Là, l'envahissement continuait, incessant, interminable, les corps succédant aux corps. Après les soixante-quinze mille hommes de Davout, après les vingt mille cavaliers de Murat, après la Garde, c'étaient les vingt mille soldats d'Oudinot, le troisième corps au grand complet. Ces masses écoulées, d'autres surviennent; les trois divisions de Ney, venues de plus loin, rejoignent à marches forcées. Après elles, encore des troupes, de nouvelles avant-gardes, de nouveaux états-majors, de nouvelles colonnes compactes et serrées; et toujours une bigarrure d'uniformes, une extraordinaire diversité de races: des chevau-légers bavarois et saxons mêlés à nos cuirassiers, des Polonais répartis dans tous les corps de cavalerie, les brigades de Hesse et de Bade représentant l'Allemagne dans la garde impériale, un régiment hollandais formant brigade avec des conscrits corses, florentins et romains, l'infanterie des Wurtembergeois encadrée par deux divisions françaises. Malgré cette affluence de nations et l'encombrement du pays, l'opération se poursuivait avec le même ordre, avec la même ardeur. Pourtant, à la splendeur du matin, à la fraîcheur propice des premières heures, avait succédé une température accablante. Le ciel s'assombrissait; sur l'horizon troublé couraient des lueurs livides et des frémissements d'éclairs. Bientôt l'orage éclata, et une trombe d'eau s'abattit sur nos bataillons. Ceux-ci la reçurent sans sourciller, et c'était merveille que de voir--écrit dans ses souvenirs un officier de la Garde, un fanatique de l'Empereur--«ce déchaînement inutile du ciel contre la terre 612». Au reste, l'orage ne tarda pas à se dissiper; cette première épreuve fut de courte durée; le passage n'en fut pas un instant interrompu, et sur les ponts solidement amarrés, des troupes de toutes armes prolongèrent le défilé. Il en passa pendant quarante-huit heures, le 24 et le 25, jour et nuit. Le 26, on voyait encore arriver au fleuve les cuirassiers et les dragons de Grouchy, complétant l'ensemble des effectifs déversés sur la rive droite par l'Empereur lui-même 613.
Parvenus en terre ennemie, les corps recevaient chacun leur direction et se portaient au poste plus ou moins lointain qui leur avait été assigné. L'étape reprenait, forte, pénible, impérieusement réglée, par une moite chaleur qui faisait regretter à nos vétérans l'Espagne torride. Parfois, pour tromper leur fatigue, les troupes se mettaient à chanter. Un virtuose de régiment entonnait quelque air du pays, quelque couplet populaire, et les fantassins en choeur reprenaient le refrain, qui les soutenait de sa cadence et les aidait à marcher. Les vieux airs de nos provinces, les chansons bretonnes, provençales, picardes, normandes, mélancoliques ou gaies, enlevantes ou plaintives, apportant à nos soldats exilés un écho de la patrie, un ressouvenir du foyer, arrivaient avec eux sur ces bords lointains, qui n'avaient jamais vu les hommes d'Occident. Eux s'en allaient dociles; ils allaient vers le nord, vers l'inconnu, toujours confiants, mais observant avec surprise ce sol si différent de nos vivantes campagnes, ce pays vide et muet, accidenté et pourtant monotone, où les reliefs du terrain se répètent et se reproduisent exactement pareils, où les mêmes aspects se succèdent avec une invariable uniformité, cette terre où tout se ressemble et où rien ne finit; et devant nos colonnes s'avançant par les chemins tour à tour détrempés et poudreux, traversant les mornes forêts de sapins et de hêtres, gravissant les collines sablonneuses, commençant la longue marche dont nul ne savait mesurer la durée, la Russie déployait ses horizons béants.
DEUXIÈME PARTIE
ARRIVÉE À WILNA.--DERNIÈRE NÉGOCIATION.
Conseil militaire d'Alexandre.--Cacophonie.--Excursions aux environs de Wilna.--Ascendant d'Alexandre sur les femmes.--Fête du 24 juin; accident de mauvais augure.--La nouvelle de l'invasion arrive au Tsar pendant le bal; son impassibilité.--La Fatalité et la Providence.--Recul instinctif.--Mission de Balachof.--Offre d'une réconciliation in extremis; causes et but réel de cette démarche.--Balachof aux avant-postes.--Rencontre avec le roi de Naples.--Accueil de Davout.--Napoléon ne veut recevoir l'envoyé russe qu'au lendemain d'une victoire.--Il apprend la retraite des Russes.--Son désappointement.--Il précipite son armée sur Wilna.--Premiers symptômes de désagrégation.--Entrée de Napoléon à Wilna; accueil de glace: incendie des magasins.--Ovations provoquées et tardives.--L'Empereur s'acharne à l'espoir de couper et de prendre une partie des armées russes.--Succession d'orages: les éléments se déchaînent contre nous.--Hécatombe de chevaux.--L'ennemi se dérobe et s'évanouit.--Fausse joie.--La colonne de Dorockhof en grand danger; son évasion.--Les débuts de la campagne manqués.--Froideur des Lithuaniens.--Napoléon décide de recevoir Balachof.--Longue et remarquable conversation avec cet envoyé.--Paroles violentes.--Le but de l'Empereur est de faire trembler Alexandre pour sa sécurité personnelle et de l'amener à une prompte capitulation.--Balachof à la table impériale.--Réponses célèbres.--Mot blessant de Napoléon à Caulaincourt; ferme réplique.--Départ de Balachof.--Protestation indignée de Caulaincourt; il demande son congé.--Patience de l'Empereur; comment il met fin à la scène.--Rupture irrévocable de toutes relations entre les deux empereurs.--La guerre succède sans transition au déchirement de l'alliance.
I
Le jour où Napoléon franchissait le Niémen à la tête de deux cent mille hommes, le comte Rostoptchine, nommé gouverneur de Moscou, écrivait au Tsar: «Votre empire a deux défenseurs puissants, son étendue et son climat: l'empereur de Russie sera formidable à Moscou, terrible à Kazan, invincible à Tobolsk 614.»
Tel n'était pas l'avis de tous les hommes qui composaient le conseil militaire d'Alexandre. Dans les semaines qui avaient précédé l'invasion, de vives discussions avaient eu lieu. Les partisans de l'offensive soutenaient leurs idées avec acharnement, avec rage. D'autres donneurs d'avis voulaient au moins qu'on livrât bataille devant Wilna, qu'on ne cédât pas sans lutte la Pologne. Tout le monde à peu près s'accordait pour blâmer le plan officiellement adopté, celui de Pfuhl, mais personne ne savait au juste par quoi le remplacer. Les conseils se succédaient fiévreusement, sans aboutir à rien, les intrigues s'entre-croisaient; Armfeldt se démenait et «faisait le diable à quatre 615»; il traitait Pfuhl d'homme néfaste, vomi par l'enfer; à l'entendre, le maudit Allemand, qui se faisait le singe de Wellington, était surtout un composé «de l'écrevisse et du lièvre 616». Wolzogen, ombre et reflet de Pfuhl, répondait en traitant Armfeldt d'«intrigant mal famé 617»; Paulucci critiquait à tort et à travers; Bennigsen changeait à chaque instant d'avis et se contredisait; l'intendant général Cancrine passait pour un type d'incapacité; Barclay, qui se battait bien et parlait mal, avait d'excellentes choses à dire et n'arrivait point à les exprimer, et le vieux Roumiantsof, à peine remis d'une attaque d'apoplexie, la bouche tordue par l'hémiplégie, assistait désolé et grimaçant à la déroute de ses espérances pacifiques, à la ruine de son système 618.
