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Napoléon et Alexandre Ier (3/3) / L'alliance russe sous le premier Empire cover

Napoléon et Alexandre Ier (3/3) / L'alliance russe sous le premier Empire

Chapter 64: I
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About This Book

The work traces the collapse of the Franco‑Russian partnership under Napoleon and Alexander I, analyzing political motives, secret diplomacy, and military preparations that preceded open rupture. It explores the tsar's hidden aims regarding Poland, covert appeals to Polish leaders, and attempts to sway Austria, Prussia, Sweden and German states. The narrative examines economic pressures from the continental blockade, court and salon influences, espionage, and the balance of forces across Europe, detailing maneuvers, diplomatic correspondence, and the interplay between public alliance and private scheming that led Russia to prepare an offensive despite formally maintaining union with France.


CHAPITRE XII

DRESDE.

À travers l'Allemagne.--Arrivée à Dresde.--Installation de l'Empereur.--Tableau de la cour saxonne.--Affluence de souverains.--La reine de Westphalie.--Arrivée de l'empereur et de l'impératrice d'Autriche.--Belle-mère et belle-fille.--Fête du 19 avril.--Aspect de Dresde pendant le congrès.--Vie de famille.--L'Empereur se remet au travail.--Lettre de Kourakine réclamant à nouveau ses passeports.--Manoeuvre de la dernière heure.--Ordre expédié à Lauriston de se rendre à Wilna et d'y entretenir un fallacieux espoir de paix.--La journée des souverains à Dresde.--Le lever de l'Empereur.--La toilette de l'Impératrice.--L'après-midi.--Goûts et occupations de l'empereur François.--Le dîner.--Cérémonial napoléonien.--Napoléon et Louis XVI.--La soirée.--Le jeu des souverains et le cercle de cour.--Jalousie des dames autrichiennes.--Mme de Senft.--Le duc de Bassano.--Caulaincourt.--Mots de l'Empereur.--Ses conversations avec l'empereur François.--Il se met en frais de galanterie auprès de l'impératrice d'Autriche et ne réussit pas à la gagner.--Intimité apparente.--Les cours au spectacle.--Parterre de rois.--Napoléon comparé au soleil.--Le roi de Prusse.--Le Kronprinz.--Hiérarchie établie entre les souverains.--Concours de bassesses.--Apogée de la puissance impériale.--Spectacle sans pareil dans l'histoire.--Napoléon se montre davantage en public; promenade à cheval autour de Dresde.--Visite à l'église Notre-Dame.--L'empereur Alexandre dans une église catholique de Lithuanie.--La veillée des armes.--Retour de Narbonne; il rend compte de sa mission.--Explosion printanière; approche de la saison favorable aux hostilités.--Dernier appel à la Suède et à la Turquie.--Napoléon décide de soulever la Pologne.--Il songe à Talleyrand pour l'ambassade de Varsovie; raisons qui le portent à ce choix, incidents qui l'y font renoncer.--Nouvelle disgrâce de Talleyrand.--L'abbé de Pradt.--Choix funeste.--Objets proposés au zèle de l'ambassadeur.--Napoléon cherche à gagner encore quelques jours.--Son départ de Dresde.--L'assemblée des souverains se disperse.--Propositions inattendues de Bernadotte: motif et caractère de ce revirement.--Mauvaise foi du prince royal.--Il s'efforce de ménager un accord entre la Russie et la Porte.--Congrès et traité de Bucharest.--La paix sans l'alliance.--L'amiral Tchitchagof.--Projet d'une grande diversion orientale.--Alexandre espère ébranler le monde slave et le précipiter sur l'Illyrie et l'Italie françaises.--L'idée des nationalités se retourne contre la France.--Demi-trahison de l'Autriche.--Duplicité de la Prusse et des cours secondaires de l'Allemagne.--Universel mensonge.--Avertissements de Jérôme-Napoléon, de Davout et de Rapp.--Pronostic de Sémonville.--Parmi les Français, les grands se lassent et s'inquiètent: la confiance des humbles reste absolue et ardente.--Lettre d'un soldat.--L'armée croit aller aux Indes.

I

Pour aller à Dresde, l'Empereur et l'Impératrice prirent par Châlons et Metz, franchirent le Rhin à Mayence, puis, se détournant légèrement vers le sud, passèrent à proximité du Wurtemberg et de la Bavière. Sur tout leur parcours, l'Allemagne avait échelonné des princes, courbés dans une attitude d'adoration. On trouva à Mayence ceux d'Anhalt et de Hesse-Darmstadt; à Wurtzbourg, le roi de Wurtemberg et le grand-duc de Bade obtinrent quelques instants d'entretien; à Bamberg, pendant qu'on relayait, les ducs Guillaume et Pie de Bavière présentèrent leurs hommages. Napoléon voyageait avec le faste et l'appareil d'un potentat d'Asie; des populations entières avaient été réquisitionnées pour aplanir devant lui et réparer la route; pendant la nuit, de grands bûchers, dressés de place en place, s'allumaient à mesure qu'avançaient les voitures impériales et répandaient sur leur passage une clarté d'incendie.

Comme la longueur des étapes se réglait d'après les convenances et la santé de l'Impératrice, le jour de l'arrivée à Dresde n'avait pu être rigoureusement fixé. Cette incertitude troublait fort le roi et la reine de Saxe, qui craignaient d'être surpris par leur visiteur et de ne pouvoir à temps se porter à sa rencontre. Le 15 mai, ils prirent le parti de s'établir dans la petite ville de Freyberg, située à huit lieues en avant de Dresde 500 . Le soir venu, le Roi ne voulait point se coucher; pour le décider à prendre un peu de repos, il fallut que son ministre des affaires étrangères, le baron de Senft, passât la nuit sur une haise à l'entrée de son appartement, prêt à l'avertir au premier signal 501 . Pourtant, la nuit, puis la matinée du lendemain, s'écoulèrent sans alerte; dans l'après-midi seulement, les équipages impériaux furent annoncés et presque aussitôt arrivèrent. Après de rapides effusions, les deux cours se confondirent; Français et Saxons se répartirent côte à côte dans les mêmes voitures, la course fut reprise, et l'entrée à Dresde se fit le soir même, aux flambeaux, au son de toutes les cloches, au bruit des salves d'artillerie dont les montagnes d'alentour se renvoyaient les échos en interminables roulements.

Note 500: (retour) Serra, ministre de France à Dresde, à Maret, 15 mai 1812.
Note 501: (retour) Mémoires du comte de Senft-Pilsach, ministre des affaires étrangères de Saxe, p. 106.

L'Empereur fut conduit au château royal, à la Résidence, comme disent les Allemands: là, tous les princes de la famille de Saxe se trouvèrent réunis pour lui souhaiter la bienvenue. Sur l'escalier d'honneur, des gardes suisses faisaient la haie, armés de hallebardes, portant le tricorne à plume blanche et la perruque à trois marteaux, tout habillés de taffetas jaune et violet. Cette tenue plus galante que martiale fit sourire nos jeunes officiers, qui trouvèrent aux gardes de Sa Majesté Saxonne un air de «scaramouches 502». À travers ce décor, l'Empereur fut conduit aux appartements qui lui avaient été réservés, les plus beaux, les plus vastes du palais, ceux qu'avait naguère habités et embellis Auguste II, l'électeur-roi de fastueuse mémoire.

Note 502: (retour) Journal du maréchal de Castellane, I, 92.

Le lendemain, on chanta un Te Deum solennel pour remercier le ciel de sa venue: il y eut présentation de la cour et du corps diplomatique. Le ministre de Russie, M. de Kanikof, parut avec ses collègues: comme l'Empereur l'accueillit bien et affecta même de le distinguer, quelques assistants y virent un symptôme de paix; d'autres, plus avisés, dirent que le conquérant, tout en se préparant à l'attaque, rentrait encore ses griffes et «faisait patte de velours 503».

