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Nêne

Chapter 3: PREMIÈRE PARTIE
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About This Book

The narrative portrays life in a rural community through the perspective of a central young woman whose daily tasks and relationships reveal local customs, family loyalties, and quiet conflicts. Intimate episodes and observant detail illuminate moral dilemmas, unspoken desires, and the constraints imposed by social expectation. The prose balances earthy realism and gentle lyricism, sketching robust rural characters and scenes while tracing gradual emotional changes and consequences of small choices. Together the episodes assemble a portrait of communal rhythms, personal resilience, and the shaping influence of place on identity and destiny.

NÊNE

PREMIÈRE PARTIE

L’air était vif et jeune ; la terre fumait. Derrière le versoir mille petites haleines fusaient, droites, précises, subtiles ; elles semblaient vouloir monter très haut comme si elles eussent été heureuses d’échapper enfin au poids des mottes et puis elles se rabattaient et finissaient par s’étendre en panaches dormants. Le souffle oblique des bœufs précédait l’attelage et remontait, couvrant les six bêtes d’une buée plus blanche qu’agitaient des tourbillons de mouches.

Des hoche-queues voletaient d’un sillon à l’autre : les plus proches avaient l’air de petites personnes maniérées et coquettes ; les autres n’étaient que des flocons de brume très instables : on ne les voyait guère, mais on les devinait nombreuses et fort occupées à chasser les bestioles maladroites et lentes, effarées d’être au jour. Dans le haut du champ une pie se détachait nettement, raide et sérieuse comme un beau gendarme.

Au-dessus de la brume la lumière régnait, merveilleusement blonde. Le versoir supérieur de la brabant resplendissait et le coutre, dressé dans le soleil, semblait une épée massive, l’épée d’un cavalier nain, trapu et lent.

Ils étaient deux hommes à travailler là. Le plus jeune, un gars de 17 ou 18 ans, aux membres encore mal jointés et aux mains énormes, épandait du fumier ; il chantait ; sa voix douteuse d’adolescent détonait par éclats lourds qui s’envolaient quand même, tant l’air était sonore.

L’autre qui labourait ne chantait pas ; mais comme son compagnon il sentait la joie de l’heure. Il venait de se reposer tout un dimanche et, en ce commencement de semaine, l’outil lui paraissait léger. Il était de taille haute et droite avec une tête fine et des jambes un peu longues. Son chapeau rond, posé très en arrière, laissait à découvert sa face brune, maigre, complètement rasée ; ses yeux noirs jouaient avec agilité.

Il conduisait ses bêtes par gestes mesurés, sans cris. Il avait pourtant deux bovillons au dressage, mais il les avait placés au milieu de l’attelage et tout de suite enlevés en un si rude effort qu’il les tenait maintenant sans peine, éreintés et craintifs. Même au bout de la raize, les bovillons suivaient docilement les bœufs de tête ; le laboureur n’avait qu’à soulever sa charrue et à la retourner tranquillement sans craindre d’être enlevé par son attelage.

Il s’était imaginé la terre trop sèche et il avait lié trois jougs pour un labour profond. Et voilà que cette façon se trouvait excellente. Il avait mis son régulateur au dernier tour et le soc mordait franchement, très bas. Le « talon » laissait dans la raize une traînée fraîche et les mottes, en bonne trempe, s’émiettaient d’elles-mêmes en croulant au soleil ; un léger hersage et la terre serait prête, fine comme cendre.

Les yeux du laboureur riaient parce que toute sa pensée était à son travail et que ce travail était à son gré.

Comme il arrivait à dix pas de la haie, une voix demanda :

— Ça va la besogne ?

— Joliment ! répondit-il.

— Riche temps ! fit l’autre.

— Une bénédiction !

Il dégagea sa charrue et arrêta les bœufs. Entre deux branches de noisetiers une grosse tête blonde, une tête de géant, parut.

— Bonjour Cuirassier ! dit le laboureur ; c’est toi… je n’avais pas reconnu ta parole.

— C’est moi… bonjour Corbier !… vous avez là un rude attelage et un bel outil !

— Je ne m’en plains pas ! dit le laboureur avec un peu d’orgueil.

Ils furent un moment silencieux et souriants devant la besogne faite ; et, un moment, leurs yeux caressèrent les six belles échines musclées et la charrue neuve étendue à plat comme un oiseau robuste et maigre.

Puis Corbier releva la tête et demanda.

— Quelles nouvelles ?

— Aucune pour vous… Je viens de conduire ma sœur… Vous l’avez bien gagée pour aujourd’hui ? L’auriez-vous déjà en oubli ?

— Nullement !… mais je ne pensais pas à toi ; ce n’est pas toi que j’ai gagé… tu as des mains un peu grandes pour une servante…

L’autre eut un rire lent qui montra ses dents blanches. Et le laboureur reprit :

— Ce n’est pas… peut-être… que tu allonges le dimanche, Cuirassier ?

Le rire cessa net :

— Je ne suis pas un gars de ville… Une ribote ne me met pas au lit, pas plus qu’elle ne change mes jours ouvriers… Vous saurez ça, Corbier !

— Je n’ai pas voulu te fâcher, excuse-moi.

— Il n’y a pas grosse offense. D’habitude, le lundi, je suis à mon service… Mais cette journée-ci est à moi. J’en ai mis quatre comme ça dans mon marché, à la disposition de ma mère : une avant l’hiver pour le bois, deux pour le jardin et l’autre pour les choses qu’on n’attend pas… le mic-mac enfin… sait-on !

— Je comprends, dit Corbier.

L’autre reprit, lancé :

— Ce matin, j’ai bêché depuis le petit jour… Ce n’est pas du travail de jardinier, mais la terre coule… Je bêche tout et je bêche profond… après, on n’a guère la peine de sarcler.

Corbier hocha la tête en guise d’approbation. Et l’autre continua :

— C’est comme ça… Madeleine est venue me trouver au jardin et m’a dit : viens m’aider !… J’ai pris ses paquets de hardes et je l’ai conduite par la route jusqu’en vue des Moulinettes. Après, je m’en suis retourné par la traverse parce que je n’aime pas être vu sur les chemins en temps d’ouvrage.

— D’accord ? fit Corbier.

— C’est d’amitié que je me suis dérangé… Madeleine n’avait pas grand besoin de mon aide… Ce n’est pas pour vous la vanter, Corbier, mais si l’on parlait de la force des femmes, il n’y en aurait pas beaucoup devant elle en ces côtés !… Maintenant, je m’en vais… Vous avez là un beau chantier… Salut !

L’homme ayant disparu, Corbier redressa sa charrue et commença un sillon. Mais sa pensée, au lieu d’être à ses bêtes et à son travail, s’en allait maintenant vers des choses inquiétantes et tristes. Cette rencontre l’avait remué comme sa charrue remuait la terre. Et c’était sur son cœur comme une brume, une brume épaisse où ne filtrait point le soleil et où ne voletaient point d’oiseaux.

Non pas qu’il y eût jamais eu entre lui et ce grand gars qu’il appelait Cuirassier autre chose qu’un commerce banal de prévenances ; et cette Madeleine qui devenait sa servante, il la connaissait à peine…

Non, ces gens ne lui étaient pas cause de chagrin ; mais ils lui rappelaient sa charge qui était lourde.

Veuf à trente ans, il se trouvait seul à la tête d’une ferme avec deux tout petits enfants sur les bras. A la vérité il lui restait bien son père, mais le vieillard était si souvent perclus qu’il était plutôt une cause d’embarras. Personne pour l’aider. Peu d’argent et pas de ménagère.

Son malheur datait de onze mois ; il lui semblait dater de onze ans. D’abord, il avait gagé une femme d’âge, très bonne, très douce pour les petits, mais malpropre et tout à fait incapable de faire marcher la maison. Ensuite sa belle-sœur était venue. Vigilante celle-ci, mais coquette, sans tendresse et, par-dessus le marché, d’intentions directes et hardies… Il avait fallu se séparer après des paroles déplaisantes.

