XIX
Si la politique avait donné à Napoléon une nouvelle épouse, il se flattait, lui, de faire la conquête de sa jeune femme. Dans cette intention, il se mit en frais d’inventions romanesques pour plaire à Marie-Louise dès la première rencontre.
Aux yeux des observateurs rigoureux de l’étiquette des cours, ce n’était pas une mince affaire que de régler la première entrevue des deux nouveaux époux. On compulsa tous les ouvrages techniques traitant de la matière, on rechercha les précédents, on réveilla de leur profond sommeil les ordonnances poudreuses qui dormaient dans les archives, puis le prince de Schwarzenberg discuta avec Napoléon, pied à pied, toutes ces questions de formes. Finalement on marqua la place des dignitaires et des troupes ; on stipula qu’entre deux tentes servant de débarcadère, l’une pour l’Empereur, l’autre pour l’Impératrice, serait dressée une troisième tente, et que là aurait lieu la rencontre des nouveaux époux. Sur un carreau, spécialement désigné, Marie-Louise s’arrêterait, s’inclinerait, et Napoléon, après l’avoir relevée, l’embrasserait. Leurs Majestés monteraient ensuite avec les princesses dans un carrosse à six places.
Il est à supposer qu’en élaborant minutieusement avec l’ambassadeur d’Autriche, cette mise en scène du premier baiser, l’Empereur se proposait d’en suivre religieusement le plan. En tête-à-tête avec le diplomate, il n’y avait alors que le souverain respectueux de la dignité des cours ; mais ni son collaborateur ni lui-même ne tenaient compte du simple mortel qui, chez Napoléon, l’emportait toujours dans les questions de sentiment.
Dès que l’Empereur apprit que l’Impératrice était partie de Vitry pour Soissons, le simple mortel, dans son ardeur amoureuse, sans souci de la dignité impériale ni des formalités du protocole, « monta aussitôt dans une calèche avec le roi de Naples, et partit incognito et sans suite. L’Empereur avait déjà fait quinze lieues lorsqu’il rencontra, à Courcelles, le cortège de l’Impératrice. Il s’approcha de la voiture de Sa Majesté sans être reconnu ; mais l’écuyer, qui n’était pas prévenu de ses intentions, ouvrit la portière et baissa le marchepied en criant : L’Empereur !
Napoléon se jeta au cou de Marie-Louise, qui n’était nullement préparée à cette brusque et galante entrevue, et il ordonna sur-le-champ d’aller en toute hâte vers Compiègne, où il arriva à dix heures du soir.
Au galop des chevaux, on défila devant les tentes solennellement érigées et devant les ordonnateurs de l’étiquette des cours qui, ébahis, leurs parchemins entre les doigts, regardaient passer la violation des royales convenances.
On pense bien que l’on avait réglé aussi le point délicat des rapports de l’Empereur et de l’Impératrice, du 28 mars, jour de l’arrivée à Compiègne, jusqu’au 1er avril, date où devait avoir lieu la consécration du mariage civil. Il avait été expressément stipulé que l’Empereur coucherait à l’hôtel de la Chancellerie, et non dans le palais, durant le séjour à Compiègne.
Donc, le 28 mars, à dix heures du soir, après la rencontre de Courcelles, le cortège impérial fit son entrée au palais de Compiègne.
