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Napoléon intime

Chapter 20: XIV
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About This Book

A documentary portrait assembled from letters, memoirs, and contemporary testimonies that reconstructs the private life and character of Napoleon. The author compiles abundant documents and citations to rebut hostile interpretations, emphasizing simplicity, domestic habits, personal affections, moral sensibilities, and everyday routines alongside public responsibilities. The book organizes anecdotes, official records, and witnesses' recollections to balance military and political achievements with intimate behavior, showing how exceptional talent coexisted with ordinary human frailties. The result is an evidence-driven, descriptive account aimed at humanizing and reassessing a controversial historical figure.

« Je suis employé comme général de brigade dans l’armée de l’Ouest, mais non pas dans l’artillerie ; je suis malade, ce qui m’oblige à prendre un congé de deux ou trois mois ; quand ma santé sera rétablie, je verrai ce que je ferai. Aujourd’hui, on fait la lecture de la Constitution à la Convention ; l’on attend le bonheur et la tranquillité de cette Constitution ; je te l’enverrai du moment qu’il sera possible de l’avoir et qu’elle sera imprimée. »

Voyez comme il évite d’inquiéter son frère. C’est à peine si en disant : « Je verrai ce que je ferai », il lui laisse deviner qu’il n’a pas accepté la brigade d’infanterie.

Cependant, sa tristesse s’échappe dans cette phrase : « La vie est un songe léger qui se dissipe. »

Comme s’il avait un remords de s’être plaint, quelques jours après, dans une nouvelle lettre, il parle de tout, excepté de lui.

« L’on décrète tous les jours quelques articles de la Constitution ; on est fort tranquille ; le pain continue à manquer ; le temps est un peu froid et humide pour la saison, ce qui retarde la récolte. Les louis sont ici à 750 francs.

« Le luxe, le plaisir et les arts reprennent ici d’une manière étonnante ; hier on a donné Phèdre à l’Opéra, au profit d’une ancienne actrice ; la foule était immense depuis deux heures après midi, quoique les prix fussent triplés. Les voitures, les élégants reparaissent, ou plutôt ils ne se souviennent plus que comme d’un long songe qu’ils aient jamais cessé de briller. Les femmes sont partout : aux spectacles, aux promenades, aux bibliothèques. Dans le cabinet du savant, vous voyez de très jolies personnes. Ici seulement, de tous les lieux de la terre, elles méritent de tenir le gouvernail ; aussi les hommes en sont-ils fous, ne pensent-ils qu’à elles et ne vivent-ils que par et pour elles. »

« Junot est ici, vivant en bon diable, et dépensant à son père le plus qu’il peut. Marmont, qui m’avait accompagné de Marseille, est au siège de Mayence.

« Tout va bien ici, le Midi est seul agité ; il y a eu quelques scènes produites par la jeunesse : c’est un enfantillage. Le 15, l’on va renouveler une partie du Comité de Salut public, j’espère que les choix seront bons. »

Ne croirait-on pas, que c’est, pour lui, chose assez indifférente que le renouvellement des membres du Comité de Salut public, qui doit cependant amener la retraite du ministre de la guerre Aubry, son ennemi opiniâtre ?

« Tout est tranquille… Ce grand peuple se donne au plaisir : les danses, les spectacles, les femmes qui sont ici les plus belles du monde deviennent la grande affaire. L’aisance, le luxe, le bon ton, tout a repris ; l’on ne se souvient plus de la terreur que comme d’un rêve. L’on a donné aujourd’hui une pièce nouvelle intitulée Fabius, je te l’enverrai dès qu’elle sera publiée. »

« L’on est, ici, assez bien et fort porté à la gaieté ; l’on dirait que chacun a à s’indemniser du temps qu’il a souffert, et que l’incertitude de l’avenir porte à ne rien épargner pour les plaisirs du présent.

« … Moi, je suis satisfait, il ne me manque que de pouvoir me trouver à quelque combat ; il faut que le guerrier arrache des lauriers ou meure au lit de la gloire.

« Cette ville (Paris) est toujours la même ; tout pour le plaisir, tout aux femmes, aux spectacles, aux bals, aux promenades, aux ateliers des artistes.

« … Moi, très peu attaché à la vie, la voyant sans grande sollicitude… Je finirai par ne pas me détourner lorsque passe une voiture…

« Je suis attaché dans ce moment-ci au bureau topographique du Comité de Salut public pour la direction des armées, à la place de Carnot. Si je le demande, j’obtiendrai d’aller en Turquie comme général d’artillerie, envoyé par le gouvernement pour organiser l’artillerie du Grand Seigneur, avec un bon traitement et un titre d’envoyé très flatteur…

« La commission et l’arrêté du Comité de Salut public qui m’emploie pour être chargé de la direction des armées étant très flatteur pour moi, je crains qu’ils ne veuillent plus me laisser aller en Turquie ; nous verrons…

« L’on est ici fort tranquille, l’on va renouveler le tiers de la Convention ; je suis accablé d’affaires depuis une heure après midi. A cinq heures au Comité, et depuis onze heures du soir jusqu’à trois heures du matin.

« … Depuis que je n’ai plus Louis, je ne peux vaquer qu’aux affaires principales… J’aurai demain trois chevaux, ce qui me permettra de courir un peu en cabriolet et de pouvoir faire toutes mes affaires…

« Je ne vois dans l’avenir que des sujets agréables, et en serait-il autrement qu’il faudrait encore vivre du présent : l’avenir est à mépriser pour l’homme qui a du courage…

« Je viens de lire dans un rapport imprimé, que Cambon a fait sur les affaires du Midi, la phrase suivante : « Nous étions dans ces imminents dangers, lorsque le vertueux et brave Bonaparte se mit à la tête de cinquante grenadiers et nous ouvrit le passage… »

Par ces impressions écrites au jour le jour, on peut se rendre compte de la sollicitude dédaigneuse avec laquelle il considère tous ces affamés de plaisirs qui, hier encore en proie à l’agonie des sanglantes catastrophes, cèdent si promptement au délire de toutes les jouissances du luxe et de la débauche. Mais avec quelle clairvoyance il discerne la fin prochaine de cette orgie, et le parti bienfaisant qu’un ordre de choses régulier pourra tirer de cette surexcitation des esprits ! Est-ce une révélation de son amour pour la guerre, que son désir de combattre et d’arracher des lauriers ? Cette idée, sans qu’il l’eût exprimée, nous l’eussions devinée dans le cerveau d’un général de vingt-cinq ans !

