WeRead Powered by ReaderPub
Napoléon intime cover

Napoléon intime

Chapter 93: VIII
Open in WeRead

Explore more books like this:

About This Book

A documentary portrait assembled from letters, memoirs, and contemporary testimonies that reconstructs the private life and character of Napoleon. The author compiles abundant documents and citations to rebut hostile interpretations, emphasizing simplicity, domestic habits, personal affections, moral sensibilities, and everyday routines alongside public responsibilities. The book organizes anecdotes, official records, and witnesses' recollections to balance military and political achievements with intimate behavior, showing how exceptional talent coexisted with ordinary human frailties. The result is an evidence-driven, descriptive account aimed at humanizing and reassessing a controversial historical figure.

VII

« L’Impératrice avait eu l’idée de se rendre à Sainte-Geneviève. Je crains que cela ne fasse un mauvais effet et n’ait pas d’autre résultat. Faites donc cesser ces prières de quarante heures et ces Miserere. Si l’on nous faisait tant de singeries, nous aurions tous peur de la mort. Il y a longtemps que l’on dit que les prêtres et les médecins rendent la mort douloureuse. » Telles étaient, en pleine invasion de 1814, au moment le plus critique de la campagne de France, les paroles de l’Empereur à son frère Joseph, affolé à Paris, qui appelait Dieu et les saints au secours de la cause impériale.

Si, à côté de ces lignes que ne renierait pas M. de Voltaire lui-même, nous plaçons immédiatement la phrase initiale du testament de Sainte-Hélène : « 1o Je meurs dans la religion catholique, apostolique et romaine, dans le sein de laquelle je suis né, il y a plus de cinquante ans » ; si nous rappelons que Napoléon, à Auxonne, lieutenant d’artillerie, seul directeur de l’éducation de son frère Louis, présida à sa première communion ; si nous nous représentons, d’après Meneval, l’Empereur « faisant des signes de croix involontaires à la révélation de quelque grand danger, à l’annonce de quelque grande prospérité ou de quelque grand malheur » ; en amalgamant ces éléments, nous aurons la combinaison d’un scepticisme superficiel et d’une foi native qui produit, en somme, chez l’individu, un état moral plus voisin à coup sûr de la superstition que de l’impiété.

N’était-ce pas là, au commencement du siècle, la caractéristique des sentiments religieux de la classe moyenne, saturée des lectures de Voltaire et de Rousseau ? Il était de bon ton, il était peut-être crâne, alors, d’avoir le courage factice de négliger Dieu ; mais le courage de le nier faisait défaut. Incrédule à la surface, dans le train journalier de la vie, on n’en était pas moins fervent aux heures solennelles. Affranchi, non sans bravade, de la discipline réclamée des fidèles par les prêtres, on restait, nonobstant, l’esclave de la foi traditionnelle, léguée par les ancêtres. C’est ainsi qu’en cette matière, — la religion, — on voit encore reparaître chez Napoléon, et toujours avec la même intensité, les principes qui lui ont été inculqués dès son enfance.

Insoumis, pour lui-même, aux pratiques rituelles de l’Église, il trouvait fort naturel que d’autres les suivissent. Il professait, sur ce point, les idées les plus libérales. « Il n’admettait pas, dit M. de Metternich, qu’il eût jamais existé un athée de bonne foi. Indifférent, quant à sa personne, aux pratiques religieuses, il les respectait trop pour jamais se permettre des plaisanteries sur ceux qui les suivaient. » Sa déférence pour les croyances des autres atteint les limites extrêmes quand en 1812, à Moscou, il s’empresse d’autoriser les popes à ne rien changer à leur liturgie orthodoxe et à dire des prières pour le Tsar. C’est ainsi que, pendant l’occupation française, on chanta, comme à l’ordinaire, le Te Deum au jour anniversaire du sacre d’Alexandre Ier.

Pour beaucoup d’âmes pieuses, l’exclamation célèbre Comediante ! prêtée à Pie VII, captif de l’Empereur à Fontainebleau, tient lieu de toute définition du caractère religieux de Napoléon. Cette apostrophe daterait des discussions qui eurent lieu, en 1813, au sujet du second concordat. Révérence gardée envers le Saint-Père, il sera cependant permis, pensons-nous, d’interpréter sa pensée.

Voir un homme s’ériger en défenseur chaleureux des intérêts d’un culte dont il ne fait aucun usage personnel ; l’entendre affirmer que son seul désir est d’assurer la sécurité durable de l’Église ; juger cet homme impie et le rencontrer plus papiste que le Pape, — c’était, en vérité, un spectacle propre à déconcerter le Souverain Pontife. « Comediante » eût été, en effet, l’expression juste, si l’Empereur n’avait obéi qu’au mobile impertinent de faire parade d’une feinte dévotion, aux yeux de son auguste interlocuteur. Mais il n’en était pas ainsi ; Napoléon était l’avocat loyal et convaincu de la cause catholique en France. Pour lui, il y avait urgence absolue à régler, par une législation solide, les rapports de l’Église et de l’État. C’est à ce propos qu’éclatèrent les ardentes querelles de Fontainebleau. Par la suite, le libre exercice du culte catholique et la piété des fidèles abrités, jusqu’à présent, derrière ce rempart toujours inexpugnable qui s’appelle le Concordat, ont déjà attesté que Napoléon, avant d’être « comediante », avait du moins accompli, en 1801, une œuvre chrétienne viable, sinon impérissable, œuvre dont certaines parties avaient suscité, du côté du Pape, il ne faut pas l’oublier, les mêmes résistances que le projet de 1813.