Note 503: (retour) Sur le détail des journées à Dresde, nous avons pu consulter le Journal inédit du grand maître de la cour de Saxe, que M. Frédéric Masson a bien voulu nous communiquer.

Dans la même journée, l'Empereur revit ses hôtes saxons et put les observer de plus près. Il retrouva le Roi tel qu'il l'avait connu à Dresde en 1807, à Paris en 1809, c'est-à-dire parfaitement docile, plein de prévenances, et leur intimité sembla tout de suite reprendre et se fortifier. À vrai dire, il eût été difficile de découvrir la moindre affinité de caractère entre le violent empereur et le monarque pacifique qui le recevait à Dresde. Paternel et digne, bienveillant sans familiarité, Frédéric-Auguste s'était concilié à la fois le respect et l'affection de ses peuples; n'ambitionnant point d'autre gloire, il se fût contenté de régner en paix sur des sujets faciles à gouverner. Il se déchargeait volontiers du poids des affaires sur un favori doux et âgé comme lui, le comte Marcolini; son bonheur eût été de se livrer sans contrainte aux exercices d'une dévotion minutieuse, entremêlés de quelques distractions idylliques et champêtres 504. Mais il avait compris que la sécurité et l'avenir de son État étaient au prix d'un accord étroit avec le dominateur de l'Allemagne; il l'avait donc choisi pour inspirateur et pour guide, et, sans l'interroger, sans chercher à pénétrer ses projets, suivait en tout ses impulsions avec une déférence discrète.

Note 504: (retour) Il écrivait à Marcolini, au cours d'un voyage: «J'ai été régalé du matin au soir par le chant des rossignols. Ils abondent, même dans les plus misérables villages. Ils seraient bien mieux placés dans mon jardin de Pillnitz, où vous savez que nous n'avons jamais pu en établir.» Bourgoing, ministre de France en Saxe, à Maret, 8 mai 1811.

La Reine, d'un physique disgracieux et de réputation équivoque, aidait son mari à organiser les réceptions, les fêtes, et n'y apportait par elle-même aucun agrément. Les princes frères du Roi, tout entiers à leur famille, à leurs pratiques de piété, à leurs jardins, offraient le modèle des vertus privées, sans aucune des qualités qu'eût exigées leur rang; Napoléon les jugea du premier coup indignes de l'occuper: il se borna à leur faire passer la parade, pour ainsi dire, et à leur adresser quelques questions sur le degré d'avancement de leur instruction militaire 505. Quant aux autres membres de la cour, il les trouva pleins d'une admiration craintive, empressés à lui faire fête autant que le leur permettaient des ressources assez bornées.

Note 505: (retour) Mémoires de Senft, 172.

Foncièrement attachés au passé, dont ils gardaient l'esprit, les usages et la politesse, les Saxons cédaient néanmoins aux circonstances, se livraient au glorieux parvenu sans l'aimer et se laissaient entraîner par lui, avec quelque effarement, dans un tourbillon d'occupations et de plaisirs qui dérangeait leurs habitudes tranquilles. Dans ce monde d'un autre âge, aux tons effacés, aux nuances discrètes et fanées, Napoléon allait trancher plus que partout ailleurs par l'exubérance de son génie, l'éclat cru de son esprit et de son langage, son luxe flambant et neuf.

Il avait accepté l'hospitalité des souverains saxons, mais il voulait être chez lui dans leur palais, y tenir maison et table ouverte. C'était une cour entière qu'il avait emmenée, les principaux dignitaires de son état-major, sa maison militaire, un service complet de chambellans, d'écuyers et de pages, un préfet du palais, et de plus l'accompagnement ordinaire de l'Impératrice aux jours de solennité, grande maîtresse et grand chambellan, premier écuyer, chevalier d'honneur, trois chambellans, trois écuyers, trois dames du palais. Les noms les plus illustres de l'ancienne et de la nouvelle France figuraient ensemble dans ce cortège, un Turenne, un Noailles, un Montesquiou, à côté d'une Montebello. En même temps, se faisant suivre d'un personnel démesurément nombreux, de tout un service d'appartement et de bouche, l'Empereur avait ordonné de transporter à Dresde son argenterie, le splendide écrin de l'Impératrice, les joyaux de la couronne, tout ce qui pouvait rehausser matériellement et parer le rang suprême. Dans son nouveau séjour, il voulait devenir le centre rayonnant vers lequel se tourneraient tous les regards, toutes les curiosités, et faire lui-même les honneurs de Dresde aux princes étrangers qu'il y avait conviés en foule.

Les princes de la Confédération du Rhin commençaient à se présenter, à se succéder dans un interminable défilé. Dès le matin du 17, on avait vu arriver ceux de Weymar, de Cobourg, de Mecklembourg, et le grand-duc de Wurtzbourg, primat de la Confédération. Dans la soirée, la cour de Saxe eut à recevoir la reine Catherine de Westphalie, appelée par invitation spéciale de l'Empereur. Napoléon avait pris en affection cette princesse si charmante, si vivante, qui aimait si franchement son mari et faisait une heureuse exception par ses allures prime-sautières, par la sincérité de ses sentiments, dans le milieu compassé des cours: l'attention qu'il avait eue de la mander frappait d'autant plus qu'il avait écarté de la réunion, avec un soin rigoureux, les autres membres de sa famille.

Eugène avait traversé Dresde peu de jours auparavant, mais n'avait fait qu'y paraître et y plaire: il avait reçu ordre de rejoindre ses troupes au plus vite. Jérôme n'avait pas eu permission de quitter son quartier général. Pour Murat, la prohibition avait été plus nette encore et plus sensible. Bien que le roi de Naples, arrivant d'Italie, semblât naturellement appelé à passer par la Saxe pour se rendre en Pologne, l'Empereur lui avait imposé un itinéraire dont le tracé aboutissait directement à Dantzick et s'éloignait de la capitale saxonne. À l'entendre, s'il avait agi de la sorte, c'était par égard pour son beau-père: l'empereur d'Autriche regrettait toujours ses possessions d'Italie: la vue d'un prince établi en ce pays par nos armes pourrait affliger ses yeux: pourquoi lui gâter la joie qu'il éprouverait à revoir sa fille? Dans la réalité, le motif de l'exclusion était tout autre, et Napoléon ne se privait pas de l'indiquer à ses familiers, lorsqu'il voulait être franc. Tel qu'il connaissait Murat, il jugeait dangereux pour ce roi de promotion récente tout contact avec des souverains d'ancienne souche et particulièrement avec la maison d'Autriche: «Sa tête va tourner, disait-il, si l'empereur François lui adresse quelques paroles aimables 506.» Ravi de ces avances, flatté dans sa vanité de se voir recherché par le descendant de quarante-deux empereurs, Murat se laisserait aller sans doute, avec l'intempérance habituelle de sa langue, à des confidences compromettantes, à des propos qui l'engageraient: ainsi se créerait entre l'Autriche, aspirant au fond à rentrer en Italie, et Murat, aspirant à s'y faire une position indépendante, une intelligence suspecte, que Napoléon tenait essentiellement à empêcher. Se défiant à l'égal des souverains qu'il avait placés sur le trône et de ceux qu'il y avait laissés, il n'admettait pas que trop d'intimité s'établît entre les uns et les autres.

Note 506: (retour) Documents inédits.

