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Nêne

Chapter 4: DEUXIÈME PARTIE
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About This Book

The narrative portrays life in a rural community through the perspective of a central young woman whose daily tasks and relationships reveal local customs, family loyalties, and quiet conflicts. Intimate episodes and observant detail illuminate moral dilemmas, unspoken desires, and the constraints imposed by social expectation. The prose balances earthy realism and gentle lyricism, sketching robust rural characters and scenes while tracing gradual emotional changes and consequences of small choices. Together the episodes assemble a portrait of communal rhythms, personal resilience, and the shaping influence of place on identity and destiny.

DEUXIÈME PARTIE

A l’ombre, sur l’herbe rase du pré, Lalie avait entrepris de mener une danse-ronde. De sa main droite elle tenait la main de Jo et, de sa main gauche, elle soutenait Zine, la poupée de bois. Elle avait mis à Jo une couronne de joncs ; sur le cœur de Zine elle avait attaché, avec un brin de laine, un gros bouquet de marguerites. Et c’était la noce.

« Derrièr’ chez nous dort un étang,
« C’est le vent, c’est le vent frivolant !
« Deux beaux canards vont s’y baignant,
« C’est le vent qui vole…

Ici, Lalie ne savait plus.

— Nêne, comment dis-tu, après ?

Madeleine, penchée sur son lavoir, chanta :

« C’est le vent qui vole, qui frivole,
« C’est le vent, c’est le vent frivolant !

— Ah oui !

Lalie sauta en l’air et continua, en tournant plus vite :

« Le fils du roi vint en chassant,
« C’est le vent, c’est le vent frivolant !
« Visa le noir, tua le blanc…

Elle s’arrêta, perdue encore ! Elle commença à se fâcher.

— C’est Jo ! Il n’y a pas d’amusement… Quand on dit : c’est le vent ! il faut courir… Jo tire en arrière, lui ! Veux-tu courir, dis, quand c’est le vent !

Elle secoua Jo ; alors Jo donna un coup de pied à Zine et la ronde fut rompue.

Madeleine se retourna.

— Eh bien ! vous ne vous amusez plus ?

— C’est Jo ! dit Lalie. Il a cassé une jambe à Zine… et il tire toujours !

Jo, sans rien dire, vint se motter près de Madeleine. Lalie fut jalouse ; elle berça sa poupée.

— Viens, ma pauvre Zine !… Lalie n’aime que Zine, voilà !

— Vrai ? Tu n’aimes pas un peu Nêne ?

— Oh si ! cria la petite en se redressant et elle sauta avec son frère sur la planche du lavoir.

Madeleine les embrassa tour à tour en écartant les mains pour ne pas les mouiller.

— Vous allez tomber dans l’eau, dit-elle et vous m’y ferez tomber aussi… Allez-vous-en !

— Veux-tu faire la ronde avec nous ? dit Lalie : Viens ! je te donnerai la main et puis Zine.

— Jo aussi ! dit l’autre.

Madeleine les serra contre elle en rapprochant ses coudes.

— Je n’ai pas le temps aujourd’hui. Il faut que je lave vos sarraus, vos bas… vous le savez bien !

— Il n’y a pas d’amusement ! dit Lalie.

— Mais si ! faites la ronde ; moi je chanterai. La petite battit des mains.

— Oui, oui ! Jo, viens ! Zine, viens ! Toi, Nêne, dis le vent qui vole.

Madeleine se mit à chanter.

« Le fils du roi vint en chassant,
« C’est le vent, c’est le vent frivolant !
« Visa le noir, tua le blanc,
« C’est le vent qui vole, qui frivole,
« C’est le vent, c’est le vent frivolant !

— Encore ! cria Lalie ; encore, Nêne !

Madeleine continua et son battoir allait au saut.

« Beau fils du roi, tu es méchant,
« C’est le vent, c’est le vent frivolant !
« Pourquoi tuer mon canard blanc ?
« C’est le vent qui vole, qui frivole,
« C’est le vent, c’est le vent frivolant.

— Encore ! encore ! on s’amuse maintenant !

Madeleine pensait :

— Ils me rendront folle.

Et ses yeux riaient.

Elle finit la chanson et puis elle la reprit. Quand elle tourna la tête pour savoir où en était la partie, elle vit que les petits ne l’écoutaient plus.

Lalie faisait dire le chapelet à Zine qu’elle venait d’asseoir, ne pouvant la mettre à genoux. Quant à Jo, il était occupé à arracher des poignées d’herbe ; il faisait : han ! han ! et il tirait la langue tant l’effort était rude.

— Je suis comme un musicien aveugle qui dit la gavotte quand la noce est passée… Ils sont plus raisonnables que moi ; s’ils avaient sauté pendant tout ce temps ils seraient en nage. Vraiment, je ne suis pas trop fine.

Elle s’attarda à tordre un morceau de linge pour écouter Lalie.

— Cette petite, avant qu’il soit longtemps, c’est elle qui me donnera des idées pour toute chose à la maison.

Une bouffée d’orgueil lui gonfla la poitrine ; puis ses regards flottèrent et sa pensée bondit en avant comme un chevreau de l’année.

— Quand Jo sera grand… moi je serai une vieille bonne femme… Je ne serai peut-être plus aux Moulinettes… C’est Lalie qui tiendra ma place… Qui sait où je serai ? Il viendra me voir et je lui ferai une tasse de café… Il ira au régiment et il aura des permissions… Bonjour Nêne ! tu files toujours ta quenouille !… Son sabre fera frac ! frac ! derrière lui ; je lui demanderai s’il est bien nourri et je lui donnerai une pièce… Et puis il aura une bonne amie et il se mariera… Seigneur, faites que j’aie de l’argent pour ne pas lui faire déshonneur au moment de la noce et pour lui offrir un beau cadeau !

Elle tordit encore une fois son linge et se remit au travail.

Il faisait beau laver. Le ruisseau courait assez vite en sautillant sur ses bosses et en faisant un tout petit charivari de grelots. Au-dessus du lavoir, l’eau était si claire qu’on voyait très bien les choses du fond. Les petits vairons voyageaient par bandes nombreuses ; par moments, ils remontaient vers la surface et, tous ensemble, se mettaient à tourbillonner.

Madeleine pensait :

— Peut-être bien qu’ils font une ronde ces petits ; et la mère est au fond qui mène la danse. Toutes les bêtes du Bon Dieu, c’est mignon quand c’est jeune… Je voudrais savoir où est la mère vaironne et si elle s’occupe de ses petits.

Madeleine agitait l’eau par mouvements prompts de grande laveuse ; elle ne craignait point de se mouiller les bras ni de faire sauter des gouttes jusqu’à son visage. Elle frottait entre ses mains pour ne pas user l’étoffe et, quant au savon, elle en était très ménagère : elle rinçait vivement, le linge défripé d’un coup sec, claquant à hauteur de figure.

Elle avait d’abord lavé la dépouille des hommes et les torchons de cuisine : il lui restait le linge fin des petits et son idée était qu’il fût très propre. Le dimanche suivant, en effet, le cousin de l’Ouchette donnait un repas ; Michel, empêché, ne pouvait y aller, mais Madeleine devait y conduire les enfants. Elle voulait tout préparer pour qu’ils fussent plus beaux que les autres.

Elle étendit donc sur sa planche un jupon de cretonne à fleurs et elle se mit à le savonner avec grand soin ; puis elle frotta longuement, pas trop fort. C’était un travail à son gré qu’elle eût aimé faire durer.

« C’est le vent qui vole, qui frivole,
« C’est le vent, c’est le vent frivolant !

La ritournelle était revenue sur ses lèvres, douce comme une dragée fondante. Elle frottait, frottait ; entre ses gros doigts disparaissait la toile mince et le savon moussait tout autour…

Zine ayant fini son chapelet Lalie l’avait couchée, très malade ; et elle était allée chercher Jo. Jo était venu avec de l’herbe dans chaque main.

