Sa Majesté et ne doutait point qu'ils ne fissent faire un grand pas à l'entente. Mais le vague et l'embarras de cette réponse avaient une fois de plus éclairé l'Empereur: «Écrivez, reprit-il avec scepticisme, je n'ai rien contre, mais votre cour sait depuis longtemps ce que je viens de vous dire: je l'ai dit à Tchernitchef, au général Schouvalof, et mes ambassadeurs n'ont cessé depuis quatre mois de vous le répéter.»

Il le répéta encore lui-même, longuement, insatiablement, avec des expressions à effet subitement dardées, avec un grand luxe d'images et de métaphores. Pourquoi, disait-il, au moment où la Russie se trouvait le plus fortement engagée sur le Danube, s'est-elle retournée et dressée contre la Pologne? «Vous faites comme le lièvre qui a reçu du plomb; il se lève sur ses pattes et s'agite affolé, s'exposant à recevoir en plein corps une nouvelle décharge.» Pourquoi prolonger un état incertain, qui n'est ni la guerre ni la paix? «Quand deux gentilshommes se querellent, quand l'un, par exemple, a donné un soufflet à l'autre, ils se battent et puis ensuite se réconcilient: les gouvernements devraient agir de même, faire carrément la guerre ou la paix.» Mais non, la Russie préfère se dérober à toute solution, elle semble vouloir éterniser le malaise général, et c'est ce que l'Empereur, à grands coups d'arguments et de répétitions, s'efforce de faire sentir à tous les diplomates qui l'écoutent, au public européen qui l'entoure. Conservant une certaine modération dans les termes et affectant le calme de la force, traitant l'ambassadeur avec une sorte de bienveillante pitié, il continue à frapper son gouvernement par-dessus sa tête: tout en rendant justice à la bonne volonté de Kourakine, il l'accable d'une dialectique inexorable. Enfin, après l'avoir tenu trois quarts d'heure à la torture, il le laissa aller, et le pauvre prince se retira consterné, rouge et suant à grosses gouttes, suffoquant d'émotion, étouffant dans son bel habit doré, répétant «qu'il faisait bien chaud chez Sa Majesté». Cependant, comme il faut que tout entretien diplomatique se termine par un appel à la concorde, les dernières paroles de l'Empereur avaient été pacifiques: il avait exprimé l'espoir que la guerre et ses calamités pourraient encore être évitées, si la Russie voulait s'expliquer autrement que par énigmes. Mais que pouvaient ces vagues tempéraments contre l'âpreté belliqueuse de toute son argumentation, contre l'éclat menaçant de ses discours et cette subite décharge de sa colère?

III

Le lendemain 16 août, retourné à Saint-Cloud, Napoléon se fit apporter toutes les pièces de la correspondance avec la Russie, depuis l'entrevue du Niémen. En même temps, le ministre secrétaire d'État au département des relations extérieures, le duc de Bassano, était appelé à un travail avec Sa Majesté: cela consistait à recueillir par écrit les réflexions que suggérait à l'Empereur telle ou telle question, d'après ses éléments et ses pièces, à enregistrer ensuite la décision prise. Le ministre tenait la plume, arrondissait la phrase, tempérait parfois l'expression: la pensée venait du maître. Il éprouvait le besoin de la mettre ainsi en forme positive et dogmatique, afin de voir plus clair dans ses propres idées, dans les raisons qui le déterminaient; c'était comme un rapport qu'il se faisait à lui-même et dont les conclusions fixaient sa volonté 268.

Cette fois, le problème à résoudre était celui-ci: «La situation de la France avec la Russie est-elle de nature à ce qu'on doive craindre une guerre, qu'il faille lever une nouvelle conscription et autoriser les dépenses que les ministres de la guerre proposent 269

Note 268: (retour) Voy. plusieurs exemples de Travail avec l'Empereur dans Roederer, t. III, p. 562 et suiv.
Note 269: (retour) Le résultat du Travail avec l'Empereur figure, sous forme de volumineux mémoire, aux archives des affaires étrangères, Russie, 153. Bignon, X, 89 et suiv., et Ernouf, 301-305, en ont publié des extraits.

La veille, parlant à Kourakine, Napoléon avait déclaré ab irato qu'il connaissait les exigences de la Russie et ne s'y prêterait jamais. Maintenant, il reprend la question et en délibère avec lui-même, de sang-froid et à tête reposée. Avec son habituelle acuité de perception, il va droit au noeud de l'affaire; il le débarrasse de toute ambiguïté, l'extrait des incidents entassés à plaisir pour le couvrir et le masquer: il le dégage et l'isole, le fait saillir en plein relief. Longuement, méthodiquement, il reprend toutes les déductions qui l'amènent à croire que la Russie en veut à l'intégrité de l'État varsovien. Doit-il ou non souscrire à cette prétention? C'est ce qu'il examine ensuite. Il pèse le pour et le contre, met en balance les arguments qui militent en faveur de l'un et de l'autre parti; aveugle et rigoureux logicien, il aboutit enfin, par une suite de raisonnements serrés, à se prononcer pour la négative, à préférer le conflit violent et la guerre, et nous avons ainsi un mémoire justificatif de sa campagne de 1812, dicté par lui-même.

Tout d'abord, il pose en principe qu'une guerre avec la Russie serait chose inopportune et fâcheuse; elle détournerait nos forces de l'Espagne et nous obligerait à y laisser tout inachevé; elle occasionnerait une effroyable consommation d'hommes, d'argent, et «ne produirait jamais des avantages égaux aux sacrifices qu'elle aurait exigés». Il est donc à désirer qu'elle puisse être évitée. Peut-elle l'être? Pour répondre à cette question, l'Empereur retrace à grands traits l'historique de ses rapports avec Alexandre Ier depuis l'alliance, se reporte par la pensée à Tilsit, repasse par Erfurt, saisit dès 1809 le conflit en germe et démontre irréfutablement que «la véritable difficulté de la position actuelle» provient de la conduite tenue par les Russes avant et pendant la dernière campagne contre l'Autriche, de leurs défaillances diplomatiques et militaires.