Quelles auraient été, pour le bien de l’Église, les conséquences de l’exécution de ce deuxième concordat ? N’aurait-on pas évité les difficultés, sans cesse renaissantes, entre le clergé et le gouvernement, dont nous sommes témoins aujourd’hui encore ? Se prononcer serait hasardeux : nous sommes en présence du mal ; l’effet qu’aurait produit le remède conseillé par un médecin qui avait fait ses preuves, nous ne le connaissons pas. Maintenant encore, on peut répéter la dernière phrase du concordat de 1813, et dire que l’Église est à la recherche « d’une puissante protection pour les besoins si nombreux qu’a la religion au temps où nous vivons ». Cette constatation est signée par le Pape et par l’Empereur. Nier la sincérité de ce dernier, c’est lui faire un procès de tendance contre lequel nous avons un excellent plaidoyer. Il émane de Pie VII lui-même disant, après la chute de l’Empire : « Nous devons nous souvenir qu’après Dieu, c’est à Napoléon principalement qu’est dû le rétablissement de la religion dans ce grand royaume de France. »

La vérité est dans cette dernière phrase, elle n’est pas dans le mot « comediante » ; car, durant tout son règne, Napoléon a eu la volonté constante et sincère d’honorer le culte catholique. Il était absolument convaincu de l’impérieuse nécessité d’une religion effective, régulièrement pratiquée en France. Son premier soin, au début du Consulat, fut de rétablir le culte, malgré les obstacles qui lui étaient opposés, et qui venaient, pour une forte part, des généraux les plus réputés : « Ils critiquaient, dit M. de Ségur, ils blâmaient à haute voix, le Concordat principalement. » « J’ai eu plus de peine, a pu dire l’Empereur, à rétablir l’exercice du culte qu’à gagner des batailles. » Cette boutade est justifiée par Thibaudeau en ces termes : « Ce qui répugnait le plus à un grand nombre de personnes que le devoir amenait à la Cour, c’était la messe qui précédait l’audience… Le Premier Consul ne pouvait se dissimuler la répugnance d’une grande partie de sa Cour, ni ignorer les plaisanteries et les sarcasmes qu’on se permettait assez hautement. »

A défaut de convictions orthodoxes, son bon sens lui servait de guide infaillible. L’athéisme, à son point de vue, « était un principe destructeur de toute organisation sociale qui ôte à l’homme toutes ses consolations et toutes ses espérances… » Bien longtemps avant cette lettre, il avait exprimé la même opinion : « Comment avoir des mœurs ? disait-il à Rœderer ; il n’y a qu’une manière, c’est de rétablir la religion… La société ne peut exister sans l’inégalité des fortunes, et l’inégalité des fortunes ne peut exister sans la religion. Quand un homme meurt de faim à côté d’un autre qui regorge, il lui est impossible d’accéder à cette différence, s’il n’y a pas là une autorité qui lui dise : « Dieu le veut ainsi, il faut qu’il y ait des pauvres et des riches dans ce monde ; mais ensuite, et pendant l’éternité, le partage se fera autrement. » Dans le même ordre d’idées, Napoléon proférait, un jour, ces paroles au Conseil d’État : « Ce n’est pas pour cinq sous, pour une chétive distinction qu’on se fait tuer, c’est en parlant à l’âme qu’on électrise l’homme. »

L’influence des suggestions mystiques sur l’esprit du peuple, nul n’en connaissait mieux la valeur que Napoléon. Combien il sentait la force des droits légitimes sur lesquels s’appuyaient les anciens rois ! Il en était pour ainsi dire obsédé. Metternich, à qui il en parla à l’époque du mariage avec l’archiduchesse d’Autriche, nous en donne la confirmation : « Un des regrets les plus vifs et les plus constants de Napoléon, dit l’ambassadeur, était de ne pouvoir invoquer le principe de la légitimité comme base de sa puissance. Peu d’hommes ont plus profondément senti que lui combien l’autorité, privée de ce fondement, est précaire et fragile, et combien elle prête le flanc aux attaques. » On peut même ajouter qu’il se faisait de l’importance du droit divin une idée qui touchait à la naïveté, témoin cette exclamation qui lui échappe en 1815 : « Tiens, le Pape résiste aux Bourbons, comme il m’a résisté à moi ! »

Ébloui de la supériorité qu’il reconnaissait aux princes de sang royal, il en était arrivé à les croire d’une essence spéciale. Dans une lettre à son ambassadeur en Russie, parlant du Tsar, Napoléon disait : « Ce n’est pas une chose indifférente pour moi que d’observer cette nature d’homme né roi. » L’Empereur, qui ne perdait jamais de vue son obscur point de départ, se surveillait lui-même et surveillait les siens en face de ces rois héréditaires. Un jour qu’il écrivait au roi de Prusse, il dit à son secrétaire : « Il faut soigner le style de nos lettres ; il y a dans le cabinet du roi de Prusse des hommes qui savent bien parler et écrire le français. » A propos de l’incartade du roi de Hollande, en 1810, nous avons déjà entendu Napoléon s’écrier : « La famille avait besoin de beaucoup de sagesse et de bonne conduite. Tout cela ne donnera pas une bonne idée d’elle en Europe. »

Enfin, à Fontainebleau, en 1814, devant les honteuses défections des maréchaux de l’Empire, n’est-il pas étonnant de voir Napoléon, accablé des plus poignantes préoccupations, se soucier encore de l’opinion des rois ? « A présent, dit-il, que doivent penser les rois de toutes ces illustrations de mon règne ? »

Si déjà mille fois, au cours de cette étude, n’avait percé le caractère bourgeois de Napoléon, on en aurait trouvé une révélation frappante dans le souci qu’il avait de la critique des souverains « nés rois », comme il disait.

