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Napoléon intime

Chapter 90: V
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About This Book

A documentary portrait assembled from letters, memoirs, and contemporary testimonies that reconstructs the private life and character of Napoleon. The author compiles abundant documents and citations to rebut hostile interpretations, emphasizing simplicity, domestic habits, personal affections, moral sensibilities, and everyday routines alongside public responsibilities. The book organizes anecdotes, official records, and witnesses' recollections to balance military and political achievements with intimate behavior, showing how exceptional talent coexisted with ordinary human frailties. The result is an evidence-driven, descriptive account aimed at humanizing and reassessing a controversial historical figure.

LIVRE VI
LES HABITUDES ET LES IDÉES PERSONNELLES

I

Pour l’homme que nous allons dépeindre en sa simplicité héréditaire, il était aussi absurde de forger une généalogie le rattachant aux Castruccio-Castracani et autres chefs de bandes des quatorzième et quinzième siècles, que d’établir sa filiation avec les princes qui régnaient à Trévise au treizième siècle. Mais il en est un peu des hommes illustres comme des grands voyages : ceux qui les racontent sacrifient volontiers à l’extraordinaire, qui frappe l’imagination de l’auditoire et chauffe la verve du narrateur.

Les historiens qui ont relié Napoléon à la famille princière de Trévise voulaient absolument lui trouver dans les veines des gouttes de sang royal. Ceux qui en ont fait le descendant des tyranneaux italiens voulaient, au nom des lois de l’atavisme, lui donner figure de condottiere. Du moment qu’on appelle Darwin à la rescousse, nous ne voyons pas pourquoi on s’abstiendrait de remonter jusqu’aux apôtres, car, dans la famille de Bonaparte, telle qu’on la connaît depuis sept siècles, il y a autant de prêtres que d’hommes d’épée.

Laissons donc à leur sommeil paisible toutes ces momies, dont la classification dépend du tempérament ou du but de l’écrivain.

Les antécédents, si ingénieusement exhumés des annales, pour ainsi dire préhistoriques, n’ont d’ailleurs pas paru suffisants à M. Taine pour imposer à l’histoire la figure de forban qu’il avait entrevue. Ce savant auteur, lui-même, a éprouvé le besoin de consolider sa thèse à l’aide de soixante-neuf citations soigneusement relevées dans les Mémoires de Mme de Rémusat et servant de contreforts à des extraits des œuvres de Mme de Staël.

N’est-ce pas une pauvreté que de voir la philosophie de l’histoire prendre en considération les commérages de deux bas bleus, l’un et l’autre incapables de jamais pardonner les mécomptes cuisants de leur vanité féminine ?

Déchirer à belles dents l’homme qui vous éconduisit, c’est pour le sexe faible la revanche banale et inévitable des rêves pareils à ceux de Mme de Staël, — froidement repoussée, alors qu’elle s’était enflammée au mirage de rejouer les grandes favorites d’autrefois, — comme ce devait être la conséquence du séjour de Mme de Rémusat avec l’Empereur au Pont-de-Briques, où elle croyait avoir acquis sur lui une haute influence. Si ce n’est par une profonde déception, comment expliquer, à la fois, les horreurs débitées dans les mémoires, et l’enthousiasme ou, pour mieux dire, le fétichisme que Napoléon inspirait à Mme de Rémusat après les longues soirées passées jadis en tête-à-tête ?

C’est dans les lettres intimes à son mari, écrites au jour le jour, qu’il faut chercher le reflet exact de sa pensée, plutôt que dans une publication longuement méditée comme l’ont été les mémoires : « J’ai vraiment besoin, écrit-elle à M. de Rémusat, de me retrouver aussi auprès de l’Impératrice, et je dirais presque auprès de l’Empereur, si ce n’était peut-être lui manquer de respect. Vous ne me dites rien de son retour… » M. de Rémusat croit-il avoir à se plaindre de l’Empereur ? Elle va prendre la défense du souverain : « Que vous est-il arrivé ? Quelques légers mécontentements de la part de l’Empereur qui vous ont blessé un moment peut-être. Il vous a plus d’une fois rendu justice, et vous avez trop de justesse dans l’esprit, pour ne pas estimer à sa juste valeur quelque peu de violence qui tient à la nature de son caractère, et qu’excuse assez la multitude d’affaires qui doivent l’occuper et l’agiter. »

Au besoin, elle morigénera son mari et lui signifiera ceci : « Mon premier désir sera toujours que vous plaisiez à l’Empereur, et qu’il rende justice à votre zèle, et cela parce que je lui suis sincèrement attachée. » Quelle impatience de revoir l’Empereur, dans ces lignes : « Pour moi, malgré le bien que le repos et l’oisiveté font à ma santé, je souhaite ici son retour qui me rende à toutes les agitations, si je puis m’exprimer ainsi, que cause, en fatiguant quelquefois, mais en intéressant toujours, la présence d’un grand homme ! » Quel lyrisme quand elle s’écrie : « C’est vraiment une campagne miraculeuse, et je dis, comme un bon provincial qui écrivait hier à ma mère : « A côté de notre Empereur, César et Alexandre n’auraient été que des lieutenants ! »

Enfin, si M. de Rémusat, chambellan de Napoléon à Vienne, lui faisait part des impressions du public, telles que les transmettait Mme de Rémusat, l’Empereur devait sourire en entendant que « les Français sont un peu comme les femmes, exigeants et pressés ; il est vrai que l’Empereur nous a gâtés dans cette campagne, et certes jamais amant ne fut plus empressé à satisfaire les désirs de sa maîtresse, que Sa Majesté ne l’a été à contenter nos vœux… »

Le retour de l’Empereur à Paris, après la guerre, lui fut défavorable dans l’esprit de Mme de Rémusat. Pourquoi cette présence tant désirée eut-elle pour effet de refroidir, peu à peu, une si vive ardeur qui fait place, en 1808, à une sorte de dépit mal dissimulé ? Cependant, ni la gloire de la France, ni le génie personnel de Napoléon n’avaient diminué, au contraire.

Mystère du cœur d’une femme qui a l’air de se venger dans des mémoires tardifs, en contradiction flagrante avec ses sentiments antérieurs.

Malgré le peu de confiance que méritent les élucubrations de ces deux caillettes blessées, à peu près par la même flèche, il va falloir nous engager dans la voie tracée par nos éminents devanciers et pénétrer dans les infinis détails de la vie privée de Napoléon, — dans la nécessité où nous sommes d’admettre, comme l’exige M. Taine, que « jamais caractère individuel n’a si profondément imprimé sa marque sur une œuvre collective, en sorte que pour comprendre l’œuvre, c’est le caractère qu’il faut d’abord observer ».

Donc, voyons au juste quel était l’homme.

L’officier, jusqu’au consulat, est chétif, d’une maigreur dite aristocratique, mais qui porte avec elle le cachet de cette misère honteuse, qui atrophie tous les organes. Tel il demeure tant qu’il poursuit péniblement son chemin, perdu dans les rangs des officiers plus ou moins nobles comme lui.

Un tout autre homme apparaît, le jour venu de prendre la place que lui a réservée le destin, — place qui est la première à la tête de son pays, parce qu’elle est la première à la tête des travailleurs résolus de la classe moyenne, derniers détenteurs, ce n’est pas leur moindre mérite, des vertus morales délaissées par une noblesse dissolue. Ce groupe de laborieux, majorité de la nation, revendique, pour prix de la Révolution, son maintien définitif dans les conseils du gouvernement. Et si Napoléon a pu se mettre en avant de cette masse importante, c’est parce qu’il synthétisait en lui-même toutes les aspirations, tous les droits, toutes les capacités de ce qu’on appelle la classe bourgeoise.

Au point de vue physiologique et psychologique on peut dire qu’au moment où il dépouille le petit gentilhomme qu’il est par son origine, c’est pour entrer dans la peau du bourgeois qu’il sera désormais, et dont il restera la personnification complète.

Mettez l’un à côté de l’autre le portrait du général Bonaparte par Guérin et celui de l’Empereur par Isabey, vous serez frappé de leur contraste absolu ; c’est à peine si vous trouverez dans les deux physionomies de rares points de ressemblance.

Dans le premier, c’est un jeune homme étique, efflanqué, à la figure parcheminée. Le front est à peine visible, caché par un épais rideau de cheveux qui s’allongent sur les côtés jusqu’au collet, et semblent dissimuler les attaches d’un masque soigneusement plaqué sur le visage. C’est le temps des dures épreuves, des iniquités, des suspicions. Avoir souffert la faim, avoir été jeté en prison avec la guillotine en perspective, s’être vu deux fois destitué, se sentir des talents, une âme valeureuse, et en être réduit à s’humilier forcément devant des sectaires obstinés ou insensés, — voilà qui explique ces lèvres serrées, contractées, sentinelles répressives de paroles qui pourraient vous perdre, ces yeux au regard perçant, cherchant à deviner l’embûche, mais où les images ne s’impriment qu’en franchissant les cavités profondes creusées sous les paupières par la mélancolie et la défiance. L’âpre expression de la figure se trouve complétée par les pommettes osseuses qui, au-dessous des tempes, étreignent le visage comme les deux coquilles d’une tenaille impitoyable, et donnent à l’ensemble un aspect torturé, émacié, qui appelle la compassion.