Si l'empereur Alexandre, comme Napoléon l'en avait conjuré, avait parlé ferme à Erfurt et menacé l'Autriche, celle-ci eût senti la réalité de l'alliance franco-russe: elle eût craint d'affronter en même temps les deux grandes monarchies et eût renoncé à la guerre: aucun changement ne se serait opéré sur les frontières de la Russie; la Galicie n'eût pas changé de maître. «Si, la guerre ayant eu lieu, la Russie y avait pris part, comme elle le devait, au moment même et en y employant des forces considérables, elle serait entrée la première dans cette province, et les troupes du duché de Varsovie n'y auraient paru qu'en auxiliaires. Le contraire arriva. Les troupes du duché de Varsovie firent la conquête de la Galicie orientale, les habitants de cette province prirent les armes contre l'ennemi, et elle se trouva à la paix dans une telle situation qu'elle ne pouvait être rendue à l'Autriche et que Sa Majesté fut obligée de stipuler sa réunion au duché de Varsovie.» La Russie s'est donc trouvée en présence d'une Pologne à demi reconstituée, qui excitait ses inquiétudes. Les garanties données ou offertes--cession d'un district de la Galicie, envoi des troupes varsoviennes en Espagne, traité stipulant le non-rétablissement du royaume de Pologne--ont paru insuffisantes, et la Russie est restée en alarme, prête à saisir la première occasion pour porter atteinte à un ordre de choses dont elle était responsable et qu'elle jugeait néanmoins incompatible avec sa sécurité.

Le prétexte dont elle s'est emparée a été l'incorporation de l'Oldenbourg à l'empire français. «Les arrêts du conseil britannique forcèrent Sa Majesté à réunir à la France les villes hanséatiques, pour fermer les ports du Nord au commerce de l'Angleterre. Le duché d'Oldenbourg fut compris dans cette réunion. La Russie intervint pour le duc d'Oldenbourg. Le pays d'Erfurt fut offert en indemnité. La Russie la refusa; au lieu d'en demander une autre, elle fit une protestation, procédé sans exemple dans l'histoire des puissances alliées. Elle commença sa protestation par des réserves, et elle la finit par l'expression du désir de conserver l'alliance: ce qui signifiait assez clairement qu'elle voulait faire beaucoup de bruit de l'affaire de l'Oldenbourg sans pousser les choses à bout et en laissant un moyen d'arrangement.

«Ses projets commençaient à se développer. On vit qu'ils se dirigeaient contre le duché de Varsovie, dont l'existence et l'agrandissement l'alarmaient, et qu'ils tendaient, sinon à une réunion totale du duché aux provinces polonaises russes, du moins à une réunion partielle qui conduirait incessamment à son entière destruction. Le refus d'accepter Erfurt comme indemnité avait été motivé sur ce que ce pays n'était pas contigu à la Russie: or, le seul pays contigu à la Russie sur lequel Sa Majesté pouvait avoir quelque influence est le duché de Varsovie. Des insinuations verbales faites par le colonel Tchernitchef et par le comte Roumiantsof avaient fait comprendre que l'affaire d'Oldenbourg s'arrangerait, lorsque l'on s'entendrait sur les affaires de la Pologne. On conçut très bien alors comment la Russie était intervenue dans l'affaire d'Oldenbourg; comment, en faisant sa protestation, elle avait exprimé de nouveau son attachement à l'alliance; comment enfin, en refusant Erfurt, elle n'avait pas fait connaître ce qu'elle désirait.

«Si elle se trouvait blessée, pourquoi ne faisait-elle pas la guerre? Si elle voulait des indemnités plus ou moins considérables, pourquoi n'ouvrait-elle pas des négociations? Toute discussion entre des gouvernements ne peut cependant finir que de l'une ou l'autre de ces manières; mais la Russie voulait des choses qu'elle n'osait pas avouer. Elle voulait la cession de 5 à 600,000 habitants du duché en indemnité de l'Oldenbourg. Cette conséquence de la protestation, des insinuations, du silence même de la Russie, est évidente.

«Tout porte donc à penser que la paix pourrait être maintenue, si l'on voulait céder 5 à 600,000 âmes du duché de Varsovie à l'empire russe, et Sa Majesté est dans l'opinion que s'il existait dans le duché une nation à part de 5 à 600,000 âmes dont elle eût le droit de disposer, et qu'elle pût, sans manquer à l'honneur, réunir à la Russie, cette cession serait préférable à la guerre. Mais toutes les parties du duché ont la même origine, sont composées des mêmes éléments. Elles appartiennent toutes au même peuple, qui, quoique partagé, existe toujours dans ses droits. À mesure qu'un des membres qui en avait été séparé est réuni à un autre, il se confond avec lui pour faire un corps de nation. Telle est l'existence actuelle du duché de Varsovie. Ce qui tendrait à le diviser tendrait à le détruire; la Russie ne l'ignore point; elle sait très bien que si elle parvenait à faire faire une marche rétrograde au duché, il n'en resterait pas là; que lorsqu'il aurait perdu 5 à 600,000 habitants, sa perte totale s'ensuivrait à la première circonstance favorable: que lorsqu'il verrait ses intérêts abandonnés par celui qui lui donna l'existence, elle pourrait espérer de l'attirer à elle; que quoique les Polonais ne puissent quitter sans regret les lois paternelles et libérales du roi de Saxe, ils seraient portés à faire ce sacrifice pour acquérir une situation définitive, car le plus grand malheur pour une nation, c'est l'incertitude sur son avenir; qu'enfin il suffirait que l'existence du duché de Varsovie fût attaquée dans un de ses éléments quelconques et qu'il cessât de compter sur la protection de la main puissante par laquelle il existe, pour porter tout ce qui reste de la Pologne vers la Russie.

«Ces raisonnements sont justes. Il est constant que la cession de 5 à 600,000 habitants entraînerait celle de tout le duché. La question doit donc être posée d'une autre manière. Il faut examiner s'il convient à la France d'agrandir la Russie du duché tout entier.