Un souper avait été préparé pour Leurs Majestés et toute la cour dans la galerie de François Ier. Sous le patronage de ce roi galant, on vit Napoléon adresser à sa jeune épouse, fraîche comme une rose, des paroles soulignées par des regards suppliants. Marie-Louise, rougissante, restait muette d’étonnement. Pour vaincre les scrupules de celle qui n’était sa femme que par procuration, l’Empereur fit appel à l’autorité du cardinal Fesch, à qui il dit en présence de l’Impératrice : « N’est-ce pas vrai que nous sommes bien mariés ? — Oui, Sire, d’après les lois civiles », répondit le cardinal, sans se douter des conséquences que l’on voulait tirer de sa réponse… »
Le déjeuner que Napoléon fit servir le lendemain matin dans la chambre de Marie-Louise, par ses femmes, nous dispense d’expliquer comment fut éludée la dernière partie du protocole, et pourquoi les appartements de l’hôtel de la Chancellerie n’abritèrent pas leur auguste locataire…
Par l’excès de cet empressement, le plus puissant monarque de l’Europe nous a montré une fois de plus que le tempérament chez lui ne s’est guère modifié depuis 1796 : l’impatience amoureuse de l’Empereur près de Marie-Louise équivaut à l’ardeur fébrile du général Bonaparte pour Joséphine.
Après avoir fait la part de la raison qui consistait à conclure un mariage essentiellement politique et dynastique, Napoléon pensa que Marie-Louise, sacrifiée pour ainsi dire, avait bien le droit de trouver au seuil du mariage un peu de la ferveur passionnelle plus ou moins rêvée par toutes les jeunes filles.
Voulant se faire aimer, Napoléon ne sut quels procédés chaleureux mettre en œuvre, et, comme presque toujours en pareil cas, ce fut lui qui, le premier, devint amoureux.
L’Empereur, ravi dans tout son être par une alliance si flatteuse, excité dans tous ses sens par la vue d’une jeune fille douce et tendre qui lui appartenait, éprouva un renouveau bien naturel.
Sera-ce un accident passager ? Une fois cette exubérance éteinte, le souverain va-t-il se reprendre et se tenir dans les rapports réservés qui sont la règle habituelle des mariages royaux ? Nullement. En face de sa femme, il n’y a pour lui d’autre question que d’être un bon époux, que de fonder un foyer heureux et paisible.
Afin de réaliser ce dessein, il trouva chez Marie-Louise une nature plus malléable, plus docile que celle de Joséphine, et, malgré tout ce qu’on a dit pour pallier l’inexcusable trahison de la deuxième impératrice aux jours du désastre final, nous pouvons affirmer et nous allons prouver que Marie-Louise fut très heureuse pendant son union avec Napoléon.
Le premier témoignage que nous invoquerons ne pourra être mis en suspicion, c’est celui de Marie-Louise elle-même, pris dans la correspondance qu’elle adressait à ses amies les plus intimes, les comtesses de Colloredo et de Crenneville.
Un mois à peine après son arrivée à Compiègne, Marie-Louise écrit : « Le Ciel a exaucé vos vœux à l’occasion de mon mariage, puissiez-vous jouir bientôt d’un bonheur pareil à celui que j’éprouve… »
Par les dates et les extraits de ses lettres, on verra que l’opinion de l’Impératrice n’a pas varié tant qu’elle est restée près de l’Empereur :
« … J’ai demandé à l’Empereur la permission de signer votre contrat ; il y a acquiescé tout de suite avec cette grâce, cette obligeance qui lui est si naturelle… » (10 mai 1810.)
« … Je ne puis former un meilleur souhait pour vous qu’en vous désirant un bonheur pareil au mien… Vous pouvez vous figurer que nous ne manquons pas d’amusements dans une aussi grande ville que Paris, mais les moments que je passe le plus agréablement sont ceux où je suis avec l’Empereur. » (1er janvier 1811.)
« J’espère que mon fils (le roi de Rome) fera un jour comme son père : le bonheur de tous ceux qui l’approcheront et le connaîtront… » (6 mai 1811.)
« … Le bonheur que je ressens d’être au milieu de ma famille est troublé par le chagrin de me trouver séparée de l’Empereur ; je ne puis être heureuse qu’auprès de lui… » (11 juin 1812.)
« … L’absence de l’Empereur suffit pour troubler tout ce plaisir ; je ne serai contente et tranquille que lorsque je le verrai. Que Dieu vous préserve jamais d’une telle séparation ; elle est trop cruelle pour un cœur aimant, et, si elle dure longtemps, je n’y résisterai pas… » (28 juin 1812.)