Un afflux continuel d'étrangers, qui accouraient de tous côtés au quartier général, ajoutait au désordre et à la confusion de cette Babel; Stein, l'ex-ministre prussien, le Suédois Tavast, l'agent anglais Bentinck paraissaient tour à tour, mettaient leur mot dans le débat, augmentaient la cacophonie. L'armée était belle et bien disposée, l'administration corrompue, le commandement incertain, divisé, dépourvu de données précises sur les projets et les forces de l'adversaire; il semblait que cette guerre prévue et méditée depuis dix-huit mois prenait tout l'état-major au dépourvu. Quant à l'Empereur, sans considérer le plan de Pfuhl comme la merveille du genre, il s'y tenait parce qu'il fallait bien en avoir un et qu'on n'en avait pas trouvé de meilleur à lui substituer; au fond, il espérait vaincre malgré ses généraux et quoi qu'ils fissent; sa confiance se fondait sur sa volonté de résister jusqu'au bout, obstinément, éternellement, dans un pays que la nature semble avoir créé et disposé pour l'infinie résistance.
Passant ses journées au milieu d'un tumulte d'intrigues et de discordants conseils, il s'en allait le soir visiter les châteaux du voisinage. Là, il ravissait ses hôtes par son aménité célèbre, par une simplicité charmante, par des conversations pleines d'enjouement, où son esprit vif et fin brillait d'un éclat doux. On le voyait poli avec tout le monde, déférent envers les vieillards et les femmes. Après dîner, il priait les dames de se mettre au piano, écoutait avec intérêt leur romance favorite et galamment leur tournait les pages. Il aimait aussi à parcourir incognito les campagnes, à s'asseoir au foyer des humbles, à les faire causer, à ne se révéler qu'en partant, par quelque munificence qui laissait derrière lui la fortune, et ces attentions pour ses sujets de Lithuanie, cette sollicitude paternelle, lui paraissaient un moyen de les rendre sourds aux appels du ravisseur 619.
À Wilna, il convoquait fréquemment la noblesse, attirait à lui les femmes qu'il comblait de soins délicats, les prenant par la vanité, distinguant tour à tour les plus séduisantes, entretenant parmi elles une concurrence et une émulation à lui plaire. L'imminence des hostilités n'avait point interrompu autour de lui la vie de représentation et de plaisirs, qui semblait alors l'accompagnement nécessaire d'une cour, en quelque position qu'elle fût. Les assemblées brillantes, les réceptions se succédaient. Pour le 24 juin, les officiers de la garnison et de l'état-major avaient obtenu permission d'organiser en l'honneur de Sa Majesté un bal champêtre, avec fête de jour et de nuit, où toute la société de la ville et des environs serait conviée. Le lieu choisi fut le domaine de Zakrety, prêté pour la circonstance par la comtesse Bennigsen. Zakrety était une résidence d'été à la mode polonaise, c'est-à-dire, autour d'une maison d'habitation assez simple, un parc magnifique. Rien n'y avait été omis pour enjoliver la nature: il y avait des terrasses fleuries, des pelouses d'un vert d'émeraude, des eaux vives, une île et une cascade artificielles, des échappées ménagées avec art sur les campagnes et les fraîches collines d'alentour. Quel cadre à souhait pour une élégante réunion d'été! On éleva sur les gazons, en face de la villa, une salle de bal environnée de portiques. L'avant-veille de la fête, la toiture s'écroula, et chacun frémit à la pensée que cet accident, survenant deux jours plus tard, eût dégénéré en catastrophe. Quelques-uns y virent un sinistre présage: «Nous serons quittes, dit Alexandre avec calme, pour danser à ciel ouvert 620.»
En effet, le bal commença sur la pelouse, entre les bosquets où se dissimulaient des orchestres et des choeurs; puis, le jour baissant, on se transporta à l'intérieur des appartements, et la longue file de couples qui formait la polonaise, la danse nationale, après avoir parcouru les jardins, gravit en cadence les escaliers et se mit à serpenter au travers des galeries. L'empereur Alexandre, arrivé de bonne heure, animait et embellissait tout de sa présence, lorsque au cours de la soirée le général Balachof, ministre de la police, s'approcha de lui et murmura à son oreille quelques paroles, avec l'accent d'une émotion poignante: un message, expédié de Kowno, annonçait que les Français franchissaient le fleuve en masses énormes et que l'invasion commençait 621.
Sous ce coup, Alexandre ne faiblit point et conserva la pleine maîtrise de soi-même; pas un muscle de sa physionomie ne bougea; il recommanda à Balachof de tenir la nouvelle secrète, pour ne point troubler la réunion, et se remit à parcourir les groupes, toujours aimable et galant. Il admira fort la fête de nuit, l'embrasement des bosquets, les jeux de la lumière sur la cascade, et faisant remarquer la lune qui brillait au ciel, mariant sa rayonnante pâleur aux feux répandus sur la terre, il l'appela «la plus belle pièce de l'illumination 622». Au bout d'une heure environ il se retira; à peine était-il parti que la terrifiante nouvelle se répandit; un vent d'effroi souffla sur la fête et dispersa l'assistance.
Rentré à Wilna, Alexandre passa au travail le reste de la nuit. Après avoir expédié à Pétersbourg les éléments d'une note diplomatique destinée à servir de réponse au manifeste français, à le réfuter point par point, il fit rédiger un ordre du jour aux armées, en termes élevés et dignes. Napoléon avait dit dans sa harangue à ses troupes: «La Russie est entraînée par la fatalité, ses destins doivent s'accomplir.» Contre la divinité aveugle qu'invoquait son rival, Alexandre se réclamait de la Providence: «Dieu, dit-il, est contre l'agresseur 623.»
Autour de lui, l'état-major général prenait les mesures nécessaires pour commencer l'exécution du fameux plan; la principale armée, celle de Barclay, se retirerait de Wilna sur Swentsiany, sur Drissa ensuite, tandis que Bagration, à la tête de la seconde armée, se jetterait sur le flanc des Français, en ayant soin de ne jamais s'aventurer contre des forces supérieures. Un peu plus tard, quand l'avantage numérique des Français fut mieux connu, ordre fut donné à Bagration de se mettre également en retraite et de rallier comme il pourrait le gros de l'armée 624. Les règles que l'on s'était tracées sur le papier cédèrent tout de suite à une inspiration spontanée, qui montrait le salut et la victoire derrière soi, dans l'immensité des espaces, et qui portait les différents corps à reculer en se concentrant. Le bonheur des Russes, en cette campagne, fut d'obéir moins à un plan qu'à un instinct.
Alexandre se disposa lui-même à quitter Wilna le 17 juin. Auparavant, il procéda à une suprême formalité, propre à le mettre en règle, sinon avec sa conscience, au moins avec l'opinion des hommes. Le 26, il fit appeler Balachof, qui était un de ses aides de camp en même temps que son ministre de la police, et il lui dit, avec le tutoiement en usage fréquent chez les souverains de Russie lorsqu'ils s'adressent à leurs sujets: «Tu ne sais sans doute pas pourquoi je t'ai fait venir; c'est pour t'envoyer auprès de l'empereur Napoléon 625.» Il expliqua alors que cette mission devait consister à porter une offre dernière de négociation et de paix.
Note 625: (retour) Ces paroles sont rappelées dans le rapport autographe et très circonstancié que Balachof a rédigé sur sa mission. Thiers a eu connaissance de cette pièce; Bogdanovitch s'en est servi; elle a été publiée presque intégralement dans le Recueil de l'Académie des sciences de Saint-Pétersbourg, 1882. M. de Tatistchef en a inséré de très importants extraits dans son volume sur Alexandre Ier et Napoléon, 590-609.
