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Napoléon et Alexandre Ier (3/3) / L'alliance russe sous le premier Empire cover

Napoléon et Alexandre Ier (3/3) / L'alliance russe sous le premier Empire

Chapter 68: V
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About This Book

The work traces the collapse of the Franco‑Russian partnership under Napoleon and Alexander I, analyzing political motives, secret diplomacy, and military preparations that preceded open rupture. It explores the tsar's hidden aims regarding Poland, covert appeals to Polish leaders, and attempts to sway Austria, Prussia, Sweden and German states. The narrative examines economic pressures from the continental blockade, court and salon influences, espionage, and the balance of forces across Europe, detailing maneuvers, diplomatic correspondence, and the interplay between public alliance and private scheming that led Russia to prepare an offensive despite formally maintaining union with France.

À la même époque, dans l'église catholique d'un village de Lithuanie, un prêtre célébrait la Messe de grand matin. En descendant de l'autel, il vit au fond de l'église un officier portant l'uniforme russe, qui demeurait agenouillé, appuyait son visage sur ses mains et semblait s'absorber dans une méditation profonde. Le prêtre s'approcha; l'officier, relevant alors la tête, montra les traits d'Alexandre 545. Établi depuis quelques semaines à Wilna, le Tsar parcourait fréquemment les campagnes environnantes et entrait parfois dans les églises, seul et sans escorte. Que venait-il faire dans ces lieux de prière étrangers à son culte? Flatter les Polonais de Lithuanie qu'il s'efforçait toujours de regagner à sa cause? Témoigner pour leur foi et leurs traditions une déférence qui leur plairait? Sans doute, mais pourquoi ne pas croire aussi qu'il venait affermir et réconforter son âme, à la veille des suprêmes épreuves? Élevé à l'école des philosophes, attaché jusqu'alors à un idéal purement terrestre, il éprouvait depuis quelque temps des aspirations nouvelles, le besoin de porter plus haut ses regards, et pensait peut-être que les différences de culte sont des murailles élevées de main d'homme et qui ne montent pas jusqu'au ciel. Quoi qu'il en fût, avant de risquer leur destinée dans le jeu terrible des combats, l'un et l'autre empereur cherchaient à mettre Dieu dans leur parti ou du moins à se fortifier aux yeux des peuples d'un concours surhumain.

Note 545: (retour) Comtesse de Choiseul-Gouffier, Réminiscences, 27-28.

IV

Le 26 mai, on vit arriver diligemment de Wilna à Dresde l'aide de camp Narbonne, accourant pour rendre compte de sa mission. Il reprit son service le soir même et parut au cercle de cour: son grand air, l'agrément de sa personne y firent sensation: son nom circula de bouche en bouche, et les détails de son voyage, dont il ne lui avait pas été recommandé de faire mystère, furent promptement connus.

Il n'était resté à Wilna que deux jours. Arrivé le 18 mai, il avait trouvé une ville regorgeant de troupes, entourée de camps; chez les Russes, un ton réservé, mais parfaitement poli, «de la dignité sans jactance 546». L'empereur Alexandre l'avait reçu le jour même et patiemment écouté. Aux vagues assurances que l'aide de camp avait à lui donner, il avait répondu par des affirmations également générales, par ses éternelles protestations. Il avait dit textuellement: «Je ne tirerai pas l'épée le premier, je ne veux pas avoir aux yeux de l'Europe la responsabilité du sang que fera verser cette guerre.» Il avait ajouté que les plus justes sujets de plainte n'avaient pu le décider encore à rompre ses engagements et à écouter les Anglais: «J'aurais dix agents anglais pour un chez moi, si je l'avais voulu, et je n'ai encore rien voulu entendre 547. Quand je changerai de système, je le ferai ouvertement. Demandez à Caulaincourt. Trois cent mille Français sont sur ma frontière; l'Empereur vient d'appeler l'Autriche, la Prusse, toute l'Europe aux armes contre la Russie, et je suis encore dans l'alliance, j'y reste obstinément, tant ma raison se refuse à croire qu'il veuille en sacrifier les avantages réels aux chances de cette guerre. Mais je ne ferai rien de contraire à l'honneur de la nation que je gouverne. La nation russe n'est pas de celles qui reculent devant le danger. Toutes les baïonnettes de l'Europe sur mes frontières ne me feront pas changer de langage. Si j'ai été patient et modéré, ce n'est point par faiblesse, c'est parce que le devoir d'un souverain est de n'écouter aucun ressentiment, de ne voir que le repos et l'intérêt de ses peuples.» À la fin, déployant une carte de la Russie et indiquant du doigt l'extrémité la plus reculée de son empire, celle qui se confond avec la pointe orientale de l'Asie et confine au détroit de Behring, il avait ajouté: «Si l'empereur Napoléon est décidé à la guerre et que la fortune ne favorise point la cause juste, il lui faudra aller jusque-là pour chercher la paix 548

Note 546: (retour) Documents inédits.
Note 547: (retour) Trente-six jours avant, le 12 avril, il avait fait faire à l'Angleterre, par l'intermédiaire de Suchtelen, de formelles propositions de paix et d'alliance. Voy. ie t. XI de Martens, récemment paru, n° 412.
Note 548: (retour) Documents inédits. Tous les ouvrages et Mémoires contemporains rapportent les paroles d'Alexandre en termes approchants.

Tout cela avait été exprimé gravement, posément, avec une douceur fière qui avait vivement impressionné Narbonne. Quant à indiquer un moyen quelconque d'éviter cette guerre dont il se proclamait innocent, quant à reprendre la négociation sur de nouveaux frais, Alexandre s'y était formellement refusé. D'après lui, la Russie avait parlé; ses griefs étaient patents, publics, connus de toute l'Europe: «C'était se moquer du monde que de prétendre qu'il y en avait de secrets: aujourd'hui, les conversations ne menaient plus à rien: si l'on voulait réellement négocier, il fallait le faire par écrit et dans les formes officielles.» C'était une allusion à l'ultimatum, une façon discrète et détournée de maintenir cet acte impérieux.

Le même jour, Narbonne se vit confier une lettre de Roumiantsof en réponse à celle du secrétaire d'État français: le chancelier se référait aux instructions données à Kourakine, sans s'expliquer sur leur teneur. Le soir, Narbonne dîna à la table du Tsar, qui lui fit remettre ensuite son portrait, formalité en usage pour clôturer une mission. Le lendemain, sans qu'il eût le moins du monde témoigné l'intention de partir, «un maître d'hôtel lui apporta, de la part de l'Empereur, les provisions de voyage les plus recherchées: les comtes Kotschoubey et Nesselrode lui firent des visites d'adieu: enfin un courrier impérial vint obligeamment lui annoncer que ses chevaux de poste étaient commandés pour six heures du soir 549». Il était impossible de lui signifier plus poliment et plus expressément son congé. En somme, on lui avait laissé tout juste le temps de remplir son message et de réciter sa leçon: après quoi, avec une exquise douceur de formes, on l'avait remis d'autorité en voiture et prestement éconduit.

Note 549: (retour) Ernouf, 362, d'après les Mémoires de la comtesse de Choiseul-Gouffier.

