Le lendemain, en effet, l’ennemi, combattant sous les yeux des empereurs de Russie et d’Autriche, était en déroute, laissant entre nos mains « 40 drapeaux, les étendards de la garde impériale russe, 120 pièces de canon, 20 généraux, plus de 30 000 prisonniers. »
C’est à la suite de cette immortelle journée d’Austerlitz que l’empereur d’Allemagne vint en personne, dans la tente de Napoléon, implorer la paix qui valut à la France quatre millions de sujets et des ressources considérables. (Paix de Presbourg, 26 décembre 1805.)
L’année suivante, en 1806, commença la campagne de Prusse. Quatre jours exactement avant son départ de Paris pour l’armée, voici l’un des soucis de l’Empereur : « Demandez à M. Denon, s’il est vrai qu’on ait retardé hier l’entrée du Muséum, qu’on ait ainsi fait attendre le public. On ne peut rien faire qui soit plus contraire à mes intentions. »
Vingt-cinq jours après, eut lieu la bataille d’Iéna, qui fit tomber entre nos mains deux cents pièces d’artillerie, trente drapeaux, vingt-huit mille prisonniers, seuls restes palpables de l’armée prussienne dispersée, affolée.
Après la victoire, l’Empereur passa trois jours au château royal de Sans-Souci, à Potsdam. Ce ne fut pas sans un légitime orgueil que Napoléon se rendit sur le tombeau du grand Frédéric, là même où, moins d’un an auparavant, l’empereur de Russie, le roi et la reine de Prusse avaient juré, dans un serment solennel, l’extermination de l’armée française.
Quel monde de pensées devait alors assaillir l’officier de fortune, aujourd’hui conquérant invincible, tenant entre ses mains l’épée du grand roi, dont, naguère encore, on invoquait le souvenir magique pour soulever les peuples contre la France ! Combien ne se fussent pas laissé éblouir par ces magnifiques succès ! Napoléon demeure fidèle à ses habitudes journalières. La veille même de son entrée dans la capitale prussienne, alors que les fanfares triomphales répétaient leurs accords, l’Empereur, avec une liberté d’esprit que lui envierait un châtelain désœuvré, règle les petites dépenses proposées de Paris par ses ministres : « Je vous envoie, écrit-il à Fouché, mon approuvé de la dépense relative à la mise en scène du ballet le Retour d’Ulysse. Faites-vous rendre compte en détail de ce ballet, et voyez-en la première représentation pour vous assurer qu’il n’y a rien de mauvais, vous comprenez dans quel sens. Ce sujet me paraît d’ailleurs beau ; c’est moi qui l’ai donné à Gardel. »
En 1807, pendant la guerre de Pologne, où chaque jour amenait un nouveau combat, Napoléon écrit, de Posen, ces lignes déjà citées : « Monsieur de Champagny, la littérature a besoin d’encouragements, vous en êtes le ministre, proposez-moi quelques moyens pour donner une secousse à toutes les branches des belles-lettres qui ont de tout temps illustré la nation. » Dans la même lettre, plus loin : « … Il est nécessaire d’avoir une Bourse à Paris. Mon intention est de faire construire une Bourse qui réponde à la grandeur de la capitale et au grand nombre d’affaires qui doivent s’y faire un jour. Proposez-moi un local convenable ; il faut qu’il soit vaste, afin d’avoir des promenades autour. Je voudrais un emplacement isolé… » Dans la même période, Cambacérès reçoit le billet suivant : « J’ai lu votre lettre du 6 décembre. Faites travailler au théâtre de l’Odéon. »
A ce sujet, sera-t-il permis de signaler ici qu’une des erreurs les plus accréditées, et que l’on réédite, même actuellement, plusieurs fois par an, consiste à dire que le fameux décret de Moscou, relatif à la réorganisation de la Comédie-Française, n’avait été dicté de cette ville que pour donner le change à l’Europe sur la situation d’esprit de l’Empereur ?
A l’encontre de cette supposition, on remarquera que les deux lettres précédentes, parlant de l’Odéon, de beaux-arts, d’architecture, jointes à celle qui, tout à l’heure, nous a fait connaître l’Empereur en qualité de librettiste de ballet d’opéra, ont été écrites au cours d’une série de victoires, c’est-à-dire à des moments où il n’était nullement besoin d’afficher une sérénité factice. Il n’y avait, apparemment, pas plus de préméditation machiavélique à Moscou, en 1812, qu’aux portes de Berlin et de Varsovie en 1806 ; ici, comme là-bas, Napoléon obéissait à sa propension naturelle qui le portait à intervenir dans toutes les questions, même dans celles qui sont le plus éloignées des attributions directes du chef de l’État.
Après la bataille d’Eylau, de son quartier général, pendant qu’il combine les mouvements de son armée, journellement aux prises avec l’ennemi, l’Empereur écrit au ministre de l’intérieur : « Je viens de mettre 1 600 000 francs à la disposition de M. Daru pour faire les commandes ci-après, savoir : 1 400 000 francs aux manufactures de Lyon, 50 000 francs aux manufactures de cristaux, et 150 000 francs aux fabriques de serrurerie… Ce qui me paraît le plus convenable pour venir au secours des manufactures, c’est le prêt sur consignation. J’ai renvoyé cet objet au Conseil d’État, mais on sera des années sans s’entendre. Allez donc de l’avant… Par exemple, je suppose qu’Oberkampf a un million de marchandises fabriquées, qu’il ne peut le vendre et que sa manufacture est au moment de chômer : vous lui prêteriez 170 000 francs, et il mettrait pour 300 000 francs de marchandises dans un magasin sous votre surveillance. La conséquence de ce prêt doit être que la manufacture recommence à marcher. »
De Finkenstein, où il préparait la campagne qui devait porter les derniers coups à la Russie menaçante, l’Empereur écrit à Fouché, en avril 1807, à propos d’une actrice tombée du cintre pendant une représentation : « Toutes ces intrigues à l’Opéra sont ridicules. L’affaire de Mlle Aubry est un accident qui serait arrivé au meilleur mécanicien du monde… Ne dirait-on pas que c’est la mer à boire que de faire mouvoir les machines de l’Opéra !… Les actrices monteront dans les nuages ou n’y monteront pas… Je verrai ce que j’ai à faire quand je serai à Paris, mais on pousse trop loin l’indécence. Parlez-en à qui de droit pour que cela finisse… »
Et de la même plume, le même jour, l’Empereur donnait de très longues et très minutieuses instructions à l’effet d’envoyer en Perse une ambassade dont le but était de contracter une alliance avec cette puissance, comme il donnait toutes les dispositions et ordres relatifs au siège de Dantzig, sans oublier les recommandations pour le tir des pièces d’artillerie.
Deux mois plus tard, Napoléon, par la défaite de l’armée russe à Friedland, avait marqué la fin de la quatrième coalition, — tous les souverains alliés contre la France ayant été battus l’un après l’autre.
Les résultats de cette glorieuse journée allaient être considérables : l’Empereur se trouvait en position de remanier, à son gré, la carte de l’Europe. Créer des royaumes, bouleverser les frontières de ceux qui existaient, réduire l’un pour agrandir l’autre, il y avait là de quoi captiver, sans partage, l’attention du vainqueur. Le traité de Tilsitt a prouvé surabondamment que Napoléon s’était formé, au préalable, des idées très arrêtées sur la nouvelle répartition de l’Europe qu’il allait imposer à l’aréopage de monarques devenus, à leur tour, courtisans pour la circonstance.
Onze jours, pendant lesquels l’armée française prit encore Kœnigsberg et Intersburg, onze jours seulement séparent la journée de Friedland de l’entrevue de Tilsitt où l’empereur de Russie vint traiter avec Napoléon ; dans cet intervalle, on peut voir ce dernier aussi alerte d’esprit, aussi attentif à la gestion des affaires générales de l’Empire qu’aux heures les plus paisibles de son existence.