Certes, Alexandre n'avait ni l'espoir ni le désir d'arrêter la lutte; il la savait aussi irrévocablement résolue par son adversaire qu'elle l'était par lui-même. Dans les propositions d'accommodement que Napoléon lui avait prodiguées, il n'avait pas eu de peine à démêler de simples ruses, destinées à leurrer et à engourdir la Russie, tandis que l'envahisseur préparerait ses moyens. Il n'en était pas moins vrai qu'à considérer les apparences, Napoléon avait réitéré des instances pacifiques, demeurées sans réponse; ces efforts avaient été portés par le public européen à l'actif et à la décharge de l'empereur français; on en avait conclu que la Russie voulait la guerre, puisqu'elle laissait systématiquement échapper les dernières chances de paix. Pour dissiper cette impression, il importait qu'Alexandre ne demeurât pas en reste de spécieuses tentatives, qu'il rétablît sous ce rapport l'équilibre, et fît même pencher de son côté la balance. Napoléon lui avait dépêché l'aide de camp Narbonne; il enverrait pareillement un aide de camp. Napoléon lui avait écrit en exprimant le voeu d'épuiser les voies de conciliation, avant de recourir aux armes; après avoir suspendu sa réponse, Alexandre la ferait dans le même sens. Déjà, pendant les jours qui avaient précédé le passage du Niémen, il avait préparé un projet de lettre pour Napoléon; il y réitérait l'offre de traiter sur la base de l'ultimatum et ajoutait, manifestant enfin son arrière-pensée, «qu'il ouvrirait ses ports aux navires de toutes les nations, si Napoléon prolongeait l'incertitude actuelle 626»; c'était rendre la paix plus impossible que jamais en paraissant la vouloir. Cette lettre ne pouvant plus servir aujourd'hui, Alexandre la remplaça par une autre, qu'il confierait à Balachof. Il y désavouait la demande de passeports formée par Kourakine et qui avait servi de prétexte à l'attaque: «Si Votre Majesté, disait-il, n'est pas intentionnée de verser le sang de ses peuples pour un mésentendu de ce genre et qu'elle consente à retirer ses forces du territoire russe, je regarderai ce qui s'est passé comme non avenu, et un accommodement entre nous reste toujours possible 627.»
De la part d'Alexandre, une telle démarche, destinée à retentir au loin, apparaîtrait d'autant plus méritoire qu'elle se produirait à l'instant où son territoire était violé, où un flot d'assaillants se précipitait sur ses frontières. Pouvait-il mieux manifester la candeur de ses intentions, son désir de ménager l'humanité et d'épargner le sang qu'en parlant encore de paix au lendemain d'une brutale injure? Connaissant trop son rival pour craindre que celui-ci le prît au mot, il espérait, en se décorant de modération et de patience, ramener à lui les esprits hésitants et mettre définitivement de son côté la conscience européenne.
Dans la nuit du 27 au 28, il fit encore appeler Balachof, lui remit la lettre, en l'accompagnant d'une paraphrase solennelle. Balachof devait dire que les négociations pourraient s'ouvrir sur-le-champ, si Napoléon le désirait, mais sous la condition absolue, essentielle, «immuable», que l'armée française repasserait préalablement le Niémen: «Tant qu'un soldat resterait en armes sur le territoire russe, l'empereur Alexandre--il en prenait l'engagement d'honneur--ne prononcerait ni n'écouterait une parole de paix 628.»
Balachof partit sur l'heure. Quand le soleil se leva, il était déjà à quelques lieues de Wilna, au village de Rykonty, encore occupé par les Russes, mais près duquel on lui signala la présence de nos avant-postes. Il prit alors avec lui un sous-officier aux Cosaques de la garde, un Cosaque, un trompette, et continua d'avancer. Au bout d'une heure, on vit se profiler sur l'horizon la silhouette de deux hussards français, postés en vedette, le pistolet haut. En apercevant le petit groupe russe, les hussards le visèrent avec leur arme et firent mine de tirer; un appel de trompette les arrêta; ils reconnurent la sonnerie en usage pour annoncer les parlementaires. L'un des deux, en un temps de galop, rejoignit aussitôt Balachof et, lui appuyant son pistolet contre la poitrine, le somma de faire halte; l'autre était allé prévenir le colonel du régiment, qui fit son rapport au roi de Naples, toujours à proximité des avant-postes. Au bout de quelques instants, un aide de camp du Roi se présenta, avec mission de conduire Balachof au quartier général du prince d'Eckmühl, situé un peu en arrière et plus près de l'Empereur.
Reprenant sa route avec une escorte d'officiers français, Balachof croisa bientôt un brillant état-major, à la tête duquel il n'eut pas de peine à reconnaître Murat en personne, à son costume «quelque peu théâtral». Voici de quoi se composait cette tenue d'une superlative fantaisie: au-dessus d'un grand chapeau en forme de demi-cercle, une envolée de plumes roulant au vent, parmi lesquelles jaillissait et montait très haut une triomphante aigrette; un dolman à la hussarde en velours vert, plastronné de tresses d'or; une pelisse jetée en sautoir; un pantalon cramoisi, brodé et soutaché d'or; des bottes en cuir jaune; une profusion de bijoux, et, pour compléter l'effet, des boucles d'oreilles mettant aux deux côtés du visage un scintillement de pierreries. Lorsque Murat ainsi paré passait devant nos campements, les troupiers souriaient et le trouvaient habillé «en tambour-major». Au feu, quand la poudre avait noirci ses dorures, quand le vent de la bataille avait échevelé ses panaches, quand la mousqueterie et le canon l'environnaient d'éclairs, il apparaissait comme le dieu même des combats, rutilant et invulnérable. Il mit pied à terre en apercevant Balachof, qui en fit autant de son côté, et, ôtant son chapeau d'un geste large, il vint à l'envoyé des ennemis le sourire aux lèvres, en paladin gracieux: «Je suis heureux de vous voir, général, lui dit-il; mais commençons par nous couvrir.»
La conversation s'engagea. On disputa quelque temps, avec une grande courtoisie, sur la question de savoir qui avait voulu la rupture, qui avait eu les premiers torts, qui avait commencé. Au fond, Murat n'aimait pas cette guerre au bout du monde, qui l'arrachait au doux pays où il avait pris goût à vivre et à régner; il souffrait de se voir éloigné de ses États, privé de sa famille; il déplorait la difficulté des communications, la rareté des nouvelles, car ce héros de cent batailles était tendre et craintif pour les siens. Ce fut en toute sincérité qu'il finit par dire: «Je désire beaucoup que les deux empereurs puissent s'entendre et ne point prolonger la guerre qui vient d'être commencée bien contre mon gré.» Sur ce, retournant aux grands devoirs qui l'appelaient, il prit congé avec une désinvolture aimable, se remit en selle, et l'on put voir quelque temps, sur le chemin de Wilna, onduler la croupe de sa monture et s'éloigner son panache.
