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Napoléon intime

Chapter 42: XV
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About This Book

A documentary portrait assembled from letters, memoirs, and contemporary testimonies that reconstructs the private life and character of Napoleon. The author compiles abundant documents and citations to rebut hostile interpretations, emphasizing simplicity, domestic habits, personal affections, moral sensibilities, and everyday routines alongside public responsibilities. The book organizes anecdotes, official records, and witnesses' recollections to balance military and political achievements with intimate behavior, showing how exceptional talent coexisted with ordinary human frailties. The result is an evidence-driven, descriptive account aimed at humanizing and reassessing a controversial historical figure.

IX

Plus on avance dans cette étude, plus on doit reconnaître que, chez Napoléon, l’homme privé ne pourrait se juger d’après l’homme public. Il est bien évident que le style des lettres citées plus haut n’a aucun rapport avec le style de l’Empereur dans les documents officiels.

Ses proclamations, ses bulletins de victoire sont restés des modèles de fougue militaire et d’entrain communicatif, dont on pourrait s’attendre à trouver le reflet dans sa correspondance personnelle. Il n’en est rien. Quand il parle à l’Impératrice des faits de guerre, quand il fait mention de ses succès les plus considérables, on croirait entendre un bon négociant faisant part à sa femme d’une belle opération réalisée en voyage ; ce sont pour lui des affaires qui vont plus ou moins bien. Il dira, par exemple, après la prise d’Augsbourg : « Des succès assez notables ont commencé la campagne. » Après l’entrée des Français à Munich : « L’ennemi est battu, a perdu la tête, et tout m’annonce la plus heureuse campagne, la plus courte et la plus brillante qui ait été faite… » Après la victoire d’Elchingen et la reddition d’Ulm : « J’ai rempli mon dessein ; j’ai détruit l’armée autrichienne par de simples marches. J’ai fait 60 000 prisonniers, pris 120 pièces de canon, plus de 90 drapeaux et plus de 30 généraux. Je vais me porter sur les Russes, ils sont perdus. Je suis content de mon armée… Adieu, ma Joséphine ; mille choses aimables partout… » A trois journées de marche de Vienne, après une série de combats amenant toujours un nouveau succès, Napoléon écrit : « … Mes affaires vont d’une manière satisfaisante ; mes ennemis doivent avoir plus de soucis que moi… Adieu, ma Joséphine, je vais me coucher. »

Un peu d’expansion, un peu d’orgueil se comprendraient le jour où, pour la première fois, il entre en conquérant dans une grande capitale ; eh bien ! cet événement si important n’inspire à Napoléon que ces simples mots : « Je suis à Vienne depuis deux jours, ma bonne amie, un peu fatigué ; je n’ai pas encore vu la ville de jour ; je l’ai parcourue la nuit. Demain, je reçois les notables et les corps. » Voici comment il fait part de la bataille d’Austerlitz : « J’ai battu l’armée russe et autrichienne commandée par les deux empereurs. Je me suis un peu fatigué, j’ai bivouaqué huit jours en plein air par des nuits assez fraîches. Je couche ce soir dans le château du prince de Kaunitz, où je vais dormir deux ou trois heures… » Deux jours après, l’empereur d’Autriche sollicite la paix ; Napoléon dit : « … J’ai vu hier à mon bivouac l’empereur d’Allemagne ; nous causâmes deux heures ; nous sommes convenus de faire vite la paix. » Si vous cherchez des commentaires emphatiques sur cette visite mémorable et son heureux résultat, vous trouverez ceci : « Le temps n’est pas encore très mauvais… Il court un petit mal d’yeux qui dure deux jours ; je n’en ai pas encore été atteint… »

La veille de la bataille d’Iéna, au milieu des innombrables préoccupations qui l’assaillent, à deux heures du matin, l’Empereur mande à Joséphine : « Je suis aujourd’hui à Géra, ma bonne amie ; mes affaires vont fort bien, et tout comme je pouvais l’espérer. La Reine est à Erfurt avec le Roi. Si elle veut voir une bataille, elle aura ce cruel plaisir. Je me porte à merveille… »

« Mon amie, j’ai fait de belles manœuvres contre les Prussiens. » Telle est la façon modeste dont Napoléon commence sa lettre au lendemain d’Iéna ; il continue ainsi : « J’ai remporté hier une grande victoire. Ils étaient 150 000 hommes : j’ai fait 20 000 prisonniers, pris 100 pièces de canon et des drapeaux. J’étais en présence et près du roi de Prusse ; j’ai manqué de le prendre, ainsi que la Reine. Je bivouaque depuis deux jours. Je me porte à merveille… » A Potsdam, s’il a pu éprouver un sentiment de légitime orgueil en entrant dans la demeure du grand Frédéric, vous n’en verrez pas trace : « Je suis à Potsdam, écrit-il, ma bonne amie, depuis hier ; j’y resterai aujourd’hui. Je continue à être satisfait des affaires. Ma santé est bonne, le temps est beau. Je trouve Sans-Souci très agréable… » De son entrée triomphale à Berlin, pas un mot, sa première lettre datée de cette ville porte ceci : « … Le temps est ici superbe ; il n’a pas encore tombé, de toute la campagne, une seule goutte d’eau. Je me porte fort bien, et tout va au mieux… »

Nous en passons. Et la prise de Stettin, et celle de Magdebourg, et celle de Lubeck et l’entrée à Varsovie, toujours annoncées avec la même simplicité. Le lendemain de la bataille d’Eylau, Napoléon écrit : « Mon amie, il y a eu hier une grande bataille ; la victoire m’est restée, mais j’ai perdu bien du monde. La perte de l’ennemi, qui est plus considérable encore, ne me console pas. Enfin, je t’écris ces deux lignes moi-même, quoique je sois bien fatigué, pour te dire que je suis bien portant et que je t’aime. » Voici le compte rendu de la bataille de Friedland : « Mon amie, je ne t’écris qu’un mot, car je suis bien fatigué. Voilà bien des jours que je bivouaque. Mes enfants ont dignement célébré l’anniversaire de la bataille de Marengo (Marengo, 14 juin 1800 ; Friedland, 14 juin 1807). »

En Espagne, au moment d’aller combattre les Anglais, il écrit : « Je pars à l’instant pour voir manœuvrer les Anglais, qui paraissent avoir reçu leur renfort et vouloir faire les crânes… » Enfin, la dernière victoire dont il ait eu à rendre compte avant le divorce, est celle de Wagram ; il s’exprime ainsi : « Je t’expédie un page pour te donner la bonne nouvelle de la victoire d’Ebersdorf, que j’ai remportée le 5, et de celle de Wagram, que j’ai remportée le 6. L’armée ennemie fuit en désordre, et tout marche selon mes vœux… Je suis brûlé par le soleil… Adieu, mon amie ; je t’embrasse. Bien des choses à Hortense. »

X

D’après la lecture des lettres précédentes, il est facile de s’imaginer ce que pouvait être le foyer conjugal de celui qui les a écrites. Napoléon fut un mari paisible, recherchant avant tout la tranquillité dans son intérieur. Il a dit lui-même à Rœderer : « … Si je ne trouvais pas un peu de douceurs dans ma vie domestique, je serais aussi trop malheureux ! » « Une fois apaisées les querelles des premières années, c’était en tout, nous dit Thibaudeau, un très bon ménage. » « L’Empereur, dit Mlle Avrillon, était en effet un des meilleurs maris que j’aie jamais connus ; lorsque l’Impératrice était incommodée, il passait auprès d’elle tout le temps qu’il lui était possible de dérober aux affaires. » « … Plein d’attention, dit Constant, d’égards, d’abandon pour Joséphine, l’Empereur se plaisait à l’embrasser au cou, à la figure, en lui donnant des tapes et l’appelant ma grosse bête… »

Les mêmes témoins oculaires, valet et femme de chambre, ceux devant qui l’on ne se cache pas, ceux pour qui la vie intime n’a pas de secret, vont nous compléter le tableau de ce ménage impérial, où toutes les habitudes bourgeoises sont enracinées.

« L’Empereur, dit Mlle Avrillon, avait continué, comme lorsqu’il était Premier Consul, de partager pendant la nuit l’appartement de l’impératrice ; à dater du sacre, il resta à coucher dans le sien. Il y avait un escalier dérobé par lequel l’Empereur descendait de son appartement dans la chambre de l’Impératrice ; comme il était très matinal, il y venait souvent avant que sa femme fût levée. »

On sait que, n’ayant pas d’enfants, « il servait de père aux enfants de sa femme », et, ajoute Thibaudeau, « il en avait toute la tendresse ». L’Empereur aimait à parler de ses vertus familiales, soit qu’il y mît une certaine ostentation, soit qu’il se plût à propager son exemple. « Dans mon intérieur, disait-il à Rœderer, je suis l’homme de cœur, je joue avec les enfants, je cause avec ma femme, je leur fais des lectures, je leur lis des romans. »

Joséphine adorait ses deux enfants, Eugène et Hortense de Beauharnais. Napoléon, fidèle à sa promesse, leur porta une affection qui ne se démentit jamais ; ils purent toujours considérer le palais impérial comme leur maison paternelle.