Ainsi, Napoléon n'avait point réussi par l'intermédiaire de Narbonne à entamer une négociation uniquement destinée à retarder les hostilités; il n'était guère à prévoir que Lauriston réussirait mieux dans sa tentative. Mais le résultat espéré par l'Empereur se produisait spontanément, malgré l'insuccès de ses stratagèmes, puisque les armées russes se tenaient immobiles sur la frontière et attendaient l'invasion. Pendant ce délai suprême, le printemps du Nord, tardif et brusque, faisait explosion: sur le sol encore détrempé par le dégel, la verdure croissait rapidement. Encore deux ou trois semaines, et «les seigles commençant à monter en épis fourniront à la nourriture des chevaux 550», et la nature nous donnera le signal d'agir. Napoléon se sent tout près du but, et son impatience de le saisir augmente. Il a hâte maintenant de quitter Dresde, d'échapper à l'atmosphère artificielle des cours, de respirer au milieu de ses troupes un air plus pur, de donner l'essor à ses projets. Fixant son départ au 28, il se rapproche déjà en esprit de la Grande Armée par un ensemble de prescriptions minutieuses: il fait diriger sur Elbing, un peu au delà de la Vistule, l'équipage de pont qui lui servira à passer le Niémen: «Tout mon plan de campagne, écrit-il le 26 mai à Davout, est fondé sur l'existence de cet équipage de pont aussi bien attelé et mobile qu'une pièce de canon 551.» Il prend ses mesures pour que les forces déployées sur la Vistule puissent, au moment de son apparition, passer instantanément de l'ordre en bataille à l'ordre en colonne, se concentrer pour l'attaque et lui mettre dans la main quatre cent mille hommes, formés en un seul groupe où tous les corps se serreront coude à coude. En même temps, toujours mécontent et plus préoccupé de ce qui se passe à droite et à gauche de sa ligne d'opérations, en Turquie et en Suède, il mande à Latour-Maubourg d'empêcher à tout prix la paix d'Orient et permet, malgré ses répugnances, que Maret active les pourparlers auxquels Bernadotte à l'air de se prêter: à ses deux ailes qui restent en arrière, il fait encore une fois signe de rallier. En dernier lieu, il songe à organiser la tumultueuse levée qui doit former son avant-garde, à se servir de l'État varsovien pour insurger la Pologne russe. C'est l'opération qu'il a réservée pour la fin, sachant qu'elle ferait éclater ses desseins et ne lui permettrait plus de dissimuler. Après avoir jusqu'à présent retenu de toutes ses forces l'ardente Pologne, il va lui lâcher la bride.

Note 550: (retour) Maret à Latour-Maubourg, 25 mai 1812.
Note 551: (retour) Corresp., 18725.

Sur sa demande, le roi de Saxe avait signé un décret qui consacrait l'autonomie du duché en déléguant les pouvoirs souverains au conseil des ministres. Cette autorité dont le roi allemand se démettait, il importait qu'un représentant français, un ambassadeur extraordinaire, un légat de l'Empire s'en saisît, afin d'imprimer un grand mouvement à toutes les parties de la population. La tâche était ardue, car Napoléon ne voulait pas encore prononcer les paroles fatidiques qui lui eussent rallié toutes les énergies: La Pologne est rétablie dans l'intégrité de ses droits et de ses limites. Se défiant un peu des Polonais et de leurs tendances anarchiques, désirant ménager les Autrichiens qui n'avaient pas formellement renoncé à la Galicie, tenant même à ne point rendre trop difficile sa paix future avec la Russie, il ne savait pas jusqu'où il pousserait l'oeuvre d'émancipation et n'entendait à cet égard rien préjuger. Il s'agissait donc d'exciter chez les Polonais de belliqueux transports au nom d'un idéal mal défini, d'introduire en même temps parmi eux un peu d'ordre, d'union et de discipline, de faire marcher pour la première fois d'ensemble et d'accord cette incohérente nation.

Où trouver l'homme propre à cette oeuvre? Un général ne conviendrait pas: il aurait la vigueur et l'entrain: l'adresse, le tour de main lui feraient défaut. Un simple diplomate de carrière ne posséderait pas l'envergure et l'ampleur nécessaires. Il fallait un personnage qui s'imposât par son rang, son caractère, son prestige, qui sût dominer les factions de son autorité et aussi mettre le doigt avec dextérité sur les ressorts les plus délicats, jouer des femmes, flatter la vanité des hommes de guerre, modérer leurs jalousies, donner partout l'impulsion sans afficher son pouvoir: un homme possédant la pratique des grandes affaires et rompu en même temps à toutes les roueries du métier politique, un manipulateur habile de passions et de consciences, pour tout dire en un mot, un intrigant de haute allure. Napoléon avait pensé à Talleyrand. Confier au prince de Bénévent l'ambassade de Varsovie, ce serait à la fois employer utilement une grande intelligence et éloigner de Paris une remuante ambition. Depuis 1808 et 1809, où Talleyrand avait spéculé d'accord avec Fouché sur la mort possible du maître au delà des Pyrénées, sur la balle espagnole, et préparé dans la coulisse un gouvernement de rechange, Napoléon n'aimait pas à laisser derrière lui, durant ses absences, ce personnage trop prévoyant. Mieux vaudrait cette fois le sauver autant que possible de lui-même: une haute charge à l'étranger, en satisfaisant le besoin d'activité et les appétits matériels de ce grand besogneux, le mettrait peut-être à l'abri de dangereuses tentations. «Il regrette de n'être plus ministre, disait de lui Napoléon, et intrigue pour avoir de l'argent. Ses entours, comme lui, en ont toujours besoin et sont capables de tout pour en avoir 552.» Il préférait en somme replacer Talleyrand dans le gouvernement et l'y emprisonner, plutôt que de le laisser en dehors, inoccupé, désoeuvré, côtoyant et convoitant le pouvoir. Avant de quitter Paris, il avait annoncé au prince ses intentions sur lui, mais lui avait fait un devoir de la plus stricte discrétion.

Note 552: (retour) Documents inédits.

Talleyrand ne parla point: seulement, escomptant aussitôt sa charge future et les maniements de fonds qu'elle occasionnerait, sachant qu'il n'y avait point de change direct entre Paris et Varsovie, il n'eut rien de plus pressé que de se faire ouvrir de larges crédits sur certaine banque de Vienne 553. Le bruit s'en répandit dans cette ville, où il fit soupçonner le projet d'ambassade: il revint à Paris, arriva aux oreilles de Napoléon et le mit en fureur. Dans la précaution prise par le prince et exploitée par ses ennemis, Napoléon vit un manquement au secret ordonné, une désobéissance indirecte, une infraction coupable, peut-être pis encore; il jugea que Talleyrand s'était rendu définitivement impossible. Renonçant à l'emmener dans le Nord et craignant de le laisser à Paris, il songea d'abord à trancher la difficulté en l'exilant: des influences s'entremirent et le firent renoncer à ce dessein, mais ne l'empêchèrent point de frapper le prince d'une nouvelle et plus complète disgrâce.

Note 553: (retour) Id. Cf. Ernouf, 378.