Tout autre fut l'accueil dans la maison de pauvre mine où s'était installé le prince d'Eckmühl. En campagne, l'illustre et rigide soldat, tout entier à sa besogne, absorbé et comme torturé par le sentiment de sa responsabilité, montrait un visage sévère, préoccupé, morose, avec des éclats de mauvaise humeur, et faisait amèrement de grandes choses. En ce moment, occupé à expédier des ordres, à organiser méthodiquement la marche en avant, à mouvoir ses 75,000 hommes, il se montra fort contrarié qu'on le dérangeât dans ce travail. Balachof s'étant dit chargé d'un message pour l'Empereur et ayant demandé où se trouvait Sa Majesté: «Je n'en sais rien», répondit le maréchal d'un ton rogue. Il ajouta: «Donnez-moi votre lettre, je la lui ferai parvenir.» Balachof fit observer que son maître lui avait expressément recommandé de remettre le message en mains propres. Devant ce formalisme, Davout perdit tout à fait patience: «C'est égal, dit-il en colère, ici vous êtes chez nous, il faut faire ce qu'on exige de vous.» Balachof remit la lettre, mais sut exprimer combien sa dignité se sentait froissée de cette violence: «Voici la lettre, monsieur le maréchal, répliqua-t-il en élevant lui-même la voix; de plus, je vous supplierai d'oublier et ma personne et ma figure, et de ne songer qu'au titre d'aide de camp général de Sa Majesté l'empereur Alexandre que j'ai l'honneur de porter.» Ces mots ramenèrent Davout à un ton plus mesuré. «Monsieur, reprit-il, on aura tous les égards qui vous sont dus.»
En effet, tandis qu'il envoyait un officier porter la lettre à l'Empereur, il retint auprès de lui, dans la même pièce, l'ennemi que les usages de la guerre lui donnaient pour hôte. Tous deux restèrent quelque temps à se regarder silencieusement, embarrassés de leur contenance, cherchant un sujet d'entretien sans le trouver. Davout demeurait sombre et distrait; Balachof, après ce qui s'était passé, ne pensait pas que ce fût à lui de faire les premiers frais. Le maréchal rompit enfin ce muet tête-à-tête, en appelant un aide de camp: «Qu'on nous serve», dit-il, et tout l'état-major se mit à table. Pendant le déjeuner, Davout fit effort pour causer avec Balachof, pour entretenir un semblant de conversation; mais toutes ces paroles trahissaient d'âpres défiances; dans la tentative de négociation, il ne voyait qu'un stratagème imaginé par les Russes pour gagner du temps et opérer commodément leur retraite; il le dit crûment à Balachof. Puis il n'aimait pas que les regards de cet ennemi se promenassent sur nos troupes, sur nos positions, sur nos ressources; flairant un espion dans le parlementaire, il avait hâte qu'on l'en débarrassât et attendait avec impatience les ordres de l'Empereur.
II
L'arrivée d'un négociateur russe fut promptement connue dans toutes les parties de l'armée française; le bruit s'en répandit comme l'éclair et fit sensation au quartier général, où il réveilla chez quelques membres du haut état-major, qui voyaient avec regret l'ouverture des hostilités, un vague espoir de paix. Quant à l'Empereur, il triompha de cet envoi; il y vit chez les Russes un premier signe de désarroi et l'attribua à l'épouvante qu'aurait causée au Tsar et à son conseil la rapidité de notre invasion. Il dit à Berthier: «Mon frère Alexandre, qui faisait tant le fier avec Narbonne, voudrait déjà s'arranger; il a peur. Mes manoeuvres ont dérouté les Russes: avant deux mois, ils seront à mes genoux 629.»
En attendant, il ne se pressait point d'accueillir Balachof, invitant Davout à le garder jusqu'à nouvel ordre, résolu à ne l'admettre en sa présence qu'après un premier succès et la prise de Wilna. Il ferait alors ramener Balachof dans la ville même où cet envoyé avait reçu les instructions de son maître, et dont un éclatant fait d'armes nous aurait ouvert les portes. Constamment attentif à ménager ses effets, toujours soigneux du décor et de la mise en scène, il comptait frapper davantage le Russe s'il se montrait à lui installé dans le propre palais, dans le cabinet même de l'empereur Alexandre, où il apparaîtrait comme l'image et l'incarnation de la conquête. À peine entré en guerre et déjà victorieux, il pourrait alors parler plus haut, prononcer plus âprement ses exigences, et peut-être, par l'intermédiaire de Balachof, jeter les premières bases de cette capitulation qu'il prétendait imposer à ses ennemis et par laquelle il comptait clore rapidement la campagne.
Toutefois, avant de porter le coup qu'il médite, avant de marcher sur Wilna, il prend toutes les précautions nécessaires pour assurer le succès de cette entreprise. Sachant mettre une prudence raffinée au service de ses audaces, il passe deux jours encore à Kowno, le 25 et le 26, occupé à se préparer, à se reconnaître, à se munir, à faire explorer le pays. Il sait qu'il a devant lui la première armée russe, commandée par Barclay de Tolly; il veut savoir comment les différents corps de cette armée sont constitués et répartis, se renseigner sur leur nombre, leur force, leur emplacement, et avant tout, comme il dit, «débrouiller l'échiquier». Davout et Murat sont chargés de s'éclairer au loin; que ces deux chefs de corps procèdent par reconnaissances lestement poussées, en évitant de compromettre de trop forts détachements, en tenant le gros de leurs troupes soigneusement rassemblé, en ne donnant sur eux aucune prise. Napoléon modère l'ardeur de Murat, qui s'est jeté impétueusement en avant, et lui reproche d'aller un peu vite. Sa gauche le préoccupe toujours; c'est à ses yeux le point faible et exposé. Il a jeté au delà de la Wilya une partie des corps d'Oudinot et de Ney; il leur recommande de démêler à tout prix ce qui se passe en face d'eux, établit aussi des communications avec les divisions de Macdonald, qui viennent de franchir le Niémen entre Tilsit et Georgenbourg et doivent opérer parallèlement à l'armée principale. Sur la rive gauche du Niémen, il presse les corps d'Eugène qui doivent passer à Preny et n'ont pas encore atteint le fleuve 630. C'est seulement lorsqu'il aura bien assuré ses flancs et complètement rallié ses troupes qu'il prononcera son mouvement; alors, se mettant lui-même à la tête des colonnes destinées à l'attaque principale, il les poussera vivement sur Wilna, où il compte trouver l'ennemi en position, en ligne, offert à ses coups, et où il a donné rendez-vous à la victoire.
Cet espoir de combattre et de vaincre sous Wilna fut promptement déçu. Dès le 26, l'Empereur apprit que nos grand'gardes étaient arrivées jusqu'à cinq lieues de la capitale lithuanienne sans rencontrer de résistance. La ligne des avant-postes russes se retirait devant nous, souple et flottante, ne tenant nulle part, cédant sous la moindre pression. Le gros des forces ennemies quittait la belle position de Troki, rempart de Wilna, pour traverser cette ville et s'éloigner vers le nord-est. Les corps de Wittgenstein et de Baggovouth, avec lesquels Oudinot et Ney cherchaient à prendre contact, évoluaient dans la même direction. Tout dénotait chez la première armée russe un plan prémédité de recul et d'abandon.
L'Empereur fut vivement contrarié de ces nouvelles, auxquelles il refusa d'abord d'ajouter foi, ne se rendant à l'évidence que sur le vu de témoignages réitérés et probants 631. Mais son dépit se tourna aussitôt en un sursaut d'activité et d'énergie. Voyant les ennemis lui refuser le combat, il se rattache violemment au projet de les surprendre dans le désordre d'une retraite précipitée, de couper et d'enlever plusieurs corps.