Les enfants d’Hortense n’étaient pas moins choyés par l’Empereur que par leur grand’mère. C’est dans le laisser-aller de ce milieu intime que Napoléon va se montrer à nous dans toute la bonhomie de sa nature.

« Oncle Bibiche ! oncle Bibiche ! » Tels étaient les cris poussés dans le parc de Saint-Cloud, par un enfant de cinq ans à peine, courant essoufflé après un homme que l’on apercevait au loin, suivi par une bande de gazelles auxquelles il s’amusait à distribuer des pincées de tabac, disputées avec avidité. L’enfant était le fils aîné d’Hortense, et le distributeur de tabac, c’était Napoléon, qui devait ce nom d’« oncle Bibiche » au plaisir qu’il prenait à mettre le bambin à cheval sur une gazelle et à le promener ainsi, à la grande joie de l’enfant soutenu par son oncle.

L’Empereur, qui aimait tous les enfants, s’était passionné pour celui-là ; il le mettait souvent sur ses genoux pendant le déjeuner, et s’amusait à lui faire manger des lentilles une à une. Les privautés que l’Empereur passait à son cher petit Napoléon ont fait le sujet d’un tableau célèbre de Gérard, où le souverain est représenté suivi de son neveu, portant en bandoulière l’épée impériale, qui traîne à terre, et coiffé du petit chapeau légendaire.

Le bambin était, paraît-il, fort aimable, et, en outre, plein d’admiration pour son oncle ; quand il passait dans le jardin des Tuileries devant des grenadiers, il leur criait : « Vive Nonon, le soldat ! » « C’était, dit Mlle Avrillon, une vraie fête pour l’Empereur, quand la reine Hortense venait voir sa mère accompagnée de ses deux enfants. Napoléon les prenait dans ses bras, les caressait, les taquinait souvent et riait aux éclats, comme s’il eût été de leur âge, quand, selon son habitude, il leur avait barbouillé la figure avec de la crème ou des confitures. »

Un bon sentiment quelconque ne saurait échapper à la malveillance. Quoi ! l’Empereur pouvait avoir ressenti une pure affection pour la fille de sa femme et pour des petits enfants qui, en fait, étaient ses neveux directs, étant les fils de Louis Bonaparte. Ce n’est pas possible, s’écrient les détracteurs, et, dans leur persistance à tout dénigrer, ils expliquent ce sentiment si naturel par la plus monstrueuse hypothèse qui se puisse imaginer : « Napoléon était l’amant de la fille de sa femme, il était l’amant de la femme de son frère Louis ! »

C’est une infamie gratuite, facile à inventer, non moins facile à énoncer quand on se décharge du souci d’en apporter la preuve.

L’homme de toutes les félonies, Fouché, lui, a pris plaisir, sans ambages, à colporter cette odieuse affirmation, en assurant, suprême ignominie, que Joséphine avait poussé sa fille dans les bras de son mari.

Il a fallu, nonobstant, défendre la mémoire de l’Empereur de cette abominable accusation. Ses ennemis eux-mêmes, Bourrienne en tête, sont venus fournir un formel démenti : « … On a menti par la gorge, dit-il, quand on a prétendu que Bonaparte avait eu pour Hortense d’autres sentiments que ceux d’un beau-père pour sa fille. » Mme de Rémusat elle-même, parlant d’Hortense, a dit : « La manière dont l’Empereur parlait d’elle dément bien formellement les accusations dont elle a été l’objet. »

Les témoins les plus intimes de la vie domestique de Napoléon, Mlle Avrillon, la générale Durand, Constant, ne sont pas moins affirmatifs dans le même sens.

A défaut de ces irrécusables témoignages, comment oser admettre que cet homme si pénétré jusque-là du devoir familial, jaloux également de la gloire et de la respectabilité du nom des Bonaparte, fût tout à coup assez dénué de pudeur morale pour marier sa maîtresse, fille de sa femme, à celui de ses frères qu’il aimait le mieux, à celui dont il avait été le père en quelque sorte, en l’élevant sur sa maigre solde d’officier ?

Enfin, pour quelle raison l’Empereur n’aurait-il pas porté à Hortense une tendresse égale à celle qu’il n’a cessé de témoigner à l’autre enfant de Joséphine, Eugène de Beauharnais ?

En réalité, il y avait, à côté d’un sentiment d’affection véritable, cette volonté constante chez Napoléon de remplir ses obligations et de tenir l’engagement qu’il avait pris d’entourer les enfants de sa femme d’une paternelle protection.

XI

Napoléon fut, en tous points, le meilleur des pères pour Eugène. Écoutez ses recommandations particulières au jeune homme pendant la campagne d’Égypte : « Marchez toujours avec l’infanterie ; ne vous fiez point aux Arabes et couchez sous la tente. Écrivez-moi par toutes les occasions. Je vous aime. » « Ayez soin de ne pas coucher à l’air et les yeux découverts. Je vous embrasse… » De son côté, Eugène savait reconnaître les bontés de Napoléon à son égard, en se montrant prévenant et dévoué : « … S’il se tire un coup de canon, disait le Premier Consul, c’est Eugène qui va voir ce que c’est… Si j’ai un fossé à passer, c’est lui qui me donne la main. » Volontiers il le citait « comme un modèle à présenter à tous les jeunes gens de son âge… »

Quand le bien du service paraissait l’exiger, l’Empereur sermonnait Eugène en termes parfois fort vifs, tels que : « … Je ne puis trop vous témoigner mon mécontentement… » Mais toujours après ces reproches vous trouverez une phrase destinée à les adoucir, comme, par exemple, celle-ci : « … Ne croyez pas que ceci m’empêche de rendre justice à la bonté de votre cœur… » Tous les petits désagréments, conséquences de sa situation, que le vice-roi d’Italie devait endurer, n’étaient-ils pas compensés quand l’Empereur lui écrivait : « … Rien ne saurait ajouter aux sentiments que je vous porte ; mon cœur ne connaît rien qui lui soit plus cher que vous ; ces sentiments sont inaltérables. Toutes les fois que je vous vois déployer du talent ou que j’apprends du bien de vous, mon cœur en éprouve une satisfaction bien douce. » Ou bien quand il recevait de son père adoptif des cadeaux inestimables : « … Mon fils, je vous envoie pour votre présent de bonne année un sabre que j’ai porté sur les champs de bataille d’Italie. J’espère qu’il vous portera bonheur… » Eugène retrouvait aussi dans le chef inflexible l’ami dévoué qui lui écrivait : « Mon fils, je ne puis accorder mon estime à M. Calmelet ni à votre architecte ; je les ai chassés l’un et l’autre de chez moi. Il est absurde qu’on ait dépensé 1 500 000 francs dans une maison si petite que la vôtre, et ce qu’on y a fait ne vaut pas le quart de cette somme. Ayez donc soin de ne rien faire qu’avec des devis arrêtés. Au reste, ne vous mêlez pas de votre maison ; j’y ai mis embargo. Quand vous viendrez à Paris, vous logerez dans mon palais. »

Lorsqu’il s’agit du mariage d’Eugène avec Auguste, la fille du roi de Bavière, l’Empereur lève toutes les difficultés en adoptant le fiancé. L’avis au Sénat est du 1er février 1805, mais la demande officielle et le mariage furent retardés par suite des occupations de l’Empereur qui tenait à présider la cérémonie nuptiale, laquelle eut lieu le 14 janvier 1806.

