WeRead Powered by ReaderPub
Napoléon intime cover

Napoléon intime

Chapter 9: III
Open in WeRead

Explore more books like this:

About This Book

A documentary portrait assembled from letters, memoirs, and contemporary testimonies that reconstructs the private life and character of Napoleon. The author compiles abundant documents and citations to rebut hostile interpretations, emphasizing simplicity, domestic habits, personal affections, moral sensibilities, and everyday routines alongside public responsibilities. The book organizes anecdotes, official records, and witnesses' recollections to balance military and political achievements with intimate behavior, showing how exceptional talent coexisted with ordinary human frailties. The result is an evidence-driven, descriptive account aimed at humanizing and reassessing a controversial historical figure.

NAPOLÉON INTIME

LIVRE PREMIER
LES DÉBUTS

I

Le 15 août 1769, vers onze heures du matin, naquit à Ajaccio Napoléon Bonaparte, fils de Charles Bonaparte et de Lætitia Ramolino.

La mère se trouvait à l’église quand elle fut prise des douleurs de l’enfantement ; elle rentra chez elle et accoucha sur un tapis. Une allégorie existait-elle sur ce tapis ? Était-ce un de ces tapis antiques à grandes figures ? Il n’importe ; abandonnons ce point de départ, vrai ou faux, aux amateurs de légendes. Voyons seulement dans quel milieu cette naissance vient de se produire.

Le père, Charles Bonaparte, est de race noble, originaire de Toscane. Des Bonapartes auraient, d’après des documents plus ou moins authentiques, régné à Trévise.

« La mère de Napoléon, Lætitia Ramolino, était la fille d’une Pietra Santa qui, veuve de Ramolino, épousa en secondes noces un Suisse nommé Fesch, dont la famille était honorablement établie à Bâle, où elle exerçait le commerce de la banque. »

Donc, la mère de Napoléon passa les années qui précédèrent son mariage dans un milieu de commerçants banquiers. Elle sut, à l’âge où les jeunes filles pensent à leur établissement, ce qu’étaient l’ordre, l’économie, la bonne direction des affaires. Et si, comme des philosophes l’ont pensé, le caractère d’un homme lui est donné par sa mère, on pourrait trouver ici la racine de ces instincts de probité, d’ordre excessif dans tous les comptes où l’argent joue un rôle, qui sont un des côtés les plus marqués du caractère de Napoléon.

L’une des premières sensations que reçut Napoléon, dès son plus jeune âge, fut de voir sa mère affligée, mais calme et énergique, au milieu des ruines causées par les guerres qui venaient de finir.

Au sein de cette famille pauvre et qui s’augmentait tous les ans, on vivait dans la gêne ; la fortune de Charles Bonaparte consistait en un petit domaine de mille à quinze cents francs de rente qu’il faisait valoir.

On sollicita de toutes parts, on fit agir toutes les influences pour obtenir les bourses nécessaires à l’éducation des deux aînés, Joseph et Napoléon. Les demandes sont accordées, grâce à l’appui de M. de Marbeuf, évêque d’Autun, neveu du gouverneur de la Corse. Joseph doit entrer dans les ordres : il sera placé au collège d’Autun, et Napoléon, que l’on destine à la marine, sera élève de l’école de Brienne ; mais, auparavant, il devra faire un stage à Autun, afin d’apprendre suffisamment le français pour être en état de suivre les cours de l’école.

On part le 15 décembre 1778. Gros événement pour la famille ! C’est la première fois que les enfants vont être séparés de leur mère ! Les recommandations qu’elle fait à ses chers petits, vous les entendez, toutes pleines de la plus douce tendresse et de la plus sévère raison. Tout le monde est là, sur le môle : l’oncle Lucien, archidiacre d’Ajaccio ; la vieille domestique Manuccia, que les enfants appelaient « la tante » ; Ilaria, la nourrice, et Saveria, la bonne d’enfants, celle qui plus tard continua à tutoyer le grand empereur comme elle tutoyait ce jour-là son chétif maigriot. Les yeux mouillés de pleurs, les enfants envoient un dernier baiser à la mère pendant que le navire gagne le large.

Après s’être arrêté à Florence, où l’on prend les papiers de noblesse nécessaires à Napoléon pour l’école de Brienne, on arrive le 30 décembre 1778, à Autun, où les enfants font leur entrée au collège le 1er janvier 1779 au soir.

Puis le père se rendit à Versailles, où il devait faire régulariser l’admission de Napoléon à Brienne. A cet effet, il remit les titres recueillis à Florence entre les mains de M. d’Hozier de Sérigny, le juge d’armes de la noblesse de France.

Le père de Napoléon signait ordinairement de Buonaparte, et pourtant tous ces titres, même l’arrêt de noblesse, en date de 1771, portent le nom de Bonaparte.

Il n’est peut-être pas inutile de remarquer, en passant, qu’en se faisant appeler plus tard Bonaparte au lieu de Buonaparte, Napoléon était revenu simplement à une orthographe usitée de longue date dans sa famille, orthographe sous laquelle le nom avait été anobli.

Muni d’une somme de deux mille francs généreusement accordés par le roi et des titres régularisés, Charles Bonaparte se rendit, le 20 avril, à Brienne où il fut rejoint le 23 par Napoléon venu d’Autun. Le même jour eut lieu l’entrée à l’École.

En trois mois, à Autun, « Napoléon apprit le français de manière à faire librement la conversation, de petits thèmes et de petites versions ».

II

Chaque historien, selon son programme d’apologiste ou de détracteur, a présenté Napoléon dans cette école de Brienne, soit comme un prodige, annonçant un génie universel, soit comme un enfant sournois et volontaire, présageant un despote sanguinaire.

Des deux côtés, c’est beaucoup chercher dans un enfant qui n’a pas encore dix ans. Nous inclinons à penser avec Chateaubriand « que c’était un petit garçon ni plus ni moins distingué que ses émules ». Se méfiant de lui-même dans l’usage d’une langue apprise en trois mois à Autun, arrivant d’une contrée française depuis dix ans seulement, contrée qui a toujours eu (elle l’a encore) une renommée particulière pour ses mœurs, ce petit garçon a dû, naturellement, paraître étrange à ses camarades, et se montrer réservé à l’égard de ceux-ci qu’il savait lui être supérieurs comme fortune et comme rang. « A Brienne, dit un jour l’Empereur à Caulaincourt, en 1811, j’étais le plus pauvre de mes camarades… eux avaient de l’argent en poche ; moi, je n’en eus jamais. J’étais fier, je mettais tous mes soins à ce que personne ne s’en aperçût… Je ne savais ni rire ni m’amuser comme les autres… L’élève Bonaparte était bien noté, et il n’était pas aimé. »

Napoléon ainsi dépaysé, forcément solitaire, eut à supporter les railleries des élèves. On l’appelait Corse, on lui donnait le sobriquet de la Paille-au-nez, variante de la prononciation corse de son prénom Napolioné. Que l’enfant se soit aigri, ce n’est pas douteux. Qu’il ait riposté par quelques horions, c’est infiniment probable. Mais l’écolier s’est montré pareil aux autres enfants dès qu’il a trouvé un camarade lui témoignant quelque sympathie. « Oh ! toi, dit-il à Bourrienne, tu ne te moques jamais de moi, tu m’aimes. »

Dans quel sens a-t-il prononcé la phrase : « Je ferai à tes Français tout le mal que je pourrai ? » Cette phrase a été relevée récemment par un très éminent philosophe, M. Taine, qui en a fait presque la base d’un programme au moins bien prématuré. Bourrienne lui-même, qui, à l’époque où il écrit ses Mémoires, a des raisons personnelles pour ne pas vanter la douceur de Napoléon, se borne cependant à placer cette phrase au moment où le jeune Corse « est aigri par les moqueries des élèves ».

Voudrait-on y voir qu’il ne se considérait pas lui-même comme Français ? Non, c’est une simple boutade d’enfant : on s’obstine à l’appeler Corse, il appelle les autres Français.

Au milieu des vexations qu’il endurait, il demeurait studieux, avait d’excellentes notes, surtout en mathématiques.

En dehors des études, ses préoccupations sont toutes pour ses parents. Il voudrait aider à établir la nombreuse famille qui est à Ajaccio. En 1783, on hésitait entre Metz et Brienne, pour placer Joseph, qui ne voulait plus de l’état ecclésiastique. Napoléon, qui a treize ans à peine, écrit à son père : « Joseph peut venir ici, parce que le père Patrault, mon maître de mathématiques que vous connaissez, ne partira point. En conséquence, monsieur le principal m’a chargé de vous assurer qu’il sera très bien reçu ici, et qu’en toute sûreté il peut venir. Le père Patrault est un excellent professeur de mathématiques, il m’a assuré particulièrement qu’il s’en chargerait avec plaisir, et si mon frère veut travailler, nous pourrons aller ensemble à l’examen d’artillerie… »

Chez quel enfant de cet âge trouverait-on de plus louables sentiments de dévouement filial et fraternel ?

