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Napoléon intime

Chapter 70: XI
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About This Book

A documentary portrait assembled from letters, memoirs, and contemporary testimonies that reconstructs the private life and character of Napoleon. The author compiles abundant documents and citations to rebut hostile interpretations, emphasizing simplicity, domestic habits, personal affections, moral sensibilities, and everyday routines alongside public responsibilities. The book organizes anecdotes, official records, and witnesses' recollections to balance military and political achievements with intimate behavior, showing how exceptional talent coexisted with ordinary human frailties. The result is an evidence-driven, descriptive account aimed at humanizing and reassessing a controversial historical figure.

IX

Les mouvements de vivacité reprochés à l’Empereur ne dépassent certainement pas la moyenne des inégalités d’humeur qu’on a le devoir, en bonne justice, d’excuser chez un homme en proie à toutes les préoccupations accablantes qui pesaient sur le cerveau de Napoléon. A l’intérieur, établir un ordre social nouveau sur les ruines d’une administration vieille de dix siècles ; à l’extérieur, écraser des coalitions sans cesse renaissantes, être contraint à cet effet de bouleverser les royaumes, de disloquer les peuples, et, comme conséquence, assurer et organiser la prépondérance de son pays sur l’Europe entière : tels étaient les plans qu’il avait conçus et qu’il exécutait à travers des résistances, des défaillances et des difficultés qui eussent justifié, à la rigueur, un état permanent de défiance et d’irritation.

Si l’on considère enfin qu’il ne se contentait pas, dans ces projets, de la partie méditative, mais qu’il était le premier artisan de leur réalisation, on aura bien quelques raisons d’admettre qu’il n’avait peut-être pas toujours l’esprit assez libre pour amortir l’effet de son impatience, ni pour rechercher les formes exquises d’une impeccable urbanité.

Cependant, parmi les gens qui se sont plaints de ne pas avoir trouvé l’Empereur assez onctueux, à de certains moments, combien, à sa place, condamnés comme lui à cette tension extrême du cerveau, auraient pu montrer autant de calme, autant de retenue ?

Combien, mis à un rang où l’on peut se croire tout permis, auraient, comme lui, pesé les conséquences de leurs paroles, au point de ne pas oser faire un reproche mérité ?

C’est ainsi qu’au lieu de prendre son monde à la gorge, nous allons voir Napoléon éprouver, par un sentiment bien humain, un certain embarras quand il a des observations délicates à formuler. Voulant éviter dans ces circonstances l’effet trop blessant des paroles directes du souverain, c’est un tiers qu’il charge de transmettre les avertissements pénibles.

Un jour, il écrit au prince Eugène : « Dites confidentiellement à Marmont que les affaires de comptabilité sont revues ici avec la plus grande rigueur ; que tout désordre pourrait le perdre, lui et ses amis… qu’il a une réputation d’intégrité à conserver… » Quand, en 1807, Fouché, voulant activer le divorce impérial, se livrait à des manœuvres qui déplaisaient à l’Empereur, celui-ci s’adressa à Maret et lui dit : « J’ai écrit fortement là-dessus au ministre de la police… Il ne serait pas hors de propos que, sans paraître en avoir mission de moi, vous lui en parliez… Je lui ai témoigné mon sentiment là-dessus à Fontainebleau et dans une lettre que je lui ai écrite depuis. Il me semble que de pareilles choses ne doivent pas se dire deux fois… »

Avant de prendre lui-même Lebrun à partie, comme nous l’avons vu, n’avait-il pas déjà écrit à Cambacérès l’année précédente :

« … M. Lebrun fait mettre dans les journaux de Gênes des lettres qui sont assez ridicules… Cela est peu digne ; faites-le-lui comprendre de vous-même ou par M. de Marbois, comme l’ayant appris vaguement par plusieurs personnes. Je désire qu’il ne se doute pas que cela puisse venir de moi, ce qui lui ferait trop de peine… »

Quel contraste entre ce Napoléon sujet à des timidités dont il nous est difficile à tous de nous affranchir, et le tigre écumant, toujours prêt à bondir, griffes et crocs aiguisés, sur quiconque le gêne !

Bien que nous nous efforcions de prouver que l’Empereur était doué d’autant d’humanité, au moins, que beaucoup de ses détracteurs, notre intention serait trahie, si nous arrivions, par hasard, à le faire passer pour un homme indécis, doucereux, veule, cauteleux, flattant tout le monde parce qu’il avait besoin de tout le monde. Ce serait dénaturer singulièrement la vérité, car la dominante de son caractère était, au contraire, de n’avoir peur de personne, de se préoccuper fort peu de ce qu’on penserait de sa manière d’agir, et de conformer celle-ci, autant pour les éloges que pour les blâmes, aux nécessités des opérations militaires ou gouvernementales.

Quand un intérêt supérieur est en jeu, si son affection ou sa reconnaissance ne prennent pas le dessus, peu lui importent les conséquences de sa franchise ; ce qu’il a à dire, il le dit net et ferme, sans périphrases, élevant la voix, s’époumonant pour prévenir que désormais, suivant ses propres expressions, « il ne criera plus, il punira enfin ». Toutefois, ceux qui reçoivent ses reproches, ses punitions, peuvent, s’ils le veulent, se vexer, renoncer aux fonctions publiques, quitter la Cour, la France au besoin, l’Empereur n’en a cure. Mais ils tablaient tous sur la bonté du souverain, et savaient, par des exemples nombreux, que bientôt ils seraient l’objet de nouvelles faveurs.