Dans sa joie légitime d’avoir réalisé cette union, écoutez Napoléon parlant à la jeune femme de son fils adoptif aussitôt après le mariage : « Les sentiments que je vous ai voués ne feront que s’augmenter tous les jours. Au milieu de toutes mes affaires, il n’y en aura jamais pour moi de plus chères que celles qui pourront assurer le bonheur de mes enfants. Croyez, Auguste, que je vous aime comme un père, et que je compte que vous aurez pour moi toute la tendresse d’une fille. Ménagez-vous dans votre voyage, ainsi que dans le nouveau climat où vous arrivez… Songez que je ne veux pas que vous soyez malade. Je finis, ma fille, en vous donnant ma bénédiction paternelle. »

Tout dans ce jeune ménage l’intéresse, sa sollicitude est poussée même jusqu’à la curiosité la plus indiscrète : « … Mille choses aimables à la princesse, écrit-il à Eugène ; il me tarde d’apprendre qu’elle a bien soutenu la route et qu’elle se trouve bien des premiers combats de l’hyménée. Dites-lui combien je l’aime… »

A tout prix, l’Empereur veut que la femme d’Eugène soit heureuse. Dans ce but, lui, l’homme si sévère sur les questions d’assiduité au travail, va déroger à ses principes : « Mon fils, vous travaillez trop, votre vie est trop monotone. Cela est bon pour vous… Mais vous avez une jeune femme qui est grosse… Que n’allez-vous au théâtre une seule fois par semaine en grande loge ?… On peut faire bien de la besogne en peu de temps. Je mène la vie que vous menez ; mais j’ai une vieille femme qui n’a pas besoin de moi pour s’amuser, et j’ai aussi plus d’affaires… » Quand Eugène est absent, Napoléon s’empresse de consoler la princesse : « … Ma fille, je sens la solitude que vous devez éprouver de vous trouver seule au milieu de la Lombardie ; mais Eugène vous reviendra bientôt, et l’on ne sent bien que l’on aime que lorsqu’on se revoit ou que l’on est absent… J’apprends avec plaisir que tout le monde vous trouve parfaite. Votre affectionné père… » N’est-on pas émerveillé de voir l’Empereur prendre le temps de se livrer à ce verbiage paternel, alors qu’il élaborait la fameuse campagne qui, après Iéna, devait le conduire à Berlin ?

Dans le même moment, ses recommandations à la princesse, qui est enceinte, ne sont pas moins étonnantes : « … Ma fille…, vous avez raison de compter entièrement sur tous mes sentiments. Ménagez-vous dans votre état actuel, et tâchez de ne pas nous donner une fille. Je vous dirai la recette pour cela, mais vous n’y croirez pas : c’est de boire tous les jours un peu de vin pur… » Et quelle hâte il met, après l’accouchement, à prévenir, afin de les calmer, les inquiétudes ou les ennuis que peut concevoir le jeune ménage : « … Auguste est-elle fâchée de n’avoir pas eu un garçon ? Dites-lui que, lorsqu’on commence par une fille, l’on a au moins douze enfants. »

L’intérêt de Napoléon pour les jeunes époux est constant, dans ses lettres, et l’on y retrouve toujours les préoccupations ordinaires d’un brave homme de père pour ses enfants.

XII

Personne plus que Napoléon, comme on vient de le voir, n’a montré de bonté paternelle. Elle existe chez Napoléon, au delà même de ce qu’on était en droit d’espérer d’un homme absorbé par les soins innombrables et l’accablante somme de travail qui incombaient à l’Empereur.

Non seulement Napoléon avait l’esprit assez libre pour se livrer à ces épanchements avec une abondance qui tient du commérage, mais encore il trouvait le temps de pratiquer les petites manies chères aux maris désœuvrés. Lorsque Joséphine devait paraître en public, il s’inquiétait de sa parure, et allait s’assurer lui-même de la façon dont elle serait habillée. « L’Empereur, dit Mlle Avrillon, venait quelquefois à la toilette de l’Impératrice. Il s’occupait des détails les plus minutieux et désignait les robes et les bijoux qu’elle devait porter en telle ou telle circonstance. » « Le matin du sacre, dit la duchesse d’Abrantès, l’Empereur avait essayé lui-même à l’Impératrice la couronne qu’elle devait ceindre. Au cours de la cérémonie, il fut coquet pour elle, il arrangeait cette petite couronne qui surmontait le diadème en diamants, la plaçait, la déplaçait, la remettait encore… »

Ce qu’on est convenu d’appeler « un bon ménage » n’existe pas sans qu’il y ait quelque sujet de discussions journalières, sujet toujours le même, sans conséquence par le fait, mais revenant à chaque minute troubler le calme ou la monotonie des relations. Entre Napoléon et Joséphine, cette cause de discorde était la folle prodigalité de l’Impératrice. Jamais, malgré ses remontrances les plus sévères, celui qui avait établi dans son vaste empire un ordre et une régularité extrêmes, ne put obtenir de sa femme qu’elle modérât ses goûts dépensiers, ni même qu’elle restât dans les limites d’un budget quelconque.

« Napoléon, dit le comte Mollien, trouvait fort mauvais que l’Impératrice fît des dettes ; il les lui reprochait, mais finissait par les payer. »

« L’Empereur, dit Mlle Avrillon, reprochait à l’Impératrice de ne pas compter avec elle-même ; c’était là le principal objet de ses griefs… elle n’avait pas le courage de renvoyer un marchand sans rien lui acheter. »

De son côté, Constant rapporte que « le gaspillage outré qui se faisait dans la maison de l’Impératrice était un continuel chagrin pour Napoléon ».

D’autre part, nous trouvons dans une note de Sismondi : « Joséphine avait un désordre inouï dans ses affaires d’argent. Elle était sans cesse entourée de gens qui la volaient. » Un jour, Napoléon apprend un déficit d’un million dans le budget de Joséphine : « Pour de misérables pompons ! s’écrie-t-il en colère, pour se laisser voler par des fripons !… Il faut que je défende à tel et tel marchand de se présenter chez moi. »

« Ce fut de tous ses ordres, dit Mollien, celui qui trouva le moins d’obéissance. »

Un jour, fatigué de l’obstination que l’on mettait à méconnaître ses volontés, et comme font les maris impuissants à corriger les défauts de leur femme, il laissa retomber sa colère sur une tierce personne. Il donna l’ordre d’arrêter, pour l’exemple, Mlle Despréaux, modiste, qui passa quelques heures à Bicêtre. Ce petit acte de police domestique a valu à la mémoire de Napoléon pas mal d’invectives ; on est allé jusqu’à lui rappeler que la Révolution avait aboli les lettres de cachet ! C’est en vérité bien des affaires, pour un mari qui n’est pas maître chez lui et pour une marchande de fanfreluches qui a payé d’une frayeur l’impertinence de désobéir à l’Empereur !

Napoléon portait en tous lieux avec lui le souci des profusions de sa femme. N’est-ce pas cette obsession qui se traduit dans ses paroles prononcées au Conseil d’État : « Les femmes ne s’occupent que de plaisirs et de toilette… Ne devrait-on pas ajouter (à la loi) que la femme n’est pas maîtresse de voir quelqu’un qui ne plaît pas à son mari ? Les femmes ont toujours ces mots à la bouche : Vous voulez m’empêcher de voir qui me plaît ! »

XIII

Napoléon a-t-il été constamment l’observateur rigoureux du devoir conjugal tel que le prescrit la morale austère ?

Nous ignorons ce qui serait advenu si, aux débuts du mariage, Joséphine avait su conserver l’amour que Napoléon lui apportait. Mais toujours est-il que dans l’état de choses qu’elle avait créé, d’abord par sa froideur, ensuite par ses fautes, état de choses qui avait réduit à une tendresse amicale et à une force de l’habitude le lien qui retenait son époux près d’elle, celui-ci devenait, dans ces conditions, une proie facile pour le démon de l’infidélité.

Donc, soit qu’il n’ait pas su résister aux tentations qui environnent le souverain dispensateur des richesses et des titres, soit qu’il ait voulu se prouver à lui-même qu’il pouvait faire des conquêtes sur un autre terrain que celui des batailles, Napoléon eut des maîtresses, ce n’est pas douteux. Mais, et ceci accuse encore ses préjugés bourgeois, au lieu d’imiter Henri IV, François Ier, Louis XIV et Louis XV, ses prédécesseurs, l’Empereur prenait tous les soins imaginables pour que ses liaisons fussent ignorées de sa femme, de son entourage et du public.

Né obscur, il conserva assez le respect du pouvoir suprême pour ne pas l’avilir. On ne vit pas sous son règne les concubines avoir une action, si minime fût-elle, dans les conseils de la politique, pas même avoir une influence quelconque dans la répartition des privilèges ou emplois dont disposait le monarque.

En même temps que grandissaient la puissance et la gloire de son mari, Joséphine, si indifférente jadis, finit par devenir amoureuse de Napoléon, et, de plus, elle se mit à être « jalouse à l’excès ».

La première en date qui eut l’honneur de porter ombrage à Joséphine fut, dit Lucien Bonaparte dans ses Mémoires, « Mme Branchu, de l’Opéra, fort laide, mais délicieuse cantatrice ».