Enfin, le père venait de gager cette Madeleine Clarandeau. Corbier connaissait la famille. La mère, veuve et bientôt vieille, faisait des journées ; les enfants, trois filles et un garçon, étaient gagés dans les fermes et lui venaient en aide. Le garçon était réputé entre les meilleurs valets ; un peu porté pour le vin, par exemple et, après boire, redoutable dans les fâcheries. Les filles, il les avait moins vues, surtout l’aînée, Madeleine, qui avait été longtemps gagée en Vendée.

Cette inconnue, maintenant, allait tenir sa maison ! Une fille très forte, disait le frère. Il n’en demandait pas tant ; il ne fallait pas de si gros doigts pour soigner Lalie et le petit Georges… Une lourde fille sans doute, une fille trop gaie, à la santé insolente.

Il avait consenti un gros prix et, à cette heure, il en avait de l’ennui…

Les bovillons ne sentant plus ses yeux tirèrent soudain de travers, emportant la charrue. Il les corrigea durement.

Le jeune valet s’attardait dans la cheintre, un refrain aux lèvres. Corbier le héla :

— Un peu de nerf, nom de Bleu !… ça vaudra mieux que tes faridondaines !

L’autre se tut une seconde, puis, insolemment, il se mit à siffler très fort l’air de sa chanson et continua son travail de la même nature lente et dégingandée.

Corbier se sentit seul et faible, sans l’appui d’une tendresse. Pourquoi Marguerite était-elle morte ? Il se prit à dire tout bas des mots dont s’aggrava sa tristesse.

— Marguerite, pourquoi es-tu partie si tôt ? Pourquoi as-tu quitté ma maison pour celle du Bon Dieu ? Pourquoi n’es-tu plus sur le seuil à mon retour des champs ?… Marguerite, tes enfants languissent en des mains étrangères… et, pour mes yeux il n’est plus de soleil luisant, pour mon cœur, il n’est plus de joie sous le ciel.

Il arrivait dans une veine de terre compacte : il dut presser les bœufs.

— Galant ! Vermeil ! Allons, mes gars !…

Sa voix mourut tout près dans un tremblement. Il se raidit, la tête orgueilleuse, dressée :

— Châtain ! Lamoureux ! Au bout valets !

Mais les mots s’arrêtèrent dans sa gorge…

Alors, vaincu, il ramena son chapeau sur ses yeux et se laissa pleurer.


Madeleine approchait des Moulinettes. Elle n’était jamais allée à cette ferme ; mais son frère lui avait indiqué le chemin et, d’ailleurs, elle apercevait le toit neuf, très rouge entre les branches.

Elle s’arrêta un moment pour regarder ; l’endroit de loin, lui paraissait avenant et gai.

Cependant elle craignait de ne pas s’habituer. Jusqu’à présent elle n’avait vécu que dans de grosses fermes où le travail était pénible mais simple et joyeux. On la commandait et elle allait, sans autre souci que de mener rondement sa besogne.

On lui disait : lave ! Elle lavait douze heures d’affilée, mangeait sa soupe et se couchait. Au temps d’été on lui disait : moissonne ! Elle prenait sa faucille et suivait les hommes ; et cela lui faisait alors des journées très dures parce qu’à l’heure de mérienne elle reprenait son travail de femme.

Mais on ne lui avait jamais dit : achète et vends ; pèse le beurre, donne le fil au tisserand. Jamais surtout on ne lui avait dit : lève ce petit et nettoie-le ; s’il pleure, tâche de le consoler ; apaise, corrige, câline…

Elle n’avait jamais rien dirigé et, quand on lui parlait des enfants, elle répondait :

— Je ne les aime pas autour de mon cotillon ; ils empêchent de travailler.

Quand le père Corbier était venu la gager elle avait dit non, tout de suite. Mais le vieux avait insisté, faisant valoir les avantages de la condition : être quasiment maîtresse au lieu d’obéir toujours et demeurer tout près, à une petite lieue de chez sa mère… Et puis, lui que ses mauvaises jambes retenaient souvent à la maison, il lui aiderait un peu, veillerait sur les enfants… Enfin il avait offert un bon prix. Si bien qu’elle avait cédé, très flattée au fond dans son amour-propre de fille sage et capable.

Maintenant qu’elle approchait ses craintes renaissaient.

Tout de même, elle marchait lestement. Les bêtes des haies se dérangeaient sur son passage ; les lézards, à l’affût entre les primevères et les pensées sauvages, reculaient vifs et silencieux. Les mésanges et les bouvreuils se levaient sur leurs nids et montaient aux hautes branches ; les merles fuyaient brusquement dans un gros bruit de feuilles. Mais tous ces oiseaux n’allaient pas loin. Elle sentait qu’ils restaient là, cachés dans les saulées et les touffes de houx et qu’ils la regardaient avec inquiétude.

— Que nous veut celle-ci qui est si chargée et dont les talons sonnent si clair ?

Comme elle passait tout droit, ils reprenaient bien vite confiance et chantaient.

Madeleine relevait la tête vers les cimes vivantes et joyeuses et elle pensait :

— Oiseaux de par ici, j’entends que vous me faites accueil ; merci, mignons !

Ses yeux bleus éclairaient sa face rousselette.

— Petits musiciens du paradis, musiquez-vous pour ma noce ? Ainsi soit-il ! mais je suis vieille fille et je n’ai pas de galant… Petits, les jolis violons que vous feriez, et comme on prendrait gaiement la file derrière vous !

Un sursaut interrompit sa songerie. Elle jeta un cri :

— Engeance !

Devant elle, à dix pas, un écureuil traversait la route, tranquillement. C’était signe de male-mort ; elle en eut l’haleine coupée. Elle passa vite et se retourna pour regarder la bête qui bondissait maintenant avec une agilité diabolique.

Elle se raisonna. Ces bêtes étaient nombreuses en ce pays de noisettes et de châtaignes ; tout le monde en croisait ; la crainte qu’on en avait était une idée de l’ancien temps…

Elle haussa les épaules et se força à sourire. Mais il lui sembla que les passereaux se taisaient, coulés sous les ramilles basses. Juste au milieu de la route, une ombre étrange palpitait.

Madeleine, levant les yeux, vit un oiseau-filou qui « endormait » très haut ; et, dans le soleil, les grandes ailes rousses paraissaient toutes noires.


La journalière partie, Madeleine se trouva seule dans la maison avec les enfants. Dix heures sonnèrent. Il était temps de songer au repas. Elle alluma le feu et accrocha la marmite.

La petite, assise dans un coin, près de la table, la regardait curieusement.

— Comment t’appelles-tu ?

— Lalie ! répondit l’enfant.

Elle pouvait avoir quatre ans ; gentille à cause de ses yeux noirs et de ses boucles frisées, mais malpropre et vêtue en petite vieille d’une corselette à manches et d’un jupon froncé.

— Veux-tu m’embrasser Lalie ?

L’enfant se mit à tordre son jupon et baissa la tête en souriant.

— Veux-tu m’embrasser ? Je ne suis pas méchante… Aimes-tu les dragées, Lalie ?

Madeleine sortit un cornet de sa poche.

— Prends ! c’est pour toi.

La petite tordait, tordait son jupon.

— Prends Lalie !… Prends !… Prends-donc, voyons !

Lalie éclata en sanglots.

— Bon maintenant ! pensa Madeleine. Elle est tout de même craintive !… C’est que je sais pas lui parler ; quoi dire à ça pauvre ?

Elle vida ses dragées sur la table à portée de l’enfant et recula, interdite.

Puis elle s’approcha du berceau. Le rideau écarté, elle vit une petite tête ronde, deux joues grasses. Celui-ci, il était vraiment beau comme un Jésus. Sur la couverture, sa menotte était entr’ouverte, blanche en dessus, rose en dessous.