Au contraire, sous le crayon d’Isabey, suivez chez l’Empereur la transformation de cette ossature malingre : elle s’est développée franchement, comme s’épanouit, en plein soleil, un arbuste jusque-là claquemuré dans un milieu délétère. Le corps grêle, aplati, est devenu bedonnant ; le visage anguleux s’est ovalisé ; plus de hachures, les lignes se sont harmonisées au contact bienfaisant de la fortune et de l’indépendance. Plus de perruque énigmatique, les cheveux sont coupés court, sur le front hardiment découvert, une seule mèche tirant hors du cadre la tête réfléchie, calme et sereine. Les yeux sont venus à fleur de joue et reflètent spontanément la pensée. La bouche s’est entr’ouverte, la lèvre inférieure légèrement retombante, comme pour laisser le champ libre à la parole, prompte à s’échapper. En un mot, de toute sa personne replète se dégage une impression de rondeur imposante, mais pourtant bonne, familière.

Au moral, il est aisé de reconstituer les racines sur lesquelles se sont greffés successivement les traits principaux de son caractère. Tout, dans son éducation première, concourt à lui inculquer les plus sévères principes de la vie terre à terre avec ses exigences matérielles. Quoique noble, la maison est trop pauvre pour connaître l’orgueil des castes privilégiées. Son blason ne lui laisse qu’un peu de fierté, gardienne des lois de l’honneur et de la probité.

L’enfant, élevé par des parents ruinés, chargés d’une nombreuse famille, ne peut puiser près d’eux que des notions d’ordre et d’économie, avec le désir en plus de soulager, dans l’avenir, l’infortune des siens.

Or, culte de la famille, honneur, probité, ordre, économie, besoin de parvenir, ne sont-ce pas précisément les bases fondamentales du code reconnu, sinon toujours pratiqué, des classes moyennes ?

Ces vertus ont été chères à Napoléon, durant toute son existence. On peut en faire l’observation à partir du moment où la personnalité s’accuse chez l’enfant.

Pupille du roi de France ou protecteur des rois de l’Europe, en lui se développent et persistent les mêmes sentiments. Qu’on se rappelle, par exemple, ses rapports avec sa mère. Partout on voit le fils respectueux, perpétuellement obsédé par le souvenir des privations qu’il a coûtées. A l’École militaire, maîtrisant sa propre douleur, il se fait le consolateur de la pauvre femme qui pleure son mari. Ensuite, c’est vers le foyer maternel que s’en vont les économies du lieutenant de Valence et d’Auxonne. Plus tard, la solde du général entretient toute la famille à Marseille. C’est sa mère que vous rencontrerez, en Italie, près du général triomphant ; c’est elle qui est assise à côté du trône du plus puissant monarque de la terre ; c’est elle qui va s’installer à l’île d’Elbe ; c’est elle enfin qui implore, des geôliers de son fils, la grâce d’aller le rejoindre à Sainte-Hélène. Dans quel milieu honnête pourrait-on trouver une observance plus louable, plus continue des devoirs réciproques des parents et des enfants ?

Après les sentiments filiaux, les sentiments fraternels n’ont pas été moins sincères. Ses frères et ses sœurs ont pu, dans leur avidité, accuser Napoléon d’égoïsme, de dureté ; la vérité, autrement concluante que les déclamations intéressées, est que ses prétendus procédés tyranniques se traduisent, au regard de l’histoire, par des richesses considérables, des honneurs, des royaumes, distribués aux siens qui ne les méritaient guère.

Non moins solide a été l’amitié chez Napoléon. Les personnes les plus humbles, camarades ou étrangers, ayant attiré, en un jour, son attention ou sa sympathie, on les retrouve à toutes les étapes de la carrière, accueillies, soutenues, comblées de faveurs. Et même à l’heure de sa mort, pendant qu’il écrit son testament, chaque coup du glas d’agonie semble éveiller dans son cœur un souvenir affectueux.

Cette parfaite loyauté de sentiments ne laisse pas que de surprendre chez l’homme de son temps le moins enclin à tous les rêves chimériques, à toutes les spéculations contemplatives. Il ne se défendait pas d’ailleurs d’éprouver une répugnance instinctive pour les idéologues, car il répétait souvent que « les métaphysiciens étaient ses bêtes noires ». Ces deux dispositions de l’esprit, l’une vers des liens essentiellement moraux, l’autre vers la matérialité exclusive des choses, qui paraissent incompatibles, il les a héritées toutes deux : dès le berceau, il a appris le respect élevé des devoirs de famille ; bientôt après, la brutale réalité s’est révélée à lui dans le spectacle de la misère obsédante du foyer paternel.

II

Conscient de son origine obscure sans cesse présente à ses yeux, Napoléon restera, sa vie durant, l’homme de toutes les réalités. Rien ne l’éblouira. A l’apogée des grandeurs humaines, toute la pompe, tout le faste déployés en son honneur lui inspireront, un jour, ces paroles devant Rœderer : « On m’appelle Sire, on me donne de la Majesté impériale, sans que personne, dans ma maison, ait seulement l’idée que j’étais devenu, ou me croyais un autre homme. Tous ces titres-là font partie d’un système, et voilà pourquoi ils sont nécessaires. »

On voit combien il demeurait calme et positif ; et il fallait, en vérité, avoir le cerveau solide pour ne pas perdre son sang-froid devant les flagorneries qu’on lui prodiguait. Jamais créature humaine n’a été adulée comme le fut Napoléon. On a reculé pour lui les bornes de l’hyperbole. Seules, les louanges d’un peuple idolâtre, prosterné devant ses dieux, peuvent être comparées aux panégyriques déclamés en l’honneur de l’Empereur. Ces flatteries outrées n’étaient pas que l’expression dithyrambique d’une vile courtisanerie, puisque, après la mort de Napoléon, en 1823, Victor Hugo trouva assez d’échos retentissants dans les cœurs français pour écrire dans son ode à l’Arc de triomphe ces vers qui, certainement, ne s’adressaient pas à un autre qu’au grand Empereur :

« Dis aux siècles le nom de leur chef magnanime,
Qu’on lise sur ton front que nul laurier sublime
A des glaives français ne peut se dérober,
Lève-toi jusqu’aux cieux, portique de victoire !
Que le géant de notre gloire
Puisse passer sans se courber. »

A côté de cette acclamation posthume, mettons quelques spécimens des discours de l’époque : « Oui, c’est véritablement le trône de Charlemagne qui se relève après dix siècles », dit Lacretelle aîné. « Dieu s’est complu à douer ce héros de toutes les grandes qualités », s’écrie Monge. « La terre, dit Jubé, s’est tue devant Alexandre qui voulait l’asservir ; devant Napoléon, la terre, les mers qu’il veut franchir, l’univers qu’il remplit de son nom, parlent hautement de la grandeur de son âme, de la gloire de ses armes, des merveilles de son règne, de la reconnaissance des peuples, comme pour servir de témoins authentiques à l’histoire… » Fontanes est d’une abondance intarissable ; un jour il s’écrie : « L’homme devant qui l’univers se tait est aussi l’homme en qui l’univers se confie. Il est à la fois la terreur et l’espérance des peuples, il n’est pas venu pour détruire, mais pour réparer. » Dans une autre circonstance, le même orateur dit : « L’Empereur est trop accoutumé à vaincre pour que nous le remarquions une fois de plus. Il suffit de dire qu’après quelques marches, il était bien au delà du point où s’arrêta Charlemagne, et que, supérieur à tous les grands hommes qui le précédèrent, il ne trouva point de Roncevaux. »

Chaptal s’exclame en des termes qui ne laissent guère prévoir le ton des mémoires hostiles dont M. Taine a donné des fragments inédits : « Quel spectacle pour les nations ! Les peuples vaincus saluent Napoléon comme un libérateur ; et il était réservé à lui seul d’obtenir leur reconnaissance et de mériter leurs bénédictions. »

Un savant, homme des moins inflammables par vocation, La Place, a pu écrire dans un de ses ouvrages scientifiques : « Grâce au génie de l’Empereur, l’Europe entière ne formera bientôt qu’une immense famille, unie par une même religion et le même code de lois, et la postérité, qui jouira pleinement de ces avantages, ne prononcera qu’avec admiration le nom du héros, son bienfaiteur. » C’est de la bouche de Lacépède que tombent ces paroles : « On ne peut louer dignement Sa Majesté, sa gloire est trop haute ; il faudrait être placé à la distance de la postérité pour découvrir son immense élévation. » François de Neufchâteau, non moins ardent et encore plus classique, s’écrie : « Quel dieu nous a fait ces loisirs ? C’est cet homme extraordinaire qui a rajeuni la France. »