— Jo, Zine aurait mal au ventre… moi, je serais sa maman, je la bercerais sur mes genoux… toi, tu lui apporterais de la tisane… On s’amuserait comme ça.

Jo, de mauvais vouloir, secoua la tête.

— Nêne a pas dit !

— Qu’est-ce que ça fait ? Zine pleurerait… Je lui essuierais les yeux et je la moucherais.

— Nêne a pas dit !

Lalie tira Jo par le bras.

— Tu es un méchant, voilà !

Jo voulut donner un coup de pied à Zine, mais il ne put y réussir parce que Zine était couchée sur l’herbe et parce qu’il levait le pied très haut, voulant taper fort. Alors il se baissa tout d’un coup et lui frotta la figure avec une poignée d’herbe.

Lalie le fit rouler d’une bourrade. Jo pleura et Lalie pleura plus fort.

— Nêne ! cria Jo.

— Nêne ! Nêne ! cria Lalie.

Madeleine se releva et accourut, les mains toutes blanches de savon.

Quoi qu’elle fît, à présent, les cris des enfants la mettaient debout tout de suite. Elle perdait du temps ainsi chaque jour et se le reprochait, mais elle avait beau se le reprocher, elle se dérangeait toujours ; ces cris résonnaient en sa poitrine et lui faisaient mal.

— Oui, ils me rendront folle, ces chétifs !

Elle sécha ses mains et enveloppa les deux enfants de caresses. Puis elle entra dans le jeu, fut la maman de Zine pendant que Lalie montrait à Jo comment il fallait s’y prendre pour la tisane.

Quand ils furent à nouveau bien lancés, elle courut à son travail. Le temps fuyait ; elle se tourmenta l’esprit à regretter le petit moment perdu.

— Si j’étais chez une patronne, je serais relevée de mon péché… Jouer à la poupée, c’est de l’abus ! Allons ! que je me hâte d’en finir !

Elle coula ses bras dans l’eau et se mit à rincer, de grosse manière, une chemise de Lalie. Eh bien non ! il n’y avait pas moyen, tout de même, d’aller si vite. La chemise, tordue, laissait goutter de l’eau trouble et savonneuse ; elle recommença. Cette toile fine était douce à ses mains.

— Petite chemise, soyez blanche… Jolie dentelle, je vous passerai dans l’amidon et vous tiendrez bien étendue comme une collerette de marguerite.

— Hââ !

Un cri partit à dix pas, vers le ruisseau ; en même temps que Lalie appela, en grande frayeur :

— Nêne ! Nêne !

Madeleine fut debout d’une secousse, ses jambes vacillèrent, son cœur s’arrêta de battre ; le petit n’était plus là !

— Jo ! où es-tu Jo ?

Lalie montrait le ruisseau. Un nouveau cri perça l’air, très aigu.

— Hââ !

Madeleine s’élança, heurtant le tréteau qui était derrière elle et renversant son linge propre dans la boue ; pour courir plus vite elle laissa ses sabots.

Jo était tombé dans le ruisseau ; heureusement il avait choisi le bon endroit. Deux mètres plus loin il eût été roulé par le courant, mais là il avait le bec hors de l’eau, le pauvre canet, et Dieu sait s’il l’ouvrait !

Madeleine le tira sur l’herbe et le déshabilla. Il criait à tue-tête et il eût encore crié plus fort s’il n’eût pas grelotté. Quand il fut tout nu sur l’herbe ce fut la même chanson. Madeleine lui frottait le dos pour le réchauffer et elle était elle-même plus blanche qu’un linge de lessive.

— Il a le sang glacé ! Pourvu, mon Dieu, qu’il ne prenne pas mal !

Elle dénoua son tablier pour en envelopper l’enfant, mais le tablier était mouillé. Il n’y avait que son jupon qui fût sec et d’étoffe chaude… Elle n’eut pas une hésitation, elle ne s’inquiéta même pas de savoir s’il y avait quelqu’un en vue : d’une main preste elle ôta le jupon et en couvrit le petit comme d’une cloche. Et puis, comme elle se trouvait en chemise, elle courut à son tréteau renversé et noua autour de ses hanches un des jupons qu’elle venait de laver.

— Viens, mon petit Jo ! Sauvons-nous ! As-tu encore froid !

Elle courait vers la maison, coupant au plus droit, enjambant les fossés. Près d’une haie, comme elle n’avait pas de sabots, une épine lui entra dans le talon si profondément que le cœur lui devint froid et que ses larmes jaillirent. Elle ne s’arrêta pas cependant, continua de courir en boitillant ; dans l’ouche aux chèvres son pied s’enfonça dans la vase d’une rigole d’égout ; son jupon mouillé claquait sur ses jambes.

Le petit s’étant calmé, à l’aise maintenant dans cette étoffe tiède ; la course le secouait et il commençait à trouver cela bien amusant. Quand Madeleine fut arrivée dans la maison et voulut le coucher, il se débattit et se cramponna à son cou.

— Encore, Nêne… Encore !

Mais elle ne céda pas, elle craignait trop qu’il eût pris froid. Elle le mit au lit, le réchauffa entre deux oreillers. Puis elle lui passa des hardes propres et son sarrau du dimanche.

— As-tu encore froid, mon petit Jo ? Si tu as froid, je te ferai chauffer du vin sucré…

— Oui, Jo a froid.

Elle trotta par la maison, cherchant le sucre, le réchaud, la bouteille.

— Tiens ! bois, mignon ! Le trouves-tu à ton goût ?

Jo, le nez dans la tasse, répondit entre deux gorgées :

— Jo fera encore !

Madeleine se pencha, inquiète.

— Que dis-tu ? Que feras-tu encore ?

— Dans l’eau, Jo tombera encore ! dit le petit d’un ton décidé.


Le lendemain Madeleine eut son travail à recommencer et, tous les jours de la semaine, elle dut veiller fort tard pour rattraper le temps perdu.

Quand furent enfin prêtes la toilette de Lalie et celle de son frère, Madeleine ne fut pas encore tranquille. Elle se souvint d’un repas que Corbier avait donné avant la mort du père. Les petits cousins y étaient venus avec des rubans et des falbalas car leur mère était coquette ; mais, aussi, on leur avait apporté des sarraus de rechange pour qu’ils pussent jouer sans se salir et la mère avait très bien dit d’une voix pointue :

— Il faut du ménagement… quand on ne veille pas, tout va à la perdition.

Madeleine avait pensé :

— C’est pour moi qu’elle pince le bec… Merci !

Mais, avec son ménagement, elle n’est qu’une glorieuse ; pour garantir une robe de coton il n’est pas besoin d’un si beau sarrau avec tant de dentelles.

Oui, sur le coup elle avait pensé cela.

Maintenant, cette histoire la tracassait ; non point pour elle, mais pour les enfants qui ne devaient en rien être au-dessous des autres.

Or, le vendredi, un marchand qui passait frappa à la porte et fit ses offres à Madeleine.

— J’ai des tabliers magnifiques… J’ai la nouvelle mode… Profitez de l’occasion, madame.

— Merci, dit Madeleine, je n’ai besoin de rien.

Le marchand, qui avait l’air très malin, montra Lalie et Jo.

— C’est toute votre famille, madame ?

— Oui, répondit-elle en devenant rouge.

— C’est un beau commencement ! Je pense qu’ils sont mignons ! Vous ne leur achetez rien ? Allons, venez donc voir ma marchandise.

Madeleine le suivit sur la route ; il avait une grande voiture toute pleine d’étoffes nouvelles.

— Je pourrais peut-être prendre deux sarraus dit Madeleine.