« … Vous pouvez juger du chagrin que doit me causer l’absence de l’Empereur et qui ne finira qu’à son retour… Un jour passé sans avoir de lettre suffit pour me mettre au désespoir, et quand j’en reçois une, cela ne me soulage que pour peu d’heures… » (1er octobre 1812.)
« … Il y a un vœu que je voudrais voir surtout bientôt accompli, celui du retour de l’Empereur… mon fils ne peut parvenir à me faire oublier, fût-ce pour quelques instants, l’absence de son père… » (2 octobre 1806.)
« … Je pars pour Mayence où je vais voir l’Empereur. Je ne vous parle pas de ma joie, vous en jugerez facilement… » (23 juillet 1813.)
De ces lettres écrites dans l’abandon d’une amitié qui datait de l’enfance, ne résulte-t-il pas d’une manière irréfragable que Marie-Louise fut heureuse avec Napoléon ? Il n’est pas indifférent à la question de voir Marie-Louise confirmer les bons procédés de l’Empereur, quand elle apprit sa mort. A cette époque, elle n’avait plus de contrainte d’aucune sorte à observer ; elle avait, au contraire, intérêt à faire montre de sentiments hostiles qui, seuls, pouvaient atténuer l’indignité de sa conduite : elle vivait alors maritalement avec Adam Adalbert, comte de Neipperg, modeste général autrichien, — son amant depuis 1814 (!) — dont la seule distinction consistait en un bandeau noir qui couvrait le vide causé par l’absence de son œil gauche ! Ajoutons qu’elle avait eu de cette liaison un fils, longtemps avant la mort de l’Empereur. Eh bien ! lorsque cette grande nouvelle commença à circuler en Europe, Marie-Louise écrivait : « L’empereur Napoléon, loin de me maltraiter, comme le monde le croit, m’a toujours témoigné tous les égards… »
Nous ne nous arrêtons pas aux restrictions telles que « je n’ai jamais eu de sentiments vifs pour Napoléon », contenues dans la même lettre. D’où vient ce démenti qu’elle donne à toute sa correspondance, si ce n’est des ménagements qu’elle doit, en 1821, à Neipperg, jaloux probablement de son impérial prédécesseur ?
Nous ne voulons laisser aucun doute sur les témoignages d’affection dont Napoléon ne cessa de combler sa deuxième épouse ; amis et ennemis, dans leurs mémoires, l’attestent hautement.
« A la cour et à la ville, dit Fouché, le mot d’ordre fut donné de complaire à la jeune impératrice qui, sans aucun partage, captivait Napoléon : c’était même de sa part une sorte d’enfantillage… » « L’impératrice Marie-Louise, sa jeune et insignifiante femme, affirme Caulaincourt, était l’objet de ses soins empressés. Le regard heureux de Napoléon la couvait de son amour ; on voyait qu’il était fier de la montrer à tous et partout… » La générale Durand, première dame d’honneur de l’impératrice Marie-Louise, rapporte que : « Pendant les trois premiers mois qui suivirent son mariage, l’Empereur passa auprès de l’Impératrice les jours et les nuits : les affaires les plus urgentes pouvaient à peine l’en arracher quelques instants… » « L’Empereur, relate M. de Champagny, fut le meilleur mari du monde ; il est impossible d’avoir plus de soin et des attentions plus délicates et plus généreuses… »
Napoléon, réputé si altier, si cassant à son ordinaire, ne recule devant aucun moyen pour savoir si sa femme est réellement heureuse. Les assurances qu’elle lui donne ne lui suffisent pas, il voudrait connaître toute sa pensée par un tiers qui jouisse de la confiance de l’Impératrice. C’est bien « de l’enfantillage » qui se voit dans ce que raconte le prince de Metternich. Le rencontrant chez Marie-Louise, Napoléon lui dit : « Je veux que l’Impératrice vous parle à cœur ouvert, et qu’elle vous confie ce qu’elle pense de sa position ; vous êtes un ami, elle doit ainsi ne pas avoir de secrets pour vous. » Le lendemain, Napoléon chercha l’occasion de parler à l’ambassadeur : « Que vous a dit hier l’Impératrice ? » lui demanda-t-il. Et sans lui laisser le temps de répondre, il ajouta vivement : « L’Impératrice vous aura dit, qu’elle est heureuse avec moi, qu’elle n’a pas une plainte à former. J’espère que vous le direz à votre empereur, et qu’il vous croira plus que d’autres… »
XX
Il faut renoncer à décrire l’immense joie de Napoléon quand, trois mois après le mariage, l’Impératrice éprouva les premiers symptômes d’une grossesse ; ce bonheur fut à son comble lorsqu’elle accoucha d’un fils.