Madeleine se pencha et, de son doigt dur, toucha la paume délicate dont la peau semblait une très fine pelure d’oignon. Crac ! la menotte se referme !… Et il tient, le petit ! Il serre ! Il tire !… Comment peut-il serrer si fort ?

Madeleine essaie de dégager son doigt… Mais non ! Eh bien !… la voilà vraiment prise ! Comment faire ? Si elle s’efforce trop rudement, il se réveillera…

Elle attend, ruse, échappe par glissements sournois… Ah oui ! il fait beau !… Un haut-le-corps sous la couverture, une ruade… La menotte se crispe, violente : tu ne t’en iras pas !

Madeleine n’ose plus bouger. Elle attend encore, elle se sent bien sotte ! Ses joues brûlent, ses jambes frémissent. S’il vient quelqu’un, on se demandera ce qu’elle fait, immobile, près de ce berceau. L’heure passe ; va-t-elle, dès le premier jour, faire attendre les hommes pour le repas de midi ?

Non ! l’enfant se réveille et, tout de suite, crie. Elle le lève en hâte.

Il la regarde un instant, il promène ses mains sur la figure inconnue ; puis, rassuré, il jase et joue. Il pince le nez de Madeleine, pique ses yeux, tire ses cheveux. Il se cambre en arrière, prend son élan et pouf ! cogne avec sa tête, la bouche molle, ouverte.

Onze heures ! Ce n’est pas possible !

Vite, Madeleine assied l’enfant sur une couverture pliée et court à sa besogne.

Quand Corbier entra avec les valets, une heure plus tard, il vit les deux enfants joyeux et la table proprement mise.

Madeleine, accroupie près de Georges, s’était relevée et se tenait maintenant devant le laboureur, un peu rouge, surprise de le voir si jeune.

Il lui dit les paroles de bienvenue et s’assit à la table. Il la trouvait laide, mais de regard brave et plaisant.

— Celle-ci, pensa-t-il, donnera peut-être ses bras à ma maison et son cœur à mes innocents.

Cette idée lui fut un réconfort ; et, s’étant servi une assiette de soupe, il la mangea de grand appétit.


Ils étaient de même race ; d’une race singulière vivant dans un étrange coin de France.

Au temps de la Révolution où l’on avait tué le roi, tous ceux d’ici, les Corbier, les Clarandeau, les Fantou et les autres qui, maintenant, n’étaient plus de même bord, tous, derrière leurs prêtres aimés, s’étaient levés dans leur ignorance et leur ferveur.

Victorieux dans le premier élan, ils s’étaient ensuite heurtés à des hommes de leur taille. Des deux côtés, derrière de jeunes héros aux yeux de femmes ou derrière de vieux vétérans de granit, la lutte avait été désespérée.

Aux cris de la hulotte ou au chant de la Marseillaise toutes les villes et toutes les bourgades avaient été prises, reprises, saccagées, brûlées. On s’était battu dans tous les chemins creux, dans tous les champs de genêt, dans toutes les clairières. Pas une paroisse qui n’eût encore, à plus d’un siècle de distance, son « talus de la Bataille » sa « fosse des Bleus » ou son « Calvaire des Chouans ».

A la fin, les paysans avaient été écrasés. Et d’autres gouvernements étaient venus qui avaient apaisé les prêtres ; qui les avaient apaisés à ce point que beaucoup avaient admis le nouvel état des choses et prêté serment de fidélité.

Seuls, les plus âpres, les moins adroits avaient continué la guerre en leur cœur. Et leurs ouailles les avaient suivis dans leur isolement farouche, dans leur dédaigneuse ignorance des menaces et des excommunications.

Mais peu à peu les prêtres étaient morts et les ouailles s’étaient dispersées.

Maintenant, après 120 ans, on ne trouvait plus guère de ces réfractaires, de ces « dissidents » que dans le Bocage Vendéen. Ils y formaient quelques îlots, battus, effrités, mais point encore submergés par la haute marée catholique.

Celui de Saint-Ambroise était le plus important et aussi le plus compact, le plus solide. Il comptait 1.500 dissidents.

Ils avaient tenu bon ceux-là parce qu’ils étaient nombreux et très serrés les uns contre les autres, aussi, parce qu’ils étaient soutenus par des protestants.

Encore une tribu résistante et tenace, ces protestants. Ils venaient des campagnes fontenaisiennes où leurs ancêtres avaient été parmi les premiers à recevoir la nouvelle calviniste. Ils avaient été nombreux dans ces temps lointains et tantôt égorgeurs féroces, tantôt brebis très dolentes. Ils avaient eu sous les rois grande somme de maux et la Chouannerie leur avait été aussi très chaude. Ils s’étaient cachés, dispersés et ils se retrouvaient là, un peu plus d’un millier, part dans la commune de Saint-Ambroise, part dans celles de Chantepie et de Château-Blanc.

Maintenant qu’on ne les poignait plus, ils se gringaçaient entre eux. Portés vers l’instruction, ils discutaient les idées nouvelles et aussi leurs croyances. Suivant, puis dépassant les pasteurs libéraux, beaucoup coulaient doucement vers l’irréligion. Mais d’autres, de temps en temps, sous on ne sait quel vent de mysticisme, rebroussaient chemin, revenaient à la raideur primitive, aux anathèmes, aux mortifications, aux textes de désespérance.

Ce pays était curieux avec ses deux temples rivaux, sa chapelle de dissidents et ses églises, carillonnant, orgueilleuses, à l’entour.

Les traditions les plus diverses se heurtaient là et, bien que les temps fussent changés, à de certaines heures la haine y brillait encore à flamme haute.

Le langage variait d’une porte à l’autre comme variait la façon de s’habiller, de se nourrir et de meubler sa maison, comme variaient les jeux, les chants, les divertissements de jeunesse.

Les Dissidents surtout excitaient la curiosité. Mais se sentant d’âme étrangère et craignant les moqueries, ils ne se livraient guère.

Une fois, il était venu des messieurs de ville, peut-être même de Paris, qui avaient su les amignonner et les endormir. Après cela il avait été question d’eux dans un journal. Il était dit que leur chapelle était une grande bâtisse vulgaire ornée avec des saints de quatre sous et des bonnes vierges de camelote. Il était parlé — bonnement, à vrai dire, mais cependant avec un peu de légèreté — de leur bénitier et de leur « musée », deux choses auxquelles ils tenaient beaucoup.

Leur bénitier était comme tous ceux qu’on voit dans les églises catholiques, mais il avait ceci de particulier qu’il n’était jamais vidé. L’eau en avait été bénite par leur dernier prêtre ; cela remontait loin. Depuis on avait ajouté chaque jour quelques gouttes afin que le niveau fût toujours le même.

Quant à leur « musée », c’était une collection de petits animaux blancs, taillés par un vieux paysan, un de leurs saints, avec un couteau de poche, dans les os de la viande. Que cela fût moins beau que les grandes statues que l’on voit dans les villes, d’accord ; mais il n’y avait tout de même rien de pareil dans les églises de Saint-Ambroise, de Chantepie ou d’ailleurs, et ceux qui s’en moquaient eussent été bien en peine d’en faire autant.

Et puis, quand on est entré chez les gens par prière, on ne va pas dire en sortant que leur feu charbonne et que leur escabelle boite.

Depuis cette aventure, la Chapelle était fermée aux étrangers.

Les Dissidents mettaient toute leur vigilance à échapper à l’enveloppement catholique.

Ils n’avaient plus de prêtres et ils méprisaient les prêtres nouveaux comme on méprise les traîtres. Ils priaient seuls. Par orgueil, peut-être aussi par une crainte obscure de rester en deçà, ils exagéraient leurs dévotions, fêtaient tous leurs saints, doublaient tous les jeûnes, marquaient inexorablement le Carême. Et, comme au flanc des vieux murs fleurissent les giroflées sauvages et les millepertuis, sur ce christianisme abrupt germaient des hérésies oubliées et même des superstitions lointaines venues d’un passé profond. Des femmes dirigeaient le culte ; des vierges enseignaient les catéchumènes ; et réapparaissaient la croyance au gui guérisseur, la vénération des arbres et des sources.