Au plus grand honneur de Napoléon, on va pouvoir constater que le général d’Italie et d’Égypte qui aurait dû, pour servir son ambition, chercher à rallier tous les concours par de bons procédés, fut plus sévère, plus cassant peut-être, envers les généraux et les soldats, que l’Empereur indépendant, maître absolu, ayant tout à donner, et rien à demander. Nos contradicteurs sont les premiers à dire qu’en 1796, « ce petit b… de général faisait peur à des gens comme Augereau, Masséna et Decrès ».

Voici comment il parlait aux généraux ou fonctionnaires importants, quand il jugeait indispensable de les ramener à une meilleure observation de leurs devoirs.

En 1797, au général Despinois, venu pour lui faire sa cour, Bonaparte dit : « Général, votre commandement de la Lombardie m’avait bien fait connaître votre peu de probité et votre amour pour l’argent, mais j’ignorais que vous fussiez un lâche. Quittez l’armée et ne paraissez plus devant moi. »

« Écrivez au général Gardanne, mande Napoléon à Berthier, qu’il m’est venu beaucoup de plaintes sur les vexations qu’il exerce envers les habitants du pays ; qu’il ait à se comporter d’une manière digne de l’armée et à ne faire entendre désormais aucune plainte. »

A l’amiral Truguet :

« Je ne puis qu’être mécontent de l’escadre qui est sous vos ordres… Ce ne sont point des phrases et des promesses que j’ai le droit d’attendre de vous, ce sont des faits. »

Junot, son ami de jeunesse, est repris à chaque bévue avec la même rigueur :

« Je n’ai pu voir qu’avec la plus grande peine votre conduite. Vous avez traité un préfet comme vous auriez pu faire d’un caporal de votre garnison. Il y a là un défaut de tact et un oubli de vous-même qui me paraît inconcevable. Ce que vous avez fait est sans exemple… » Une autre fois au même général : « Je ne puis qu’être mécontent de ce que vous n’obéissez pas à mes ordres… Je me flatte que désormais vous remplirez plus exactement mes intentions et ne regarderez pas ce que je dis comme des sornettes… Vous vous faites une étrange idée de vos devoirs et du service militaire. Je ne vous reconnais plus. »

A l’amiral Decrès : « … Je ne vous demande une réponse que dans un mois ; mais pendant ce temps, recueillez des matériaux tels qu’il n’y ait pas de mais, de si, de car… » Cet amiral, prolixe sans doute d’habitude, s’attire, sept ans plus tard, un autre reproche tout aussi vif : « Il ne s’agit pas de m’écrire, il s’agit de faire partir. Marchez de l’avant, tout cela devrait être fait. »

D’ordinaire, dans l’infortune, on est moins hardi, on ménage les gens, on cherche des appuis, on évite, quand la défection se met dans tous les rangs, ce qui pourrait éloigner les derniers serviteurs fidèles. L’Empereur ne connaît pas ces petitesses ; il exprime sa pensée avec autant, avec plus de liberté qu’à l’époque de sa toute-puissance.

En 1814, pendant la campagne de France, c’est au ministre de la police qu’il écrit : « Dans ce moment, il nous faut des choses réelles et sérieuses, et non pas de l’esprit en prose et en vers. Les cheveux me dressent sur la tête des crimes commis par les ennemis, et la police ne pense pas à recueillir un seul de ces faits. En vérité, je n’ai jamais été plus mal servi. » C’est au même ministre que, cinq jours après, il dit encore : « Pourquoi donc avez-vous la tête si dure ? Pourquoi ne pas vouloir me comprendre ? » Au ministre de l’intérieur, Napoléon écrit : « Je ne suis plus obéi. Vous avez tous plus d’esprit que moi, et sans cesse on m’oppose de la résistance en m’objectant des si, des mais, des car… »

Faut-il rappeler ici que l’Empereur, à tort ou à raison, sut mettre à l’écart un de ses meilleurs généraux, Macdonald, que celui-ci resta six ans en disgrâce, de 1801 à 1807 ; que le général Dupont fut, quoi que l’on pût faire, traduit en conseil de guerre, pour avoir capitulé à Baylen ; que le maréchal Bernadotte, prince de l’Empire, fut, en 1810, flétri par un ordre du jour impérial qui signalait son incurie doublée d’une imposture, lors de la bataille de Wagram ; qu’il fut révoqué de son commandement ? Faut-il rappeler les destitutions ou plutôt les disgrâces momentanées de Lucien Bonaparte comme ministre de l’intérieur ; de Bourrienne, le secrétaire particulier ; de Barbé-Marbois, le ministre du Trésor public ; de Fouché, le ministre de la police ; de Talleyrand, le ministre des affaires étrangères ; le renvoi de Portalis, chassé honteusement du Conseil d’État pour avoir méconnu les ordres du souverain ?

Si l’Empereur a joui parmi ses troupes d’une popularité incontestée, il ne l’a certainement pas acquise en transigeant avec les lois de la discipline. Il ne craignait pas de prendre publiquement des mesures qui étaient plus propres à lui aliéner qu’à lui attirer les sympathies et les dévouements des officiers et des soldats, car tous pouvaient se sentir menacés de traitements équivalents à ceux que nous allons raconter.