L’attention de Napoléon paraît avoir été retenue un peu plus longtemps sur une autre pensionnaire d’un théâtre subventionné : Mlle George, de la Comédie-Française. C’était alors une superbe femme d’une éblouissante beauté. « Mlle George, rapporte Lucien Bonaparte, passait alors pour être richement protégée par le Premier Consul ; il n’affichait point cette protection, mais on en parlait en haut lieu. » « Sa conversation, dit Constant, lui plaisait et l’égayait beaucoup, et je l’ai souvent entendu rire, mais rire à gorge déployée, des anecdotes dont Mlle George savait animer les entretiens qu’elle avait avec lui. »

Napoléon eut moins d’agrément avec la Grassini, chanteuse, qui autrefois à Milan l’avait séduit « par sa beauté théâtrale et plus encore, dit Fouché, par les sublimes accents de sa voix ». L’Empereur la fit venir à Paris. « Ne voulant donner à Joséphine, jalouse à l’excès, aucun sujet d’ombrage, il ne faisait à la belle cantatrice que des visites brusques et furtives. Des amours sans soins et sans charmes ne pouvaient satisfaire une femme altière et passionnée qui s’enflamma vivement pour le célèbre violon Rode, avec lequel, finalement, elle s’enfuit de Paris. »

Cette équipée semble avoir dégoûté, à tout jamais, l’Empereur des femmes de théâtre. Nous n’en retrouvons plus dans les annales galantes du règne.

Les idées volages du souverain se portèrent plutôt sur les dames d’honneur ou les lectrices de la maison de l’Impératrice. On cite, dans cette catégorie, « Mme de Vanday, qui était alors une très belle femme ; elle fixa pour quelque temps les regards du souverain, mais sa faveur fut de courte durée ».

Un peu plus durable paraît avoir été sa liaison avec Mme D…, femme d’un conseiller d’État.

De-ci, de-là, quelques caprices éphémères pour des lectrices de l’Impératrice ; on en compte jusqu’à trois dans cette spécialité, puis la liaison de l’Empereur avec Mme Gazani, une fort belle Génoise, liaison qui, selon Constant, dura environ un an, avec des rendez-vous n’ayant lieu qu’à des époques assez éloignées ; c’est à peu près le menu fretin des péchés mignons de Napoléon, avant d’en arriver au seul engouement réel et durable qu’il ait jamais éprouvé dans ses infidélités conjugales.

XIV

Entre la bataille d’Iéna (13 octobre 1806) et la bataille d’Eylau (8 février 1807), l’Empereur avait procédé à l’occupation de la Pologne.

En France, la réputation de beauté des Polonaises était grande ; et la pauvre Joséphine, comme pénétrée du pressentiment d’un danger imminent, était agitée nuit et jour par les ardeurs les plus vives de sa jalousie. Elle, qui, jadis, avait mis tant de résistance à rejoindre Bonaparte en Italie, écrivait lettres sur lettres à Napoléon pour qu’il la fît venir en Pologne. Avec une impatience fébrile, elle attendait un mot du maître lui donnant rendez-vous dans une ville. « Chaque soir, dit la duchesse d’Abrantès, elle faisait des réussites qui devaient lui apprendre si enfin elle recevrait l’ordre de départ tant désiré. »

Dans le milieu de jolies femmes où il vivait, l’Empereur se souciait peu de voir arriver sa femme ; il lui faisait espérer une prochaine réunion, et, tout en s’appliquant à détourner ses soupçons, en bon bourgeois qui médite une infidélité, il se montre plus tendre, plus chaleureux. « … Toutes ces Polonaises sont Françaises, mais il n’y a qu’une femme pour moi. La connaîtrais-tu ? je te ferais bien son portrait ; mais il faudrait trop le flatter pour que tu te reconnusses… Ces nuits-ci sont longues tout seul. »

Pour retarder l’arrivée de sa femme, il invoque toutes les raisons possibles, et se retranche derrière la force majeure. Ce n’est probablement pas sans un sourire ironique qu’il développait en si petite affaire ce grave aphorisme : « Plus on est grand, et moins on doit avoir de volontés, l’on dépend des événements et des circonstances. »

Il ne s’oppose pas à ce qu’elle voyage, mais pas du côté de la Pologne : « Tu peux aller à Francfort et à Darmstadt. » Puis, revenant sur l’implacable force des choses, il ajoute : « … Vous autres, jolies femmes, vous ne connaissez pas de barrières ; ce que vous voulez doit être ; mais moi, je me déclare le plus esclave des hommes ; mon maître, c’est la nature des choses… »

Cette philosophie résignée, qui aurait tant plu à Joséphine en 1796, n’était pas pour la contenter dix ans plus tard, alors qu’elle ne savait comment se rendre agréable à Napoléon, alors qu’elle redoublait de prévenances en lui envoyant de petits objets d’utilité, destinés à prouver sa sollicitude pour le bien-être de son mari : « Un officier m’apporte un tapis de ta part, écrit l’Empereur, il est un peu court et étroit ; je ne t’en remercie pas moins… »

En voyant se différer son rapprochement de Napoléon, Joséphine sentait croître sa méfiance et ses tourments. Par une sorte de prescience, elle redoutait de savoir son mari seul à Varsovie. Elle ne se trompait pas ; il y avait là une grande séduction qui attendait son époux, et dont les conséquences furent, en effet, néfastes à Joséphine.

A peine arrivé dans la capitale de la Pologne, Napoléon devait rencontrer la seule femme qui, parmi ses fredaines extra conjugales, lui apporta un réel sentiment d’amour. Il trouva à Varsovie l’idylle unique de toute sa vie. Là, seulement, il connut pour la première fois les délices d’un amour véritablement partagé. Ni Joséphine, on l’a déjà vu, ni Marie-Louise, on le verra bientôt, ne conçurent pour l’Empereur l’affection profonde et sincère de Mme Walewska.

Ce fut à un bal, qui lui était offert par la noblesse, que Napoléon vit et distingua la jeune et belle Polonaise, dont il a dit lui-même : « Une femme charmante, un ange ! On peut dire que son âme est aussi belle que sa figure ! »

Elle avait vingt-deux ans, elle était blonde, elle avait les yeux bleus et la peau d’une blancheur éblouissante ; elle n’était pas grande, mais parfaitement bien faite et d’une tournure charmante. Une teinte légère de mélancolie, répandue sur toute sa personne, la rendait plus séduisante encore. Nouvellement mariée à un vieux noble d’humeur maussade, de mœurs extrêmement rigides, elle apparut à Napoléon comme une femme sacrifiée, malheureuse en ménage. « Cette idée accrut l’intérêt passionné qu’elle inspira à l’Empereur dès qu’il la vit. »

« Le lendemain du bal, dit Constant, l’Empereur me parut dans une agitation inaccoutumée. Il se levait, marchait, s’asseyait et se relevait de nouveau… Aussitôt après son déjeuner, il donna mission à un grand personnage d’aller de sa part faire visite à Mme Walewska et lui présenter ses hommages et ses vœux. Elle refusa fièrement des propositions trop brusques peut-être, ou que peut-être aussi la coquetterie naturelle à toutes les femmes lui recommandait de repousser. »

La Célimène polonaise ne sut pas résister longtemps à la tentation d’être la maîtresse d’un héros, jeune encore (il avait trente-sept ans), tout resplendissant de puissance et de gloire. Napoléon lui écrivit en termes si tendres et si touchants qu’elle finit par céder et promettre de venir voir l’Empereur le soir entre dix et onze heures. Semblable à un collégien au moment de son premier rendez-vous d’amour, « l’Empereur, en l’attendant, se promenait à grands pas, et témoignait autant d’impatience que d’émotion ; à chaque instant, il demandait l’heure. Mme Walewska arriva enfin, mais dans quel état ! pâle, muette, et les yeux baignés de larmes ».

D’après Constant, cette première soirée fut consacrée uniquement aux confidences de Mme Walewska, expliquant, selon la coutume, ses malheurs domestiques, qui devaient excuser le genre de consolations qu’elle venait chercher dans les bras d’un amant. Elle se retira à deux heures du matin, le mouchoir sur les yeux et pleurant encore. Les larmes lui servirent sans doute, comme naguère les cailloux blancs du Petit Poucet, à retrouver son chemin, car « elle revint bientôt, se retira le matin d’assez bonne heure, et continua ses visites jusqu’au départ de l’Empereur ».

Dès à présent, les amours battent leur plein à Varsovie. Comme le ferait, à sa place, tout mari en bonne fortune, Napoléon, afin de ne pas faire venir sa femme, va inventer des difficultés matérielles, inédites jusque-là : « Il faut bien se soumettre aux événements. Il y a trop de pays à traverser depuis Mayence jusqu’à Varsovie… Je serais assez d’opinion que tu retournasses à Paris… »

Après la distance, il fait ressortir les intempéries, l’état des routes : « Mon amie, je suis touché de tout ce que tu me dis ; mais la saison froide, les chemins très mauvais, peu sûrs, je ne puis donc t’exposer à tant de fatigues et de dangers. Rentre à Paris pour y passer l’hiver… Peut-être ne tarderai-je pas à t’y rejoindre, mais il est indispensable que tu renonces à faire trois cents lieues dans cette saison, à travers des pays ennemis. »

A plusieurs reprises, il insiste sur ces arguments qui lui paraissent décidément les meilleurs :

« La saison est trop mauvaise, les chemins peu sûrs et détestables… Il te faudrait au moins un mois pour y arriver. Tu arriverais malade… »

« Il est impossible que je permette à des femmes un voyage comme celui-ci : mauvais chemins, chemins peu sûrs et fangeux… »

« Je partage tes peines et ne me plains pas. Mais je ne saurais vouloir te perdre en t’exposant à des fatigues et des dangers qui ne sont ni de ton rang ni de ton sexe. »

Cette peinture décourageante des souffrances qui l’attendaient en voyage n’amenait pas Joséphine à la résignation. Elle se morfondait à Mayence.