L'empereur et l'impératrice d'Autriche arrivèrent dans l'après-midi du 19 et reçurent les mêmes honneurs que Napoléon lui-même, avec cette différence que le couple saxon ne se porta point au-devant d'eux. Établis au palais, ils se préparaient à visiter l'empereur des Français, quand celui-ci, les prévenant, se fit annoncer. Quelques instants après, il arrivait avec Marie-Louise, avec toute sa suite, et les deux cours se trouvèrent en présence.

Cette première entrevue fut cérémonieuse et guindée. Embarrassé et gauche, conscient de son infériorité, François Ier restait sur la réserve et ne s'attendrit qu'en recevant dans ses bras celle qu'il nommait «sa chère Louise». L'air de santé et de bonheur qui brillait sur les traits de Marie-Louise parut causer à l'impératrice autrichienne plus de surprise que de satisfaction. Cette princesse s'était préparée à s'apitoyer sur le sort de sa belle-fille, mariée au despote exécré, et éprouvait une déception à ne pouvoir la plaindre. Quant à Napoléon, il constata avec désappointement que les souverains autrichiens ne s'étaient fait accompagner d'aucun de leurs proches. Il eût aimé, durant son séjour en Saxe, à marcher environné d'un cortège d'archiducs; il avait fait exprimer à Vienne le plaisir qu'aurait Marie-Louise à se retrouver avec ses frères et regretta qu'on eût négligé d'obtempérer à ce voeu. Il marqua surtout quelque étonnement de ne pas voir l'héritier présomptif de la couronne, l'archiduc Ferdinand, et comme sa belle-mère s'excusait de ne l'avoir point amené en alléguant les seize ans du jeune prince, sa timidité d'adolescent craintif et un peu sauvage, son éloignement pour le monde: «Vous n'avez qu'à me le donner pendant un an, dit vivement l'Empereur, et vous verrez comme je vous le dégourdirai 507

Note 507: (retour) Bulletin transmis de Vienne le 3 juillet par le secrétaire d'ambassade La Blanche. Tous les échos de l'entrevue retentissaient à Vienne.

Le soir, il y eut par extraordinaire grand couvert chez le roi de Saxe: pour cette fois, Napoléon avait voulu laisser à ses hôtes le plaisir de recevoir à leur table et de fêter les souverains. Après le repas, servi par les grands officiers de la couronne de Saxe, l'illustre assemblée se rendit dans les appartements de la Reine, et là, se groupant autour des fenêtres ouvertes, qui donnaient sur l'Elbe, put contempler le spectacle de Dresde illuminée. Formée de pylônes et d'arcs resplendissants, l'illumination couvrait l'esplanade située au devant du château et prolongeait sur le beau pont qui vient y aboutir une flamboyante allée. Un peu plus loin, un pont de radeaux, établi pour la circonstance, offrait une décoration non moins brillante, qui se reflétait sur le fleuve et semblait poser à la surface des eaux une autre ligne de feux, d'un éclat discret et pâli. Sur les quais, sur les terrasses, la foule se pressait pour jouir du spectacle, et de la ville entière, où les rues illuminées traçaient de clairs sillons, montait un bruit de peuple en fête 508.

Note 508: (retour) Gazette universelle d'Augsbourg, 29 mai. Journal de l'Empire, 2 juin.

Depuis l'arrivée des souverains, la charmante capitale de la Saxe ne se reconnaissait plus. D'ordinaire, l'aspect en était calme et reposant; dans les rues s'ouvrant sur de fraîches perspectives de verdure et de montagnes, peu de monde, point de voitures: des chaises à porteurs, doucement balancées, où se laissaient entrevoir les dames de la ville, poudrées et attifées à la mode d'autrefois: le dimanche, pour égayer ces solitudes, des choeurs d'écoliers en manteau court, chantant des cantiques 509. En ce lieu privilégié de la nature, embelli par l'art, à peu près épargné par la guerre, la vie était oisive et molle, les moeurs retardaient sur le siècle, Dresde avait eu pourtant cette année même sa révolution: dans la toilette d'apparat des femmes, le manteau de cour avait remplacé les paniers 510: à cela près, on se serait cru de cinquante ans en arrière, et le style ancien des monuments, leur grâce vieillie, les courbes onduleuses de leurs lignes, la profusion d'ornements en rocaille qui s'enroulaient sur leurs façades, complétaient l'illusion. Et voici que Napoléon avait choisi cette ville pour y donner l'une de ces pompeuses représentations qu'il excellait à monter, pour y jeter une invasion de magnificences, un monde d'étrangers de tout ordre, de tout rang et de tout pays.

Note 509: (retour) Journal de Castellane, I, 95.

Peu de troupes, à la vérité: nos colonnes côtoyaient Dresde sans y entrer: l'Empereur lui avait épargné le fardeau de trop nombreux passages: seuls, quelques détachements de la Garde promenaient par les rues leur air vainqueur et leur splendide tenue, fraternisant avec les beaux grenadiers de Saxe, en habit rouge à revers jaunes. Mais le fracas des entrées, les chaises de poste roulant sur le pavé et amenant d'insignes personnages, les carrosses dorés sortant pour les visites de cérémonie, l'affluence et le luxe des équipages, des costumes, des livrées, mettaient partout un tumulte et un éblouissement: c'étaient des arrivées à sensation se succédant à toute heure, le comte de Metternich prenant les devants sur ses maîtres, le prince de Hatzfeldt se présentant comme envoyé extraordinaire de Prusse et sollicitant pour le Roi la permission de venir, le duc de Bassano prenant possession de l'hôtel Salmour avec sa chancellerie, le prince de Neufchâtel établissant au palais Brühl les bureaux de la Grande Armée: sur les pas de ces puissants, une irruption de suivants, de commis, de solliciteurs, encombrant les antichambres, campant sur les escaliers: Dresde en proie à une cohue affairée et brillante: un grand gouvernement et trois ou quatre cours s'installant, s'entassant dans la calme cité.

Que de bruit, d'agitation, de mouvement! Partout des apprêts de fête: dans les rues, sur les places, des décorations s'élevant à la hâte: six cents ouvriers appropriant la salle de l'Opéra italien à une représentation de gala; et dominant le bruit de ces préparatifs, dominant le bourdonnement des foules, retentissant à toute heure, la voix du canon; cent coups pour l'arrivée de Leurs Majestés Autrichiennes, cent coups au commencement du Te Deum et encore trois salves de douze coups pour marquer les différentes phases de la cérémonie, pendant que les gardes saxonnes, rangées autour de l'église, exécutaient des feux de mousqueterie. Enfiévré par ce fracas, par l'éclat et la diversité des spectacles, le peuple emplissait les rues, se déplaçait par brusques oscillations, suivant qu'un objet nouveau attirait ou détournait son attention. Il s'amassait aux abords des palais, dès qu'un mouvement dans les cours, un signe quelconque semblait annoncer la sortie ou la rentrée d'un cortège et promettre la vue des grands de ce monde. Parfois cette attente n'était pas déçue: par les grilles ouvertes de la Résidence, une élégante calèche sortait, précédée de piqueurs, enveloppée de gardes; elle menait à la promenade les deux impératrices, les deux Marie-Louise, la belle-fille et la belle-mère, affectant un touchant accord: la première épanouie et radieuse, la seconde gracieuse et frêle, dissimulant sous un costume hongrois, à plis bouffants et épais brandebourgs, la maigreur de sa taille et son buste émacié. La foule regardait passer avec ravissement ces souriantes visions, sans que sa curiosité en fût pleinement satisfaite. On cherchait des yeux, on désirait voir l'être extraordinaire qui était l'âme de tous ces mouvements. Mais l'Empereur jusqu'à présent ne se montrait guère en public; comme s'il eût voulu laisser à la réunion un caractère d'intimité presque familiale, il vivait avec ses hôtes ou se tenait enfermé dans ses appartements: on le disait absorbé par un labeur incessant, en train de préparer avec ses ministres et ses alliés les destinées de l'Europe: «Sa Majesté, écrivait une correspondance de Dresde, paraît extrêmement occupée 511

Note 511: (retour) Passage cité par le Journal de l'Empire, n° du 31 mai.