VIII

Cette étroitesse d’esprit, dans les actes secondaires de la vie, n’est pas la seule qu’on rencontre chez cet homme aux pensées audacieuses et profondes. Petites jouissances d’amour-propre, petites manies, indépendance absolue dans ses goûts, méfiance gratuite et préventive, tout concourt à accentuer cette physionomie de citadin provincial dont le moindre souci est de désirer acquérir ce qu’on est convenu d’appeler la « distinction de la haute société ». Indifférence ou inaptitude, la science des belles manières lui demeure inconnue dans sa vie privée. Suivant ses impulsions naturelles, sans s’inquiéter du decorum ni du qu’en dira-t-on, être et paraître ne sont pour lui qu’une seule et même chose, une fois qu’il est débarrassé de l’esclavage, toujours respecté, de la représentation.

Fait-il des embellissements à sa propriété de Malmaison ? « Le Premier Consul, dit la duchesse d’Abrantès, en était tellement enchanté qu’il voulut absolument nous y mener, pour que Mme Bonaparte pût voir surtout le pavillon du Butard, dont il voulait faire un rendez-vous de chasse. » Comme le ferait un petit rentier prenant plaisir à suivre la construction d’un immeuble, « on le voyait à l’île d’Elbe, dit Chateaubriand, présider ses maçons dès cinq heures du matin ». Quand, en 1815, le Père Maurice de Brescia fut envoyé par Lucien Bonaparte aux Tuileries, l’Empereur ne « dédaigna pas de lui faire visiter ses grands et petits appartements ».

L’acte le plus important de la politique extérieure de Napoléon fut le blocus continental. La prohibition des denrées coloniales était une grosse entrave au commerce des sucres. Par ordre supérieur, on s’occupa activement de perfectionner, par tous les moyens possibles, la fabrication du sucre de betterave. Cette question intéressait l’Empereur au plus haut point. Dès que les produits français purent entrer en concurrence avec les étrangers, son contentement fut tel, « qu’il plaça, dit Fouché, sous un verre, sur sa cheminée, à Saint-Cloud, un pain de sucre de betterave raffiné qui pouvait rivaliser avec le plus beau sucre colonial sorti des raffineries d’Orléans ».

Il ne savait garder aucune contrainte : Fleury de Chaboulon le tient « incapable de garder un secret ». Ceci dit à l’adresse de ceux qui ont fait de Napoléon un monstre de dissimulation. D’autre part, la duchesse d’Abrantès se plaint de l’indiscrétion de l’Empereur, toujours porté à raconter « aux femmes les infidélités de leurs maris ». « Quant aux autres plaisanteries des jolies femmes de Gand, écrit Davout à sa femme, je regrette que l’Empereur te les ait faites, puisque cela t’a fait passer quelques mauvais quarts d’heure dans la nuit qui a suivi. »

Par une opposition curieuse, l’homme qui assistait, impassible, aux péripéties d’une bataille dont l’issue pouvait être un désastre, ne supportait pas la moindre contrariété lorsqu’il était assis à une table de jeu. Si la chance ne lui était pas favorable, — bien qu’aucun intérêt pécuniaire ne fût engagé, — irrésistiblement, il trichait. Tous les contemporains sont unanimes à constater ce travers de Napoléon. Davout assure « qu’aux échecs même, il savait rentrer en possession de ses deux fous. Il n’aimait pas que l’on en fît la remarque trop sérieusement ; il en riait le premier, mais il était évidemment fâché qu’on y mît trop d’importance ; et, au fait, ne jouant jamais d’argent, il y avait plus à en plaisanter qu’à se fâcher ».

Il n’est pas de bon bourgeois sans la passion de faire des mariages. D’une lettre du temps, nous détachons un passage qui souligne ironiquement cette petite manie de l’Empereur : « J’espère bien, écrit Boucher de Perthes à la comtesse de N…, que si vous devenez veuve, l’Empereur me donnera votre main par sénatus-consulte. Oui, Sa Majesté aime les mariages, et les mariages d’où naissent beaucoup d’enfants… Dès lors, mesdames les baronnes, comtesses et duchesses, si vous voulez être agréables à l’Empereur,

Faites tous vos efforts
Pour réparer les dégâts de la guerre.
Tuer un homme est un crime. Dès lors,
La bonne œuvre est dans le contraire. »

Nous avons déjà signalé l’insistance de l’Empereur près de Berthier ; Gaudin, ministre des finances, eut à subir également les effets de cette manie de marier les gens quand même : « J’espère, dit Napoléon à Gaudin en le faisant duc de Gaëte, que vous ne me refuserez pas de prendre femme, d’ici à deux ans au plus tard. Je me chargerai, si vous voulez, d’arranger cette affaire. » « Je suis comblé des bienfaits de l’Empereur, écrit le maréchal Davout à sa femme, mais celui auquel je mets le plus de prix est la femme à qui il a uni mon sort. »