«Cet agrandissement porterait les frontières de la Russie sur l'Oder et sur les limites de la Silésie. Cette puissance que l'Europe, pendant un siècle, s'est vainement attachée à contenir dans le Nord, et qui s'est déjà portée par tant d'envahissements si loin de ses bornes naturelles, deviendrait puissance du midi de l'Allemagne; elle entrerait avec le reste de l'Europe dans des rapports que la saine politique ne peut pas permettre, et en même temps qu'elle obtiendrait de si dangereux avantages par sa nouvelle position géographique, elle aurait acquis en peu d'années, par la possession de la Finlande, de la Moldavie, de la Valachie et du duché de Varsovie, une augmentation de 7 à 8 millions de population, et un accroissement de force qui détruirait toute proportion entre elle et les autres grandes puissances. Ainsi se préparerait une révolution qui menacerait tous les États du Midi, que l'Europe entière n'a jamais prévue sans effroi et que la génération qui s'élève verrait peut-être accomplir.

«Sa Majesté est donc décidée à soutenir par les armes l'existence du duché de Varsovie, qui est inséparable de son intégrité. L'intérêt de la France, celui de l'Allemagne, celui de l'Europe, l'exigent; la politique le commande, en même temps que l'honneur en ferait plus particulièrement un devoir à Sa Majesté.»

La seconde partie du mémoire traite du litige commercial et économique. L'Empereur rappelle l'ukase prohibitif du commerce français. Il insiste sur l'ouverture des ports russes aux marchandises coloniales et y voit la négation même des règles du blocus. Si graves que soient ces mesures, elles ne sauraient pourtant, prises en elles-mêmes, constituer un motif valable de rupture: «il faudrait plaindre les États qui se battraient pour des intérêts partiels du commerce.» Mais les faits incriminés ont une valeur essentielle à titre d'indications et de symptômes; ils marquent une évolution progressive de la Russie vers l'Angleterre, ils trahissent chez elle une partialité pour nos ennemis, un désir de rapprochement qui conduira peu à peu les deux États à une réunion complète, et l'Empereur est résolu à ne pas attendre cet aboutissement inévitable de la politique russe pour «soutenir ses droits par les armes. Si la France, pour éviter la guerre, préférait laisser la Russie faire la paix avec l'Angleterre, elle ne parviendrait point à son but. Une paix faite par un allié avec l'ennemi commun, non seulement sans un accord préalable, mais en violation des traités, amènerait promptement une mésintelligence ouverte qui porterait bientôt la Russie à s'abandonner sans réserve à l'Angleterre. Nous la verrions mêlée dans ses intrigues, et la guerre serait le résultat inévitable et prochain d'une position si singulière.»

Ainsi, sous quelque point de vue que l'on envisage le différend, la guerre est au bout: tous les raisonnements de l'Empereur, toutes les parties de son discours, comme autant d'avenues convergentes, ramènent à la même conclusion: nécessité de la guerre. Cette guerre, Napoléon entend plus que jamais la faire offensive. Mais l'état actuel de ses préparatifs, retardés par leur grandeur même, s'oppose encore à cette initiative. Puis, les négociations avec l'Autriche, avec la Prusse, avec toutes les puissances qu'il importe d'enrôler dans nos rangs, sont restées à l'état d'ébauche. Enfin, la saison est trop avancée pour permettre en 1811 une série d'opérations fructueuses. Dans le Nord, où la grande difficulté pour l'envahisseur est de se pourvoir en subsistances et surtout en fourrages, la saison propice aux hostilités est la fin du printemps: alors, l'épanouissement d'une végétation tardive, mais exubérante, «fait naître le fourrage sous les pieds des chevaux 270»: la cavalerie, l'artillerie, les équipages militaires trouvent sur place à se ravitailler, sans recourir à de difficiles et dispendieux transports. C'est à cette époque que la Prusse orientale et la Pologne, avec leurs plaines fertiles et leurs vastes prairies, se formeront pour nous en dépôt d'approvisionnements créé par la nature, en grenier d'abondance.

Note 270: (retour) Paroles de Napoléon lui-même. Recueil de la Société impériale d'histoire de Russie, XXI, 374.

Par tous ces motifs, décidant la guerre, Napoléon décide en même temps et encore une fois de la différer: il en fixe l'époque au mois de juin 1812. Tous ses efforts d'ici là ne tendront plus qu'à gagner du temps. Mettant une sourdine à sa colère, il va exprimer de nouveau et sans relâche à la Russie le désir de traiter, bien certain qu'on ne le prendra pas au mot et qu'il peut impunément multiplier ses invites. Sous le couvert de ces démonstrations pacifiques, il poussera à fond ses armements et ses levées. Simultanément, sa diplomatie reprendra contact avec l'Autriche et la Prusse, avec la Suède et la Turquie, afin qu'il n'ait plus, au moment décisif, qu'à cueillir des alliances parvenues à maturité. Ainsi, sans bruit et sans éclat, tout se préparera pour la grande entreprise. Enfin, lorsque toutes nos forces seront en ligne, lorsque nos alliances seront formées, lorsque Napoléon verra arriver l'heure marquée dans ses profonds calculs, il donnera brusquement le signal: après avoir mis près d'un an à tendre et à bander les ressorts de sa puissance, il les lâchera brusquement, donnera l'impulsion aux cinq cent mille hommes réunis sous sa main, viendra à leur tête aborder impétueusement la Russie. Voilà le plan grandiose et félin qui s'est esquissé dans son esprit dès le début de l'année et auquel il s'arrête définitivement en août 1811; il le fixe alors sur le papier: il l'indique en quelques mots dans le mémoire du 16 août, avec les actions diverses que ce plan comporte et le dénouement foudroyant auquel elles doivent aboutir: c'est comme une règle de conduite qu'il se trace par écrit, pour plus de méthode, et à laquelle nous le verrons rigoureusement s'astreindre.