En Égypte, en 1798, des soldats ont volé dans un jardin des grappes de dattes : « Ils seront promenés deux fois dans un jour dans le camp, la garde assemblée, au milieu d’un détachement ; ils porteront ostensiblement les grappes de dattes, leur habit retourné, et portant sur la poitrine un écriteau sur lequel sera écrit : Maraudeur. »

Le chirurgien Boyer a été assez poltron pour refuser de donner des secours à des blessés supposés atteints de maladie contagieuse : « Il est indigne de la qualité de citoyen français. Il sera habillé en femme, promené sur un âne dans les rues d’Alexandrie, avec un écriteau sur le dos portant : Indigne d’être citoyen français ; il craint de mourir. »

Après le général en chef, voici le Premier Consul indigné d’avoir vu des soldats pénétrer tumultueusement dans la citadelle de Turin, au mépris de leur consigne et de la discipline : « Les 16e, 17e, 18e, 19e et 20e compagnies du 1er régiment d’artillerie sont cassées… les officiers sont provisoirement suspendus de leurs fonctions… Il sera fait au gouvernement un rapport sur chacun d’eux… Le drapeau de ce régiment sera déposé au temple de Mars et couvert d’un crêpe noir. »

X

Plus on avance dans cette étude, plus on va de surprise en surprise ; à chaque pas, on rencontre des traits de bonté, et, au lieu d’une humeur acariâtre et présomptueuse, on trouve une cordialité ouverte, avenante, plus voisine du bon garçonisme bourgeois, si l’on ose s’exprimer ainsi, que de la morgue des souverains.

Écoutez l’anecdote rapportée par la duchesse d’Abrantès, née Laure Permon. On sait que Mme veuve Permon, peu de temps après la mort de son époux, avait été demandée en mariage par Napoléon. Celui-ci, alors général, avait vu repousser ses avances. Vexé de ce refus, il avait interrompu ses visites dans la maison, dont il était naguère l’un des habitués.

Quand Laure Permon se maria avec le général Junot, ami et aide de camp du Premier Consul, on fut chez les Permon dans une grande perplexité. On se demanda comment on s’y prendrait pour inviter le chef de l’État, fort aimé de Junot, et qui, par sa présence, devait donner un lustre flatteur au bal de noces offert, selon l’usage d’alors, dans la première quinzaine qui suivait le mariage. Après bien des tergiversations causées par le fait qu’il fallait prier Napoléon de venir à ce bal chez Mme Permon même, il fut décidé que Junot, sa jeune femme et le frère de celle-ci se rendraient chez le Premier Consul pour lui faire verbalement l’invitation.

Laissons la duchesse d’Abrantès raconter elle-même cette entrevue aux Tuileries : « Lorsque la porte du cabinet fut ouverte et que le Premier Consul m’aperçut : « Oh ! oh ! dit-il en souriant avec bonne humeur, que signifie cette députation de famille ? Il n’y manque que Mme Permon ? Est-ce que les Tuileries lui font peur ? ou bien serait-ce moi ? — Mon général, dit aussitôt Junot, Mme Permon voulait se joindre à nous ; mais vous savez combien elle est souffrante, et il lui a été de toute impossibilité de vous demander une faveur à laquelle elle tient infiniment. Ma femme est chargée par elle de vous en adresser la demande en forme. »

« Le Premier Consul se tourna vers moi, et, me regardant en souriant : «  — Eh bien ! voyons, j’écoute. Que me voulez-vous ? » — Il est difficile ou plutôt impossible de rendre le charme de sa physionomie lorsqu’il souriait avec une pensée douce.

« Je dis au général Bonaparte ce dont nous étions convenus entre nous trois. A peine eus-je terminé ma harangue, qu’il me prit les deux mains et me dit : «  — Eh bien ! sans doute j’irai à ce bal. Pourquoi donc aviez-vous l’air de croire que je refuserais ? J’irai, et très volontiers encore. » — Puis il ajouta une phrase que depuis il m’a bien souvent répétée : «  — Et cependant, je vais me trouver là au milieu de mes ennemis, car le salon de votre mère en est, dit-on, rempli. » — Junot nous fit signe, à Albert et à moi, qu’il était temps de prendre congé : Nous saluâmes, et le Premier Consul, après avoir serré la main de mon frère avec la même cordialité que si nous avions été encore dans la maison de mon père, nous dit :

«  — A propos, et quel jour est ce bal ? »

La date primitivement fixée était le 10 novembre. Napoléon, empêché ce jour-là, demanda que l’on prît une autre date. « La chose fut aussitôt résolue, dit la duchesse d’Abrantès. Il prit heureusement de lui-même le 12 novembre. Cela arrangeait tout.

«  — Avez-vous vu Joséphine ? me demanda-t-il. — Je lui répondis affirmativement ; je lui dis que Mme Bonaparte avait accepté pour elle et pour sa fille l’invitation que ma mère, à son grand regret, n’avait pu venir lui faire elle-même.

«  — Oh ! je crois bien que Mme Permon est souffrante, dit le Premier Consul, mais il y a de la paresse, et puis autre chose que je ne veux pas dire. N’est-ce pas, madame Loulou (c’est le nom que dans l’enfance il donnait à Mme Junot) ? — Et il me tirait l’oreille et les cheveux à me faire pleurer.