Le lendemain même de la bataille de Friedland, on n’avait pas encore fait le compte de nos trophées de victoire, que l’Empereur s’occupait de la forme et de l’emplacement d’une statue à élever à la mémoire de l’évêque de Vannes : « Il convient, décide Napoléon, de faire faire la statue en habits pontificaux, la mitre en tête et la crosse à la main, et de la placer sur un piedestal. Il est inutile d’ouvrir une espèce de concours où tout le monde ne serait pas admis. Le ministre choisira le statuaire qu’il jugera le plus en état de bien faire et de faire promptement. On fera graver, sur le piedestal, une inscription latine en prose ou en vers. »
A la date du 20 juin, ce sont trois notes à trois ministres différents : à Cambacérès, il dit : « Il faut tâcher de finir le Code de commerce, afin de le présenter tout entier à la prochaine session du Corps législatif. » Au ministre des finances : « Je vois avec peine que le nouveau Code de procédure diminue nos rentrées de l’enregistrement. » Enfin, d’une lettre à Fouché, détachons les passages suivants : « Flachat est à Lyon, sous un nom supposé, où, à ce qu’il paraît, il établit une maison de contrebande et dupe de bons citoyens. Ce misérable aura-t-il donc toujours des protecteurs, et sera-t-il toujours au-dessus des lois ?… » Et plus loin : « J’ai vu avec plaisir la réunion des journaux le Courrier français et le Courrier des spectacles. Si c’est M. Legouvé qui se charge du nouveau journal, il ne peut être rédigé que dans un bon esprit… »
Et cinq jours après, un spectacle d’une grandeur inouïe s’offrait aux regards des armées française et russe réunies sur les rives du Niémen ; Napoléon et Alexandre s’abordaient sur un radeau amarré au milieu du fleuve, les deux souverains s’embrassaient, pendant que les soldats des deux nations éclataient en hourras frénétiques. Puis, les deux empereurs se rendirent à Tilsitt, où Napoléon, arbitre décisif, allait morceler le continent, selon son bon plaisir.
La solennité grandiose de l’entrevue des deux empereurs n’avait pas empêché Napoléon, toujours calme, de porter son attention sur certains détails d’équipement de son armée. A peine rentré à Tilsitt, son premier soin est d’écrire au ministre de la guerre : « Monsieur Dejean, je suis extrêmement mécontent des habits blancs. Mon intention est que mes troupes continuent à être habillées en bleu. En attendant, vous donnerez l’ordre que toutes les distributions soient faites en drap bleu. L’habit bleu est mille fois meilleur. »
A Bayonne, en 1808, l’Empereur engageait les négociations difficiles et tortueuses par lesquelles il allait forcer le roi d’Espagne à abdiquer ; jamais projet plus hardi, peut-être, plus téméraire, si l’on veut, n’avait germé dans le cerveau d’un homme. Eh bien ! on peut constater qu’en cette occurrence scabreuse, Napoléon n’avait pas perdu son sang-froid, et que, pour si haut dans les nuages qu’ait été alors sa pensée, ses pieds n’en restaient pas moins à terre. Voici un extrait d’une lettre au maréchal Bessières : « Le grand-duc de Berg m’annonce qu’une députation du Conseil de Castille se rend à Bayonne. Si elle s’arrête à Burgos, traitez-la bien et donnez-lui de bons dîners. » A ce trait, il est aisé de reconnaître comme absolument identique à lui-même, sans la moindre modification, l’ex-général en chef de l’armée d’Égypte qui, en 1798, recommande de « faire bon et de bien préparer le café » qu’il se propose d’offrir aux notables du Caire rassemblés, pour la première fois, par son ordre. C’était là un événement considérable : réunir des vaincus, hommes de mœurs, de religion, de langage si différents des nôtres, vouloir les persuader que leurs intérêts seraient plutôt sauvegardés que menacés par une occupation étrangère, cette entreprise, convenons-en, comportait assez de préoccupations pour dispenser Napoléon d’avoir souci des détails accessoires.
Non moins étonnante, dans le même ordre d’idées, est la lettre de l’Empereur à son ambassadeur à Saint-Pétersbourg en 1807. Il importait, à cette époque, de ramener aux sympathies françaises l’entourage du Tsar, près de qui avait été envoyé le général Savary. Celui-ci chercha à se concilier la faveur des belles dames russes honorées des galanteries personnelles d’Alexandre Ier. Dans ce but, notre ambassadeur pensa que le meilleur moyen était de faire venir et de distribuer des colifichets parisiens, attraits irrésistibles pour la coquetterie féminine. « Je ne vous connaissais pas aussi galant que vous l’êtes devenu, répond l’Empereur à Savary. Toutefois, les modes pour vos belles Russes vont être expédiées. Je veux me charger des frais. Vous les remettrez en disant qu’ayant ouvert, par hasard, la dépêche par laquelle vous les demandiez, j’ai voulu faire moi-même le choix. Vous savez que je m’entends très bien en toilette. » Vous reconnaîtrez la même plume dans les lignes suivantes adressées à la reine Louise de Prusse, en 1803, par le Premier Consul qui recherchait ardemment alors l’alliance de Frédéric-Guillaume III : « Madame de Lucchesini (femme de l’ambassadeur de Prusse) étant aux eaux, et m’ayant souvent parlé des commissions de modes de France pour Sa Majesté, vous me permettrez de la suppléer en son absence et de vous envoyer des modes de dentelles de Bruxelles. » Et la reine Louise, transcrivant pour son père, ce passage de la lettre du Premier Consul, ajoute : « J’ouvre le paquet et je trouve douze chapeaux et bonnets, un carton plein de plumes, un carton avec une robe en pointes noires, une robe de bal brodée en acier ; le tout d’une richesse éblouissante. Qui aurait cru cela ? »
On le voit, ni la multiplicité, ni l’importance des préoccupations, ni sa propre élévation ne peuvent affaiblir en rien cette habitude, indéracinable chez Napoléon, de prendre toujours assez de recul pour voir du même coup d’œil le sommet et la base de ses conceptions.
Au lieu des triomphes éclatants qu’il n’avait cessé de remporter dans les précédentes guerres, l’Empereur ne trouva en Espagne que des succès pénibles et stériles ; l’Europe entière guettait les conséquences de cette première faute, pour se coaliser de nouveau contre la France et venger les humiliations antérieures.
Les anxiétés graves, qui découlaient de cette situation critique, n’altéraient nullement le calme méthodique que Napoléon apportait dans son travail journalier : c’est de Burgos qu’il écrit : « Monsieur Cretet, les hôpitaux de Parme et de Plaisance ont besoin d’une organisation particulière. Faites-vous rendre compte et proposez-moi les mesures nécessaires. »
Huit jours avant son entrée à Madrid, l’Empereur dit dans une lettre à Cambacérès : « Je suis choqué et indigné de tout ce que j’entends dire de la caisse Lafarge. Je désire qu’avant huit jours le Conseil d’État ait prononcé et que bonne justice soit faite à ces cent mille actionnaires. » C’est de Madrid, enfin, qu’il désire savoir du même ministre : « Si l’eau du canal de l’Ourcq est à Paris et si elle jaillit dans la fontaine des Innocents… Autant que j’ai pu comprendre par les journaux, ajoute-t-il, vous avez dû poser la première pierre de la première tuerie… Je suppose que les travaux de la Madeleine sont en train… J’attache toujours la plus grande importance à la promenade d’hiver et couverte pour Paris. » Cette lettre n’était, en fait, que le rappel de celle qui avait été envoyée précédemment de Bayonne et dans laquelle l’Empereur disait : « Monsieur Cretet, faites-moi un petit rapport sur les travaux que j’ai ordonnés. Où en est la Bourse ? Le couvent des Filles-Saint-Thomas est-il démoli ? Le bâtiment s’élève-t-il ? Qu’a-t-on fait à l’Arc de triomphe ? Où en est-on de la gare aux vins ? Où en sont les magasins d’abondance ? La Madeleine ? Tout cela marche-t-il ? Passerai-je sur le pont d’Iéna à mon retour ? »
Le spectacle des embarras causés à la France par la malheureuse guerre d’Espagne décida bientôt l’Autriche à reprendre l’offensive. Napoléon bondit sur son ennemi avec une rapidité foudroyante qui tient du merveilleux, vu l’état des moyens de communication à cette époque. Le 13 avril 1809, on peut rencontrer encore l’Empereur à Paris, et dix jours après, il est blessé à Ratisbonne, après avoir déjà gagné la bataille d’Eckmuhl.
Après les victoires mémorables de Wagram et de Znaïm, un armistice, prélude de la paix de Vienne, fut signé. Le lendemain, l’Empereur est déjà revenu aux soins les plus étrangers à cet acte qui portait à l’apogée sa gloire et sa puissance. C’est à Cambacérès qu’il écrit : « Il faudrait s’occuper, au Conseil d’État, d’un règlement sur les agents de change… On fait courir les bruits les plus criminels, et cela tient non à la malveillance, mais à des spéculations sur la hausse ou la baisse. Il est instant de faire cesser un jeu d’agiotage qui compromet la tranquillité publique. » Une fois la paix de Vienne signée, le jour même de sa rentrée à Fontainebleau, sans s’arrêter aux congratulations de la Cour sur l’heureuse issue de la campagne, voici l’une des premières préoccupations de l’Empereur, qui écrit au ministre de l’intérieur : « Dans les faubourgs Saint-Denis et Saint-Martin, il y a trois fontaines qui manquent d’eau. Les gens de ces faubourgs pensent que c’est par la négligence des personnes chargées de l’entretien de ces faubourgs. Faites-moi un rapport là-dessus. »
En route pour Moscou, en 1812, Napoléon avait à subvenir aux besoins infinis d’une armée de plusieurs centaines de mille hommes, la plus nombreuse que jamais chef eût commandée, la plus difficile aussi à manier, car elle était composée de soldats appartenant à neuf nations différentes : c’était la confusion des langues et de tous les services.