On paraît toujours oublier que Napoléon est resté cinq ans et demi à Brienne (avril 1779 à septembre 1784). Après les premiers froissements avec ses camarades, il a dû s’accoutumer et prendre part à l’existence commune. Le séjour de Brienne, si loin qu’on suive l’Empereur dans sa carrière, n’est pas un souvenir amer, ce n’est pas un lieu d’humiliations dont on n’aime pas à se rappeler. Au contraire.

Toute sa vie, il rechercha les témoins de ses jeunes années : en première ligne il faut placer son ami Bourrienne, qui fut le secrétaire intime de l’Empereur. Nous aurons souvent à reparler de cet ami de la première heure. Puis vient Lauriston, son condisciple, devenu général et dernier ambassadeur de Napoléon à Saint-Pétersbourg. Les Frères Minimes de l’Ordre de Saint-Benoît furent les professeurs de Napoléon : le Père Louis était le principal de l’école ; son élève, devenu lieutenant d’artillerie, lui enverra en 1786, avec prière de donner un avis, son histoire de la Corse. Le sous-principal, le Père Dupuis, retiré à Laon, en 1789, était encore le conseil de Napoléon, et vous retrouverez Dupuis bibliothécaire à Malmaison. « Le premier Consul le visitait souvent, et il avait pour lui toutes les attentions et tous les égards imaginables. » A la nouvelle de la mort de son vieux maître, en 1807, l’Empereur écrit d’Osterode à l’Impératrice : « … Parle-moi de la mort de ce pauvre Dupuis ; fais dire à son frère que je veux lui faire du bien… »

Le Père Charles, l’aumônier, qui fit faire à l’enfant sa première communion, ne fut jamais oublié. En 1790, Napoléon, lieutenant d’artillerie à Auxonne, ne manque pas, chaque fois qu’il va à Dôle, de visiter le Père Charles. Plus tard, traversant cette dernière ville, en allant prendre le commandement de l’armée d’Italie, le général Bonaparte croirait manquer à son devoir s’il ne faisait appeler au relais le digne prêtre pour lui serrer la main.

Le Père Berton a été nommé par le premier Consul recteur de l’École des arts à Compiègne. Napoléon retrouve-t-il en Italie un ancien condisciple du nom de Bouquet, il lui donne l’emploi de commissaire des guerres.

Ceux qui ont vu de ses lettres n’apprendront pas sans étonnement que Napoléon eut à Brienne un professeur d’écriture ; aussi, quand le vieux Dupré, c’était son nom, vint un jour à Saint-Cloud rappeler à l’Empereur « qu’il a eu le bonheur de lui donner pendant quinze mois des leçons d’écriture à Brienne », Napoléon ne peut s’empêcher de répondre en riant au pauvre interloqué : « Le beau f… élève que vous avez fait là ! je vous en fais mon compliment. » Après quelques paroles bienveillantes, Dupré se retira et reçut quelques jours après le brevet d’une pension de 1 200 francs.

Le Père Patrault, son professeur de mathématiques, vécut avec Napoléon en 1795, et devint un de ses secrétaires à l’armée d’Italie. Les concierges mêmes de Brienne, Hauté et sa femme, sont plus tard concierges de Malmaison, où ils finissent leurs jours.

Ces témoins du séjour à Brienne, recherchés à toutes les époques de sa carrière par le lieutenant, par le général, par le premier Consul et par l’Empereur, toujours accueillis avec un sourire aimable, réfutent, mieux qu’on ne saurait le faire, les histoires sauvages de Brienne. Napoléon n’a cependant rien oublié de cette époque : il se rappelle même que Mme de Montesson lui a posé sur le front la première couronne d’écolier ; il la fit appeler aux Tuileries et lui fit restituer ses biens confisqués.

Cette esquisse des faits relatifs à Brienne a laissé intact le caractère de l’enfant, fidèle aux conseils de sa mère, n’oubliant jamais les soucis de la nombreuse famille laissée à Ajaccio, appliqué à ses études, estimé de ses chefs, et chose plus rare, les estimant.

Après lui avoir fait passer ses examens, le 15 septembre 1783, M. le chevalier de Kéralio, maréchal de camp et sous-inspecteur des écoles royales militaires de France, crut pouvoir résumer les notes de Napoléon par ces mots : « Ce sera un excellent marin. Mérite de passer à l’école de Paris. »

Napoléon ne fut pas accepté pour la marine ; les places y étaient peu nombreuses, et elles étaient très recherchées par des élèves puissamment recommandés. Il fut donc maintenu à l’école, mais le devoir familial lui commandait de sortir de Brienne pour céder la bourse dont il était titulaire à son frère Lucien (deux frères ne pouvaient être boursiers en même temps).

Alors, Napoléon, renonçant avec regret à la marine, écrivit à son père de demander pour lui l’artillerie ou le génie.

III

Le 1er septembre 1784, Napoléon fut nommé à une place d’élève du Roi à l’École militaire de Paris. Le 17 octobre, il part pour Paris, où il est rendu le 19.

Celui qui arrive à Paris ne se présente pas en conquérant du monde. « Il avait bien l’air d’un nouveau débarqué, il bayait aux corneilles, regardant de tous côtés, et bien de la tournure de ceux que les filous dévalisent sur la mine. » C’est ainsi que le dépeint Démétrius Comnène, son compatriote corse, qui l’a rencontré au sortir du coche.

Cette mine provinciale et piteuse n’a rien de bien étonnant chez un jeune homme de quinze ans qui a le sentiment de sa pauvreté, et qui vient, lui, boursier, se mêler à la vie bruyante et dispendieuse des riches élèves de l’École militaire.

S’il n’avait senti la misère qui opprimait les siens à Ajaccio, Napoléon aurait pu partager dans une certaine mesure le luxe et les plaisirs de ses condisciples, il aurait pu souscrire aussi aux banquets somptueux que les élèves offraient aux professeurs. Pour suivre le train aristocratique de l’École, il n’avait qu’à s’endetter comme le faisaient probablement la plupart de ses camarades. Mais une volonté inflexible le maintenait dans le devoir rigide, et quand M. Permon le voyant triste offrait de lui prêter de l’argent, Napoléon devenait rouge, et refusait en disant : « Ma mère n’a déjà que trop de charges, je ne dois pas les augmenter par des dépenses, surtout quand elles me sont imposées par la folie stupide de mes camarades. »

« Tous ces soucis ont gâté mes jeunes années, disait-il lui-même en 1811 ; ils ont influé sur mon humeur, ils m’ont rendu grave avant l’âge… »

Son séjour à l’École fut encore attristé par la mort de son père, décédé à Montpellier à l’âge de trente-neuf ans, le 24 février 1785. Instruit de cette nouvelle, Napoléon écrit à sa mère :

« Consolez-vous, ma chère mère, les circonstances l’exigent. Nous redoublerons nos soins et notre reconnaissance, et heureux si nous pouvons, par notre obéissance, vous dédommager un peu de l’inestimable perte d’un époux chéri. Je termine, ma chère mère, ma douleur me l’ordonne, en vous priant de calmer la vôtre… »

Son âme déborde de chagrin. Il écrit à son grand-oncle, l’archidiacre Lucien : « Nous avons perdu en lui un père, et Dieu sait quel était ce père, sa tendresse, son attachement pour nous. Hélas ! tout nous désignait en lui le soutien de la jeunesse !… Mais l’Etre suprême ne l’a pas ainsi permis. Sa volonté est immuable, lui seul peut nous consoler… »

Son séjour à l’École militaire n’offre rien de particulier au point de vue des études. Il travaille dans la bonne moyenne et passe ses examens de sortie, malgré l’hostilité de son professeur d’allemand, Bauer, qui le jugeait indigne de concourir, attendu que « l’élève Bonaparte n’était qu’une bête ».

Ce pronostic ne devait pas être ratifié ni plus tard ni même à ce moment, car Napoléon sortit avec le no 42 sur cinquante-huit élèves promus.

Ainsi que de Brienne, il a conservé de l’École militaire la plus grande estime pour ses professeurs ; nous citerons, entre autres, Monge, dont la vie est connue ; M. de l’Éguille, professeur d’histoire, que Napoléon se plaisait à recevoir à Malmaison ; M. Domairon, professeur de belles-lettres, qui fut appelé aux Tuileries en 1802 pour être le précepteur de Jérôme, et le brigadier Valfort, directeur des études, qui dut à une heureuse rencontre de voir ses dernières années comblées des bienfaits reconnaissants du premier Consul, son ancien élève.

Le 1er septembre 1785, fut signé le décret qui nommait Bonaparte lieutenant en second à la compagnie de bombardiers du régiment de la Fère, en garnison à Valence.