Quel songe merveilleux ! Le boursier des écoles militaires, l’officier d’artillerie famélique fondait une dynastie appelée à gouverner le plus vaste empire de l’Europe, et son héritier se trouvait être le petit-fils d’un monarque de droit divin !
Ne pouvait-il se croire l’élu de Dieu, celui qui, après une carrière déjà miraculeuse, se voyait l’objet de cette suprême bénédiction ?
Au moment de l’accouchement qui fut extraordinairement laborieux, la fortune sembla disputer à Napoléon cette félicité sans égale. Quand Dubois, le médecin accoucheur, vint annoncer qu’on ne pouvait sauver l’enfant qu’au prix de la vie de la mère, il y avait place, à cette heure pathétique, pour une alternative cruelle. Si l’Empereur eût été l’homme qu’on a dit, égoïste, sacrifiant tout à ses intérêts personnels, il aurait surtout demandé que l’on sauvât l’enfant. L’enfant n’était-il pas le but unique de son mariage avec Marie-Louise ?
Napoléon n’hésita pas une seconde et s’écria : « Ne pensez qu’à la mère. »
Le cœur de l’époux a parlé en étouffant la voix du souverain. Qu’importent les rêves grandioses de postérité, les joies paternelles entrevues, l’immortalité de son œuvre ! c’est sa femme avant tout qu’il veut garder, la femme simple et bonne que la politique lui a donnée, mais que son amour loyal et tutélaire veut conserver.
L’enfant se présentant par les pieds, on dut recourir au forceps pour lui dégager la tête. L’Empereur ne put supporter que pendant quelques instants les angoisses de cette horrible opération, qui dura vingt minutes. Il lâcha la main de l’Impératrice qu’il tenait dans les siennes, et se retira dans le cabinet de toilette, pâle comme un mort et paraissant hors de lui.
Enfin, à huit heures du matin, le 20 mars 1811, l’enfant naquit, et, dès que l’Empereur en fut instruit, il vola près de sa femme et la serra dans ses bras.
L’enfant resta pendant sept minutes sans donner signe de vie. Napoléon jeta les yeux sur lui, le crut mort, ne prononça pas un mot et ne s’occupa que de l’Impératrice. Enfin, l’enfant poussa un cri, et l’Empereur vint embrasser son fils.
La foule assemblée dans le jardin des Tuileries attendait avec anxiété la délivrance de l’Impératrice. Vingt et un coups de canon devaient annoncer la naissance d’une fille, et cent coups, celle d’un garçon.
Au vingt-deuxième coup, une joie délirante éclata dans le peuple : « Napoléon, placé derrière un rideau, à une des croisées de l’Impératrice jouissait du spectacle de l’ivresse générale et paraissait profondément attendri ; de grosses larmes roulaient sur ses joues sans qu’il les sentît, c’est dans cet état qu’il vint embrasser de nouveau son fils. »
Napoléon, désormais, ne devait plus connaître les larmes de joie, car la fortune lui souriait pour la dernière fois. A partir de la naissance de son fils, s’amoncelle l’orage qui emportera l’Empereur jusqu’au delà des océans, seul, sans femme, sans enfant, sans pouvoir, sans liberté !