L’attitude de Napoléon envers les femmes a souvent été qualifiée de brutale. A part l’apostrophe à Mme de Staël que nous avons mentionnée en son temps ; à part le désappointement, à Tilsitt, de la belle reine Louise de Prusse, Vénus diplomatique, offrant une fleur dont le prix, la cession de Magdebourg, parut trop élevé à l’Empereur qui persista dans son rôle de Pâris récalcitrant ; à part ces deux épisodes, on manque de faits précis qui permettent d’accepter la conclusion des détracteurs. On serait plus près de la vérité, pensons-nous, en disant que l’Empereur, sans relâche accaparé par les affaires les plus sérieuses, accordait peu d’attention au sexe faible et n’avait pas le temps de bien tourner le madrigal. Cependant il savait, comme tout le monde, dire aux dames, à l’occasion, d’aimables banalités, ainsi qu’en témoignent ce propos un peu vif décoché à la femme de l’astronome Lalande : « Partager une nuit entre une jolie femme et un beau ciel me paraît être le bonheur sur la terre », et ce compliment répété par Mme de Metternich à son mari : « Au dernier cercle, j’ai joué avec l’Empereur… Il a commencé par me faire de grands éloges sur mon bandeau de diamants et sur l’éternelle robe d’or. » Girardin, de son côté, nous dit avoir assisté à un souper à la suite duquel « l’Empereur a parlé à toutes les femmes, et même d’un air galant. En pareil cas, ajoute notre auteur, il a un sourire des plus gracieux ».

C’étaient là des exceptions, sans doute, car ni son tempérament, ni ses idées générales ne le portaient à se mettre en frais de fine galanterie. Il ne trouvait aucun charme dans les conversations féminines, et ne se gênait pas pour dire « qu’il avait toujours détesté les femmes prétendues beaux esprits ». « Soigner leur ménage et leurs enfants sans se mêler de ce qui ne les regarde pas », — voilà, selon lui, ce que les épouses avaient de mieux à faire. Quant à leur ingérence dans le gouvernement, il la repoussait avec une énergie rapportée en ces termes par Rœderer : « Il vaut mieux que les femmes travaillent de l’aiguille que de la langue, surtout pour se mêler des affaires politiques… Les États sont perdus quand les femmes gouvernent les affaires publiques. La France a péri par la reine… Voyez l’Espagne, c’est la reine qui gouverne. Pour moi, il suffirait que ma femme voulût une chose pour que je fisse le contraire. » « Les pièces trouvées à Charlottenbourg, dit le 29e Bulletin de la Grande Armée, démontreraient, si cela avait besoin de démonstration, combien sont malheureux les princes qui laissent prendre aux femmes de l’influence sur les affaires politiques. »

Quel crédit aurait-il pu accorder aux femmes, quand il n’avait aucune foi dans leur vertu première qui doit être la fidélité ? Marié deux fois, deux fois il fut éprouvé, à l’instar des maris de Molière, malgré toutes les précautions dont il usait, comme d’interdire, par exemple, l’entrée d’aucun homme dans les appartements de l’Impératrice. La quintessence de son scepticisme sur la vertu conjugale, est exprimée par lui-même, dans une discussion au Conseil d’État, sous cette forme délibérée : « L’adultère n’est pas un phénomène, c’est une affaire de canapé ; il est très commun. »

En dépit de ses opinions sur la dépravation des mœurs, il ne tolérait dans son entourage aucune irrégularité de situation. Il avait le concubinage en horreur, rien ne pouvait le faire céder sur ce point. Mme Visconti, qui avait des droits à la Cour, s’en vit refuser catégoriquement l’entrée parce qu’elle vivait avec Berthier. Les supplications de ce dernier, l’ami de tous les jours, ne parvinrent jamais à vaincre la résistance de l’Empereur. Même ostracisme à l’égard de Mme Grant, maîtresse de Talleyrand.

IX

L’élève qui, au cours de ses études, n’a eu de bonnes notes qu’en mathématiques ; le membre de l’Institut pour la section des arts mécaniques ; le guerrier, qui a passé sa vie à remuer des masses d’hommes, dont il devait d’abord assurer les besoins matériels ; l’administrateur, additionnant, rognant les budgets, mettant la question d’argent au premier rang de ses préoccupations, était moins épris assurément des beautés idéales et souvent indéterminées des chefs-d’œuvre de l’art que des solutions précises et raisonnées dont on perçoit les résultats immédiats et positifs.

Cependant, chef de l’État, dépositaire, à ce titre, de toute la gloire nationale, se croyant, à tort peut-être, personnellement responsable du plus ou moins d’éclat des beaux-arts sous son règne, Napoléon faisait tous ses efforts pour conserver à la France la suprématie artistique qu’elle avait acquise dans le monde.