Les considérations développées, dit le mémoire, «n'ont laissé aucun doute à Sa Majesté sur la question dont elle cherchait la solution». En conséquence, elle a prescrit trois séries d'opérations parallèles. Elle a ordonné de continuer les négociations avec la Russie; elle a ordonné que «des négociations soient ouvertes avec l'Autriche et avec la Prusse, afin que, si d'ici à six mois la Russie persiste dans son système ironique de se plaindre sans cesse et de ne s'expliquer sur rien, Sa Majesté puisse établir un nouveau système d'alliances par des traités qui ne seraient signés qu'à l'expiration de ce terme». Enfin, Sa Majesté a ordonné que «dès à présent les armées soient mises sur le pied de guerre, afin que le mois de juin arrivant, époque où la saison devient favorable aux opérations militaires dans les pays où Sa Majesté devrait porter ses armes, elle soit en mesure, si elle est forcée à la guerre, de venger la foi des traités qu'on ne jura jamais en vain, de défendre le duché de Varsovie et de le consolider en ajoutant à son étendue et à sa puissance».

On remarquera que l'Empereur, dans cette dernière partie du mémoire, affecte encore de s'exprimer sur la guerre en termes dubitatifs; il termine même en paraphrasant la maxime qu'il qualifie de banale: «Si vis pacem, para bellum.» Mais quelques réticences voulues, quelques phrases de pure forme sauraient-elles prévaloir contre l'ensemble du texte et l'orientation générale des idées? Dans un document destiné à rester, un souverain n'avoue jamais qu'il va délibérément et de parti pris à la guerre, lors même qu'il la veut et la décrète intimement. Au reste, tout projet humain, fût-il conçu par le plus volontaire des hommes, laisse une part à l'inconnu et aux contingences de l'avenir. Napoléon ne jugeait pas tout à fait impossible que la Russie, épouvantée par nos préparatifs, consentît au dernier moment à rentrer dans l'alliance sans conditions ni garanties. Seulement, il se réservait en ce cas d'exiger des sacrifices proportionnés aux efforts et aux dépenses que les Russes lui auraient occasionnés: il n'entendait pas faire pour rien une immense et coûteuse expédition jusqu'au seuil de leur empire. Non content de les assujettir à ses volontés sur tous les points en litige, il leur retirerait les avantages concédés à Erfurt, les priverait de la Moldavie et de la Valachie, les réduirait pour longtemps à un état d'impuissance et de nullité, et certains passages de son mémoire ne laissent aucun doute sur cette intention de les traiter en vaincus, lors même qu'ils viendraient à lui et s'humilieraient au seul contact du fer. Au fond, il n'admet plus qu'une solution par les armes, une capitulation de l'adversaire sous le coup ou sous la menace immédiate de la défaite. C'est en ce sens que les journées des 15 et 16 août 1811 inscrivent une date décisive dans l'histoire de la rupture: elles marquent l'instant où Napoléon renonce à toute idée de transaction, où il se promet d'imposer purement et simplement la loi par la pression de ses armées, et ajourne en même temps à l'échéance de dix mois cette grande contrainte.


CHAPITRE VII

SUITE DES PRÉPARATIFS.

Réponse d'Alexandre aux paroles de l'Empereur.--Nouvelles demandes d'explications.--Instances à la fois pressantes et vagues.--Ce que ni l'un ni l'autre des deux empereurs ne veulent dire.--Coup d'oeil sur nos préparatifs et nos positions militaires.--Dantzick.--L'armée varsovienne.--Les contingents allemands.--L'armée de Davout.--L'armée des côtes.--Camps de Hollande et de Boulogne.--Oudinot et Ney.--L'armée d'Italie.--La garde.--Entassement d'hommes et de matériel.--Minutieux efforts de l'Empereur pour assurer les vivres, le ravitaillement, les transports: moyens employés pour vaincre la nature et les espaces.--Universelle prévoyance.--Napoléon excessif en tout.--Il ruse tour à tour et menace.--Il se laisse volontairement espionner.--Travail parallèle d'Alexandre.--Formation des armées russes en deux groupes principaux.--Barclay de Tolly et Bagration.--Alexandre cherche à reprendre la libre disposition de son armée d'Orient en hâtant sa paix avec la Porte.--Service demandé à l'Angleterre.--Napoléon incite les Turcs à continuer la guerre.--Causes de sa lenteur à s'assurer de l'Autriche, de la Prusse et de la Suède.--Dangers de cette politique.--Bernadotte rentre en scène.--Départ de la princesse royale.--L'été à Drottningholm.--Contrebande effrénée; rapports avec l'Angleterre.--Langage de la France: modération relative.--Le baron Alquier part spontanément en guerre contre la Suède.--Note injurieuse.--Réplique sur le même ton.--Scène extraordinaire entre Alquier et Bernadotte.--Déplacement de l'irascible ministre.--Mise en interdit de Bernadotte.--Il reprend sa marche vers la Russie.--Erreur de Napoléon sur la Suède.--Alternatives de rigueur et de longanimité.--Une crise s'annonce en Allemagne; elle peut avancer la guerre et en changer les conditions.

I

À l'apostrophe lancée au prince Kourakine, Alexandre fit le 25 septembre, par communication diplomatique, une réponse calme et digne, où il se défendait énergiquement d'avoir jeté un regard de convoitise sur aucune partie de la Pologne varsovienne 271. Mettant à profit le vague et l'obscur de ses insinuations antérieures, il protestait contre l'interprétation qu'on prétendait leur donner; il affectait de n'avoir jamais désiré ce qu'il n'avait pu obtenir.

Note 271: (retour) Bogdanovitch, I, 33.