À défaut de Talleyrand, il prit sa caricature. L'abbé de Pradt, archevêque de Malines, avait accompagné Leurs Majestés à Dresde, en qualité de grand aumônier: on l'y voyait chaque dimanche officier pontificalement dans l'église catholique, tandis que l'Empereur, ayant à ses côtés la reine de Westphalie, assistait à la cérémonie en correcte attitude, sans songer que la présence à l'autel de ce prélat indigne outrageait la sainteté du lieu. Il connaissait pourtant l'abbé de Pradt, en qui il n'avait jamais eu à récompenser qu'une obséquiosité turbulente, servie par un esprit brillant et un style à facettes. Il l'avait vu perpétuellement occupé à chercher le vent, tournant avec la fortune et se faisant gloire ensuite d'avoir prémédité ses traîtrises: plusieurs fois, il l'avait surpris la main dans de ténébreuses machinations et lui avait prédit un jour que sa manie d'intriguer le conduirait sur l'échafaud. Mais l'un de ses principes était que les défauts d'un homme, aussi bien que ses qualités, peuvent être utilement employés. À Varsovie, l'abbé trouverait occasion de déployer pour le bon motif ses talents d'agitateur et d'intriguer en grand. De plus, hanté à cette époque par le souvenir des Bourbons, l'Empereur se rappelait que naguère, sous la monarchie, des ambassadeurs d'Église avaient réussi à gouverner l'anarchie polonaise: en l'abbé de Pradt, il voulut avoir et crut trouver son abbé de Polignac. Fort recommandé par Duroc son parent, l'archevêque de Malines fut officiellement déclaré ambassadeur à Varsovie. Il eut à se composer précipitamment une suite, à s'entourer d'un personnel brillant, à se monter un train de maison fastueux et à partir d'urgence. En fait, nul n'était moins propre à remplir une mission de haute confiance que ce prêtre sans conscience, sachant observer, décrire et critiquer, mais totalement dépourvu de sens pratique et d'esprit de conduite; agent infidèle, brouillon, maladroit et poltron, l'une des pires erreurs que Napoléon ait commises dans le choix et le discernement des hommes.

À titre d'instruction, on lui remit un long mémoire que l'Empereur avait inspiré et qu'il compléta par de vives explications 554. Divers objets étaient assignés à l'activité de l'ambassadeur: il aurait à employer en partie les ressources du duché au ravitaillement de la Grande Armée, à créer un service et une agence de renseignements militaires, mais surtout à faire de Varsovie un point de ralliement pour les Polonais de tout pays, un centre d'action et de propagande, un foyer d'incandescentes passions dont la flamme porterait au loin et déterminerait l'embrasement.

Note 554: (retour) Cette pièce figure sous le n° 18734 de la Correspondance.

D'abord, il conviendrait qu'une proclamation à effet, suggérée par l'ambassadeur aux ministres, convoquât la représentation nationale, la Diète, et donnât l'éveil. Dès sa réunion, la Diète mettra bruyamment à l'ordre du jour la grande question, se fera adresser un rapport tendant au rétablissement de l'ancien royaume. Sans s'approprier par un vote les conclusions de ce rapport, elle s'y conformera en fait et, tenant la réunion des frères séparés pour virtuellement accomplie, se constituera en confédération générale de la Pologne, c'est-à-dire en association pour le mouvement et la lutte, en grand conseil de la nation armée. À son image, des sous-comités d'action, des foyers d'agitation locale, se formeront de toutes parts: chaque palatinat aura le sien. On enverra une députation à l'Empereur: «L'Empereur répondra aux députés en louant les sentiments qui animent les Polonais. Elle (Sa Majesté) leur dira que ce n'est qu'à leur zèle, à leurs efforts, à leur patriotisme, qu'ils peuvent devoir la renaissance de la patrie. Cette mesure, que l'Empereur se propose de garder, indique assez à son ambassadeur l'attitude qu'il doit avoir et la conduite qu'il doit tenir.»

Mais l'ambassadeur, sans s'expliquer officiellement sur l'avenir, aura à inspirer toutes les paroles, tous les actes destinés à susciter une immense espérance, à enfiévrer l'opinion. C'est ici que l'instruction, suivant un mot de l'abbé, se transforme en «cours de clubisme 555»; avec détails, elle explique comment on s'y prend pour remuer un peuple jusqu'en ses profondeurs, pour créer, entretenir et renouveler sans cesse l'agitation, pour chauffer à blanc les esprits. «Il faut des actes multipliés. Il faut tout à la fois des proclamations, des rapports à la Diète, des motions des députés, et, s'il est possible, autant de discours, de déclarations et manifestes particuliers qu'il y aura d'adhésions individuelles à la Confédération. Il faut enfin qu'on ait à publier chaque jour des pièces de tous les caractères, de tous les styles, tendant au même but, mais s'adressant aux divers sentiments et aux divers esprits. C'est ainsi qu'on parviendra à mettre la nation tout entière dans une sorte d'ivresse.»

Note 555: (retour) Ambassade dans le grand-duché de Varsovie, p. 69.

Ce patriotique délire aura pour effet de faire courir aux armes tous les habitants du duché, mais le but principal serait manqué si cette effervescence s'arrêtait aux frontières. Il importe essentiellement qu'elle les dépasse, que les pays voisins prennent feu à son contact, que la levée en masse se prolonge dans les provinces russes. Aussi l'ambassadeur est-il invité à faire répandre à profusion et colporter en Lithuanie, en Podolie, en Volhynie, dans toutes les parties de l'ancienne Pologne, la Galicie autrichienne exceptée, les écrits, les proclamations, les libelles, toutes les pièces incendiaires. Entraînée par ces appels, la noblesse polonaise de Russie se formera en bandes guerroyantes, en une vaillante et agile cavalerie, en une sorte de chouannerie à cheval, destinée à opérer sur les flancs et les derrières de l'ennemi, à le harceler sans cesse, à le «placer dans une situation semblable à celle où s'est trouvée l'armée française en Espagne et l'armée républicaine dans le temps de la Vendée». Cette guerre de partisans partout provoquée, la tâche de l'ambassadeur ne sera qu'à moitié remplie; il lui faut à la fois faire oeuvre de révolutionnaire et d'organisateur: après avoir déterminé l'universel soulèvement, régler ce tumulte, discipliner, coordonner, administrer l'insurrection, faire concorder ses rapides chevauchées avec les mouvements de la Grande Armée, assurer enfin l'unité d'impulsion et de manoeuvres sans laquelle il n'est point d'effort fructueux et de coopération efficace.

Dans cette multiple besogne, tout devait s'entamer à la fois et se poursuivre sans interruption, mais il importait que l'explosion n'eût pas lieu prématurément et que la Pologne ne partît pas trop tôt. Tant qu'il resterait un espoir d'inspirer aux Russes un doute sur l'imminence des hostilités, Napoléon n'entendait point le négliger. En conséquence, l'ambassadeur se bornerait d'abord à établir fortement son crédit et son influence, à s'attirer les hommes importants, à faire de sa maison «un centre où toutes les classes, tous les intérêts viendraient aboutir»; il se mettrait ainsi en main tous les ressorts de la grande entreprise, mais attendrait pour presser la détente un signal ultérieur. Par surcroît de précaution, il fut convenu que le décret royal, qui instituait le conseil des ministres en comité exécutif et annonçait par là de grandes nouveautés, ne serait point publié avant le 15 juin. À cette date, l'Empereur serait sur la Vistule: alors, tandis qu'il prendrait le commandement de ses troupes et les pousserait en avant, les événements préparés à Varsovie s'accompliraient et suivraient leur cours: la mise en branle de la Pologne coïnciderait exactement avec les premiers pas de la Grande Armée, sans les devancer d'un jour.