En attendant l’ordre du départ, tout joyeux, comme peut l’être un sous-lieutenant de seize ans, il endosse son uniforme, dont l’élégance est exclue, car sa position de fortune lui impose la stricte ordonnance. « Il avait des bottes d’une dimension si singulièrement grande, que ses jambes, fort grêles, disparaissaient entièrement. » Fier de sa nouvelle tenue, il va chez ses amis Permon. En le voyant, les deux enfants, Cécile et Laure (cette dernière fut plus tard la duchesse d’Abrantès), ne peuvent s’empêcher d’éclater de rire, et le surnomment en sa présence le Chat botté ! Il ne se fâcha pas, paraît-il, car, selon l’une des petites espiègles, le lieutenant leur apporta, à quelques jours de là, une calèche avec un chat botté, et le conte de Perrault.

Ses loisirs, durant son séjour à l’École militaire, avaient été partagés entre les visites fréquentes qu’il faisait à sa sœur Elisa, pensionnaire à Saint-Cyr, et à la famille Permon, jadis amie des Bonaparte à Ajaccio. Napoléon habita souvent chez les Permon une chambre qui avait valu à la maison du quai Conti la plaque commémorative aujourd’hui disparue de la façade de cet immeuble.

Au commencement d’octobre 1785, Napoléon, ayant reçu son brevet de lieutenant en second, quitta Paris accompagné de son fidèle binôme de l’École militaire, Alexandre des Mazis, nommé, comme lui, lieutenant au régiment de la Fère en garnison à Valence.

A son passage à Lyon, Bonaparte vit un ami de sa famille, M. Barlet, qui avait été secrétaire du gouverneur de la Corse. M. Barlet remit à Napoléon une lettre de recommandation pour l’abbé de Saint-Ruff à Valence, et une petite somme d’argent que les deux jeunes gens s’empressèrent de dépenser, sans réfléchir qu’ils avaient encore un long trajet à faire ; aussi furent-ils forcés de continuer leur voyage à pied.

IV

Arrivé à Valence le 5 novembre 1785, Napoléon reçut dans cette ville le meilleur accueil du frère de son compagnon de route, Gabriel des Mazis, qui était capitaine au régiment de la Fère. Si Napoléon eut à se louer, en ce jour, des frères des Mazis, ceux-ci s’aperçurent plus tard qu’ils n’avaient pas obligé un ingrat.

Les deux des Mazis émigrèrent sous la Révolution. Parvenu au pouvoir, Napoléon s’occupa d’eux, leur écrivit de revenir en France afin d’y reprendre du service. Ils refusèrent d’abord, sous le prétexte qu’ils ne voulaient pas combattre les partisans du Roi, et ne se décidèrent à rentrer qu’en 1806 pour occuper des emplois civils. Gabriel fut nommé administrateur de la loterie, et Alexandre eut la place d’administrateur du mobilier de l’Empire.

Bonaparte fut logé à Valence chez une vieille demoiselle, Mlle Bou, qui tenait un café avec un billard ; la façade de la maison formait l’angle de la Grand’Rue et de celle du Croissant.

C’est ici que se présente pour la première fois un des côtés les plus visibles du caractère de Napoléon : l’attachement à ses habitudes. Logé, comme nous l’avons vu, par ordre, chez Mlle Bou, il s’y fixe définitivement dans une chambre au premier sur le devant, à côté du billard, voisinage bruyant que Bonaparte n’aurait certainement pas choisi, s’il n’y avait été conduit par le hasard du billet de logement. Mais une fois là, il y reste, et il y restera tout le temps que durera son séjour à Valence. Bien mieux, repasse-t-il à Valence en 1786, se rendant en Corse, c’est chez Mlle Bou qu’il descend directement. Revient-il à Valence, tenir garnison, en mai 1791, c’est encore chez Mlle Bou qu’il reprend sa chambre et s’installe avec son frère Louis, qu’il amenait d’Auxonne. Enfin, en 1792, traversant Valence avec sa sœur Elisa, il a écrit d’avance à la même Mlle Bou.

C’est en vain que nous avons cherché la justification du fait énoncé par M. Iung en ces termes : « Bonaparte n’a jamais cherché à se lier avec les officiers de l’armée. » Cette recherche n’était-elle pas superflue, du reste, puisque le même auteur dit lui-même plus loin qu’à Valence, Napoléon était en rapports suivis avec les deux des Mazis et Damoiseau, ses anciens condisciples de l’École militaire ? Nous avons vu sa conduite envers les deux premiers ; le troisième fut plus tard astronome au Bureau des longitudes. Ses autres amis, dit toujours M. Iung, étaient les lieutenants Lariboisière et Sorbier, devenus tous deux inspecteurs généraux d’artillerie sous l’Empire ; Mallet, le frère de l’auteur de la conspiration célèbre, et Mabille, plus tard déserteur, mais qui, grâce au souvenir bienveillant de Napoléon, put rentrer en France, et obtenir même un emploi dans l’administration des Postes.

Si nous ajoutons que Napoléon prenait ses repas à la pension des lieutenants, chez Géry, hôtel des Trois-Pigeons, rue Pérollerie, qu’il prit part à la fête et au bal donnés par les officiers à l’occasion de la Sainte-Barbe ; si nous disons enfin qu’il a toujours conservé les meilleures relations avec M. Masson d’Autumne, son premier capitaine, chez qui nous le verrons en visite en 1790, au château près d’Auxonne que ce capitaine habita après s’être retiré du service, jusqu’au jour où le premier Consul le nomma conservateur de la bibliothèque de l’École d’application récemment établie à Metz ; que Napoléon a eu les mêmes relations cordiales avec son lieutenant en premier, M. de Courcy, qu’il ne manqua jamais d’aller voir à chacun de ses passages à Valence ; si nous ajoutons qu’en 1814, retrouvant M. de Bussy, son ancien collègue du régiment de la Fère, comme maire du petit village de Corbeny, il lui fait l’accueil le plus cordial, le nomme d’emblée colonel et le met au nombre de ses aides de camp, nous aurons prouvé, pensons-nous, que le lieutenant Bonaparte avait avec ses collègues les rapports qu’ont d’habitude les officiers entre eux, et nous aurons vu la sollicitude du premier Consul et de l’Empereur s’affirmer à l’égard des officiers de Valence comme envers ses connaissances de Brienne.

Pendant que M. Iung reproche à Napoléon de trop fréquenter l’élément civil, d’autre part, M. Taine lui reproche de se montrer, envers ces mêmes civils, « dépaysé, hostile ». Ces assertions qui ne peuvent être exactes toutes deux, ne le sont, dans l’espèce, ni l’une ni l’autre ; la vérité, toujours simple, est que le lieutenant Bonaparte eut, avec le civil comme avec le militaire, les mêmes relations que ses camarades, ni plus ni moins.

Napoléon fut, à Valence, ce qu’ont été, dans toutes les garnisons, les lieutenants de dix-sept ans, frais émoulus de l’école, apportant le désir de paraître l’homme que l’on est en réalité par le grade, sans l’être encore par l’âge. Nous le voyons aimable, enjoué, recherché de tout le monde dans le salon de Mme du Colombier ; on dit même qu’il faisait un doigt de cour à Mlle Caroline du Colombier.

Pour mieux assurer ses succès, il suit les cours de danse du professeur Dautel. Ce Dautel devint percepteur sous la Révolution. Tombé dans la misère à la fin de 1808, il écrit à l’Empereur : « Sire, celui qui vous a fait faire le premier pas dans le monde se recommande à votre générosité. — Signé : Dautel, ancien maître de danse à Valence. » Le 15 décembre, il reçut l’avis de sa nomination à une place de contrôleur dans l’administration des droits réunis.

Napoléon se montra aussi très aimable envers une jolie jeune fille, Mlle Mion-Desplaces, originaire de Corse, où elle avait encore des parents ; on le voyait souvent danser avec elle. Il fréquentait également chez l’abbé de Saint-Ruff, chez Mlles de Saint-Germain et Laurencin, chez l’abbé Marboz, chez Roux de Montaignière, chez des Aynards, chez de Bressieux, chez Béranger, chez les frères Blachette et chez Mlles Dupont, à Étoile, toutes personnes dont il conserva un bon souvenir et qu’il se plut à protéger lors de son arrivée aux grandes affaires.

En particulier, il faut citer l’aîné des Blachette, qui devint payeur général à l’armée ; Marboz, conseiller de préfecture ; Mésangère, qui fit sa carrière en Hollande avec le roi Louis, dont il devint chambellan et grand trésorier ; Mlle de Saint-Germain, qui fut la femme de Montalivet, le ministre de l’Empire.

Nous pouvons dire qu’ici, comme à Brienne, jamais aucun de ceux qui l’ont connu ne fit en vain appel à sa mémoire. Les amitiés contractées en ces jours de jeunesse ont laissé dans son esprit un charmant souvenir dont il aime à parler quand l’occasion s’en présente, comme, par exemple, quand il écrit, en 1804, à Mlle du Colombier, devenue Mme Bressieux :

« Je saisirai la première circonstance pour être utile à votre frère. Je vois, par votre lettre, que vous demeurez près de Lyon ; j’ai donc des reproches à vous faire de ne pas y être venue pendant que j’y étais, car j’aurai toujours un grand plaisir à vous voir. Soyez persuadée du désir que j’ai de vous être agréable. »

Plus tard, Mme Bressieux était nommée dame d’honneur de Madame Mère, et son mari recevait une place d’administrateur général des forêts.