Napoléon prit acte de ces déclarations, mais répliqua aussitôt: Puisque vous ne voulez rien de la Pologne, que voulez-vous? Entrez en matière sur les intérêts de la maison d'Oldenbourg, parlez net; nous sommes prêts à vous écouter. Et périodiquement, de mois en mois, il invitait le cabinet de Pétersbourg à sortir de sa réserve, à lui envoyer un négociateur spécial ou à munir Kourakine des pouvoirs nécessaires pour faire un arrangement 272. À ces demandes, Alexandre répondait par ses plaintes ordinaires, par des doléances sans conclusion, et délayait en phrases évasives ses refus de traiter. Ces fins de non-recevoir prévues n'empêchaient nullement l'Empereur de renouveler ses avances en vue d'un accord dont il ne spécifiait pas les bases. Ainsi se maintenait entre les deux souverains un conflit stagnant. Tous deux évitaient de se dévoiler et de trancher la grande équivoque. La véritable question en jeu était maintenant celle du blocus, mais Alexandre n'en parlerait jamais le premier, et Napoléon était résolu à n'en parler qu'à la tête de cinq cent mille hommes. Le duc de Bassano faisait à Lauriston cet aveu: «Je vous le dis encore pour vous seul, Monsieur, l'affaire d'Oldenbourg est peu de chose pour la Russie et pour nous. Les intérêts du commerce et du système continental sont tout... Cette explication ne vous autorise point à aborder ces questions et à sortir de la mesure qui vous est prescrite 273.» Le ministre recommandait à l'ambassadeur, il est vrai, de s'éclairer discrètement sur les dispositions que témoignerait le cabinet de Pétersbourg «si ces questions étaient abordées 274»; mais l'Empereur, malgré cette formule interrogative, se rendait parfaitement compte que la Russie, ayant répudié presque ouvertement et trahi le système continental, n'y rentrerait jamais de plein gré, qu'il faudrait l'y ramener d'autorité, et il rassemblait sans relâche, coordonnait, multipliait à l'infini ses moyens d'invasion.

Note 272: (retour) Corresp., 17394, 18242, 18245.
Note 273: (retour) Lettre confidentielle du 19 novembre 1811.

Ce travail se poursuit d'un bout à l'autre de l'Europe française. Au nord, l'avant-poste de Dantzick devient presque une armée, composée de bataillons français, polonais, westphaliens, hessois et badois. Dantzick n'est plus seulement une place munie de toutes ses défenses et se suffisant à elle-même: c'est «le grand dépôt pour toute la guerre du Nord 275», un magasin abondamment pourvu, un atelier de construction et de réparation. Il y a là des fonderies, des usines, des chantiers en activité, car il importe que la Grande Armée, lorsqu'elle passera sous Dantzick pour entrer en Russie, trouve dans la ville de quoi compléter ses munitions et refaire son matériel. Sur la droite de Dantzick, Napoléon augmente l'armée varsovienne, n'admet plus de différence entre les états portés sur le papier et les effectifs réels: il vient en aide à l'administration locale et lui fait passer des subsides, tout en lui reprochant de mésuser de ses ressources 276.

Note 275: (retour) Corresp., 18140.
Note 276: (retour) Id., 18300, 18477.

En arrière de la Vistule, les garnisons de l'Oder reçoivent des renforts et se composent désormais de troupes exclusivement françaises. Dans la région de l'Elbe, Davout commande maintenant à quatre divisions. Napoléon lui en forme peu à peu une cinquième. Surtout, fidèle à ses procédés, il grossit les divisions déjà existantes par une lente infusion de détachements divers: dans ces moules tout formés, il fait couler insensiblement la matière humaine. Davout a 72,000 hommes d'infanterie; 13,000 sont en route pour le rejoindre: ils porteront les compagnies à l'effectif de 150 hommes, les bataillons à 900, les régiments à 4,500 277. Autour de Davout et en arrière, les princes de la Confédération sont invités «à remonter leur cavalerie et à préparer leur contingent 278». L'Empereur donne une attention particulière aux troupes saxonnes, aux divisions westphaliennes, et les tient prêtes à marcher aux côtés de notre armée d'Allemagne.

Note 277: (retour) Id., 18170, 18175, 18187, 18208, 18215, 18226. Cf. les réponses de Davout, aux Archives nationales, AF, IV, 1654-1656.
Note 278: (retour) Corresp., 18333.

En Hollande et dans la France du Nord, une autre armée de quatre divisions était en train de se former. Échelonnée sur le littoral depuis le pas de Calais jusqu'à l'Ost-Frise, s'appuyant aux camps de Boulogne et d'Utrecht, elle regardait la mer et semblait faire face aux Anglais: pour mieux donner le change, Napoléon l'avait nommée: corps d'observation des côtes de l'Océan. En réalité, elle était destinée à passer en Allemagne par un changement de front, par une conversion à droite, et à former deux corps de la Grande Armée. Vers la fin de l'année, les troupes massées autour d'Utrecht et de Nimègue viendront se poster entre Munster et Osnabrück et y attendront de nouveaux ordres: celles de Boulogne se dirigeront sur Mayence.

L'Empereur songe d'abord à relier les premières, lors de leur entrée en Allemagne, au corps de Davout, et à constituer au maréchal une armée de deux cent mille hommes, comprenant neuf divisions 279. Mais Davout s'alarme de ce surcroît de charge et de responsabilité: dans une lettre remarquable, qui fait honneur à sa modestie autant qu'à sa connaissance profonde des vrais principes du commandement, il rappelle à l'Empereur que le maniement direct de neuf divisions excède les forces d'un seul homme 280. Napoléon se rend à ces raisons; il décide de donner aux troupes de Hollande un commandant en chef spécial et d'en faire une puissante unité sous les ordres d'Oudinot, duc de Reggio; il confiera à Ney, duc d'Elchingen, les masses qui arriveront de Boulogne.

Note 279: (retour) Id., 18218, 18285.