Les Dissidents ne se mariaient guère qu’entre eux. Ils ne se réjouissaient pas de gagner un catholique par mariage, car cela faisait une lignée bâtarde, prête à trahir. Mais quand un des leurs allait se faire baptiser dans une église, ils prenaient le deuil en leur cœur.

Les filles ne cédaient presque jamais de la sorte, mais, parmi les garçons, il y en avait toujours d’assez essotis d’amour pour se laisser glisser au flot catholique qui ne les rendait jamais.

Cela s’était vu dans la famille des Corbier, famille orgueilleuse pourtant et de sang âpre, mais où la passion était vite souveraine.

Cela ne s’était pas encore vu dans la famille des Clarandeau ; mais il y avait menace. Le fils, ce grand que l’on appelait Cuirassier, était très fou d’une jeune tailleuse de Chantepie, porte-bannière des Enfants de Marie.

Il jurait bien à sa mère et à Madeleine qu’il ne « se changerait » jamais, mais elles n’en étaient guère plus rassurées, sachant les hommes faibles et faciles à étourdir.


On était à l’époque des longues journées.

Pour les hommes, un travail n’attendait pas l’autre : les betteraves à planter, les foins à rentrer, la terre à préparer pour les choux d’hiver. Jamais on ne serait prêt pour la moisson, car les avoines mûrissaient vite, trop vite, rôties par un coup de soleil de Juin.

Pour les femmes, c’était le moment de surveiller les petites bêtes, l’époque critique où les poulets précoces et les oisons se décidaient à disparaître ou à grandir ; c’était encore le moment de préparer les couvées tardives et de sevrer les porcelets nés au printemps : toutes besognes très minutieuses. C’était surtout le moment redouté des cuisinières où il fallait, avec des légumes et un peu de lard, préparer quatre repas par jour, quatre repas copieux à cause du grand travail.

Madeleine se levait tôt. Dès trois heures ses sabots sonnaient dans la cuisine carrelée. Flac ! Flac ! Debout les hommes !

Vite elle allumait le feu, épluchait les légumes, courait au saloir.

Quatre heures : la prière, que Madeleine conduisait, le père Corbier donnant les répons et tout le monde écoutant, même les valets dont l’un était catholique et l’autre protestant.

Quatre heures et demie : la table à dresser, les vaches à traire, le lait à écrémer, la vaisselle, les poulets, les canetons, les enfants… Trotte ! Trotte !

Elle finissait à neuf heures du soir, quelquefois à dix, alors que les hommes dormaient déjà.

Elle savait tout ce qu’il faut faire dans une maison pour les gens et les bêtes, mais, pour combiner les choses, elle manquait d’habitude.

Elle manquait bien un peu d’adresse aussi. Par exemple elle ne savait pas faire manger les oisons dans sa main, les forcer devant leur pâtée de son et d’orties. Quand l’ondée menaçait, elle courait bien dans l’aire après ses poulets, secouant son mouchoir d’une main, son tablier de l’autre :

— A l’abri, mes petits, à l’abri !

Mais elle fonçait tout droit et trop vite. Les poulets, avec des piaulements d’effroi, se dispersaient autour du pailler ; les poules mères, les plumes gonflées se mettaient en colère ; Madeleine aussi… et l’ondée venait.

Alors Lalie paraissait sur le seuil :

— Jo pleure !

Madeleine n’entendait pas.

— Jo crie !… Voilà !… Lalie l’a pas battu !

Madeleine pensait :

— Toi, attends !…

et elle disait :

— Laisse-le crier, cela lui fera une belle voix.

La petite rentrait, puis, tout de suite, recommençait.

— Jo pleure… Jo a une épingle dans le ventre.

Madeleine revenait vite, abandonnant ses poulets.

Elle savait bien que Jo n’avait pas d’épingle dans le ventre, mais cette parole, souvent répétée, la secouait toute.

C’est qu’un soir, en changeant le bébé, comme elle se hâtait avec ses gros doigts malhabiles, elle l’avait piqué ; pas très profondément, mais assez pour faire sortir une goutte de sang. L’enfant avait jeté un cri brusque, bien différent de ses cris de colère. Et Madeleine s’était dressée, haletante, déchirée vraiment au plus profond d’elle-même. Une heure durant elle avait bercé le petit sur sa poitrine ; il lui eût été doux de souffrir, de se mortifier en pénitence. La nuit venue, elle avait pris l’enfant avec elle dans le lit qu’elle partageait déjà avec Lalie et elle l’avait serré étroitement.

— Jo a une épingle dans le ventre !

Dix fois par jour Lalie lui faisait courir un frisson sur la nuque.

Elle commençait déjà à les aimer ces chétifs. A eux seuls, ils lui donnaient plus d’inquiétude que tout le reste. Plus de travail aussi. Lalie touchait à tout ; Georges voulait en faire autant. Il commençait à marcher et tombait à chaque minute. Étant d’humeur vive il criait et trépignait tout au long des jours.

Madeleine osait penser :

— Si j’étais leur mère je gagerais un petit bout de servante qui m’enlèverait un peu de travail au dehors… et je m’occuperais d’eux… Comme cela, je n’ai pas le temps ; ils pâtissent, ils jouent sans moi et je n’ai pas leur amitié s’ils ont la mienne.

Le père Corbier, qui devait si bien l’aider, était justement ragaillardi par le soleil et ne restait jamais à la maison. Aussi la voyait-on toujours besognant à grand’hâte.

— La servante de chez nous, disait le vieux, n’a pas les deux pieds dans le même sabot.

Non ; et il ne le fallait point !

En arrivant aux Moulinettes elle s’était demandé anxieusement si elle s’habituerait : deux mois s’étaient écoulés et elle n’avait pas encore eu le temps de se poser à nouveau cette question.

Dans les autres fermes où elle était passée, il lui arrivait, en travaillant, de songer à sa mère, à ses sœurs, au village d’où elle était native, ou bien à des camarades, ou bien à des propos de galants.

Maintenant elle était toujours en inquiétude pour les bêtes et pour les gens et sa pensée ne s’en allait plus jamais se perdre au loin comme une fumée voyageuse.

A peine connaissait-elle les alentours de la maison.

Elle qui se réjouissait à l’avance parce qu’il y avait près des Moulinettes un bel étang entouré de sapins et de chênes, elle n’avait pas encore pris le temps d’en approcher. Elle s’était dit seulement :

— Pourvu que les enfants ne prennent pas l’habitude d’aller de ce côté.

La maison, par exemple, lui était tout à fait familière. Elle lui plaisait à cause de la commodité, mais aussi à cause de l’agencement qui était à son goût.

Il y avait deux chambres ; au milieu, un corridor avec le cellier et la laiterie. Tout cela proprement carrelé à l’ancienne mode.

Une des chambres était meublée avec deux armoires de frêne plaisamment moucheté et deux hauts et beaux lits à la duchesse où couchaient Michel Corbier et son père.

L’autre chambre, celle où l’on se tenait, renfermait un mobilier plus mêlé. A côté d’un vaisselier brun, d’un grand bahut brun, d’une haute horloge à caisse noire, il y avait un lit de forme nouvelle et une armoire de cerisier toute claire et finette. Ce lit et cette armoire avaient été achetés par le jeune ménage. Ils prenaient dans cette maison un air d’extrême jeunesse ; mais comme c’étaient de beaux meubles, simples et soigneusement faits, leur jeunesse semblait avenante et point trop tapageuse.