La naissance du roi de Rome donna lieu à des transports d’enthousiasme indicibles. La joie publique se manifesta spontanément dans toute l’Europe. Le Messie n’aurait pas été accueilli avec plus d’exaltation. Tous les poètes, célèbres ou inconnus, envoyèrent leurs odes, leurs stances, leurs cantates, leurs chansons. Il en arriva dans toutes les langues, en français, en allemand, en flamand, en italien, en grec, en latin, en anglais !
Depuis Casimir Delavigne, du Havre, élève de rhétorique au lycée Napoléon et à l’institution de M. Ruinet, jusqu’à Esménard, membre de l’Académie française, c’est à qui déploiera le plus de lyrisme.
Après l’émotion bien naturelle que lui causa cette allégresse universelle, Napoléon, au comble de ses ambitions, resta identique à lui-même d’humeur et de caractère. Nous allons le retrouver dans son ménage, aussi simple, aussi paisible que le plus vulgaire des époux. Avec cet enfant adoré, il sera le même papa gâteau, le même « oncle Bibiche » qu’était Bonaparte, Premier Consul, avec ses neveux, enfants d’Hortense.
Écoutez les témoins oculaires : « … L’entrée de son cabinet, dit Meneval, était interdite à tout le monde ; il n’y laissait pas entrer la nourrice, et priait Marie-Louise de lui apporter son fils ; mais l’Impératrice était si peu sûre d’elle-même, en le recevant des mains de sa nourrice, que l’Empereur, qui l’attendait à la porte de son cabinet, s’empressait d’aller au-devant d’elle, prenait son fils dans ses bras et l’emportait en le couvrant de baisers… S’il était à son bureau, prêt à signer une dépêche, dont chaque mot devait être pesé, son fils, placé sur ses genoux ou serré contre sa poitrine, ne le quittait pas… Quelquefois, faisant trêve aux grandes pensées qui occupaient son esprit, il se couchait par terre, à côté de ce fils chéri, jouant avec lui avec l’abandon d’un autre enfant, attentif à ce qui pouvait l’amuser ou lui épargner une contrariété… Sa patience et sa complaisance pour cet enfant étaient inépuisables… »
« L’Empereur aimait passionnément son fils, dit Constant, il le prenait dans ses bras toutes les fois qu’il le voyait, l’enlevait violemment de terre, puis l’y ramenait, puis l’enlevait encore, s’amusant beaucoup de sa joie. Il le taquinait, le portait devant une glace, et lui faisait souvent mille grimaces dont l’enfant riait jusqu’aux larmes. Lorsqu’il déjeunait, il le mettait sur ses genoux, trempait un doigt dans la sauce et lui en barbouillait le visage… »
En voyage ou dans ses campagnes, il est en correspondance directe avec Mme de Montesquiou, la gouvernante.
En route pour la guerre de Russie, l’Empereur lui écrit : « … J’espère que vous m’apprendrez bientôt que les quatre dernières dents sont faites. J’ai accordé pour la nourrice tout ce que vous m’avez demandé ; vous pouvez lui en donner l’assurance. »
Rien, ni la somme de travail considérable qu’il s’imposait, ni les soucis du début d’une guerre formidable, ni la responsabilité du commandement d’une armée de trois cent mille hommes, ne détournait la pensée de l’Empereur du berceau de son cher enfant.