Aspirait-il déjà à un rôle extraordinaire ? C’est peu probable : en tout cas, l’on ne pourrait guère s’en douter, à le voir parler si discrètement de son entrée au bureau topographique du Comité de Salut public, où il remplaçait Carnot. Pourtant, s’il avait eu le désir de jouer un rôle politique, quelle belle occasion ! Mais, loin d’y penser, il n’a d’autre désir que de quitter cet emploi pour aller en Turquie comme général d’artillerie. L’artillerie, voilà son idée fixe, et il est prêt à tout sacrifier pour qu’on lui rende ses canons !

XIII

Nous avons vu Napoléon préoccupé grandement par les femmes. Il admire leurs charmes, non sans quelque convoitise, et, avec la naïveté d’un cœur neuf, il croit avoir découvert leur puissance de séduction. Cette obsession qui hante tous les hommes au printemps de la vie se traduit chez lui par l’idée du mariage : « Il enviait, dit Bourrienne, le bonheur de Joseph qui venait d’épouser, à Marseille, Mlle Clary, fille d’un riche négociant de cette ville, qui jouissait d’une bonne réputation. Qu’il est heureux, ce coquin de Joseph ! C’était l’expression ordinaire de ce sentiment de petite envie qui se manifestait souvent chez lui. »

Pour jouir du même bonheur que son frère, il a jeté les yeux sur la belle-sœur de Joseph, Eugénie-Désirée Clary. Suivez la progression de ses aveux, trahissant son parti arrêté depuis qu’il a vu la jeune fille à Nice : « Souvenir à ta femme et à Désirée », dit-il dans une de ses lettres à Joseph. Un mois plus tard, il n’est pas sûr que son amour soit partagé : « Désirée me demande mon portrait, je vais le faire faire ; tu le lui donneras, si elle le désire encore, sans quoi tu le garderas pour toi. » Désirée est à Gênes avec Joseph, Napoléon se croit oublié : « Il faut pour arriver à Gênes que l’on traverse le fleuve Léthé, car Désirée ne m’écrit plus depuis qu’elle est à Gênes. » Dix jours après, il insiste encore : « Je n’ai pas non plus de lettre de Désirée depuis qu’elle est à Gênes. » Il s’impatiente et veut quand même avoir des nouvelles de Désirée, si ce n’est par elle, au moins par Joseph : « Je crois que tu as fait exprès de ne pas me parler de Désirée ; je ne sais pas si elle vit encore. » Cinq jours après, croyant aller à Nice : « Si je vais à Nice, nous nous verrons, et avec Désirée aussi. » Le surlendemain, il reparle encore de l’idée qui l’obsède : « Tu ne me parles jamais de mademoiselle Eugénie. » Cette fois, il la nomme mademoiselle, et Eugénie. Sous cette forme cérémonieuse, il espère sans doute être plus heureux.

Enfin, le 9 août, ayant reçu une lettre, il fait des reproches à Joseph de ne pas l’avoir rassuré plus tôt : « J’ai reçu une lettre de Désirée qui me paraît fort ancienne ; tu ne m’en as jamais parlé. » Certain alors de n’être pas tout à fait indifférent à la jeune fille, il dévoile ses intentions à Joseph : « Si je reste ici, il ne serait pas impossible que la folie de me marier ne me prît ; je voudrais à cet effet un petit mot de ta part là-dessus ; il serait peut-être bon d’en parler au frère d’Eugénie ; fais-moi savoir le résultat, et tout est dit. » Le lendemain, il revient sur le même sujet : « Continue à m’écrire exactement ; parle-moi de ce que tu veux faire, vois d’arranger mon affaire de manière que mon absence n’empêche pas une chose que je désire. » A la fin de la même lettre, il reprend encore : « Il faut bien que l’affaire d’Eugénie se finisse ou se rompe. J’attends ta réponse avec impatience. »

Cette ténacité à vouloir épouser Désirée Clary se manifestait, il convient de le dire, au moment où Napoléon était déjà au bureau topographique du Comité de Salut public, c’est-à-dire dans une position favorable à un ambitieux. S’il avait conçu, en ce temps, l’espoir de jouer un rôle considérable dans son pays, il aurait probablement compris l’intérêt qu’il avait à réserver l’avenir au point de vue du mariage.

Malgré toutes ses instances, ses sentiments ne furent point partagés. Désirée devait un jour régner, mais en Suède, avec Bernadotte. N’ayant gardé de ce premier projet d’union qu’un agréable souvenir, Napoléon dira en 1798 : « Je souhaite bonheur à Désirée si elle épouse Bernadotte ; elle le mérite. »

XIV

En lisant ces lettres à Joseph, on a vu que Napoléon était parvenu à se faire employer dans les services de la guerre. Comment était-il arrivé à entrer dans ce bureau topographique du Comité de Salut public, qui a été un tremplin à forte détente pour deux hommes en ce siècle : Napoléon et Carnot ?

Ce fut au prix de mille vicissitudes.

La sérénité affectée par Napoléon dans sa correspondance était toute superficielle. C’était un malheureux, au moral comme au physique. On le rencontrait, dans les rues de Paris, errant « d’un pas gauche et incertain, ayant un mauvais chapeau rond enfoncé sur ses yeux, et laissant échapper ses deux oreilles de chien mal poudrées, mal peignées et tombant sur le collet de cette redingote gris de fer devenue si célèbre ; les mains longues, maigres et noires, sans gants, parce que, disait-il, c’était une dépense inutile ; portant des bottes mal faites, mal cirées… Seuls, un regard et un sourire toujours admirables » venaient éclairer un aspect d’ensemble maladif, résultant surtout du reflet jaune de son teint que rendaient plus morbide encore les ombres projetées par ses traits décharnés, anguleux et pointus.