— Belle qualité, naturellement… et à la mode, n’est-ce pas ?

— Bien sûr ! répondit-elle.

— Tenez, voici… voici encore… et encore.

Il lui en fit voir ! des petits, des grands, des rouges, des verts, des bleus…

— Choisissez madame !… Mais mon goût je puis vous le dire : voici ce qu’il y a de mieux.

Il tendait un joli sarrau de toile bise dont les manches étaient brodées et sur lequel dansaient de petits bonhommes de toute couleur ; c’était bien celui que Madeleine avait également remarqué.

— Ce sera trop cher, dit-elle.

— Mais non, Madame !… 2 fr. 75 ! je vous donne les deux sarraus, prêts à mettre pour 5 francs. Ça va-t-il ?

— C’est bien trop ! dit Madeleine d’un ton qui consentait.

Elle s’en fut à la maison chercher l’argent.

Cinq francs ! C’était beaucoup et la dépense n’était pas pressante.

Elle ouvrit le tiroir où était la bourse de Michel. Cinq francs ! Il est vrai que Michel n’en saurait rien ; il ne s’occupait jamais des achats qu’elle faisait, jamais l’idée ne lui venait de demander le prix de ceci ou de cela. Elle prit la pièce et referma le tiroir.

— Eh bien non ! je veux payer avec mon argent.

Elle remit la pièce et emporta sa bourse à elle.

Le marchand avait déjà plié les deux sarraus.

— Vous devriez me donner deux petits mouchoirs pour mettre dans la poche…

— Ce n’est pas possible, madame… Mais je vous en vendrai au prix d’achat.

Madeleine paya les sarraus et les mouchoirs. Puis elle prit encore un beau ruban de soie rouge pour les cheveux de Lalie ; et encore, deux fines paires de bas, ajourés de façon plaisante.

— Vous videz ma bourse ! disait-elle au marchand et elle riait.

Le marchand répondait :

— Vous n’avez pas l’air de le regretter ! Vous avez bien raison, allez !… Je le comprends bien : j’ai des enfants, moi aussi.

— Ah ! Et vous demeurez loin d’ici ?

— Je le crois bien !…

Le marchand devint un peu rouge.

— Je le crois bien !… C’est en Auvergne… J’ai quatre petits. Quand je m’en vais, ça me tourne le sang, fouchtre !

— Un père, dit Madeleine, peut encore faire cela… mais si la mère était obligée de s’en éloigner comme vous faites…

— La mère ! Ah oui, la mère ! Elle les a bien laichés !

— Elle est morte ? demanda Madeleine.

— Non… elle est partie… Où est-elle à préjent ?

Il n’avait plus son air attentif et rusé ; c’était un pauvre homme que la peine secouait et il bredouillait son jargon d’Auvergne.

— Elle les a laichés !… Quatre qu’ils chont !…

— Bougri de chaleté !… Et moi, faut bien continua le commerche… Les deux plus petits chont comme les vôtres ; cha crève le cœur ! Pis le plus vieux qui devient prechque aveugle… ch’est-y moi qui peux le choigner, ch’est-y-moi qui peux le guori ?… Ah ! le chort de tout le monde n’est pas beau, fouchtre !

Il avait fini de replier ses étoffes. Il se redressa, comme honteux de s’être ainsi laissé surprendre par l’émotion. Il dit sans le moindre accent :

— Je vous remercie madame ; si je repasse en ce pays, j’espère que vous aurez encore l’amabilité d’examiner ma marchandise.

Puis, ayant salué bien poliment, il saisit son fouet et ses chevaux démarrèrent.

Madeleine grondait en s’en retournant à la maison :

— Des femmes pareilles, on devrait les envoyer aux galères. Heureusement qu’il n’y en a guère comme ça, en ces côtés !… Quel pays cela doit être, cette Auvergne !


Le dimanche fut une journée de lumière. Le ciel était bleu ; le soleil donnait la fête.

Le vent venait en musant ; il se coulait dans les champs de blé et balançait, tous à la fois, les épis verts barbelés de jaune ou bien ils les secouait un par un comme pour les compter ; puis il remontait et se mettait à papillonner dans les branches.

Les haies s’étaient pavoisées, avaient sorti leurs feuilles les plus fraîches ; les fleurs luisaient, grandes ouvertes et de bel apprêt ; jusqu’aux petites herbes des talus qui s’étaient mises en frais ; il fallait les voir se dresser sur leurs tiges et faire les belles ! Les oiseaux chantaient comme des fous.

Madeleine marchait lentement tenant Jo par la main ; de temps en temps elle le prenait dans ses bras et le portait un petit bout de chemin ; Lalie trottait devant eux et ses cheveux frisés sautaient sur ses épaules.

Un coucou chantait dans un cerisier à un détour de la route ; Lalie s’approcha en tapinois pour l’épier, mais l’oiseau s’envola brusquement et alla se percher plus loin.

Coucou ! Coucou !

La petite se retourna, les yeux illuminés :

— Nêne ! entends-tu celui-ci ? Je pense que je lui ai fait peur !

Elle ajouta, en sautant dans la lumière :

— Je suis contente ! viens Jo !… On s’amuse !… Venez tous les deux !

Jo la rejoignit et se mit à appeler avec elle :

— Coucou ! coucou !… Où es-tu coucou ?

Madeleine les regardait courir devant elle et elle les trouvait beaux comme des enfants de riches.

Elle leur avait mis les bas neufs et leurs petites jambes paraissaient au travers ; au dernier moment, elle avait encore cousu à la culotte de Jo une double rangée de boutons de nacre ; sur son bras, elle portait les deux sarraus qu’elle avait achetés au pauvre marchand.

Elle aussi avait fait sa toilette. Elle avait mis sa jupe des dimanches et son tablier de soie. Quand le vent passait, les rubans de sa coiffe lui claquaient sur la figure. Elle marchait en levant la tête et elle était heureuse tant qu’elle pouvait.

Chez la cousine de l’Ouchette, il y avait ce jour-là une demi-douzaine d’enfants. Lalie et Jo parurent les plus beaux. Quelque dépit qu’elles en eussent, les femmes firent compliment à Madeleine ; elle se rengorgea.

On l’avait fait asseoir au bout de la table, un peu à l’écart parce qu’elle n’était pas de la famille ; elle prit Jo sur ses genoux et le fit manger dans son assiette, disant :

— C’est son habitude… il ne goûterait à rien, autrement.

Et elle parla, soutint les plaisanteries des hommes, conta l’histoire de cette femme d’Auvergne qui avait abandonné ses enfants.

La cousine demanda si c’était le mari de cette femme qui avait vendu la toilette des petits.

— Pas toute leur toilette, dit Madeleine, mais quelques morceaux.

La cousine observa en serrant ses lèvres minces :

— Je suis allée à sa voiture, moi aussi, mais il vendait trop cher… Chez nous, il n’y a pas d’argent à gaspiller.

Madeleine eut envie de rire.

— Celle-ci, elle est bien toujours la même ! pensa-t-elle. De l’argent pour ces toilettes, je n’ai pas été lui en demander… Je sais où il y en a, moi, de l’argent !

Toute la journée cette idée lui tint le cœur léger. Et le soir encore, sur le chemin des Moulinettes, elle hochait la tête en marchant et elle murmurait :

— J’ai de l’argent, moi ! S’il me plaît de le gaspiller ! Si c’est mon bonheur !… J’ai deux cent cinquante francs à la Caisse d’épargne… Qu’est-ce qu’ils font ces deux cent cinquante francs ?… A quoi servent-ils ?


Madeleine fut pendant quelque temps tout contente de la vie.

Cuirassier avait demandé une autre place de facteur ; en attendant qu’elle vînt, il travaillait un peu et l’on n’entendait plus parler de querelles ni de ribotes.