Dès à présent, de tous les points du territoire, les conscrits rapidement éduqués affluent dans les camps des Pays-Bas, s'y mêlent à de vieux soldats, achèvent de se former à leur contact. Le matériel se réunit à la Fère, Metz, Mayence, Wesel, Maëstricht, afin que les deux corps le prennent en passant. D'un mouvement analogue, toutes les forces disponibles de l'Italie remontent vers le centre de formation établi au pied des Alpes, entre Brescia et Vérone: là s'établit, sous Eugène, une troisième armée, destinée à déboucher en Allemagne par Ratisbonne et à prendre rang dans la grande colonne d'invasion. Chaque corps se compose individuellement ses états-majors, son personnel administratif, ses services auxiliaires, ses parcs, se complète en munitions et en chevaux. Indépendamment des cinq brigades de cavalerie légère affectées aux corps d'Allemagne, Napoléon en crée huit autres, sans fixer encore leur destination: il crée cinq divisions de grosse cavalerie, deux en Hanovre, une à Bonn, une à Mayence, une à Erfurt, la dernière sur le Mincio. Quant à la réserve générale de l'armée, elle est tout indiquée; ce sera la garde. Répartie dans le triangle compris entre Paris, Bruxelles et Metz, la garde rappelle à soi les détachements et les cadres envoyés en Espagne, grossit et enfle sur place, arrive à un complet et magnifique épanouissement. Avec ses grenadiers, voltigeurs, tirailleurs, fusiliers, chasseurs, flanqueurs, avec ses vélites royaux et ses bataillons italiens, l'infanterie comprend maintenant quatre divisions; la cavalerie en forme deux, l'artillerie possède deux cent huit pièces 281, mais les régiments ne quittent pas encore leurs garnisons ordinaires et leurs quartiers de paix. Ainsi, sur des points divers, sous des dénominations différentes, se constituent toutes les parties de la Grande Armée future: Napoléon confectionne séparément les pièces de l'organisme, en attendant qu'il les ajuste, qu'il les soude les unes aux autres, qu'il les monte et les dresse en un formidable appareil 282.

Note 281: (retour) Corresp., 18281, 18333, 18365, 18400, et en général toute la Correspondance impériale depuis août 1811 jusqu'à février 1812. Désormais, il n'est presque plus de jour qui s'écoule sans être marqué par l'expédition d'un ou de plusieurs ordres.
Note 282: (retour) Corresp., 18337, 18355-18356.

Comme les guerres précédentes et surtout celle d'Espagne ont dévoré en partie ses meilleurs régiments, il veut suppléer à la qualité par la quantité, vaincre et écraser par le nombre. Sur tous les points de réunion, il entasse régiments sur régiments, fait des brigades et des divisions avec des éléments de toute sorte, puissamment amalgamés et pétris; il croit n'avoir jamais assez d'hommes, assez de contingents: il attire ses plus lointaines ressources, envoie au prince Eugène des Dalmates et des Croates, promet à Oudinot d'autres Croates, qui combattront à côté de bataillons suisses, fait venir à Paris et passe en revue deux régiments de Slaves à demi sauvages, de haydoucks qui guerroyaient naguère contre le Turc sur les confins de l'Autriche. Il jette en Allemagne des bataillons portugais, d'autres en Hollande, et çà et là, dans les différents corps, des régiments espagnols apparaissent, décimés par la désertion et grelottant de fièvre, dépaysés et emprisonnés dans nos rangs.

Puis, c'est une accumulation d'artillerie. Comptant moins sur les hommes, Napoléon veut avoir plus de canons; il en a déjà six cent quatre-vingt-huit, avec quatre mille cent quarante-deux voitures d'artillerie 283; il en aura davantage. Sachant aussi qu'en Russie son grand ennemi sera la nature, qu'il engage contre elle un duel redoutable, il tient à munir ses soldats de tout ce qu'il faut pour la vaincre, pour s'ouvrir des chemins, aplanir les routes, supprimer les espaces, créer des communications, franchir les fleuves. Il donne au corps du génie des proportions inusitées: il tient à posséder trois équipages de ponts, servis par un corps spécial et par les marins de la garde: il en fait rassembler lui-même les différentes pièces, les énumérant et les citant par leur nom, afin que l'on n'en oublie aucune: par ses soins, chaque équipage devient un mécanisme parfait et délicat comme un ressort d'horlogerie. Pour mieux assurer le bien-être et l'endurance de ses troupes, pour les mettre à l'abri du dénuement et des intempéries, il leur compose des réserves d'habillement, un rechange complet d'habits, de linge et de chaussures. Il n'oublie pas de commander «vingt-huit millions de bouteilles de vin, deux millions de bouteilles d'eau-de-vie: total, trente millions de liquide, ce qui abreuverait toute une armée pendant une année 284» Enfin, pour voiturer l'effrayant fardeau d'approvisionnements que l'armée doit traîner à sa suite, il recourt à tous les modes connus de transport et de locomotion: il multiplie le nombre des véhicules; il en invente de nouveaux, commande des caissons d'un modèle perfectionné, recrute des chevaux de trait par milliers, lève des bataillons de boeufs, organise un immense matériel roulant, destiné à suivre nos colonnes, à s'enfoncer avec elles dans les profondeurs de l'Est.

Note 283: (retour) Corresp., 18281.
Note 284: (retour) Corresp., 18386. Cf. le n° 18404.

Jamais sa pensée n'a tant embrassé, ne s'est montrée à ce point féconde et créatrice: jamais il n'a mêlé une science aussi raffinée du détail à d'aussi larges conceptions d'ensemble, et c'était pourtant cette universelle prévoyance qui l'acheminait plus sûrement aux désastres. Son tort, si invraisemblable que le fait paraisse, fut l'excès même de ses précautions: ce fut de ne vouloir rien laisser aux chances de l'imprévu dans l'expédition qui en comportait le plus, de mettre trop de prudence dans sa grande aventure, de raisonner à outrance ses témérités et de prétendre en assurer mathématiquement le succès. Il donnait ainsi à l'oeuvre géante une complexité qui la disproportionnait encore davantage aux facultés humaines. L'armée qu'il se composait, énorme, surchargée et épaissie d'éléments hétérogènes, lourde d'impédiments, réussirait moins aux tâches d'élan et d'entrain où excellaient naguère ses souples armées: elle offrirait plus de prise aux accidents de guerre ou de climat qui pourraient la désagréger dès le début ou la frapper d'impotence: l'une des raisons qui firent échouer l'entreprise fut la grandeur même et la perfection des préparatifs.