Cependant, à Valence, Napoléon ne se laissa pas tout entier absorber par les plaisirs mondains, il s’occupa d’une Histoire de la Corse, dont il envoya les deux premiers chapitres à l’abbé Raynal, sous la recommandation de l’abbé de Saint-Ruff et de Mme du Colombier. Après avoir lu son travail, Raynal engagea vivement le jeune auteur à poursuivre son œuvre.

V

Napoléon passa un mois à Lyon, où la force armée avait été appelée en prévision de troubles graves. Il se rendit avec son régiment à Douai, d’où il partit en congé pour Ajaccio le 1er février 1787.

Passant à Valence, il débarque chez Mlle Bou, et revoit toutes ses connaissances. Puis il s’arrête à Marseille, où il s’entretient avec l’abbé Raynal de son Histoire de la Corse.

Grâce à une prolongation de congé, il ne quitta la Corse que pour rejoindre son régiment à Auxonne où il arriva le 1er mai 1788.

Dans cette nouvelle garnison, il ne se montrera plus l’officier mondain de Valence, recherchant les réceptions et les plaisirs. Le séjour d’Ajaccio a gravé dans son cœur une empreinte de tristesse profonde : n’a-t-il pas laissé sa mère et tous les siens dans une gêne proche de la misère ?

Logé rue Vauban, chez M. Lombard, professeur de mathématiques, dont il suivait les leçons, il ne quittait le travail que pour aller prendre un repas frugal dans la famille Aumont, qui demeurait dans la maison en face. Encore fallait-il que ces bonnes gens l’appelassent à l’heure du dîner qu’il oubliait régulièrement.

Aussitôt après, il regagnait sa chambre et reprenait son travail. On se le rappelle vivant chétivement, aux dépens de sa santé, ne se nourrissant guère que de lait, mais sans dettes, sans reproches, soutenant sa pauvreté avec gaieté, avec noblesse, et se distinguant par l’amour du travail. Hors des cours, il en expliquait les leçons à ceux qui ne les avaient pas comprises.

La vie de Napoléon est résumée dans ce fragment de lettre qu’il écrit à sa mère : « Je n’ai d’autres ressources ici que de travailler. Je ne m’habille que tous les huit jours, je ne dors que très peu depuis ma maladie ; cela est incroyable. Je me couche à dix heures, et je me lève à quatre heures du matin. Je ne fais qu’un repas par jour, à trois heures. » Et craignant d’affliger la pauvre mère déjà si éprouvée, il se hâte d’ajouter : « Cela fait très bien à la santé. »

Ses inquiétudes constantes pour les siens, ses excès de travail et de privations le rendirent anémique et fiévreux au point que le chirurgien du régiment, M. Bienvalot, était loin d’être rassuré sur son état.

La maladie et le désir de revoir les siens le poussèrent bientôt à demander un congé de semestre, qu’il obtint le 1er septembre 1789.

VI

Après une convalescence assez longue, Napoléon fut de retour à Auxonne en janvier 1791. Il n’y revenait pas seul. Il amenait avec lui son frère Louis, âgé de treize ans. Dans le but d’alléger le terrible fardeau de sa mère, restée veuve, sans fortune, avec huit enfants, Napoléon avait insisté pour qu’on lui donnât Louis.

Il s’agissait maintenant de vivre à deux sur la très maigre solde de lieutenant en second : neuf cent vingt livres par an, soit, par mois, quatre-vingt-treize livres et quatre deniers, ce qui représente en notre monnaie actuelle quatre-vingt-douze francs quinze centimes.

C’était donc avec trois francs cinq centimes par jour que les deux frères devaient se loger, s’habiller, se nourrir, et que, de plus, il fallait pourvoir à l’éducation de Louis, dont Napoléon se trouvait être le précepteur.

Ce budget restreint força Napoléon à vivre non dans l’économie, ce ne serait pas assez dire, mais dans la pauvreté.

A la caserne, pavillon sud, escalier 1, au no 16, deux pièces contiguës, l’une ayant pour tous meubles un mauvais lit sans rideaux, une table placée dans l’embrasure d’une fenêtre, des livres, des paperasses, une malle, une vieille caisse en bois et deux chaises ; c’était la chambre du futur empereur. A côté, c’était la chambre, plus dénudée encore, si c’est possible, où celui qui devait être roi de Hollande couchait sur un mauvais matelas. Voilà pour le logement.

On était obligé à la même parcimonie pour la nourriture. « Bonaparte, dit M. de Coston, mettait lui-même le pot-au-feu dont son frère et lui se contentaient philosophiquement. » « Il préparait de ses mains leur frugal repas, » dit de son côté M. de Ségur, qui ajoute : « Il brossait lui-même ses habits. »

Le souvenir de ces moments de disette ne sortit jamais de la mémoire de Napoléon, qui, vingt ans plus tard, ayant eu à se plaindre de Louis, dit à Caulaincourt : « Ce Louis que j’ai fait élever sur ma solde de lieutenant, Dieu sait au prix de quelles privations ! Savez-vous comment j’y parvenais ? C’était en ne mettant jamais les pieds ni dans un café ni dans le monde ; c’était en mangeant du pain sec, en brossant mes habits moi-même, afin qu’ils durassent plus longtemps propres. »

C’est en se reportant à ces jours où la dignité le disputait à la misère, que l’Empereur put dire à un fonctionnaire qui arguait de ses charges de famille pour se plaindre de l’insuffisance d’une solde de mille francs par mois : « Je connais tout cela, moi, monsieur… Quand j’avais l’honneur d’être sous-lieutenant, je déjeunais avec du pain sec, mais je verrouillais ma porte sur ma pauvreté… En public, je ne faisais pas tache sur mes camarades. »

A Auxonne, on voit Napoléon s’occuper minutieusement des plus infimes détails de son petit ménage. On a trouvé, écrits de sa propre main, sur le livre d’un sieur Biotte, tailleur, les comptes suivants :

Doit M. Bonaparte :

Fait culotte drap 2 livres.  
« 
2 caleçons 1
« 
4 sous
« 
1 anglaise bleue 4
« 
 
« 
bordure 1
« 
 

Sur un autre feuillet :

Fait culotte 4 livres.
« 
2 caleçons 1
« 

Un rabais de quatre sous avait été obtenu sur la façon des deux derniers caleçons !

Le temps qui n’était pas pris par le service était employé à donner des leçons à Louis et à lui faire répéter son catéchisme en vue de sa première communion, qu’il fit devant l’abbé Morelet.

Le reste des heures de loisir était consacré aux travaux littéraires que Napoléon poursuivait par goût, et probablement aussi avec l’arrière-pensée d’y trouver un bénéfice pécuniaire.

C’est avec une grande résignation, même avec un certain enjouement que Napoléon supportait cet état de dénuement. Un jour, il dit à M. Joly, qui était venu le voir : « Vous n’avez sans doute pas encore entendu la messe ce matin ? Eh bien, si vous voulez, je puis vous la dire. » Et de la caisse où ils sont en dépôt dans sa chambre, il sort, en riant, les ornements sacerdotaux de l’aumônier du régiment.

Nous croyons sans peine, avec M. de Ségur, que la considération dont jouissait Bonaparte s’accrut encore des soins qu’il avait pour son frère. On le recevait avec empressement quand, à de très rares occasions, par devoir et par convenance, il allait chez M. de Gassendi, alors capitaine du régiment ; chez Naudin, commissaire des guerres ; chez M. Chabert, dont la belle-fille, Mlle Pillet, déplorait la rareté des visites du jeune lieutenant. On prétend que Mme Naudin le voyait, avec infiniment de plaisir aussi, venir chez son mari.

Il ne dut pas s’arrêter longtemps à ces frivolités, car c’est parmi des notes écrites à Auxonne que se trouve, dans un Dialogue sur l’amour, la boutade suivante : « Je crois l’amour nuisible à la société, au bonheur individuel des hommes. Enfin, je crois que l’amour fait plus de mal que de bien. »

Cette disposition des sentiments n’est pas très surprenante chez un jeune homme préoccupé par tant de soucis matériels : il fallait vivre avant d’aimer. Par des lettres très passionnées, écrites plus tard, on verra que Napoléon n’a pas toujours pratiqué l’aphorisme morose du lieutenant d’artillerie, et que son cœur attristé n’attendait qu’une occasion pour chanter le bonheur des amoureux.

Parmi les personnes connues à Auxonne qui reçurent les faveurs de l’Empereur, il convient de citer son premier protecteur, le général du Teil, que nous retrouverons à Valence, à Toulon, et dont les héritiers figurent pour cent mille francs dans le testament de Sainte-Hélène ; M. Marescot, alors lieutenant, qui devint général, et M. de Gassendi, général de division, sénateur, conseiller d’État, chef de la division de l’artillerie et du génie au ministère de la guerre ; M. Naudin, qui fut nommé inspecteur aux revues, et devint ensuite intendant général de l’hôtel des Invalides.