Il promenait ainsi son immense tristesse. S’il s’efforçait d’être gai, il ne l’était guère au fond, et il n’arrivait pas toujours à se dominer. « Le lendemain de notre second retour d’Allemagne en 1795, dit Mme Bourrienne, nous trouvâmes Bonaparte au Palais-Royal, auprès d’un cabinet que tenait un nommé Girardin. Bonaparte embrassa Bourrienne comme un camarade que l’on aime et que l’on revoit avec plaisir. Nous fûmes au Théâtre-Français, où l’on donnait une tragédie et le Sourd, ou l’Auberge pleine. Tout l’auditoire riait aux éclats… Bonaparte seul, et cela me frappa beaucoup, garda un silence glacial… »

Sa pensée était, en effet, bien ailleurs qu’au théâtre. Il n’était pas d’humeur à rire. Chaque minute pouvait lui apporter sa disgrâce définitive. Aussi cherchait-il à se créer des moyens d’existence, en vue de sa révocation imminente. Il crut avoir trouvé une voie nouvelle dans le commerce d’exportation de la librairie. « L’expédition d’une caisse de livres à Bâle fut son premier essai, qui tourna mal. » C’est aussi le moment où il sollicita en vain la réalisation de son projet favori d’aller en Turquie, pour diriger l’instruction des armées du Grand Seigneur, comme on disait alors.

Rien ne semblait plus devoir jamais lui réussir : le fruit de ses faits d’armes à Toulon et en Italie était perdu par l’incurie du ministre Aubry. Ses protecteurs, Barras, Fréron, qu’il avait connus à l’armée de Provence, Mariette, tiré par lui des mains de la populace de Toulon, l’éconduisaient avec de bons billets ; enfin l’offre même de son cœur était dédaignée par la « silencieuse » Désirée Clary. C’était la désespérance complète d’une âme retombée dans l’adversité du haut des rêves merveilleux que pouvait caresser un général de vingt-cinq ans !

Le bonheur revint vers lui du côté où il ne l’attendait pas. Ce ne furent pas les appuis sur lesquels il avait lieu de compter, ce ne furent ni Barras, ni Fréron, ni Mariette qui sauvèrent Napoléon, ce fut un homme qu’il connaissait à peine, Boissy d’Anglas, qui le mit au seul poste où pouvaient se révéler ses aptitudes de commandant en chef.

En juin 1795, M. de Pontécoulant, membre du Comité de Salut public, entra au comité de la guerre et fut chargé de la direction des opérations militaires. Le désarroi des bureaux de la guerre était tel qu’après l’avoir longtemps cherché, le plan de campagne des deux armées des Pyrénées fut retrouvé, dit Ségur, dans une antichambre, au fond du tiroir de la table d’un garçon de bureau.

M. de Pontécoulant ne faisait pas mystère de ses embarras et de ses perplexités. Un jour qu’il en causait à la Convention avec Boissy d’Anglas, celui-ci lui dit :

« J’ai rencontré hier un général en réforme ; il revenait de l’armée d’Italie et en parlait en connaisseur ; il pourrait peut-être vous donner de bons conseils.

«  — Envoyez-le-moi, dit M. de Pontécoulant.

« Le lendemain, à son sixième étage du pavillon de Flore, où il avait installé son cabinet, afin d’être à l’abri des solliciteurs, il vit arriver l’être le plus maigre et le plus chétif qu’il eût vu de sa vie : « un jeune homme, dit-il, au teint hâve et livide, à la taille voûtée, à l’extérieur frêle et maladif. » Pontécoulant, qui ne reconnut pas dans cet être extraordinaire le protégé de Boissy d’Anglas, trouva pourtant qu’il ne raisonnait pas trop mal des choses de la guerre. — Mettez tout cela par écrit, faites-en un mémoire et apportez-le-moi, lui dit-il. Quelques jours après, M. de Pontécoulant, rencontrant Boissy d’Anglas, lui exprima son étonnement : « J’ai vu votre homme, mais il est fou apparemment, il n’est plus revenu. — C’est qu’il a cru que vous vous moquiez de lui ; il croyait que vous le feriez travailler avec vous. — Eh bien ! qu’à cela ne tienne, engagez-le à revenir demain. »

Cette conversation semblerait prouver que Napoléon n’était pas en ce temps un intrigant effréné. Il a vu, par Aubry, ce que l’on peut attendre des puissants du jour ; il a causé avec Pontécoulant, il a jugé l’incapacité militaire de ce ministre de la guerre ignorant surtout les choses de la guerre, et s’est dit que la demande d’un mémoire est un « moyen honnête de se débarrasser de lui… », et il ne revient plus… car à quoi bon faire des mémoires pour remplir des tiroirs de garçons de bureau ?

Cependant, cédant aux insistances de Boissy d’Anglas, Bonaparte résume en quelques pages ses idées sur l’armée d’Italie. Par acquit de conscience, il porte son travail dans les bureaux, le dépose et s’en va. Après avoir lu la notice écrite par Bonaparte, Pontécoulant, frappé du savoir de son auteur, croyant que celui-ci était dans l’antichambre, le fit demander… mais il n’avait pas attendu. Bonaparte revint le lendemain.

« Voudriez-vous travailler avec moi ? lui dit le représentant qui avait examiné le mémoire. — Avec plaisir », répondit le jeune homme, et il s’assit devant une table.

Pendant que Napoléon rend à Pontécoulant les services que l’histoire a enregistrés, le ministre interroge son jeune secrétaire et lui demande ce qu’il pourrait faire pour lui. En premier lieu, Bonaparte demande sa réintégration dans l’arme de l’artillerie. Pontécoulant, ministre de trente ans à peine, était à même de comprendre que l’on pût être général de brigade à vingt-cinq. Il va trouver Letourneur, chargé du personnel, et lui expose les doléances de son protégé. « Letourneur, moins passionné qu’Aubry, mais d’un esprit plus court encore, répondit rudement que la prétention de Bonaparte était inadmissible, que ses anciens, dans les armes savantes, et Carnot lui-même, n’étaient encore que capitaines, que c’était trop d’ambition. »

Ainsi Bonaparte, après s’être distingué plusieurs fois devant l’ennemi, au moment où il vient de rétablir l’ordre dans les bureaux de la guerre, d’improviser le plan de campagne suivant lequel l’armée occupa Vado, se voit refuser la situation qui lui est due de plein droit, uniquement parce que Letourneur, qui a préféré, dès 1789, les batailles parlementaires aux batailles meurtrières devant l’ennemi, est encore capitaine du génie à quarante-quatre ans. Néanmoins celui-ci, succédant à Pontécoulant, proposa à Bonaparte de conserver ses fonctions dans les bureaux de la guerre. Napoléon refusa et insista alors près de Pontécoulant pour obtenir sa mission en Turquie.