En effet, Napoléon s'était remis tout de suite à sa besogne de souverain et de généralissime. Affermissant la Grande Armée sur la Vistule, pressant l'arrivée des effectifs retardataires, il travaillait surtout à organiser l'armée de seconde ligne, celle qui devait garder l'Allemagne et fournir des renforts à l'invasion; il déterminait le nombre, la composition, l'emplacement des corps. En même temps, il stimulait son ministre des relations extérieures à surveiller le fonctionnement de nos alliances, à conclure celles qui n'étaient pas encore formées, à regagner le temps perdu auprès de la Suède et de la Turquie. Dès que Berthier l'avait quitté, après lui avoir demandé des centaines de signatures, le duc de Bassano se présentait et lui apportait des lettres d'ambassadeurs, des rapports diplomatiques, des bulletins de renseignements arrivés de toutes les parties de l'Europe.

Une de ces pièces attira l'attention de l'Empereur et le contraria. Par lettre en date du 11 mai, Kourakine renouvelait en termes pressants sa demande de passeports et n'admettait point que le gouvernement français se fût soustrait, par un départ impromptu, au devoir de lui répondre 512. Napoléon ne jugeait nullement le moment venu d'acquiescer à sa requête. Afin de tromper l'impatience du vieux prince, il se borne à lui faire expédier des passeports pour quelques membres de sa maison et «pour ses enfants naturels», non pour lui-même. Puis, un peu ému de ces instances persécutrices, il se retourne vers Alexandre et essaye encore une fois de parlementer, dans sa préoccupation constante d'endormir et d'immobiliser la Russie. Tel avait été, on ne l'a pas oublié, l'objet de la mission confiée à Narbonne. À l'heure qu'il est, cet aide de camp doit être arrivé à Wilna, mais il n'a pas encore donné de ses nouvelles. On ignore s'il a été reçu par l'empereur Alexandre, s'il a réussi à faire renaître dans l'esprit de ce prince un fallacieux espoir de paix. Pour le cas où cette démarche ne suffirait point, Napoléon se décide à la doubler par une autre: c'est la quatrième qu'il tente dans le même but depuis le commencement de l'année. Après avoir employé d'abord Lauriston, c'est-à-dire son ambassadeur en titre, après avoir eu recours ensuite à Tchernitchef, en troisième lieu à Narbonne, il revient à Lauriston, à la voie ordinaire et officielle.

Note 512: (retour) Archives des affaires étrangères, Russie, 154.

Le 20 mai, un courrier part de Dresde à destination de Pétersbourg, avec une longue dépêche pour l'ambassadeur. Au reçu de ce message, M. de Lauriston demandera à l'office russe des affaires étrangères les moyens de se rendre au quartier général du Tsar, pour lequel il se dira porteur de communications graves et urgentes. Si ce recours direct au souverain, qui est presque de droit pour un ambassadeur, ne lui est pas accordé, il prendra acte du refus et attendra de nouvelles directions. Si sa demande est accueillie, il partira sur-le-champ pour Wilna et y entamera un dernier semblant de négociation. Le terrain sur lequel il doit se placer lui est soigneusement indiqué. À cet instant, Napoléon ne peut plus feindre d'ignorer l'ultimatum blessant d'Alexandre, vu le temps écoulé depuis l'envoi de cette pièce. Il affecte seulement de croire que les prétentions de la Russie lui ont été inexactement transmises, que Kourakine a dénaturé la pensée de sa cour en lui donnant une forme comminatoire, qu'il a été au delà de ses instructions en demandant ses passeports; ce sont les bévues de cet ambassadeur «honnête homme, mais trop borné 513», qui ont créé un dangereux malentendu. Lauriston devra demander des explications, sans insister pour qu'elles soient trop nettes: il dira surtout qu'un accommodement reste possible, que tout peut s'arranger encore, pourvu qu'on y mette un peu de bonne volonté; en conséquence, la Russie doit s'abstenir de tout acte irrévocable et précipité. Par cette manoeuvre de la dernière heure, Napoléon gagnerait plus sûrement quelques semaines, le temps d'atteindre l'époque où les progrès de la végétation dans le Nord lui donneraient licence d'entrer en campagne, le temps aussi d'organiser et de présider sa cour de souverains.

Note 513: (retour) Paroles de Napoléon dans ses entretiens ultérieurs avec Balachof, citées par Tatistchef, 595.

II

Il avait réglé sa vie à Dresde suivant un mode pompeux et strict. Le matin, à neuf heures, il tenait d'ordinaire un lever; les princes allemands y faisaient assidûment acte de présence et venaient à l'ordre. L'Empereur passait ensuite chez l'Impératrice et assistait à la Toilette. On sait quelle place occupait dans les usages des cours cette représentation fastueuse, où la souveraine, entourée de ses femmes qui achevaient de la parer, admettait en sa présence quelques privilégiés. Après le lever de l'Empereur, la toilette de Marie-Louise offrait l'occasion d'une seconde assemblée. L'impératrice d'Autriche y venait souvent, et la vue des merveilleux atours préparés pour sa belle-fille, des écrins ouverts, des coffrets débordant de diamants et de perles, excitait sa jalousie. Admirant ces trésors, elle souffrait de n'en pas avoir de pareils, réduite qu'elle était par le malheur des temps à une pénible économie. Marie-Louise, dès qu'un objet paraissait plaire particulièrement à sa belle-mère, se hâtait de le lui offrir, et l'autre impératrice acceptait ces cadeaux avec un mélange de satisfaction et de dépit, ravie de les posséder, humiliée de les recevoir 514. À deux pas de là, Napoléon causait avec la reine de Westphalie, avec les princes; c'était l'un des moments de la journée où il parlait et laissait parler avec le plus d'abandon. Dans le fond de la salle, les courtisans commentaient à voix basse ses moindres propos et en tiraient de grandes conséquences: ils se livraient à de discrets pronostics sur les événements à venir et signalaient les fortunes naissantes.

Note 514: (retour) Mémoires de Mme Durand, 140. Cf. la lettre du duc de Bassano à Otto en date du 27 mai 1812.

Dans l'après-midi, Napoléon rendait visite tous les deux ou trois jours à son beau-père et lui consacrait quelques instants. Lui parti, tandis que les impératrices visitaient ensemble les musées de Dresde et les sites ravissants du voisinage, l'empereur François, dépaysé et désoeuvré, atteignait difficilement la fin de la journée. Les occupations d'État le tentaient peu: la politique lui avait semblé de tout temps une source de dégoûts; c'était lui qui disait naguère à son ministre Cobenzl: «Lorsque je vous vois entrer dans mon cabinet, la pensée des affaires dont vous allez m'entretenir me serre le coeur.» D'autre part, il n'avait pas à Dresde ses familiers ordinaires, les favoris de bas étage dont les plaisanteries épaisses le réjouissaient et qui s'ingéniaient à lui trouver des distractions, des passe-temps, à flatter les caprices de son imagination puérile. Il ne pouvait, comme à Vienne, employer de longues heures à imprimer soigneusement des cachets sur une cire de choix ou à faire la cuisine 515. Cherchant des objets de curiosité et d'intérêt à sa portée, il sortait à pied, flânait par les rues, paterne et bienveillant avec la foule qui le saluait dévotement: on le voyait tromper son ennui par de longues stations dans les boutiques, faire bourgeoisement des emplettes 516.