Une partie des forces commandées par Barclay de Tolly, l'aile gauche, sous Touchkof et Doctorof, se trouvait encore au sud de Wilna; pour gagner le point général de ralliement, qui semblait indiqué à une assez grande distance au nord-est, vers Dunabourg et le camp retranché de Drissa, ces troupes auraient à côtoyer Wilna et à opérer un long circuit: en se portant précipitamment sur la ville et en la dépassant, notre armée n'aurait-elle point chance de les devancer à leur point de passage, de les intercepter, de leur couper la retraite, de leur infliger un irrémédiable désastre? Puis, la seconde armée russe, celle de Bagration, rangée jusqu'alors sur les confins du duché de Varsovie, devait certainement remonter elle-même au nord, afin de rejoindre la première et de concourir à l'ensemble de la défense. Ignorant notre arrivée à Wilna, les colonnes de Bagration viendraient donner dans nos masses profondes, brusquement établies en ce lieu; abordées de front par l'Empereur, saisies en flanc par Eugène, prises en queue par les Polonais de Poniatowski, par les Saxons et les Westphaliens de Jérôme, qui recevaient l'ordre de s'ébranler et d'entrer en Russie, elles échapperaient difficilement à cette multiple étreinte. Donc l'Empereur peut encore obtenir de magnifiques résultats, avant même d'ouvrir le message d'Alexandre et de répondre à ses suprêmes paroles. «Si les Russes ne se battent pas devant Wilna, dit-il, j'en prendrai une partie 632.» Pour arriver à ce but, tout se réduit à une question de temps et de vitesse; il ne faut qu'un ensemble de manoeuvres rapides, précises et concordantes. Dans la journée du 26, l'Empereur ordonne et accélère le mouvement sur Wilna; il invite tous les corps à reprendre leur élan, à marcher franchement, rondement, sans halte ni repos; il stimule le zèle et l'ardeur de chacun: «Il eût voulu, dit un témoin, donner des ailes à tout le monde 633.»
Soulevée par cette impulsion vigoureuse, l'armée franchit d'une seule haleine les dix lieues environ qui la séparaient de Wilna, mais elle résista mal à l'épreuve de cette marche précipitée. Beaucoup de nos soldats, recrutés trop jeunes, n'avaient pas acquis l'endurance nécessaire; ils perdaient l'allure, s'attardaient, s'égrenaient en traînards le long des chemins; on en vit mourir sur la route de fatigue et d'épuisement, d'inanition aussi et de besoin. En effet, malgré l'impérieuse sollicitude de l'Empereur, l'armée était insuffisamment pourvue de vivres: avant le passage, les hommes n'en avaient dans leur sac que pour quelques jours, et ils se trouvaient maintenant «au bout de leurs consommations». Les convois qui amenaient le surplus de l'approvisionnement, ralentis par leur nombre, par leur pesanteur, par l'horrible encombrement qu'ils créaient partout sur leur passage, éprouvaient d'extrêmes difficultés à rejoindre. La plupart des voitures apportant le pain, la viande, le bois, restaient en arrière: les rares caissons qui parvenaient à rallier les colonnes étaient aussitôt pris d'assaut, défoncés, vidés, malgré les efforts de l'intendance, et c'étaient sur la route des scènes de confusion et de violence, des tempêtes de jurons et de cris, des rassemblements tumultueux, qui faisaient obstruction et retardaient indéfiniment l'arrivée des autres convois.
Dénuée et mourant de faim, la plus grande partie de l'armée dut vivre aux dépens du pays, aux dépens de cette Pologne russe que Napoléon tenait essentiellement à ménager et à se concilier. Pauvre et mal cultivé, le pays suffisait avec peine à ses propres besoins; les habitations étaient rares et clairsemées, les villages éloignés de la route et perdus dans les bois. Pour les atteindre, nos soldats devaient s'écarter des rangs, se disséminer, se perdre dans les profondeurs de la région. Beaucoup d'entre eux, dès qu'ils apercevaient un groupe de maisons ou une demeure isolée, se formaient en bandes pour fondre sur cette proie, arrachaient aux paysans leurs maigres ressources à force de menaces et de coups; ils saccageaient les chaumières, emportaient les meubles pour se faire du bois, ne laissant derrière eux que des débris, promenant partout la dévastation, se faisant exécrer de ceux qu'ils venaient affranchir. Le nombre de ces pillards, des isolés, des dispersés, grossissait d'heure en heure; la maraude, cette plaie de nos armées, prenait des proportions inconnues; des détachements, des régiments entiers perdaient leur cohésion, s'effritaient, se dissolvaient en une poussière humaine qui s'abattait sur le pays et le ravageait. Et ces désordres, ces signes d'indiscipline et de désagrégation, funeste présage pour l'avenir, naissaient spontanément, par la force même des choses; trompant tous les calculs de la prévoyance, déjouant l'effort du génie, ils accusaient le vice essentiel de l'entreprise et le défi porté par Napoléon aux possibilités humaines. L'appareil de guerre à proportions inconnues dont il était l'auteur, gêné par l'enchevêtrement et l'incroyable multiplicité des ressorts, fonctionnait mal; ses rouages compliqués se faussaient du premier coup ou se refusaient à entrer en jeu; à peine mise en mouvement, l'énorme machine craquait et se démontait.
Nos avant-gardes de cavalerie atteignirent Wilna dans la nuit du 27 au 28 juin; elles venaient d'occuper sans combat des positions défensives par excellence, un triple étage de hauteurs escarpées, formant camp retranché, «le pays le plus stratégique que l'on pût rencontrer», disait Jomini en connaisseur 634. Sans se laisser tenter par ce terrain si bien approprié à la résistance, la cavalerie et les troupes légères de l'ennemi continuaient à se replier, observées et serrées de près. Parfois, quand la poursuite devenait trop pressante, elles faisaient front et risquaient un court engagement, pour reprendre ensuite leur marche rétrograde: il y eut aux abords de Wilna une escarmouche assez vive qui ne tourna pas à notre avantage et où le frère du général de Ségur fut fait prisonnier.
Néanmoins, le 28 au matin, nos chasseurs et nos dragons pénétraient dans la ville. La population nous attendait et se préparait à nous faire fête; sans qu'il y eût chez les habitants unanimité d'opinion, la ferveur patriotique était très prononcée chez le plus grand nombre, la haine du Russe exubérante, l'exaltation vive. Heureux de notre approche, ils s'attendaient à voir paraître des émancipateurs qui les traiteraient en alliés et leur apporteraient l'ordre avec l'indépendance; ils virent arriver une nuée d'affamés qui se précipitèrent sur les faubourgs, forçant les boutiques, pillant les auberges et les dépôts de vivres, faisant main basse sur tous les objets placés à leur portée. À cet aspect, la terreur se répandit; chacun ne songea plus qu'à se renfermer et à se barricader chez soi, à mettre en sûreté son avoir, à se cacher et à se terrer. Le désordre de notre entrée arrêta net l'élan national, figea l'enthousiasme.
L'Empereur cependant arrivait au grand trot, suivant de près l'avant-garde, avec son escorte et une partie de son état-major. Se rappelant Posen, il se croyait sûr de trouver à Wilna le même accueil; il s'attendait à des transports d'allégresse, à des arcs de triomphe, à une pluie de fleurs jetées sur son passage par ces gracieuses Polonaises qu'il avait vues, en d'autres lieux, aviver le feu des esprits et se passionner pour l'oeuvre de la régénération nationale. Il avait escompté cette explosion du sentiment polonais et l'avait fait entrer dans ses calculs; il espérait que la capitale de la Lithuanie, en se déclarant pour lui, en se levant dès qu'elle l'apercevrait, allait donner l'impulsion aux autres parties de la province; que la Pologne moscovite tout entière, animée par cet exemple, viendrait se ranger sous ses drapeaux et faciliter sa tâche, en opposant à la Russie, aux côtés de notre armée, une nation ressuscitée et vivante. Il entra dans Wilna à neuf heures du matin. Au lieu de la cité en fête qu'il avait rêvée, folle d'enthousiasme et d'amour, il trouva une ville morte: de longs faubourgs d'abord, laids et déserts, portant des traces de dévastation; dans les quartiers du centre, aux rues sombres et tortueuses, le silence et la solitude; point de femmes aux fenêtres, peu d'habitants groupés: seuls, quelques hommes de la lie du peuple, surtout des Juifs, à l'aspect sordide et craintif, se glissant le long des murs.