Aux Moulinettes, Michel n’était presque jamais à la maison ; même le dimanche on ne le voyait guère. Madeleine s’en réjouissait.

— Il s’amuse, pensait-elle. Ce n’est pas un homme bien sérieux… Tant mieux pour moi ! De la sorte il ne songera pas à se remarier… Cette petite tailleuse ne voudrait pas prendre ma place à la maison.

C’est qu’elle avait eu un moment d’angoisse ! Maintenant elle en riait, car ses craintes lui paraissaient bien chimériques.

Michel ne lui parlait pas souvent, mais toujours de bonne amitié.

Il lui laissait toute liberté. Elle avait la bourse à sa disposition, achetait et vendait à sa guise. Quelquefois elle faisait bien semblant de rendre ses comptes, mais il secouait la tête et disait en riant :

— Inutile… Inutile ! J’ai confiance.

S’il l’eût écouté pourtant il se fût peut-être aperçu qu’elle le trompait. Quand elle lui disait par exemple :

— J’ai acheté pour Lalie une paire de galoches qui m’ont coûté cent sous…

Il n’eût pas fallu beaucoup d’attention pour remarquer que ces galoches étaient de fort jolies bottines valant au moins le double.

De même il n’eût pas été assez benêt pour croire qu’elle n’achetait, par mois, à l’épicier, qu’une tablette de chocolat, puisque les enfants avaient toujours les mains pleines de friandises.

Mais rien ne lui donnait l’éveil. Le travail de la maison se faisait, les enfants grandissaient, la ferme redevenait prospère ; il n’en demandait pas plus long. Il avait l’esprit bien trop occupé ailleurs pour regarder de près ce qui se passait chez lui.

Madeleine s’apercevait de cette insouciance et elle en profitait, la rusée !

Dans le tiroir de l’armoire neuve, deux bourses voisinaient. Pour tous les achats ordinaires, pour toutes les dépenses utiles, elle puisait dans celle de Michel ; mais quand il s’agissait de contenter les enfants, c’était la sienne qu’elle ouvrait. Elle payait avec son argent tout ce qui était pour la douceur, l’amusement, la parure. C’était si commode pour elle d’acheter ainsi et la joie des petits illuminait tellement son cœur !

Une seule chose l’empêchait de faire des folies : sa bourse était mince ; bientôt elle serait au bout de son argent.

Depuis quelques années elle ne rapportait plus ses gages à sa mère, mais elle lui servait une petite rente pour l’aider à vivre. Elle avait aussi envoyé de l’argent à son frère pendant qu’il était au service et, encore maintenant, elle lui donnait une pièce de temps en temps. Elle ne pouvait pas être bien riche !

Il y avait bien ces 250 francs qui dormaient à la caisse d’épargne, mais elle ne songeait pas encore à aller les chercher. Elle comptait :

— Il me reste huit francs. La Toussaint est dans deux mois et Corbier me donnera mon gage… En n’achetant rien pour moi, cela peut encore aller… Je me priverai un peu de leur plaisir, voilà tout… Je me rattraperai cet hiver.

Un dimanche comme elle promenait les enfants sur la route de St-Ambroise, elle avait été rejointe par un certain Bouju, un vieux garçon de trente-cinq ans qui était un peu son parent. En marchant à côté d’elle, il lui avait parlé de sa situation, de ses goûts, des économies qu’il avait faites ; puis il lui avait dit qu’elle serait sage de se marier, qu’elle lui plaisait beaucoup, qu’il se proposait comme épouseur enfin !

— Eh bien ! Si je m’attendais à cela !

Elle s’était arrêtée toute surprise et cette idée de mariage lui semblait si drôle qu’elle s’était mise à rire.

Oui, il avait l’air honnête ce Bouju et son cœur à elle ne battait pour aucun homme… mais, tout de même, elle avait bien ri.


Ce matin-là, Madeleine avait le cœur gros. La veille elle était allée à St-Ambroise et elle n’en avait rapporté aux enfants qu’une livre de miche ; or, ils tenaient maintenant en dédain cette friandise dont ils se contentaient autrefois.

Lalie surtout avait montré de l’humeur, car elle avait recommandé à Madeleine de lui acheter une poupée, une grande poupée que l’on voyait derrière une vitre chez Blancheviraine, la marchande du bourg. Et elle avait piqué juste où il fallait, disant :

— Germaine de l’Ouchette en a trois poupées, elle ! Sa mère lui achète toutes les poupées qu’elle veut… Moi, je n’en ai pas seulement une, puisque Zine a la tête cassée.

Madeleine avait le cœur bien gros et bien lourd. Et, pourtant, elle avait agi selon la raison. Il lui restait juste cinq francs, et la poupée — qu’elle avait bien marchandée, pardi ! en valait trois. La prendre eût été folie, car la Toussaint était encore loin et avec quarante malheureux sous, que peut-on acheter ?

Mais cette Germaine, tout de même ! Trois poupées ! pourquoi pas dix ? Qu’est-ce qu’elle en faisait de ces trois poupées ? Sa mère les lui avait achetées pour qu’elle les fît voir, tout simplement !…

Madeleine se mettait en colère toute seule.

— Celle de l’Ouchette, je la connais ; c’est une glorieuse !… Et puis elle est vexante… Toutes les fois qu’elle me voit, ce qu’elle m’en dit !… Trois poupées ! peut-on gaspiller son argent comme ça !… Elle aura beau faire, elle peut acheter tout ce qu’elle voudra, sa grande Germaine n’en sera ni plus fine ni plus belle… Qu’elle essaye donc de la mettre à côté de Lalie !… A la Toussaint, puisqu’il en est ainsi, si je n’achète pas une poupée de cent sous, je veux perdre mon nom ! Ah ! je lui ferai voir, moi ?…

Elle grommelait en attisant son feu et elle secouait ses pincettes.

Une grosse voix sonna derrière elle.

— Eh bien ! Eh bien ! Je pense que tu en fais du tapage !

Elle se releva en rougissant, puis elle se mit à rire en reconnaissant son frère.

Il était arrivé sans qu’elle l’entendît et il se tenait sur le seuil.

— C’est toi ! dit-elle ; entre donc !

Il s’avança pour l’embrasser. Il riait ; il disait :

— Il fait beau ce matin ; le soleil tombe comme une bénédiction.

Au fond de ses yeux bleus, cependant, une inquiétude rôdait. Madeleine ne s’en apercevait point et elle se réjouissait bonnement de le voir de si bel accueil.

— Où vas-tu par ce chemin-là, mon grand ?

— A la Grand’Combe, chez Rivard, qui m’a demandé. J’ai fait un petit détour pour prendre de tes nouvelles ; on ne te voit pas au Coudray.

— J’ai de l’ouvrage, vois-tu ; avec les petits, il n’est pas facile de s’absenter.

Cuirassier avait pris une chaise. Tout un moment il parla de ses occupations ; depuis quelque temps il n’avait pas chômé et cette semaine encore il avait bon espoir d’être employé tous les jours.

Madeleine s’arrêta de travailler ; dans sa tête une idée trottait.

— Sans doute il a de l’argent… il m’en donnerait bien, lui… Je n’aurais qu’à demander.

Et puis elle songea que ce serait mal… qu’elle n’oserait pas, elle, jeune et forte, prendre l’argent de ce pauvre frère qui avait tant de peine à gagner son pain.

— Tout de même, je lui en donnais bien déjà, moi, avant son malheur… d’ailleurs, après la Toussaint je le lui rendrais… Je pourrais tout de suite prendre chez Blancheviraine la poupée dormeuse, qui est de trois francs : c’est Lalie qui serait contente !

A songer cela, elle demeurait les mains inoccupées et ses yeux s’éclairaient. Elle n’écoutait plus son frère ; la tentation ronflait en elle comme une nuée d’orage.