Un ambitieux vulgaire n’aurait-il pas préféré rester mêlé aux coteries politiques qui ne faisaient pas défaut dans les alentours des bureaux de la guerre ?

XV

Malgré le préjudice que Letourneur lui avait causé, Napoléon ne lui garda pas rancune. L’ancien ministre de la Convention vit couronner, sous l’Empire, sa carrière militaire par une place plus pacifique de conseiller à la Cour des comptes, après avoir été préfet de la Loire.

D’autre part, Napoléon, toujours reconnaissant des services qu’on lui a rendus, n’oublia jamais l’homme qui l’avait apprécié et sauvé de la misère. « A peine nommé Consul, il fit appeler M. de Pontécoulant : « Vous êtes sénateur », lui dit-il.

«  — La grâce que vous voulez me faire est impossible, répondit M. de Pontécoulant ; je n’ai que trente-six ans, et il faut en avoir quarante.

«  — Eh bien, vous serez préfet de Bruxelles ou de toute autre ville qui vous conviendra, mais rappelez-vous que vous êtes sénateur et venez prendre votre place quand vous aurez l’âge ; je voudrais pouvoir montrer que je n’ai pas oublié ce que vous avez fait pour moi. »

Quelques années plus tard, M. de Pontécoulant, alors sénateur, se trouva dans un embarras extrême. Il avait répondu d’une somme de trois cent mille francs pour un de ses amis, devenu insolvable. L’Empereur ayant appris les ennuis de Pontécoulant, le manda aux Tuileries, lui reprocha d’être resté trois mois dans cette situation gênée, sans venir lui en faire part, et finalement lui dit : « Passez aujourd’hui même chez le trésorier de ma liste civile qui vous remettra vos cent mille écus. »

Comme antithèse aux procédés reconnaissants de l’Empereur, nous devons à la vérité de mentionner qu’à la séance du 22 juin 1815, M. de Pontécoulant fut le premier qui s’opposa au maintien de l’Empire.

Ayant résigné, auprès de Letourneur, ses fonctions dans les bureaux de la guerre, Napoléon reprend son projet de mission en Turquie, appuyé par Pontécoulant. Il se croit bien sûr de réussir, le décret est tout prêt ; il est présenté à la séance du Comité de Salut public qui demande seulement aux bureaux de l’Artillerie des renseignements sur les autres officiers faisant partie de la mission.

Il faut croire qu’on ne savait pas bien ce qu’on faisait au Comité de Salut public, car le même jour, 29 fructidor, était rendu un arrêté qui destituait Bonaparte « attendu son refus d’occuper le poste qui lui a été assigné à l’armée de l’Ouest ».

En fait, il était destitué pour ne pas occuper un poste dont il avait été relevé régulièrement quand il était employé dans les bureaux de la guerre.

C’était une dernière ironie du sort. Il y avait méprise. Il ne semblait pas difficile de faire rapporter l’arrêté qui lui enlevait son grade, mais encore fallait-il faire appuyer sa réclamation par des gens à même d’être écoutés. Il se met en campagne et va trouver ses protecteurs.

Son affaire ne tarda pas à entrer en bonne voie, car sa destitution est du 15 septembre, et, dès le 26, il écrit à Joseph : « Il est question plus que jamais de mon voyage. »

C’est sans doute en vue de son prochain départ qu’il voulut profiter des avantages résultant d’un arrêté du Comité de Salut public qui accordait aux officiers en activité du drap pour habit, redingote, gilet et culotte d’uniforme. « Bonaparte, alors chef de brigade d’artillerie à la suite, réclama, dit Ouvrard, le bénéfice du décret ; mais n’y ayant aucun droit, puisqu’il n’était pas en activité, il fut refusé. Mme Tallien lui donna une lettre pour M. Lefeuve, ordonnateur de la dix-septième division, et peu de jours avant la fameuse journée de vendémiaire, le commissaire accueillit la recommandation de Mme Tallien en accordant du drap à Bonaparte. »

Ce n’est ni un accès de coquetterie ni l’amour d’un vain luxe qui lui font solliciter du drap neuf, car, dit le baron Fain, « l’uniforme de général de brigade dont il est encore revêtu a vu le feu plus d’une fois et se ressent de la fatigue des bivouacs. La broderie du grade s’y trouve représentée dans toute la simplicité militaire par un galon de soie qu’on appelle système ».

Pour obtenir quelque chose de Barras, il fallait d’abord faire sa cour à Mme Tallien. La position critique de Napoléon l’engagea, en dépit de son accoutrement peu brillant, à se rendre chez la déesse du jour. « Ce fut quelque temps avant le 13 vendémiaire que Bonaparte fut présenté chez Mme Tallien. Il était peut-être de tous ceux qui composaient son salon le moins en évidence et le moins favorisé de la fortune… Souvent, au milieu des discussions les plus animées, il se formait dans le salon de petits comités où l’on oubliait, dans des entretiens frivoles, les graves intérêts dont on était trop souvent occupé. Bonaparte s’y mêlait rarement ; mais, lorsqu’il y prenait part, c’était avec une sorte d’abandon ; il montrait alors une gaieté pleine de vivacité et de saillies. Un soir, il prit le ton et les manières d’un diseur de bonne aventure, s’empara de la main de Mme Tallien et débita mille folies. »

Quel tableau piquant, bien digne de tenter un peintre de genre ! Le futur conquérant de l’Europe, chétif et mince, la figure creuse et pâle, un vrai parchemin, c’est lui qui l’a dit, de longs cheveux des deux côtés du front, le reste de la chevelure sans poudre, rattachée en queue par derrière, vêtu d’un uniforme râpé, lisant dans la main de celle qu’on appelait la belle Notre-Dame de Thermidor, alors dans tout l’éclat de sa beauté.

Quel contraste entre cette femme radieuse, exubérante de bonheur, reine de la vie facile, et cet officier malingre, dissimulant mal sa misère et son irritation contre les ironies du sort ! Demandez-vous aussi quelles pensées doivent agiter, au moment où il dit la bonne aventure pour gagner un appui, quelles pensées agitent l’esprit d’un jeune général n’ayant d’autre culte que la gloire.