Pensant qu’alors elle le laissera tranquille, il a hâte de la voir retourner au milieu des plaisirs : « Ton séjour à Mayence est trop triste. Paris te réclame, vas-y, c’est mon désir. »

Et, comme il sait bien que sa femme est aiguillonnée par la jalousie, pour lui rendre toute quiétude, il ajoute : « Je suis plus contrarié que toi ; j’eusse aimé à partager les longues nuits de cette saison avec toi… »

Il a parfaitement conscience de la peine qu’il fait à celle qui a conservé toute son amitié, à défaut de l’amour qu’elle a jadis si légèrement repoussé. Cependant, il la voudrait heureuse, il l’excite encore à retourner à Paris, où sa coquetterie féminine, se donnant carrière, pourra lui faire oublier ses appréhensions.

« J’exige que tu aies plus de force. L’on me dit que tu pleures toujours : fi ! que cela est laid !… une impératrice doit avoir du cœur… »

« Je suis désespéré du ton de tes lettres et de ce qui me revient ; je te défends de pleurer, d’être chagrine et inquiète ; je veux que tu sois gaie, aimable et heureuse. »

« Retourne à Paris, sois-y gaie, contente ; peut-être y serai-je aussi bientôt. J’ai ri de ce que tu me dis que tu as pris un mari pour être avec lui ; je pensais, dans mon ignorance, que la femme était faite pour le mari, le mari pour la patrie, la famille et la gloire… »

Tout cela n’est-il pas parfaitement humain ? Ces circonlocutions embrouillées où la paraphrase du code civil vient se mêler aux petits mensonges de l’époux en faute ; cette facilité d’invention, dans l’exposé des obstacles qui arrêtent le voyage de sa femme, ces protestations de fidélité atteignant les extrêmes limites de ce que l’on peut décemment dire dans une lettre, ces exhortations à dissiper tout chagrin, à se livrer aux plaisirs et aux fêtes, voilà bien le bagage ordinaire des maris en bonne fortune.

Nous avons tenu à montrer combien l’Empereur s’assujettissait à des scrupules inconnus avant lui dans le rang élevé qu’il occupait. Si Joséphine, comme femme, avait motif d’être blessée, elle pouvait, comme impératrice, se consoler en songeant à celles dont elle tenait la place, aux reines de France qui ont dû supporter la présence des favorites à la cour. Ces petites défaillances, pardonnées aux rois par tout le monde, sont bien excusables chez l’Empereur, qui, dans ses écarts conjugaux, sut mettre du moins, tant vis-à-vis de sa femme que de l’opinion publique, une réserve dont ses devanciers sur le trône ne lui avaient pas donné l’exemple.

N’eût-il pas été préférable de rendre inutile un si bel étalage de sentiments ?

Il est peut-être des hommes doués d’une rigidité vertueuse telle qu’ils semblent avoir le droit de se montrer sans pitié pour ces sortes de fautes, mais ceux-là mêmes cependant devront bien reconnaître qu’à être coupable, on ne saurait l’être avec plus de ménagements, plus de retenue, plus de souci du chagrin que l’on cause. En somme, ce qui ressort nettement de tout cela, c’est l’une des tendances les plus marquées du caractère de Napoléon : il voulait tout le monde content autour de lui.

Le premier chapitre du petit roman d’amour ébauché à Varsovie se termina avec le départ de l’Empereur qui allait prendre le commandement de son armée pour la campagne d’Eylau.

L’amour de Mme Walewska pour Napoléon ne s’éteignit pas. Après lui avoir donné une immense joie en le rendant père, elle ne lui occasionna jamais le moindre désagrément. Elle resta dans l’ombre pendant toute la durée du règne impérial. On ne la voit reparaître que dans les moments pénibles où elle sent que de douces paroles sont nécessaires à son amant, abîmé sous le coup de revers et de déceptions épouvantables !

On la voit aussi venir à l’île d’Elbe apporter quelques consolations à l’exilé, déchu des grandeurs, sans prestige et sans fortune ! Cette figure de femme constante, désintéressée, sensible au malheur, plane comme celle d’un ange au-dessus des abandons, des lâchetés et des trahisons qu’on voit s’accumuler quand décline l’étoile de Napoléon.

XV

Le renvoi brutal de la meilleure des épouses, dans le seul but de satisfaire le vain orgueil de s’allier à une fille de sang royal, l’abandon cruel de cette femme après le divorce, le tableau élégiaque d’une impératrice éplorée, solitaire, aux portes de Paris, témoin forcé du bonheur de celle qui a pris sa place, tels sont les thèmes développés sur le mode mineur, par les adversaires de Napoléon, afin de transformer son divorce en un acte d’intérêt personnel et de persécution gratuite.

La nécessité de faire de Joséphine une martyre s’imposait par le besoin de peindre Napoléon sous les traits d’un égoïste impitoyable.

L’étude des documents nous a amené à une conclusion moins poétique sans doute, mais plus conforme à la vérité.

Étant donnée la stérilité de Joséphine, l’acte du divorce, comme presque tous les actes de la carrière de Napoléon, est la suite directe, inévitable, des événements qui présidèrent au rétablissement du pouvoir personnel en France. Après le 18 brumaire, après le Consulat à vie, après l’institution de l’Empire et de l’hérédité, vient se placer l’acte du divorce.

Ces cinq phases de la vie de Napoléon sont les résultantes essentielles de l’état des esprits en France qui, du haut en bas de l’échelle sociale, étaient tourmentés par des inquiétudes de diverses natures, il est vrai, mais convergeant toutes à un but unique : le maintien de la chose établie.

D’une part, la majorité du peuple français était possédée de la crainte de se trouver, après le règne de Napoléon, devant l’inconnu qui pouvait ramener les horreurs de la Révolution et de l’invasion étrangère. Enfin, mal renseignée, la masse était persuadée qu’au cas où la résolution à intervenir serait la rentrée des Bourbons, il s’ensuivrait la réclamation des arrérages des droits féodaux, impayés depuis la chute de la royauté.

D’autre part, il s’était formé, sous la Révolution, une légion de spéculateurs sur les biens nationaux, qui avaient de grosses fortunes à consolider d’abord, à mettre ensuite à l’abri des excès révolutionnaires, aussi bien que des revendications royalistes. Cela est tellement vrai que la formule du serment prononcé par Napoléon, le jour de la proclamation de l’Empire, contient ces mots : « Je jure de maintenir l’irrévocabilité des biens nationaux. »

Les intérêts que nous avons énumérés, différents à la surface, étaient les mêmes au fond. Ils se rassurèrent une première fois par la nomination de Bonaparte au consulat à vie. Puis on réfléchit que, pour être un grand homme, le Premier Consul n’était pas immortel ; on établit alors l’hérédité impériale. Enfin, comme les gens pressés par la peur ne savent quel maximum de précautions prendre, on se mit à réfléchir encore qu’à défaut d’héritier direct, la succession de l’Empereur pourrait être disputée par de nombreux compétiteurs. A tout prix, il fallait éviter une interruption dans l’exercice du pouvoir suprême, et cette dernière appréhension ne pouvait être calmée que si Napoléon avait des enfants.

« Terreur de l’anarchie, terreur de l’invasion », dit Azaïs ; nous ajouterons terreur des intérêts matériels acquis depuis l’abolition de l’ancien régime, « ces sentiments si cruels impriment à toutes les âmes un seul besoin : le maintien des institutions napoléoniennes ».

Ce serait être trop exigeant envers la nature humaine que de demander à un homme de rester insensible à l’offre qu’on lui fait de consolider sa puissance, d’exhausser sa grandeur, de fonder une dynastie. Certes, Napoléon ne devait pas être indifférent à ces perspectives. Qui l’eût été à sa place ? Cependant, il résista plusieurs années à la pression que l’on exerça sur lui pour défaire un mariage stérile. Il est même permis de supposer que plus l’Empereur vieillissait, plus cette pression devenait vive.

Le divorce entre Napoléon et Joséphine fut prononcé le 15 décembre 1809.