Elle se décida brusquement :

— Alors, comme cela, mon grand, puisque tu travailles tous les jours, tu dois être riche à présent ?

Il eut un petit sursaut et sa pensée, à lui aussi, s’en alla par ce nouveau chemin.

— Riche ? Ah oui !… Si je gagne ma vie, c’est à toute peine.

Il baissa les yeux, répétant :

— C’est à toute peine… à toute peine… Je n’ai jamais le sou en poche.

D’habitude, il n’avait pas besoin d’en dire si long ; avant même qu’il eût parlé, Madeleine lui glissait une pièce. Aujourd’hui elle ne bougeait pas.

— Je suis habillé comme un vagabond ; tu vois, mes espadrilles ne tiennent plus… J’enrage de ne pas fumer…

Elle ne disait toujours rien. Alors, très pâle et les larmes aux yeux, il balbutia :

— Madeleine, écoute-moi… C’est dur ce que j’ai à dire… Madeleine, tu n’aurais pas un peu d’argent ?

— Ah toi, tu sais !

Elle avait jeté cela sur un ton de colère et elle se tenait immobile, tout interdite de ce premier choc.

Lui, fut un moment muet de surprise ; puis il se leva :

— Ah ! bien !… Ma sœur, je te dis au revoir !

Mais il n’avait pas fait trois pas que Madeleine se suspendait à son cou.

— Mon grand, ne t’en vas pas !… Attends que je t’explique… Il ne faut pas se fâcher… De l’argent, je vais t’en donner… Quelquefois on parle trop vite, vois-tu !

Elle l’immobilisait entre ses bras forts et lui faisait violence pour qu’il s’assît.

— De l’argent… pour ton tabac… oui, je vais t’en donner, mon pauvre.

Elle avait pris sa bourse et elle en tirait des sous, un à un, comme à regret.

— Tiens, voici quinze sous… est-ce suffisant ?

Il répondit amèrement :

— Un paquet de tabac ne coûte pas tant que cela.

— C’est juste, dit-elle.

Les sous étaient alignés sur la table ; elle en retira cinq et puis elle les remit en rougissant.

Elle avait serré sa bourse tout de suite et, pour oublier bien vite cette scène, elle parlait de sa mère, de Fridoline et elle se moquait de Tiennette, que l’on voyait sur les chemins en compagnie de Gédéon.

Mais lui :

— Madeleine, tu n’as pas compris… et c’est ma faute. J’ai mal parlé ; je me suis servi de mensonges… Je n’ai pas envie de fumer… De l’argent, j’en gagne un peu tous les jours… J’en ai, mais pas assez pour ce que je veux faire. Prête-moi vingt francs… prête-moi dix francs… prête-moi cent sous seulement !

— Cent sous ! c’est toute ma fortune, dit Madeleine.

— Je le les rendrai quand j’aurai un emploi… comme je te rendrai tout ce que tu m’as donné déjà.

— Cela, non, par exemple ! Avec toi, mon grand, je partage et c’est une chose juste. Ce que je t’ai donné, si tu veux me le rendre, que ce soit en amitié.

Puis, inquiète de le voir ainsi tremblant devant elle, elle s’approcha et dit tout bas avec grande douceur :

— Jean, parle-moi ? Tu as le cœur en tourment : dis-moi ta peine et je te consolerai… Si tu veux de l’argent, j’en ai beaucoup à la Caisse d’épargne ; j’irai t’en chercher.

Il lui avait pris une main et il y posait ses lèvres. Ses paroles vinrent, sourdes et comme fêlées.

— Ah oui ! Tiens ! pauvre sœur ! travaille, use tes doigts, use tes yeux… Je suis là, moi… Je prendrai ton argent pour le jeter au vent, et quand tu seras vieille, tu seras à la charité.

— Jean, ne parle pas de la sorte, tu me fais mal !

— Pauvre sœur ! veux-tu savoir où il passe, l’argent que tu me donnes ? Va à Chantepie et demande Violette, la tailleuse. Quand elle sera devant toi, regarde-la de la tête aux pieds ; regarde sa ceinture à boucle d’argent, regarde ses doigts et ses oreilles et son cou… A la main droite, elle a un anneau d’or avec des pierres brillantes : c’est moi qui l’ai acheté… A la main gauche, elle en a deux autres… et qui donc les lui a donnés ceux-là ? et qui lui a donné ses boucles d’oreilles et ses colliers !… Ce n’est pas sa mère et ce n’est pas moi !… Et je l’aime, pourtant ! Je l’aime !

— Mais tu es fou, mon pauvre !

— Je l’aime ! Je suis fou, en effet ! Ouvre les yeux, va ! regarde-moi bien !… Je suis la honte de la famille… un jour ou l’autre, je finirai comme une bête malfaisante.

Madeleine, épouvantée, s’efforçait de lui relever la tête.

— Te tairas-tu, à la fin ! Qu’est-ce qu’il te faut ?… Tu demandais de l’argent… tu en auras… je te donnerai ce que tu voudras… mais tais-toi ! tais-toi !

— De l’argent ! oui, donne-m’en ! donne-moi cent sous… ce sera la dernière fois… Il me manque cent sous pour acheter la montre qu’elle désire.

Il ajouta sur un ton accablé :

— Après cela, les autres lui offriront la chaîne… Je suis lâche ; je ne suis pas un homme : tu le disais bien !

Madeleine vida sa bourse et, sans parler, lui mit l’argent dans sa poche.

— Merci, dit-il ; maintenant je vais m’en aller… Et ce soir, si j’ai fini assez tôt chez Rivard, j’irai acheter la montre ; elle l’aura demain, car elle travaille à Saint-Ambroise cette semaine… Tu ne l’as pas vue passer ici ce matin ? Ton patron l’aura bien vue, lui !… Au revoir ! ne m’embrasse pas ! non… non !… Je ne le mérite pas.

Il s’en alla et Madeleine se remit à l’ouvrage en pleurant. Au bout d’un moment, Lalie entra et se campa devant elle.

— Ah ! tu pleures ! dit-elle ; c’est ton tour ; j’ai bien pleuré hier, moi… Le Bon Dieu t’a punie : cela t’apprendra !… Iras-tu me la chercher, maintenant, la grande poupée chez Blancheviraine ?

Madeleine se pencha vers la petite et la serra avec emportement.

— Eh bien, oui, j’irai ! sois contente ! Ils auront beau faire tous, tu l’auras ta poupée.

Elle venait à l’instant de se décider.

A midi, elle prévint Michel.

— Demain, il faudra que j’aille au marché ; il y a une vingtaine de poulets à vendre, un panier de beurre et des œufs.

Il répondit :

— C’est bon ! je dirai au roulier de prendre tout cela.


Le lendemain, donc, après le marché, Madeleine alla à la Caisse d’épargne retirer vingt francs et elle acheta, chez un marchand de la ville, une poupée plus belle encore que celle de la Blancheviraine.

En revenant, elle prit la route de Saint-Ambroise. Comme elle traversait le bourg, elle vit, par une fenêtre ouverte, deux couturières qui riaient en travaillant. Un peu en arrière, une autre, une grande, se tenait debout, ses ciseaux en main ; et, sur sa poitrine, on distinguait une montre toute mignonne et luisante.

Le cœur de Madeleine sauta de colère.

— Déjà ! Elle l’a déjà, sa montre ! Eh bien, quand je la verrai, je lui dirai ce que je pense ! Je lui apprendrai, moi, à voler l’argent de Lalie et de Jo !

Le soir même elle guetta Violette qui devait passer près des Moulinettes pour revenir à Chantepie. Ce fut en vain ; et ni le lendemain ni le surlendemain, Violette ne passa.