Dans un coin de ce tableau, voyez un groupe de jeunes femmes, considérant la scène. Elles rient des prophéties improvisées par Bonaparte, et de sa piteuse attitude. Remarquez cette brune, à la beauté langoureuse, pleine d’abandon et de nonchalance : c’est la veuve Beauharnais… Dans cinq mois, elle sera la femme de l’augure actuel ; dans trois ans, elle sera quasi souveraine de la France, et, quelque temps après, le Pape viendra, à Paris, la couronner impératrice des Français !

Voilà ce que Bonaparte, malgré toute sa pénétration, ne pouvait lire dans la main de Mme Tallien, et ce qui aurait encore bien plus amusé son auditoire, s’il l’avait pu prédire.

XVI

Pendant ce temps, une insurrection couvait dans Paris.

La Convention avait promulgué les articles additionnels à la Constitution de l’an III, par lesquels les deux conseils, les Cinq-Cents et les Anciens, devaient se recruter pour deux tiers dans son sein ; un seul tiers était réservé à l’élection du peuple. Cette restriction fut le prétexte des agitateurs soutenus par les royalistes. Les sections réunies menaçaient de marcher sur la Convention, et de la dissoudre.

Le 12 vendémiaire, le général Menou, commandant en chef de l’armée de Paris, ne réussit pas à disperser l’émeute. Au contraire, il parlementa avec elle, et, après une sorte de capitulation, l’armée se retira pendant que les sections conservaient leurs positions.

A cette nouvelle, la Convention se sent perdue, se croyant trahie par la troupe. Menou est mis en état d’arrestation ; les généraux Desperrières, Debor et Duhoux sont destitués. Cependant, le temps presse ; un nouveau général est nécessaire, il en faut un dans la nuit même : la cause est devenue tellement personnelle pour les conventionnels, qu’ils ne veulent plus abandonner le commandement à un étranger ; c’est un représentant qu’on désire en charger, et tous les yeux se sont tournés vers le général du 9 thermidor. Le représentant Barras est donc investi du commandement supérieur.

Barras, dont les goûts antimilitaires, dont la vie molle et voluptueuse était peu en harmonie avec les devoirs dont il était chargé, se trouva fort embarrassé devant l’état d’extrême confusion de l’armée, et fit part de ses doléances à Carnot, qui lui conseilla de s’adjoindre un général. — « Mais lequel ? » dit Barras. Carnot mit en avant les noms de Brune, de Verdières et de Bonaparte. Quelques représentants proposèrent aussi d’autres généraux. « Non, répondit Barras, ce ne sont point des généraux de plaine qu’il faut ici, c’est un général d’artillerie. » Là-dessus, Fréron, l’amoureux passionné de Pauline, insista sur le choix de Bonaparte, alla sur-le-champ le chercher et le conduisit près de Barras. Celui-ci, apercevant Bonaparte, le prend à part aussitôt et lui propose le commandement en second de l’armée de la Convention. Ne recevant pas de réponse immédiate de son interlocuteur : « Je vous donne trois minutes pour réfléchir », dit Barras. Et tous deux demeurèrent debout dans un immobile silence.

Trois minutes ! et le sort de Napoléon, de la France et de l’Europe allait être décidé.

En ces trois minutes, rentrant en lui-même, Bonaparte se demande où est le devoir ? Il pouvait douter, car renverser la Convention, dont le nom signifiait terreur et carnage, chasser les incapables envieux dont il avait tant souffert, c’était le programme des sections qui n’était pas pour lui déplaire. Il allait décliner le commandement quand, envisageant toutes les conséquences de la situation, il voit en son esprit apparaître soudain, déjà prêts à l’attaque, les Autrichiens avec cinquante mille hommes aux portes de Strasbourg, et les Anglais avec quarante vaisseaux devant Brest.

Alors, il n’hésite plus, son parti est pris, et il conçoit le principe qui est resté la base même de notre patriotisme à tous : quand le territoire est menacé, le premier devoir de tout citoyen est de se rallier à ceux qui détiennent le gouvernement.

Le sentiment patriotique qui amène, en cet instant, le général à servir ceux qu’il déteste est le même qui, en 1815, poussera l’Empereur, vaincu à Waterloo, ayant abdiqué, à s’humilier devant les traîtres du gouvernement provisoire pour obtenir la faveur de commander une dernière fois, parce qu’il sent qu’une chance subsiste de battre les envahisseurs, dont les plans d’investissement de Paris présentent, à ses yeux, une lacune considérable.

Fort de sa décision : « J’accepte, dit Napoléon à Barras, mais je vous préviens que l’épée hors du fourreau, je ne la remettrai qu’après avoir rétabli l’ordre. »

L’homme tout entier s’est révélé, le patriote aussi bien que le guerrier qui n’entendra jamais être gêné dans ses actes par les politiciens.

Cette scène se passait le 13 vendémiaire, à une heure du matin. Le soir même, Barras put se présenter à l’Assemblée et annoncer la victoire des troupes de la Convention.

Le lendemain, 14 vendémiaire, Napoléon est promu au grade de général de division, et le 18 son nom est enfin prononcé à la Convention, en séance publique. « N’oubliez pas, dit Fréron, que le général d’artillerie Buonaparte, nommé dans la nuit du 12 au 13, n’a eu que la matinée du 13 pour faire les dispositions savantes dont vous avez vu les effets. » Après Fréron, Barras vient appeler l’attention de ses collègues sur les services de son lieutenant, et fit rendre le décret qui confirmait celui-ci dans l’emploi de commandant en second de l’armée de l’intérieur.

De la tribune le nom du général Bonaparte passe dans les journaux, et sort, dès ce moment, de l’obscurité qui l’avait enveloppé.