La première idée d’une séparation s’est présentée à l’esprit de Bonaparte en 1799, à son retour d’Égypte, en face des écarts de conduite de sa femme. Nous avons raconté cet incident en son temps. Si Napoléon pardonna, il n’oublia jamais. Dès l’an 1800, dit Miot de Mélito, « … On commença déjà à parler du divorce et à le marier à diverses princesses… » Enfin, Lucien Bonaparte, dans ses Mémoires, mentionne tout au long les ouvertures qu’il fit, à la même époque, et l’acquiescement qu’il rencontra à la cour d’Espagne au sujet d’un mariage éventuel entre Napoléon et l’infante Isabelle.

De tous les côtés, Napoléon était sollicité dans le même sens ; son frère Joseph, « voulant le déterminer à adopter le principe d’hérédité, l’avait pressé de répudier sa femme et de se remarier ; et, en faveur de cette thèse, il avait repris les divers arguments qui avaient déjà été développés »… Cet entretien se passait en 1804. Joséphine cherchait partout des points d’appui pour sa situation chancelante, elle s’évertuait à rallier les intérêts des autres aux siens propres. D’après Rœderer, elle disait à Joseph Bonaparte : « S’il établit l’hérédité, il fera divorce avec moi pour avoir des enfants : ces enfants vous écartent du pouvoir. »

Dans sa lutte contre son entourage, en 1804, c’est chez Napoléon qu’on retrouve le cri humain, la voix du cœur, quand il dit : « C’est par justice que je n’ai pas voulu divorcer. Mon intérêt, l’intérêt du système voulait peut-être que je me remariasse. Mais j’ai dit : Comment renvoyer cette bonne femme à cause que je deviens grand… Non, cela passe ma force. J’ai un cœur d’homme, je n’ai pas été enfanté par une tigresse… je ne veux pas la rendre malheureuse… »

Il n’a pas fallu moins de cinq ans pour accoutumer Napoléon à l’idée qu’il devait sacrifier ses sentiments personnels à l’intérêt de tous. En réponse aux sollicitations incessantes dont on l’accablait, il allait jusqu’à faire valoir que « César et Frédéric n’ont point eu d’enfants ». Rien n’y faisait, les partisans du divorce continuaient leur œuvre ; le prince de Metternich mandait à la cour de Vienne, en 1807 : « L’affaire du mariage semble malheureusement tous les jours prendre plus de consistance. Le bruit en est si général, l’Impératrice elle-même s’explique si hautement sur son divorce, qu’il serait difficile de ne pas croire à ce dernier… »

Depuis longtemps la stérilité de Joséphine était avérée ; c’est Bourrienne qui a dit : « J’ai, à la vérité, été témoin des efforts de la médecine pour rendre à Joséphine les signes d’une fécondité qui avaient cessé de se manifester. » L’Empereur, de son côté, ne savait pas alors quelle était sa part dans l’infécondité de son premier mariage, et cette incertitude redoublait ses hésitations à répudier une femme près de qui le retenaient, à défaut d’amour, la force de l’habitude et une amitié incontestable.

On a vu par ses lettres de 1806, que Joséphine, fort anxieuse, semblait redouter pour elle-même le séjour de son mari en Pologne. Ce pressentiment se réalisa trois ans plus tard. En effet, en 1809, après la bataille de Wagram qui marqua l’apogée du règne impérial, Napoléon passa trois mois environ à Schœnbrunn. Là, il fut rejoint par Mme Walewska, qui ne tarda pas à devenir enceinte. Dès ce moment, la résolution de Napoléon semble définitivement fixée en ce qui concerne son devoir d’affermir les institutions qui régissent la France. Capable d’avoir des enfants, il croit que sa destinée lui commande d’assurer l’avenir de son pays. Et, bien que le sacrifice, on le verra, ne soit pas moins pénible pour lui que pour Joséphine, désormais le divorce est chose décidée.

XVI

D’abord, Napoléon voulut charger le comte Lavalette, mari de la nièce de Joséphine, d’annoncer la triste nouvelle à l’Impératrice. « Je ne suis pas assez vieux, disait l’Empereur, pour ne pas espérer d’avoir des enfants, et cependant je ne peux en espérer d’elle ; le repos de la France exige que je me choisisse une nouvelle compagne… Vous êtes le mari de sa nièce ; elle vous honore de son estime. Voulez-vous la préparer à sa nouvelle destinée ? » Lavalette ayant décliné cette mission, ce fut à Fontainebleau, où il était revenu le 26 octobre 1809, que l’Empereur fit comprendre peu à peu à Joséphine les nécessités impérieuses auxquelles il obéissait, et qu’il obtint son consentement à leur séparation. « Ce fut par les moyens les plus doux, dit Constant, et avec les plus grands ménagements qu’il tâcha d’amener l’Impératrice à ce sacrifice douloureux. »

Que l’Impératrice ait compris dans toute leur rigueur les raisons qui exigeaient sa retraite, ce n’est absolument pas douteux. En effet, à supposer qu’elle ne voulût pas divorcer, qui donc pouvait l’y contraindre, sans avoir recours à une procédure dont il n’existe aucune trace ? Mais, en outre, si l’on admettait que l’Impératrice fut violentée, il faudrait encore admettre que, vaincue, elle aurait voulu s’éloigner de l’homme qui l’avait répudiée brutalement. Ne se serait-elle pas au moins empressée de fuir à tout jamais les lieux témoins de son humiliation ?

Veut-on même que sa nature douce l’eût portée à éviter tout scandale ? N’avait-elle pas à l’étranger une résidence tout indiquée, toute naturelle, à Milan, près de son fils Eugène qu’elle adorait ? Rien, en effet, ne la retenait à Paris : Hortense était en Hollande, Eugène en Italie.

Il y eut entre les deux époux, on peut l’affirmer, une entente pénible, mais finalement amiable, sur la base d’un établissement somptueux de l’Impératrice et de la conservation de la tendresse affectueuse de Napoléon. Sous ces conditions, elle accepta le sacrifice et rendit à l’Empereur sa liberté. Et qui pourra nier qu’elle le fît de son plein gré, dans le but de procurer un héritier au trône, quand on la verra, elle, oui, elle, Joséphine, s’occuper de remarier Napoléon ?

Un mois à peine après le divorce, Joséphine, secondée par sa fille, faisait à Mme de Metternich des ouvertures en vue d’un mariage possible entre Napoléon et l’archiduchesse d’Autriche, et ce fut avec l’ex-impératrice que se continuèrent les négociations. La preuve de ce que nous avançons est officielle et irréfutable ; elle est dans les instructions envoyées de Vienne par le prince de Metternich à l’ambassadeur d’Autriche à Paris. Nous y lisons ceci : « … L’ouverture la plus prononcée ayant été faite par l’impératrice Joséphine et la reine de Hollande à Mme de Metternich, Sa Majesté Impériale (l’empereur d’Autriche) n’en croit pas moins devoir suivre cette voie nullement officielle, et par conséquent moins compromettante, pour faire parvenir sans fard ses véritables intentions à la connaissance de l’empereur Napoléon. »

On voudra bien nous concéder que nul n’était en situation d’obliger une femme à faire des démarches de cette nature. Si Joséphine, qui aurait dû être la dernière à donner son concours à ces combinaisons, s’y prêtait personnellement, c’était donc parce qu’elle avait compris que « Napoléon divorçait pour procéder immédiatement à une nouvelle union qui lui permît d’espérer un héritier », ainsi que le dit Caulaincourt, s’occupant lui-même de marier Napoléon à une princesse russe.

Dès le retour de la Cour à Paris, le 14 novembre, le grand événement qui se prépare fait les frais de toutes les conversations aux Tuileries. « Le divorce de l’Empereur, dit Girardin, est une chose regardée comme certaine depuis plusieurs jours ; il a été résolu à Schœnbrunn. Tout le monde en parle. L’Impératrice elle-même en a parlé à sa marchande de fleurs, à ses médecins, à plusieurs autres. » La nation était indifférente : « La France, dit Mollien, ne voyait dans le divorce qu’un arrangement de palais. »

Il n’en est pas moins vrai que le jour où Joséphine apprit la date exacte fixée pour la consommation de l’acte solennel, elle fut en proie à une douleur extrême qui se traduisit par une crise de nerfs. Quoiqu’elle fût familiarisée, depuis près de onze ans, avec l’idée de sa répudiation, une scène émouvante, qui nous a été rapportée par un témoin oculaire, se passa le 30 novembre, quand Napoléon annonça à l’Impératrice que les actes seraient signés le 15 décembre suivant.