« Le soir du bal venu, Junot avait été aux Tuileries à neuf heures moins un quart, pour être prêt à suivre le Premier Consul et l’accompagner chez ma mère. Mais il fit dire que les affaires l’accablaient à un tel point qu’il ne pouvait répondre de l’heure à laquelle il serait libre ; qu’en conséquence, il demandait en grâce à ma mère de ne pas l’attendre pour faire danser la première contredanse, mais qu’il donnait sa parole de venir à n’importe quelle heure…

« A onze heures moins quelques minutes, on entendit le bruit des chevaux de l’escorte du Premier Consul ; bientôt après, la voiture entra rapidement sous la porte, et presque aussitôt lui-même parut à la porte de la première pièce avec Junot et mon frère, qui s’étaient trouvés à son arrivée. Ma mère s’avança vers lui et lui fit une de ses plus gracieuses révérences. Mais lui, se mettant à sourire : «  — Eh bien ! madame Permon, est-ce comme cela que vous recevez un ancien ami ? » — Et il lui tendit la main. Ma mère lui donna la sienne, et ils rentrèrent ainsi dans la salle de bal. Il y faisait une chaleur étouffante, le Premier Consul le remarqua (cela n’empêchait pas qu’il ne gardât sa redingote grise tout le temps du bal).

«  — Faites donc recommencer la danse, madame Permon, dit-il à ma mère ; il faut que la jeunesse s’amuse, et la danse est le passe-temps qu’elle aime le mieux. On dit, à propos de cela, que votre fille danse comme Mlle Chameroi ; il faudra que je voie cela. Si vous voulez, nous danserons la Monaco ; c’est la seule danse que je sache.

«  — Il y a trente ans que je ne danse plus, répondit ma mère.

«  — Allons donc ! vous plaisantez. Vous avez l’air, ce soir, de la sœur de votre fille. »

N’est-il pas charmant, ce croquis de Napoléon dans le monde, alors que déjà il était le chef acclamé et incontesté de toute la France ?

Bien que les Mémoires de la duchesse d’Abrantès ne soient rien moins qu’un panégyrique de Napoléon, et bien qu’ils méritent certainement plus de créance que ceux d’autres femmes suspectes à plusieurs titres, nous aurions hésité à reproduire ce petit tableau, si nous n’avions rencontré d’autres documents similaires :

« A Malmaison, dit Constant, la société, dont la plupart des membres étaient jeunes, et qui souvent était fort nombreuse, se livrait souvent à des exercices qui rappelaient les récréations de collège ; enfin, un des grands divertissements de Malmaison était de jouer aux barres… C’était ordinairement après le dîner que Bonaparte, MM. de Lauriston, Didelot, de Luçay, de Bourrienne, Eugène, Rapp, Isabey, Mme Bonaparte et Mlle Hortense se divisaient en deux camps, où des prisonniers faits et échangés rappelaient au Premier Consul le grand jeu auquel il donnait la préférence.

« Dans ces parties de barres, les coureurs les plus agiles étaient M. Eugène, M. Isabey et Mlle Hortense ; quant au général Bonaparte, il tombait souvent, mais il se relevait en riant aux éclats… »

Fidèle à notre méthode, nous allons demander à un document officiel de contrôler l’authenticité de ces bruits empruntés aux coulisses de l’histoire.

Dans une lettre datée de 1806, entre Austerlitz et Iéna, l’Empereur écrivait au prince Eugène : « J’ai passé ces deux jours-ci chez le maréchal Bessières ; nous avons joué comme des enfants de quinze ans… »

Ces deux lignes, en coïncidence parfaite avec les récits des contemporains, sont comme le coup de pinceau final qui anime le tableau de l’artiste. Désormais l’Empereur, débarrassé du fardeau des affaires de l’État, apparaît bien en relief, bien vivant il redevient le camarade de ses lieutenants, il se livre à tous leurs jeux avec un bonheur juvénile. Pour ces réunions amicales, exquis ressouvenirs de la jeunesse, il a mis la pourpre impériale au vestiaire, ainsi que, jadis, il déposait sa capote râpée en entrant chez Justat, où l’on mangeait la portion à six sous !

XI

La caractéristique de l’homme insociable doit être avant tout l’égoïsme ; rien dans les pages précédentes n’accuse ce défaut chez Napoléon : les chagrins des autres l’émeuvent, il secourt leurs infortunes avec la plus grande largesse.

Plus nous étudierons les manifestations de ses sentiments, plus nous le trouverons accessible à la commisération.

« L’Empereur, dit la duchesse d’Abrantès, était vraiment paternel pour tous les besoins du peuple, et, à cet égard, il avait soin qu’il ne lui manquât rien, comme un père de famille, je le répète, soignerait ses enfants. » En effet, sa sollicitude ne connaissait pas de bornes, tout était digne de ses soins ; le fait le plus infime, arrivant à sa connaissance, attirait et retenait son attention bienveillante ; il exigeait et poursuivait la réparation de la moindre injustice commise à l’égard d’un de ses sujets, si petit fût-il.