Cet accueil de glace n'affecta pas trop l'Empereur dans le premier moment. À la rigueur, tout pouvait s'expliquer par la rapidité de son apparition; suivant son habitude, il avait pris son monde à l'improviste, sans se faire annoncer; ne devait-il point laisser aux habitants le temps de se reconnaître, de venir à lui, de manifester leur zèle et d'organiser leur réception? Il parcourut la ville dans toute sa longueur et parvint à l'autre extrémité, au pont de bois qui traverse la Wilya et que les Russes avaient dû franchir pour se retirer. Là, une nouvelle déception l'attendait. Le pont n'était qu'une ruine fumante, achevant de se consumer; l'armée ennemie l'avait incendié derrière elle pour ralentir la poursuite. Sur les bords de la rivière, d'épaisses colonnes de fumée montaient vers le ciel; à leur base, plusieurs lignes de bâtiments s'écroulaient dans un brasier: c'était tout ce qui restait des nombreux magasins où les Russes avaient entassé pendant dix-huit mois des approvisionnements de tout genre. Obligés d'abandonner ce riche dépôt, inestimable trésor pour notre armée déjà dépourvue, ils nous l'avaient soustrait en le livrant aux flammes.
Cette scène de destruction fit songer l'Empereur; il resta quelque temps à la contempler. Des hommes du peuple s'étaient amassés autour de lui; il leur demanda un verre de bière et les remercia en leur disant: Dobre piwa, bonne bière: il avait appris quelques mots de polonais et les plaçait à tout propos 635. Il prit des mesures pour limiter l'incendie, passa en revue une division, puis rentra dans l'intérieur de la ville et se dirigea vers le palais, où il allait prendre logement.
À cette heure, il était impossible que le bruit de son arrivée ne se fût point répandu. On avait vu passer et entrer au palais le reste de son état-major, ses gens, ses équipages, sa maison, tout son accompagnement habituel. Malgré tant de signes indicatifs de sa présence, l'aspect de la ville n'avait guère changé; les fenêtres ne s'étaient point garnies ni décorées; les rues demeuraient désertes; nulle trace d'enthousiasme ou même de curiosité. Cette fois, l'Empereur ne sut point maîtriser son émotion, et son désappointement perça. Lorsqu'il fut entré dans la cour du palais et eut mis pied à terre, lorsqu'il s'installa dans les appartements de l'empereur Alexandre, lorsqu'il prit possession des pièces où son rival en fuite avait vécu et habité, l'orgueil de cette victorieuse substitution ne s'épanouit point sur son visage. Par un retour amer sur le passé, il comparait la froideur de Wilna aux acclamations passionnées qui l'avaient accueilli dans les villes du grand-duché et ne put s'empêcher de dire: «Ces Polonais-ci sont bien différents de ceux de Posen 636.»
Il réprima durement les désordres qui lui avaient valu cette déconvenue, porta des peines terribles contre l'indiscipline et la maraude, fit parquer dans un enclos près de la ville tous les traînards que l'on put ramasser, n'épargna aucun moyen pour rassurer la population et ressusciter la confiance 637. Par les soins du major général, les principaux habitants furent recherchés et prévenus; ils reçurent des appels plus ou moins discrets, s'entendirent inviter à sortir de leur retraite, à paraître, à faire montre de leurs sentiments. On arriva ainsi à provoquer quelques manifestations tardives de sympathie et de joie; on parvint à créer une apparence d'enthousiasme, à susciter un simulacre d'ovation, avec ses accessoires habituels, fleurs, couronnes, décors, sur le passage des corps qui continuaient à traverser la ville et à se répandre autour d'elle.
Davout était déjà présent, avec ses cinq divisions; Murat amenait son flot de cavalerie, Ney et Oudinot arrivaient à hauteur sur la gauche, et le reste de l'immense colonne, composé de la Garde et des réserves, rejoignait un peu moins vite, encore échelonné sur la route qui conduit de Kowno à Wilna. Du 28 au 30, Napoléon prépara les mouvements enveloppants qui avaient pour but de déborder les masses russes en retraite et de lui en livrer une partie. Tandis que le roi de Naples, appuyé par quelques divisions d'infanterie, poussera droit devant lui et s'enfoncera comme un coin entre les deux armées ennemies, Oudinot, Ney et Macdonald continueront à s'élever vers le nord-est, suivant et talonnant Barclay de Tolly; il est probable que l'armée de ce général, ainsi harcelée, ne saura s'esquiver sans dommage: «J'en aurai pied ou aile 638», dit l'Empereur. En même temps, il prescrit à Davout de prendre avec lui une partie de son infanterie, le plus de cavalerie possible, et de se rabattre sur la droite, vers le sud; c'est de ce côté principalement que l'occasion s'offre propice à de fructueux coups de main.
À très petite distance au sud-est de Wilna, vers Ochmiana, des forces russes sont signalées. Quels sont ces corps, aventurés si près de nous et qui semblent inconscients du péril? Sont-ce ceux de Doctorof et de Touchkof, s'efforçant éperdument de rejoindre Barclay par le chemin le plus court? Napoléon incline à y voir plutôt l'avant-garde de Bagration 639. Il croit toujours que l'armée commandée par ce prince remonte vers Wilna; il a appris d'autre part, par des estafettes interceptées, que le bruit de notre rapide irruption à Wilna n'a pas encore pénétré dans l'intérieur de la Russie. En conséquence, on peut espérer que Bagration ne sera pas averti à temps; tout donne à penser que son armée, ignorant le péril où elle court, va se jeter tête baissée dans le filet tendu sous ses pas, qu'elle n'échappera point à un anéantissement total ou partiel. Pour la mettre entre deux feux, Napoléon fait inviter Eugène et Poniatowski à presser leur marche de flanc; il les aiguillonne par d'impérieux messages. Lui-même renforce continuellement, en cavalerie surtout, les troupes sous les ordres de Davout et destinées à courir sus aux colonnes de tête. Successivement, il fait partir de Wilna la division Dessaix, la division Saint-Germain, les cuirassiers de Valence, les lanciers de la Garde; il charge Nansouty et Grouchy, avec leurs corps entièrement composés de divisions à cheval, de coopérer aux mouvements du prince d'Eckmühl, afin que celui-ci puisse «faire de bonnes et belles choses 640». S'entêtant à l'espoir d'une capture immédiate, mettant tous ses soins à la préparer, se levant chaque jour à deux heures du matin pour expédier des ordres, se livrant entièrement à ses combinaisons de guerre, il néglige encore de recevoir Balachof, semble oublier le messager de paix, toujours confié à Davout et gardé à vue.
III
L'Empereur avait compté sans un ennemi plus redoutable que les forces russes, inférieures en nombre et disséminées; le climat du Nord lui ménageait un premier et rude avertissement. Depuis quelques jours, le temps était variable, avec des alternatives de soleil et de pluie, avec une tendance à se gâter définitivement. Pendant l'après-midi du 29, un amas d'orages s'amoncela au-dessus de la Grande Armée et fit explosion sur tout l'espace occupé par nos troupes. La Garde fut surprise en marche sur Wilna, les autres corps de la droite pendant leur séjour et leurs évolutions autour de la ville, l'armée du prince Eugène encore sur les rives du Niémen. Le déchaînement des éléments fut épouvantable; la foudre sillonnait le ciel en tous sens, tombait à chaque instant, frappant et labourant nos colonnes, tuant des soldats sur la route. Après l'orage, la pluie s'établit, une pluie du Nord, ininterrompue, diluvienne, glaciale, accompagnée par un subit refroidissement de l'atmosphère; c'était un bouleversement complet dans l'ordre et l'aspect de la nature, un rappel de l'hiver au milieu des ardeurs de l'été.