Par un jeu double et fortement calculé, Napoléon dissimulait certains de ces préparatifs et montrait les autres. On a vu avec quel soin il cachait l'introduction de nouveaux groupes en Allemagne et celait ses efforts pour loger des instruments d'agression aux portes mêmes de la Russie. Il voulait faire croire qu'il ne donnait encore à aucune partie de ses troupes une direction offensive, qu'il ne marquait point par des jalonnements déjà imposants ses futures positions d'attaque. Par contre, il avouait hautement qu'en présence de l'attitude inexplicable d'Alexandre, il se croyait tenu d'armer, qu'il armait à force, que tout se levait dans l'intérieur de ses États, et que la France, s'il fallait en venir finalement à la guerre, l'engagerait avec un ensemble de moyens dont elle n'avait jamais disposé. «L'Empereur ne veut point la guerre, il fait tout pour l'éviter, mais il a dû se mettre en état de ne point la craindre 285»: tel était le langage prescrit à sa diplomatie. Lui-même citait des chiffres à effrayer l'imagination: il disait à des auditeurs bien placés pour transmettre au loin ses paroles: «Non, je suis sûr que l'empereur Alexandre ne se fait aucune idée de toutes les forces que je puis employer contre lui; l'ayant connu personnellement et ne pouvant m'empêcher de l'aimer et de rendre justice à ses bonnes qualités, j'en suis réellement très fâché pour lui 286.» L'effet de ces menaces indirectes serait peut-être de faire trembler la Russie et de vaincre son obstination: peut-être la verrait-on, à l'instant où nos armées s'ébranleraient, s'abattre misérablement devant elles et se plier aux plus dures exigences. Dans tous les cas, ainsi avertie, elle se sentirait moins disposée à risquer une attaque, à nous prévenir sur la Vistule.

Note 285: (retour) Lettre de Maret à Latour-Maubourg, 14 septembre 1811.
Note 286: (retour) Conversation avec le ministre de Prusse, rapportée par Tchernitchef le 12 janvier 1812, volume cité, 282.

C'était dans le même but que l'Empereur continuait à fermer systématiquement les yeux sur les intrigues de Tchernitchef, dont il ignorait d'ailleurs toute l'étendue. Il se doutait bien que le jeune officier, resté depuis le mois d'avril à Paris où il semblait avoir élu définitivement domicile, rôdait autour des bureaux de la guerre: mais où serait le mal s'il attrapait au passage quelques renseignements, quelques états de situation, propres à lui faire vaguement connaître l'immensité de nos moyens? Les notions qu'il transmettrait à sa cour, à la suite de ces découvertes, ne la porteraient guère aux aventures. Malgré les airs inquiets et les mines déconfites de Savary, Napoléon laissait agir Tchernitchef, quitte à l'arrêter lorsque les choses iraient trop loin et à le prendre sur le fait.

À demi instruit de nos apprêts, Alexandre ne restait pas inactif. À vrai dire, il ne pouvait plus guère augmenter ses armées, ayant fait appel depuis longtemps à tous ses effectifs disponibles: il venait encore d'avouer à l'ambassadeur d'Autriche que les corps étaient «au parfait complet 287». Il se reposait avec quelque confiance sur ses vingt-sept divisions, ses cinq cent quatorze bataillons, ses quatre cent dix escadrons, ses cent cinquante-neuf compagnies d'artillerie, ses seize cents bouches à feu 288: «mais, disait-il, il ne faut pas s'endormir pour cela: je mets à profit le temps qu'on me laisse 289

Note 287: (retour) Ongken, rapport de Saint-Julien publié à la suite du tome II, p. 611 et suiv.
Note 288: (retour) Bogdanovitch, I, 37.
Note 289: (retour) Ongken, loco citato.

Il essayait d'améliorer l'organisation militaire de l'empire, de simplifier et d'assouplir les rouages, de renforcer les réserves. Par ses ordres, on préparait de nouveaux appels, la levée de quatre hommes sur cinq cents parmi les jeunes gens en âge de servir; mais ces contingents ne seraient en état de paraître devant l'ennemi qu'après de longs mois d'instruction. Actuellement, l'état-major s'occupait surtout à disposer, conformément au plan imaginé par Pfuhl, les troupes sur pied. Les armées de la frontière, rangées jusqu'alors l'une derrière l'autre, se mêlaient pour se distribuer ensuite en deux groupes principaux, placés sur la même ligne. Le premier se formait autour de Wilna, en arrière du Niémen: il composerait l'armée principale, celle qui reculerait vers le camp retranché de Drissa et en ferait le centre de la résistance; le ministre de la guerre, Barclay de Tolly, prendrait sous sa direction immédiate ce grand rassemblement. Le second groupe se formait au sud de Wilna, près de Prouzany, derrière le Bug; ce serait l'armée chargée de tenir la campagne et de harceler l'ennemi, d'effleurer continuellement son flanc droit, de fatiguer les Français par une guerre d'escarmouches et de surprises, de les obliger à combattre toujours, sans jamais leur offrir l'occasion de vaincre. Le commandement de cette deuxième armée, réservé d'abord au général Lavrof, serait confié finalement à l'impétueux Bagration; une troisième, sous Tormassof, se tiendrait en réserve et serait utilisée suivant les circonstances. C'était dans cet ordre que l'on comptait affronter la guerre défensive, sans préjudice des efforts à tenter, au début des hostilités, pour entamer momentanément le duché de Varsovie ou la Prusse orientale et déconcerter l'adversaire par cette rapide incursion 290.

Note 290: (retour) Mémoires de Wolzogen, 77-79.

Dans leur groupement nouveau, les armées russes remettaient en ligne sous une autre forme les deux cent cinquante à deux cent quatre-vingt mille hommes que le Tsar avait mobilisés dès le début de l'année. C'était à peu près tout ce qu'il pouvait opposer à l'invasion, obligé qu'il était de maintenir des corps assez importants en face de la Perse, dans le Caucase, sur le littoral de la mer Noire, dans le pays des Cosaques et en Finlande. Pour accroître les forces disponibles, il n'y avait qu'un moyen: achever la guerre de Turquie, reprendre ainsi la libre disposition des troupes que Kutusof commandait sur le Danube et qui se montaient encore, malgré les distractions opérées, à plus de quarante mille hommes. Alexandre s'y employait activement, s'efforçait de précipiter à leur terme les négociations avec la Porte et voyait dans cette oeuvre de diplomatie le complément indispensable de ses mesures stratégiques.