« Si un homme du siècle des Médicis ou du siècle de Louis XIV revenait sur la terre, dit à son tour Molé, et qu’à la vue de tant de merveilles, il demandât combien de règnes glorieux, de siècles de paix il a fallu pour les produire, vous répondriez qu’il a suffi de douze années de guerre et d’un seul homme. » Séguier n’est pas en reste avec les précédents quand il dit : « Napoléon est au delà de l’histoire humaine ; il appartient aux temps héroïques, il est au-dessus de l’admiration. » C’est par une invocation à Molière que, dans son discours de réception à l’Académie française, Étienne exprime son enthousiasme : « Non, Molière, tu ne l’implorerais pas en vain, ce monarque invincible ; il entendrait tes plaintes jusque dans le tumulte des camps, et, du haut de son char de triomphe, il te tendrait une main protectrice. Alors ta voix éloquente célébrerait ses bienfaits ; dans l’ivresse de ta reconnaissance, tu t’écrierais encore : « Nous vivons sous un prince aussi juste que grand. » La France entière le répéterait avec toi, et tu devancerais l’opinion des siècles à venir. » Le langage d’Étienne pouvait encore paraître terne auprès de celui qu’avait tenu en pareille solennité le poète dramatique Raynouard : « Le chantre de Napoléon l’aurait représenté, d’après l’histoire, grand au-dessus des rois, tel qu’Homère, d’après la Fable, a représenté Jupiter grand au-dessus des dieux, gouvernant l’univers par l’autorité de sa pensée, toujours prêt à saisir de sa main toute-puissante l’une des extrémités de la chaîne des Destins, si tous ses ennemis ensemble osaient s’attacher à l’autre, et toujours certain de les entraîner tous. »

Enfin le clergé lui-même n’épargnait pas sa verve laudative. « L’invisible Providence, dit, à Notre-Dame, le vicaire général Jalabert, a désigné cet empereur pour providence visible à toute la nation. » « Qui a jamais fermé tant de plaies, séché tant de larmes, terminé tant de calamités et fait tant d’heureux ? » ajoute l’évêque de Vannes. Plus pompeux encore est le style de l’évêque d’Agen : « Qu’il vive et qu’il commande à la victoire et à la paix, le nouvel Auguste, cet empereur si grand, indépendamment de toutes ses dignités, et qui reçoit des mains de Dieu la couronne : Augusto a Deo coronato, magno et pacifico imperatori vita et victoria. » Pour clore ces citations, reproduisons les paroles de l’évêque de Mayence s’écriant : « Que la terre se taise en ce moment imposant, qu’elle écoute en silence et avec respect la voix de Napoléon. »

Tel est le ton de la phraséologie ampoulée que ne rougissaient point d’employer les hommes les plus considérables de la France. L’Empereur recherchait-il, pour sa jouissance personnelle, ces métaphores emphatiques qui le mettaient au rang d’une divinité, ou se contentait-il de les supporter dans l’intérêt du système, ainsi qu’il le disait à Rœderer, à propos de la majesté impériale ? Nous inclinerions à croire que cette dernière hypothèse se rapproche le plus de la vérité.

Superficiellement d’abord, on ne peut s’empêcher de remarquer que jamais Napoléon ne s’est offert, quand personne n’en avait plus que lui les moyens, l’apothéose facile d’une rentrée triomphale à Paris, à la tête de ses armées victorieuses ; aussi a-t-il pu dire de lui-même : « Je n’ai jamais cherché les applaudissements des Parisiens, je ne suis pas un caractère d’opéra. » Un esprit friand des satisfactions réservées pour ainsi dire aux souverains n’aurait pas manqué de rechercher ces ovations enthousiastes qui sont, en quelque sorte, le complément de la gloire militaire. Nous le répétons, jamais il ne l’a fait que dans les capitales étrangères où il s’agissait, dans un but politique, d’imprimer la terreur aux populations. Et qu’on n’insinue pas qu’il avait peur de l’explosion du sentiment public en France, ce serait faux en principe, vu les marques d’attachement dont sa présence était partout le signal ; ce serait enfin insoutenable en face de la très réelle perfection de la police sous l’Empire. Or chacun sait qu’à l’aide d’une police bien organisée, un monarque, si impopulaire soit-il, peut toujours être couvert de fleurs sur son passage, non moins qu’être assourdi de frénétiques acclamations.

Toutefois, dans certains voyages politiques ou de représentation, il fallait quand même supporter les tumultueuses démonstrations, dont le peuple n’entendait pas être frustré. Napoléon n’en ressentait qu’une extrême fatigue : « C’est un métier de galérien ! Je préférerais dix campagnes à la vie que je mène depuis un mois », disait-il au duc de Vicence, pendant les réceptions splendides que la Hollande et la Belgique lui offraient partout à son passage en 1811.

En 1807, on soumet à l’Empereur des modèles et dessins de monnaies avec cette légende : Napoleone protegge l’Italia. En marge du document descriptif, l’Empereur écrit de sa main : « Ce type n’est pas convenable, ce qu’on veut mettre en place de Dieu protège est indécent. » Ces mots partent bien de la même plume qui écrivait, en 1808, au ministre de la marine : « Je vous dispense de me comparer à Dieu. Il y a tant de singularité et d’irrespect pour moi dans cette phrase, que je veux croire que vous n’avez pas réfléchi à ce que vous écriviez. »

On peut, sans trop se hasarder, affirmer que son faible attachement aux prérogatives impériales fut une des causes directes de sa chute. Plus entiché des honneurs souverains, il aurait pu traiter de la paix et conserver un trône amoindri, il est vrai, mais encore très brillant. Il ne le voulut pas. Il mit sa dignité bien au-dessus de la vanité. A l’appui de cette assertion, voici le passage d’une note remise, au nom de Napoléon, par Caulaincourt, au congrès de Châtillon, en 1814 : « Sa Majesté ne tient pas aux grandeurs ; elle n’en achètera jamais la conservation par l’avilissement. » Dans une lettre ultérieure, au même ambassadeur, l’Empereur dit : « Vous parlez toujours des Bourbons ; je préférerais voir les Bourbons en France, avec des conditions raisonnables, aux infâmes propositions que vous m’envoyez ! »

On retrouve souvent dans le langage de Napoléon l’expression de son dédain des grandeurs humaines. Était-il sincère, le jour où, parlant, en 1809, à Rœderer de l’orgueil de Joseph et de Louis Bonaparte, Napoléon concluait : « Celui de nous trois qui serait le plus capable de vivre retiré à Mortefontaine, c’est moi » ?

Et quand, plus tard, en 1815, tout est définitivement perdu : sur la route de Rochefort qui doit le conduire à Sainte-Hélène, la sérénité d’esprit de l’Empereur, détaché des choses de ce monde, lui permet encore de réclamer, à la bibliothèque du Petit-Trianon, des livres dont il a besoin : l’Iconographie grecque de M. de Visconti, et un exemplaire de l’ouvrage de l’Institut d’Égypte. Cela n’est certainement pas d’un homme écrasé par la perte d’une fortune incomparable, de jouissances d’amour-propre à peu près sans égales.

Cette unité de pensées qui se manifeste, à diverses époques, chez l’Empereur nous semble assez concluante, et c’est avec raison que M. de Bausset a pu dire : « Peu d’hommes à sa place auraient eu autant de modestie et de simplicité. Il refusa au maréchal Kellermann, agissant au nom d’un grand nombre de citoyens, la permission d’élever un monument à sa seule gloire. Cet hommage de ses sujets, Napoléon voulait le mériter par sa vie entière. Telle fut sa réponse. L’architecte Poyet se vit aussi refuser la permission d’élever par souscription une colonne triomphale à la seule gloire de l’Empereur… »

Quand, rapporte Thibaudeau, on lui présenta le plan d’un portail triomphal que le conseil général de la Seine avait décidé d’élever sur l’emplacement du grand Châtelet, Napoléon déclina cette gloire en ces termes : « J’accepte l’offre du monument que vous voulez m’élever ; que la place reste désignée ; mais laissons aux siècles à venir le soin de le construire, s’ils ratifient la bonne opinion que vous avez de moi. »

Pour se montrer ainsi réfractaire aux enivrements de la vanité, pour ne pas se croire au moins la moitié d’un dieu, en face d’apologies allant crescendo pendant quinze ans, il faut être plus qu’un ambitieux vulgaire ; il faut avoir en soi l’admirable hauteur d’âme du pauvre curé de campagne qui, aux jours consacrés, revêt la chape étincelante d’or, se promène, à travers la population prosternée, sous un dais resplendissant, mais qui n’oublie pas un instant qu’il représente, lui aussi, un principe, seul objet de cette adoration, et rentre vite au presbytère où il reprend ses habitudes d’austère et débonnaire simplicité.