VII

En mai 1791, Napoléon, promu lieutenant en premier au 4e régiment d’artillerie, revient à Valence, accompagné de Louis.

Comme il tient à reprendre ses anciennes habitudes, et que sa chambre d’autrefois, chez Mlle Bou, n’est pas vacante, il s’installe tant bien que mal dans la maison, en attendant qu’on lui redonne son logement favori.

A Valence, c’est la même gêne, la même pénurie d’argent qu’à Auxonne. Bonaparte va revoir ses anciennes connaissances, mais il se tient à l’écart des réceptions et des fêtes. Les soins qu’il consacre à l’instruction de son frère Louis lui laissent peu de loisirs, et il convient d’ajouter qu’étant deux à vivre sur la solde, il ne restait pas grand’chose pour faire figure dans les salons. Les quelques sous disponibles sont employés à un abonnement de lecture chez Aurel, libraire ; et les rares moments de distraction sont affectés à écrire le mémoire destiné au concours de l’académie de Lyon, dont le sujet était : Déterminer les vérités et les sentiments qu’il importe le plus d’inculquer aux hommes pour leur bonheur.

L’ardeur de Napoléon était grande pour la Révolution ; aussi était-il secrétaire du club de la Société des Amis de la Constitution, dont les membres ont longtemps conservé le souvenir de ses allocutions chaudes et vibrantes.

Ses opinions avancées le faisaient mal voir de certains de ses chefs et de ses camarades restés fidèles à l’ancien état de choses.

L’un de ses plus violents contradicteurs était le chevalier d’Hédouville, lieutenant comme lui. Il rentra de l’émigration sur l’instigation de Napoléon qui le nomma chargé d’affaires à Francfort. Le recevant en audience de congé, l’Empereur entouré de sa cour, dit en désignant le chevalier : « Voilà un de mes anciens camarades avec qui j’ai rompu bien des lances sur la place des Clercs, à Valence, au sujet de la Constitution de 1791. »

Grâce au général du Teil, et malgré l’hostilité de son colonel, Bonaparte obtint un congé de trois mois, pour se rendre en Corse, où il allait reconduire Louis dans la famille.

Les deux frères arrivent à Ajaccio dans les premiers jours d’octobre 1791. Le séjour de Napoléon en Corse s’est prolongé jusqu’en septembre de l’année suivante.

Suivant le droit que lui en laissaient les décrets de l’Assemblée, il se fit nommer lieutenant-colonel des volontaires nationaux de Corse. Cette résolution ne fut sans doute pas étrangère au désir de soutenir, avec une solde plus élevée, sa mère restée veuve avec six enfants.

Déterminé à demeurer fidèle aux lois de l’Assemblée, il alla jusqu’à refuser d’exécuter un ordre suspect de Maillart, son colonel. Celui-ci le destitua immédiatement. Mandé à Paris sur la dénonciation de Maillart, il expose sa conduite au ministre, qui non seulement l’absout, mais le réintègre dans les cadres de l’armée active et l’autorise à retourner en Corse, voire à y reprendre son commandement des gardes nationales.

Cela suffit à tous les points de vue, pensons-nous, pour infirmer les appréciations hostiles qui font de Bonaparte, à cette époque, un déserteur de ses devoirs militaires.

VIII

Appelé à Paris pour se justifier, il y était arrivé le 20 mai 1792, et s’était logé rue du Mail, à l’hôtel de Metz, tenu par Maugeard, où il avait pris la chambre no 14, au troisième.

Le temps qu’il passa à attendre les audiences du ministre fut pénible ; la maison des Permon lui était toujours ouverte, mais il ne voulait pas en abuser.

On lui connut à cette époque une dette de quinze francs chez un marchand de vin. Il mit aussi sa montre en gage chez Fauvelet, qui joignait à un magasin de meubles une sorte d’entreprise d’encan national à l’hôtel Longueville. Ce Fauvelet était le frère aîné de Bourrienne. Celui-ci, qui était entré dans la diplomatie, revint à Paris, y retrouva Bonaparte, et les deux anciens camarades de Brienne se revirent avec une joie extrême. « Notre amitié d’enfance et de collège, dit Bourrienne, se retrouva tout entière. Je n’étais pas très heureux, l’adversité pesait sur lui, les ressources lui manquaient souvent. Nous passions notre temps comme deux jeunes gens de vingt-trois ans qui n’ont rien à faire et qui ont peu d’argent ; il en avait encore moins que moi. Nous enfantions chaque jour de nouveaux projets, nous cherchions à faire quelque utile spéculation. Il voulait une fois louer avec moi plusieurs maisons, en construction dans la rue Montholon, pour les sous-louer ensuite. »

Comme ils n’avaient d’argent ni l’un ni l’autre, ils rencontrèrent, on le devine, bien des difficultés, notamment près des propriétaires, qui, ajoute naïvement Bourrienne, « avaient des prétentions trop exagérées ».

Les deux jeunes gens se livraient à ces combinaisons illusoires quand ils dînaient ensemble chez un petit traiteur, Aux Trois-Bornes, dont l’établissement était situé rue de Valois. Bien souvent, c’était Bourrienne, le plus riche des deux, qui payait la note. Quand Napoléon était seul, il mangeait dans un restaurant plus modeste encore, chez Justat, rue des Petits-Pères, où la portion coûtait six sous.

Durant ce séjour à Paris, Napoléon assista aux grandes journées qui marquèrent l’année 1792. Se promenant avec Bourrienne, il aperçut la bande des faubourgs qui se dirigeait vers les Tuileries le 20 juin. « Suivons cette canaille », dit Napoléon. C’est en voyant cette foule de cinq à six mille hommes, déguenillés, burlesquement armés, hurlant les plus grossières provocations contre la royauté, que Bonaparte sentit dans tout son être le dégoût de la démagogie, et quand, à l’une des fenêtres du palais, le Roi entouré d’émeutiers, coiffé d’un bonnet rouge, se montra à cette tourbe de vagabonds, Napoléon ne put s’empêcher de s’écrier : « Che coglione, comment a-t-on pu laisser entrer cette canaille ? Il fallait en balayer quatre ou cinq cents avec du canon, et le reste courrait encore. »

Les horreurs qui l’environnent ne le troublent pas. Il juge très nettement la valeur des hommes et des choses ; il écrit à son frère Joseph le 3 juillet 1792 : « Ceux qui sont à la tête sont de pauvres hommes. Chacun cherche son intérêt… L’on intrigue aujourd’hui plus bassement que jamais… Tout cela détruit l’ambition… Vivre tranquille, jouir des affections de la famille et de soi-même, voilà, mon cher, lorsque l’on jouit de quatre ou cinq mille francs de rente, le parti que l’on doit prendre… »

Il assiste à la journée du 10 août. Il voit les Tuileries envahies, le massacre des derniers défenseurs du malheureux roi qui est entraîné à l’Assemblée. Aussitôt, ayant le pressentiment des épouvantables événements qui vont suivre, « Bonaparte, inquiet pour la sûreté de sa mère et de sa famille, désire alors quitter la France pour la Corse, où les mêmes scènes se passaient sur un moindre théâtre. »

Napoléon presse ses affaires, mais n’aboutit pas aussi vite qu’il le voudrait. Malgré le rapport favorable de Vauchelle, la décision des ministres n’était pas encore rendue. Il lui fallut demeurer à Paris, malgré toutes ses angoisses pour les siens.

Le 13 août, paraît un décret de l’Assemblée nationale ordonnant l’évacuation de toutes les maisons royales d’éducation. Immédiatement, Bonaparte fait les démarches nécessaires pour retirer Elisa de Saint-Cyr. En même temps, il sollicite de nouveau le ministre Servan, qui enfin, le 30 août, contresigne la lettre de service qui réintègre Napoléon dans l’armée avec le grade de capitaine d’artillerie, tout en l’autorisant à retourner en Corse à son bataillon de volontaires nationaux. Le 1er septembre, il obtient des administrateurs du district de Versailles le droit de prendre Elisa à Saint-Cyr et de toucher l’indemnité de route à laquelle elle a droit. Le frère et la sœur se rendirent à Lyon, d’où ils s’embarquèrent sur le Rhône. Les amis de Valence, Mlle Bou et Mme Mésangère, leur apportèrent, au passage, sur le bateau, un panier de raisins.

Le 17 septembre 1792, Napoléon et Elisa arrivent à Ajaccio. Pour la première fois depuis treize ans, toute la famille se trouve réunie. La joie aurait été complète si les circonstances n’avaient pas été aussi tristes, si la gêne n’avait pas été aussi grande. La seule ressource sur laquelle on pût compter paraît avoir été la solde de Bonaparte, qui reprit la direction de son bataillon de volontaires nationaux.