Note 515: (retour) Feuille de renseignements transmise par Otto le 22 décembre 1811: «On raconte qu'à Schlosshof (résidence impériale en Hongrie) l'Empereur costumé en cuisinier était occupé avec Stift (son médecin) à faire du sucre d'érable, quand la députation officielle de la Diète vint engager Sa Majesté à se rendre à Presbourg.»
Note 516: (retour) Mémoires de Mme Durand, 140.

Le soir, les souverains se retrouvaient pour le dîner, qui avait lieu de fondation chez l'empereur des Français. On se réunissait à l'avance dans ses appartements. Là, s'il faut en croire une tradition, dans sa manière d'opérer son entrée et de se faire annoncer, Napoléon affectait une simplicité grandiose qui l'isolait de toutes les puissances accourues à sa voix et l'élevait au-dessus d'elles. Ses invités étaient annoncés par leurs titres et qualités: c'étaient d'abord des Excellences et des Altesses sans nombre, Altesses de tout parage et de toute provenance, anciennes ou récentes, Royales ou Sérénissimes,--puis les Majestés: Leurs Majestés le roi et la reine de Saxe, Leurs Majestés Impériales et Royales Apostoliques, Sa Majesté l'impératrice des Français, reine d'Italie. Lorsque toutes ces appellations sonores avaient retenti à travers les salons, l'auguste assemblée se trouvait au complet et le maître pouvait venir. Alors, après un léger intervalle de temps, la porte s'ouvrait de nouveau à deux battants, et l'huissier disait simplement: L'Empereur.

Il entrait gravement, le front épanoui ou soucieux suivant les jours, saluait à la ronde, distribuait quelques paroles, et l'on se formait en cortège pour aller à table. Un officier de sa maison, dont l'appartement donnait sur la galerie où passaient les souverains, vit plusieurs fois le défilé et le décrit ainsi: «Napoléon, son chapeau sur la tête, marchait le premier; à quelques pas derrière lui s'avançait l'empereur d'Autriche, donnant le bras à sa fille, l'impératrice Marie-Louise, ce qui pourrait expliquer pourquoi ce monarque avait la tête nue; les autres rois et princes qui faisaient partie de ce cortège, au milieu duquel se trouvaient aussi la reine et les princesses de Saxe, suivaient les deux empereurs chapeau bas 517.» Seule, l'impératrice d'Autriche manquait à cette figuration; alléguant sa faible santé, elle se faisait d'ordinaire conduire directement à la salle du repas dans un fauteuil roulant, et cette manière d'échapper au cérémonial napoléonien semblait une protestation.

Note 517: (retour) Lieutenant-colonel Baudus, Études sur Napoléon, 338.

À table, les convives étaient peu nombreux: en dehors des souverains, quelques princes de la Confédération, quelques grands dignitaires français, invités à tour de rôle. Le service était magnifiquement réglé, correct et rapide, «la chère exquise 518»; sur la table, une efflorescence de cristaux, de hautes pièces d'orfèvrerie d'un travail rare, une architecture d'argent et de vermeil, le merveilleux service dont la ville de Paris avait fait cadeau à Marie-Louise lors de ses noces. L'empereur Napoléon, servi par ses pages, présidait au repas avec aménité. À cette heure, ses traits se déridaient toujours: il devenait expansif et causeur, se trouvant bien avec ses hôtes et savourant le bonheur de vivre en famille avec la maison d'Autriche. Par ce contact, il pensait se rattacher plus étroitement aux dynasties légitimes et s'assimiler aux Bourbons, à la lignée de rois avec laquelle il se découvrait maintenant des liens inattendus. C'est à Dresde, dit-on, qu'évoquant un jour les souvenirs de la Révolution, il déclara que les choses eussent pris un autre cours si son pauvre oncle avait montré plus de fermeté. Le pauvre oncle, c'était Louis XVI: Napoléon était devenu son petit-neveu par alliance en épousant Marie-Louise et s'honorait volontiers de cette parenté rétrospective.

Note 518: (retour) Bulletin de Vienne transmis le 3 juillet par La Blanche.

Après le dîner, il y avait d'ordinaire grande réception. Les portes de la Résidence s'ouvraient aux personnes présentées à la cour, à celles qui composaient le service des souverains; elles arrivaient à la file, emplissaient les appartements d'honneur, et là, dans les hautes salles d'une ornementation massive, sous les plafonds aux peintures allégoriques, sous les ors brunis par le temps, sous les constellations de lustres, c'était un rassemblement de toutes les grandeurs actuelles, une étincelante diversité de costumes et d'uniformes, un luxe inouï de bijoux et de parures. Dans la galerie principale, des tables de jeu étaient dressées pour les souverains: ils s'y asseyaient tour à tour et jouaient avec gravité, procédant à cet amusement d'apparat comme à une fonction de leur rang. Autour d'eux, le cercle se formait: les assistants se tenaient en attitude respectueuse, droits sur leurs pieds, harassés bientôt par la longueur de ces solennelles parades 519.

Note 519: (retour) Mémoires de Senft, 169. Cf. Bausset, II, 60.

On causait peu: on s'observait beaucoup. Les dames qui avaient accompagné l'impératrice d'Autriche contemplaient avec curiosité nos Françaises, examinaient leur maintien, notaient les détails de leur toilette, jalousaient l'élégance et la somptuosité de leur mise, car Napoléon voulait que les femmes de sa cour portassent sur elles en robes de brocart lamé d'or et d'argent, en corsages cuirassés de pierreries, en multiples rangs de perles, en diadèmes aux feux scintillants, les richesses dont il comblait leurs maris: auprès d'elles, les nobles Viennoises se jugeaient pauvrement vêtues et se comparaient à des «Cendrillons 520». Parfois, un mot murmuré à mi-voix, une réflexion aigre marquait leur dépit. Ce n'était pourtant pas que les Françaises fissent sentir leur avantage par aucune arrogance. Le personnel de cour amené par Napoléon se montrait d'une politesse grave, correct dans sa tenue, mesuré dans son langage; on le sentait stylé et dressé de main de maître. Ce n'était plus la grâce pimpante de l'ancien régime, cette légèreté aimable où se mêlait souvent un peu de fatuité et de suffisance. Napoléon n'admettait pas qu'aucune vivacité d'allures dérangeât l'uniformité majestueuse de ses entours et rompît l'alignement.

Note 520: (retour) Bulletin transmis le 6 juillet, de Vienne.

Les seigneurs allemands imitaient cette réserve: les princes eux-mêmes cherchaient à se confondre dans la foule, à n'être plus que courtisans. Quelques personnages pourtant attiraient l'attention. Le grand-duc de Wurtzbourg, honoré par l'Empereur d'une amitié particulière, se faisait remarquer par ses assiduités auprès de la duchesse de Montebello; le bruit avait couru qu'il ne croirait pas déroger en épousant cette charmante Française. Le baron de Senft affichait bruyamment son zèle napoléonien, et sa femme forçait encore la note, avec un délirant enthousiasme. Cette dame s'était rendue célèbre par ses manques de tact. Ayant habité Paris, où son mari avait été longtemps ministre de Saxe, elle s'y était prise d'un goût exclusif pour nos moeurs, notre esprit, nos modes, et depuis son retour exaspérait les Allemands en établissant à tout propos des comparaisons à leur désavantage. En acceptant le portefeuille des affaires étrangères, le baron avait mis pour condition que le Roi «pardonnerait à son épouse les propos souvent très peu mesurés qu'elle était en possession de se permettre 521». Mme de Senft abusait largement de «cette espèce d'absolution anticipée 522». Aujourd'hui, d'ailleurs, mari et femme semblaient d'accord pour multiplier les formes de l'adulation et les varier à l'infini: ils en inventaient de puériles. On racontait qu'ils avaient dressé leur petite fille, une enfant de huit ans, à embrasser «avec rage» le portrait de l'Empereur, en s'écriant: «Je l'aime tant 523!» C'était ce que Napoléon, écoeuré par tant de platitude, appelait depuis longtemps «la nigauderie allemande».