Enfin le vendredi soir, comme Madeleine cueillait des légumes dans le jardin, elle entendit du bruit sur la route ; elle se redressa et reconnut les deux petites apprenties qui, l’air très amusé, jacassaient en marchant. Elle les laissa disparaître, puis elle s’avança sur la route.

— Ah ! Bien ! murmura-t-elle.

Au tournant de la haie, à une centaine de pas en arrière, Violette était arrêtée devant Michel et, la tête penchée, faisait des coquetteries.

— Bien, bien ! je vais me poster plus loin.

Elle se retira silencieusement, revint vers la maison, puis, ayant jeté un coup d’œil aux enfants, fila par les derrières du côté de l’étang.

Elle n’eut pas longtemps à attendre ; Violette venait d’un pas leste ayant hâte de rejoindre ses apprenties. Quand elle fut assez près, Madeleine, franchissant un échalier, s’avança sur le milieu de la route.

— Bonsoir, mademoiselle Violette !

— Bonsoir ! fit la tailleuse et elle s’écarta un peu de son chemin pour passer vite.

Alors Madeleine dit :

— Vous avez l’air bien pressée !

— C’est que je le suis en effet !

— Pourtant, j’aurais quelque chose à vous dire.

— Vous ?

— Oui… ce que j’en fais, ce n’est pas pour mon plaisir… ce ne sera peut-être pas non plus pour le vôtre.

— Ah bah ! dit Violette en s’arrêtant.

Violette dit : Ah bah ! et elle se mit à rire d’un petit rire sec. Ses yeux coururent sur Madeleine de la tête aux pieds.

Si bien que Madeleine demanda avec un peu de colère :

— Qu’avez-vous à m’examiner ? Mon cotillon ne va-t-il donc pas bien ?

— Au contraire ! il fait tout à fait le rond. Ma grand’mère en portail un pareil qu’elle tenait d’héritage.

— Vous avez une bonne langue !

— A votre service !

Elles se regardèrent un bon moment jusqu’au fond des yeux et puis Violette redressa sa jolie tête insolente.

— A votre tour, dit-elle, que trouvez-vous donc sur moi qui ne soit pas à votre goût ?

Madeleine répondit :

— C’est votre montre que je regarde ; je la trouve jolie.

— Voulez-vous la voir de plus près ?

— Merci ; je la vois fort bien. C’est une petite montre à la mode nouvelle ; ce n’est pas une montre d’héritage comme le cotillon de votre grand’mère.

— Vous avez bien dit ça !… mais, qu’elle soit à la mode ou non, ce n’est pas votre affaire.

— Pardon ! je sais depuis quand vous avez cette montre et qui vous l’a donnée… Pas la peine de finasser, ma belle !

Violette se troubla ; le sang monta à ses joues et ses minces narines palpitèrent, toutes blanches.

— Eh bien, après ?

— Vous n’êtes pas fière ! dit Madeleine ; cette montre et ces bagues que vous portez, ce n’est pas vous qui les avez payées…

L’autre hocha la tête et son rire claqua, sec comme un coup de fouet.

— Oh si ! dit-elle, je les ai payées !

Madeleine en fut suffoquée.

— Vous n’avez pas honte ! C’est un gros péché que vous faites… Si votre mère vous entendait !

Mais, dans les yeux noirs, elle vit que l’impudence était souveraine ; comprenant que toute remontrance serait inutile elle changea de ton.

— A partir d’aujourd’hui, vous allez laisser mon frère tranquille ; puisque vous n’avez rien pour vous retenir, ni honte, ni religion…

Violette parla en même temps qu’elle :

— J’en ai autant que vous, toujours !… De votre religion, vous pouvez vous en vanter ! allez donc vous faire baptiser !

— … et puisque vous ne craignez pas votre mère, je veillerai de ce côté. Entendez-moi bien ! si vous recommencez à l’aguicher, je vous baillerai la pénitence, ma petite… Vous pouvez rire !

— Ah ! Ah ! Comment dites-vous ? vous me baillerez la pénitence ? Je voudrais savoir comment vous vous y prendrez ! Vous me battrez, peut-être ?… Vous avez bien la taille qu’il faut et la figure !… Non ?… Vous ne me battrez pas ? Alors, comment ferez-vous ?

Oui, comment ferait-elle ? Madeleine se trouva interdite sous les yeux insolents de l’autre. Tout de même elle dit :

— Je vais commencer par prévenir mon frère ; il connaîtra votre conduite.

— Il la connaît peut-être mieux que vous !

— Il saura, que le jour même où il vous a fait cadeau d’une montre, vous avez écouté un autre galant ; je lui dirai que vous étiez tout à l’heure avec Michel Corbier…

— Allons donc ! fit Violette avec un ricanement ; vous êtes jalouse ; il fallait l’avouer tout de suite.

— Vous vous trompez. Laissez mon frère en paix et, sans rien craindre de moi, vous pourrez suivre le chemin qui vous plaira. Mais si vous le tourmentez encore…

— Vous m’espionnerez… Par tous les moyens vous me ferez tort auprès de votre patron… Je sais pourquoi !

Violette s’était avancée la figure si méchante qu’elle en était laide.

— D’autres ont été jalouses de moi, dit-elle, mais pas encore des guenuches comme vous !

Madeleine la laissait aller, sans grand dépit. Alors elle s’avança encore et, avec son mauvais rire :

— Écoutez-moi ! A ce jeu vous n’êtes pas de force… Puisqu’il n’y a rien pour vous retenir — c’est comme cela que vous parlez, n’est-ce pas ? — puisque rien ne peut vous retenir, ni la honte, ni la religion, ni la crainte de votre mère, eh bien, c’est moi qui vous baillerai la pénitence !… Dès maintenant, je vous engage à vous déshabituer des Moulinettes.

Madeleine blêmit et ses mains montèrent à sa gorge.

— Qu’est-ce que vous dites ? qu’est-ce que vous osez dire ?

— Ne vous frappez pas ! ne criez pas comme cela, voyons !… Je suis bonne fille ; je vous préviens un mois avant la Toussaint… Vous aurez le temps de chercher une autre condition.

— Mais vous ne savez pas… vous ne pouvez pas imaginer…

— Mais si ! parfaitement… Je sais, j’imagine ; et c’est à cause de cela que je vous ferai partir. Cela vous apprendra d’ailleurs à vous mêler de vos affaires.

Madeleine balbutia, étranglée :

— Non, ce n’est pas ce que vous croyez… Je ne suis pas jalouse, allez ! C’est à cause des enfants… Oh ! vous ne seriez pas assez méchante !

— Les enfants ? Allons donc ! que me racontez-vous là !… Vous n’êtes pas leur mère ; vous n’êtes rien pour eux… Qu’est-ce qui vous prend ? vous voulez me battre ?

— Taisez-vous !… Mademoiselle Violette, taisez-vous !

— Mademoiselle Violette, maintenant !… Mais rien n’y fera ! Vous partirez, ma belle ; et, quand vous serez partie, vous ne verrez ni le père ni les enfants… je vous ferai défendre l’entrée de la maison.

— Ah ! je t’étranglerais, mauvaise !

Madeleine avait jeté ses mains en avant… Mais l’autre s’en allait, sa petite tête dressée et brillante comme une tête de vipère.

— Madeleine Clarandeau, dit-elle, vous avez commencé ; vous avez eu tort… J’entends que vous me portiez en votre souvenir.

Et puis elle murmura :

— Mon gentil parrain, vous qui vous tourmentez à cause de cette fille, vous qui prenez tant de peine pour épingler des bouquets à sa coiffe, mon gentil parrain, vous allez être content !


Le lundi, Michel commença la guerre.

Dès le matin il chercha noise à Madeleine. Le soir il revint à la charge, sans l’ombre d’un prétexte et sans même attendre que les valets fussent partis.