Le soir, alors que les plus jeunes enfants sont couchés, Lætitia se lamente sur l’avenir déplorable réservé à ses filles. Napoléon cherche à la rassurer, en lui disant qu’il ira aux Indes : « J’en reviendrai, ajoute-t-il, dans quelques années, un riche nabab, et vous apporterai de bonnes dots pour mes trois sœurs. »

Les menées de Paoli s’accentuant davantage, des querelles très vives s’élevèrent entre lui et Bonaparte. Leur désaccord avait pour base la question de savoir si la Corse deviendrait anglaise, selon le désir de Paoli, ou si elle resterait française.

Les échecs des troupes françaises aux îles de la Madeleine et à Cagliari enhardirent les projets séparatistes de Paoli. Celui-ci, ayant réuni une sorte de consulte insurrectionnelle, se fit nommer chef d’un gouvernement provisoire de la Corse, et décréta immédiatement l’arrestation et l’expulsion de toute la famille Bonaparte. Pendant ce temps, pour échapper à la vengeance prévue, Napoléon avait pris la route de Corte par des sentiers détournés. C’est en chemin qu’il apprit les mesures décidées contre sa famille et le danger couru par les siens. Alors, n’écoutant que son devoir filial, bravant toutes les passions haineuses déchaînées contre lui, il retourna à Ajaccio. Aux portes de la ville, on lui dit que ses parents sont en sécurité relative, et se sont dirigés sur Calvi. Immédiatement, il retourne sur ses pas et va rejoindre sa mère, ses frères et ses sœurs à Calvi, où ils s’embarquent tous pour Marseille, pendant que les paolistes pillent, brûlent la maison d’Ajaccio et saccagent les propriétés des Bonaparte.

IX

On était en juin 1793. Lucien, dans ses Mémoires, a dit quelle était la situation de Lætitia et de ses enfants à Marseille : « Napoléon, officier d’artillerie, consacra la plus forte part de ses appointements au soulagement de la famille. A titre de réfugiés patriotes, nous obtînmes des rations de pain de munition et des secours modiques, mais suffisants pour vivre, à l’aide surtout de l’économie de notre bonne mère. » Ici se trouve encore la confirmation de ce fait, que la situation militaire de Bonaparte en Corse a toujours été parfaitement régulière, puisque, à peine de retour en France, il reprenait ses fonctions de capitaine d’artillerie et en touchait la solde.

Mme Bonaparte fut aidée à cette époque par M. Clary, riche fabricant de savon, qui fut pris de pitié devant la détresse de la pauvre femme et de ses enfants. M. Clary avait deux filles, Julie et Désirée. La première devint la femme de Joseph deux ans plus tard. On parla très sérieusement de marier la seconde à Napoléon, mais ce fut Bernadotte qui l’épousa dans la suite.

Napoléon rejoignit à Nice le 4e régiment d’artillerie faisant partie de l’armée de Carteaux qui, de ville en ville, réprimait les insurrections du Midi révolté contre la Constitution. Bonaparte reçut l’ordre d’aller chercher à Lyon des convois de poudre nécessaires à l’approvisionnement de l’armée. Ayant rencontré Carteaux, il fut chargé par celui-ci de diverses missions à Valence, Montélimar, Orange, Avignon, Beaucaire. Dans cette dernière ville, il écrivit le fameux Souper de Beaucaire, dont le but était de rallier, par la persuasion, les nombreux partisans des doctrines anarchiques.

Dans ces pages, imprimées à cette époque par M. Marc Aurel fils, libraire à Avignon, on remarque déjà la façon d’écrire que Napoléon conserva toute sa vie ; ce sont les mêmes images saillantes et pittoresques, telles que : « Le peuple de Marseille est faible et malade ; il a besoin de miel pour avaler la pilule. » Et quand il parle de « ce brave bataillon de la Côte-d’Or qui a vu cent fois la victoire le précéder dans les combats », ou qu’il s’écrie : « Mais quel esprit de vertige s’est tout d’un coup emparé de votre peuple ? quel aveuglement le conduit à sa perte ? » ne vous semble-t-il pas entendre les proclamations entraînantes de l’Empereur ?

Dans la nuit du 27 au 28 août, une grande trahison s’accomplit, Toulon est livré aux Anglais. L’armée de Carteaux se met aussitôt en marche pour reprendre cette ville. On décide d’abord de mettre la main sur la position d’Ollioules. L’attaque a lieu le 7 septembre ; le chef d’artillerie Dommartin étant blessé, Napoléon est nommé commandant à sa place par les représentants Salicetti et Gasparin.

Ce serait une erreur de croire que Bonaparte commandait toute l’artillerie au siège de Toulon. Il avait au-dessus de lui, comme chef effectif, le général du Teil, son protecteur d’Auxonne et de Valence. Par crainte des responsabilités terribles pesant à cette époque sur le commandement, le général s’effaça complètement et laissa agir le jeune chef de bataillon qu’il avait connu lieutenant et dont il avait apprécié la valeur. Ce serait donc une erreur aussi de dire que Napoléon ne dut son avancement qu’à la seule protection de Salicetti, son compatriote.

Si la prise de Toulon a été le point de départ de la carrière inouïe de Napoléon, la part qu’il prit à ce fait d’armes ne fut pas regardée à ce moment comme un événement extraordinaire. Lorsque Carteaux, ce peintre fait général par la Convention, « cet imbécile de Carteaux », comme dit Marmont, eut été remplacé par Dugommier, les opérations sérieuses du siège commencèrent, et la seule fois que l’on trouve le nom de Bonaparte dans les rapports du général en chef, ce n’est pas avec une mention spéciale, c’est collectivement avec d’autres qui ont rendu des services et qui sont parfaitement inconnus aujourd’hui. « Parmi ceux qui se sont le plus distingués, dit Dugommier dans son bulletin du 1er décembre, ce sont les citoyens Buonaparte, commandant l’artillerie, Joseph Arena et Cervoni, adjudants généraux. »

La prise de Toulon eut lieu le 17 décembre. Dans son rapport à la Convention, Dugommier ne donne même pas le nom de Bonaparte. Cette victoire de la Convention facilita l’avancement de tous ceux qui s’étaient fait remarquer, et c’est ainsi que Napoléon fut nommé général de brigade, le 22 décembre, en même temps qu’Arena et Cervoni.

L’éclat du nom de Bonaparte fut si peu retentissant alors, qu’il ne figure même pas une seule fois dans la correspondance très suivie que Marmont, également officier d’artillerie, entretenait avec sa famille ; et quand, en 1794, Junot informe ses parents qu’il va quitter son régiment pour être aide de camp de Bonaparte, son père lui écrit : « Pourquoi as-tu quitté le commandant Laborde ? Pourquoi avoir quitté ton corps ? Qu’est-ce que c’est que ce général Bonaparte ? Où a-t-il servi ? Personne ne connaît ça. »

Pendant les quatre mois du siège, la vie de Napoléon fut celle de tous les autres officiers. Il fit, à Toulon, la connaissance de Muiron, plus tard son aide de camp ; de Marmont, depuis duc de Raguse ; et c’est avec Suchet, le futur duc d’Albuféra, alors chef de bataillon, qu’il allait souvent dîner chez l’ordonnateur des guerres Chauvet, dont les deux jolies filles n’étaient pas sans attraits pour les deux jeunes officiers.

C’est aussi de Toulon que datent ses premières relations avec Junot (le duc d’Abrantès), alors sergent, qui devait à sa belle écriture d’être le secrétaire de Bonaparte.

Junot et Marmont étaient tous deux de Châtillon-sur-Seine. C’est de là qu’ils recevaient de leurs parents l’argent destiné à adoucir les ennuis du siège. Il est probable qu’on devait parler souvent devant Napoléon du courrier de Châtillon attendu avec grande impatience par les jeunes officiers. N’est-il pas étrange de trouver au début de la carrière de Napoléon le nom de la ville minuscule qui en marqua aussi le dernier échelon ? car c’est bien à Châtillon-sur-Seine qu’en 1814 la déchéance de l’Empereur fut définitivement résolue par les souverains alliés.

X

Nommé général de brigade et inspecteur des côtes, en résidence à Nice, Napoléon ne se laissa pas éblouir par l’éclat d’une aussi belle position pour un jeune homme de vingt-cinq ans. Ses premiers soins furent encore pour sa mère et les siens. « Notre famille, dit Lucien, devait à la promotion de Napoléon une situation plus prospère. Pour se rapprocher de lui, elle s’était établie au château Sallé, près d’Antibes, à peu de milles du quartier général… Nous étions tous réunis, et le général nous donnait tous les instants dont il pouvait disposer. » Il usa de son influence naissante pour alléger les charges de sa mère. Il réussit à faire nommer aide de camp, avec la solde de lieutenant, Louis, qui n’avait pas encore seize ans, et qu’il garda près de lui. D’autre part, il fit employer Joseph en qualité de commissaire adjoint à l’ordonnateur Chauvet.

C’est à ce moment que Robespierre le jeune, déjà inquiet de l’attitude de la Convention vis-à-vis de son frère, et se disposant à partir pour Paris, offrit au jeune général le commandement de la garnison de Paris.