Note 521: (retour) Bourgoing à Champagny, 11 août 1810.
Note 522: (retour) Bourgoing à Champagny, 11 août 1810.
Note 523: (retour) Journal de Castellane, I, 94.

Ses ministres, ses grands officiers étaient eux-mêmes accablés d'hommages, proportionnés au degré de faveur où on les supposait auprès du maître. Le duc de Bassano avait autour de lui une véritable cour: c'était à qui vanterait sa supériorité d'esprit, son inaltérable bonne grâce, et de fait ce ministre, naturellement aimable, s'attachait à plaire quand il n'eût eu qu'à paraître pour obtenir tous les suffrages. Caulaincourt, duc de Vicence, fixait les regards par sa haute taille, sa belle prestance, son extérieur sympathique et ouvert: on lui témoignait toutefois plus de considération que d'empressement. Son opposition à la guerre était connue, et cet homme intrépide, qui ne craignait pas de contredire le maître du monde, était considéré comme un phénomène rare, curieux, un peu inquiétant, à regarder de loin. Cependant, comme il causait un soir dans l'embrasure d'une fenêtre avec le duc d'Istrie, l'empereur d'Autriche s'approcha de lui et, sur un ton d'amicale remontrance, se prit à lui expliquer que l'empereur Alexandre voulait certainement la guerre, puisqu'il avait décliné la médiation autrichienne 524.

Note 524: (retour) Documents inédits.

Mais soudain le murmure discret des conversations se taisait: Napoléon s'était levé et commençait sa tournée. À son approche, une attente anxieuse, un mélange indéfinissable de curiosité et de terreur faisait battre précipitamment les coeurs et s'emparait surtout des femmes. Leurs nerfs vibraient affolés: leur émotion se traduisait par des signes physiques. Les hommes placés derrière elles voyaient leurs épaules nues s'empourprer toutes à la fois et cette ligne de blancheurs subitement rougir.

Avec ce dandinement voulu qui lui servait à modérer l'impétuosité de sa démarche, Napoléon passait devant les groupes, s'arrêtant çà et là, distribuant le blâme ou l'éloge, traitant chacun suivant ses mérites. Un soir, après une conversation qu'il eut avec Catherine de Westphalie, on vit la pauvre reine s'éloigner les yeux rougis de larmes: l'Empereur lui avait dit à l'adresse de Jérôme des paroles dures, reprochant à ce roi commandant de corps des négligences dans le service 525. Aux personnages autrichiens dont les passions antifrançaises semblaient irréductibles, il ne ménagea point les traits acérés, les reparties cinglantes. Mais qu'il excellait à séduire et à enchanter ceux dont les tendances amies ou les hésitations lui avaient été signalées et dont il voulait achever la conquête! Comme le feu de son regard s'éteignait soudain! Comme sa voix caressait et prenait un charme enjôleur! Avec quel art il savait trouver le mot juste, pénétrant, flatteur, qui lui attachait une âme par les liens de la vanité comblée! Quand on lui présenta la comtesse Lazanska, qui avait dirigé l'éducation de Marie-Louise, il la remercia de lui avoir formé une épouse aussi accomplie. Avec les militaires autrichiens, il eut des façons de camaraderie, des gestes d'une brusquerie amicale qui les ravirent: «Il m'a frappé sur l'épaule», disait le général Klenau, éperdu de joie et de reconnaissance 526.

Note 525: (retour) Voy. la conversation dans le Journal de la reine Catherine, publié par Du Casse, Revue historique, XXXVI, 330-332.
Note 526: (retour) Bulletin transmis le 3 juillet, de Vienne.

Après avoir fait le tour du cercle, Napoléon s'emparait de son beau-père et l'emmenait au fond de la galerie. Là, tandis que l'assemblée se tenait à distance, tandis que la réception se prolongeait en sa splendeur morne, aux sons d'une musique grêle que dirigeait le maestro Paër, lui, parleur infatigable, arpentait en causant la largeur de la pièce, recommençait vingt fois le même tour, entraînant dans sa marche, dominant et écrasant de sa supériorité celui qu'il avait appelé jadis, dans un jour de colère, «le chétif François 527».

Note 527: (retour) Correspond., 15500.

D'abord, sa verve, sa fougue, ses brusques et triviales saillies, avaient étourdi et glacé François. Peu à peu, à force de soins et d'apparente rondeur, Napoléon arrivait à dissiper ce malaise. Abordant dans la conversation tous les sujets, traitant de politique extérieure et intérieure, il affectait de conseiller tout à la fois et de consulter son beau-père, de l'initier à ses plus intimes desseins, de tomber d'accord avec lui sur des points importants, mystérieux, et de mettre entre eux un secret. Et le monarque autrichien savait quelque gré au grand homme de confidences qui le relevaient à ses propres yeux et l'amenaient à moins douter de lui-même: «Nous sommes convenus, disait-il tout fier après ces causeries, de plusieurs choses dont Metternich lui-même n'a aucune connaissance 528.» Sans renoncer à ses doutes, à ses arrière-pensées, il répondait à son terrible gendre sur un ton moins gêné, avec une sorte d'expansion qui créait entre eux l'apparence d'une intimité vraie.

Note 528: (retour) Bulletin transmis le 18 juillet, de Vienne.

L'impératrice d'Autriche se roidirait-elle davantage contre la séduction? Depuis son arrivée, elle n'avait pas démenti sa réputation de princesse intelligente et ambitieuse, de goûts plus relevés que son mari et d'esprit plus affiné. Passionnée d'art et de littérature, elle en parlait avec agrément, plaçait volontiers son mot sur les gros ouvrages de métaphysique qui se publiaient en Allemagne, sans négliger la politique. Petite, assez jolie, constamment malade, mais soutenue par ses nerfs, elle s'intéressait à tout, se mêlait à tout, avec une activité dont on ne l'eût pas crue capable. À la voir, il semblait que la moindre occupation dût l'épuiser: dès qu'un objet excitait sa passion ou seulement sa curiosité, elle devenait infatigable 529. L'an passé, elle avait déjà visité Dresde, en se rendant aux eaux de Carlsbad, et s'y était attiré de nombreuses sympathies. Dans la brillante assemblée d'aujourd'hui, elle faisait renaître les mêmes sentiments de respectueux intérêt. On admirait ses connaissances variées, son enjouement; on lui savait gré de se montrer aimable malgré ses maux: on la plaignait de toujours souffrir, et lorsqu'au cours d'une conversation où elle discutait avec feu ou s'abandonnait à une fébrile gaieté, une toux sèche brisait subitement sa voix, chacun s'attendrissait sur son sort et craignait de la perdre 530. L'empereur François l'aimait beaucoup et l'écoutait parfois, tout en la craignant un peu, car il trouvait «que sa femme avait trop d'esprit pour lui 531». En somme, c'était une puissance que cette mignonne impératrice, une puissance qu'il importait à Napoléon de se concilier ou au moins de désarmer. D'ailleurs, les résistances et les préventions qu'il sentait de ce côté le piquaient au jeu: il s'était juré de les vaincre: c'était pour lui affaire de politique et surtout d'amour-propre.