Ce fut avec une grande émotion qu’il reçut, à la veille de la bataille de la Moskowa, le portrait du petit roi de Rome, que lui envoyait l’Impératrice. Napoléon, à la porte de sa tente, acclamé par ses soldats, contempla ce portrait avec amour, puis soudain, trahissant les inquiétudes qui l’agitaient, il dit à son secrétaire : « Retirez-le, il voit de trop bonne heure un champ de bataille. »
XXI
Jusqu’à présent, nous n’avons pu juger Napoléon qu’aux époques où la fortune ne cessait de lui être favorable. L’heure des revers a sonné, ils vont être immenses, de nature à reléguer bien loin le souci des détails du ménage, et cependant, malgré l’effort colossal qu’il fait pour se défendre contre les épouvantables catastrophes qui fondent sur lui, Napoléon conservera pour sa femme et son enfant les mêmes attentions vigilantes, les mêmes délicatesses qu’aux jours de la prospérité.
En 1813, il écrit à Cambacérès : « … Les ministres ne doivent pas parler à l’Impératrice de choses qui pourraient l’inquiéter ou la peiner. » Après la bataille de Dresde, il adresse ces mots à Mme de Montesquiou : « … Je vois avec plaisir que mon fils grandit et continue à donner des espérances. Je ne puis que vous témoigner ma satisfaction pour tous les soins que vous en prenez. »
Pendant cette terrible campagne, désireux de voir sa femme, il l’avait fait venir à Mayence ; il s’y rendit le 26 juillet : « Il me parlait, dit Caulaincourt, de ce rendez-vous donné à sa Louise avec un entraînement de jeune homme ; alors il faisait trêve aux soucis, et sa physionomie radieuse n’offrait aucune trace des émotions douloureuses du commencement de notre entretien… »
Au moment où, après un espoir de paix, l’Empereur se voit forcé de lutter contre la coalition de l’Europe entière, il s’inquiète des plus petites choses relatives à sa femme : « J’ai été mécontent d’apprendre, écrit-il au grand chambellan, que la fête du 15 août avait été mal disposée et les mesures si mal prises que l’Impératrice avait été retenue par une mauvaise musique un temps infini… Enfin, il y avait un bien petit inconvénient à faire sortir un peu plus tôt l’Impératrice d’un spectacle où elle étouffait de chaleur… »
Pendant la campagne de France, où, par un effort surhumain, donnant tout son essor à un génie qui n’a pas été égalé, il défend pied à pied le sol de la patrie, et tient en respect avec trente mille hommes toutes les puissances de l’Europe, il écrit de Nogent : « … Tenez gaie l’Impératrice, elle se meurt de consomption. »
Le lendemain, il fait la recommandation qui, pour lui, prime tout : « Mais, dit-il, ne laissez jamais tomber l’Impératrice et le roi de Rome entre les mains de l’ennemi. » Et, envisageant toutes les éventualités qui peuvent se produire, il s’écrie : « Quant à mon opinion, je préférerais qu’on égorgeât mon fils plutôt que de le voir jamais élevé à Vienne, comme prince autrichien, et j’ai assez bonne opinion de l’Impératrice pour aussi être persuadé qu’elle est de cet avis, autant qu’une femme et une mère peuvent l’être. »
Si l’on parle à Napoléon, perdu sans rémission, de faire intercéder sa femme près de l’empereur d’Autriche, il se révolte, mais bien moins par sentiment d’orgueil que dans la crainte que cette attitude de Marie-Louise ne nuise au repos de son ménage ; écoutez plutôt l’expression de son mécontentement : « J’ai vu avec peine que vous avez parlé des Bourbons à ma femme. Cela la gâterait et nous brouillerait…; évitez les discours qui la feraient penser que je consens à être protégé par elle ou par son père… D’ailleurs, tout cela ne peut que troubler son repos et gâter son excellent caractère… »
Ici, dans cette détresse extrême, comme aux plus beaux jours des succès, Napoléon place avant toutes choses sa dignité personnelle dans son foyer domestique.
Après avoir épuisé les merveilleuses ressources d’une science militaire qui chaque jour frappait ses ennemis de stupeur, écrasé sous des forces vingt fois supérieures aux siennes, l’Empereur trahi, abandonné par ses compagnons d’armes, dut se résigner à signer l’acte d’abdication de Fontainebleau.