Se trouver à quelques centaines de lieues des centres d’approvisionnement et avoir à nourrir cette nuée d’hommes, dans un pays ravagé délibérément par l’ennemi, c’était le problème ardu de tous les jours. Comme si cela ne suffisait pas à son activité, Napoléon s’occupe du prix du blé, — non en Pologne où il était, — mais dans le département du Calvados, et il mande à ce sujet, au ministre du commerce : « La taxation du blé par le préfet de Caen à 33 francs l’hectolitre est fort extraordinaire… Je pense que la meilleure opération que devrait faire la municipalité de Caen serait de faire venir les blés du département de la Roer… »
Après les plus grands revers, on retrouve Napoléon armé de la même méthode, de la même énergie, de la même fièvre de travail qu’aux plus beaux jours de ses succès : le 2 novembre 1813, il fait son entrée à Mayence, à la tête des immortels vaincus de Leipzig, et le lendemain 3, « l’Empereur, dit le duc de Bassano, met pied à terre dans la cour des Tuileries. Il a franchi cette distance, de Mayence à Paris, avec une rapidité effrayante, sans s’arrêter ; en descendant de voiture, ses jambes engourdies ne peuvent le soutenir, ses traits altérés révèlent l’épuisement et la fatigue. Cependant, il ne prend que le temps d’aller embrasser sa femme et son fils, et le reste de la nuit s’écoule à interroger ses ministres réunis autour de lui, à faire prendre des notes, à rédiger des ordres. A six heures du matin seulement, l’Empereur les congédie, en recommandant au ministre des finances de revenir à midi : « Apportez les états de situation du Trésor, Gaudin, lui dit-il, nous avons un travail approfondi à faire ensemble. » C’est en ces jours que son secrétaire disait au comte Lavalette : « L’Empereur se couche à onze heures, mais il se lève à trois heures du matin et, jusqu’au soir, il n’y a pas un moment qui ne soit pour le travail. Il est temps que cela finisse, car il y succombera, et moi avant lui. »
L’homme, on le voit, est invariable dans ses habitudes ; que l’on prenne Napoléon où l’on veut, à l’heure du triomphe ou de la défaite, de la splendeur ou de la détresse, d’une entrée pompeuse dans une capitale ennemie ou d’un retour humiliant dans son palais, sa pensée première, celle qui passe avant les joies de la gloire comme avant les épanchements de son âme éprouvée par le malheur, s’en va vers le travail à accomplir. Ni les accablements moraux qui briseraient l’âme la mieux trempée, ni les fatigues physiques qui accableraient le corps le plus endurci, rien n’a prise sur sa courageuse résolution de se remettre, d’abord et quand même, à l’ouvrage.
Tout ce qui, dans son esprit, peut contribuer au bien de ses entreprises doit être réalisé. Après le sacrifice de sa personne, il fait volontiers celui de son amour-propre, ce qui coûte souvent davantage. Peu lui importent, en vue de la réussite de ses plans, les préjugés qui tendraient à limiter son action ; il n’a nul souci de ménager sa dignité ; toute démarche régulière ou non, il la fera, s’il la juge utile.
Ce n’est pas de l’Empereur qu’on aurait pu dire que « sa grandeur l’attachait au rivage ». Maître absolu, n’ayant qu’à sévir, si ses ordres ne sont pas ponctuellement exécutés, il n’hésite pas à transiger pour obtenir les concours dont il a besoin.
En 1814, Augereau montrant de la mollesse dans son commandement, l’Empereur mande au roi Joseph : « J’ai fait écrire au duc de Castiglione. Je dis à l’Impératrice de parler à sa femme. Je pense que vous devez lui parler aussi et lui faire parler par les dames du palais. Il faut qu’il marche comme moi et se fasse honneur… »
Pense-t-on que cette attitude soit accidentelle et ne s’explique que par l’état de désespoir où devait se trouver Napoléon aux dernières heures de sa lutte contre l’invasion de la France ; et supposera-t-on qu’en d’autres circonstances, il n’eût pas fait aussi bon marché de son prestige que ces sortes de commérages féminins ne pouvaient qu’amoindrir ?
Ce serait une erreur : en pleine splendeur, quelques jours à peine après le sacre de l’Empereur comme roi d’Italie, il condescend parfaitement à réclamer l’intervention de la femme d’un officier, dans l’intérêt du service : « Je crois, écrit Napoléon au ministre de la marine, que madame Missiessy est une femme raisonnable, qui a un peu d’ambition. Engagez-la à partir pour Rochefort ; il est juste que l’amiral Missiessy voie sa femme : qu’elle lui fasse bien comprendre qu’il faut qu’il achève la campagne. »
VIII
En voyant l’Empereur prier, alors qu’il aurait pu ordonner et punir, comment adopter la conclusion ainsi formulée par Taine : « Quelle contrainte insupportable il exerce, de quel poids accablant son arbitraire pèse sur les dévouements les mieux éprouvés et sur les caractères les plus assouplis, avec quel excès il foule et froisse toutes les volontés, jusqu’à quel point il comprime et il étouffe la respiration de la créature humaine ! »
Hélas ! tout au contraire, ce fut la grande lacune du caractère de Napoléon dans son rôle de chef, ce fut la cause, sinon initiale, du moins efficiente, de ses plus grands revers, que de n’avoir pas su toujours imposer une inflexible autorité à son entourage immédiat, que de n’avoir pas eu le courage de briser brutalement les résistances sourdes ou avouées de ceux qu’il avait gorgés de richesses et d’honneurs que de n’avoir su ni froisser, ni fouler, ni comprimer, ni étouffer.
Ce qu’il fut envers ses frères, envers Talleyrand, Fouché, Bourrienne et d’autres, il le fut également à l’égard de ses généraux ; on le vit, de même, sacrifier les intérêts les plus graves à cette sorte de respect moral qu’il avait, et dont il ne pouvait se défaire, pour les positions magnifiques créées par sa volonté. L’homme qui s’était arrogé le droit d’élever les autres, de la plus basse condition à des hauteurs suprêmes, ne se sentit jamais la force de les faire déchoir, même quand le bien du service et son avantage personnel le lui commandaient.
Attachement à ses habitudes, souvenir des services rendus, appréhension de causer des peines dont il avait connu l’acuité à ses débuts, c’étaient probablement tous ces sentiments réunis qui paralysaient la sévérité de Napoléon. « Le seul reproche qu’on puisse faire à l’Empereur, dit le duc de Rovigo, c’est d’avoir été bon jusqu’à la faiblesse pour des hommes qui ne recherchaient que la faveur. »
Ce n’est un secret pour personne que, même bien longtemps avant la campagne de Russie, enrichis, anoblis, repus de toutes les faveurs que la vanité humaine peut rêver, les maréchaux et généraux de premier rang étaient devenus frondeurs. Un désir exclusif les animait tous, celui de vivre paisiblement des bienfaits, se chiffrant par des millions de revenus, que la largesse de Napoléon leur avait octroyés.