Le 26 octobre suivant, il est nommé définitivement général en chef de l’armée de l’intérieur et s’installe au quartier général de la rue des Capucines. Il a le général Duvigneau pour chef d’état-major ; ses aides de camp sont Junot, Lemarois, auxquels sont adjoints, quelques jours plus tard, Marmont et Louis. Comme son oncle Fesch, à qui il réserve l’emploi de secrétaire, n’est pas encore arrivé, il se sert du secrétaire des représentants chargés de la direction des forces armées. Le même secrétaire, Fain, transporté à Saint-Cloud avec la minorité du Directoire, écrira les premiers ordres de Bonaparte Premier Consul, et, par suite d’une fatalité singulière, après un intervalle de quatorze ans, Fain se trouvera encore à Fontainebleau près de l’Empereur pour copier ses derniers ordres et son abdication !

XVII

Une fois installé au quartier général, Napoléon était devenu un personnage important. La pauvreté des jours précédents avait fait place à un état de maison luxueux. Plus de bottes crottées, il ne sortait qu’en superbe équipage.

Cette fortune inespérée, cette fortune instantanée, pour ainsi dire, qui d’un jeune homme de vingt-six ans, tout à l’heure général révoqué, fait maintenant l’un des premiers personnages de la France, a-t-elle du moins influé sur son caractère ou sur ses affections ? Lisez ses lettres, écoutez les récits des contemporains : son premier soin est d’intercéder pour Menou, son prédécesseur, qu’il fait acquitter. Il procède au désarmement des sections, et tout ce qui est rigueur dans ses ordres cesse de l’être dans l’exécution, dit le baron Fain, confirmé par de Ségur.

Dès le 14 au soir, il accourt chez M. Permon, dont la maladie s’était encore aggravée, et, dit la duchesse d’Abrantès, « il fut admirablement bien pour ma mère dans ces moments de douleur ».

Et avec sa famille, quelle expansion ! quelle joie à faire partager ! quelle sollicitude fraternelle et amicale ! Voyez d’abord la modestie avec laquelle il annonce les événements.

Dans la nuit du 13 au 14 vendémiaire (5 au 6 octobre), il écrit à Joseph :

« Enfin, tout est terminé, mon premier mouvement est de penser à te donner de mes nouvelles. La Convention a ordonné de désarmer la section Lepelletier, elle a repoussé les troupes… La Convention a nommé Barras pour commander la force armée ; les comités m’ont nommé pour la commander en second. Nous avons disposé nos troupes, les ennemis sont venus nous attaquer aux Tuileries… Nous avons désarmé les sections, et tout est calme. Comme à mon ordinaire, je ne suis nullement blessé.

« P.-S. — Le bonheur est pour moi ; ma cour à Eugénie et à Julie. »

Le 16 octobre : « Tu auras appris par les feuilles publiques tout ce que me concerne ; j’ai été nommé, par décret, général en second de l’armée de l’intérieur ; Barras a été nommé commandant en chef ; nous avons vaincu, et tout est oublié.

« Adieu, mon ami, je n’oublierai rien de ce qui peut t’être utile et contribuer au bonheur de ta vie. »

Le 18 octobre : « Je reçois ta lettre du 10 vendémiaire ; je vais envoyer consulter pour ton affaire et les intérêts de ta femme. Je suis général de division dans l’arme de l’artillerie, commandant en second de l’armée de l’intérieur ; Barras commande en chef.

« Je suis excessivement occupé ; Fréron, qui est à Marseille, aidera Lucien. Louis est à Châlons. Le mari de Mme Permon est mort.

« Un citoyen Billon, que l’on m’assure être de ta connaissance, demande Paulette ; ce citoyen n’a pas de fortune ; j’ai écrit à maman qu’il ne fallait pas y penser ; je prendrai aujourd’hui des renseignements plus amples. »

Le 1er novembre : « Lucien est commissaire des guerres à l’armée du Rhin. Louis est avec moi ; il t’écrit, je pense.

« Adieu, mon bon ami ; embrasse ta femme et Désirée de ma part. »

Le 9 novembre : « La famille ne manque de rien ; je lui ai fait passer argent, assignats, etc… »

Le 17 novembre : « Il sera peut-être possible que je fasse venir la famille. Donne-moi de tes nouvelles plus en détail, de ta femme et d’Eugénie.

« Je ne sens de privation que de te sentir loin d’ici et d’être privé de ta société. Si ta femme n’était pas grosse, je t’engagerais promptement à venir à Paris y faire un tour. »

Le 31 décembre : « Tu ne dois avoir aucune inquiétude pour la famille, elle est abondamment pourvue de tout. Jérôme est arrivé hier avec un général (Augereau), je vais le placer dans un collège où il sera bien.

« Tu ne tarderas pas à avoir un consulat ; tu as tort d’avoir aucune inquiétude. Si tu t’ennuies à Gênes, je ne vois pas d’inconvénient à ce que tu viennes à Paris ; j’ai ici logement, table et voiture à ta disposition. Si tu ne veux pas être consul, viens ici ; tu choisiras la place qui pourra te convenir… »

Le 11 janvier 1796 : « La multiplicité de mes affaires et l’importance des choses qui me tient occupé ne me permettent pas de t’écrire souvent. Je suis ici heureux et content. J’ai envoyé à la famille cinquante à soixante mille francs, argent, assignats, chiffons ; n’aie donc aucune inquiétude. Je suis toujours très content de Louis ; il est mon aide de camp capitaine. Marmont et Junot sont mes deux aides de camp chefs de bataillon. Jérôme est au collège où il apprend le latin, les mathématiques, le dessin, la musique, etc.

« Je ne vois aucun inconvénient au mariage de Paulette, s’il est riche. »

Le 7 février : « Tu seras immanquablement consul à la première place qui te conviendra ; en attendant, reste à Gênes, prends une maison particulière et vis chez toi.

« Lucien part après-demain pour l’armée du Nord ; il y est commissaire des guerres ; Ramolino est ici directeur des vivres ; Ornano est lieutenant de la légion de police. La famille ne manque de rien, je lui ai envoyé tout ce qui est nécessaire. Fesch sera ici dans une bonne position. Rien ne peut égaler l’envie que j’ai de tout ce qui peut te rendre heureux. »

On vient de le voir, malgré l’immense transformation matérielle qui s’est faite, du jour au lendemain, dans sa situation, aucune griserie n’a atteint son moral. Tel il était hier, tel nous le trouvons aujourd’hui.

XVIII

Cependant, sa nouvelle position lui impose des devoirs mondains ; tout empanaché de son nouveau grade et du prestige de la victoire du 13 vendémiaire, il fait une entrée triomphale dans les salons où naguère, humble et petit, remarquable seulement par son air besogneux, il venait s’efforcer de plaire aux commensaux et commensales de ses protecteurs.