Quand une branche de l’art laisse à désirer, il s’en prend au ministre compétent et dit, par exemple : « La littérature a besoin d’encouragements. Vous en êtes le ministre ; proposez-moi quelques moyens pour donner une secousse à toutes les différentes branches des belles-lettres qui ont de tout temps illustré la nation. »

Dans son impatience d’avoir des poètes renommés, l’Empereur, qui ne connaît pas d’obstacles, créerait au besoin la célébrité par décision ministérielle : « Il est quelques hommes de lettres, écrit-il au ministre de l’intérieur, qui ont montré des talents pour la poésie ; on pourrait en citer dix ou douze… L’inconvénient du moment actuel est qu’on ne forme pas d’opinion en faveur des hommes qui travaillent avec quelque succès. C’est là que l’influence du ministre peut opérer d’une façon utile. Un jeune homme qui a fait une ode digne d’éloges et qui est distingué par un ministre, sort de l’obscurité, le public le fixe, et c’est à lui de faire le reste. »

Son ingérence, plus ou moins éclairée, dans les questions d’art s’affirme très vigoureusement lorsque, de Berlin, il écrit à Cambacérès : « … J’ai lu les mauvais vers qui ont été chantés à l’Opéra. En vérité, c’est tout à fait une dérision… Il est ridicule de commander une églogue à un poète comme on commande une robe de mousseline ». Et à Champagny, sur le même sujet : « Prend-on à tâche, en France, de dégrader les lettres, et depuis quand fait-on à l’Opéra ce qu’on fait au Vaudeville, c’est-à-dire des impromptus ? » En cette matière, sa critique n’était peut-être pas sans valeur, car la poésie était le seul goût littéraire et artistique qui s’accusât un peu chez l’Empereur, mais pour le genre noble, pour le genre épique, pour les poèmes héroïques seulement.

Dès sa jeunesse, les œuvres ossianiques eurent toutes ses préférences, et l’on se souvient que, dans une de ses premières lettres à Joséphine, Napoléon parle de celui qu’il appelle « notre bon Ossian ».

Certes, quand son imagination s’échauffait à la lecture de ces poèmes où sont chantés les exploits et les souffrances des héros gaéliques, il n’est guère probable que le jeune Bonaparte ait perçu une révélation de sa propre destinée dans ces vers :

A mes accents, les tempêtes rugissent :
Mon souffle exhale et la guerre et la mort ;
Des nations mes mains règlent le sort,
Et devant moi les rois s’évanouissent.

Mais de quelle sinistre prophétie l’Empereur n’a-t-il pas dû sentir le contre-coup en son exil de Sainte-Hélène, s’il s’est ressouvenu de ce passage des poésies qu’il admirait :

Que me sert aujourd’hui d’avoir avec courage
Bravé dans cent combats le péril et la rage ?
. . . . . . . . . . . . . . . .
Dites-lui qu’au fond des déserts,
Mon bras fut trahi par la guerre,
Qu’étendu sur le bord des mers,
J’ai pour lit une froide pierre,
Et pour boisson les flots amers !

Après Ossian, ses préférences littéraires sont exclusivement pour la tragédie. C’est son spectacle de prédilection, et parmi les poètes tragiques, il met Corneille au-dessus de tous. Aussi, quand on lui propose de servir une rente de trois cents francs aux descendants de l’auteur du Cid, l’Empereur répond : « Ceci est indigne de celui dont nous ferions un roi. Mon intention est de faire baron l’aîné de la famille, avec une dotation de 10 000 fr. ; je ferai baron l’aîné de l’autre branche, avec une dotation de 4 000 francs, s’ils ne sont pas frères. Quant aux demoiselles, savoir leur âge et leur accorder une pension telle qu’elles puissent vivre. »

Dès son arrivée à Paris, en 1794, Napoléon s’était lié d’amitié avec Talma. C’est sans doute pendant qu’il suivait assidûment les représentations des œuvres tragiques, que Napoléon avait fait cette remarque originale : « Dans une tragédie, quand l’action commence, les acteurs sont en émoi ; au troisième acte, ils sont en sueur, et tout en nage au cinquième. » Le souvenir de cette amitié se manifesta par une même décision impériale qui allouait au grand tragédien « une gratification de 6 000 francs et une pension mensuelle de 2 000 francs ».

Napoléon affectait volontiers de bien connaître les règles de la tragédie. Du fond de la Pologne, en 1806, éprouvant le singulier besoin de faire la critique des Templiers de Raynouard, il prétend « que le moyen tragique qu’il faut employer, c’est la nature des choses ; c’est la politique qui conduit à des catastrophes sans des crimes réels. M. Raynouard a manqué cela dans les Templiers… » Il arrête ses considérations sur l’art dramatique par cette réflexion assez juste : « Il faudrait du temps pour développer cette idée, et vous sentez que j’ai autre chose à penser. »

Parfois, il ne dédaigne pas de donner lui-même le canevas d’une pièce à faire : « Vous devriez, a-t-il dit à Gœthe, écrire, par exemple, la Mort de César, mais d’une manière beaucoup plus digne et plus grandiose que ne l’a fait Voltaire… » « Pourquoi, écrit-il à Fouché, n’engageriez-vous pas M. Raynouard à faire une tragédie du passage de la première à la seconde race ?… » Arnault avoue ingénuement dans la dédicace des Vénitiens, tragédie jouée en 1799, que Napoléon lui a fourni l’idée du cinquième acte, celui qui eut le plus de succès à la représentation.