La pensée de sa femme et de son enfant, un moment voilée dans son esprit par les tortures horribles que lui infligent ses ennemis et ses amis, vient l’aider à supporter les dernières humiliations ; il accepte de se rendre à l’île d’Elbe, en disant à son confident : « A l’île d’Elbe, je puis encore être heureux avec ma femme et mon fils. »
Après ses adieux à la garde, qui sont restés légendaires, il écrit à l’Impératrice : « Ma bonne amie, je pars pour coucher à Briare. Je partirai demain matin pour ne plus m’arrêter qu’à Saint-Tropez… J’espère que ta santé te soutiendra et que tu pourras venir me rejoindre…
« Adieu, ma bonne Louise. Tu peux toujours compter sur le courage, le calme et l’amitié de ton époux. »
A l’île d’Elbe, étonné, inquiet du silence de Marie-Louise, loin de soupçonner sa femme d’une trahison, il la croit prisonnière. Tout est mis en œuvre par Napoléon afin d’avoir des nouvelles de sa femme. Le 20 août, il écrit au général Bertrand : « … Donnez les instructions suivantes au capitaine de la garde qui part sur le brick. Il saisira toutes les occasions pour écrire à Meneval et à Mme Brignole pour donner de mes nouvelles, dire que Madame Mère est ici et que j’attends l’Impératrice dans le courant de septembre. » Dix jours après, même mission est donnée au capitaine Hureau dont la femme est près de l’Impératrice.
Par contre, les quelques efforts faits par Marie-Louise pour correspondre avec son mari dans les premiers jours de leur séparation ne furent pas bien énergiques ; ils n’allaient pas jusqu’à contrarier, si peu que ce fût, les idées de son père, l’empereur d’Autriche ; il convient d’ajouter, afin de rendre son indifférence plus compréhensible, que dès le 17 juillet 1814 l’influence du comte Neipperg commençait à agir sur elle.
En octobre, Napoléon, ne sachant plus à qui s’adresser pour avoir des nouvelles, écrit au grand-duc de Toscane, oncle de l’Impératrice et le supplie de vouloir bien servir d’intermédiaire pour sa correspondance avec Marie-Louise.
Quel contraste navrant ! Avoir connu les ivresses de la gloire et de la toute-puissance, avoir été pendant dix ans accablé par les démonstrations obséquieuses des rois et l’adulation des peuples, et venir mendier une preuve de sympathie d’un petit prince dans le simple but de ramener sa femme auprès de soi !
En décembre, l’Empereur, ne pouvant encore croire à son abandon, écrivait au comte Bertrand : « Voyez ce que coûterait la maison Lafargue, et ce qu’il faudrait y dépenser pour la mettre en état. Si l’Impératrice et le roi de Rome venaient ici, cette maison sera la seule convenable pour loger la princesse. »
Dans ce morne séjour de l’île d’Elbe, aux déchirements incessants de son âme vient s’ajouter l’anxiété de ne recevoir aucune marque d’affection de Marie-Louise, aucune nouvelle de son fils adoré.
Le seul témoignage de constance qui vint soulager son âme désolée lui fut donné par Mme Walewska. Cette noble femme désintéressée sentit, à distance, les battements douloureux du cœur de son ancien amant et lui apporta, le 1er septembre, les douces consolations de son amour. Elle resta trois jours à Marciana, puis Napoléon retomba dans sa triste solitude.