III

Impossible de considérer attentivement le portrait moral de Napoléon sans y percevoir, comme dans son portrait physique, une double image. D’abord, au premier plan, l’homme du système, selon son expression, c’est-à-dire le titulaire du grade le plus élevé de cette hiérarchie administrative qui avait réalisé l’énorme tâche de tirer la France de l’effondrement où elle menaçait de disparaître à jamais.

Pour rétablir et maintenir le principe d’autorité, il ne fallait rien moins qu’imposer à l’élément civil la discipline militaire, avec sa foi aveugle, son fétichisme vague en la personne du commandant en chef qui entraîne ses troupes par une sorte de fascination. Cette suprématie représentative, Napoléon l’a pratiquée avec une ampleur qui a motivé les railleries des royalistes. Imprudentes railleries, faciles à retourner contre les rois, avec cette différence qu’il est aisé de voir où l’Empereur, habitué qu’il était, dès l’âge de neuf ans, à subir ou à exercer le prestige du commandement, avait appris l’art de conduire les hommes.

Peu de rois, sans contredit, se sont appliqués à porter aussi haut que Napoléon le caractère pompeux et théâtral de la souveraineté. Si l’on en juge par les harangues dont nous avons donné des fragments, et par la multitude d’emblèmes, images, médailles, statues que l’époque de l’Empire nous a léguée, on peut conclure que l’homme du système avait particulièrement réussi dans ses visées.

Au second plan, viennent se profiler les traits de celui qui, seul en France, seul en Europe peut-être, ne se laissa pas une minute éblouir par le pailleté, par le clinquant dont il avait calculé d’avance les effets imaginatifs sur le peuple. Napoléon s’identifiait si complètement, aux occasions voulues, avec les exigences de la majesté impériale qu’on a peine à se convaincre qu’il ait pu rester à l’abri de toute infatuation. On se croit le jouet d’une illusion quand on voit le souverain, débarrassé de la fonction suprême, redevenir l’homme simple, sobre, familier, économe qu’était jadis le sous-lieutenant d’artillerie, échappé de la caserne. Rien ici, quoi qu’on en ait dit, ne procède de l’art du comédien ; c’est, tout bonnement, l’homme de travail rendu à lui-même, c’est le fonctionnaire faisant place à l’homme privé.

Comme l’ordonnance d’un officier, Constant, son valet de chambre, entrait le matin vers sept heures dans la chambre de l’Empereur. Là, régnait le plus beau désordre attestant que, la veille, l’étiquette solennelle du « coucher des rois » avait été quelque peu négligée. Chaque partie de son habillement était jetée à tort et à travers : son habit par terre, son grand cordon sur le tapis, son chapeau au loin sur un meuble, et ainsi de tous ses vêtements. Ses premières questions portaient invariablement sur l’heure qu’il pouvait être et le temps qu’il faisait. Le seul luxe que se permit l’Empereur, à son lever, était d’avoir du feu dans son cabinet de toilette, même en plein été. Il aimait la chaleur jusqu’à prendre son bain « à une température si élevée, dit Bourrienne, qu’une atmosphère de vapeur épaisse envahissait la chambre et forçait d’ouvrir toutes les portes ». Sorti du bain, il se faisait frictionner à l’eau de Cologne. Pendant cette opération, s’engageaient, entre Napoléon et son valet de chambre, les conversations les plus libres. « Sa Majesté, rapporte Constant, me questionnait sur ce que j’avais fait la veille. Elle me demandait si j’avais dîné en ville et avec qui, si l’on m’avait bien reçu, ce que nous avions à dîner. Souvent aussi, elle voulait savoir ce que coûtait telle ou telle partie de mon habillement ; je le lui disais, et alors l’Empereur se récriait sur les prix et me disait que, quand il était sous-lieutenant, tout était bien moins cher ; qu’il avait souvent mangé chez Roze, restaurateur de ce temps, et qu’il y dînait fort bien pour quarante sous. » « Une des choses qui étonnaient le plus Mme Walewska, dit Sismondi, c’était d’entendre Napoléon, avant de se coucher, causer, en se déshabillant, avec son valet de chambre, se faire raconter par lui les commérages de la ville, et même les propos et les querelles des valets. »

Les entretiens du matin étaient parfois interrompus par l’arrivée du premier médecin de la cour. « Vous voilà, grand charlatan ! s’écriait l’Empereur. Avez-vous déjà tué beaucoup de monde aujourd’hui ? » Le docteur Corvisart, ajoute Roustam dans ses mémoires, n’était nullement troublé et répondait sur un ton analogue.

L’Empereur professait à l’égard des médecins un scepticisme inséparable d’une santé parfaite. L’homme doué de cet équilibre intellectuel constant, qui est la marque des œuvres de Napoléon ; l’homme qui a passé autant de jours à parcourir les grands chemins et de nuits à coucher sous la tente, que de jours dans son palais et de nuits dans son lit, cet homme-là n’était pas et ne pouvait pas être un malade.

Et nous laissons pour compte aux fabricants de légendes la gale contractée au siège de Toulon et répercutée sur les organes internes ; l’épilepsie, qui leur a servi à rendre plausibles et à expliquer médicalement les scènes de violence imaginaires avec accompagnement d’yeux convulsés, de bave aux lèvres et de coups de pied dans le ventre des interlocuteurs ; et enfin la maladie, dont le nom ne s’imprime pas, qu’il aurait apportée sur le champ de bataille de Waterloo.

L’Empereur n’avait pas la petite taille qui fait en quelque sorte partie de sa légende. Ses soldats d’Italie l’avaient bien baptisé le Petit Caporal, mais c’était plutôt par allusion à son jeune âge et à son apparence chétive. La foule, qui le voyait de loin, a pu le croire petit, par comparaison avec la taille gigantesque de la plupart des généraux qui l’escortaient ; car il avait, comme Frédéric de Prusse, le goût et la manie de s’entourer de beaux hommes. Napoléon mesurait exactement, sur son lit de mort, 5 pieds 2 pouces 4 lignes, ce qui fait non moins exactement 1 mètre 68 centimètres 7 millimètres. Il était donc au-dessus de la taille moyenne de nos jours.

Enfin, il avait les jambes courtes, le buste très long, très développé, et la tête légèrement rentrée dans les épaules. Cette tête avait 22 pouces (60 centimètres) de circonférence ; elle était donc forte ; elle était aussi très sensible. Et Constant raconte qu’il devait briser, en les portant quelques jours, les chapeaux de l’Empereur avant de les lui donner.

Vêtu d’un pantalon et d’une robe de chambre de molleton blanc, coiffé du madras dont il se couvrait la tête pour la nuit, l’Empereur se rasait lui-même, devant une glace que tenait son valet de chambre, puis endossait le costume qu’il conservait toute la journée. On lui présentait sa tabatière en écaille, qu’il avait presque toujours à la main, et Napoléon passait dans son cabinet de travail, où l’attendaient ses secrétaires.

A le voir, à cette heure matinale, prenant connaissance des innombrables lettres de son courrier, compulsant les montagnes de dossiers accumulés sur sa table, on aurait plutôt dit d’un chef de maison de commerce, soucieux de la bonne marche des affaires, que d’un souverain arrivé au sommet de la prospérité. Loin de planer, à l’instar des anciens rois, dans une atmosphère sereine, Napoléon, rompu dès l’enfance à un travail quotidien, donnait, sous les yeux de ses secrétaires, l’exemple d’une infatigable activité. Il n’était pas le chef honoraire de son administration, mais bien le directeur effectif, méticuleux, responsable des actes de son cabinet. Tel, un négociant consciencieux n’abandonne à personne les intérêts de la raison sociale dont il a la garde. « L’Empereur, dit Menneval, s’accoutuma à ouvrir ses lettres lui-même ; je l’aidais quand je n’avais rien à faire… A mesure qu’une lettre était ouverte, il la lisait, et souvent y répondait sur-le-champ, mettant à part les autres pour y répondre plus tard, et jetant à terre toutes celles qui n’exigeaient pas de réponse. » D’après Fleury de Chaboulon, « il prenait le soin de ranger lui-même ses papiers ; chacun d’eux avait un poste fixe ; là, se trouvait tout ce qui concernait le département de la guerre ; ici, les budgets, les situations journalières du Trésor et des finances ; plus loin, les rapports de la police, sa correspondance secrète avec ses agents particuliers, etc… Il remettait soigneusement, après s’en être servi, chaque chose à sa place : le commis d’ordre le plus achevé n’eût été près de lui qu’un brouillon. »