Quand il s’occupait des choses de théâtre, c’était avec une extrême minutie ; il allait jusqu’à se faire le régisseur des théâtres subventionnés. Si un jour il modifie la distribution du Cid, d’autres fois, relativement à l’Opéra, il dira : « Je ne veux pas qu’on joue la Vestale. Je pense qu’il est convenable de donner la Mort d’Adam, puisqu’elle est prête. » « Il faudrait donner la Mort d’Abel le 20 mars ; donner le ballet de Persée et Andromède, le lundi de Pâques ; donner les Bayadères, quinze jours après ; Sophocle, Armide, dans le courant de l’été ; les Danaïdes, dans l’automne ; les Sabines, à la fin de mai. »

Il intervient aussi dans les plus petits détails de l’administration théâtrale, en écrivant à Cambacérès : « Je vous envoie un état des billets gratis et des billets payants de l’Opéra pendant le mois dernier ; cela me paraît énorme. Faites-moi connaître les prix des différentes places. Ne pourrait-on pas les mettre au-dessous du prix des autres spectacles et, par là, supprimer les billets gratis. »

Et, quand tout ne va pas à son idée, il s’écrie : « Si cela ne cesse pas à l’Opéra, je leur donnerai un bon militaire qui les fera marcher tambour battant. »

Ces renseignements touchant les préoccupations artistiques de l’Empereur, en ce qui concerne les théâtres, seraient incomplets si l’on ne mentionnait pas ici qu’il savait récompenser le mérite, là où il le rencontrait. Tout ce qui avait un nom, depuis Talma jusqu’à Grétry, Méhul, Lesueur, Raynouard, Lebrun, tous étaient les pensionnaires de la cassette impériale : qui pour une rente de 4 000 francs, qui de 10 000 francs, qui de 12 000 fr., comme Lesueur, l’auteur des Bardes.

Peu de prétentions en musique : tout en déclarant en 1797 « que de tous les beaux-arts, la musique est celui qui a le plus d’influence sur les passions, celui que le législateur doit le plus encourager », il n’avait que des notions très faibles sur cet art. Le 23 juin 1805, on le voit demander « ce que c’est qu’une pièce de Don Juan que l’on veut jouer à l’Opéra », et quand, le 4 octobre de la même année, il a entendu cet ouvrage au théâtre de la Cour à Stuttgart, son enthousiasme est assez modéré : « J’ai entendu hier l’opéra allemand Don Juan, la musique m’a paru fort bonne. »

Il ne se passionna que pour un seul artiste lyrique, Crescentini, qu’il entendit à Vienne, en 1806, dans Roméo et Juliette de Zingarelli. Napoléon le fit venir à Paris avec 50 000 francs d’appointements et de gratifications. Cet artiste ne chanta en France que sur le théâtre de la Cour, et, dans son admiration, Napoléon lui remit un jour l’ordre de la Couronne de fer, au grand mécontentement des généraux, raconte Mlle Avrillon.

Un peu de musique de chambre ne déplaisait pourtant pas à l’Empereur, qui écrivait, de Posen, à Joséphine : « Paër, le fameux musicien, sa femme, virtuose que tu as vue à Milan, il y a douze ans, et Brizzi, sont ici ; ils me donnent un peu de musique tous les soirs. »

En peinture, Napoléon avait avoué son ignorance en demandant au Directoire des commissaires artistes pour choisir les tableaux de valeur parmi ceux que le général en chef avait pris en Italie, et, respectueusement, il appelle « des savants » ces commissaires d’un nouveau genre.

Dans le courant de son règne, si l’Empereur commandait des tableaux, il le faisait avec les soins vétilleux qu’il apportait en tout. C’est ainsi qu’il commande : « huit tableaux de trois mètres trois décimètres de hauteur sur quatre mètres de largeur, le prix de chacun devant être de 12 000 francs ;

« Quatre autres de un mètre huit décimètres sur deux mètres deux décimètres, au prix de 6 000 francs ;

« Et un de deux mètres deux décimètres sur trois mètres, au prix de 8 000 francs. »

On remarquera que le prix de ces toiles est calculé, non d’après le talent et le fini de l’exécution, mais d’après la surface occupée par l’œuvre.

Dans les rares jugements, — le seul peut-être, — qu’il a émis sur une peinture, il n’est pas tendre pour un des plus grands maîtres de l’époque : « Je viens de voir le portrait qu’a fait de moi David. C’est un portrait si mauvais, tellement rempli de défauts que je ne l’accepte point et ne veux l’envoyer dans aucune ville, surtout en Italie, où ce serait donner une bien mauvaise idée de notre école. »

Dans les arts, comme il l’a dit lui-même en causant avec Gœthe à Erfurt, Napoléon aimait surtout « les genres tranchés » ; ce parti pris peut, en effet, se contrôler dans toutes les productions de son règne.

Cette recherche d’un genre tranché se retrouve, sous le premier Empire, aussi bien dans les lettres, les œuvres dramatiques, la peinture et la sculpture, que dans l’architecture, le vêtement et l’ameublement.

Il y a partout un effort visible, souvent guindé, pour sortir de la banalité. Chaque œuvre, comme chaque objet de l’Empire, porte l’empreinte de cette unique pensée, de cette volonté partie d’en haut qui pesait sur tous les artistes et artisans de l’époque.

Comparant le style de Napoléon à celui de Pascal, Sainte-Beuve a dit : « Il y avait de la géométrie chez l’un comme chez l’autre ; leur parole à tous deux se grave à la pointe du compas. »

Rien de plus exact, par rapport à Napoléon, si l’on a voulu indiquer que chacun de ses discours était approprié avec une justesse saisissante, non seulement au milieu, à la circonstance qui le motivait, mais encore à l’intelligence de ceux qui devaient en sentir l’effet.