Ce que Madeleine trouvait de plus curieux chez les Corbier, c’était la cheminée. Elle ne s’étonnait point des images saintes ni du chapelet à énormes grains de buis qui, évidemment, n’avait jamais servi pour prier : on trouvait des choses pareilles dans toutes les maisons dissidentes. Mais elle n’avait vu nulle part d’armes semblables à celles qui étaient là, et nulle part non plus un papier aussi vieux encadré avec autant de soin.

Les armes étaient deux longs pistolets. Cent vingt ans auparavant le plus jeune chef de l’armée catholique avait fait ce cadeau d’amitié à un Corbier, son compagnon favori.

Le papier encadré était un parchemin sur lequel on avait marqué un fait de la guerre : cet aventureux gars de Corbier entrant en même temps que le chef dans une ville âprement défendue. En bas, une signature grasse : celle du chef. A gauche, l’écrivain, qui devait savoir joliment jouer de la plume, avait tracé l’image. Et l’on distinguait une grande muraille et deux échelles au sommet desquelles se dressaient deux hommes, l’épée haute.

Tout cela, à vrai dire, était un peu effacé ; mais les Corbier, quand on le leur demandait, expliquaient encore très bien chaque chose et ils en avaient de l’orgueil.

Le vieux avait prié Madeleine, dès le premier jour, de ne pas toucher aux pistolets et au cadre. Elle en avait été vexée car elle se croyait capable.

De temps en temps, le soir, quand les hommes étaient couchés, il lui prenait envie de fourbir un bon coup ces canons rouillés qu’elle aurait, en un tour de main, rendus aussi brillants que ses chandeliers ou ses pincettes.

Elle n’osait pas cependant, retenue devant ces vieilles choses par une vague idée de péché.

Lorsqu’elle était ainsi seule, débarrassée de ses gens, elle faisait un travail rapide et silencieux. Libre de tous ses mouvements, elle retrouvait son allure avantageuse. Elle rangeait chaque chose et préparait tout pour le travail du lendemain. Un jour sur deux, elle prenait ses torchons et cirait ses meubles à tour de bras. Cela par orgueil de servante réputée.

Quand elle avait fini, elle rapprochait de son lit le berceau du petit et se glissait avec précautions à côté de Lalie.

Les premières nuits n’avaient pas été bonnes. Lalie se mottait comme un petit poulet, la tête dans le cou de Madeleine : celle-ci, habituée à coucher seule, avait mal dormi d’abord, chatouillée et gênée d’haleine.

Mais maintenant elle y était faite. Quand l’enfant glissait, Madeleine ne manquait pas de se réveiller à demi et de ramener la petite tête sur sa poitrine.


Ce dimanche de juillet Michel était à St-Ambroise et Madeleine gardait la maison. Elle priait, seule, avec les enfants.

Boiseriot, le valet catholique, entra. C’était, à lui aussi, son tour de garde. Il s’assit à la table, disant :

— La soupe !

Madeleine ne se dérangea pas car c’était l’heure de la prière.

— La soupe ! la soupe !

Il prit à tapoter sur la table avec le manche de son couteau. Devant les patrons il n’eût pas osé marquer son impatience à ce moment-là.

Madeleine se leva et, sans lâcher son chapelet, mit silencieusement la soupière devant lui. Puis, comme il souriait de manière déplaisante, elle lui tourna le dos.

Elle ne l’aimait pas, celui-là. C’était un vieux garçon, un homme de 35 ans, petit et de mine médiocre ; bon valet pourtant et plus dur de corps qu’il n’en avait l’air, mais peu causeur et sournois.

Madeleine se méfiait de lui, non pas parce qu’il était catholique, mais parce qu’il la regardait de façon malhonnête avec ses yeux luisants.

A 27 ans, après quatorze ans de service dans les fermes, elle avait éprouvé bien des fois la rudesse des hommes. Elle avait toujours su se défendre gaiement. Une plaisanterie ne lui faisait pas peur et pour rendre une bourrade elle avait la main ferme.

Mais pas de ces hommes silencieux aux yeux hardis !…

Quand Boiseriot eut fini son repas, il resta assis à la regarder. Elle fut soulagée quand il s’en alla.

Dans la soirée, quand le petit fut endormi, elle sortit dans le courtil ; puis elle songea que les lits des valets n’avaient pas été faits.

Les valets couchaient dans un petit quéreux, au bout de la grange ; elle y alla. Comme elle traversait l’étable, elle aperçut Boiseriot étendu sur une brassée de paille fraîche. A son approche il se redressa sur son séant et lui attrapa la jambe. Dégagée, elle passait, quand elle le vit se lever et se jeter sur elle comme une bête gâtée.

Du coup, elle lui envoya une telle gifle qu’il en fut éberlué. Point arrêté cependant !… Alors elle lui fit carrément face et redoubla.

— Malhonnête ! Je le dirai au patron !

— Mauvaise picotée ! grondait-il, tu n’es pas toujours si fière !

— Boiseriot, j’entends mal !

— Et moi, je vois clair… Tu le diras au patron !… Ça ne m’étonne pas… Je serai renvoyé, bien sûr… Tu fais déjà ce que tu veux dans la maison… Mais je dirai partout ce que je sais.

— Boiseriot, qu’est-ce que vous direz ?

— Je le dirai !… et tous les gars des alentours, je les amènerai faire un charivari à la porte pendant que…

Madeleine se penche pour écouter les honteuses paroles, puis une grande colère la fait trembler.

— Ah ! vilain gars ! attrape !

Madeleine frappe à poings fermés comme un homme.

— Tiens, loup ! Tiens, serpent !… Te voilà basculé, garou !… Ah ! chétif ! je te pilerais sous mes sabots si je n’avais miséricorde !

Pour ne pas le battre plus fort, Madeleine se sauve, gagnant le quéreux où elle se soulage en brassant les couettes…

Derrière elle, l’autre, relevé, essuyait ses hardes souillées et, une flamme mauvaise dans les yeux, grondait :

— Picotée, je l’amènerai le charivari !


Ce fut justement ce soir-là que le petit Georges fut pris de coliques.

Toute la maisonnée dormait, moins Madeleine, quand l’enfant commença à s’agiter et à geindre. Madeleine balança le berceau. Une minute, à demi-assoupie, elle suivit en chantonnant la cadence de la pendule. Mais l’enfant cria brusquement et se débattit. Vite, Madeleine sauta à bas du lit, prit un jupon et alluma la chandelle.

Le petit criait toujours et de plus en plus fort.

Et pourtant rien ne pouvait le blesser. Il était donc malade, d’une mauvaise maladie peut-être, puisque cela le prenait si vite.

Elle se mit à le bercer dans ses bras en marchant, mais comme il ne se calmait pas, elle ouvrit la porte du corridor et appela :

— Corbier ! Corbier !… Le petit est malade. Je ne sais pas ce qu’il a… Je m’ennuie.

Il vint tout de suite, en chemise lui aussi et nu-pieds, n’ayant pris que le temps de passer son pantalon.

Madeleine redressa un peu l’enfant sur son bras et tous les deux furent anxieux devant le petit corps en souffrance.

— Faudrait faire du feu, dit Madeleine.

— J’y vais ! dit Corbier.

Il sortit, puis revint avec un fagot. Il s’affolait, soufflait dans la cendre. Elle dut s’accroupir à côté de lui pour l’aider. Enfin le feu brilla ; Madeleine s’assit et présenta le petit à la flamme.

— Si on avait de la tisane… dit-elle.

Alors, lui, prépara cette tisane avec des fleurs de guimauve. Madeleine la fit boire à l’enfant qui, d’ailleurs, venait de se taire subitement. Guéri maintenant, il gigotait devant le feu et, les joues encore mouillées de larmes, riait aux éclats parce que son père agitait une branche enflammée, ce qui faisait un beau ruban de feu.

Comme ils avaient été sots de s’épouvanter de la sorte ! Ils se regardèrent, émus par cette tendresse qui leur était commune.