La représentation officielle l’obligeait, en raison des fonctions dont il était investi, à paraître souvent chez les membres du gouvernement. Parfois, il dînait chez La Réveillère-Lépeaux, et « le citoyen directeur et sa dame, rapporte Besnard, ne parlaient qu’avec l’enthousiasme le plus vif de leur petit général, car c’est ainsi qu’ils le désignaient ».

Plus souvent, il allait le soir chez Barras dont le salon était des plus brillants et des plus fréquentés.

Napoléon s’éloignait des tables où l’on jouait des sommes considérables. Il se tenait près du cercle des dames, dont Mme Tallien était la reine, par sa beauté et par l’influence qu’elle tenait de sa liaison peu dissimulée avec Barras.

C’est auprès de Mme Tallien que Bonaparte retrouva Joséphine de Beauharnais et « qu’il en devint amoureux, dans toute l’étendue du mot, dans toute la force de sa plus grande acception », dit Marmont, témoin oculaire, qui ajoute : « C’était, selon l’apparence, sa première passion, et il la ressentit avec toute l’énergie de son caractère. Il avait vingt-sept ans, elle plus de trente-deux. Quoiqu’elle eût perdu toute sa fraîcheur, elle avait trouvé le moyen de lui plaire. »

Joséphine n’était pas aussi défraîchie que le dit le sévère Marmont. Sans avoir la beauté prime-sautière de Mme Tallien, il était très facile à Mme de Beauharnais d’éveiller des sentiments amoureux surtout dans le cœur d’un jeune homme qui, jusque-là, n’avait pas aimé.

Joséphine était d’une taille moyenne parfaitement proportionnée. Tous ses mouvements avaient une souplesse nonchalante s’accentuant avec naturel en des poses négligées qui donnaient à toute sa personne une sorte d’exotique langueur. Son teint mat, où transparaissait l’éclat des minces feuilles d’ivoire, prenait une douce animation sous les reflets veloutés de grands yeux bleu foncé, aux longs cils légèrement relevés. Les cheveux, d’un châtain douteux, d’une sorte de nuance fulgurante, s’échappaient en spirales pressées d’un réseau fermé par une plaque d’or, et leurs boucles folles venaient encore ajouter au charme indéfinissable d’une physionomie dont la mobilité était excessive, mais toujours attrayante.

Sa toilette contribuait à compléter l’aspect vaporeux de toute sa personne ; sa robe était de mousseline de l’Inde, et son ampleur exagérée traçait autour de son corps des sillons nuageux. Le corsage drapé à gros plis sur la poitrine était arrêté sur les épaules par deux têtes de lion émaillées de noir. Les manches étaient courtes, froncées, sur des bras nus fort beaux, ornés au poignet de deux petites agrafes en or.

Fidèles à leur programme qui consiste à trouver des mobiles inavouables à tous les actes comme à tous les sentiments de Napoléon, ses détracteurs n’ont pas manqué de dire que l’amour de Bonaparte pour Joséphine avait un but unique : obtenir le commandement en chef de l’armée d’Italie.

Il est permis de juger la chose infiniment plus simple, et de penser qu’à cette époque, par un phénomène assez fréquent chez les jeunes gens, Napoléon avait en quelque sorte la monomanie du mariage.

Se marier était chez lui, depuis 1794, une idée fixe dont le premier indice apparut dans cette exclamation à Bourrienne : « Est-il heureux, ce coquin de Joseph ! » bientôt suivie de son insistance à vouloir épouser Désirée Clary. Quels avantages chimériques pouvait-il donc retirer d’un mariage avec la fille d’un marchand de savon ? Objectera-t-on qu’au moment où il désirait cette union, sa position n’était pas brillante ? Nous en conviendrons volontiers, tout en faisant remarquer qu’il était déjà au Comité de Salut public, foyer de toutes les intrigues. Mais quelles pouvaient bien être ses visées ambitieuses lorsque, général en chef de l’armée de Paris, il demandait, par exemple, la main de Mme Permon, restée veuve avec deux enfants ?

Refusé par Mlle Clary, éconduit par Mme Permon, il épouse la première femme engageante qui daigne l’agréer. Au surplus, que de chances n’avait-il pas d’être écouté de Mme de Beauharnais, qui, malgré son veuvage et ses deux enfants, s’adonnait tout entière aux frivolités de l’existence la plus mondaine, et, tentée par tous les plaisirs, n’hésitait pas à compromettre sa dignité dans une intimité publique avec Mme Tallien, et par la fréquentation des salons de Barras, où l’on coudoyait tout le monde dans la mêlée de tous les mondes !

A la vérité, une femme bien élevée, se complaisant en ce genre de vie, avait besoin, pour assurer sa contenance, de s’appuyer au bras d’un homme d’avenir. Il est évident que son choix, à elle, était des mieux combinés en se portant sur le hardi soldat qu’un éclatant succès venait de faire le premier général et le sauveur de la République.

A tous événements, ne voulait-elle pas être désormais à l’abri de cette situation de femme isolée dans des temps troublés, situation où elle s’était vue dans la nécessité d’écrire, en 1794, à un membre obscur du Comité de sûreté générale : « Mon ménage est un ménage républicain ; avant la Révolution, mes enfants n’étaient pas distingués des sans-culottes, et j’espère qu’ils seront dignes de la République. Je t’écris avec franchise en sans-culotte montagnarde… »

Aussi, ayant jeté les yeux sur Bonaparte, Joséphine ne voulut pas perdre de temps. Lisez plutôt ce billet du 28 octobre 1795, qu’elle adresse à Bonaparte :

« Vous ne venez plus voir une amie qui vous aime ; vous l’avez tout à fait délaissée ; vous avez bien tort, car elle vous est tendrement attachée.

« Venez demain, septidi, déjeuner avec moi ; j’ai besoin de vous voir et de causer avec vous sur vos intérêts.

« Bonsoir, mon ami ; je vous embrasse.

« Veuve Beauharnais.

« Ce 6 brumaire. »

De ces quelques lignes, il résulte assez clairement que Napoléon n’importunait guère Joséphine de ses visites dans le but d’obtenir sa protection, et qu’au contraire c’était Mme de Beauharnais qui, en parlant des intérêts de Bonaparte, cherchait à l’attirer chez elle.