La correspondance courante une fois lue et expédiée, on se mettait à répondre aux lettres plus difficiles et à transcrire les ordres médités par l’Empereur, qui alors dictait, « se mettant à marcher dans la pièce où il se trouvait et la parcourant dans toute sa longueur… A mesure qu’il entrait dans un sujet, il éprouvait une espèce de tic qui consistait dans un mouvement du bras droit, qu’il tordait en tirant avec la main le parement de son habit. Il écrivait rarement lui-même… Écrire était, pour lui, une fatigue, sa main ne pouvait suivre la rapidité de ses conceptions… Il ne prenait la plume que si, par hasard, il était seul. La moitié des lettres manquaient aux mots. Il ne pouvait se relire ou il ne voulait pas s’en donner la peine. Si une explication lui était demandée, il reprenait son brouillon, qu’il déchirait ou jetait au feu, et dictait à nouveau. »

Il arpentait ainsi son bureau d’un pas lent et mesuré, allant de l’un de ses secrétaires à l’autre. La besogne était rude. Il fallait saisir au vol les improvisations de l’Empereur, obligé de résoudre à la fois tant de questions d’ordres différents, et peu disposé à répéter ce qu’il avait dit. De temps à autre, ce milieu fiévreux, où toutes les plumes s’évertuaient à courir après les paroles du maître, était traversé par des éclaircies de gaieté. Témoin l’anecdote suivante : « Bélime, le rival heureux de Chateaubriand à l’académie des Jeux floraux de Toulouse, était secrétaire de Clarke, ministre de la guerre, qui l’envoyait quelquefois aux Tuileries chercher les ordres de l’Empereur. Celui-ci dictait, ayant sa tabatière devant lui. Napoléon ayant tourné le dos, Bélime prit une pincée de tabac. Napoléon l’aperçut dans la glace, se retourna brusquement, et, prenant la tabatière, il dit au secrétaire interloqué et tremblant : « Gardez-la, elle est trop petite pour nous deux », et il se remit à dicter. »

En travailleur qu’il était lui-même, l’Empereur pouvait apprécier les efforts de ses collaborateurs, et savait par de douces paroles ou de bons procédés leur faire connaître sa satisfaction, quand il leur imposait un labeur supplémentaire. « Si quelque travail, dit Meneval, l’obligeait à se lever pendant la nuit, l’Empereur me faisait éveiller. Je le trouvais vêtu de sa robe de chambre blanche, avec un madras sur la tête, se promenant dans son cabinet… Lorsque le travail était terminé, et quelquefois au milieu du travail, il faisait venir des glaces et des sorbets. Il me demandait ce que je préférerais, et sa sollicitude allait jusqu’à me conseiller ce qu’il jugeait devoir être le plus favorable à ma santé… D’autres fois, après un travail qui avait duré une partie de la nuit, il me recommandait d’aller me mettre au bain, et souvent il donnait lui-même ordre qu’on le préparât. » N’est-on pas là encore plus près des mœurs d’un officier payeur à l’égard de son fourrier, que de la raideur habituelle aux souverains tenant à distance leurs humbles sujets ?

Est-ce à dire que Napoléon, absorbé par tant et de si grands soucis, était fixement d’une humeur angélique, qu’on vivait autour de lui sous un ciel toujours sans nuage ? Une telle affirmation serait de la pure niaiserie, qu’il s’agisse, au reste, de Napoléon ou de tout autre mortel. Qui n’a pas ses mouvements d’humeur, plus ou moins fréquents, plus ou moins violents ? En maintes circonstances, l’Empereur a même pu, à dessein, exagérer les effets de sa colère. Quand on commande de haut, on doit, pour être entendu, forcer le volume de sa voix, afin que les échos en propagent le son dans le lointain. Ce sont là encore les nécessités du système : elles ne peuvent servir en rien à déterminer le caractère d’un homme. Ce qui importe ici, sous le rapport psychologique, c’est de constater que Napoléon n’était pas dans un état d’irascibilité permanente qui le rendît inabordable, comme on l’a prétendu avec autant d’entêtement que d’inexactitude.

« Lorsque ses ordres, dit Fleury de Chaboulon, nous avaient été dictés dans un moment d’entraînement, nous avions soin autant que possible de ne point les soumettre le même jour à sa signature ; le lendemain, ils étaient presque toujours modifiés, adoucis, déchirés. Jamais Napoléon ne nous sut mauvais gré de chercher à le garantir des dangers de la précipitation. » Pour vaincre l’incrédulité des obstinés qui pourraient se plaindre de n’avoir pas entendu, de leurs propres oreilles, l’Empereur accepter des observations, nous allons le faire parler lui-même, et on le verra subir sans colère les critiques, quand il ne va pas au-devant. Envoyant une note à Champagny, il ajoute le post-scriptum suivant : « Cet exemplaire étant le premier dicté, il y a beaucoup de choses de style à arranger : je vous laisse ce soin. » Au général Clarke, il dit : « Je vois que la lettre que j’ai signée a été mal écrite ; cela doit arriver souvent, parce qu’après avoir dicté je ne peux pas relire mes lettres. Lors donc qu’il y aura le moindre louche et la moindre chose que vous ne compreniez pas, il faut que vous me l’écriviez. » Au même général, dans une autre circonstance, il mande : « Je reçois votre réponse à ma lettre, relative au départ des princes d’Espagne que je croyais avoir eu lieu. Je vois que je me suis trompé. Vous ne devez pas trouver bien extraordinaire que, dans un moment comme celui-ci et au milieu de tant d’occupations, je saisisse quelquefois de travers. » L’homme qui, envers ses subordonnés, se plie jusqu’à ce ton si modéré, si franc, si dénué d’infatuation, n’est pas, quoi qu’on ait dit, un énergumène et ne l’a jamais été, du reste, pas plus dans son intimité que partout ailleurs.

IV

Le travail de son bureau accompli, suivons l’Empereur traversant les appartements des Tuileries pour se rendre chez l’Impératrice. Il s’en va, fredonnant, de la voix la plus fausse qui se puisse rêver, ses refrains favoris, d’un goût peu relevé, tels que :

Ah ! c’en est fait, je me marie ;

ou bien :

Non, non, s’il est impossible
D’avoir un plus aimable enfant.

Quand, sur son passage, il rencontre des personnes attachées au service général du palais, il ne leur montre pas moins d’urbanité qu’à celles de son propre service. « Toujours extrêmement poli envers tout le monde, affirme Mlle Avrillon, il ne recevait de qui que ce soit le moindre service sans remercier, et n’appelait jamais ses valets de chambre autrement que monsieur. Quand il traversait la salle où ils se tenaient, il ne passait jamais devant eux sans les saluer. Il en était de même quand l’Empereur venait chez l’Impératrice ; il ne nous parlait jamais qu’avec beaucoup de politesse et souvent avec bienveillance. » Même témoignage chez la générale Durand, disant : « Il était aimable et bon pour tous ceux qui l’entouraient. »

Cette bonté n’était pas seulement superficielle, elle faisait partie d’un ensemble de principes rapportés par Napoléon du foyer natal, où, comme sous l’ancienne coutume, les gens de service étaient l’objet de la sollicitude des maîtres. « Il prenait un tel intérêt à tout ce qui tenait à sa maison, qu’une fois qu’on y était attaché, personne, pas même un homme de peine, ne pouvait être renvoyé sans son autorisation ; il fallait qu’on lui fît un rapport… » — « Songez bien, spécifiait-il en propres termes à Duroc, le grand maréchal du palais, qu’un homme ne doit pas être renvoyé légèrement de chez moi ; ce serait une flétrissure ; ensuite, il ne trouverait à se placer nulle part… » — « Si, conformément aux règles de l’étiquette, il envoyait ostensiblement un de ses chambellans demander des nouvelles d’un grand personnage malade, il envoyait aussi, par intérêt, par suite d’une affection vraie, s’informer de la santé des personnes de son service intérieur. »

Chez l’Impératrice, Napoléon se montrait « aimable, gai, familier. Assistant à sa toilette, il se plaisait à la tourmenter, à lui pincer le cou et la joue. Si elle se fâchait, il la prenait dans ses bras, l’embrassait, l’appelait grosse bête, et la paix était faite… Il contrariait les premières dames en mille choses. Il arrivait souvent qu’on lui tenait tête, il poussait la discussion et riait de bon cœur lorsqu’il parvenait à fâcher nos jeunes personnes très franches et sans usage, qui lui disaient des choses fort plaisantes par leur naïveté. » Ainsi s’exprime la générale Durand, dame d’honneur de Marie-Louise. Au temps de Joséphine, les manières ne différaient pas, si l’on en croit une dame de cette dernière, Mlle Avrillon, nous montrant l’Empereur chez l’Impératrice, après la cérémonie de son couronnement comme roi d’Italie. « Il était d’une gaieté folle, il riait, il se frottait les mains, et dans sa bonne humeur il m’adressa la parole : — « Eh bien ! mademoiselle, me dit-il, avez-vous bien vu la cérémonie ? Avez-vous bien entendu ce que j’ai dit en posant la couronne sur ma tête ? » — Il répéta alors, presque sur le même ton qu’il l’avait prononcé dans la cathédrale : — « Dieu me l’a donnée, gare à qui y touche ! »