On peut, sur l’exactitude de ces faits, s’en rapporter principalement à l’opinion d’un ennemi qui ne saurait les inventer pour le simple plaisir de rapetisser le mérite des vainqueurs de Napoléon : « Ces hommes, dit Metternich, sortis pour la plupart des rangs inférieurs de l’armée, étaient parvenus au comble des honneurs militaires ; gorgés de butin, enrichis par la générosité calculée de l’Empereur, ils désiraient jouir de la grande situation à laquelle ils étaient parvenus. Napoléon leur avait assuré une existence splendide. Le prince de Neuchâtel, Berthier, avait plus de douze cent mille francs de rente à dépenser ; le maréchal Davout avait amassé une fortune qui représentait plus d’un million de revenus ; Masséna, Augereau et beaucoup d’autres maréchaux et généraux étaient dans une position tout aussi brillante… Le maréchal Ney m’a dit lui-même que les différentes dotations en biens-fonds qu’il avait reçues en Italie, en Pologne, et qu’on venait de lui assurer en Westphalie et en Hanovre, se montaient à cinq cent mille livres de rente en baux. En outre, ses appointements, la Légion d’honneur, ce qu’il perçoit des caisses de l’État sous plusieurs titres, le tout ensemble monte à trois cent mille francs. Il m’a assuré que ses revenus se trouvaient loin du maximum accordé à plusieurs de ses confrères. » « Masséna, affirme le général Marbot, jouissait d’une fortune colossale : deux cent mille francs en qualité de chef d’armée, deux cent mille francs comme duc de Rivoli, et cinq cent mille francs comme prince d’Essling : au total, neuf cent mille francs par an. » « J’ai trente-trois ans, dit, à la même époque, le général Lassalle à Rœderer, je suis général de division : savez-vous que l’Empereur m’a donné, l’année passée, cinquante mille livres de rente ? C’est immense ! »
C’est avec la plus grande délicatesse que, souvent, Napoléon répandait à profusion des sommes considérables : « L’Empereur me fait don de six cent mille francs, écrit Davout à la maréchale, dont trois cent mille francs en rente doivent être réunis aux autres biens que je tiens de Sa Majesté, et faire partie du fief que l’Empereur veut me donner aussi… Je dois te recommander de ne parler de ces nouveaux bienfaits de notre Empereur à qui que ce soit : c’est la condition qu’il y met. En me comblant de ses bienfaits, il veut qu’on les ignore. Que personne donc, même dans ton intérieur, ne le sache. »
On peut, en guise de contrôle de la munificence impériale, consulter, entre autres documents officiels, un seul état de répartition par lequel l’Empereur fait cadeau, en 1807, d’un million à Berthier, de six cent mille francs par tête à quatre maréchaux, de quatre cent mille francs à cinq autres et de deux cent mille francs à chacun des vingt-six généraux nominativement désignés. « Ces hommes, ajoute Metternich, voulaient jouir de leur fortune et n’entendaient pas risquer tous les jours leurs biens et leur vie au milieu des vicissitudes de la guerre. » — « Si l’Empereur, dit le général Marbot, eût voulu punir tous ceux qui manquaient de zèle, il eût dû renoncer à se servir de presque tous les maréchaux. »
C’est ainsi qu’au lieu de l’obéissance passive, de l’entrain spontané, gages de la victoire, l’Empereur ne rencontra plus autour de lui que la mollesse et la force d’inertie, quand ce n’était pas l’indiscipline. Ces grands dignitaires avaient-ils au moins l’excuse de faire coïncider l’intérêt général avec leurs goûts personnels ? C’est douteux, car, cet intérêt général, ils n’étaient pas en position de le connaître.
Un souverain, chef d’armée, ne pouvant se promener en affichant sur son chapeau ses projets et les dépêches diplomatiques relatives aux plans de l’ennemi, — où donc ces généraux auraient-ils puisé la notion de ce qu’exigeait le bien public ? S’il leur suffisait, pour être bons conseillers, de juger superficiellement, d’après l’horizon restreint qui ceignait leurs bivouacs, n’était-ce pas dans les campagnes antérieures qu’il eût été séant de faire des remontrances à ce chef qui distribuait si généreusement à ses compagnons de gloire, sous forme de dotations, les territoires assurant la fortune tant convoitée ? A ce moment, le désintéressement éclairé par le patriotisme, aurait pu justement dicter de respectueuses observations à des collaborateurs soucieux de n’être pas de simples courtisans. Ils auraient pu mettre utilement alors des restrictions à un concours qu’ils donnaient, au contraire, avec une servilité empressée ; ils auraient pu faire entrevoir à Napoléon que ces fiefs, enlevés de vive force et dont ils étaient les donataires, représentaient, au jugement des vaincus, de pures extorsions constituant, pour l’avenir, des humiliations à venger, des pertes à récupérer.
Complices ardents et avides des spoliations, ils auraient dû comprendre que pour garder ces biens, ils devaient les défendre. Et il fallait, en vérité, qu’ils fussent aveugles pour ne pas voir que c’était la pointe en avant, non l’épée au fourreau, qu’ils étaient forcés d’attendre la ratification, par le temps, des conquêtes de l’Empire, conquêtes toujours aléatoires jusqu’à l’extinction de la génération qui en avait souffert et qui les revendiquait par des coalitions sans cesse renouvelées.
On a vainement essayé d’expliquer, d’atténuer la conduite coupable des officiers généraux, en insinuant qu’ils étaient heureux de se venger de l’égoïsme de l’Empereur ; qu’ils étaient las de cueillir des lauriers pour le compte d’un autre. Selon eux, Napoléon, jaloux de toute gloire, aurait à dessein laissé dans l’ombre leurs éminents services, quand il rédigeait ses bulletins de victoires. De pareils sentiments chez les lieutenants de l’Empereur ne sont pas surprenants : c’est une loi constante que tout homme, participant à une action heureuse, s’exagère la part qui lui revient dans le succès ; comme aussi, à l’inverse, c’est une loi non moins formelle qu’au jour d’un échec, tout le monde s’éclipse prestement derrière la responsabilité du chef suprême.
Les documents véridiques vont répondre.
Le premier démenti à ces récriminations se trouve sous la plume de Marmont, le plus coupable de tous, celui qui, en 1814, méconnut son devoir militaire, les lois de la gratitude et les liens d’une amitié de vingt ans. Dans les mémoires de ce maréchal, on peut lire que Napoléon ne cherchait nullement à amoindrir les mérites de ses lieutenants, même au moment où il aurait eu intérêt à les dissimuler, au moment où il avait lui-même à faire toute sa carrière : « En 1797, rapporte Marmont, Dessoles, — employé près du général chef de l’état-major, le même devenu notoire depuis par le rôle important qu’il a joué sous la Restauration (dont il fut ministre de la guerre), — fut chargé par le général en chef de porter à Paris la nouvelle de l’armistice… Masséna porta, quelques jours plus tard, le traité des préliminaires de paix. Bonaparte, en agissant ainsi, faisait une chose agréable à ses généraux ; mais, comme je l’ai déjà dit, il avait pour but spécial de présenter successivement à la vue des Parisiens ses principaux lieutenants, ceux dont les noms avaient été prononcés avec le plus d’éclat, afin de les mettre à même de les juger. » En même temps qu’il saisissait toutes les occasions de les envoyer à Paris, Napoléon pouvait-il faire plus dans l’intérêt de ses subordonnés que d’écrire, par exemple, au gouvernement : « Le général Berthier, dont les talents distingués égalent le courage et le patriotisme, est une des colonnes de la République… Il n’est pas une victoire de l’armée d’Italie à laquelle il n’ait contribué. Je ne craindrai pas que l’amitié me rende partial en retraçant ici les services que ce brave général a rendus à la patrie ; mais l’histoire prendra ce soin, et l’opinion de toute l’armée formera le témoignage de l’histoire. » « Je vous ai annoncé, après la bataille de Rivoli, vingt et un drapeaux, et je ne vous en ai envoyé que quinze ou seize. Je vous envoie, par le général Bernadotte, les autres, qui avaient été laissés, par mégarde, à Peschiera. Cet excellent officier général est aujourd’hui un des officiers les plus essentiels à la gloire de l’armée d’Italie. » « Je vous envoie le drapeau dont la Convention fit présent à l’armée d’Italie, par un des généraux qui ont le plus contribué aux différents succès des différentes campagnes. Le général Joubert, qui a commandé à la bataille de Rivoli, a reçu de la nature les qualités qui distinguent les guerriers. Grenadier par le courage, il est général par le sang-froid et les talents militaires. »
Bien d’autres ont été envoyés à Paris par Bonaparte avec des lettres élogieuses qui leur attiraient les faveurs du Directoire : Murat le 26 avril 1796, Marmont le 26 septembre 1796, et, dans l’année 1797 : Bessières le 18 février, Augereau le 28 du même mois, Kellermann le 21 mars, Masséna le 20 mai, Sérurier le 28 juin, Andréossy le 14 novembre.