Quand Napoléon quitta l’île d’Elbe, il est permis de supposer qu’à son envie de ressaisir un trône, était intimement lié l’ardent espoir de recouvrer l’affection de sa femme et les caresses de son enfant. Dès son arrivée à Paris, il écrivait à l’empereur d’Autriche : « … Je connais trop les principes de Votre Majesté, je sais trop quelle valeur elle attache à ses affections de famille pour n’avoir pas l’heureuse confiance qu’elle sera empressée, quelles que puissent être d’ailleurs les dispositions de son cabinet et de sa politique, de concourir à accélérer l’instant de la réunion d’une femme avec son mari et d’un fils avec son père… »
L’empereur d’Autriche n’avait nullement à peser sur sa fille, pour la pousser à mépriser ses devoirs d’épouse et de mère. Elle vivait tranquillement dans un concubinage méprisable.
On a cherché à mettre sur le compte de la faiblesse de son caractère l’indigne conduite de Marie-Louise. La faiblesse peut encore inspirer de la pitié ; nulle indulgence ne saurait être acquise au cynisme des sentiments.
Y aura-t-il chez elle un cri du cœur, alors que son mari est définitivement vaincu dans cette lutte gigantesque dont l’Empire, sa femme et son fils étaient le prix ? Aura-t-elle une lueur de commisération pour le père de son enfant ?
Dans une lettre intime, où la politique n’a rien à voir, voici en quels termes elle parle des progrès de la marche des alliés contre la France : « … Le général Neipperg, dit-elle, ne m’a pas donné signe de vie depuis dix-huit jours, de sorte que je ne connais que les détails du bulletin, mais je me réjouis avec tout le monde des bonnes nouvelles qu’il contient… »
Ainsi, devant ces événements où se joue le salut du pays dont elle fut la souveraine, où vont se décider le sort de son mari et les destinées de son fils, Marie-Louise se classe, impudemment, au rang de « tout le monde » ! La postérité, vengeresse des simples lois de l’honneur et de la fidélité, rangera aussi, nous l’espérons, cette triste princesse parmi les malheureuses qui aux hontes de l’adultère s’efforcent d’ajouter la bassesse du cœur, la lâcheté du caractère.
Cette étude de Napoléon, dans son rôle d’époux, commencée sous les auspices des merveilleux triomphes de la première campagne d’Italie, s’arrête dans les affres de l’effondrement de Waterloo. Désormais, c’est sur le rocher de Sainte-Hélène qu’en lui-même l’Empereur pleurera l’absence de son fils et le vil abandon de celle qu’il a tant aimée.
Sous tous les aspects où nous venons de le considérer, au sommet de la gloire, comme dans les abîmes de la défaite, Napoléon a conservé le haut sentiment conjugal qu’il portait en lui dès sa jeunesse.
Il eut deux épouses ; il les entoura toutes deux d’une égale affection. Il s’appliquait avec des soins aimables et minutieux à les rendre heureuses, et cependant toutes deux lui furent infidèles, avec cette différence que Joséphine ne tarda guère à le tromper, tandis que Marie-Louise ne le trahit qu’après plusieurs années de mariage.
Dans ces deux infortunes conjugales, suivant la règle commune, un voile épais recouvre ses yeux ; devant les soupçons les plus justifiés, il veut douter jusqu’à ce que la preuve soit complète ; pour Joséphine, il attribue longtemps à la légèreté les apparences de l’infidélité ; pour Marie-Louise, il se plaît à la croire prisonnière et victime plutôt qu’inconstante.
Nous l’avons vu, dans l’une et l’autre de ces unions s’appliquer à fonder un foyer exemplaire, paisible, régi par les habitudes les plus simples.
Celui qui avec une fierté redoutable relevait les moindres attaques des souverains les plus puissants, nous l’avons vu transiger, presque au prix de sa dignité, pour éviter les plus petits conflits dans son intérieur.
Celui qui commandait à quarante millions d’hommes n’opposait que de la faiblesse aux caprices de sa femme et des enfants qui l’entouraient.
En résumé, ni les splendeurs d’une carrière prodigieuse, ni le suprême orgueil de la majesté impériale, n’ont influé sur son caractère d’époux et de père. Napoléon n’a jamais dérogé aux principes réguliers que lui avait inculqués son éducation première.