Note 529: (retour) Notre représentant à Dresde citait d'elle le trait suivant, à propos d'une visite qu'elle avait faite au musée dans son fauteuil roulant: «Au bout de quelque temps, elle s'est levée avec une sorte de vivacité et a parcouru à pied près des deux côtés de la galerie, examinant avec soin les principaux chefs-d'oeuvre qu'elle renferme, sans paraître fatiguée ni d'être debout, ni d'entendre les longues explications que lui donnait le verbeux vieillard qui préside à la galerie.» Bourgoing à Maret, 12 juillet 1811.
Note 530: (retour) Voy. la correspondance d'Otto et de Bourgoing, 1810 et 1811.
Note 531: (retour) Otto à Maret, 20 octobre 1811.

Il eut pour Marie-Louise d'Este des attentions en dehors de son caractère, des soins obstinés, une recherche de prévenances. Lorsqu'elle consentait à accepter sa main pour aller à table, il s'effaçait devant elle et donnait quelquefois en ces circonstances le pas à l'empereur François. Assis à ses côtés, on le voyait rapprocher son fauteuil pour l'entretenir de plus près. Il semblait prendre plaisir à sa présence et à sa conversation, cherchait les occasions de la rencontrer, se plaçait sur son passage, et parfois le château de Dresde offrait ce curieux spectacle: la chaise à porteurs dans laquelle l'Impératrice se faisait voiturer à travers l'interminable palais, arrêtée au détour d'une galerie; elle-même accoudée au rebord de la portière, et devant elle l'Empereur, s'appuyant sur une canne à la manière de l'autre siècle, arrondissant ses gestes et s'ingéniant à trouver des mots aimables, imitant les façons des hommes de Versailles qu'il avait appelés à sa cour, et faisant, selon sa propre expression, «le petit Narbonne 532».

Note 532: (retour) Abbé de Pradt, Histoire de l'ambassade dans le grand-duché de Varsovie, p. 57.

Il en fut pour ses frais d'amabilité auprès de l'Impératrice et manqua cette conquête. Trop d'amers souvenirs écartaient de lui Marie-Louise-Béatrice pour qu'elle renonçât de coeur aux hostilités et se rendît. Fille de la maison d'Este, pouvait-elle oublier sa parenté détrônée et son pays natal, cette douce Italie où il lui prenait envie parfois de retourner et de chercher la santé, passée aux mains de l'usurpateur? En Autriche, elle avait connu pendant la campagne de 1809 toutes les misères et toutes les humiliations de la défaite, la fuite précipitée, l'exil dans une ville de province, et ces disgrâces avaient ajouté aux blessures de son âme vindicative et ardente. Puis, s'étant entourée à Vienne de nos ennemis notoires, elle tenait à honneur de ne point renier ses affections. À Dresde, se pliant aux nécessités et aux convenances de la situation, elle ne dépassa jamais cette limite. Aux avances de l'Empereur, elle répondit quelquefois par des mots d'une dignité un peu haute, par des mouvements d'impatience à peine perceptibles qui passèrent pour des traits d'héroïsme. Après l'entrevue, il fut impossible de lui surprendre une parole impliquant adhésion au système français: quand on lui parlait politique, elle répondait littérature 533.

Note 533: (retour) Otto à Maret, 5 juin 1812.

Cette sourde révolte n'apparaissait qu'aux yeux exercés à démêler, sous le masque impassible que la vie de cour impose aux visages, les moindres nuances du sentiment. Aux autres, l'intimité entre les deux familles souveraines paraissait parfaitement établie. Les ministres respectifs ne manquaient d'ailleurs aucune occasion de la proclamer. Le duc de Bassano et le comte de Metternich faisaient savoir simultanément à Vienne que leurs maîtres avaient appris à se connaître, par conséquent à s'estimer et à s'apprécier; que leur confiance réciproque ne laissait rien à désirer 534. Les journaux enregistraient cet accord et en relevaient avec attendrissement les symptômes. Lorsque les deux cours réunies se montrèrent enfin au public et parurent au théâtre, une feuille fort répandue célébra le spectacle «auguste et touchant» qu'offrait «la réunion de tant de têtes couronnées ne formant qu'une seule famille 535».

Note 534: (retour) Maret à Otto, 27 mai; Metternich au même, 23 mai. Archives des affaires étrangères.
Note 535: (retour) Journal de l'Empire, n° du 7 juin.

En cette occasion, le parterre de rois se retrouva au complet, tel qu'il avait figuré à Erfurt, avec cette différence que le couple autrichien se partageait la place d'Alexandre. Derrière l'orchestre, une rangée de fauteuils avait été disposée pour les souverains. Les deux impératrices étaient placées au centre, l'empereur Napoléon à la droite de Marie-Louise d'Este, François Ier à la gauche de sa fille: sur les côtés, les rois et les princes, échelonnés d'après l'ordre des préséances: derrière eux, sur des banquettes, les dames du palais. Les autres dames de la cour et de la ville, accompagnées des dignitaires, chambellans et officiers, occupaient les premières loges, et leurs claires toilettes, se détachant sur un fond brillant d'uniformes, ajoutaient à l'élégance et à la splendeur du tableau. Le 20, il y eut représentation de gala, où six mille personnes avaient été conviées. On donna quelques scènes de l'opéra à la mode, le Sargines de Paër, dont la vogue survivrait à la fortune du conquérant. La représentation, qui devait s'achever par une cantate en l'honneur de Napoléon, débuta par une sorte d'apothéose: la pièce principale figurait le soleil, un soleil d'opéra, qui se mit à fulgurer et à tournoyer au fond du théâtre, accompagné de cette inscription: Moins grand et moins beau que lui.--«Il faut que ces gens-là me croient bien bête», dit Napoléon en haussant les épaules, cependant que l'empereur d'Autriche, d'un hochement de tête bénin, approuvait l'allégorie et s'associait à l'intention 536.

Note 536: (retour) Documents inédits. Cf. le Journal de Castellane, I, 94-95.

III

Un dernier visiteur venait de s'annoncer: le roi de Prusse, informé que l'Empereur le verrait volontiers, approchait de Dresde. Il arrivait en médiocre appareil, suivi de gens tristes, graves, compassés, d'autant plus formalistes qu'ils sentaient l'infériorité de leur position, «extrêmement ennuyeux, écrivait la reine de Westphalie, et fous d'étiquette 537». À la frontière, on avertit officieusement Frédéric-Guillaume de renoncer, pour son entrée, à un traitement d'égalité avec Leurs Majestés Françaises et Autrichiennes: une hiérarchie s'établissait entre les souverains, et Frédéric-Guillaume n'était que roi 538. L'accueil qu'il reçut de la population lui adoucit cette amertume; elle lui fit une ovation discrète 539. Dans cette lamentable Prusse, tombée si bas, mais où couvait une flamme ardente de patriotisme et de haine, beaucoup d'Allemands commençaient à distinguer l'espoir et l'avenir de leur patrie.

Note 537: (retour) Journal de la Reine, Revue historique, XXXVI, 334.
Note 538: (retour) Mémoires de Senft, 170.
Note 539: (retour) Serra, ministre de France en Saxe, à Maret, 8 juin 1812. Serra avait remplacé Bourgoing, mort en 1811.

Depuis longtemps, Napoléon n'avait pas d'expressions assez méprisantes pour caractériser la cour de Prusse. Il la citait comme un type de duplicité et d'ineptie. Quant au Roi, il le comparait à un sous-officier ponctuel et borné: le grand guerrier reprochait à Frédéric-Guillaume sa manie militaire, son goût pour les minuties du métier, cette passion du détail aux dépens de l'ensemble qui est un signe d'inintelligence: il l'appelait, lorsqu'il parlait de lui, «un sergent instructeur, une bête 540». Toutefois, ayant intérêt à consoler un peu la Prusse et à obtenir d'elle plus qu'un concours uniquement dicté par la peur, il se violenta pour bien recevoir le Roi, lui fit visite le premier, lui accorda une demi-heure, et l'entrevue se passa convenablement.