Il n’est pas plus difficile de prouver que le Premier Consul et l’Empereur, n’ayant rien à envier à personne, n’ont pas été plus jaloux de la gloire des autres généraux que le jeune commandant en chef de l’armée d’Italie, légitimement ambitieux de parfaire sa réputation naissante. « Nul général, lit-on dans une étude militaire sérieuse, nul général n’a su exciter l’émulation en distribuant l’éloge et le blâme avec autant d’autorité que Napoléon l’a fait dans ses Bulletins de la Grande Armée. Que n’auraient pas tenté ses généraux ou ses régiments pour obtenir des mentions telles que celles-ci : « Le colonel Mouton, du 1er chasseurs, s’est couvert de gloire » ; « le 8e régiment de dragons a soutenu sa vieille réputation » ; « les 16e et 22e chasseurs et leurs colonels Latour-Maubourg et Durosnel ont montré la plus grande intrépidité » ; « les 4e et 9e régiments d’infanterie légère, les 100e et 32e de ligne se sont couverts de gloire » ; « le général Gazan a montré beaucoup de valeur et de conduite ». « C’est Masséna, Joubert, Lasalle et moi qui avons gagné la bataille de Rivoli », disait Napoléon devant tous les officiers d’une division de dragons. »
Si l’on feuillette le recueil des Bulletins de la Grande armée, on verra que l’Empereur s’empressait en toute circonstance de mettre en relief, aux yeux de tous, les qualités de ses collaborateurs : c’est « le maréchal Bessières qui a fait, à la tête de quatre escadrons, une brillante charge qui a dérouté et culbuté l’ennemi » ; c’est « le maréchal Ney qui avait eu la mission de s’emparer du Tyrol et s’en est acquitté avec son intelligence et son intrépidité accoutumées » ; c’est « le lieutenant général Gouvion-Saint-Cyr qui a déployé une grande habileté dans les manœuvres » ; c’est « le général Saint-Hilaire qui, blessé au commencement de l’action, est resté toute la journée sur le champ de bataille et s’est couvert de gloire » ; c’est « le maréchal Davout qui faisait des prodiges avec son corps d’armée. Ce maréchal a déployé une bravoure distinguée et de la fermeté de caractère, première qualité d’un homme de guerre » ; c’est, une autre fois, le même maréchal « qui a donné dans ces différentes affaires de nouvelles preuves de l’intrépidité qui le caractérise » ; c’est « le général Dupont (le héros futur de la déplorable capitulation de Baylen) qui s’est conduit avec beaucoup de distinction » et, plus loin, est qualifié « d’officier d’un grand mérite ». Ce sont Murat, Bernadotte et Soult à qui « l’Empereur témoigne sa satisfaction pour leur conduite brillante à Lubeck, et pour l’activité qu’ils ont mise dans leur marche à la poursuite de l’ennemi » ; c’est le général Lariboisière dont l’Empereur dit : « C’est un officier du plus rare mérite » ; c’est « le maréchal Mortier faisant preuve de sang-froid et d’intrépidité » ; ce sont Lannes et Masséna « qui ont montré dans cette journée toute la force de leur caractère » ; puis Oudinot à qui l’Empereur confie un commandement en disant de lui : « C’est un général éprouvé dans cent combats, où il a montré autant d’intrépidité que de savoir ».
Il serait superflu de reproduire ici toutes les citations élogieuses, dont personne ne peut nier l’authenticité. Mais n’existeraient-elles même pas, toutes les archives de l’empire auraient-elles été brûlées, qu’il suffirait des titres nobiliaires de princes, ducs, comtes, barons, que se transmettent encore aujourd’hui les descendants des généraux de l’empire, pour attester que Napoléon sut rendre une justice éclatante au mérite, partout où il se montrait.
L’Empereur n’eut qu’un tort, sans contredit, ce fut d’exagérer sa reconnaissance pour ceux qui le servaient, de leur créer des états de maison somptueux dont ils avaient hâte de profiter, et c’est bien par suite de son excès de largesse qu’il fit, à ses dépens, l’expérience de la vérité de ces paroles de Montesquieu, paroles prophétiques, dites à propos de la décadence de l’empire romain : « La plupart des conjurés avaient été comblés de bienfaits par l’empereur, ils avaient trouvé de grands avantages dans ses victoires ; mais plus leur fortune était devenue brillante et plus ils s’occupaient d’échapper au malheur commun… Comblez un homme de bienfaits ; la première idée que vous lui inspirez, c’est de chercher les moyens de les conserver. »
IX
Comme Metternich l’avait remarqué dès 1809, l’Empereur voyait nettement l’apathie de ses lieutenants. Dans un dîner à Dantzig, en 1812, rapporte le général Rapp, on l’entend dire devant ceux-là mêmes dont il parlait : « Le roi de Naples ne veut plus sortir de son beau royaume, Berthier voudrait chasser à Gros-Bois, et Rapp habiter son superbe hôtel à Paris. » Déjà en 1809, il disait devant Berthier et d’autres généraux, à propos d’avantages qui avaient été concédés aux Autrichiens sans son autorisation : « Vous vous croyez donc des hommes bien importants, messieurs les chefs d’état-major ! J’ai fait de vous de trop grands seigneurs, et vous caressez ceux de la cour d’Autriche… » Un autre jour, il disait au duc de Vicence : « Ne voyez-vous pas, Caulaincourt, ce qui se passe ici ? Les hommes que j’ai comblés veulent jouir ; ils ne veulent plus se battre ; ils ne sentent pas, pauvres raisonneurs, qu’il faut encore se battre pour conquérir le repos dont ils ont soif. Et moi donc, est-ce que je n’ai pas aussi un palais, une femme, un enfant ? Est-ce que je n’use pas mon corps dans les fatigues de tous genres ? Est-ce que je ne jette pas ma vie chaque jour en holocauste à la patrie ? Les ingrats !… »
Napoléon avait parfaitement conscience du remède nécessaire à cet état de choses, quand il s’écriait : « Il n’y a plus que mes pauvres soldats et les officiers, qui ne sont ni princes, ni ducs, ni comtes, qui vont bon jeu, bon argent. C’est affreux à dire, mais c’est la vérité. Savez-vous ce que je devrais faire ? Envoyer tous ces grands seigneurs d’hier dormir dans leurs lits de duvet, se pavaner dans leurs châteaux. Je devrais me débarrasser de ces frondeurs, recommencer la guerre avec de jeunes et purs courages. » Ainsi s’exprimait ce souverain, tant accusé d’autocratie inexorable, qui reculait devant l’idée d’infliger une humiliation à ses généraux, en portant atteinte à leurs prérogatives ! Les renvoyer dans leurs châteaux lui paraissait le maximum de sévérité auquel il pourrait recourir ! Et n’aurait-elle pas encore paru d’une rare bénignité, cette mesure qu’il envisageait comme extrême, alors qu’il eût été si naturel qu’un chef, dans la simple limite de ses attributions, parlât au moins de livrer à des conseils de guerre tous ces subordonnés récalcitrants ?
Ces discours n’étaient, de la part de l’Empereur, ni des suppositions gratuites, ni des boutades rétrospectives, méchamment inventées pour pallier ses échecs. Il est malheureusement trop vrai que ses meilleurs amis allaient jusqu’à contrecarrer ses décisions, jusqu’à éclairer maladroitement l’ennemi, poussés qu’ils étaient par le désir de mettre fin à des guerres devenues fatigantes pour eux. En 1813, à Dresde, au moment des conférences en vue de la paix avec le prince de Metternich, l’intérêt évident de Napoléon lui commandait de cacher le peu de confiance qu’il avait dans son armée. Ce fut le maréchal Berthier qui se chargea de renseigner l’ambassadeur d’Autriche : « Il me serait difficile, rapporte le prince de Metternich, de rendre l’expression d’inquiétude douloureuse qui se lisait sur le visage de ces courtisans et de ces généraux chamarrés d’or qui étaient réunis dans les appartements de l’Empereur. Le prince de Neuchâtel, Berthier, me dit à mi-voix : — « N’oubliez pas que l’Europe a besoin de paix, la France surtout, elle qui ne veut que la paix. » — Je ne me crus pas tenu de répondre et j’entrai dans le salon de service de l’Empereur. » S’il ne répondit pas à Berthier, Metternich ne manqua pas de tirer profit du renseignement : comme Napoléon, suivant son rôle, parlait haut et ferme des forces imposantes dont il disposait encore : « Mais c’est précisément l’armée qui désire la paix », riposta le diplomate autrichien. L’Empereur, blessé au vif par ce coup droit, répliqua spontanément : « Non, ce n’est pas l’armée, ce sont mes généraux qui veulent la paix. »
Dès que les maréchaux constatèrent la faiblesse de Napoléon envers eux, leur hardiesse alla grandissant. Impuissant à prendre le parti de faucher d’un seul coup les résistances dangereuses qui s’affermissaient autour de lui, l’Empereur dut entrer dans la voie des concessions. Dès lors, n’ayant plus la liberté de s’arrêter aux déterminations que lui dictait son génie, il crut indispensable de prendre l’opinion de ceux qui seraient appelés à les exécuter. De ces consultations naquit, dans l’esprit de l’Empereur, l’indécision, toujours néfaste à un chef d’armée. C’est ainsi que, pendant la guerre de Russie, devant ses ordres discutés, critiqués, Napoléon en arrive fatalement à céder aux observations de ses généraux. « Il aurait évité de grands revers, — raconte le baron Fain, s’appuyant lui-même sur le général Gourgaud, — surtout dans les derniers temps de sa carrière, s’il ne s’en était rapporté qu’à lui-même. » En 1813, sous la pression des maréchaux, il renonça à la marche sur Berlin qu’il avait conçue, et alla s’engouffrer dans le désastre de Leipzig.