Voudra-t-on voir malicieusement, dans ces récits, la vérité plus ou moins tronquée par des gens fiers de paraître avoir été honorés de la familiarité d’un grand homme ? Bien qu’il soit difficile de mieux se renseigner sur le caractère d’un homme qu’auprès des serviteurs attachés, nuit et jour, à sa personne, on peut encore s’éloigner de la sphère étroite où se mouvaient les narrateurs précédents et recueillir d’autres témoignages, singulièrement confirmatifs. Ainsi, après les valets de chambre, après les secrétaires, après les dames d’honneur, bien placés pour savoir, voici le duc de Vicence disant dans ses Souvenirs : « Ce qui n’est pas moins surprenant, c’est la facilité avec laquelle, dans son intérieur, il redevient bourgeois, bonhomme presque. » Voici M. de Bausset : « J’ose affirmer, dit-il, qu’il y a peu d’hommes, dans leur vie intérieure, qui aient eu plus d’égalité de caractère, et plus de douceur dans les manières. » En voici d’autres non suspects de sympathie ; voici Bourrienne, qui a plutôt intérêt à contester les qualités de Napoléon, pour expliquer ses disgrâces, et qui déclare cependant : « Dans l’habitude de la vie privée, il avait, oui, le mot n’est pas trop fort, il avait de la bonhomie et beaucoup d’indulgence. » Enfin le prince de Metternich, qui ne sera pas taxé de courtisanerie, assure que « dans la vie privée, Napoléon était simple et souvent même coulant… il poussait souvent même l’indulgence jusqu’à la faiblesse ». Toutes ces dépositions, si imposantes par la compétence de leurs auteurs, par la diversité de leurs origines et par la similitude de leurs conclusions, n’existeraient-elles pas encore, que les faits matériels, ineffaçables ceux-là, suffiraient à prouver les bons procédés de Napoléon pour son entourage immédiat.

Depuis 1801 jusqu’en 1814, l’Empereur a toujours eu le même valet de chambre, Constant Wairy, qui perdit son emploi à Fontainebleau, après l’abdication, pour avoir détourné, à son profit, une somme de cent mille francs appartenant à la cassette impériale. Il fut remplacé par Marchand, qui assista Napoléon à son lit de mort à Sainte-Hélène. L’Empereur, dans toute sa carrière, n’a eu que trois secrétaires particuliers en titre, c’est-à-dire vivant dans un perpétuel contact avec lui. Le premier fut son condisciple de l’École de Brienne ; Napoléon avait dix ans à peine quand il le connut. C’était Bourrienne dont le renvoi fut motivé, on le sait, par ses tripotages éhontés. A Bourrienne succéda Meneval, qui faisait déjà partie du cabinet et qui au bout de neuf ans passa, pour des raisons de santé, du service de l’Empereur à celui de l’impératrice Marie-Louise. Après Meneval, c’est le baron Fain dont les fonctions de secrétaire du Directoire se continuèrent près de Napoléon jusqu’en 1814. Tout près de lui, on trouve également jusqu’à la dernière heure le trésorier de la liste civile impériale, M. Estève, le même qui avait été chargé de la comptabilité par le général en chef de l’expédition d’Égypte, et qui fut ensuite administrateur de la maison du Premier Consul.

Nous concéderons facilement que ces hommes tenaient à leurs emplois. Mais il ne suffit pas, pour demeurer au service de quelqu’un, de faire soi-même tous les sacrifices possibles ; il faut encore que le maître ne soit pas un être fantasque et hargneux se livrant, à propos de rien, à des excès de fureur dont le premier effet est, généralement, de chasser des serviteurs qui seront remplacés sans le moindre embarras. Pour ces fonctions, il devait exister autant de candidats qu’il y avait en France d’hommes sachant tenir une brosse ou une plume.

Ce n’est pas encore tout. Prenez l’Annuaire impérial de la fin du règne ; vous y retrouverez les noms de ceux qui, depuis le Consulat et même avant, ont été les collaborateurs assidus de Napoléon, ont passé leur vie, pour ainsi dire, dans son ombre. Ce sont : les Lebrun, les Cambacérès, les Fouché, les Talleyrand, les Duroc, les Berthier, les Junot, les Marmont, les Clarke, les Régnier, les Gaudin, les Decrès, les Mollien, les Maret, les Lacuée, les Réal, les Regnauld Saint-Jean-d’Angely, les Fontanes, les Ganteaume. Tous, enfin, depuis le pédicure Tobias-Koën, rencontré déjà à Malmaison en 1801, et revu aux Tuileries, en 1815, pendant les Cent-Jours, jusqu’au deuxième consul du coup d’État de Brumaire, Cambacérès, devenu l’archichancelier de l’Empire, tous, par leur présence ininterrompue, attestent l’indiscutable exactitude des témoignages laissés par les secrétaires et les domestiques qui ont représenté Napoléon, chez lui, comme un homme régulier d’habitudes, facile à servir, plutôt paisible que violent, c’est-à-dire l’antipode de l’être excessif, despotique, dénaturé, dont on a fait le héros de ce qu’on pourrait appeler la légende noire napoléonienne.

V

Les plaisirs de la table n’existaient pas pour l’Empereur. Par suite de son invariable sobriété, les mets les plus simples, tels que « les œufs au miroir (œufs sur le plat), les haricots en salade, presque jamais de ragoûts, un peu de fromage de parmesan, arrosés de chambertin étendu d’eau, étaient ceux qu’il aimait le mieux ». « En campagne et en marche, écrivait-il à Duroc, son grand maréchal du palais, les tables, même la mienne, seront servies avec une soupe, un bouilli, un rôti et des légumes, point de dessert. » Douze minutes étaient le temps consacré à Paris pour le dîner, que l’on servait à six heures. Napoléon se levait de table et laissait l’Impératrice avec les autres convives continuer le repas à leur guise. Son déjeuner, qu’il prenait seul à neuf heures et demie, ne durait pas plus de huit minutes. On le servait sur un guéridon d’acajou sans serviette. « Les courts instants de son déjeuner, lisons-nous, étaient ceux où il était le moins empereur et le plus homme. » « S’il avait du temps à lui, il recevait alors des personnes auxquelles il avait accordé cette faveur, telles que Monge, Berthollet, Costaz, Denon, Corvisart, David, Gérard, Isabey, Talma, Fontaine. Sa conversation était gaie, pleine d’abandon, d’intérêt, de charme. » C’était alors qu’il causait familièrement avec les officiers de sa maison qui le servaient ; il leur faisait nombre de questions sur ce qu’on lui donnait : « Où a-t-on acheté cela ? Combien cela coûte-t-il ? » Et quand on lui avait répondu, il disait très souvent : « Cela était beaucoup moins cher quand j’étais sous-lieutenant, je ne veux pas payer plus cher qu’un autre. » A ce trait, il serait plus facile de reconnaître un modeste hobereau, dépensant ses pauvres petites rentes, avec une pointe de méfiance bourgeoise, que le puissant empereur maniant à son gré, pour ainsi dire, la moitié des revenus de l’Europe, pouvant, à sa guise, détrôner un roi et s’approprier sa liste civile !