Mais si ses proclamations sont restées, pour la plupart, des modèles d’éloquence militaire, il ne faudrait pas croire qu’il suivît simplement, en les rédigeant, le tour naturel de sa façon de parler. Son style, quand l’Empereur ne s’observe pas, quand il est livré à lui-même, est plutôt trivial que châtié. En homme pressé, tiré de tous côtés par mille affaires, il dicte ce qui lui passe par la tête, il exprime sa pensée comme elle vient ; le premier mot qui arrive est le bon, fût-il vulgaire, fût-il grossier, il est écrit sans aucune réserve, sans aucun souci de la forme.

Et ce n’est pas, il convient de le noter, une affectation du souverain assuré qu’il n’a d’observations à recevoir de personne, car on retrouve la même liberté de langage chez le général parlant à ses supérieurs : « Tâchez, dit-il au Directoire, que les commissaires, que vous enverrez en Italie, ne se croient pas un Directoire ambulant. » Au ministre des relations extérieures : « Ces choses sont bonnes à dire dans un café, mais non au gouvernement. » Pas plus de respect pour les étrangers : « J’ai, comme vous voyez, voyagé en casse-cou, et je n’ai pas été étonné que ces ganaches de plénipotentiaires de l’Empereur n’étaient pas encore arrivés. » « Le prince de la Paix a l’air d’un taureau, il a quelque chose de Daru… » L’empereur d’Autriche est « ce squelette de François II que le mérite de ses ancêtres a placé sur le trône ». D’un autre roi, il dit : « Cet archifou de roi de Suède vient de profiter de l’occasion pour dénoncer l’armistice. C’est bien dommage qu’on ne puisse pas mettre un gaillard comme cela aux petites maisons. » S’il reproche à son frère le roi de Hollande d’avoir « les idées mesquines, les sentiments faibles et les petites économies d’un boutiquier d’Amsterdam », il ne se gêne pas davantage pour lui dire : « Vous voulez que la Reine, votre femme, soit, comme une nourrice, toujours à laver son enfant… Si vous aviez une coquette, elle vous mènerait par le bout du nez… Elle vous aurait joué sous jambe et vous aurait tenu à ses genoux. »

On n’est pas plus irrévérencieux que lui envers les hauts dignitaires de l’Église : après le Pape qui « est un vieux renard », ce sont des lettres de cardinaux qu’il fait imprimer dans les gazettes, « afin de convaincre toute l’Italie de l’imbécile radotage de ces vieux cardinaux ». Quant à l’évêque de Vérone : « Si je l’attrape, dit-il, je le punirai exemplairement. »

C’est comme pour Sieyès, « qui devrait faire brûler un cierge à Notre-Dame pour s’être tiré de là si heureusement ». L’amiral Villeneuve est un « misérable qu’il faut chasser ignominieusement de l’armée… il sacrifierait tout pour sauver sa peau ».

Le mot imbécile ne lui coûte pas, on le rencontre souvent sous sa plume : « Les imbéciles de marins viennent de faire une échauffourée sans exemple. » « Un imbécile de commissaire. » « Votre bureau d’habillement est composé d’imbéciles », ou même « des officiers assez bêtes pour piller les dépêches des courriers ».

Les gens qui font des commérages ne sont pas chez lui en odeur de sainteté. Il déteste « les femmelettes et les mirliflores qui parlent de ce qui se passe à l’armée ». Des journalistes il dit : « Je ne puis voir que comme une calamité dix polissons, sans talent et sans génie, clabauder sans cesse contre les personnes les plus respectables, à tort et à travers. » Enfin, c’est au maréchal Lefebvre qu’il donne carrément le conseil suivant : « Chassez de chez vous à coups de pied au cul tous ces petits critiqueurs. »

Pour frapper l’imagination du peuple, ses récits sont d’une naïveté voulue qui est parfois bien étonnante ; rien que dans les bulletins de la campagne de 1805, on relève les passages suivants : « La maison d’Autriche ne trouverait nulle part à emprunter 100 000 francs. Les généraux eux-mêmes n’ont pas vu une pièce d’or depuis plusieurs années. » Cela n’empêche pas le bulletin suivant de déclarer que Murat a trouvé, dans une seule ville, « un trésor de 200 000 florins ».

Rien d’amusant comme « ce sergent-major, venu de Moscou, que tout le monde questionne » ; il y a vingt-cinq lignes de réponses faites par ce malheureux « de quelque intelligence », dit le bulletin ; on y voit les Autrichiens qui « ont perdu toutes leurs batailles et ne font que pleurer ». C’est par une image plus bizarre encore qu’il dénonce la rapacité des Russes : « Un homme riche qui occupe un palais ne peut espérer assouvir ces hordes sauvages par ses richesses ; ils le dépouillent et le laissent nu sous ses lambris dorés. »