Et, soudain, Madeleine devint très rouge. Dans son affolement elle s’était à peine vêtue. Sa camisole déboutonnée laissait toute sa gorge à découvert et sa chemise bâillait sur sa poitrine puissante et blanche…

Les mauvaises paroles du valet lui bourdonnèrent aux oreilles. Remerciant Corbier, elle se leva en hâte pour poser l’enfant dans son berceau…

— Picotée, tu n’es pas toujours si fière…

Le petit était rendormi, Corbier était recouché et Madeleine veillait, honteuse de son imprudence et toute bouleversée par des idées qu’elle n’avait pas encore eues.

Elle n’aimait pas Corbier ; elle ne pouvait pas l’aimer déjà ! Comme toutes les filles de son âge elle avait eu des galants ; elle en avait remercié plusieurs ; d’autres fois, c’est elle qui avait été abandonnée ; elle en avait eu un dépit raisonnable et facile à guérir. Non, elle n’était pas fille à perdre la tête, comme cela, tout d’un coup.

Elle n’aimait pas Corbier, elle aimait les enfants et c’était chose douce et sans danger.

Bien sûr qu’il était joli homme le jeune patron ! Et si, plus tard, il la priait d’amour — on avait vu plus étrange aventure — s’il la priait d’amour honnête, dirait-elle oui, dirait-elle non ?

Au tic-tac étouffé du balancier dans la haute horloge, l’heure de nuit fuyait et Madeleine, enfiévrée, ouvrait tout grands les yeux dans le noir de la chambre.


Le père Corbier avait dit bien des fois à Gédéon, le jeune valet :

— N’agace pas Géant : il est de sang hargne et tu finiras par l’échauffer.

D’habitude, quand ce propos était tenu à table, il y avait, après, un long discours plein de regrets et d’embellissements.

Géant descendait d’une certaine Marjolée, vache que le vieux avait achetée vingt ans plus tôt, à une foire des Rois, par un vrai temps d’hiver comme on en voyait autrefois. Cette Marjolée était une Nantaise belle en dessus, belle en dessous, charpentée, beurrière… Et cherchez-en maintenant des vaches comme ça !

Elle avait eu Griselle, qui avait eu Farinière, qui avait eu Pomponne et Géant donc, le taureau gris à encolure noire.

Une rude famille de bêtes, sans pareilles pour le travail et encore assez promptes à l’engrais. Par malheur, elles péchaient par vivacité. Les vaches, cruelles à leurs compagnes d’étable, crevaient volontiers les haies, bondissaient par-dessus les barrières. Quant aux mâles, il fallait les adoucir très jeunes, sans quoi ils devenaient dangereux. On avait un peu tardé pour ce Géant parce qu’il était très beau.

— Géant vous tâtera les côtes ! disait le vieux.

Ils haussaient les épaules, les deux valets et le jeune maître, habitués qu’ils étaient à vivre au milieu des bêtes.

Gédéon n’approchait jamais du taureau sans le taquiner ; le taureau répondait, faisait cliqueter sa chaîne et, la tête basse, lançait un long beuglement de menace qui roulait dans sa gorge épaisse. Le valet se moquait :

— Beû eû ! Beû eû !… La lutte, Géant !

Quelquefois il l’empoignait par les cornes et le taureau, pris au jeu, poussait ferme.

Les choses, peu à peu, se gâtèrent. Mais le gars ne cédait pas, prenant un acre plaisir, quand il était seul, à essayer dangereusement ses jeunes forces, il luttait véritablement avec la bête, cognait avec ses sabots, se garait de la corne encore hésitante.

Un jour enfin, cela devint vilain. Géant commença et s’y mit tout de bon. Le jeune homme n’eut que le temps de sauter hors de la stalle, laissant tomber sa brassée de fourrage.

— Qu’est-ce que tu as ? fit Michel qui arrivait.

— C’est Géant, patron… si je n’étais pas sorti, il me boutait dans la crèche.

Michel prit mal la chose.

— Si tu le laissais tranquille aussi… Pas la peine d’agacer les bêtes et de leur envenimer le caractère… surtout quand on est craintif comme tu l’es ?

Le gars reprit mine :

— Craintif ? pas plus qu’un autre, vous savez ! mais les bêtes sont les bêtes et je ne tiens pas à me faire aplatir.

— C’est bon ! ôte-toi d’ici. Je le panserai bien, moi.

— Méfiez-vous, je vous le dis !

Corbier haussa les épaules, et il alla chercher une brassée de fourrage. Le taureau ne lui avait jamais marqué d’inimitié.

— Tourne, Géant !

Il jeta sa brassée puis il remarqua le foin tombé sous les pattes de la bête.

— Poltron, qui me gâte la pâture !

Il se baissa, ramassa les plus grosses poignées et il allait se relever, quand le taureau lui envoya un coup de tête.

Il roula à terre, voulut crier, mais, suffoqué, n’y réussit pas… Il se redressa cependant à demi et eut le temps de se glisser dans la mangeoire.

Heureusement Gédéon ne s’était pas éloigné. Bravement, et avec une promptitude qu’on n’eût pas attendu de lui, il bondit à la tête du taureau.

— Au secours ! Boiseriot au secours !

La bête s’était heurtée au barreau d’attache, une solide branche de chêne, et elle poussait, feulant et rongoillant, les yeux fous.

Boiseriot accourait de la grange avec une lourde barre de fer. Madeleine arrivait aussi ; assise entre deux vaches elle s’était levée au premier cri, renversant son escabelle à traire et laissant tomber son seau. Elle attaqua le taureau par derrière, essayant de lui réunir les pattes et de le renverser ; repoussée, elle roula sur la litière.

Boiseriot tapait avec sa barre, mais vainement, gêné par Gédéon qui se cramponnait à la corne et au mufle.

Corbier enfin put crier :

— Une corde !

Madeleine venait d’y songer. Elle courut à la grange, revint avec une courroie. Le taureau se ramassait pour un dernier effort. Profitant de ce qu’il venait de rassembler les pattes, elle noua vivement la courroie et se rejeta en arrière.

— Boiseriot !

Le gars se retourna.

— Accotez ! dit-elle ; je vais le coucher.

Au fond des mauvais yeux, une courte flamme passa ; elle en fut saisie.

— Dépêchez-vous ! cria-t-elle d’une voix blanche.

Alors, tout de même, il mit son épaule contre la hanche du taureau et, Madeleine tirant brusquement, la bête s’abattit.

Corbier sortit par le râtelier. Il n’avait pas grand mal. Il s’efforçait de rire, très pâle, l’haleine encore coupée. Les valets riaient aussi. Gédéon essuyait sa main droite qui s’était ensanglantée aux naseaux de la bête, Boiseriot regardait Madeleine et Madeleine tremblait si fort, maintenant, qu’elle était obligée de s’appuyer au mur.

Michel dit enfin :

— Merci… vous autres ! Je ne peux pas parler… Je vais boire une goutte.

Il sortit de l’étable et Madeleine le suivit.

Elle revint au bout d’un petit instant.

— Eh bien, dit Gédéon, ça va mieux ?

— Oui, ça passe… depuis qu’il a bu… moi, je ne peux pas me raffermir.

Elle releva son escabelle et se remit à sa besogne. Boiseriot qui apportait une brassée la regarda. Remarquant que, dans son trouble, elle s’acharnait sans y prendre garde sur la mamelle d’une vache déjà traite, il eut un sourire cruel ; et il murmura en la frôlant :

— Tu as eu peur pour lui, hein !… Picotée, picotée du diable, à ta porte, j’amènerai le charivari !


— Quel est celui qui a dit cela ? demandait Cuirassier à sa mère.

La Clarandelle répondit :

— Je ne sais pas… Je sais seulement qu’on en parle et j’en ai du chagrin.

— Quel est celui qui vous a dit, à vous, qu’on en parlait ?

La vieille femme s’émut.

— Mon grand, tiens-toi tranquille. Je m’occuperai de ces choses mieux que toi ; il ne faut pas faire de bruit.