C’était après dîner, raconte M. de Bausset : « Le café fut présenté, et Napoléon prit lui-même sa tasse que tenait le page de service, en faisant signe qu’il voulait être seul… Tout à coup j’entends partir du salon de l’Empereur des cris violents poussés par l’impératrice Joséphine… L’huissier de la chambre, pensant qu’elle se trouvait mal, fut au moment d’ouvrir la porte ; je l’en empêchai, en lui observant que l’Empereur appellerait du secours, s’il le jugeait convenable. J’étais debout près de la porte, lorsque Napoléon l’ouvrit lui-même et, m’apercevant, me dit vivement : — Entrez, Bausset, et fermez la porte. — J’entre dans le salon, et j’aperçois l’Impératrice étendue sur le tapis, poussant des cris et des plaintes déchirantes. — Non, je n’y survivrai point, disait l’infortunée. Napoléon me dit : — Etes-vous assez fort pour enlever Joséphine et la porter chez elle par l’escalier intérieur qui communique à son appartement, afin de lui faire donner les soins et les secours que son état exige ? — Avec l’aide de Napoléon, je l’enlevai dans mes bras, et lui-même, prenant un flambeau sur la table, m’éclaira et ouvrit la porte du salon. Parvenu à la première marche de l’escalier, j’observai à Napoléon qu’il était trop étroit pour qu’il me fût possible de descendre sans danger de tomber… Ayant appelé le garçon du portefeuille… il lui remit le flambeau… et Napoléon prit lui-même les deux jambes de Joséphine pour m’aider à descendre avec plus de ménagement… Lorsqu’elle sentit les efforts que je faisais pour m’empêcher de tomber, l’Impératrice me dit tout bas : — Vous me serrez trop fort. — Je vis alors que je n’avais rien à craindre pour sa santé, et qu’elle n’avait pas perdu connaissance un seul instant… L’agitation, l’inquiétude de l’Empereur étaient extrêmes… Les mots s’échappaient avec peine et sans suite, sa voix était émue, oppressée, et des larmes mouillaient ses yeux… Toute cette scène ne dura pas plus de sept à huit minutes. Napoléon envoya de suite chercher Corvisart, la reine Hortense, Cambacérès, Fouché, et avant de remonter dans son appartement, il alla s’assurer par lui-même de l’état de Joséphine, qu’il trouva plus calme et résignée… »

L’apaisement ne tarda pas à se faire dans l’esprit de l’Impératrice, qui, le 12 décembre, présida son cercle aux Tuileries. Trois jours après, le matin du jour fatal, nous voyons Joséphine tenir les yeux, pendant qu’on la coiffe, sur un papier qui n’était autre « que le discours écrit qu’elle devait prononcer devant l’Empereur et qu’on lui avait donné à apprendre par cœur ».

Devant toute la famille impériale réunie, en présence des grands dignitaires de la couronne, le 15 décembre 1809, au soir, l’Empereur et l’Impératrice signèrent l’acte qui annulait leur mariage. « L’Empereur, dit Mollien, n’était pas moins ému qu’elle, et ses larmes étaient véritables. »

Eugène de Beauharnais prit lui-même la parole à la séance du Sénat où le divorce fut annoncé ; nous extrayons de son discours le passage suivant : « Il importe au bonheur de la France que le fondateur de cette quatrième dynastie vieillisse environné d’une descendance directe qui soit notre garantie à tous… Les larmes qu’a coûté cette résolution à l’Empereur suffisent à la gloire de ma mère. »

XVII

Napoléon, après le divorce, témoigna à Joséphine une tendresse infinie qu’il lui conserva toujours. Dans cette attitude de l’Empereur, on chercherait vainement autre chose que l’expansion naturelle de son cœur, car son intérêt, à la veille d’un nouveau mariage, lui commandait surtout de paraître entièrement délié de toutes relations avec sa première femme.

Rien ne le montre dans la posture d’un homme heureux d’avoir rompu une union qui lui pesait. Tout, au contraire, indique chez lui une profonde commisération pour le chagrin de la femme qu’il vient de quitter. « Le soir même du divorce, dit Mollien, comme s’il n’avait pu soutenir la solitude du palais des Tuileries, Napoléon partit pour Trianon presque sans suite. Il y passa trois jours, ne voyant personne, pas même ses ministres, et, dans tout son règne, ces trois jours sont peut-être les seuls pendant lesquels les sentiments aient eu plus d’empire sur lui que les affaires. Tout fut suspendu, correspondance, audiences, conseils même. Il pourvut seulement par quelques dispositions au nouvel établissement de celle dont il se séparait, et encore ne me les fit-il connaître que par un de ses officiers. » « Le soir même de son arrivée à Trianon, dit Meneval, l’Empereur écrivit une lettre à l’Impératrice pour la consoler dans sa solitude à Malmaison. »

Entre le 15 et le 19 décembre, c’est-à-dire deux ou trois jours au plus après leur séparation, Napoléon va voir Joséphine à Malmaison. A peine rentré à Trianon, l’Empereur lui écrivit : « Mon amie, je t’ai trouvée aujourd’hui plus faible que tu ne devais être. Tu as montré du courage, il faut que tu en trouves pour te soutenir ; il faut ne pas te laisser aller à une funeste mélancolie, il faut te trouver contente, et surtout soigner ta santé qui m’est si précieuse. Si tu m’es attachée et si tu m’aimes, tu dois te comporter avec force et te placer heureuse. Tu ne peux pas mettre en doute ma constante et tendre amitié, et tu connaîtrais bien mal les sentiments que je te porte si tu supposais que je puis être heureux si tu n’es pas heureuse, et content si tu ne te tranquillises. Adieu, mon amie, dors bien ; songe que je le veux. »

Pendant cette retraite à Trianon, qui dura dix jours, l’Empereur envoya cinq lettres, toutes dans le même ton amical, avec les mêmes assurances d’affection.

Ajoutons que, le 25 décembre, Joséphine était allée avec Hortense dîner à Trianon sur une invitation de l’Empereur. Pendant cette visite, l’Impératrice avait, dit Mlle Arvillon, « un air de bonheur et d’aisance qui aurait pu faire croire que Leurs Majestés ne s’étaient jamais quittées »… Ne dirait-on pas, à les voir joyeux à Trianon, deux amants échappés à la curiosité des indiscrets, plutôt que des époux au lendemain d’une rupture définitive ?

N’allez pas croire que Napoléon se proposait simplement d’adoucir par de bons procédés les chagrins plus aigus des premiers moments. Il ne cessa de veiller avec des soins empressés sur la femme qu’il s’était cru forcé de délaisser pour assurer le bonheur de ses peuples.

En vertu d’un sénatus-consulte, Joséphine conserva le titre et le rang d’Impératrice-Reine couronnée, elle jouit d’une rente annuelle de deux millions de francs, déclarée obligatoire pour les successeurs de l’Empereur. Cette pension fut portée plus tard à trois millions.

Rentré à Paris, Napoléon écrit à Joséphine : « … J’ai été fort ennuyé de revoir les Tuileries ; ce grand palais m’a paru vide, et je m’y suis trouvé isolé. » Quelques jours plus tard, il lui annonce qu’il a exaucé quelques-unes de ses demandes : « J’ai été bien content de t’avoir vue hier ; je sens combien ta société a de charmes pour moi. J’ai travaillé aujourd’hui avec Estève. J’ai accordé 100 000 francs pour 1810 pour l’extraordinaire de Malmaison. Tu peux donc faire planter tout ce que tu voudras ; tu distribueras cette somme comme tu l’entendras. J’ai chargé Estève de remettre 200 000 francs aussitôt que le contrat de la maison Julien sera fait. J’ai ordonné que l’on paierait ta parure de rubis, laquelle sera évaluée par l’intendance, car je ne veux pas de voleries de bijoutiers. Ainsi, voilà 400 000 francs que cela me coûte.

« J’ai ordonné que l’on tînt le million que la liste civile te doit, pour 1810, à la disposition de ton homme d’affaires pour payer tes dettes. Tu dois trouver dans l’armoire de Malmaison 5 à 600 000 francs ; tu peux les prendre pour faire ton argenterie et ton linge. J’ai ordonné qu’on te fît un très beau service de porcelaine : l’on prendra tes ordres pour qu’il soit très beau. »

Le mari le plus amoureux aurait-il plus d’attentions délicates pour sa femme ?

Aux courtisans inquiets, se demandant s’ils doivent aller ou non à Malmaison, et qui se sont d’abord abstenus, Napoléon témoigne qu’il sera heureux de leurs visites à Joséphine.