Dans son étrange et presque inconcevable parcimonie, l’égoïsme ne joue aucun rôle. Il n’est nullement possédé de la passion de thésauriser. Personne n’a récompensé plus généreusement les services rendus à la patrie. Il a distribué des dotations s’élevant à des sommes fabuleuses. Davout, pour n’en citer qu’un, avait été gratifié de 1 800 000 fr. de rente. Mais dépenser le moins possible, en homme qui connaît la valeur de l’argent, ne pas être pris pour dupe dans les règlements de compte, c’étaient les deux marottes de Napoléon ; on les retrouve à toutes les époques de sa vie. Sous le Consulat, à peine arrivé aux Tuileries, il dit à Rœderer : « Savez-vous ce qu’on me demande pour mon établissement aux Tuileries ? Deux millions ! Ce sont des voleurs. Aussi ai-je défendu qu’on me représentât les mémoires avant qu’ils fussent réduits à 800 000 francs. Je suis entouré de coquins…, je suis obligé de veiller encore de plus près sur les dépenses qui me concernent personnellement. » L’appréhension d’être volé par ses fournisseurs est exprimée, plus tard, à maintes reprises, par l’Empereur. Un jour, il écrit au ministre de la police : « On soupçonne M. Calmelet et un nommé Bataille, dont il se sert comme architecte et tapissier, de s’entendre d’une manière contraire à mes intérêts, et je suis assez porté à ajouter foi aux différents renseignements qui me parviennent, quand je considère qu’ils ont présenté un compte d’un million de dépenses dans une maison du prince Eugène qu’ils ont arrangée et où, certainement, ils n’ont pas dépensé 200 000 francs. » Une autre fois, c’est au ministre de la justice qu’il donne l’ordre de poursuivre, devant qui de droit, le teinturier de Lyon qui a donné un mauvais teint aux tentures fournies pour Saint-Cloud. Au sujet d’une dépense banale, un cadeau fait par l’Impératrice, il écrit au prince Eugène : « Mon fils, l’Impératrice a fait présent à la vice-reine d’Italie d’une guirlande d’hortensias. Je désire que, sans que la princesse en sache rien, vous la fassiez estimer par de bons bijoutiers et que vous me fassiez connaître cette estimation, pour que je voie de combien ces messieurs ont l’habitude de me voler. » En 1809, il mande au comte Daru : « Ma maison est pleine d’abus. Il est temps que cela finisse… J’ai dépensé au delà de ce qui me convient. Cette continuation de dépenses mettrait du désordre dans ma maison. Je crois que beaucoup de choses se font d’une manière trop dispendieuse, vous devez tout faire rentrer dans l’ordre. » Par une logique naturelle, s’il est strict sur le montant des factures, il s’intéresse à la qualité des marchandises fournies, avec une compétence que lui envierait plus d’un négociant : « Je voudrais, écrit-il à Duroc, augmenter dans mes palais les meubles d’étoffes de laine de Beauvais et de la Savonnerie, parce que cela est de bonne durée ; les étoffes de velours et de drap ne durent qu’un moment, les meubles des Gobelins et de la Savonnerie durent quatre fois davantage. »

Sa surveillance porte sur tout, sans exception, soit que, rencontrant, par hasard, une dame d’honneur de l’Impératrice avec le livre de la blanchisseuse en main, il s’approche, critique les comptes dont il trouve la dépense trop élevée et s’en plaigne à Duroc ; soit que, pour assurer le contrôle de la distribution des denrées alimentaires, il imagine de faire donner par les gens de service des bons de consommation ; soit que, revisant les comptes et s’arrêtant au premier article venu, le sucre par exemple, « il en calcule la consommation d’après le nombre de personnes, et en conclue qu’elle est raisonnable ou exagérée » ; soit qu’il discute sou à sou avec son intendant général le prix de la nourriture de ses chevaux. C’est la même vigilance, la même minutie, au sein de l’opulence illimitée, qu’à l’île d’Elbe, où, dans une gêne relative, il ordonne au grand maréchal du palais de régler toutes les semaines et tous les mois les dépenses de la maison, ajoutant expressément « qu’une feuille de salade, une grappe de raisin doivent être mentionnées ».

Ne pouvant supporter le gaspillage, il ne savait quelles précautions combiner afin de l’éviter. Il règle lui-même méthodiquement la composition, les prix et la durée des effets de sa garde-robe, dans laquelle il y aura : cinq habits militaires, à 360 fr. l’un, deux habits de chasse, un seul habit bourgeois, celui-ci coûtant 200 francs. Chacun de ces costumes devra durer trois ans. Tout est prévu dans cette liste, depuis les quarante-huit gilets de flanelle dont on devra lui donner un chaque semaine, jusqu’aux quatre douzaines de mouchoirs qui seront en usage, à raison d’une douzaine par semaine, sans oublier les six madras, devant durer trois ans, et dont on lui passera un tous les deux mois. Et quand l’Empereur a tout énuméré, serviettes, bas de soie, souliers, parfumerie, dégraissage et blanchissage, quand il a tout spécifié comme achat, nombre et usure, il ajoute en regard de la rubrique Dépenses diverses : « Rien ne sera dépensé que d’après l’approbation de Sa Majesté. »

Est-ce en un jour d’inquiétude ou d’indécision sur son sort que ce document a été élaboré ? Nullement. C’est au moment précis où la fortune semblait à jamais fixée dans la maison de Napoléon, c’est six mois après la naissance du roi de Rome.

Chez un homme dont la surveillance doit s’exercer et s’exerce effectivement sur un empire qui s’étend de Hambourg à Cadix, et d’Amsterdam à Naples, ces préoccupations infimes sont plus qu’étonnantes, elles heurtent brutalement les idées que nous nous faisons généralement de la majesté des rois. Un souverain économe, ordonné, quelle anomalie, en effet ! Notre esprit, façonné aux indications de l’histoire, n’est-il pas accoutumé à voir sur le trône un personnage olympien, rayonnant de pourpre et d’or, exempt des calculs du vulgaire, vivant dans une abondance intarissable où viennent se rassasier toutes les corruptions ? Après tant de princes ayant mis le meilleur de leurs privilèges à s’affranchir des lois d’une morale sévère, à donner le spectacle pernicieux de prodigalités excessives, de gaspillages scandaleux, de licences effrénées ; après le passage au gouvernement de prétendus réformateurs qui faisaient voltiger les deniers de l’État au souffle de leurs appétits luxurieux, voir arriver soudain, avec le retour du pouvoir personnel, un petit soldat qui, sans autre contrôle que sa conscience, n’assimile point le palais à une oasis où ses jours s’écouleront dans une moelleuse et insouciante béatitude, c’est un tableau étrange, en effet, propre à dérouter notre conception ordinaire de la vie opulente, sereine, d’un maître omnipotent.

Que Napoléon l’ait voulu, ou que, sans idées préconçues, il ait seulement suivi ses penchants naturels, à cette haute place où tout est exemple pour les grands et les petits, il a rétabli la vérité fondamentale contenue en ce mot « Rex, régulateur », comme a dit Carlyle, et non dissipateur.

La critique, si ardente soit-elle, devra reconnaître ici, à l’Empereur, une sincérité pleine d’indépendance. Arrivé au pouvoir, avec les qualités et les défauts acquis durant une vie de labeurs et de souffrances, il n’a rien dissimulé. Faisant, aux Tuileries, table rase du cérémonial fastueux de ses prédécesseurs, il s’est interdit pour lui-même les momeries de l’étiquette des cours. S’il a pris au sérieux l’héritage des charges de la fonction suprême, avec l’attirail de la représentation solennelle en public, il en a dédaigné, dans l’intérieur du palais, les vaines satisfactions d’amour-propre, comme il s’est gardé des allures outrecuidantes par lesquelles les monarques croyaient rehausser leur dignité. Demeurant l’homme simple et rudimentaire qu’il était, il est plus exceptionnel peut-être dans sa vertu persistante que dans ses bruyants triomphes militaires.

VI

La propension de l’Empereur à s’occuper des vétilles de la vie journalière, sa lésinerie dans les détails budgétaires de sa maison proviennent non d’une petitesse de caractère, mais des leçons d’honnêteté, d’économie, de prévoyance, reçues dès le jeune âge, qu’il appliquait instinctivement dans toutes les circonstances, graves ou minimes. Rien ne passait à sa portée qui ne fût ramené incontinent, sous l’équerre de son jugement, aux solides principes de l’ordre et de la probité. Aucune transaction n’est possible avec lui sur la question de l’intégrité. Que ce soit sous le Directoire ou sous l’Empire, il est impitoyable pour les fripons. A cet égard, il ne fait aucune différence entre la fortune publique et sa cassette particulière. Qu’il administre, en qualité de général, au nom de la République ou, en son nom propre, comme Consul et Empereur, il montre la même répulsion pour les abus qui se commettent, il apporte la même vigueur à pourchasser leurs auteurs. L’unité de son caractère est absolue, aussi bien sur le grand théâtre alimenté par les finances de l’État que sur la petite scène réduite du budget de son ménage.

Le voici en 1796 ; à peine arrivé à l’armée d’Italie, il ordonne l’arrestation d’un garde-magasin, coupable de fraude sur le poids des rations, et il s’écrie : « Il est important qu’aucun fripon ne puisse s’échapper… Depuis assez longtemps, les soldats et les intérêts de la patrie sont la proie de la cupidité. » La vue des abus lui est intolérable. Il réclame avec véhémence du Directoire des pouvoirs supérieurs pour une répression exemplaire. « La comptabilité de l’armée, écrit-il, est dans un désordre frappant… Tout se vend, l’armée consomme cinq fois ce qui lui est nécessaire, parce que les garde-magasins font de faux bons… Les principales actrices de l’Italie sont entretenues par des employés de l’armée française… Je fais arrêter tous les jours des employés… mais les lois n’accordent pas une assez grande autorité au général pour imprimer une terreur salutaire à cette armée de fripons. »

Plus tard, Consul et Empereur, son inébranlable intégrité se fait jour dans toutes les occasions. Quel que soit le grade du prévaricateur, il déploie la même rigueur inexorable. « Je vous prie de recommander la plus grande sévérité à vos bureaux », dit-il à Berthier au sujet de généraux qui se prévalent de certains titres pour émarger des sommes non dues. A propos de Solignac, il donne l’ordre suivant : « Envoyez chercher Solignac… Je veux avoir jusqu’au dernier sou… S’il ne restitue pas six millions, il sera condamné à des peines infamantes. » Un autre général, Kellermann, n’est pas traité avec plus de douceur. « Ce n’est pas pour faire des spéculations sur les domaines nationaux, dit l’Empereur, que j’envoie des généraux en Espagne, mais pour conquérir et soumettre le pays… ces acquisitions doivent être déclarées nulles… Témoignez au général Kellermann mon excessif mécontentement d’une conduite aussi peu délicate. » Le duc de Padoue et le duc de Castiglione ne sont pas plus épargnés, « il faut qu’ils ne prennent rien et restituent l’argent reçu ».