Dans l'après-midi du 28 mai, Napoléon fit solennellement ses adieux aux cours réunies à Dresde. Pendant la nuit suivante, un grand bruit retentit dans le palais; les membres de la maison militaire, aides de camp, officiers d'ordonnance, écuyers, aides de camp des aides de camp, débouchaient de toutes parts dans le vestibule d'honneur et descendaient les escaliers en hâte. Napoléon sortit de ses appartements, s'arrêta un instant dans la salle des gardes pour recevoir une dernière fois les souhaits et les hommages de Frédéric-Auguste, puis, après avoir embrassé tendrement Marie-Louise, brusqua sa mise en route. Avant cinq heures du matin, sa berline de poste roulait sur le pavé et une escorte toute militaire s'élançait à sa suite, avec un fracas de chevaux et d'armes 556.

Note 556: (retour) Journal du grand maître de la cour.

Le roi de Prusse partit le 30 pour retourner à Potsdam, infiniment satisfait--fit-il dire à toute l'Europe par circulaire diplomatique--«des journées précieuses 557» qu'il avait passées à Dresde. Marie-Louise resta jusqu'au 4 juillet, puis se rendit à Prague, où l'Empereur lui avait permis de séjourner quelques semaines auprès de ses parents. Là, pour la consoler et la distraire, on donnerait en son honneur des bals, des fêtes, des réceptions brillantes: on la mènerait en excursion à Carlsbad, on lui ferait visiter les mines de Frankenthal, les galeries illuminées pour la circonstance, les grottes endiamantées de scintillements métalliques 558. L'Empereur son père allait la combler de bénédictions, l'Impératrice lui prodiguerait des caresses un peu forcées, et finalement, après beaucoup d'effusions, on se séparerait, entre belle-mère et belle-fille, plus fraîchement que l'on ne s'était retrouvé. La reine de Westphalie avait quitté Dresde une heure après l'Impératrice, pour retourner à Cassel; le grand-duc de Wurtzbourg prit la route de Toeplitz, et la compagnie des souverains se dispersa en peu de jours. À Dresde, le silence et l'apaisement se firent, mais les yeux gardaient encore l'éblouissement de ce qu'ils avaient vu. Il semblait qu'un météore eût subitement traversé l'espace, laissant derrière lui une ardente traînée de pourpre et de lumière. Cependant, cet éclat pâlissait peu à peu, s'éteignait: la réflexion succédait à l'extase, et quelques-uns en venaient à se demander si le prodige entrevu était autre chose qu'un fulgurant mirage: «un beau rêve», soupirait le bon roi de Saxe, qui tremblait parfois pour la fortune surhumaine à laquelle il avait attaché la sienne, «un beau rêve, mais trop court 559».

Note 557: (retour) Archives des affaires étrangères, Prusse, 250.
Note 558: (retour) Voy. sur ces fêtes Bausset, II, 60 et suiv.
Note 559: (retour) Serra à Maret, 5 juin 1812.

V

Le duc de Bassano resta à Dresde jusqu'au 30 mai. À la veille de rejoindre l'Empereur sur la route du Nord, il reçut une visite qui ne laissa pas de lui être agréable. C'était celle du consul Signeul, choisi pour intermédiaire des négociations traînantes qui se poursuivaient avec Bernadotte. Depuis près de deux mois, Signeul faisait la navette entre la Suède et le siège du gouvernement français; reparaissant aujourd'hui après une dernière course, il se disait en état de nous satisfaire pleinement. Comme si la fortune, avant d'abandonner Napoléon, eût tenu à le combler de ses plus décevantes faveurs, la seule résistance qui se fût levée contre lui, en dehors de la Russie, semblait plier et s'anéantir: Bernadotte venait à résipiscence et demandait à rentrer dans le rang. Signeul, s'autorisant d'une note autographe du prince, indiquait des bases positives de réconciliation et d'entente. Fidèle à sa pensée persistante, Bernadotte ne parlait pas de la Finlande et désirait seulement qu'on lui octroyât la Norvège, offrant de céder en compensation aux Danois la Poméranie suédoise et de leur payer douze millions. Si l'on accédait à ses voeux, il se déclarerait pour nous, faisant bon marché de tout engagement antérieur; il signerait un traité d'alliance, pousserait contre la Russie cinquante mille hommes, se mettrait aux ordres de Napoléon et prendrait en tout ses directions: il s'obligerait au besoin à ne jamais marier son fils sans la permission de l'Empereur 560.

Note 560: (retour) Lettre du duc de Bassano à l'Empereur, 30 mai 1812. Archives des affaires étrangères, Suède, 297.

Chez tout autre que Bernadotte, cette évolution inattendue aurait eu de quoi surprendre. Elle a d'ailleurs intrigué les historiens: son véritable caractère et ses motifs ont donné lieu à des appréciations diverses. Était-elle sincère? Bernadotte revenait-il à nous de bonne foi? Doit-on supposer, au contraire, qu'en rouvrant une négociation avec la France au lieu de tenir ses engagements avec la Russie, il voulait simplement gagner du temps et se mettre en mesure d'attendre, pour prendre effectivement parti, l'issue de la guerre ou au moins des premières rencontres? Bien que cette explication soit beaucoup plus vraisemblable que la première, la vérité, telle qu'elle se dégage des documents suédois, est un peu différente. Si Bernadotte se ménageait de notre côté une porte de rentrée, ce n'était pas uniquement par suite des appréhensions que lui inspiraient nos forces. Ces raisons ne l'avaient pas empêché, deux mois plus tôt, de braver l'Empereur et de conclure avec ses ennemis. Ce qu'il redoutait aujourd'hui, c'était que la Russie n'osât affronter la lutte et ne lui faussât compagnie, et cette terreur venait de lui être communiquée par son envoyé à Pétersbourg, le comte de Loewenhielm, d'après certaines présomptions que l'événement devait démentir, mais qui avaient jeté dans l'esprit de cet envoyé un trouble subit: une dépêche affolée de Loewenhielm, en date du 17 avril, donne la clef du mystère.

On a déjà signalé l'émoi qu'avait causé au Tsar l'avis de l'alliance franco-autrichienne. L'épreuve lui avait été sensible, et Loewenhielm, qui s'en aperçut aussitôt, crut devoir avertir son gouvernement; il écrivit d'urgence à son roi: «L'Empereur est excessivement affecté de la nouvelle de l'alliance de l'Autriche. On s'attendait bien à lui voir jouer un rôle, mais on ne croyait point à une alliance offensive et défensive. L'Empereur paraît plus résigné que jamais et plus décidé à suivre le parti que lui dictent à la fois l'honneur et la sûreté; mais il est intérieurement abattu de la ligue générale qu'il voit s'établir autour de lui et dont il commence à craindre les effets.» Sous le coup de ces inquiétudes, la constance actuelle d'Alexandre ne finirait-elle point par céder à l'influence dissolvante de Roumiantsof et à ses conseils pusillanimes? Cette défaillance, qui ne devait point se produire, Loewenhielm avait l'air de l'admettre et semblait presque la prédire: «Il est hors de doute, continuait-il, que le chancelier va reprendre le dessus en se voyant soutenu dans ses idées favorites de négociation avec la France, et il ne manquera pas de prévaloir sur la marche infiniment plus noble et mâle de l'Empereur 561

Note 561: (retour) Archives du royaume de Suède.