A toutes les époques, même après son mariage avec Marie-Louise, nous allons trouver dans les lettres de Napoléon à Joséphine les marques les plus touchantes de son inaltérable tendresse. Prenons au hasard quelques exemples : « … Ce lieu (Malmaison) est cependant tout plein de nos sentiments qui ne peuvent et ne doivent jamais changer, du moins de mon côté. J’ai bien envie de te voir, mais il faut que je sois sûr que tu es forte et non faible ; je le suis aussi un peu, et cela me fait un mal affreux… Je te verrai avec plaisir à l’Élysée, et fort heureux de te voir plus souvent ; car tu sais combien je t’aime. »

Toutes les lettres se ressemblent par l’uniformité affectueuse des sentiments qui y sont exprimés. Un mois après l’arrivée de Marie-Louise en France, Napoléon réitère pour la centième fois à Joséphine l’assurance de son attachement : « Ne doute jamais de mes sentiments pour toi : ils dureront autant que moi ; tu serais fort injuste si tu en doutais… » Joséphine s’intéressait à tout ce qui se passait dans le nouveau ménage impérial, au besoin elle questionnait Napoléon, qui lui répondait en septembre 1810 : « L’Impératrice est effectivement grosse de quatre mois, elle se porte fort bien et m’est fort attachée… » A l’accouchement de Marie-Louise, l’impératrice Joséphine, dit Meneval, ne fut pas oubliée ; l’Empereur lui envoya un page à Navarre, où elle était en villégiature. Les félicitations de Joséphine furent très agréables à Napoléon, qui s’empressa d’envoyer à l’ex-impératrice quelques détails sur le nouveau-né :

« Mon amie, j’ai reçu ta lettre ; je te remercie. Mon fils est gros et très bien portant. J’espère qu’il viendra à bien. Il a ma poitrine, ma bouche et mes yeux. J’espère qu’il remplira sa destinée. » Ce portrait enthousiaste est celui du roi de Rome, âgé de deux jours !… Plus tard, l’enfant fut conduit plusieurs fois à Joséphine, qui demandait à le voir.

En 1812, se renouvelleront encore les mêmes protestations de constante amitié. Au point de vue moral, rien n’a changé entre Napoléon et Joséphine, pas même les causes de leurs éternelles contestations. Écoutez les remontrances paternelles de l’Empereur en 1813 : « Mets de l’ordre dans tes affaires ; ne dépense que 1 500 000 francs et mets de côté tous les ans autant ; cela te fera une réserve de quinze millions, en dix ans, pour tes petits-enfants. »

Cette question était la plus irritante pour Napoléon, qui chargea Mollien de porter ses reproches à Joséphine. Le ministre, à son retour de Malmaison, rendit compte de la désolation causée à Joséphine par le mécontentement de l’Empereur ; celui-ci interrompit Mollien en s’écriant : « Mais il ne fallait pas la faire pleurer ! »

La dernière phrase, qui clôt toute la correspondance connue entre l’Empereur et Joséphine, résume mieux que nous ne saurions le faire le fond du caractère de Napoléon, qui ne cessait d’employer le ton bourgeois bon enfant quand il écrivait :

« … Annonce-moi que tu es bien portante : on dit que tu engraisses comme une bonne fermière de Normandie. »

Le lecteur a pu juger ce que fut Napoléon pour sa première femme : nous l’avons vu tour à tour amoureux jusqu’à la frénésie, puis refroidi par la légèreté et l’inconstance, courroucé quand sa dignité d’homme est menacée, généreux jusqu’à la faiblesse devant les larmes des enfants mêlées au repentir de leur mère, se contentant ensuite d’un intérieur qu’il s’efforce de rendre exemplaire ; nous l’avons vu également infidèle, mais toujours dans les limites de la décence et du respect public, soucieux avant tout de ne pas humilier sa femme. Nous l’avons vu enfin, cédant à la longue aux sollicitations incessantes de son entourage, subordonner ses goûts personnels à l’espoir de donner à son pays un gage de sécurité. Sous ces aspects multiples, son caractère est demeuré strictement, dans ses qualités comme dans ses défauts, ce qu’il aurait été si, trompant sa destinée, il avait vécu en Corse et y avait dirigé son ménage, au sein d’une médiocre fortune, telle que semblait la lui réserver sa naissance.

XVIII

Le second mariage de Napoléon n’ayant pour objet que de fonder une dynastie, il était important, au premier chef, que cette dynastie fût, autant que possible, égale à celles qui régnaient alors en Europe. A cet effet, le Conseil des ministres fut consulté sur le choix qu’il convenait de faire entre les princesses de Russie, d’Autriche et de Saxe. La majorité du Conseil émit l’opinion qu’il fallait porter ses vues d’abord sur la Russie.

Suivant cette décision, l’Empereur écrit à Caulaincourt, alors ambassadeur à Saint-Pétersbourg : « … Dans cette négociation, Caulaincourt, vous devez employer toute la prudence, toute la dextérité dont vous êtes susceptible. Réfléchissez profondément ; ne hasardez pas un mot, pas un geste légèrement. Je ne dois pas être offert, non plus que refusé. Conservez haute ma dignité, qui est celle de la France. »

La Cour de Russie, tout en reconnaissant le grand honneur qui lui était fait, ajournait son adhésion. La vérité est que, si le Tsar était parfaitement consentant à cette union pour sa sœur, l’Impératrice mère hésitait à marier sa fille avec l’empereur des Français.

Plus humilié, sans doute, que fatigué de ce peu d’empressement, Napoléon jeta les yeux sur la cour d’Autriche, et, en homme pratique, sachant qu’une affaire bien faite est celle dont on s’occupe soi-même, il entama, rapporte Metternich, les négociations avec Mme de Metternich, un soir de bal masqué chez l’archichancelier Cambacérès. « Croyez-vous, dit-il sans préambule à l’ambassadrice, que l’archiduchesse Marie-Louise accepterait ma main et que l’Empereur, son père, donnerait son consentement ? » Surprise, Mme de Metternich balbutia qu’il lui était impossible de répondre à cette question. « Écrivez à votre mari, et demandez-lui ce qu’il en pense. » Et Napoléon laissa son interlocutrice ahurie.

Immédiatement après commencèrent les ouvertures officielles ; on a vu plus haut la part effective que prit l’impératrice Joséphine à ces pourparlers. La cour d’Autriche, redoutant par-dessus tout les conséquences politiques d’une alliance franco-russe, n’hésita pas à donner son consentement.

Toutes choses convenues, il fut arrêté que le maréchal Berthier se rendrait à Vienne à l’effet d’épouser par procuration la jeune archiduchesse. Berthier arriva à Vienne le 4 mars 1810, porteur d’une corbeille pour laquelle la munificence de l’Empereur n’avait rien épargné ; on y remarquait entre autres merveilles, d’après le baron Peyrusse, un collier composé de trente-deux chatons dont la valeur n’était pas inférieure à neuf cent mille francs, des boucles d’oreilles ayant coûté quatre cent mille francs, et le portrait de Napoléon enrichi d’un cercle de seize solitaires estimés à six cent mille francs. Napoléon, on le voit, se laissait aller à quelque prodigalité en faveur d’une fiancée dont la dot relativement modique ne s’élevait qu’à la somme de cinq cent mille francs.

Le mariage fut célébré à Vienne avec la plus grande pompe le 11 mars 1810. Le 14, Marie-Louise, sous la conduite du prince de Neufchâtel, quitta la cour d’Autriche accompagnée de douze dames du palais qui devaient la suivre jusqu’à Braunau, où l’attendaient la reine de Naples, sœur de Napoléon, et toute la maison de la nouvelle impératrice. Le 16 mars, à Braunau, le service autrichien fut remplacé auprès de Marie-Louise par le service français.

Une fois le mariage consommé à Vienne, l’homme de tête, qui primait chez Napoléon l’homme de cœur, éprouva une immense satisfaction, non exempte d’un vif sentiment d’orgueil en se voyant uni, lui, d’extraction si ordinaire, à la fille d’une des plus anciennes maisons souveraines du monde. Mais en même temps l’homme de cœur, qui n’était jamais loin, s’enflamma à l’idée que sur la route de Vienne à Paris voyageait une jeune fille de toute pureté, à peine âgée de vingt ans, jolie, fraîche et blonde, qu’il allait initier aux premiers mystères de l’hymen. Il ressentit alors les effluves capiteux d’une première passion.

L’état d’esprit de Napoléon est parfaitement décrit dans les lettres adressées au roi de Wurtemberg par sa fille, la reine Catherine, qui était auprès de l’Empereur à cette époque : « Vous ne croirez jamais, mon cher père, dit-elle, combien il est amoureux de sa femme future ; il en a la tête montée à un point que je n’aurais jamais imaginé, et que je ne puis assez vous exprimer… »

Dans une autre lettre, elle s’exprime ainsi : « … Pour vous prouver à quel point l’Empereur est occupé de sa femme future, je vous dirai qu’il a fait venir tailleur et cordonnier pour se faire habiller avec tout le soin possible, et qu’il apprend à valser ; ce sont des choses que ni vous ni moi n’aurions imaginées… »