Mais quand il s’agit de flatter l’amour-propre des soldats, d’éveiller en eux les idées d’héroïsme et de valeur militaire, les phrases, gravées « au compas » ou à la pointe de l’épée, atteignent, dans ses proclamations, les sommets mêmes de l’éloquence : « Cette couronne de fer, dit-il après Austerlitz, conquise par le sang de tant de Français, ils voulaient m’obliger à la placer sur la tête de nos plus cruels ennemis. Projets téméraires et insensés que, le jour même de l’anniversaire du couronnement de votre empereur, vous avez anéantis et confondus ! Vous leur avez appris qu’il est plus facile de nous braver et de nous menacer que de nous vaincre. » Et la harangue se termine par cette sublime inspiration : « Soldats, mon peuple vous reverra avec joie, et il vous suffira de dire : J’étais à la bataille d’Austerlitz, pour que l’on réponde : Voilà un brave ! »

Souvent, en ces occasions, il fait appel à ses souvenirs, et paraphrase les textes de nos grands auteurs ; dans le seul 31e bulletin on trouve : « C’est le cas de dire que la mort s’épouvantait et fuyait devant nos rangs pour s’élancer dans les rangs ennemis… On peut être battu par mon armée et avoir encore des titres à la gloire. »

L’homme dont la plume était parfois si franche, si nue, dans sa correspondance, pour ne pas dire brutale, ne dédaigne pas, sur les champs de bataille, de recourir au fatras des expressions déclamatoires ou boursoufflées, telles que : « Les armées marchent avec la rapidité de l’aigle » ; « L’admiration des générations futures… les aigles décorées d’une gloire immortelle » ; jetées un peu partout dans ses discours. « Précipitez dans les flots, s’écrie-t-il un jour en s’adressant à l’armée qui va conquérir le royaume de Naples, précipitez dans les flots, si tant est qu’ils vous attendent, ces débiles bataillons des tyrans des mers… ne tardez pas à m’apprendre que la sainteté des traités est vengée, et que les mânes de mes braves soldats, égorgés dans les ports de Sicile à leur retour d’Égypte, après avoir échappé aux périls des naufrages, des déserts et des combats, sont enfin apaisés. » Et c’est par cette métaphore poétique et hardie qu’il peint, en 1815, son retour de l’île d’Elbe : « L’aigle, avec les couleurs nationales, volera de clocher en clocher jusqu’aux tours de Notre-Dame. »

Faudra-t-il, pour clore cette analyse des sentiments intimes de Napoléon, se résigner à le défendre contre l’imputation étrange autant qu’inattendue — de n’être pas Français, — imputation récemment formulée par Taine en ces termes : « Manifestement, ce n’est ni un Français ni un homme du dix-huitième siècle ; il appartient à une autre race et à un autre âge ; du premier coup d’œil, on démêlait en lui l’étranger, l’Italien. »

Un premier coup d’œil est-il vraiment suffisant pour justifier une telle opinion ? Pour nous, l’homme qui se dégage du développement de cette étude, qui se dévoile à tous les regards, nous semble pourtant bien un homme du dix-huitième siècle, parfaitement de son temps, identique à ses congénères. Né dans la bourgeoisie, Napoléon était bourgeois dans les moelles, il l’était dans ses habitudes, dans ses qualités, dans ses défauts, dans ses actes, dans le fond de son âme. Mais dénier à Napoléon le titre de Français, — l’erreur, selon certaines théories, fût-elle soutenable, — ne sent-on pas que c’est une hérésie !

Italien ! l’homme qui a rempli les caisses vides du Directoire, en faillite, avec l’or de l’Italie.

Italien ! l’homme qui a dépouillé l’Italie de ses richesses artistiques pour les transporter dans nos musées de Paris.

Italien ! l’homme qui disait : « Il y a en Italie dix-huit millions d’hommes, et j’en trouve à peine deux… » Ou : « C’est un peuple mou, superstitieux, pantalon et lâche. »

Italien ! l’homme qui, en 1814, possédant encore l’Italie et son armée intactes, n’eut pas un instant la pensée de s’y réfugier, de s’y défendre, pour conserver peut-être la couronne royale italienne.

Pas Français ! le fils de celle qui, en 1793, en face de sa maison brûlée par les ennemis de notre pays, saluait l’incendie, — sa ruine, — du cri de : Vive la France !

Pas Français ! celui grâce à qui les échos du monde entier ont retenti du nom glorieux de la France.

Pas Français ! celui qui a dit : « Quiconque se bat contre sa patrie est un enfant qui tue sa mère. »

Pas Français ! celui dont Stendhal a dit : « Il aimait la France avec la faiblesse d’un amoureux. »

Pas Français ! celui qui écrivait : « Je rougirais d’être Français s’ils étaient aussi lâches que dit le ministre de l’intérieur. »

Pas Français ! celui que « vingt mille poitrines appellent, en 1815, sous les murs de l’Élysée, le suppliant de résister, de ne pas abdiquer », et qui préfère sa propre humiliation à la guerre civile dans sa patrie.

Pas Français ! Mais de quel cœur autre qu’un cœur français pouvaient s’exhaler ces deux mots : « Territoire sacré ! » pour désigner le sol de la France envahie ?

N’est-ce pas faire honte à la mémoire de l’Empereur que de réfuter une pareille imputation ?

En vérité, comment pourrait-il bien ne pas être Français, le héros de l’épopée impériale !

Nulle controverse n’entamera cette évidence : aussi longtemps qu’un être humain vibrera à la sensation chevaleresque de la gloire, — l’orgueil le plus vivace de la France ne cessera de résider, de s’affirmer, de s’exalter dans le nom de Napoléon.