D'ailleurs, dans certains cercles de Pétersbourg, la perturbation était grande: on se demandait si l'Empereur, en persistant dans une politique guerrière, ne conduisait pas la Russie aux abîmes, et si la noblesse ne devait pas sauver l'État par un recours aux moyens extrêmes: «Dans ce moment encore,--reprenait Loewenhielm,--Votre Majesté ne saurait qu'avec peine s'imaginer jusqu'à quel point va la liberté du langage dans un pays aussi despotique que celui-ci. Plus l'orage devient menaçant, plus on doute de l'habileté de celui qui tient le gouvernail... L'Empereur, instruit de tout, ne peut manquer de savoir combien il a cessé d'avoir la confiance de sa nation. Il doit même exister un parti en faveur de la grande-duchesse Catherine, épouse du prince d'Oldenbourg, à la tête duquel se trouve, dit-on, le comte Rostopschine. Voilà, Sire, ce qu'on croit être le motif du chagrin de l'Empereur, d'autant plus que Sa Majesté aime cette princesse de préférence. Avec la facilité qu'a eue cette nation à se prêter aux révolutions, son penchant à être gouvernée par des femmes, il ne serait pas étonnant qu'on profitât de la crise actuelle de l'empire pour se porter à un changement.»

Les bruits dont Loewenhielm se faisait l'écho arrivèrent même à Stockholm par d'autres voies 562: pendant quelques jours, dans la capitale suédoise, on craignit à tout instant d'apprendre que l'empereur Alexandre avait fait sa soumission ou qu'une crise intérieure avait plongé la Russie dans le chaos et la jetait sans défense aux pieds de son adversaire.

Note 562: (retour) Tarrach à Goltz, Sabatier de Cabre à Maret, 21 avril 1812.

Ces perspectives firent frémir Bernadotte et son conseil. Si la Russie s'effondrait subitement et se rendait avant le combat, la Suède restait en l'air, exposée au pire destin: nul doute que Napoléon ne se retournât furieusement contre elle et ne lui fît payer cher sa défection, obligeant peut-être les Russes à l'écraser de leurs forces. Ajoutons que l'Angleterre n'avait pas encore accédé au traité russo-suédois et élevait des difficultés 563. Dans cette passe critique, où il en venait à douter de tous ses alliés, Bernadotte sentit le besoin de se ménager un recours en grâce auprès de Napoléon, un préservatif contre sa colère, et c'est ainsi que Signeul eut ordre de courir à Dresde avec des propositions en apparence formelles.

Note 563: (retour) Voy. Ernouf, 338.

Dans la réalité, cet empressement était fictif; Bernadotte ne voulait en aucune façon se rattacher à nous par des engagements immédiats et irrévocables: son seul but était de réserver l'avenir et de parer à toutes les éventualités, jusqu'à ce que l'horizon se fût éclairci à Pétersbourg. Ce qui le prouve, c'est que Signeul--il dut en faire l'aveu au duc de Bassano--ne possédait pas de pouvoirs en règle. Cet agent aventureux et peu considéré, interlope comme la négociation dont il était chargé, s'offrait bien à signer tout de suite un papier quelconque, se disant sûr d'obtenir la ratification du prince; mais celui-ci avait évité de le munir d'une procuration formelle. Bernadotte se ménageait ainsi la faculté, suivant les cas, de désavouer l'acte conclu par Signeul ou de le faire valoir auprès de Napoléon comme preuve de son repentir. Il ne se détachait pas effectivement de la Russie, mais se donnait l'air devant nous de la renier et de la trahir, en prévision du cas où cette puissance s'abandonnerait elle-même.

Ce qui achève de montrer sa duplicité, c'est que le cours de ses intrigues hostiles n'était nullement suspendu; protestant de ses bonnes intentions, il continuait à nous faire tout le mal possible. En Allemagne, ses agents secondaient toujours les tentatives de la Russie pour paralyser l'effet de nos alliances. Ayant promis au Tsar un plus grand service et s'étant fait fort de disposer les Turcs à la paix, il s'y employait avec un surcroît d'activité. L'un de ses aides de camp, le général baron de Tavast, traversait la Baltique pour se rendre d'abord à Wilna; après s'y être concerté avec l'empereur Alexandre, il devait se diriger en toute hâte vers l'Orient, courir à Bucharest, lieu des négociations, et leur donner l'impulsion décisive qui aboutirait à un accord 564 .

Note 564: (retour) Sabatier de Cabre à Maret, 21 avril. Suchtelen à l'empereur Alexandre, 30 mars et 10 avril.

Tavast arriva trop tard pour se faire honneur de ce résultat; en Orient, le dénouement était proche. Pour annuler autant que possible les conséquences du traité franco-autrichien, Alexandre avait senti la nécessité de s'accommoder coûte que coûte avec la Turquie et de désarmer cet ennemi, au moment où Napoléon lui en suscitait un autre. Par courrier précipitamment expédié, Kutusof avait été invité à ne rien négliger pour conclure; il était autorisé à réduire encore ses prétentions, à ne plus réclamer que la ligne du Pruth, c'est-à-dire la Bessarabie, sans aucune parcelle de la Moldavie. Alexandre, il est vrai, ne faisait pas gratuitement cette dernière concession; conformément au voeu exprimé par Bernadotte, par Armfeldt, par tous nos ennemis, il désirait que la paix fût doublée et fortifiée d'une alliance, que la Turquie s'unît à lui politiquement et militairement. Cet auxiliaire que Napoléon s'appropriait toujours en espérance, on espérait le retourner contre lui et le rabattre sur le flanc droit de l'Empire 565.

Note 565: (retour) Solovief, Alexandre Ier, 222, d'après la correspondance entre l'Empereur et Kutusof.

Le grand vizir suivait de près les négociations, établi sur le Danube à proximité de Bucharest et investi de pleins pouvoirs. Il n'avait plus avec lui qu'un débris d'armée; suivant quelques témoignages, la misère, les maladies, les désertions avaient réduit ses troupes à quinze mille hommes: la Turquie était réellement à bout de forces. À ces justes raisons de traiter s'en ajoutaient d'inavouables: la Russie et l'Angleterre semaient l'or à pleines mains; le drogman de la Porte, Moruzzi, s'était mis à leur solde et exploitait habilement contre nous les défiances de la Turquie. Pour nous discréditer tout à fait auprès d'elle, la chancellerie russe usa, dit-on, d'un dernier moyen: on assure qu'elle tira de ses archives et fit produire au congrès, comme argument final, la lettre du 2 février 1808 par laquelle Napoléon avait appelé le Tsar au partage de l'Orient 566. La mission de Narbonne à Wilna achevait d'ailleurs de déconcerter les ministres de la Porte. Vainement notre diplomatie les avertissait-elle que cette démarche était de pure forme; Napoléon fut pris en cette occasion à son propre piège. Les Turcs s'imaginèrent qu'il n'était pas décidé à rompre avec la Russie, puisqu'il négociait encore avec elle: craignant une brusque réconciliation entre les deux empereurs, un second Tilsit dont ils payeraient les frais, ils ne songèrent plus qu'à se mettre à couvert de cette terrifiante éventualité en terminant leur querelle avec la Russie 567.

Note 566: (retour) Ernouf, 323, d'après une note de Maret.
Note 567: (retour) Correspondance de Latour-Maubourg, mai 1812, passim.