La proposition était séduisante. On en parlait en famille. La conclusion de Napoléon, rapporte Lucien, fut celle-ci : « Robespierre jeune est honnête ; mais son frère ne badine pas. Il faudrait le servir. Moi, soutenir cet homme ! Non, jamais ! Je sais combien je lui serais utile en remplaçant son imbécile commandant de Paris, mais c’est ce que je ne veux pas être. Il n’est pas temps. Aujourd’hui, il n’y a de place honorable pour moi qu’à l’armée ; prenez patience, je commanderai Paris plus tard… qu’irais-je faire dans cette galère ? »

Comment dire après cela qu’il était dominé par une ambition sans frein ! Aucune considération, ni l’établissement des siens qui lui tient tant au cœur, ni la perspective d’une position superbe ne peuvent l’emporter sur le sentiment qu’il a de son devoir.

De Nice, il est chargé, le 25 messidor an II, d’une mission politique et militaire à Gênes ; les instructions secrètes du commissaire Ricard lui prescrivaient, en plus des renseignements militaires à prendre sur Gênes et Savone, « d’approfondir la conduite civique et politique du ministre de la République française, Tilly, et de ses autres agents… »

De cette mission, qui était confidentielle, Napoléon s’acquitta avec toute la circonspection nécessaire à sa réussite. Son excès de zèle lui fut fatal, car c’était un temps où il ne fallait avoir de secrets pour personne. On le lui fit bien voir.

En effet, le 9 thermidor s’étant accompli, Ricord fut remplacé par Albitte et Salicetti. De bons révolutionnaires se doivent naturellement à eux-mêmes de faire arrêter leurs prédécesseurs. Un mandat d’amener est lancé contre Ricord, qui, connaissant son monde, s’est dépêché de passer en Suisse. Du même coup, les nouveaux commissaires ordonnent l’arrestation de Napoléon comme suspect. Ils avaient bien raison, car rien n’était plus suspect que le voyage secret à Gênes, dont ces citoyens ne connaissaient pas le motif. Et, sous bonne escorte, le 10 août, Bonaparte est amené de Nice au fort Carré, près d’Antibes, où il est incarcéré.

Ce genre d’intermède dans la vie des généraux n’était pas rare à cette époque : cinq mois auparavant, jour pour jour, Hoche s’était vu arrêté et emprisonné sur l’ordre de Carnot et de Collot d’Herbois.

Certes, avant d’être mis en prison, Napoléon était en droit de se croire pour toujours à l’abri des noirs soucis de sa jeunesse, et voilà qu’en un instant sa gloire, l’aisance des siens, tout ce qui avait été conquis sur la fortune adverse, semblait à jamais anéanti. La prison n’était-elle pas, en ces jours, l’antichambre de la guillotine ?

Dès ce premier choc avec la fatalité, Bonaparte se montra l’homme qu’il est resté toute sa vie : calme et stoïque dans les revers. Sans se décourager, il écrit aux deux auteurs de son arrestation, Albitte et Salicetti, une requête empreinte de la plus grande dignité :

« J’ai servi sous Toulon avec quelque distinction, et j’ai mérité à l’armée d’Italie la part de lauriers qu’elle a acquise à la prise de Saorgio, d’Oneille et de Tanaro. Pourquoi me déclare-t-on suspect sans m’entendre ?

« L’on me déclare suspect et l’on met les scellés sur mes papiers.

« L’on devait faire l’inverse ; l’on devait mettre les scellés sur mes papiers, m’entendre, me demander des éclaircissements, et ensuite me déclarer suspect, s’il y avait lieu… »

Ses jeunes aides de camp, Junot, Sébastiani et Marmont, avaient formé un complot d’évasion qu’ils parvinrent à communiquer à Bonaparte ; celui-ci, fort de son innocence, leur répondit de s’abstenir afin de ne pas le compromettre.

Les papiers saisis, examinés par l’ordonnateur Denniée, ne contenant absolument rien d’imputable à Napoléon, force fut bien de le mettre en liberté.

Ceux qui l’assistèrent durant ces jours d’angoisses ne furent jamais oubliés. On connaît la fortune de Junot et de Marmont ; Sébastiani fut général de division et plusieurs fois ambassadeur, avec des dotations considérables. Denniée jouit largement de la faveur impériale : il fut créé baron et inspecteur général aux revues.

Il n’est pas sans intérêt de faire remarquer que l’auteur principal de cette iniquité, Salicetti, fut à diverses reprises employé par le gouvernement de l’Empereur, et que, finalement, il fut ministre de la police sous le règne du roi Joseph, en Sicile.

Disons aussi, pour l’instruction de ceux qui ont nié à Bonaparte tout sentiment humain, qu’en juin 1795, moins d’un an après que Salicetti l’avait fait arrêter, ce dernier, mis hors la loi, décrété d’accusation par la Convention, s’était réfugié chez Mme Permon, dont le jeune général était un des commensaux journaliers. Napoléon feignit d’ignorer la présence de son persécuteur et se contenta, pour toute vengeance, lorsque Salicetti fut parti pour Bordeaux, bien déguisé et bien en sûreté, de lui écrire une lettre dont il faut citer les lignes suivantes : « Salicetti, tu le vois, j’aurais pu te rendre le mal que tu m’as fait, et en agissant ainsi, je me serais vengé, tandis que toi, tu m’as fait du mal sans que je t’eusse offensé. Va, cherche en paix un asile où tu puisses revenir à de meilleurs sentiments pour ta patrie… »

XI

Après treize jours d’emprisonnement, Napoléon rentrait le 24 août à Nice. Il prit part à une démonstration heureuse faite par l’armée sur le col de Tende, et fut nommé commandant de l’artillerie du corps expéditionnaire maritime destiné à agir sur Civita-Vecchia. Ce mouvement ne fut pas exécuté, notre flotte n’ayant pu forcer la ligne des vaisseaux anglais. Les Français rentrèrent à Toulon, et le corps expéditionnaire fut licencié.

Se trouvant sans emploi, Bonaparte se rend à Marseille dans les premiers jours d’avril 1795. Là, il reçoit l’ordre de rejoindre l’armée de l’Ouest pour commander l’artillerie. Ce déplacement, s’il faut en croire Marmont, « parut un coup funeste à la carrière de Bonaparte, et chacun en porta le même jugement. Il quittait une armée en présence des étrangers pour aller servir une armée employée dans les discordes civiles ».

Très contrarié, très humilié, Napoléon fit néanmoins ses préparatifs de départ. Il se consolait en pensant qu’il pouvait être un peu plus tranquille sur le sort de sa mère qui restait avec ses trois filles et Jérôme seulement. Lucien s’était marié, le 4 mai 1794, à Saint-Maximin, avec Catherine Boyer, fille de son aubergiste, et Joseph avait épousé Mlle Clary, le 4 août de la même année.

Donc, le 2 mai 1795, en compagnie de Louis, de Junot et de Marmont, a lieu le départ pour le voyage fabuleux qui, de Marseille, devait aboutir à Rochefort vingt ans après ! Pour suivre la diagonale reliant ces deux ports de mer, Napoléon, qui, dans son enfance, a rêvé d’être marin, aura conquis presque toute l’Europe ; son nom, prodigieusement sonore, aura été répété de bouche en bouche jusqu’aux confins du monde !

En route, les quatre amis s’arrêtèrent quelques jours chez le père de Marmont. Arrivés à Paris, ils descendent à l’hôtel de la Liberté, établissement modeste situé rue des Fossés-Montmartre. Le prix total de l’appartement, pour les quatre jeunes gens, fut débattu et arrêté à soixante-douze livres par mois.

Napoléon, une fois à Paris, se rend au ministère de la guerre, dont le titulaire très récent était un nommé Aubry, vieux capitaine qui, d’un même trait de plume, se fit lui-même général de division, inspecteur général de l’artillerie, et raya Bonaparte des cadres de cette arme pour le placer dans l’infanterie.

Napoléon alla réclamer ; ce fut une véritable scène : « Vous êtes trop jeune, répétait Aubry qui n’avait jamais fait la guerre ; il faut laisser passer les anciens. — On vieillit vite sur les champs de bataille, ripostait Napoléon, et j’en arrive. »

Le ministre, attaché à ses préjugés, maintint sa décision, et le jeune général refusa formellement d’être employé dans l’infanterie.

Sa position était irrégulière, critique même ; Barras et Fréron, qu’il avait connus à Toulon, s’entremirent pour lui auprès du ministre. Tout ce qu’ils obtinrent, ce fut une permission sans solde, l’autorisant à rester à Paris. S’il pouvait y attendre le 4 août, c’était le salut, car à cette date Aubry devait quitter le ministère de la guerre.