C’est en 1802, on est en pleine expédition de Saint-Domingue ; un traité (20 mai) avec le duc de Wurtemberg cède à la France les pays de la rive gauche du Rhin ; de plus, le Premier Consul est tout entier à la réorganisation de la France : les décrets remplissent chaque jour les colonnes du Journal officiel, le Premier Consul prend part à la discussion des articles du Code civil, il institue l’ordre de la Légion d’honneur, etc., quand la modeste réclamation suivante lui tombe sous les yeux :

« Durand, militaire, héritier de Béatrix Poirson, réclame sa succession, dont un notaire de Nancy a voulu le frustrer pendant qu’il était au service. » Napoléon écrit en marge : « Je prie le conseiller d’État Régnier d’écrire dans le pays à quelque homme de loi, pour recommander cette affaire et donner une direction au procès du citoyen Durand. »

En 1805, de Stupinigi, avant d’arriver à Milan où il va se faire sacrer roi d’Italie, l’Empereur prescrit au ministre de l’intérieur « de savoir pourquoi on a dépouillé mademoiselle Pays, orpheline, qui réclame le produit de la succession de ses père et mère, déposé à l’hospice des vieillards ».

Entre la proclamation du titre de protecteur de la Confédération germanique (12 juillet 1806) et l’élaboration des préliminaires de paix avec la Russie, l’Empereur écrit le 16 juillet au ministre de la police : « Il y a eu hier un accident d’un cocher qui, par sa faute, à ce qu’il paraît, a tué un petit enfant. Le faire arrêter, n’importe à qui il appartienne, et le faire punir sévèrement. »

Sa sollicitude est souvent attirée par les besoins de l’industrie ; en de pareilles questions, il n’apporte pas l’attention banale du souverain forcé de dire quelque chose et qui ne répond que par des généralités : il donne la solution raisonnée, pratique, avec le remède instantané pour ainsi dire.

En 1810, il dicte les instructions suivantes :

« Pour mettre aussi en activité les métiers qui fabriquent des étoffes unies, Sa Majesté est disposée à faire des commandes d’objets étrangers aux besoins de ses palais. Il faut d’abord que les députés de Lyon fassent connaître à combien devraient s’élever ces commandes… Il convient d’examiner ce qu’on pourrait faire pour les fabriques de Lyon par les règlements de la Cour. On peut dire que, pendant l’hiver et toutes les fois que l’on sera en grand costume, l’habit de velours sera obligé, et que les autres jours… tout le monde, excepté les officiers de service, paraîtra à la Cour sans costume, mais vêtu en étoffes de Lyon… »

Plus tard, vous trouverez un prêt à la maison Richard Lenoir et un autre à la maison Gros-Davilliers, laquelle se trouve par ce fait avoir reçu une somme de deux millions.

Meneval rapporte « qu’un sénateur, M. Laville-Leroux, avait obtenu de l’Empereur un prêt de deux cent mille francs, dont il remboursa la moitié quelque temps après. Le reste fut perdu car ce sénateur étant venu à mourir, les biens de sa succession furent insuffisants pour acquitter ces cent mille francs ».

Le même auteur raconte aussi que « Pougens, imprimeur-libraire, ruiné en 1803, recourut dans sa détresse au Premier Consul, qui était alors au camp de Boulogne. Il lui prêta les quarante mille francs dont il avait besoin, remboursables en quatre ans. Dix ans après, la moitié de cette somme était encore due. Napoléon, touché de l’énergie des efforts de son débiteur et de son honnêteté, lui fit la remise des vingt mille francs qu’il redevait. »

« Je ne parle pas, ajoute Meneval, des prêts considérables qu’il fit souvent aux maisons de commerce et aux manufactures, des encouragements pécuniaires qu’il fit aux fabriques encombrées de produits et aux ouvriers travaillant isolément, dans le seul but de leur procurer du travail. Ces secours absorbèrent plusieurs millions… »

Nous pouvons, à titre de complément, mentionner, à cette place, que le Premier Consul paya, en 1802, les dettes du danseur Vestris.

Les souffrances des ouvriers et des misérables, qu’elles proviennent des intempéries ou du chômage, ont la même part à la sollicitude de Napoléon, qu’il soit à Paris ou au fond de l’Europe. Voici, pris à tous les échelons de la carrière de l’Empereur, des exemples de sa vigilance à l’égard des humbles.

En 1802 : « … Si le froid revenait, comme en 89, faire allumer du feu dans les églises et autres grands établissements pour chauffer beaucoup de monde… » En 1803 : « L’hiver sera rigoureux, citoyen ministre, la viande très chère. Il faut faire travailler à Paris : Faire continuer les travaux du canal de l’Ourcq ; Faire des travaux aux quais Desaix, d’Orsay ; Faire paver les nouvelles rues, etc., etc. » En 1807 : « Les choses devraient être établies de façon qu’on pût dire : Tout mendiant sera arrêté. Mais l’arrêter pour le mettre en prison serait barbare ou absurde. Il ne faut l’arrêter que pour lui apprendre à gagner sa vie par un travail. Il faut donc une ou plusieurs maisons ou ateliers de charité par département… En 1810 : « On m’assure que les ouvriers de Rotterdam et d’Amsterdam n’ont point de travail. Faites-moi connaître quelle espèce d’ouvriers c’est, et quels travaux on pourrait leur donner. » En 1811 : « Il y a beaucoup de chapeliers, de bonnetiers, de cordonniers, de tailleurs, de selliers qui sont sans ouvrage. Je désirerais que vous prissiez des mesures pour faire faire 500 paires de chaussures par jour…, etc., etc. » Quelques jours plus tard, c’est au ministre de la guerre qu’il dit : « Beaucoup d’ouvriers n’ont pas d’ouvrage à Paris. Comme je désire leur en donner, je vous prie : 1o de faire une commande extraordinaire de harnais d’artillerie…, etc. » En même temps, il écrit au grand maréchal du palais : « Le faubourg Saint-Antoine manque d’ouvrage ; je désire lui en donner, surtout ce mois-ci qui précède les fêtes… Que l’on fasse une commande telle que, pendant les mois de mai et de juin, 2 000 ouvriers du faubourg Saint-Antoine qui font des chaises, des meubles, des commodes, des fauteuils, et qui sont sans ouvrage, en aient sur-le-champ… Que vos idées soient arrêtées demain et qu’on commence sans délai. »