Pour amener les Turcs à la paix, il se résignait à de nouveaux sacrifices. En janvier et février, il avait voulu se faire céder les Principautés entières pour en repasser la majeure partie à l'Autriche, qu'il espérait séduire. Éconduit à Vienne, il renonçait à trafiquer des deux provinces, consentait à restituer aux Turcs ce qu'il avait offert aux Autrichiens, c'est-à-dire la Valachie entière et une moitié de la Moldavie, en gardant toujours pour lui la Bessarabie et la portion du territoire moldave comprise entre le Pruth et le Sereth. Résolu à négocier sur ses bases, il se mit en quête d'un intermédiaire qui pût instruire officieusement la Porte de ses concessions et les faire valoir, préparer et ménager un accord. L'idée lui vint de s'adresser à l'Angleterre: préjugeant son rapprochement avec elle, il lui fit demander par communication secrète de le traiter d'avance en allié et de le servir à Constantinople, où Pozzo di Borgo travaillait déjà depuis une année à lui assurer le bon vouloir de la mission britannique. Le cabinet de Londres se préparait à accréditer auprès du Sultan un ministre, M. Liston, en place d'un simple chargé d'affaires; à la sollicitation d'Alexandre, Liston fut chargé de transmettre et d'appuyer les propositions de la Russie 291. Il devait arriver à son poste vers la fin d'octobre; c'était alors que la négociation s'entamerait, aboutirait peut-être, et débarrasserait le Tsar de l'importune diversion. La paix avec les Turcs aurait en outre l'avantage d'améliorer les relations avec l'Autriche et conduirait peut-être à obtenir de cette puissance, à défaut d'un concours sur lequel il ne fallait plus compter, une neutralité strictement garantie.

Note 291: (retour) Ce fait a été révélé par Alexandre lui-même à l'envoyé suédois Loewenhielm. Correspondance inédite de Loewenhielm, mars à mai 1812; archives du royaume de Suède.

Sentant que le principal effort de la diplomatie russe se tournait vers l'Orient, Napoléon s'appliquait à le contrecarrer. Dès le 14 septembre, il faisait insinuer aux Turcs qu'un accommodement avec leur ennemi serait désormais une défaillance sans excuse, car le secours était proche. Sans leur dire encore que sa rupture avec Alexandre devenait inévitable, il ne leur défendait pas de le croire: «Si le Divan, écrivait Maret à Latour-Maubourg, était persuadé que la guerre aura lieu, et s'il faisait, d'après cette opinion, de nouveaux efforts pour la continuer lui-même avec vigueur, ne détruisez point ses dispositions et laissez-lui penser tout ce qui pourra donner plus d'énergie à ses opérations militaires.» Le 21 septembre, Latour-Maubourg était invité à renouveler la demande faite au printemps, à réclamer l'envoi en France d'un plénipotentiaire ottoman, avec mission de négocier «un arrangement et un accord d'opérations».

Pour effacer toute trace de mésintelligence, Napoléon descend aux plus petits moyens. Au temps de l'intimité avec Alexandre, il avait négligé de répondre à la lettre par laquelle le sultan Mahmoud lui avait notifié son avènement, et ce manque de procédés avait fait à l'orgueil musulman une cuisante blessure. Aujourd'hui, si l'on revient à Constantinople sur cet incident, Latour-Maubourg pourra dire que l'Empereur a parfaitement répondu au message du Sultan, qu'il lui a écrit de Vienne pendant la dernière campagne, mais que la lettre est tombée sans doute aux mains de partis ennemis ou s'est égarée au milieu du désordre inséparable d'une grande guerre. À l'appui de cette fable, le chargé d'affaires présentera un duplicata de la lettre soi-disant perdue, une pièce qu'on lui expédie de Paris pour les besoins de la cause. Dans cette copie d'un original qui n'a jamais existé, l'Empereur s'astreint à toutes les formules de la phraséologie orientale; il dit à Mahmoud: «Je prie Dieu, très haut, très excellent, très puissant, très magnanime et invincible empereur, notre très cher et parfait ami, qu'il augmente les jours de Votre Hautesse et les remplisse de gloire et de prospérité, avec fin très heureuse 292»; et il exprime le voeu de voir l'union des deux empires, «qui fut l'ouvrage des siècles», redevenir inaltérable.

Note 292: (retour) Archives des affaires étrangères, Turquie, 222.

S'étant promis pareillement de reprendre les pourparlers avec l'Autriche, la Prusse et la Suède, il n'y mettait aucune précipitation, car il craignait toujours que des liaisons positives et difficiles à cacher n'avertissent la Russie de ses volontés hostiles. Ayant décidé en principe de faire traîner jusqu'en janvier 1812 la conclusion de ses alliances avec les deux cours germaniques, il ne recommençait pas même à poser des jalons, s'en tenait avec l'Autriche aux paroles échangées pendant les premiers mois de l'année, défendait toujours à la Prusse d'armer, fût-ce même en sa faveur, l'invitait durement à n'attirer l'attention sur elle par aucune démarche inconsidérée, à ne point se mêler, humble et faible qu'elle était, à la querelle des grands. Quant à la Suède, dont il craignait encore plus les emportements, il entendait ne la mander qu'à la dernière heure; apprenant que Bernadotte continuait à rassembler des troupes par provision et à tout événement, il blâmait ces mesures, conseillait impérieusement de les suspendre 293. Il voulait que depuis la Baltique jusqu'au Danube, personne ne bougeât qu'à son commandement: à Vienne, à Berlin, à Stockholm, on devait attendre patiemment l'heure de sa bienveillance, sans chercher à la devancer, sans donner l'alarme à Pétersbourg par un empressement inopportun. Mais ce système de ménagements perfides envers la Russie lui préparait d'assez sérieux mécomptes, l'exposerait à manquer des alliances insuffisamment préparées. Si l'Autriche montrait un calme relatif, les deux autres États s'agitaient, l'un par ambition et malaise, l'autre par peur, et ne se jugeaient plus en position d'attendre. Les nonchalances voulues de notre politique, ses lenteurs calculées, vont nous mettre en péril de perdre la Prusse; déjà, elles nous ont aliéné de nouveau la Suède, qui recommence à se détacher de nous et à s'échapper de notre orbite.

Note 293: (retour) Corresp., 17916.

II