Son autorité affaiblie devenait de jour en jour plus précaire ; c’est lui-même qui dit au maréchal Macdonald : « … Je donne des ordres et l’on ne m’écoute plus ; j’ai voulu faire réunir tous les équipages sur un point avec une escorte de cavalerie, eh bien ! personne n’est venu. » Il est impossible de conserver le moindre doute sur le peu de cas qu’on faisait des ordres de l’Empereur, lorsqu’à cette pénible constatation le même maréchal ose répondre : « Je le crois bien, beaucoup ont de l’expérience et de l’instinct ; ils présument avec raison que la communication par laquelle vous vouliez les diriger n’est pas plus libre que la nôtre. » Macdonald, avec une affectation lourde et de mauvais goût, a pris soin de souligner le ton irrespectueux, indécent même, avec lequel il se permettait de parler à Napoléon, en ces jours de malheur : « Ayant joint l’Empereur, dit-il, je lui parlai très énergiquement : — « Il faut forcer le passage et envoyer sans perdre un instant tout ce que vous avez là de disponible », — et c’est vertement qu’il rabroue le plus grand des hommes de guerre, en ajoutant d’un air courroucé : « Votre garde, pourquoi n’est-elle pas en marche ? » Le maréchal, avec une candeur qui touche à l’inconscience, déclare que « les personnes présentes à cet entretien le regardaient fixement et marquaient l’étonnement d’entendre, apparemment pour la première fois, parler à l’Empereur avec cette libre et franche fermeté ».
Sous ce commandement de jour en jour plus faible, on marcha de défaites en défaites, dans une retraite qui amena, derrière elle, l’ennemi sur le sol français.
En face de la patrie envahie, l’Empereur semble s’être ressaisi pleinement. Il est résolu à repousser toute ingérence dans ses conceptions et à destituer, à châtier impitoyablement quiconque n’obéirait pas instantanément. Ce n’est pas le trait le moins honorable de ce caractère qui se montre plus hautain dans l’adversité que dans le triomphe. Il est bien en possession de lui-même le jour où il enlève le commandement au maréchal Victor ; le jour où il écrit à un autre maréchal inactif : « Si vous êtes toujours l’Augereau de Castiglione, gardez le commandement ; si vos soixante ans pèsent sur vous, quittez-le et remettez-le au plus ancien de vos officiers généraux. La patrie est menacée et en danger, elle ne peut être sauvée que par l’audace et la bonne volonté, et non par de vaines temporisations… Soyez le premier aux balles. Il n’est plus question d’agir comme dans les derniers temps, mais il faut reprendre ses bottes et sa résolution de 93… » C’est bien le Bonaparte d’autrefois qu’on retrouve dans ces lettres vigoureuses et incisives qui n’admettent pas de réplique : « … Je vois que vous avez onze cents chevaux prêts à partir ! pourquoi ne partent-ils pas ? on dirait que vous dormez à Paris. » « Je ne suis pas un caractère d’opéra… il faut être plus pratique que vous ne l’êtes… il est tout simple et plus expéditif de déclarer que l’on ne peut pas faire une levée d’hommes que d’essayer de la faire. » « Écrivez au général Digeon que je suis extrêmement mécontent de la manière dont il commande son artillerie ; qu’hier, à trois heures après-midi, toutes les pièces manquaient de munitions, non par suite de consommation, mais parce qu’il avait tenu son parc trop éloigné… Dites-lui qu’un officier d’artillerie qui manque de munitions au milieu d’une bataille, mérite la mort. »
Sous l’étreinte de cette énergie reconquise, l’armée composée d’une poignée d’hommes put accomplir, en 1814, en face de l’Europe entière coalisée, les faits d’armes les plus mémorables qu’aucun peuple ait eu jamais à enregistrer dans son histoire.
Écrasé sous le nombre, acculé à Fontainebleau où l’attendait la trahison définitive de Marmont, son ami de jeunesse, l’Empereur, selon l’expression du capitaine Coignet, « se trouva sous la faux de tous les hommes qu’il avait élevés aux hautes dignités et qui le forcèrent d’abdiquer ».
Là, il fut donné à Napoléon de connaître tout ce qu’il y a de bas, de perfide, de hideux dans le cœur humain. Celui qui fut pendant quinze ans la gloire et la fortune de la France, l’idole encensée de tout un peuple, le géant des batailles ayant tenu l’Europe entière emprisonnée dans les plis du drapeau de la France, se vit méprisé, insulté, bafoué par les hommes dont, naguère, il devait modérer le zèle adulateur ! Spectacle déshonorant pour l’humanité ! Les maréchaux, soucieux avant tout d’assurer leur position près des Bourbons, sans un mot de pitié ni de sympathie pour Napoléon accablé, exigèrent impérieusement son abdication. Et quel langage lui tenait-on ? « Nous en avons assez… trêve de compliments… il s’agit de prendre un parti… » ; ce sont les expressions mêmes de Macdonald, chargé par ses collègues de porter la parole. « Il est temps d’en finir…, disait brusquement le maréchal Ney, il faut faire votre testament… vous avez perdu la confiance de l’armée… » Et quand l’Empereur, indigné, rapporte Caulaincourt, répondait que l’armée obéirait assez pour punir la révolte de ce maréchal, celui-ci répliquait cyniquement : « Eh ! si vous en aviez le pouvoir, serais-je encore ici dans cet instant ? »
Quand le dernier des maréchaux eut repassé le seuil de sa porte, Napoléon, révolté des humiliations qu’il venait de subir, le cœur soulevé par le dégoût de tant de lâcheté, s’écria : « Ces gens-là n’ont ni cœur ni entrailles… je suis moins vaincu par la fortune que par l’égoïsme et l’ingratitude de mes frères d’armes… »
C’était plus qu’il n’en pouvait supporter. L’infâme abandon de ceux qu’il avait aimés, comblés de richesses et d’honneurs, porta le dernier coup à cette âme abîmée dans sa désillusion.
Le soir même, dans un accès de désespoir, il résolut de mettre fin à ses jours. Il absorba un poison violent, contenu dans un sachet que, depuis 1808, il portait suspendu à son cou, afin, sans doute, de ne pas rester vivant entre les mains de l’ennemi, s’il avait le malheur d’être fait prisonnier.
Malgré ses efforts, il ne put comprimer les cris de la souffrance qu’il éprouvait, et l’éveil fut donné au château.
A minuit, Constant, le valet de chambre, arriva près du lit de son maître. En proie à des convulsions effrayantes, l’Empereur répétait d’une voix saccadée : « Marmont m’a porté le dernier coup. Le malheureux ! Je l’aimais ! L’abandon de Berthier m’a navré ! mes vieux amis, mes anciens compagnons d’armes ! »
Le docteur Yvan, appelé en toute hâte, fit prendre de force un contre-poison à l’Empereur.
Un peu de calme succéda à la crise violente. Il s’assoupit une demi-heure. « Quand Napoléon se réveilla, dit Caulaincourt, je me rapprochai de son lit. Les gens de service se retirèrent, nous restâmes seuls. Ses yeux enfoncés et ternes semblaient chercher à reconnaître les objets qui l’environnaient, tout un monde de tortures se révélait dans ce regard vaguement désolé ! « Dieu ne l’a pas voulu, dit-il, comme répondant à sa pensée intime, je n’ai pu mourir, pourquoi ne m’a-t-on pas laissé mourir ?… Ce n’est pas la perte du trône, dit-il ensuite, qui me rend l’existence insupportable. Ma carrière militaire suffit à la gloire d’un homme. Savez-vous ce qui est plus difficile à supporter que les revers de la fortune ? Savez-vous ce qui broie le cœur ? C’est la bassesse, c’est l’horrible ingratitude des hommes. En présence de tant de lâchetés, de l’impudeur de leur égoïsme, j’ai détourné la tête avec dégoût, et j’ai pris la vie en horreur. Ce que j’ai souffert depuis vingt jours ne peut être compris. »
A partir de ce moment, trahi par la mort elle-même, qui lui réservait une agonie plus lente, une fin plus dramatique encore, l’Empereur fut résigné à tout ; il signa sans discussion les protocoles du traité d’abdication, anxieux de quitter le foyer d’amertumes, d’abjections, de vilenies où il venait de tant souffrir.
X
Le voyage de Fontainebleau à l’île d’Elbe réservait à Napoléon de nouvelles et douloureuses épreuves. Il eut à subir encore un affront, lorsqu’il rencontra l’homme qu’il avait fait duc de Castiglione ; celui-ci ne daigna même pas lever la casquette dont était coiffée sa ducale personne. En Provence, les populations surexcitées se portaient, aux relais, vers la voiture que l’Empereur occupait avec les commissaires étrangers, et là, on lui jetait en pleine figure les sarcasmes les plus outrageants, tels que : « ogre de Corse ! odieux tyran ! à bas Nicolas ! » (surnom méprisant que l’on donnait alors à Napoléon). Les plus exaltés se cramponnaient aux roues de l’équipage, pendant que les moins hardis lançaient, de loin, d’énormes pierres. Les menaces de mort ne tardèrent pas à succéder aux insultes. « Le danger, dit le comte Waldbourg-Truchess, devint si redoutable qu’avant d’arriver à Saint-Cannat, où l’effervescence était à son paroxysme, l’Empereur, supplié par son entourage qui voulait empêcher un crime déshonorant, dut changer de costume et, endossant l’habit de l’un de ses courriers qui prit sa place, il courut lui-même devant les voitures ! »
Quel mortel eut jamais dans sa vie des contrastes aussi saisissants : avoir mené des armées triomphantes à travers l’Europe terrifiée à son approche, et maintenant se voir réduit, sous un déguisement d’emprunt, en avant d’une berline, à servir de piqueur à des officiers étrangers qui étaient ses propres gendarmes !