La lettre précédente, les rencontres antérieures de Bonaparte avec Joséphine infirment péremptoirement la légende poétique des premières relations de Napoléon avec la veuve Beauharnais, relations qu’on a voulu dater d’une scène dramatique où Eugène, tout éploré, serait venu réclamer le sabre de son père, lors du désarmement des sections, après vendémiaire. A cet égard, une preuve de plus nous est donnée par un ami de Joséphine, J.-C. Bailleul, qui dit : « Je n’ai point entendu parler de cette anecdote dans le temps, et le mariage était fait quand on en apprit la nouvelle… »

XIX

Joséphine était-elle la maîtresse de Barras ? Quelques-uns de nos contemporains l’assurent. Leur science, à cet égard, est aussi rétrospective que catégorique. Cependant, Joséphine ne figurait chez Barras qu’à titre d’amie de Mme Tallien. Celle-ci se serait-elle complu à ne pas garder pour elle seule les bonnes grâces du directeur omnipotent ? Même n’aurait-elle pas fait un éclat pour essayer de mettre fin à une indigne trahison ? La présomption contraire semble avoir au moins autant de valeur que des affirmations apportées sans témoignages sérieux, mais dont le but évident est de trouver une origine scandaleuse à l’élévation de Napoléon.

Que Joséphine, avant d’épouser Bonaparte, ait tenu à s’assurer près de Barras, soit par elle-même, soit par l’entremise de Mme Tallien, que son futur époux obtiendrait les faveurs du Directoire ; qu’elle ait même indiqué comme convenant à son fiancé le commandement de l’armée d’Italie, quoi de surprenant ? quoi de plus naturel de la part d’une femme sur le point de contracter un mariage de raison où elle voyait sa convenance personnelle, à l’exclusion de toute impulsion de son cœur ?

Car il faut bien le dire, c’est sans le moindre sentiment d’amour que Joséphine a épousé Napoléon, ainsi qu’elle le confesse elle-même dans cette lettre à l’une de ses amies : « Vous avez vu chez moi le général Bonaparte. Eh bien ! c’est lui qui veut servir de père aux orphelins d’Alexandre de Beauharnais, d’époux à sa veuve ! L’aimez-vous ? allez-vous me demander. Mais… non. — Vous avez donc pour lui de l’éloignement ? — Non, mais je me trouve dans un état de tiédeur qui me déplaît, et que les dévots trouvent plus fâcheux que tout, en fait de religion. »

Ah ! si l’un des futurs époux intrigue avec ardeur pour le commandement en Italie, ce n’est pas Napoléon, ce n’est pas même à son instigation que se font les démarches ; lisez la suite de la lettre de Joséphine : « Barras assure que si j’épouse le général, il lui fera obtenir le commandement en chef de l’armée d’Italie. Hier, Bonaparte, en me parlant de cette faveur qui fait déjà murmurer ses frères d’armes, quoiqu’elle ne soit pas accordée : « Croient-ils, me disait-il, que j’aie besoin de protection pour parvenir ? Ils seront tous trop heureux que je veuille leur accorder la mienne. Mon épée est à mon côté, et avec elle j’irai loin. »

Cette superbe assurance inquiète Joséphine ; elle flotte entre sa « tiédeur » pour Bonaparte et l’avenir brillant qu’elle peut rêver ; son indécision se traduit ainsi à la fin de sa lettre : « Je ne sais, mais quelquefois cette assurance ridicule me gagne au point de me faire croire possible tout ce que cet homme singulier me mettrait dans la tête de faire ; et avec son imagination, qui peut calculer ce qu’il entreprendrait ? »

Certes, le regard séduisant de la belle créole eût été plus que suffisant pour subjuguer le cœur du jeune général ; il est néanmoins permis de supposer que l’amie de Mme Tallien était experte en l’art de la coquetterie, et qu’elle laissait voir à son fiancé autre chose que la froideur raisonnée, si naturellement exprimée à son amie. On en peut juger par ces lignes de Napoléon écrites au cours des fiançailles : « Je me réveille plein de toi. Ton portrait et l’enivrante soirée d’hier n’ont point laissé de repos à mes sens : douce et incomparable Joséphine, quel effet bizarre faites-vous sur mon cœur ! vous fâchez-vous, vous vois-je triste, êtes-vous inquiète, mon âme est brisée de douleur, et il n’est point de repos pour votre ami ; mais en est-il donc davantage pour moi lorsque, me livrant au sentiment profond qui me maîtrise, je puise sur vos lèvres, sur votre cœur une flamme qui me brûle ? Ah ! c’est cette nuit que je me suis bien aperçu que votre portrait n’est pas vous. Tu pars à midi, je te verrai dans trois heures. En attendant, mio dolce amor, un million de baisers, mais ne m’en donne pas, car ils brûlent mon sang. »

La soirée qui a précédé cette lettre n’a pas dû se passer auprès d’un bloc de marbre ! Et si Joséphine dissimulait à Napoléon ses sentiments réels, c’est qu’elle voyait un intérêt très positif à l’épouser, tandis que Bonaparte, lui, était vraiment épris. Cet amour si violent, si impétueux, il le conservera longtemps. Nous retrouverons la même fougue, la même exaltation chez le général au faîte de la gloire et de la renommée. Donc, aucun calcul de son côté, mais la passion dans toute son intensité, dans toute sa sincérité. Il lui faudra des années pour apercevoir qu’il n’a été qu’un moyen dans la pensée de Joséphine, et non l’unique but ; et le jour où celle-ci, voyant le monde entier aux pieds de son époux, l’aimera comme il aurait voulu toujours être aimé, le charme aura été depuis longtemps rompu par des orages domestiques qui auraient emporté l’amour de plus d’un mari.

Selon toute apparence, ce fut après le déjeuner du septidi 7 brumaire, auquel il avait été convié par la lettre de Joséphine, soit en novembre 1795, que Napoléon commença à faire sa cour à Mme de Beauharnais. Joséphine demeurait alors rue de l’Université, presque en face de la rue de Poitiers, avec sa tante Fanny de Beauharnais, celle dont le poète Lebrun a dit :