On a voulu voir dans cette volonté de ne pas commander une brigade d’infanterie, nous ne savons quelles visées ténébreuses. M. Iung le dépeint alors ainsi : « Il restait seul avec son épée, et comme un vrai condottiere se trouvait disposé à l’offrir au plus cher enchérisseur… Tel était le général Bonaparte, synthèse vivante du bien et du mal, « vibrion monstrueux » qui n’attend qu’un milieu désagrégé pour prendre son entier développement… »

Marmont, qui n’est certes pas un apologiste à l’heure où il écrit ses Mémoires, va nous aider à comprendre l’attitude, très simple et pas du tout machiavélique de Napoléon : « Ceux qui n’ont pas servi dans l’artillerie, dit Marmont, ne peuvent pas deviner l’espèce de dédain qu’avaient autrefois les officiers d’artillerie pour le service de la ligne ; il semblait qu’en acceptant un commandement d’infanterie ou de cavalerie, c’était déchoir. »

Le sentiment conforme de Napoléon sur la mesure dont il est l’objet, le voici écrit de sa main dans une lettre à son ami de Sucy : « L’on m’a porté pour servir à l’armée de la Vendée comme général de la ligne ; je n’accepte pas ; beaucoup de militaires dirigeront mieux que moi une brigade, et peu ont commandé avec plus de succès l’artillerie. »

Si, dès ce moment, il avait conçu les projets chimériques qu’on lui a prêtés, il aurait mis le plus grand empressement à accepter le commandement d’une brigade d’infanterie. Car si pour un artilleur amoureux de son métier c’était une défaveur, pour un ambitieux c’était une bonne aubaine. Un général, commandant l’artillerie d’un corps, est toujours en sous-ordre ; tandis que le chef de brigade, souvent isolé du gros de l’armée, peut d’un seul coup arriver à la renommée, dans une rencontre heureuse avec l’ennemi.

Singulier ambitieux, on en conviendra, qui préfère le rôle considérable, mais toujours effacé, de commandant de l’artillerie, à la fonction qui peut, le hasard aidant, le mener subitement à la popularité !

N’est-on pas en droit de conclure également d’une manière rigoureuse que son épée n’était pas, comme on l’a dit, « au plus cher enchérisseur », « au premier offrant », « au plus offrant » ? car cette fois, du moins, il la porta à la misère, dédaignant d’acheter la fortune au prix d’une sorte d’humiliation.

Alors, il fallut renoncer au superflu pour avoir le nécessaire. Il vendit sa voiture. Une partie de la journée était employée à visiter des personnages influents afin de les éclairer.

Le reste du temps se passait à des plaisirs gratuits et instructifs ; un jour, c’est à l’Observatoire où il se fait enseigner par le célèbre Lalande les principes de l’astronomie. Une autre fois, c’est vers le Jardin des Plantes qu’il dirige ses pas avec son fidèle Junot. Là, dans les allées du jardin, on causait dans l’intimité, on parlait de la famille. Junot, fort amoureux, avait le plus vif désir d’épouser Pauline Bonaparte. Avec sagesse et prudence Napoléon ajourne la demande de Junot qui faisait valoir sa position : « Tu auras douze cents livres de rente, c’est bien : mais tu ne les as pas. Ton père se porte parbleu bien et te les fera attendre longtemps. Enfin, tu n’as rien, si ce n’est ton épaulette de lieutenant. Quant à Paulette, elle n’en a même pas autant. Ainsi donc, résumons : Tu n’as rien, elle n’a rien, quel est le total ? Rien. Vous ne pouvez donc pas vous marier à présent, attendons. »

La position devenait de plus en plus gênée ; on vivait très souvent sur l’argent que Junot recevait de sa famille. Lorsque Junot n’avait pas reçu d’argent, Napoléon l’emmenait dîner chez Mme Permon, mère de la future duchesse d’Abrantès, à qui il disait en riant : « Madame Permon, les galions ne sont pas encore arrivés, je vous amène un convive. »

XII

L’état de son âme, durant cette période difficile, va nous être révélé par une correspondance très fréquente qu’il entretient avec son frère Joseph. Dans chaque lettre, on voit combien la sollicitude pour les siens tient de place dans son cœur :

Le 23 mai : « J’ai été hier à la terre de Ragny, appartenant à M. de Montigny. Si tu étais homme à faire une bonne affaire, il faudrait venir acheter cette terre, moyennant huit millions d’assignats… Je crois que c’est une occasion unique de placer une partie de la dot de ta femme. Les assignats perdent tous les jours. »

Le 23 juin : « Je ferai ce que je pourrai pour placer Lucien… Jérôme m’écrit pour qu’on lui trouve une pension ; il n’y en a pas encore pour le moment. »

Le 24 juin : « Je n’ai pu obtenir une place pour Louis dans un régiment d’artillerie ; considérant, d’ailleurs, qu’il n’a que seize ans, je le fais aller à Châlons, où il passera son examen et sera officier dans un an. »

Le 25 juin : « Si tu pars et si tu penses que ce puisse être pour quelque temps, envoie-moi ton portrait ; nous avons vécu tant d’années ensemble, si étroitement unis, que nos cœurs se sont confondus, et tu sais mieux que personne combien le mien est entièrement à toi. »

Le 19 juillet : « Point encore de lettre de toi, et il y a plus d’un mois que tu es parti… Je m’imagine que tu profites de ton séjour à Gênes pour faire venir notre argenterie et les objets les plus précieux. »

Le 28 juillet : « Tu recevras ci-joint le passeport que tu demandes, tu recevras demain une lettre de la commission des relations extérieures du ministre à Gênes : il est prié de te donner l’assistance nécessaire pour tes affaires. »

Le 1er août : « Louis est à Châlons, où il travaille beaucoup ; je suis très content de lui… Donne-moi plus souvent de tes nouvelles. Tu ne me parles jamais de mademoiselle Eugénie, non plus que des enfants que tu dois faire ; il me semble que tu t’oublies bien fort sur cet article. Fais-nous donc un petit neveu, que diable ! il faut bien commencer.

« Tout est encore ici horriblement cher, mais cela ne continuera pas. Je voudrais faire venir Jérôme à Paris, il n’en coûterait que douze cents francs par an… »

Le 9 août : « Serait-il possible de tirer parti du procès que nous avions en Toscane ? Tu devrais en prendre des renseignements ; je te ferai passer les meilleures recommandations possibles. Dépêche-toi de me demander ce que tu veux… »

Le 20 août : « Je te ferai nommer consul, et ferai nommer Villeneuve (beau-frère de Joseph) ingénieur pour aller avec moi en Turquie… »

Le 25 août : « J’espère que tu auras un consulat dans le royaume de Naples, à la paix avec cette puissance… »

Le 3 septembre : « Hier a été l’adjudication du bien que j’avais eu l’idée de te proposer à neuf lieues de Paris ; j’étais décidé à en donner 1 million 500 000 francs, mais, chose incroyable, il est monté à 3 millions… »

Le 6 septembre : « Le consulat de Chio est vacant ; mais tu me dis que tu ne voulais pas d’une île ; j’espère quelque chose de mieux en Italie… Je continuerai à rester à Paris, spécialement pour ton affaire…

« J’écris à ta femme ; je suis très content de Louis ; il répond à mes espérances et à l’attente que j’avais conçue de lui ; c’est un bon sujet, mais aussi c’est de ma façon : chaleur, esprit, santé, talent, commerce exact, bonté, il réunit tout. Tu le sais, mon ami, je ne vis que par le plaisir que je fais aux miens.

« Écris à Louis et dis-lui que tu attends le premier dessin qu’il doit t’envoyer pour constater ses progrès, et que tu ne doutes pas qu’il ne tienne sa promesse d’écrire aussi bien que Junot avant la fin du mois… »

En relevant et en groupant toutes ces lettres écrites dans l’espace de trois mois, il importe de faire remarquer que ce ne sont pas là des paraphrases. Ce sont les textes exacts, tirés de documents authentiques, dont les adversaires les moins suspects de partialité ont tiré des arguments.

En proie aux soucis les plus graves, quand son avenir est absolument compromis, il use le peu de crédit qui lui reste pour faire du bien à tous ceux qu’il connaît. Enfin, son cœur n’oublie personne : pour Joseph, c’est l’effusion la plus tendre ; pour Lucien et Jérôme, c’est une constante sollicitude ; pour Louis c’est l’orgueil d’un père, fier des succès de son enfant. Si ses préoccupations pour sa mère et ses sœurs apparaissent moins vives dans ces lettres, ne vous en étonnez point. L’heureux mariage de l’aîné des fils a procuré une aisance relative à Lætitia et ses enfants qui vivent près des Clary, les beaux-parents de Joseph.

Avait-il du moins, comme on l’a dit et répété, une ambition personnelle excessive ? Rien dans les mémoires du temps ne l’indique. Ni Bourrienne, ni Marmont n’en ont parlé ; leur silence est un aveu, qui sera confirmé par les confidences si simples, si naturelles de Napoléon à son frère, à qui il fait part de ses impressions journalières sur les événements politiques et sur sa situation personnelle : « Je t’ai envoyé hier, par Casabianca, la Constitution. Tout augmente d’une manière effrayante ; on ne pourra bientôt plus vivre ; la récolte est attendue avec impatience. »