Les troupes passèrent la nuit dans leurs bivouacs inondés, sans feu, sans abri contre le vent qui soufflait en bourrasques, enveloppées dans leurs manteaux ruisselants. Au jour, un spectacle désolant s'offrit à leur vue: les campements étaient transformés en lacs de boue, tous les objets nécessaires à la vie du soldat brisés ou dispersés, les voitures jetées sur le flanc, tristement échouées. Enfin, fait plus grave, dommage irréparable, des chevaux gisaient à terre par centaines, par milliers, les membres raidis, morts ou mourants. Nourris depuis plusieurs semaines d'herbes vertes, privés d'avoine, exténués de fatigue, ces animaux se trouvaient dans les pires conditions hygiéniques; ils n'avaient pu résister à la chute soudaine de la température, au froid qui les avait saisis, transis, abattus sur le sol: par un phénomène sans exemple dans l'histoire des guerres, une nuit avait fait l'oeuvre d'une épidémie, et nos soldats s'arrêtaient consternés devant cette hécatombe.
Chacun songeait avec désespoir au surcroît de peine et d'embarras qui en résulterait pour lui; parmi les officiers, l'un pensait à son escadron appauvri, l'autre à sa batterie démontée, le troisième à ses équipages en détresse; plusieurs s'emportaient avec violence contre une guerre qui débutait si mal et contre celui qui les avait conduits en ce pays; le général Sorbier, commandant l'artillerie de la Garde, criait «qu'il fallait être fou pour tenter de pareilles entreprises 641». Lorsqu'on eut à peu près supputé le mal et chiffré les pertes, il fut reconnu que le nombre des chevaux frappés s'élevait à plusieurs milliers,--à dix mille suivant quelques-uns--et ce désastre affaiblissait irrémédiablement la cavalerie et l'artillerie, retardait de nouveau l'arrivage des vivres, désorganisait en partie les transports, faisait craindre à l'armée un long avenir de pénurie et de souffrances 642.
Dès à présent, la persistance du mauvais temps entravait tout, contrariait les opérations. L'armée s'épuisait en efforts inutiles pour se remettre en route, pour se tirer du bourbier où elle était prise et engluée. Tous les rapports arrivant au quartier général signalaient les difficultés de la marche; tous les chefs de corps se plaignaient à la fois, en termes plus ou moins vifs, suivant leur tempérament et leur humeur. Le bouillant général Roguet, qui éclairait avec sa division l'armée d'Italie, maugréait et sacrait. Ney continuait d'avancer, mais par quels miracles d'énergie! Encore ne pouvait-il cheminer qu'à très petits pas et sans se déployer. Il écrivait le 30 à l'Empereur: «La pluie qui ne cesse de tomber depuis hier trois heures de l'après-midi, met le corps d'armée dans la presque impossibilité de marcher autrement que par la grande route, les chemins de traverse étant inondés et présentant des fondrières d'où l'infanterie ne peut se tirer et que la cavalerie même passe avec beaucoup de peine 643.» Murat évoquait les plus fâcheux souvenirs de sa carrière militaire, ceux que lui avait laissés la campagne d'hiver entreprise à la fin de 1806 dans les boues de la Pologne: «Les routes sont devenues bien mauvaises, disait-il; à certains endroits, j'ai cru me retrouver à Pultusk.» Eugène était le plus découragé; sa correspondance dénotait plus d'appréhensions pour l'avenir que d'espérances. Il écrivait au prince major général: «Plus nous avançons, plus nous perdons de chevaux... Je ne puis pas dire à Votre Altesse le nombre des chevaux de transport que nous avons perdus, mais il est très considérable. Je suis désolé d'avoir toujours à entretenir Votre Altesse de notre fâcheuse position de vivres et de chevaux, mais il est pourtant de mon devoir de ne la lui cacher. Je n'ai plus à espérer que dans les ressources que nous pourrons trouver devant nous, car si le pays que nous allons parcourir est aussi dénué de ressources que celui que nous venons de traverser, je ne sais réellement pas à quel point nous serions réduits sous peu de temps.»
Malgré cette misère et ces prévisions fâcheuses, on cherchait l'ennemi, on s'efforçait de le rejoindre, car chacun le sentait près de soi et à portée. Dans la matinée du 1er juillet, pendant une éclaircie, une alerte eut lieu aux environs de Wilna. La veille, le général Pajol, parvenu jusqu'à Ochmiana, y avait rencontré des dragons de Sibérie, des hussards bleus, des Cosaques; on s'était vivement chargé et sabré; la ville avait été prise, perdue, reprise; non loin de là, Bordesoulle annonçait de son côté l'ennemi en forces. L'Empereur et tout le monde au quartier général crurent que Bagration débouchait sur Wilna, qu'il allait tomber dans le réseau de troupes déployé autour de la ville et se faire prendre au piège. Dans nos campements, le cri: Aux armes! retentissait, et les soldats espéraient le combat. Mais la pluie recommença presque aussitôt à tomber, brouillant l'horizon, recouvrant tout de son voile gris, ramenant l'obscurité et l'incertitude. Au plus fort de l'averse, les soldats reconnurent au milieu d'eux l'Empereur, sur son cheval blanc; accompagné de Berthier, il était venu étudier les lieux dont il comptait faire la base d'une belle opération; il cherchait à discerner les reliefs du sol, les approches de la position; on le voyait braquer sa lorgnette sur les bois et les coteaux embrumés de pluie. Autour de lui, la rafale faisait rage; son uniforme ruisselait, l'eau dégouttait par les bords avachis de son chapeau sur sa redingote grise. Au bout de quelque temps, on l'entendit dire: «Mais c'est une pluie terrible 644»; et il tourna bride, revenant vers la ville.
Les corps de cavalerie jetés au sud de Wilna continuaient à apercevoir l'ennemi par intervalles, puis le perdaient de vue, n'arrivaient pas à se renseigner exactement sur la nature et la direction de ses forces, ne savaient plus s'ils avaient affaire à Bagration ou à d'autres. En réalité, Bagration ne s'était jamais approché de Wilna. Quittant le haut Niémen à la première nouvelle du passage, au lieu de remonter vers le nord, il s'était jeté délibérément dans l'est, vers Minsk, vers l'intérieur de l'empire; renonçant momentanément à rejoindre la première armée, il n'espérait plus s'y réunir qu'à la faveur d'un immense détour. Il était actuellement hors d'atteinte; pour essayer contre lui d'une marche enveloppante, il faudrait élargir le cercle de nos évolutions, pousser Davout sur Minsk, attendre que Poniatowski et Jérôme fussent complètement entrés en ligne: ce ne pouvait plus être qu'une opération de longue haleine et de chances problématiques. Les Russes auxquels Pajol s'était heurté à Ochmiana appartenaient au corps de Doctorof, mais ce général, évitant de s'exposer sous Wilna, contournait cette ville à assez grande distance et prenait de l'espace. Nos dragons et nos chasseurs n'avaient fait que tâter et effleurer une colonne de cavalerie qui flanquait et protégeait son aile gauche, tandis que le reste du corps, ainsi couvert, filait à toute vitesse et dépassait la zone dangereuse. On pouvait encore s'élancer à sa suite, l'atteindre et le maltraiter dans sa retraite, non l'entourer et le prendre.