Y eut-il couardise de la part de Napoléon à user d’un expédient destiné à tromper la fureur d’une populace affolée ? — Ni plus ni moins qu’il y aurait lâcheté, dans l’impossibilité de se défendre, à éviter l’assaut d’une meute de chiens ou de loups enragés.
Du reste, si l’on se plaît à parler de courage, on peut, semble-t-il, s’en rapporter à l’homme qui, pendant les dix années de l’Empire, plutôt que de jouir d’une sécurité sans gloire, a préféré quand même les périls de la guerre, et les a bravés à ce point qu’il a pu vivre dans les camps, en quelque sorte sous le feu de l’ennemi, cinquante-quatre jours juste de moins que dans les résidences impériales ; à l’homme qui, en personne, a commandé dans six cents combats et quatre-vingt-cinq batailles rangées ; à l’homme qui, passé l’âge de la témérité, en 1813, dit le major d’Odleben, à Dresde, recevant à la tête les éclats d’une grenade, et voyant les Italiens se courber pour se soustraire aux effets de l’explosion, se tourne vers eux et leur crie en riant : Ah, coglioni ! non a male !
A peine arrivé à l’île d’Elbe, c’est miracle de voir l’Empereur, dépossédé de son trône, ne pas donner une minute à l’abattement si naturel qui aurait pu l’envahir après de pareils événements, et se mettre au contraire à administrer immédiatement cette île minuscule avec le formalisme qu’il apportait à régir son vaste empire.
Débarqué le 3 mai à six heures du soir, le lendemain 4, rapporte sir Neil Campbell, après avoir reçu les autorités et les notables, « il montait à cheval, faisait une première inspection aux fortifications de Porto-Ferrajo, et ne rentrait pour dîner qu’à sept heures ». Le 5, « levé avec le jour, il sortait à pied, afin de visiter les forts et les magasins » ; le 6, à sept heures du matin, « il traversait le port en canot, puis montait à cheval et allait jusqu’à Rio examiner les mines » ; le 7, « de cinq heures à dix heures avant midi, visite aux forts et magasins autour du port », et ainsi de suite, tous les jours.
Entre temps, il rétablissait, en miniature, son conseil des ministres, lorsqu’il assemblait, sous sa présidence, « le sous-préfet, le commissaire de la marine, le directeur de l’enregistrement, le commissaire des guerres, le directeur des contributions, et les personnes, dit l’ordre de convocation, qui peuvent donner des lumières et me faire connaître l’administration du pays, les douanes, les droits réunis, l’administration sanitaire et maritime ».
Dès ce moment, son attention est concentrée sur les affaires de l’île d’Elbe ; il y est aussi minutieux qu’au temps où il gouvernait soixante millions de sujets. L’homme se livre sans partage au nouveau devoir qui lui incombe.
L’entretien, l’administration de sa garde, dont l’effectif est de sept cent quinze hommes, cent vingt-sept chevaux ou mulets et seize voitures, sont l’objet d’un classement spécial sous la rubrique d’affaires militaires et de budget de la guerre, qu’il contrôle pièce à pièce, sou à sou, avec autant d’ordre, autant d’économie que jadis la comptabilité de la Grande Armée.
C’est non moins sérieusement que l’Empereur s’occupe des affaires civiles : à la place des travaux gigantesques qu’il faisait exécuter autrefois, il prescrit la réparation des ponts, il prend des mesures pour remédier à la malpropreté des rues. S’il n’a plus les châteaux impériaux, avec leurs parcs immenses, cela ne l’empêche pas de nommer des gardes « qui veilleront à ce que les chèvres n’endommagent pas le domaine », et, à défaut de mobilier de la couronne, quand il n’a plus à discuter les prix de tapisseries des Gobelins ou de meubles somptueux, il ne dédaigne pas d’écrire au général Bertrand : « Nous manquons de chaises ordinaires pour toutes nos maisons ; il faut arrêter un modèle de chaises de la valeur de cinq francs l’une, et un modèle de fauteuils et de canapés d’un prix proportionné et en acheter à Pise pour un millier de francs. »
Jamais caractère d’homme, il faut le reconnaître, ne s’est affirmé plus invariable dans ses dispositions principales qui sont : le besoin constant de veiller aux plus petites choses, la sujétion absolue à la besogne quotidienne. Tel il fut à ses débuts, tel on le vit à l’époque d’une splendeur inouïe, tel il demeure, après la chute, au sein de la pauvreté.
C’est dans cette solitude, loin des influences d’une cour abâtardie par l’excès des faveurs souveraines, que Napoléon sut prendre la résolution la plus énergique, la plus téméraire que son esprit ait conçue durant toute sa vie : le 26 février 1815, l’Empereur s’embarquait pour la France.
En s’engageant dans cette aventure qui, selon toutes prévisions, devait lui être fatale, l’Empereur obéissait-il à une ambition immodérée, aveugle ? Ne pouvait-il contenir son impatience de ressaisir un pouvoir regretté ? A première vue, il en paraît ainsi ; mais l’examen raisonné de la situation modifie singulièrement cette appréciation.
Il est indéniable qu’après le renversement de l’Empire, ses partisans, à l’instar des fidèles de tous les régimes déchus, travaillaient avec plus ou moins d’ardeur à préparer le retour de l’Empereur.
Que de l’île d’Elbe, Napoléon, bien informé, ait suivi d’un œil complaisant, qu’il ait même encouragé secrètement ces menées, cela n’est pas douteux, et c’est, après tout, bien naturel.
A quoi ces combinaisons secrètes devaient-elles logiquement aboutir ? A la perpétration d’un complot subordonné aux circonstances politiques intérieures de la France, et, ensuite, à la concentration, en un lieu de débarquement choisi d’avance, de forces imposantes chargées d’attendre et d’acclamer l’Empereur. Mais que nous sommes loin de cette sorte de conspiration préméditée, le jour où nous voyons Napoléon mettre à la voile au caprice des vents, atterrir au hasard sur un point du littoral où il n’est attendu par aucun de ses partisans dévoués ! Un tel acte de hardiesse ne pouvait résulter que d’une détermination chevaleresque ou du coup de tête d’un écervelé « venant, comme on disait à Paris, près de Louis XVIII, se livrer lui-même comme un papillon vient se prendre à la chandelle ».
Napoléon était incapable d’une étourderie ridicule, mais il avait une force d’âme suffisante pour affronter tous les périls plutôt que de se livrer pieds et poings liés, avant d’avoir épuisé ses derniers moyens d’action. On lui avait fait savoir que les Français désiraient son retour. Avant de s’abandonner, il crut se devoir à lui-même de s’assurer, sans violence, par une simple apparition, de la vérité de ces rapports. En dépit de tous les dangers, il prit cette résolution suprême, le jour où la mauvaise foi indéniable des signataires du traité de Fontainebleau l’autorisa à violer lui-même ce traité.
Pour ceux qui reprochent à Napoléon d’avoir manqué à la foi jurée, en quittant l’île d’Elbe, il convient de rappeler qu’en droit une convention n’est valable que si les deux parties peuvent, le cas échéant, être contraintes à l’exécuter. Or, il faut le demander à ses accusateurs, que pouvait faire Napoléon le jour où les stipulations signées par les puissances n’étaient plus respectées par elles ? Quel tribunal était compétent pour juger un conflit entre toutes les nations européennes d’un côté, et un homme isolé, comme était l’Empereur, d’autre part ?
Ce fut précisément la question qu’eut à se poser l’exilé de l’île d’Elbe. Le traité de Fontainebleau du 11 avril 1814, entre l’empereur Napoléon, l’Autriche, la Prusse, la Russie, et l’Angleterre dans la coulisse, n’avait été exécuté jusque-là que par l’une des parties contractantes, c’est-à-dire Napoléon.