Fonctionnaires civils de tous ordres, fournisseurs de toutes catégories, personne n’échappe à son contrôle incessant. S’agit-il de banquiers qui vendent le quintal de blé vingt francs au lieu de dix francs : « On nous ruinerait », dit-il, et il ordonne d’arrêter les achats. S’occupe-t-il du bail de « la barrière de Saint-Cannat affermée 25 000 francs, au lieu de 43 000 qu’elle l’a été l’année dernière », Napoléon, pressentant une fraude, prescrit de lui faire un rapport sur cet objet. Est-il question de souliers de mauvaise qualité qui, à son avis, « ne valent pas trente sous », il exige la punition des coupables avec la même ténacité qu’il met à faire rendre gorge à Ouvrard, accusé d’avoir extorqué quatre-vingt-dix millions au Trésor.

Qu’il s’agisse du renouvellement de la ferme des jeux : « prétextes à pots-de-vin » ; des estafettes qui ne payent pas leurs chevaux aux relais et qu’il faut faire arrêter ; des entrepreneurs de l’éclairage de Paris, qui, selon lui, « sont des fripons parce qu’ils s’imaginent bien éclairer les rues de Paris, lorsqu’ils ont payé les bureaux du préfet de police » ; de l’octroi de Marseille où se commettent des dilapidations, relativement auxquelles il déclare « qu’il n’est pas dans son intention de livrer une ville comme Marseille à la cupidité de qui que ce soit » ; des supercheries des fournisseurs de harnachements qu’il dévoile en ces termes : « Des selles venues de Paris sont mal confectionnées ; au lieu d’être rembourrées avec trois parties, en paille, bourre et crin, elles ne le sont qu’avec de la paille et de la bourre ; on ne met un peu de crin qu’aux coussinets pour faire croire qu’il y en a partout… faites faire des retenues à l’entrepreneur coupable de fraude… Je dépense beaucoup d’argent, je paye avec exactitude, je veux que les fournisseurs livrent de bons effets. » On le voit, rien, absolument rien n’échappe à ses scrupuleuses investigations. Par les dates des fragments d’ordres qui précèdent, on peut aussi observer que, n’importe où il se trouve, sa vigilance ne subit aucun arrêt : c’est du fond de l’Autriche qu’il règle l’éclairage de Paris ! En même temps que s’élargit le champ de ses conquêtes, sa main s’étire pour rester en contact permanent avec toutes les parties de son administration, et elle se crispe au moindre craquement qui se produit dans son vaste empire.

Exiger des autres une parfaite rigidité de mœurs, c’est déjà bien ; mais être soi-même l’esclave des lois de la probité, c’est encore mieux. On sait que le fameux diamant le Sancy et d’autres pierreries de la Couronne avaient passé en Espagne, lors de la Révolution. Maître de ce pays, en 1808, Napoléon écrit : « J’aurais le droit de reprendre ces diamants, mais je veux les racheter à un prix équitable. Chargez Laforest de s’entendre pour cela avec qui de droit… »

Au moment des combats qui décidèrent de la reddition d’Ulm, raconte le capitaine Coignet, les soldats, mouillés par une pluie persistante et une marche dans l’eau, avaient fait de grands feux dans un village pour se sécher : « Le malheur voulut que le feu prit à une jolie maison bourgeoise ; il ne fut pas possible de la sauver. L’Empereur dit dans sa colère : «  — Vous la payerez. Je vais vous donner six cents francs, et vous donnerez un jour de votre paye. Que cela soit versé de suite au propriétaire de la maison. »

A côté de la probité pécuniaire ou matérielle, pour mieux dire, l’Empereur possédait encore l’autre, plus rare : la probité morale. Si l’on en croit Fouché, dans la première promotion des maréchaux, sur dix-huit, on en comptait jusqu’à six plus républicains que monarchistes ; c’étaient : Jourdan, Masséna, Bernadotte, Ney, Brune et Augereau. Un autre contemporain, Miot de Mélito, a dit aussi que « Napoléon alla chercher avec la plus grande sagacité les hommes de talent qu’il employait partout où il les trouvait… même dans les partis hostiles à son pouvoir ». Partout où il la rencontrait, l’Empereur honorait hautement la probité. Il avait pour elle un véritable culte, qui s’est manifesté d’une manière éclatante le jour où il a donné le titre de duc au maréchal Lefebvre. Celui-ci fut le premier, le seul anobli, longtemps avant ses frères d’armes. Quelles raisons avaient pu motiver cette faveur insigne ?

Lefebvre, vaillant soldat, était cependant moins célèbre que les Ney, les Lannes, les Masséna et les Davout. Il ne portait pas, en sa personne, un prestige particulier dont la Cour pouvait retirer un lustre quelconque. Bien au contraire, étranger aux belles manières, il excitait plutôt les moqueries que l’admiration des salons. Son infériorité mondaine ne pouvait être rachetée par la distinction de sa femme, qu’un trait bien connu, du reste, suffira à peindre :

Le jour où elle se présenta aux Tuileries pour la première fois, en qualité de duchesse, tout enorgueillie de sa nouvelle importance, elle rudoyait quelque peu l’huissier qui la retenait dans l’antichambre, lorsque survint l’Impératrice. Celle-ci apercevant la maréchale, lui dit avec un sourire gracieux : « Comment se porte madame la duchesse de Dantzig ? » La maréchale, au lieu de répondre, fit un petit signe d’intelligence, puis, se tournant aussitôt vers l’huissier qui était au moment de refermer la porte, elle lui dit : « Hein, mon fils, ça te la coupe ! »

En accordant à Lefebvre l’honneur exceptionnel de voir son nom inscrit en tête de la noblesse impériale, Napoléon voulait témoigner publiquement de ses préférences intimes qui se portaient, en dehors de toute autre considération, sur un général d’une loyauté et d’un désintéressement irréprochables. La politique, l’intérêt de la patrie ont dicté ensuite à Napoléon d’autres choix, mais son inclination personnelle s’est affirmée en signant d’abord la promotion du plus honnête homme de son armée.

La contradiction, il ne faut pas en douter, se donnera carrière en évoquant les ravages causés par les guerres de l’Empire. Ces arguments faciles, péremptoires en apparence, sont, en réalité, du domaine de la critique dévoyée. On est certainement en droit de faire à un homme le reproche d’accepter le commandement en chef d’une armée belligérante. Mais, une fois la fonction admise, on ne saurait prendre comme indices du caractère du chef les ordres donnés à ses armées. Ces ordres sont, le plus souvent, rendus nécessaires par la résistance, les entreprises soudaines ou la mauvaise foi de l’ennemi. Or, une guerre entraînant avec elle la nécessité de réduire l’ennemi par tous les moyens possibles, de quel poids sont les propriétés et les choses, là où le premier enjeu est la vie humaine ?

Les peuples guerriers, à ce compte on pourrait dire tous les peuples, ont tour à tour éprouvé ou infligé les malheurs inséparables du fléau de la guerre. Cependant, qui a jamais songé à déterminer le caractère de saint Louis d’après les effusions de sang ou les rapines des Croisades ; ou à incriminer la mémoire de Christophe Colomb pour son peu de respect envers les droits de peuplades inoffensives, dont le moindre souci était, sans aucun doute, de venir inquiéter le continent ? Actuellement, un euphémisme bien moderne, l’expansion coloniale, sert de pavillon à l’Europe pour des expéditions qui laissent fort à désirer sous le rapport de la saine morale, sans que l’on en ait tiré, que nous sachions, des déductions psychologiques relativement à la personnalité privée des protagonistes de ces conquêtes.

On devra donc, pour être juste, éliminer d’une étude du caractère intime de Napoléon, les actes de l’homme de guerre. Celui-ci pourra comparaître devant un tribunal spécial qui établira, s’il y a lieu, le plus ou moins de réprobation que l’Empereur a encourue, par comparaison toutefois avec ses devanciers ou ses contemporains, également chefs d’armées.