Elle connaissait son gars. Doux et sensible quand il était à jeun, il devenait querelleur après boire ; et, avec sa grande force, un accident était toujours possible…

Elle insista :

— Si tu t’en mêles, tu empireras les choses.

Il secoua sa grosse tête.

— Maman, je n’ai pas de vin : vous pouvez me regarder… Et je vous jure de ne pas boire avant d’avoir mené ce sillon au bout… Ainsi, il n’y a pas de crainte ! Quel est celui qui a dit que Madeleine vivait mal avec Michel Corbier des Moulinettes ?

— Que lui feras-tu, si tu le connais ?

— Je lui parlerai ; je sais la manière. Pour arrêter un gars malfaisant, il n’y a qu’à lui parler comme il faut.

— Et si c’est une femme ?

— Ah ! oui !… tenez, si c’est une femme, vous vous en occuperez maman ; mais, si c’est un homme, c’est moi que cela regarde. Qui vous a parlé de ce mauvais bruit ?

La Clarandelle dut céder.

— Qui m’en a parlé ?… C’est Marie Fantoune ce matin avant le chapelet ; et il paraît que cela vient du valet des Moulinettes, un Boiseriot qui est catholique.

— Vous dites « Boiseriot » ? Bon ! Au revoir maman ! à Dimanche !

— Au revoir… et pas de bruit surtout.

Sur le seuil, il se retourna.

— Soyez tranquille, je n’ai pas bu et je n’entrerai pas à l’auberge. Au revoir !

Du Coudray à St-Ambroise, Cuirassier courut presque. Il pensait :

— Boiseriot ! je ne le connais pas, mais il doit être de Chantepie… Violette m’a parlé un jour d’un galvaudeux de ce nom… Aujourd’hui, dimanche, je vais le trouver à St-Ambroise, cet enragé de messe.

Arrivé au bourg, il se dit :

— La mère a raison : il ne faut pas faire de bruit. Je ne le connais pas… Je pourrais demander à ces gars qui jouent aux boules… mais ils se méfieraient… Pas si bête !

Il entra au débit de tabac, acheta un cigare, puis s’attarda à l’allumer, penché vers la porte et murmurant :

— Tiens ! Tiens !

Le buraliste demanda :

— Que voyez-vous donc, M. Clarandeau ?

— Rien !… Je croyais que c’était Boiseriot, ce gars qui passe…

— Boiseriot ?

— Oui… le valet des Moulinettes.

La femme du buraliste expliqua, pour son mari :

— Oui… tu sais bien ! un petit qui chique…

Il était ici tout à l’heure ; il vient de partir.

— Merci bien ! dit Cuirassier.

Il sortit vivement et prit la route.

Attends-moi un peu, mauvais chien, avec ta chique… Eh ! te voilà déjà ! tu n’étais pas loin ! Je vais te faire muser en route, moi…

L’homme rattrapé, Cuirassier lui dit :

— C’est vous Boiseriot ?

— A votre service.

— Eh bien ! j’ai un compliment à vous faire qui n’est pas long.

Les yeux de Boiseriot vacillèrent d’inquiétude.

— Qu’est-ce qui vous prend ? dit-il.

— Je vais vous le dire… Vous ne me connaissez pas ?

— Si ! vous êtes un Clarandeau, celui que l’on appelle Cuirassier. C’est bien vous qui avez une bonne amie à Chantepie ?… Violette, la tailleuse ?…

— Boiseriot, cette affaire est loin de vous.

— Excusez, Violette est ma filleule.

Cuirassier eut un sursaut qui n’échappa point à l’autre. Ils marchèrent quelques pas, puis :

— Boiseriot, vous avez mal parlé de ma sœur et de son patron. Et j’en suis en colère. Je l’ai appris tout à l’heure ; si j’étais en vin, ça pourrait ne pas se passer bien…

L’autre, sentant l’effort, se redressa.

— Je n’ai pas peur d’un homme.

— En ce moment, vous pouvez parler : vous n’êtes pas de force. Si j’avais du vin, je ne dis pas… En ribote, je ne regarde pas toujours qui j’ai devant moi.

— Ça vous arrive souvent ?

— Le moins que je peux ; quelquefois tout de même quand je suis mal accompagné…

— Violette est-elle au courant de vos habitudes ?

Boiseriot regardait en dessous, attendant la réponse.

Cuirassier se secoua et lâcha, vite :

— C’est pas tout ça !… Vous avez… On a parlé contre ma sœur : pour cette fois, passe ! Si l’on recommence je prendrai le mauvais diseur, qu’il soit Pierre ou Paul, dissident ou catholique ou protestant, ami ou inconnu ou ennemi… je le prendrai et je le promènerai les jambes en l’air jusqu’à ce que sa tête en pète ! Salut !

Boiseriot se mit à rire.

— Vous êtes fort, mais bête. Pourquoi aurais-je mal parlé d’une sœur à vous qui êtes quasiment mon filleul ?… Et vous croyez aussi que je vais contre mon patron ? Allez donc lui demander si nous avons jamais eu un mot de contrariété ?

— Ce que j’ai dit est dit ; et vous pouvez le répéter aux autres. Salut !

— Salut ! apprenez donc à connaître vos amis.

Ils se séparèrent. Boiseriot, complètement remis de sa frayeur, souriait laidement et Cuirassier marchait avec lenteur, sans se retourner, le cœur en désarroi.


Un dimanche encore, un dimanche du mois d’août, à l’heure silencieuse de mérienne.

Michel Corbier était étendu dans son aire, le chapeau sur les yeux. Les mouches l’avaient d’abord tenu en éveil, actives et sonores ; maintenant qu’il était endormi, elles continuaient librement leur manège, mais il avait eu la précaution d’enfoncer sa tête dans une brassée de paille et il n’offrait plus à leurs jeux que ses mains dont la peau était dure et presque insensible.

Le soleil tapait tout droit ; les deux tas de gerbes étaient comme les cloisons d’un corridor surchauffé ; toute cette paille craquait, trop dorée, trop sèche, trop chaude. Le dormeur haletait, accablé par cette atmosphère de fournaise.

— Nom de Bleu !

Il venait de se réveiller d’une brusque secousse nerveuse. Et il ne s’étirait pas, les yeux tout de suite larges.

— Nom de Bleu ! c’est bête, tout de même !

Il murmurait, de fâcheuse humeur, la bouche sèche et amère.

Chaque fois qu’il faisait mérienne, c’était la même chose… Est-ce qu’il ne pourrait donc plus jamais se défendre des rêves ? Est-ce qu’il ne pourrait plus jamais dormir d’un bon sommeil d’homme tranquille et las ?

Il n’était pas plutôt étendu sur la terre qu’une étrange douceur coulait en ses veines.

C’étaient d’abord des formes vagues qui passaient dans sa vue, des êtres et des choses qu’il n’aurait pas su nommer, des rondes diaboliques de jolies fadettes, des sarabandes dont le vent lui fouettait la figure et le grisait d’une odeur abominable et chaude. Enfin il « voyait » ! Et non pas tantôt ceci, tantôt cela : il voyait toujours des yeux très bleus, profonds comme le péché, et puis une pâleur qui prenait forme, qui devenait une gorge de femme, une gorge d’amoureuse, palpitante, gonflée, élargie, finissant par couvrir tout d’une triomphante coulée blanche.

Alors le désir se levait en lui comme une sorcière d’ouragan…

Redressé, les deux épaules hors de la paille, il mesurait sa honte. Son deuil lui remplit le cœur.

— Marguerite, je ne t’ai pas en oubli pourtant : tu es avec moi quand je travaille ; ta main est encore dans la mienne, plus douce que toutes les mains des femmes vivantes.

Ses yeux se plissèrent comme pour mieux voir les images de son temps de bonheur, images fuyantes qu’il eût voulu retenir.

Mais d’autres idées l’assiégèrent, étrangères à son souci. En vain il les chassa comme mouches importunes : elles bourdonnèrent encore, toutes proches, ardentes, obstinées, cruelles.