Kutusof profita de ces dispositions: pour aller plus vite, il n'insista point sur l'alliance, disjoignit les deux questions et se borna à conclure la paix; elle fut signée à Bucharest le 28 mai, sous réserve de la ratification des souverains. Le traité rendait à la Turquie les deux principautés, après en avoir détaché la Bessarabie, qu'il incorporait à l'empire russe, auquel il accordait de plus quelques avantages territoriaux en Asie; il consacrait vaguement l'autonomie des Serbes sous la suzeraineté du Sultan, renouvelait implicitement le protectorat mal défini du Tsar sur les principautés roumaines et même sur l'ensemble de la chrétienté orthodoxe du Levant. En général, les articles portaient la trace de la précipitation avec laquelle ils avaient été dressés: ambigus et mal rédigés, ils ouvraient une source de contestations pour l'avenir; les plénipotentiaires russes s'étaient moins préoccupés d'établir avec précision les droits de leur maître que d'assurer l'entière disponibilité de ses forces.

Cette paix bâclée était pour Napoléon un échec grave, contre-balançant ses triomphes diplomatiques. Toutefois, la paix sans l'alliance ne satisfaisait qu'à demi Alexandre et Bernadotte: «Kutusof, écrivait le premier, a négligé un objet bien important 568.» Mais serait-il impossible de reprendre en sous-oeuvre et par une autre main la tâche inachevée? Avant même la signature du traité, Alexandre avait désigné l'amiral Tchitchagof pour remplacer Kutusof à la tête de l'armée du Danube. Tchitchagof était un homme d'imagination et d'entreprise; admirant Napoléon, ayant étudié ses procédés, allant jusqu'à singer sa tenue et ses gestes, il croyait à la nécessité de le combattre avec ses propres armes, à coups de bouleversements. Avant de rejoindre le quartier général de Jassy, il fit agréer au Tsar et au chancelier un projet colossal et singulier, qui tendait à organiser contre nous, par le moyen de l'Orient turc et surtout chrétien, une grande diversion.

Note 568: (retour) Solovief, 223.

Les pourparlers avec la Porte continuaient, à l'effet d'obtenir la ratification du traité: ils s'étaient transportés de Bucharest à Constantinople. Pourquoi n'en pas profiter et remettre sur le tapis la question de l'alliance, en faisant luire aux yeux du Sultan l'espoir d'acquérir la Dalmatie et les îles Ioniennes? À défaut d'une coopération active, ne pourrait-on tout au moins obtenir des Turcs un concours passif, une connivence inerte, un droit de passage sur leur territoire, et se faire prêter leurs sujets chrétiens pour les lancer sur nos provinces d'Illyrie? Les chrétiens du Danube et des Balkans, Moldaves, Valaques, Serbes, Bosniaques, Monténégrins, surexcités par la lutte de huit ans à laquelle ils venaient d'assister, restaient debout, en proie à une fermentation belliqueuse. Tchitchagof demanderait au Sultan la permission de recruter parmi eux des bandes d'auxiliaires, d'appeler à lui ces tumultueuses levées, de les enrégimenter, de s'en faire une armée de peuples à la tête de laquelle il franchirait le Danube comme allié de la Porte, traverserait obliquement la Péninsule, tomberait du haut des Alpes illyriennes sur la Dalmatie française et percerait jusqu'à l'Adriatique. Après avoir occupé le littoral et surpris Trieste, il contournerait par le nord le golfe de Venise, s'engagerait dans le massif des Alpes, tendrait la main aux Tyroliens révoltés, aux Suisses opprimés, pendant qu'une flotte anglo-russe attaquerait l'Italie par le sud et soulèverait le royaume de Naples. En un mot, il s'agissait de rejeter dans les États du conquérant la guerre qu'il transportait à huit cents lieues de ses frontières, et tandis que cet autre Annibal s'élançait à de lointaines entreprises, d'exécuter contre lui une manoeuvre à la Scipion. L'amiral reçut ordre positif d'agir d'après ces données, de faire sentir et goûter aux Turcs les beautés de son plan 569. Ce qu'il éviterait de leur dire, c'était qu'il était autorisé, pour mieux animer les races chrétiennes et surtout les peuplades slaves, à leur parler d'émancipation, à exalter les aspirations qui commençaient à sourdre confusément en elles, à leur faire entrevoir la création d'un empire slave, sous la protection et l'égide de la Russie. L'idée des grandes agglomérations nationales, née des événements déchaînés sur le monde par la Révolution française et issue d'une transformation de ses propres principes, devenait ainsi, en Orient comme en Allemagne, une arme aux mains de nos adversaires; lorsque le panslavisme apparaît pour la première fois dans les conceptions de la politique russe, c'est comme moyen de contre-battre la puissance de Napoléon et de détourner le choc de ses armées.

Note 569: (retour) Mémoires de Tchitchagof, publiés dans la Revue contemporaine du 15 mars 1855. Solovief, 223. Dans une lettre autographe du 12 avril, destinée à l'agent anglais Thornton, qui se trouvait en Suède, Alexandre développait tout le plan de diversion, en réclamant le concours des escadres et de l'argent britanniques. Martens, XI, n° 412.

Il est douteux qu'Alexandre et Roumiantsof se soient fait totalement illusion sur le côté chimérique et romanesque de l'entreprise, sur ses chances de succès, sur la possibilité notamment d'organiser chez les Turcs, avec leur adhésion et sous leurs yeux, une insurrection de leurs sujets chrétiens. Mais la menace seule d'un tel soulèvement ne saurait-elle conduire à un résultat pratique et fort désirable, signalé plusieurs fois par Bernadotte? Les rayas de la région danubienne avaient en Autriche des frères par le sang; aux diverses races chrétiennes de la Turquie septentrionale répondaient, de l'autre côté de la frontière, des groupes congénères; l'impulsion donnée aux premières se communiquerait aux seconds. Par les Moldo-Valaques, il serait facile d'émouvoir les Roumains de Transylvanie; par les Slaves de Turquie, les Slaves d'Autriche. En créant sur les flancs de l'Autriche de multiples foyers d'agitation, en faisant courir sur le pourtour extérieur de ses possessions orientales une traînée de poudre, on se mettrait en mesure de porter l'incendie dans l'intérieur de ses États et de la faire trembler pour son existence: on l'empêcherait de prêter à Napoléon un secours effectif.

Pendant la fin de mai et le courant de juin, les négociations pour une alliance russo-turque se poursuivirent à Constantinople, vivement secondées par les agents suédois et anglais. Tchitchagof affermissait sa position sur le Danube, base de ses opérations futures: tenant en haleine les Serbes et les Monténégrins, se ménageant des intelligences avec les mécontents de Dalmatie en vue de la grande attaque contre les possessions françaises, il armait en même temps les Valaques, se disposait à les jeter sur la Transylvanie avec une partie de ses Russes, préparait contre l'Autriche un mouvement tournant 570.

Note 570: (retour) Correspondance d'Otto, d'Andréossy et de Latour-Maubourg, juin et juillet 1812, passim.

Mais déjà le besoin de cette diversion se faisait moins sentir. Dès la fin d'avril, une communication de bon augure était arrivée à Wilna. Metternich, avant même de conduire ses souverains au rendez-vous de Napoléon, avant les serments et les effusions de Dresde, avait pris soin d'attester clandestinement le mensonge de ces scènes. S'étant décidé à notifier au cabinet russe l'alliance franco-autrichienne, il avait accompagné cet avis des commentaires les plus propres à en atténuer la portée. Il laissait entendre que sa cour ne prendrait pas trop au sérieux les engagements contractés avec la France, que le corps auxiliaire agirait le moins possible et ne dépasserait pas sensiblement la frontière; si la Russie voulait comprendre la position de l'Autriche et ne pas lui tenir rigueur, les deux puissances pourraient rester secrètement amies, tout en ayant l'air de se combattre 571.