Soupçonnera-t-on une arrière-pensée politique dans ces secours donnés à des corporations éprouvées par la misère ? Nous répondrons en montrant les mêmes mesures prescrites à l’égard des personnes isolées qui ont recours à la bienfaisance ou à la justice de Napoléon.

C’est un M. Garnier que le Premier Consul recommande au ministre de l’intérieur pour un emploi, parce que depuis longtemps il a pris soin de la fille du général Dugommier sous lequel Napoléon a jadis servi à Toulon.

C’est le fils de Camille Desmoulins, recueilli au Prytanée à titre de « victime du tribunal révolutionnaire de Paris », dit l’arrêt du Premier Consul.

C’est un secours de 100 000 francs remis à la duchesse d’Orléans avec la recommandation suivante : « Cette somme doit lui être remise secrètement et sans aucune espèce d’ostentation. »

Pendant toute la durée du règne et même en 1815, pendant les Cent-Jours, vous trouverez des secours gracieux, remis pareillement à la duchesse de Bourbon, au prince de Conti, à la duchesse d’Orléans, en dehors des pensions qui leur étaient régulièrement servies.

Enfin, nous avons la preuve qu’à tous les instants, même les plus critiques pour lui, la pitié, la largesse de l’Empereur s’exerçaient dans des conditions qui paraîtraient invraisemblables si le document lui-même n’était pas sous nos yeux : une demoiselle Delaire, élève de la Maison impériale de Saint-Denis, fait appel, pour sa mère malheureuse, à la charité de l’Empereur. Cette demande ne comporte pas moins de trente-quatre lignes d’une écriture fine jusqu’à être illisible.

Napoléon en prit connaissance à l’heure où il travaillait seul, ses secrétaires étant couchés, car c’est de sa main qu’il écrivit en marge : « Bertrand lui donnera un secours de 600 francs et fera régler sa pension. »

Nous voilà bien en face d’un mouvement de bonté naturelle et spontanée ; rien qui touche ni à la politique, ni à la popularité. Ce fait de peu de valeur, en apparence, acquiert une importance au point de vue du caractère de l’homme, si l’on considère dans quelles circonstances il se produisit. Quel jour l’Empereur prit-il le temps de lire cette supplique et d’y faire droit ? C’était le 7 avril 1815, quinze jours après le retour de l’île d’Elbe, au moment où l’Europe entière coalisée réunissait ses forces pour marcher contre la France, au moment où l’Empereur, à peine arrivé aux Tuileries, avait à faire sortir du néant les armées qui devaient livrer, quelques semaines plus tard, le suprême et fatal combat de Waterloo.

XII

Si le cœur de l’homme peut être comparé à une lyre dont chaque corde représenterait une qualité ou un défaut, nous pouvons maintenant affirmer que chez Napoléon la corde de l’humanité était des plus vibrantes. Nous l’avons entendue, au cours de ce chapitre, résonner sur tous les tons chez l’époux, chez le père, le fils, le frère, l’ami, le maître, l’homme heureux et l’homme malheureux ; dans ces diverses conditions, nous avons vu l’Empereur doué des vertus sociales qui sont l’honneur et la règle de la civilisation. Impressionnable, bienveillant et secourable, il le fut, au pinacle comme dans l’adversité.

On va se récrier, on va parler des goûts de Napoléon pour la guerre. Que de fois ne l’a-t-on pas représenté, aimant, par-dessus tout, à se vautrer dans des hécatombes humaines ! Même reproche avait été adressé à Jeanne d’Arc par ses juges, et l’héroïne, levant les yeux au ciel, répondait avec sérénité : « … De ces exterminations d’hommes, il faut parler doucement et à voix basse… »

Le général en chef, c’est indubitable, a pour première et stricte obligation de gagner la bataille, de même que le chirurgien a pour mission de sauver la vie du patient, quels que soient les moyens à employer ; cependant, l’un et l’autre seraient méprisables s’ils se complaisaient dans les atrocités que leur impose le devoir professionnel.

Examinons donc si l’Empereur, appelé par son rang à présider à d’épouvantables catastrophes, y assistait non pas avec une âme réjouie, nul n’oserait le prétendre sérieusement, mais seulement avec une âme rebelle à la pitié que doivent inspirer de si grands malheurs.