Les jours qui suivirent ce fut la même antienne. Alors une inquiétude mortelle commença de ronger Madeleine. Par moments elle essayait de se rassurer.

— Il n’osera pas, se disait-elle ; pour me chasser il lui faudrait une raison… Je crois, d’ailleurs, qu’il commence à s’apaiser.

Et puis Violette passait par là ou bien elle écrivait et, tout de suite après, revenait le gros temps.

Madeleine ne répondait rien à Michel. Le plus souvent elle n’entendait même pas ses paroles. Le sang lui sautait aux joues et puis il fuyait aussi vite ; son cœur devenait froid ; de temps en temps, après un grand battement douloureux qui résonnait dans sa poitrine comme un coup de marteau, il s’arrêtait net pour repartir ensuite sur une cadence affolée. Ses jambes devenaient subitement molles, sa vue se brouillait et toutes ses idées se fondaient en une angoisse étrange qui ressemblait à l’angoisse de la mort.

Quand les hommes étaient partis, elle apaisait son malaise à force de larmes.

Elle ne finissait plus aussi bien sa besogne. Comme elle avait, plus qu’à l’habitude, le souci de ne pas mécontenter Michel, elle passait plus de temps qu’il n’en fallait aux choses vers lesquelles l’attention du patron avait coutume de se porter ; et, pour le reste, les jours n’étaient pas assez longs. Ainsi elle essuyait bien encore, et avec grand soin, ces vieilles choses de la cheminée, ces vieilles choses assez laides dont elle avait la garde depuis la mort du père Corbier, mais les chaises, les lits, les armoires à belles ferrures, elle ne les touchait plus que rarement et d’une main rapide.

Il lui arrivait de s’asseoir, et de prendre Jo sur ses genoux et de rester ainsi un long moment. Quand l’enfant consentait à se laisser bercer, quand il s’endormait sur son épaule, quand la petite haleine tiède venait lui caresser la figure, une torpeur douce s’emparait d’elle et elle avait encore, dans un oubli de tout, un moment de grand bonheur.

Michel la contrariait en toute occasion ; il s’affirmait le maître, durement. Sur un ton qui n’admettait pas de réplique il fit, un matin, commandement à Madeleine de préparer les hardes de Lalie pour qu’elle pût aller à l’école à partir de la Toussaint.

A vrai dire il était temps : Lalie avait sept ans bien sonnés. Mais comme elle était seule pour aller à St-Ambroise, Madeleine, jusqu’à présent, avait réussi à la garder à la maison. Elle lui avait appris à lire, à compter et même elle lui avait acheté à la ville des cahiers à modèles tout faits sur lesquels la petite s’essayait à jouer de la plume ; et Madeleine était contente parce que Lalie laissait espérer une belle main d’écriture.

A la rentrée du mois d’octobre, le père avait bien parlé d’envoyer la fillette à l’école, mais Madeleine s’y était opposée à cause de la longueur de la route et du mauvais temps d’hiver. Michel avait cédé. Et voilà que maintenant il revenait sur sa parole sans donner aucune raison nouvelle.

— Lalie ira à l’école à partir du premier lundi de novembre. Veillez à ce que ses hardes soient prêtes.

— Le premier lundi de novembre, où serai-je ? pensait Madeleine ; nous sommes à quinze jours de la Toussaint où mon gage prend fin et il ne me parle pas d’un nouveau marché.

Michel en effet gardait le silence à ce sujet et c’était la grande frayeur de Madeleine.

Pourtant, un jour, à table, comme il venait de faire des projets pour l’année suivante, il dit avec brusquerie.

— Quant à vous, Madeleine, qu’avez-vous décidé ?

Elle ne répondit pas, recula et tourna le dos pour attiser le feu.

— Que comptez-vous faire ? Vous ne m’avez pas encore dit si vous vouliez rester chez moi… Il est temps de le savoir ; je veux être fixé tout de suite… Voici ma parole : si vous restez, ce ne sera pas au même prix : j’entends diminuer votre gage.

Il parlait de haut et d’une voix maussade pour qu’il n’y eût pas de méprise possible : il ne voulait plus de sa servante et s’il lui offrait encore marché, c’était pour que le refus vînt d’elle, non de lui. Les valets écoutaient, très surpris ; Gédéon se retenait pour ne pas parler et ses yeux disaient sa colère.

Michel reprit :

— Vous êtes sans doute capable de gagner beaucoup d’argent ; mais vous donner un fort gage n’est plus à ma convenance.

Madeleine, le dos toujours tourné, demanda d’une voix blanche :

— Quel est donc votre prix ?

Il hésita, car il n’avait pas prévu cette question directe ; il dit enfin :

— A la servante que je gagerai… je ne donnerai pas plus de 200 francs.

Aussitôt Madeleine se retourna et, les regardant tous :

— Marché fait ! dit-elle.

Michel eut un sursaut ; il ouvrit la bouche pour protester, mais rencontrant les yeux des valets il devint rouge et dit d’une voix orgueilleuse :

— C’est bon ! ma parole compte toujours ! N’en parlons plus !

Ce jour-là Madeleine mangea de bon appétit, fit toute sa besogne et, quand la nuit fut venue, elle dormit huit heures d’affilée.

Hélas ! dès le lendemain, l’attitude du patron fut telle que son angoisse revint plus âpre, plus pressante d’avoir été un moment refoulée.

Il lui parut qu’elle ne pourrait pas rester aux Moulinettes ; tous les marchés du monde n’y feraient rien. Elle aurait beau être sourde et muette et humble et lâche, elle ne pourrait échapper à cette folle inimitié.

Elle qui n’avait jamais été malade sentit qu’elle le devenait. Elle ne mangeait plus ; elle ne dormait plus ; une étrange lassitude lui cassait les membres.

Un matin, Gédéon qui s’était levé de très bonne heure trouva la porte du corridor ouverte. Comme il sortait, très intrigué, il buta contre Madeleine ; elle était assise à terre et luttait contre un évanouissement.


Le soir tombait, un soir d’octobre, beau comme un soir d’été, mais d’une beauté plus proche, plus intime, plus frissonnante. Le vent, qui avait été fort durant toute la journée et qui avait cueilli des feuilles innombrables venait de s’endormir ; seules quelques hautes cimes frémissaient encore, toutes rousses dans le brouillard doré des derniers rayons du soleil.

Michel mesurait l’heure à l’allongement des ombres. Toute la soirée il avait travaillé dans le pré derrière les bâtiments, éclaircissant les haies broussailleuses, étêtant les arbustes, coupant les ronces et les chèvrefeuilles : maintenant il était passé dans l’ouche aux chèvres et il achevait d’approprier les cheintres envahies durant l’été par une végétation hâtive et drue. A grands coups de faucille il abattait les herbes sèches, les ravenelles, les derniers chardons et les tiges rouillées des fougères.

De temps en temps il se redressait pour écouter et ses regards s’en allaient vers la route. Violette devait passer aux Moulinettes en revenant de St-Ambroise et il l’attendait ; l’heure approchait où elle allait venir.

— Encore un petit moment. Quand la brume d’eau sera levée autour de l’étang, elle sera dans ma vue.

Toutes ses pensées, jeunes, ardentes, partaient en folle cavalcade.

Près de la maison sonna la voix de Madeleine. Michel l’entendit et son humeur fut prompte à se lever.

Celle-ci, pourquoi était-elle encore chez lui ? Il ne pourrait même pas la renvoyer à bout de gage : le marché était fait et revenir sur sa parole eût été un déshonneur trop grand.

Cependant quel tort ne lui avait-elle pas fait dans l’esprit de Violette !

Voilà, aussi, c’était sa faute à lui, Michel ! Dès les premiers temps il avait laissé cette grosse fille prendre puissance en sa maison ; maintenant elle se carrait en la maîtresse place et elle prétendait régenter tout le monde. Eh bien ! on allait voir !