En février 1815, les clauses qui étaient la base essentielle de la convention n’avaient pas même reçu un commencement d’exécution ; ni la rente de deux millions n’avait été versée à l’Empereur, ni les duchés de Parme, de Plaisance et de Guastalla n’avaient été remis à Marie-Louise, ni les allocations réservées pour les membres de la famille impériale n’avaient été payées. Il y avait une violation plus radicale encore de ce traité : l’article fondamental, celui qui attribuait à Napoléon la souveraineté de l’île d’Elbe, était méprisé, foulé aux pieds. Les puissances alliées, et Louis XVIII, apeurés par l’ombre même de celui qui les avait tenus si souvent à sa merci, avaient résolu, sans plus de détours, sans plus de souci de leurs engagements, de s’emparer de Napoléon et de le transporter dans une île lointaine de l’Océan. Il importe grandement de remarquer ceci : cinq mois avant que Napoléon se fût décidé à quitter l’île d’Elbe, le nom de Sainte-Hélène avait déjà été prononcé. « Le propos le plus généralement répété à Vienne, dit M. de Bausset, était qu’il fallait envoyer Napoléon à Sainte-Hélène, parce que l’île d’Elbe était trop près de l’Italie. » « Les feuilles publiques anglaises, rapporte le duc de Rovigo, disaient que l’on devait conduire l’Empereur à Sainte-Hélène, et celles d’Allemagne l’avaient répété. L’Empereur les recevait à l’île d’Elbe. »
« L’autre question, autrement grave et contestée, dit Villemain dans ses Souvenirs contemporains, c’était la translation de Napoléon dans quelque île transatlantique, telle que Sainte-Lucie, les Açores ou Sainte-Hélène, car ce dernier nom était déjà prononcé dans des conférences intimes dont le secret transpira jusqu’à Napoléon. »
« Rien de plus urgent, disait le comte Pozzo di Borgo, l’un des plénipotentiaires du Tsar, que d’enlever Napoléon de dessous les yeux de l’Europe et de le transporter au plus tôt le plus loin possible. »
Le 13 octobre 1814, rendant compte des séances du congrès de Vienne, Talleyrand mandait à Louis XVIII : « On montre ici une intention assez arrêtée d’éloigner Bonaparte de l’île d’Elbe. Personne n’a encore d’idée fixe sur le lieu où on pourrait le mettre, j’ai proposé l’une des Açores. C’est à cinq cents lieues d’aucune terre. Lord Castelreagh ne paraît pas éloigné de croire que les Portugais pourraient être amenés à cet arrangement. » Cet arrangement, comme l’appelle Talleyrand, était parfaitement du goût de Louis XVIII, qui félicite, par retour du courrier, son ambassadeur de « l’excellente idée des Açores ».
Le 7 décembre, dans une autre lettre où règne une obscurité à travers laquelle il est difficile de discerner s’il s’agit de déportation ou d’assassinat, Talleyrand dit sans ambages : « … La conclusion que j’en tire est qu’il faut se hâter de se débarrasser de l’homme de l’île d’Elbe. Mon opinion fructifie, le comte de Munster la partage avec chaleur. Il en a écrit à sa Cour, il en a parlé à lord Castelreagh et l’a échauffé au point qu’il est allé à son tour exciter M. de Metternich… »
Dans cette lutte injuste autant qu’inégale entre Napoléon et toutes les puissances réunies à Vienne, quel pouvait être l’état d’esprit de Napoléon ?
Se défendre dans l’île d’Elbe, pour faire respecter ses droits, avec quelques centaines d’hommes et seize canons, contre l’Europe entière, c’était vouloir se couvrir de ridicule ; il ne lui restait donc qu’à déjouer les projets perfides qui se tramaient à Vienne ; et si l’on veut bien suivre exactement les dates, on sera convaincu que la détermination de l’Empereur ne repose pas sur autre chose que sur l’avertissement de son transfert certain, imminent, dans une île de l’Océan.
« Le 19 février, M. de Talleyrand annonçait au roi les décisions du Congrès. La veille au soir, MM. Maret et Daru en prévenaient l’Empereur. Le courrier de Talleyrand arrivait à Paris en même temps que lord Castelreagh, qui venait, en personne, donner l’assurance à Louis XVIII de l’envoi de Napoléon avec privation de tout subside. Cela se passait pendant que le courrier de Maret arrivait à l’île d’Elbe le 24, et le 26, à deux heures de l’après-midi, Napoléon donnait l’ordre de l’embarquement. »
En choisissant ce seul moyen d’échapper au piège indigne qui lui était tendu, l’Empereur, avec un courage admirable, prenait fièrement pour arbitre de sa conduite la France, cette France où, moins d’un an auparavant, il avait été conspué, cette France qui, depuis son exil, avait pu faire l’essai d’un nouveau mode de gouvernement ; c’est à elle qu’il venait demander loyalement, librement, de le livrer à ses ennemis, ou de le défendre contre eux.
Quand des siècles auront passé et qu’un Homère écrira le récit de cette héroïque aventure, on croira lire un poème mythologique. On regardera comme une sorte de Titan l’homme qui s’en vint, suivi d’un millier de soldats, reconquérir un pays de trente-six millions d’âmes, que défendait une armée active de deux cent vingt-cinq mille hommes, ayant alors pour chef celui qui s’intitulait le roi légitime ; on aura peine à se figurer que l’Empereur, laissant derrière lui sa petite troupe, s’avançait seul, la poitrine découverte, au-devant des fusils couchés en joue, et disait : « Voici votre Empereur, tuez votre vieux général ! » et que les armes s’abaissaient, et que les soldats, envoyés pour le fusiller, pleuraient de joie, baisaient les mains de Napoléon, étreignaient ses compagnons dans une émouvante accolade, puis grossissaient l’escorte de l’évadé de l’île d’Elbe. On se croira transporté dans un monde de fictions quand on lira que Napoléon, aux acclamations frénétiques d’un peuple fasciné par une sorte de prestige magique, put traverser toute la France sans brûler une amorce, sans verser une goutte de sang, et rentrer aux Tuileries pendant que le roi et sa cour, effarés, fuyaient précipitamment vers la Belgique.
Napoléon, en quittant l’île d’Elbe, avait-il le droit de compter sur un résultat aussi prodigieux ? Une telle présomption aurait été du domaine du rêve, et l’Empereur était tout, excepté un rêveur. Mais devant la piteuse fin, dont il avait la perspective, d’être empoigné et relégué à la façon d’un malfaiteur, et d’achever ses jours sur une sorte de rocher perdu dans l’Océan, il se dit, sans nul doute, que, dénouement pour dénouement, il devait à l’honneur de son nom, à l’avenir de son fils, né roi, lui, de ne pas finir comme un vulgaire usurpateur vaincu, dégradé, méprisé et jeté n’importe où par un caprice de ses ennemis victorieux. Il se dit que, mourir pour mourir, il valait mieux tomber sur le chemin, fût-elle folle, d’une entreprise audacieuse, et tenter ainsi le miracle de ressaisir le trône qu’il voulait laisser à son fils. Et n’était-ce pas également la seule chance qui lui restât de retrouver quelque bonheur intime, puisque le succès pouvait lui ramener sa femme et son enfant ?
Tout cela ne suffit-il pas pour expliquer qu’un homme tel que Napoléon, hardi, judicieux, stoïque, aimât mieux risquer sa vie dans une tentative suprême, au bout de laquelle luisait encore l’espérance, que de se résigner d’avance, sans révolte contre cet enterrement anticipé, à sa déportation inévitable à Sainte-Hélène ?
Vingt jours d’une marche triomphale du golfe Juan à Paris ; vingt jours où chaque minute apportait au souverain, hier méconnu, délaissé, réprouvé, les témoignages d’une affection inexprimable, les marques d’un enthousiasme délirant ; vingt jours ont suffi à métamorphoser le prisonnier de l’île d’Elbe en cet Empereur heureux et fier, à bon droit, d’avoir recouvré son trône qu’il tient, sans conteste, de l’acquiescement spontané de la nation ; mais ces vingt jours d’ivresse n’ont pas altéré le caractère de cet homme en qui domine, toujours et avant tout, la pensée du devoir à remplir.
Le 20 mars 1815, revenant de l’île d’Elbe et rentrant aux Tuileries, Napoléon se met aussitôt au travail avec le même zèle qu’avait déployé, seize ans auparavant, le général Bonaparte arrivant de Saint-Cloud et prenant possession du palais du Luxembourg. « Après les premiers moments donnés à l’effusion, dit le duc de Vicence, l’Empereur, avec son activité ordinaire, s’occupa toute la nuit à faire expédier des ordres, à réorganiser les services et à recomposer son cabinet. » « A onze heures du soir, dit le comte de Lavalette, je trouvai l’Empereur au milieu de ses anciens ministres, causant tranquillement de l’administration, comme si nous eussions été de dix années en arrière. »
Bientôt les puissances alliées, qui, cette fois du moins, ne purent pas dire que Napoléon leur déclarait la guerre, remirent en mouvement leurs armées. Elles s’avancèrent de tous les points de l’Europe, en files longues et noires, pour appréhender, garrotter et abattre celui qui avait déjoué, à l’île d’Elbe, les sinistres complots perpétrés contre lui.
Ce fut les armes à la main, au poste où venaient de le replacer l’armée et la nation, ce fut sur le champ de bataille, à Waterloo, que se termina la carrière de Napoléon, et qu’il résigna définitivement ses fonctions de chef.