Le voici, à plusieurs époques bien distinctes :

A Vérone, révolté des contributions imposées à toute la population, par des fonctionnaires avides, le Premier Consul, dit Bourrienne, s’écrie : « Que l’on frappe les riches, à la bonne heure, quoique ce soit déjà un malheur, mais c’est une nécessité de la guerre ; mais les pauvres, c’est une infamie. » Bonaparte, ajoute le même auteur, ordonna donc que l’on rendît, en échange d’une modique somme de dix francs, les objets déposés au Mont-de-Piété, à leurs propriétaires, quelle que fût la valeur de l’objet… »

Le lendemain de la bataille d’Austerlitz, Napoléon terminait ainsi le trentième bulletin de la Grande-Armée : « Jamais champ de bataille ne fut plus horrible. Du milieu de lacs immenses, on entend encore les cris de milliers d’hommes qu’on ne peut secourir… le cœur saigne. Puisse tant de sang versé, puissent tant de malheurs retomber enfin sur les perfides insulaires qui en sont la cause ! »

Au faîte de la gloire, en 1807, l’Empereur écrit à l’Impératrice, le surlendemain de la bataille d’Eylau : « … Ce pays est couvert de morts et de blessés. Ce n’est pas la belle partie de la guerre ; l’on souffre et l’âme est oppressée de voir tant de victimes. »

« Le lendemain de la victoire de Wagram, dit le duc de Rovigo, l’Empereur parcourut à cheval le champ de bataille comme cela était sa coutume et pour voir si l’administration avait fait exactement enlever les blessés… Les blés étaient fort hauts, et l’on ne voyait pas les hommes couchés par terre. Il y avait plusieurs de ces malheureux blessés qui avaient mis leur mouchoir au bout de leur fusil et qui le tenaient en l’air pour que l’on vînt à eux. L’Empereur fut lui-même à chaque endroit où il apercevait de ces signaux ; il parlait aux blessés et ne voulut point se porter en avant que le dernier ne fût enlevé. »

Voici maintenant le témoignage d’un ennemi : « Dans une autre occasion, dit Walter Scott, passant sur un champ de bataille d’où l’on n’avait pas encore relevé les blessés, il exprima une vive sensibilité, ce qui n’était pas chez lui une chose extraordinaire, car il ne pouvait jamais voir souffrir sans montrer de la compassion. »

En 1813, au déclin de sa fortune, c’est le même langage qu’aux plus beaux jours de la victoire, nous allons retrouver à Dresde les mêmes sentiments qu’à Vérone : « Mon cousin, mande l’Empereur à Berthier, écrivez au duc de Padoue qu’il m’est revenu des plaintes graves sur sa conduite à Hanau, qu’il a reçu dans cette ville dix louis par jour… qu’il ait sur-le-champ à renvoyer tout ce qu’il a reçu à ceux qui le lui ont payé. Écrivez-lui confidentiellement que cette conduite m’a fait beaucoup de peine dans un moment où les peuples sont écrasés par le logement du soldat et les frais de la guerre. Écrivez la même chose au duc de Castiglione : qu’il ne prenne rien et qu’il restitue l’argent reçu. »

Ainsi que l’ont déjà fait les adversaires de Napoléon lorsqu’ils rencontraient un fait louable qu’ils ne pouvaient, malgré eux, passer sous silence, va-t-on dire que tous ces actes, toutes ces paroles relèvent de l’art du comédien ?

Si c’est être comédien que de se faire au fond de sa conscience un idéal de justice, de bonté et de pitié, puis de s’efforcer d’y conformer toutes ses actions, Napoléon était comédien, et, à ce compte, on peut regretter que nous ne le soyons pas tous au même degré.

Mais si l’on entend par comédien l’homme qui, pour chaque occasion, compose d’avance son attitude selon l’effet qu’il veut produire, nous répondrons que rien dans la vie de Napoléon ne semble l’avoir préparé à cet art factice et tortueux : l’absorption complète des facultés par des soins innombrables et ininterrompus, la nécessité de prendre sur-le-champ une décision claire et rapide, voilà qui laisse peu de temps pour se grimer au moral comme au physique. Non, un grand capitaine, digne de ce nom, homme de résolution par excellence, dont la pensée doit être vive comme l’éclair, n’est pas, ne peut pas être un tartufe de mélodrame.

XIII

La sincérité morale de l’Empereur, étudiée comme nous venons de le faire, nous semble donc être à l’abri du doute.

Est-ce à dire qu’à côté des traits si nombreux, si concluants que nous avons mis en évidence, on ne rencontre pas dans son caractère les défaillances, les aspérités qui font partie de l’imperfection humaine et auxquelles sont encore plus sujettes que les autres les personnes surexcitées par le continuel souci d’intérêts innombrables ? Loin de nous la pensée de le juger ainsi. Napoléon était un simple mortel avec ses défauts et ses qualités, et c’est uniquement ce que nous voulons établir.

Éclairé par le faisceau de rayons lumineux que nous venons de projeter, nous croyons que jamais cœur humain ne fut rendu plus transparent aux yeux de la postérité.

Un incident, banal en soi, dans la vie d’un général, permet encore de pénétrer plus avant dans les profondeurs de l’âme de Napoléon et d’y trouver, sans une ombre possible, la pureté de l’amitié poussée jusqu’à la superstition de ce haut sentiment.