Note 540: (retour) Documents inédits.

Le prince royal étant arrivé le lendemain, Napoléon sut gré à son père de le lui présenter et y vit une marque de déférence. Le jeune prince passait pour ennemi du Tugendbund et hostile à toute agitation révolutionnaire: c'était une note favorable à son actif. Napoléon l'accueillit avec affabilité, parut satisfait de lui, et le duc de Bassano, dans une dépêche officielle, décerna au Kronprinz un brevet de bonne tenue: «Ce prince, dit-il, qui pour la première fois est entré dans le monde, s'y conduit avec prudence et avec grâce 541

Note 541: (retour) Otto à Maret, 27 mai.

La présence des Prussiens ne changea rien à la vie que l'on menait à Dresde: c'étaient toujours mêmes occupations, mêmes plaisirs à heure fixe. Le 24, comme distraction extraordinaire, il y avait eu concert au théâtre du palais, avec nouvelle cantate. À Erfurt, où Napoléon était chez lui et avait tout réglé suivant ses goûts, il avait donné le pas à la tragédie et l'avait imposée quinze soirs de suite à ses hôtes. À Dresde, conformément aux préférences et aux habitudes de la cour saxonne, la musique tenait le premier rang: la chapelle du Roi figurait aux réceptions et aux spectacles profanes comme à la Messe solennelle du dimanche 542: une musique grave, presque religieuse, accompagnait en sourdine tous les mouvements des cours et le déroulement des cérémonies.

Note 542: (retour) Journal de Castellane, fragments inédits.

Sous ces apparences décentes et dignes, sous les politesses d'apparat qui s'échangeaient entre les souverains, sous les témoignages de courtoisie que se rendaient leurs ministres, un fait brutal et saisissant perçait de plus en plus: c'était un progrès continu dans la servilité, un concours de bassesses, un empressement plus marqué à s'incliner devant celui en qui les rois sentaient leur maître. On cherche maintenant à lire dans ses yeux un désir, une volonté, pour s'y conformer aussitôt: chaque voeu qu'il exprime fait loi. Il n'a qu'à parler pour que la Prusse ouvre à nos troupes ses dernières places, Pillau et Spandau, pour que l'Autriche promette l'abandon plus complet de ses ressources. Les ministres auxquels ces exigences sont poliment signifiées négocient pour la forme, résolus d'avance à obéir: il semble que d'un tacite accord les souverains reconnaissent désormais au-dessus d'eux une autorité suprême, une dignité légalement reconstituée, et Napoléon est vraiment en ces jours empereur d'Europe. C'est lui l'héritier de Rome et de Charlemagne, l'empereur romain «de nation française», pour faire suite aux Césars de race germanique; mais la prééminence souvent honorifique de l'ancien empire s'est transformée dans ses mains en une écrasante réalité. Et plus l'entrevue se prolonge, plus cette réalité ressort, se dégage, apparaît et resplendit. Certes, nous savons que cette magique résurrection n'est qu'un miracle passager du génie, faisant violence aux lois de l'humanité et de l'histoire. Déjà, l'excès de la grandeur impériale en a préparé la chute. Les désastres sont proches; ils pèsent sur l'avenir. Néanmoins, qu'il nous soit permis un instant de borner nos regards au présent. Avant d'aller plus loin, arrêtons-nous sur cette cime et jouissons du spectacle. Car c'est un âpre et merveilleux plaisir que de voir ces empereurs et ces rois élevés à détester la France, ces représentants des dynasties qui l'ont à travers les siècles jalousée et haïe, ces monarques fils et petit-fils d'ennemis, ces descendants de Frédéric et ces successeurs des Ferdinand et des Léopold, s'abattant devant l'homme qui portait si haut la gloire et les destins de notre race, et lui les tenant sous son pied, humiliés, prosternés, anéantis, le front dans la poussière.

À terre, ils se disputaient encore les lambeaux d'un pouvoir qu'il leur laissait par grâce: ils prolongeaient leurs rivalités, leurs compétitions, se dénonçaient mutuellement, et chacun s'efforçait de tirer à soi quelque avantage aux dépens des autres. L'Autriche et la Saxe prirent Napoléon pour arbitre dans une querelle de frontières: il prononça sur le litige et se fit juge des rois. Puis, c'étaient d'humbles suppliques, des recours à sa munificence, des demandes d'argent. En cette matière, Napoléon eut la main facile; il avança un million de plus à la Saxe, accorda à la Prusse quelques licences commerciales pour qu'elle se fît un peu d'argent, prit provisoirement à son compte la solde du contingent autrichien: aux rois qu'il avait ruinés, il ne refusa pas ces aumônes. À leurs ministres, à leur suite, il distribua des diamants, des portraits enrichis de pierreries, des boîtes d'or et d'émail que la plupart des destinataires se hâtèrent de convertir en espèces sonnantes: trois semaines durant, sur la foule agenouillée des courtisans, sur la plèbe des princes, il laissa tomber ses largesses.

Dans les derniers temps de son séjour, il s'offrit plus complaisamment à la curiosité publique. Il traversa Dresde pour visiter l'un des musées qui font l'ornement de cette capitale. Le 25, une battue de sangliers ayant été organisée dans le domaine royal de Moritzbourg, les souverains s'y rendirent en voiture découverte, et Napoléon attira seul l'attention, bien qu'il fût «en habit de chasse très simple 543»--il avait décidé que ses habits de chasse dureraient deux ans.--Un autre jour, il sortit du palais à cheval, avec une suite brillante, passa sur la rive droite de l'Elbe et fit le tour de Dresde par le dehors, par les hauteurs qui ceignent et dominent la ville.

Note 543: (retour) Journal de l'Empire, 7 juin.

Il allait au pas, précédant son état-major aux resplendissantes broderies, seul et bien en vue, sur son cheval blanc à housse écarlate chargée d'or, et sa silhouette caractéristique se détachait du groupe. Des cavaliers saxons, des cuirassiers blancs à cuirasse noire formaient son escorte: une foule immense l'accompagnait, composée d'Allemands qui sentaient l'avilissement de leur patrie, et tous cependant, quelque haine qu'ils eussent cent fois jurée à l'oppresseur, se laissaient prendre et courber par ce qu'il y avait de grand, de magnifique et de dominateur en cet homme. Lentement, il parcourut les crêtes, contemplant le spectacle qui s'offrait à ses regards, ces vallonnements gracieux et ces souriantes campagnes, ces coteaux striés de vignobles, ces maisons de plaisance parées de printanière verdure, ces domaines aux treilles opulentes et aux terrasses fleuries, plus loin les sommets boisés des Alpes saxonnes et leurs lignes dentelant l'horizon, tout ce cadre harmonieux et pittoresque où repose Dresde, enlacée de son fleuve, épandue sur les deux rives, environnée de jardins, de forêts et de montagnes. Il s'arrêtait aux points de vue célèbres, se laissant approcher et contempler, prolongeant à loisir sa triomphale promenade. À la fin, rencontrant un sanctuaire fort vénéré, l'église Notre-Dame, il y entra et y demeura quelques instants, ce qui émut fortement le pieux peuple de Saxe 544. Était-ce là l'unique but de l'Empereur? Une inspiration plus haute avait-elle guidé ses pas? En ces heures qui étaient pour lui la veillée des armes, sentait-il un instinctif besoin de se recueillir et d'aller où l'on prie? Qui sondera jamais les profondeurs de cette âme?

Note 544: (retour) Extrait d'un rapport communiqué à Serra par le général chef de la police militaire à Dresde. Archives des affaires étrangères, Saxe, 82. Cf. le Journal de l'Empire, n° du 8 juin.