Il vit avec joie son père se lever à l’autre bout de l’aire et venir vers lui. Son père parlait beaucoup et, volontiers, du temps pas encore loin où, devant Michel, la vie était comme un chemin fleuri.

— Tu as dormi, père ?

Le vieillard s’était assis sur la paille à côté de lui.

— Pas longtemps : les mouches sont dévorantes… Et toi ?

— Oh ! moi !…

La parole resta suspendue et le vieux y sentit la fêlure du chagrin. Il ne bougea pas, mais ses paupières battirent.

Entre le père et le fils il n’y avait jamais eu rien de désobligeant et ils avaient l’un pour l’autre une belle affection d’homme, une tendresse silencieuse, mais vigilante et profonde.

Le père fut un moment songeur, cherchant des mots de consolation. N’en trouvant pas qui fussent à son gré, il finit par dire :

— Faut pas emprunter ! Vends ta récolte tout de suite… Tu feras un mauvais marché, mais ça vaut encore mieux.

— Que dites-vous, mon père ?

— Je dis que cela te fera de l’argent sonnant… au moins 200 pistoles… Tu pourras en étendre encore large.

Michel eut de la main un petit geste désenchanté. Il était loin de tout cela ! Il pensait : ma bourse est vide ; pourquoi mon cœur n’est-il pas comme ma bourse ? pourquoi se gonfle-t-il de mauvaise monnaie ?

— Quoi ! fit le père qui s’était mépris au geste, quoi !… 2000 francs, bien sûr, au bas mot. C’est un beau denier… Tu en es encore un, toi, qui se plaint avant d’avoir mal.

Michel le laissait aller, heureux d’être ramené à des préoccupations simples et directes. La gêne de tous les jours, était un ennemi connu, avec lequel on avait l’habitude de se colleter.

Il compta lui aussi, se donnant le change à lui-même.

— Deux mille francs, c’est au moins trois cents de perte… et encore ça ne joindra pas : 1400 au maître, 870 aux deux valets… Et la batterie ? et la servante ?

— Faut pas emprunter ; ça tue une maison.

— Alors comment faire ? Vendre ?

Le vieillard s’émut :

— Vendre ! Pas de mon vivant, toujours ! Le champ du Gros Châtaignier est à la famille depuis les temps des temps comme une terre de nobles… quant aux deux autres, c’est ta défunte mère et moi qui les avons achetés… Nous nous sommes baissés tant de fois pour ramasser ça pauvre !

— Moi aussi, père, je me baisse ! moi aussi je regarde la terre plus souvent que les nuages du ciel… et je ne ramasserai que de la misère parce que je n’ai plus d’amitié que la vôtre et plus de bras pour aider les miens.

Sous la douceur des paroles, une révolte sonnait. Et le père crut devoir dire :

— Mon bon gars, le malheur est venu sur toi… que veux-tu ! Il ne faut pas faire rébellion ; on ne se redresse pas… on ne plie pas… on marche…

— Eh bien ! je marche !

Ils se turent, immobiles, la tête baissée, en orgueilleux qui cachent leur émotion.

Puis le père reprit avec des hésitations, des tâtonnements de prudence.

— Sûrement, tu as du malheur… et tu es un bon… tu es méritant… Si tu n’avais pas à payer une servante — et une forte — les choses iraient autrement. Encore, de ce côté, tu n’es pas mal tombé : ta maison ne va pas à l’abandon comme des maisons que je connais.

— Peuh ! c’est chez nous comme ailleurs !

— Non ; il faut parler juste… Celle d’ici, tu ne la remplaceras pas. Moi, je vois… je suis souvent à la maison… Eh bien, j’ai déjà compris qu’elle se donne grand souci. Regarde ! rien ne traîne… Va voir ses bêtes, va voir sa laiterie… Et puis, d’une autre manière encore, elle est meilleure que les autres : tes enfants sont autour d’elle comme deux petits chats au soleil. Je le dis que je vois ça, moi, mon gars.

— Peut-être ! mais une servante est une servante : on la paye et elle s’en va. Jamais ce travail-là ne vaudra l’autre.

— Bon ! je ne dis pas… Eh bien, mon gars, quand ton chagrin sera passé…

— Il ne passera pas.

— On dit ça… et de vrai, ça ne passe jamais… mais on se raisonne petit à petit… Veux-tu que je te parle, Michel ?

— Vous pouvez ! fit anxieusement le jeune homme. Vous, père, vous pouvez me dire tout.

— Eh bien, mon gars, il faudra te remarier… Ne te chagrine pas. Je ne dis pas : cette année ou celle qui vient… tu comprends ?… quand ta peine sera endormie… Cependant, le plus tôt vaudra le mieux, pour ta maison et pour tes enfants. Tu as une bonne servante, mais, comme tu le dis, elle peut partir d’un jour à l’autre…

— Et pour qu’elle reste, il faut que j’en fasse ma femme ?

Michel avait jeté cela très vite, sur un ton de colère.

— Je ne parle pas pour elle, ni pour aucune autre de ma connaissance. Cela te regarde seul. Je dirai seulement, si tu veux, qu’il t’en faudra une dans ce goût… oui, cela, c’est bien sûr… une bonne ménagère qui serait douce aux enfants et qui les mènerait à notre chapelle.

— Mon père, je vous en prie, ne parlons plus de ces choses.

Il s’était relevé d’un vif mouvement d’épaules.

— Voilà, maintenant… je t’ai fâché ! murmurait le père.

— Fâché ? ne le croyez pas ! Je vais par là… marcher un peu… J’ai les jambes mortes.

Il remonta vers les bâtiments, il en fit le tour, passa dans l’ouche aux chèvres qui se trouvait derrière. Rien ne traînait, avait dit le père. Il eut dépit à constater que c’était vrai… Des hardes séchaient sur la haie, soigneusement placées. Il vit des torchons en loques, mais très blancs. Pourquoi avait-elle lavé cela avec tant de soin ? Espérait-elle en tirer encore parti ?

Il prit le routin de l’étang. Naguère, par les beaux dimanches comme celui-ci, il s’en venait par là avec Marguerite et Lalie. A l’ombre d’un gros chêne, devant l’eau moirée, il avait vécu les plus tendres heures de sa vie.

Il fut dans la prairie : comme autrefois, la marche y était silencieuse et douce. Il suivit la haie de bordure : comme autrefois, des noisettes y mûrissaient dans leur petit godet blond — les noisettes qu’il offrait au bout des branches et que Marguerite cassait entre ses dents fraîches. — Comme autrefois, il y avait une charrière près de ce gros alizier d’où fuyaient les merles ; on voyait, de là, tout l’étang et, en se penchant un peu, la tête ronde du chêne à l’ombre duquel…

— Ah !

Il s’immobilisa, le buste en avant.

A l’ombre du gros chêne, devant l’eau moirée, une jeune femme, en joyeux corsage du dimanche, jouait avec un petit enfant… Comme autrefois !


Il y avait bien huit jours que Lalie suppliait Madeleine de l’emmener cueillir des noisettes. Ce dimanche, enfin, Madeleine avait cédé.

Comme il faisait beau, elle avait fait la toilette des enfants. Ayant, le matin même, acheté pour eux avec son argent un petit flacon d’eau de senteur, elle en avait mis une bonne dose sur leurs cheveux ; et le petit, sur sa poitrine était comme un bouquet.

Dans la prairie — la prairie, comme elle était belle ! — elle avait cueilli des noisettes. Et puis, elle s’était approchée de l’étang, lentement, derrière Jo, qui musait en trottant… Comme il brillait, l’étang !

A l’ombre d’un chêne, elle s’assit et cassa les noisettes. Avec son couteau de cérémonie, qu’elle prenait seulement pour les noces et les grands repas, elle cassa les noisettes rousses, guettées par deux petits becs gourmands.