Capitaine adjoint à Bonaparte au siège de Toulon, Muiron le suivit ensuite en qualité de colonel aide de camp à l’armée d’Italie et fut tué à la bataille d’Arcole, aux côtés de Napoléon. Celui-ci conçut le plus vif chagrin de la perte de cet ami qu’il ne connaissait cependant que depuis trois ans, et cette mort laissa dans son cœur un souvenir profond et une reconnaissance éternelle, le mot n’est pas exagéré, ainsi qu’on va le voir.

Voici la lettre par laquelle Napoléon annonce ce malheur à la veuve de son aide de camp : « Muiron est mort à mes côtés sur le champ de bataille d’Arcole. Vous avez perdu un mari qui vous était cher, j’ai perdu un ami auquel j’étais depuis longtemps attaché ; mais la patrie perd plus que nous deux en perdant un officier distingué autant par ses talents que par son rare courage. Si je puis vous être bon à quelque chose, à vous ou à son enfant, je vous prie de compter entièrement sur moi. »

Un mois après, c’est au Directoire que s’adresse Napoléon en faveur de la famille de son ami : « … Je vous demande, en considération des services rendus, dans les différentes campagnes de cette guerre, par le citoyen Muiron, que la citoyenne veuve Bérault-Courville, sa belle-mère, soit rayée de la liste des émigrés, sur laquelle elle est inscrite, quoiqu’elle n’ait jamais émigré, ainsi que le citoyen Charles-Marie Bérault-Courville, son beau-frère. Ce jeune homme avait quatorze ans lorsqu’il a été mis sur la liste des émigrés, étant en pays étranger pour son éducation. »

Pour apprécier les sentiments de noble sollicitude qui portaient Napoléon à vouloir que Mme Muiron fût entourée de ses proches parents, il faut savoir que celle-ci, à la mort de son mari, était enceinte de huit mois.

Le même jour, Bonaparte écrivait à Mme Muiron : « Vous trouverez ci-joint, citoyenne, une copie de la lettre que j’écris au Directoire, conformément à vos désirs. J’espère, connaissant avec quel intérêt il protège les défenseurs de la patrie, qu’il la prendra en considération. Vous trouverez ci-joint six lettres de recommandation pour chacun des membres du Directoire et le ministre de la police. Vous verrez le général Dupont qui vous indiquera le moment où il sera temps de traiter votre affaire et où, dès lors, vous présenterez ces lettres. Je vous ferai passer, par le premier de mes aides de camp que j’enverrai à Paris, des secours pour son enfant.

« Je vous prie de croire que, dans toutes les occasions, vous me trouverez prêt à vous être utile. »

Des six lettres mentionnées ci-dessus, on n’a retrouvé que celle destinée à Carnot ; elle est ainsi conçue : « Je vous recommande, citoyen directeur, la veuve du citoyen Muiron, que ce brave jeune homme a laissée enceinte pour voler à la défense de la patrie. J’ai fait pour elle une demande au Directoire, que je vous prie de prendre en considération. »

Plus tard, en souvenir de son ami, Napoléon donna le nom de Muiron à une frégate vénitienne, et ce fut celle-là qu’il choisit pour opérer son retour d’Égypte.

Dix-neuf ans après la mort de son aide de camp, la mémoire de Napoléon est aussi fidèle qu’aux premiers jours envers son ancien ami. Ni l’éclat du trône le plus élevé de la terre, ni les fumées de la gloire la plus prodigieuse des temps modernes, ni la réalisation du rêve fabuleux qui avait mené le boursier de Brienne jusqu’à voir à ses pieds les souverains de l’Europe, et dans son lit la fille d’un empereur de droit divin, rien n’avait pu effacer le souvenir de ce cher compagnon de jeunesse, mort à ses côtés ; et, en 1815, c’est sous le nom du colonel Muiron que l’Empereur songeait encore à se rendre aux Anglais.

Plus tard même, dans l’exil, en proie aux plus atroces souffrances, torturé sous un climat meurtrier par d’implacables ennemis, trahi, vilipendé, abandonné des siens, ce prisonnier frustré de toute joie, à qui on a ravi sa femme et volé son enfant, cet homme enfin, qui s’appelle Napoléon, tourne encore sa pensée vers le pauvre Muiron, et, dix jours avant sa mort, le 24 avril 1821, l’Empereur écrit de sa main les lignes suivantes : « Nous léguons 100 000 francs à la veuve, fils ou petit-fils de notre aide de camp Muiron, tué à nos côtés à Arcole, nous couvrant de son corps. »

Quoi de plus rare et de plus pur que ce simple et touchant souvenir, culte fervent de l’amitié par delà le tombeau, traversant toute une existence de splendeurs et de vicissitudes inouïes ?

Maintenant, jetez un coup d’œil rétrospectif sur les premiers chapitres de cet ouvrage, et revoyez la vie entière de Napoléon depuis Brienne jusqu’à Sainte-Hélène. A quelque moment que vous considériez sa conduite à l’égard de tous, envers les siens comme envers les autres, envers les grands comme envers les humbles, vous n’aurez rencontré qu’affection, sollicitude, compassion, fidélité. Ne sont-ce pas là, même aux yeux des plus civilisés d’entre nous, des qualités suffisantes pour faire un homme sociable ?