Note 571: (retour) Martens, Traités de la Russie avec l'Autriche, III, 87.

La chancellerie russe prit acte de ses paroles, mais demanda que l'Autriche fournît un gage de ses intentions, une garantie, et s'engageât expressément à limiter son action. Des pourparlers s'entamèrent très mystérieusement dans ce but. Pendant leur durée, pour peser sur les déterminations de l'Autriche, Alexandre laissa Tchitchagof continuer dans le Sud sa campagne d'agitation et de propagande; il fit savoir à Vienne qu'il possédait les moyens d'insurger les Magyars et n'hésiterait pas à s'en servir, si on lui en faisait une nécessité. Ces menaces, exploitées par les salons et les coteries russes de Vienne, agirent sur la société et par elle sur le gouvernement; ce fut la raison majeure qui décida l'Autriche à entrer plus avant dans la voie des compromissions occultes.

Par plusieurs communications successives, Metternich donna l'assurance formelle que le corps auxiliaire ne serait renforcé en aucun cas et ne serait pas même complété, qu'on trouverait moyen de ne fournir à Napoléon que vingt-six mille hommes au lieu de trente mille, que l'Autriche ne s'engagerait jamais à fond dans la querelle et tiendrait au repos le gros de ses forces, se réservant de l'employer à de meilleurs usages. Pour prix de cette demi-trahison, l'Autriche exigeait que la guerre fût strictement localisée et qu'en dehors du point où les troupes autrichiennes auraient malheureusement à entamer le territoire russe, à la droite de la Grande Armée, il ne fût commis aucun acte d'hostilité sur toute l'étendue des frontières respectives: c'était demander aux Russes de s'interdire toute contre-attaque du côté de la Hongrie et de la Transylvanie. Alexandre admit ce second terme de l'entente et renonça à la diversion orientale, que d'ailleurs l'impétuosité de l'attaque française eût rendue impraticable. Entre Vienne et Pétersbourg, un accord purement verbal, mais formel, fut conclu sur ces bases; il y eut échange de promesses, parole donnée de part et d'autre. Par un pacte semblable à celui qu'elles avaient passé à demi-mot en 1809, les deux cours s'obligèrent à se ménager mutuellement, à mesurer leurs coups et à se tenir, au cours d'une guerre illusoire, en secrète connivence 572.

Note 572: (retour) Martens, III, 87, 89. Solovief, 223-224.

Cette défaillance de l'Autriche n'était pas un fait isolé: chez la plupart de nos alliés, la défection couvait, attendant son heure. Le roi de Prusse, après avoir signé l'alliance, avait écrit au Tsar une lettre d'excuses. Malgré la guerre, les rapports vont continuer, par l'intermédiaire de représentants occultes, régulièrement accrédités: «C'est ainsi, dit la Prusse, que l'on doit procéder entre États longtemps amis et destinés à le redevenir 573.» Dans les royaumes de la Confédération, créés et agrandis par Napoléon, la duplicité est égale. En Bavière, l'envoyé russe Bariatinski constate que «depuis le Roi jusqu'au bourgeois, excepté quelques jeunes officiers qui croient être ou devenir des héros, toutes les classes répugnent également à une guerre probable avec la Russie 574». Le Roi se dit «dans une position atroce»; le prince royal se fait honneur d'avoir décliné le commandement des troupes; cette guerre, ajoute-t-il, «est contre mes principes; voilà pourquoi je ne veux pas la faire, quoique j'aime avec passion mon métier 575». Quand le Tsar rappellera ses agents de toutes les cours en apparence «francisées 576», le ministre bavarois Montgelas refusera à Bariatinski des passeports pour la Russie; si Bariatinski en veut pour aller aux eaux et faire une cure, on va les lui donner; mais qu'il reste à proximité, à Carlsbad par exemple, car on ne se sépare que transitoirement, avec l'espoir de se retrouver 577. De tous les points de l'Allemagne, à de rares exceptions près, Alexandre reçoit les mêmes assurances de secrète sympathie; on le blâme pourtant, on juge qu'il s'expose témérairement et sans motifs, mais on ne peut s'empêcher de faire des voeux pour son succès.

Note 573: (retour) Solovief, 215.
Note 574: (retour) Martens, VII, 112.
Note 576: (retour) Joseph de Maistre, Correspondance.
Note 577: (retour) En Wurtemberg, le ministre Zeppelin déclare à M. d'Alopéus que «Sa Majesté ne se regarderait jamais comme étant en guerre avec la Russie». Martens, VII, 124.

Ainsi, dans le vaste circuit que nous venons d'opérer, en partant de Stockholm, en suivant les intrigues suédoises à Constantinople, en revenant par Vienne et Munich jusqu'au coeur de l'Europe, nous avons vu se former autour de la Grande Armée un réseau d'hostilités latentes, prêtes à se manifester dès qu'éclateront les traîtrises du sort et les rébellions de la fortune. C'est la contre-partie des adulations prodiguées au triomphateur de Dresde; c'est l'envers de ce rayonnant tableau. Les rois ne prêtent à Napoléon qu'un concours forcé: ils renient tout bas des engagements arrachés par la violence; l'amour et le dévouement s'affichent dans leur bouche, la trahison est dans leur coeur; ils jurent d'être amis et ne sont qu'esclaves; vienne l'occasion de briser leurs chaînes, ils la saisiront sans scrupules, certains de se trouver avec leurs peuples en communauté de passions et de haines.

Les lieutenants de l'Empereur, les maréchaux et chefs de corps, les administrateurs et fonctionnaires qui suivaient l'armée, sentaient vaguement le péril: en traversant l'Allemagne, ils s'étaient aperçus qu'ils marchaient sur un sol miné, où la moindre secousse déterminerait l'explosion. Les commandants de place, les gouverneurs, jusqu'aux rois français que Napoléon avait préposés à la garde de l'Allemagne, ne cessaient depuis un an de l'avertir. Jérôme lui avait écrit pendant l'automne de 1811 une lettre admirable de clairvoyance 578. La correspondance de Rapp, gouverneur de Dantzick, est pleine d'aveux significatifs. Rapp s'inquiète des haines qu'il sent s'amasser autour de lui, bien qu'il ne fasse aux habitants «que le mal nécessaire». Au bout de quelque temps, il n'y tient plus et, dépassant ses attributions militaires, envoie un rapport politique dont voici les conclusions: «Partout les esprits paraissent montés, et l'exaspération est générale: c'est au point que si nous faisions une campagne malheureuse (ce qui ne sera jamais à présumer), depuis le Rhin jusqu'en Sibérie tout s'armerait contre nous. Je ne suis pas alarmiste et je n'aime pas à passer pour voir en noir, mais ce que j'avance est positif 579.» Davout lui-même, le stoïque Davout, ne peut se défendre de certaines appréhensions: il se souvient qu'en 1809 tout a chancelé et voudrait que l'on méditât cette leçon.

Note 578: (retour) Correspondance du roi Jérôme, V, 247-249.
Note 579: (retour) 18 novembre 1811. Archives nationales, AF, IV, 1656.