Une seule fraction des armées ennemies restait aventurée, compromise, en extrême péril; c'étaient quelques régiments d'infanterie et de cavalerie appartenant au 6e corps de Barclay et commandés par le général major Dorockhof. N'ayant point reçu en temps utile l'ordre de se joindre au mouvement général de retraite, cette arrière-garde s'était attardée au sud de Wilna; elle s'y était vue tout à coup environnée de nos postes; maintenant, elle errait affolée, se heurtant à nous de tous côtés, changeant à chaque instant de direction, cherchant désespérément une issue; les hommes marchaient nuit et jour, affamés, exténués, les pieds meurtris, en sueur et en sang; quelques soldats portaient jusqu'à trois ou quatre fusils, échappés aux mains de leurs camarades défaillants, et cependant ils allaient toujours, fouettés par la voix impérieuse du chef qui leur montrait les Français accourant pour les prendre et qui leur faisait peur de la captivité.
Heureusement pour eux, la nature du terrain facilitait leur évasion. Ceux de nos corps qui suivaient Doctorof et Dorockhof avaient peine à se reconnaître au milieu d'un pays boisé, couvert, accidenté, coupé de ravins et de défilés; ils s'embrouillaient dans les renseignements fournis par les habitants du pays, confondaient les localités et les noms, prenaient Doctorof pour Dorockhof et réciproquement. Davout, Pajol, Nansouty, Morand, Bordesoulle, touchaient à chaque instant l'ennemi sans le saisir et le sentaient glisser entre leurs doigts. La cavalerie légère entrait dans les villages sur les pas des Cosaques; elle trouvait des cantonnements encore chauds de leur présence, empestés de leur odeur, infectés de leur vermine; mais l'insaisissable ennemi avait fui. Parfois, il semblait que cet ennemi voulût tenir. Son infanterie se montrait à la lisière des bois, ses tirailleurs ouvraient le feu, nos grand'gardes étaient ramenées; puis, lorsque nos commandants avaient rassemblé leurs troupes et reçu des renforts, lorsqu'ils poussaient contre l'adversaire, celui-ci avait décampé; les masses entrevues la veille n'étaient plus que des formes indécises, se perdant peu à peu dans le brouillard et l'éloignement. Cette armée fantôme, vaguement surgie, s'évanouissait à notre approche, fondait sous notre main, se dérobait au contact 645.
Note 645: (retour) Lettres de Davout, Pajol, Morand, Bordesoulle. Archives nationales, AF, 1643 et 1644. Lettres de Berthier au roi Jérôme citées par Du Casse, Mémoires pour servir à l'histoire de la campagne de 1812, p. 137 et suiv. Bogdanovitch, I, 132 et suiv., d'après les rapports des généraux russes.
Il y eut pourtant au nord de Wilna, dans la région où Ney et Oudinot opéraient contre Baggovouth et Wittgenstein, où les corps opposés les uns aux autres se frôlaient sans se bien distinguer, quelques rencontres partielles, d'assez rudes froissements. Les deux partis se battaient alors avec vaillance, quoique sans acharnement. Français et Russes, que ne séparaient aucune inimitié traditionnelle, aucune injure de peuple à peuple, ne s'étaient pas encore animés mutuellement à la lutte et n'avaient pas eu le temps de se haïr 646. Dès le 28 juin, le maréchal duc de Reggio s'était heurté au corps de Wittgenstein, arrêté et établi aux environs de Wilkomir. Bien que le maréchal n'eût avec lui qu'une division de fantassins et sa cavalerie, il avait abordé l'ennemi avec entrain; il lui avait tué ou pris quelques centaines d'hommes et l'avait refoulé assez loin, sans l'entamer sérieusement. L'Empereur félicita le commandant et les troupes du 2e corps; mais qu'était cette brillante affaire d'avant-garde pour lui qui avait rêvé de recommencer Austerlitz ou Friedland, au moins Abensberg et Eckmühl? À tous les officiers qui lui apportaient des nouvelles, sa première question était: «Combien de prisonniers 647?» Les réponses ne le satisfaisaient guère. On recueillait des traînards, des déserteurs, quelques détachements et quelques convois égarés: là se bornaient nos prises, et l'Empereur attendait en vain ces colonnes d'ennemis désarmés, ces interminables trains d'artillerie, ces brassées d'étendards captifs que lui présentaient jadis ses soldats au retour du champ le bataille.
Note 646: (retour) Le général Lyautey, dans ses Souvenirs inédits, raconte à ce sujet une scène qui rappelle certains épisodes de la guerre de Crimée: «Le combat qui avait commencé pour nous dès le point du jour eut, vers le milieu de la journée, une heure ou deux de repos. Un ravin avec un cours d'eau noire nous séparait des Russes. Le besoin de faire boire les chevaux était commun aux deux partis, et de chaque côté on descendit dans le ravin. Les Russes buvaient d'un côté, nous de l'autre; on se parlait sans trop se comprendre que par gestes; on se donnait la goutte, du tabac; nous étions les plus riches et les plus généreux. Bientôt après, ces si bons amis se tiraient des coups de canon. Je trouvai un jeune officier parlant français; nous échangeâmes courtoisement quelques paroles, en attendant mieux.»
Il eût eu besoin pourtant de trophées, de bulletins triomphants, pour retremper pleinement le moral de son armée, pour exciter surtout et soulever les Polonais de Lithuanie. En effet, bien que l'on essayât de toutes manières pour son compte à déterminer l'insurrection, à chauffer l'enthousiasme, l'attitude de la population trompait toujours son attente. Pour décider les notables de Wilna à se mettre en avant, à payer de leur nom et de leur personne, il avait fallu les relancer chez eux, les entreprendre un à un, quêter leur adhésion, forcer presque leur concours. Dans les campagnes, chaque classe d'habitants avait ses motifs de défiance. Les excès de nos soldats, les brigandages de nos alliés allemands continuaient à désoler les paysans, qui se sauvaient à notre approche et se réfugiaient dans les bois. Pour les ramener et se les concilier, Napoléon leur annonçait la liberté, l'abolition du servage; mais ces promesses indisposaient les seigneurs, les grands propriétaires ruraux, possesseurs d'esclaves. Si la majeure partie de la noblesse restait malgré tout favorablement disposée, un doute persistant sur les intentions réelles de Napoléon à l'égard de la Pologne, un doute naissant sur le succès de ses armes, la crainte de représailles russes, retardaient l'élan des coeurs 648. Tout ce qui se faisait en Lithuanie,--ébauche d'une organisation nationale, formation d'un gouvernement provisoire, levée de milices locales,--était exclusivement l'oeuvre de quelques seigneurs dévoués de longue date à notre cause, déjà compromis aux yeux de l'ennemi; la masse suivait mollement l'impulsion et ne la devançait jamais. L'Empereur voyait venir à lui des empressements isolés, point de mouvement collectif, des individus plutôt qu'une nation. Ses calculs se trouvaient doublement en défaut; les armées du Tsar avaient déjoué ses premiers plans et échappé à ses atteintes; la Pologne russe ne se levait qu'à demi et ne lui prêtait qu'un concours hésitant; après la déception militaire, la déception politique.
IV
Napoléon décida alors de recevoir Balachof et le fit mander à son quartier général; c'était un trophée qu'il présenterait aux Polonais, à défaut d'autres; l'armée et la population pourraient croire que l'envoyé du Tsar venait en suppliant, attestant par sa présence que la Russie s'avouait vaincue avant d'avoir tenté la lutte. Le 30 juin, Balachof avait été ramené à Wilna; on l'y logea dans la maison du prince de Neufchâtel, où celui-ci le fit prier «de se considérer comme chez lui 649», et il fut prévenu que l'Empereur allait incessamment lui donner audience.