— Je suis le maître, et le seul !… Je finirais par tomber en dérision !… Je la ferai bien partir… elle le mérite ; ce sera bonne justice.

Il murmurait ces paroles pour s’affermir en sa résolution. Quand Violette était devant lui, sa rancune flambait haut, mais dès qu’il était seul, il lui fallait bien l’attiser un peu…

C’est qu’il y avait trois années de dévouement et de bonne amitié, il y avait la prospérité de sa maison, le bonheur de ses enfants et puis, peut-être, encore autre chose qui n’était pas tout à fait oublié.

— C’est la justice, c’est la bonne justice.

Il lui fallait se le répéter que c’était la justice…

Ayant achevé le tour des cheintres il jeta sa faucille, prit une fourche et rassembla tout ce qu’il avait coupé en un grand bûcher ; puis, afin de détruire toutes ces herbes porteuses de mauvaises graines, il y mit le feu. Une flamme claire ronfla, mordit les fougères sèches et les menues broussailles, puis elle baissa un peu et une fumée très blanche, très lourde, née des branches vertes, monta lentement.

Lalie, occupée à jouer dans la cour, vit cette belle et haute fumée. Elle traversa la maison, parut à la porte du corridor.

— Nêne ! Nêne ! Il y a un grand feu dans le pré ; j’y vais voir.

Madeleine répondit :

— Non ! Reste ici : lu verras tout aussi bien ; là-bas tu pourrais te brûler.

Michel entendit cette réponse et la trouva prudente. Mais, aussitôt, il se reprocha son approbation ; un mauvais orgueil lui fit crier :

— Lalie ! viens voir mon brûlot !

Et ces paroles n’étaient pas de douces paroles d’invitation mais des paroles de rudesse et de défi, des paroles lancées très fort pour porter loin. Elles passèrent par-dessus la tête de l’enfant, elles résonnèrent dans la maison et, contre le cœur de Madeleine, choquèrent dur.

Lalie déjà prenait sa course.

— Nêne ! j’y vais : papa l’a dit.

Michel, maintenant, rassemblait les feuilles mortes et les bourrées sèches dont il avait fait de petits tas dans le pré. Chaque fois qu’il en apportait une brassée, la flamme se réveillait, pépiait joliment et d’innombrables étincelles montaient.

Lalie tournait autour du brûlot en battant des mains. Michel qui avait ramassé des châtaignes précoces les lui installa dans un petit tas de cendre chaude qu’il tira à l’écart du brûlot. En attendant qu’elles fussent cuites, l’enfant prit à courir dans la fumée.

— N’approche pas trop, dit Michel ; la flamme pourrait t’atteindre.

La petite s’arrêta et, avec une branchette, remua les châtaignes.

Il restait encore vers le haut du pré un gros monceau de broussailles ; Michel alla le chercher ; mais dès qu’il eut piqué sa fourche, il la lâcha et remonta sur la route.

Violette arrivait.

Quand elle fut à sa hauteur elle s’arrêta, laissant les apprenties s’éloigner.

— Bonsoir ! dit-elle ; vous m’avez donc entendue venir ?

Il répondit et sa voix chantait :

— J’ai l’esprit plein de vous tout au long des jours et, où que vous soyez, dès que vous vous levez pour venir vers moi, j’entends votre pas. Mon cœur porte cent fois plus loin que mon oreille.

Elle renversa la tête, offrant sa gorge gonflée et elle murmura d’une voix languissante :

— Pour faire des compliments, vous n’en craignez pas un.

— C’est que pas un n’a autant de tendresse que moi. Si vous saviez combien les heures sont lentes pour moi quand je suis loin de vous !

Elle sourit et s’approcha de lui jusqu’à le frôler.

— Moi aussi, dit-elle, je pense à vous… Je suis contente de vous rencontrer ce soir : j’ai à vous dire que je vous ai trouvé une nouvelle servante, une femme d’âge qui pourrait entrer chez vous tout de suite, dès la Toussaint.

Michel fit un geste de colère.

— Ah oui ! parlons-en ! Je me suis joliment fait attraper l’autre matin !

— Quoi donc ? Qu’y a-t-il ?

— Il y a que j’ai fait un nouveau marché, pour un an, avec celle de chez moi.

Violette sursauta comme si elle eût marché sur une épine et la méchanceté s’alluma en ses yeux.

— Vous plaisantez, dit-elle sèchement ; vous voulez me faire rire.

— Je n’y pense pas, malheureusement !

— Alors ?… Vous m’aviez pourtant promis !

— Parbleu, oui ! et de grand cœur ! Mais quoi, je ne me suis pas méfié… J’ai offert un prix risible et elle m’a pris au mot. Ce que j’en faisais c’était pour ne pas lui faire affront.

— Merci bien ! vous préférez qu’elle me fasse affront à moi.

Elle fit mine de s’éloigner et Michel supplia.

— Violette !… Violette !… Je vous en prie !… Il ne faut pas m’en vouloir.

Et il ajouta d’un ton triste et lâche :

— Je vous ai fait une promesse… Je tâcherai de la tenir ; je chercherai l’occasion.

— C’est bien simple et il n’est pas besoin de chercher : à la Toussaint, prenez la servante que je vous indique.

— Ce n’est pas possible ! il y a un marché…

— Peuh ! c’est ce qui vous arrête ?

— Oui… chez nous, les marchés ont toujours tenu… Mais peut-être s’en ira-t-elle d’elle-même : je le préférerais.

— Moi pas ! dit Violette. Si vous aviez réellement envie de la chasser, les raisons ne vous manqueraient pas ; d’abord, elle vous vole.

— Cela non ! dit Michel.

— Non !… Pauvre homme !

Elle le regarda avec une sorte de pitié et elle se mit à lui conter les mauvaises histoires de Boiseriot. Mais comme il hochait la tête, toujours incrédule, elle s’impatienta et jeta nettement :

— Et puis, moi, j’en ai assez ! Si vous voulez que j’écoute vos compliments, vous vous priverez d’une servante aussi jeune.

Michel lui avait pris les mains et de force il les retenait en les siennes.

— Violette !… Violette !… C’est entendu… Cela s’arrangera… Si vous vouliez, c’est vous qui tiendriez maintenant la maîtresse place en ma maison ; s’il y avait une servante, elle serait sous votre commandement. Écoutez-moi…

Elle eut une parade de tête, mais il continua, plus pressant.

— Vous savez combien je vous aime pourtant ! Si vous m’aimez aussi, pourquoi ne voulez-vous pas être ma femme ? Pourquoi attendre et laisser passer notre jeunesse ?

La réponse n’eut pas le temps de venir.

Dans le silence du soir un cri monta, brusque, atroce, fou, un cri prolongé d’horrible épouvante et de souffrance indicible. Et puis, presque aussitôt, un autre, plus grave, plus rauque, le cri d’une bête traquée qui prend son élan et bondit.

Michel se sentit fléchir sur ses jarrets ; il leva la main, jeta d’une voix grelottante :

— Malheur à moi ! ma petite brûle !

Il se rua, perça la haie, se précipita dans le pré vers cette nappe de fumée où s’agitait une torche vivante.

Dans l’ouche, Madeleine, aussi courait. Le cri de l’enfant l’avait mise debout, l’avait jetée hors de la maison et il l’amenait, la poussait, la portait avec une vitesse incroyable. Et, de sa gorge, un autre cri sortait en réponse, ce cri rauque de louve hurlant à la mort.

Son tablier à la main elle se jeta sur l’enfant, roula avec elle sur l’herbe, éteignit la flamme par gestes fous, avec ses jupons, avec ses mains, avec tout son grand corps.

Et puis d’une secousse, elle fut debout. Sur ses bras l’enfant se tordait et poussait une haute plainte déchirante.