Napoléon s'impatiente et s'irrite de ces avis: il adresse à Rapp une mercuriale sévère et le renvoie à son rôle de soldat. Il voit lui-même le danger, mais n'admet pas que les autres l'aperçoivent et le signalent, car il se juge certain de le surmonter, grâce à son invincible fortune, grâce surtout aux mesures qu'il a si soigneusement accumulées pour assurer le succès de la campagne. Cependant, si dans ses préparations tout a été merveilleusement combiné et conçu, l'exécution laisse à désirer. Vu le nombre et l'extrême complication des moyens qu'il met en oeuvre, il ne peut plus tenir la main en personne à l'accomplissement de ses ordres: tant d'objets à embrasser dépassent son étreinte, toute prodigieuse qu'elle soit. Les intermédiaires qu'il emploie ne possèdent ni son autorité ni sa vigilance: l'inattention des subalternes, l'insouciance des soldats, le désordre et parfois l'infidélité d'une administration qui échappe à la surveillance par son immensité même, occasionnent des mécomptes; sur certains points, c'est déjà l'encombrement, la cohue: la discipline se relâche, les moyens de transport et de ravitaillement se font attendre: l'armée dédaigne d'entretenir en bon état ceux qu'elle possède, les hommes négligent leur équipement et laissent dépérir leur monture, et beaucoup de corps arriveront devant l'ennemi avec des chevaux hors d'usage, des approvisionnements incomplets, des services mal organisés, des effectifs insuffisamment exercés 580.

Note 580: (retour) Les Mémoires inédits de M. de Saint-Chamans, qui doivent prochainement paraître, contiennent à ce sujet des détails caractéristiques.

Dans le commandement, de fâcheux tiraillements se produisent. Davout et Berthier sont en querelle ouverte; Davout est aigri, Murat mécontent, Junot exténué de corps et d'esprit. Combien d'autres, parmi les chefs, marchent désormais d'un pas alourdi et traînant, sans l'entrain et la vigueur d'autrefois! Devenus trop riches et trop grands, ils ne ressentent plus l'attrait des dévouements aveugles: ils réfléchissent et jugent. L'écho des sourdes oppositions de l'intérieur leur arrive, altérant leur confiance. Ils savent que des hommes tels que Cambacérès, Mollien, Decrès, Lavalette, blâment l'entreprise: ils ont entendu dire que non seulement Caulaincourt, mais d'autres officiers connaissant bien la Russie, ont fait part à l'Empereur de leurs craintes, et que l'un d'eux, le colonel de Ponthon, l'a supplié à genoux de s'arrêter: ces récits courent les quartiers généraux, confirment des doutes que le simple bon sens suffit à faire naître. Jusque dans l'état-major impérial, des propos inquiétants circulent: on se répète bien bas un mot de Sémonville, de cet ex-conventionnel devenu sénateur et si connu pour son flair de l'avenir qu'un gouvernement paraît condamné dès que Sémonville s'en détache. Se trouvant à Genève, chez le préfet Capelle, il avait dit, en voyant passer les soldats qui s'en allaient à l'armée: «Pas un n'en reviendra: ils vont à la boucherie 581.» Et calculant qu'un seul désastre serait l'écroulement de tout et mettrait fin à la grande aventure, il avait osé ajouter que l'expédition de Russie rendait des chances aux Bourbons.

Note 581: (retour) Documents inédits.

Ces pressentiments et ces arrière-pensées ne pénètrent pas encore dans la masse de nos troupes. À mesure qu'on descend des sommets, la confiance, l'ardeur, l'inlassable dévouement reparaissent. D'un bout à l'autre de l'innombrable armée que les ordres de l'Empereur retiennent encore sur la Vistule, court dans les rangs inférieurs un frémissement continu, une impatience d'agir. Officiers de fortune qui ont leur chemin à faire, jeunes nobles qui ont leur réputation à établir, tous souhaitent également que la campagne s'ouvre. Ils ont l'ambition des grades, des distinctions, des exploits fructueux: ils ont soif d'honneurs et de profits.

Puis, la prise de Napoléon sur ces âmes neuves est si forte qu'elle ne laisse place à aucune réflexion, et c'est lui malgré tout, c'est son prestige qui tient ensemble toutes les parties de cet assemblage disparate, qui fait taire les dissidences et imprime par moments aux coeurs un élan unanime. Même les contingents les plus hostiles, ces Prussiens, ces Espagnols, ces Slaves de l'Adriatique violemment incorporés, subissent maintenant son ascendant; ils le haïssent et pourtant le suivent, car ils éprouvent comme une fierté de combattre sous un tel chef et savent qu'un mot approbatif de lui les marquera pour jamais d'un signe d'honneur. Quant aux soldats de France, troupiers chevronnés ou conscrits d'hier, sortis du peuple, ils restent comme lui inébranlablement fidèles à l'homme qui a ensorcelé leur imagination: en échange de leur sang, ils attendent tout de lui, récompenses inouïes, avenir de triomphes et de félicités. C'est une croyance répandue parmi eux que la Russie n'est qu'un passage vers d'autres régions, qu'on ira plus loin, que Napoléon va les mener jusqu'au fond de la fabuleuse Asie, dans un monde féerique où ils n'auront qu'à se baisser pour faire provision de trésors et ramasser des couronnes. Et leur foi en ces lendemains reste absolue, indestructible; elle s'exprime par de naïfs témoignages. Après les réticences perfides des rois alliés, après les observations des ministres et des généraux, après les rapports sombres de certains chefs, après les pronostics des mécontents de haute marque, voici la lettre d'un soldat: c'est un fusilier au 6e régiment de la Garde, premier bataillon, quatrième compagnie: il écrit à ses parents:

«Nous entrerons d'abord en Russie où nous devons nous taper un peu pour avoir le passage pour aller plus avant. L'Empereur doit y être arrivé en Russie pour lui déclarer la guerre, à ce petit empereur: oh! nous l'aurons bientôt arrangé à la blanche sauce! Quand il n'y aurait que nous, c'est assez. Ah! mon père, il y a une fameuse préparation de guerre: nos anciens soldats disent qu'ils n'en ont jamais vu une pareille: c'est bien la vérité, car on y conduit des vives et grandes forces, mais nous ne savons pas si c'est pour la Russie. L'un dit que c'est pour aller aux Grandes Indes, l'autre dit que c'est pour aller en Égippe, on ne sait pas lequel croire. Pour moi, cela m'est bien égal: je voudrais que nous irions à la fin du monde.» Le même soldat écrivait dans une autre lettre: «Nous allons aux Grandes Indes: il y a treize cents lieues de Paris 582

Note 582: (retour) Ces lettres nous ont été communiquées par M. Maurice Levert, qui les a publiées en partie dans la Revue de la France moderne.

L'Inde, cet aimant magique qui jadis entraînait à la conquête des mers les grands chercheurs d'aventures, brille vaguement aujourd'hui aux yeux de nos soldats et leur fait entrevoir, par delà l'obscure et mystérieuse Russie, un pays de lumière et d'or, des perspectives ensoleillées et de lointains Édens. Telles sont les visions qui les bercent dans leurs campements de la Vistule, quand ils reposent sur la terre humide, sous la bise d'un printemps triste comme nos hivers. Et le matin, quand le réveil en musique éclate sur le front de bandière des régiments, avec son fracas d'instruments et de sonneries, tous ces grands enfants gaulois se relèvent joyeux, avec une gaieté d'alouette. Vivement, ils se mettent à la besogne du jour, aux occupations qui préparent et précèdent le grand départ annoncé: ils vont à l'avenir pleins d'espérance, insouciants du péril, persuadés qu'un guide infaillible les mène à la victoire et qu'un dieu les conduit.