La lettre se terminait par quelques détails intéressants sur plusieurs jeunes hommes d'Amiens et d'Arras qui informaient volontiers Lucien Malessart de leurs idées et projets politiques.
IX
La route royale n° 32, le projet d'amélioration de la Baie de la Somme et les querelles ardentes du maire d'Ault avec l'Océan occupèrent l'ingénieur Viniès pendant le mois de novembre. Le maire d'Ault surtout, fermier énergique el sanguin, le força à passer plus d'une journée en diligence. Viniès le persuada enfin d'ouvrir parmi les propriétaires une souscription qui permettrait d'élever un mur de défense: il en établit la courbe ingénieuse qui devait défier et rejeter les vagues.
Il continuait à habiter le cabaret Pitollet où Clotilde l'entourait de soins délicats qu'il ne remarquait pas, et à se rendre chaque dimanche au château d'Epagne.
Il se donnait beaucoup de mal pour y plaire et avait l'impression d'y avoir assez bien réussi. Son sourire était sans grâce et ses plaisanteries douloureuses, mais il apportait des idées à ces jeunes filles fort ignorantes: elles l'écoutaient d'autant plus volontiers qu'il était joli et, quoique petit, bien fait.
La nuit tombait maintenant très tôt: Catherine et Geneviève mettaient des manteaux épais et, dans le parc, où la lune à son premier croissant allongeait les ombres des sapins, Philippe leur parlait des étoiles et leur disait les noms qu'inventèrent jadis pour elles des bergers chaldéens et des pasteurs arabes. Pour mieux voir, Catherine s'appuyait contre lui et parfois il devait prendre la main de Geneviève pour la pointer vers un coin de ciel.
Il leur prêtait des livres qu'il aimait et auxquels Geneviève reprochait souvent de manquer de naturel. Ils les discutaient en de longues promenades sur les bords majestueux de la Somme: les jeunes filles se tenaient par la taille et prenaient un plaisir, peut-être ingénûment adroit, à s'embrasser devant Philippe. Il écoutait avec une joie toujours fraîche la voix claire de Geneviève, tandis qu'il associait à des désirs plus confus les formes violentes de Catherine et les parfums légers de sa peau de brune.
Le dernier dimanche de décembre, comme il arrivait sans Bertrand d'Ouville que la neige avait effrayé, Mademoiselle lui apprit brusquement de sa voix flûtée que Geneviève faisait ses malles pour aller passer trois mois à Paris. Elle y avait une tante, qui l'invitait depuis longtemps et se promettait bien de la marier.
Philippe fut étourdi de surprise: mademoiselle lui parla avec une douce ténacité des plaisirs que Paris peut offrir aux jeunes filles.
—La danse à la mode est la polka: elle nous vient des paysans de Bohème. Cellarius l'a introduite à Paris. Elle y fait fureur, bien que certains salons du faubourg Saint-Germain la jugent peu décente...
Philippe répondait par de courtes phrases assez incohérentes et écoutait au-dessus de sa tête les pas des jeunes filles. Elles descendirent enfin.
—Je viens d'apprendre que vous partez, dit-il, tragique, à Geneviève.
—Oui, dit-elle avec un petit air de défi: cela m'ennuie de quitter Mademoiselle, mais je suis contente de voir enfin le monde.
—Le monde n'est pas Paris, dit Philippe amèrement.
La journée se traîna, interminable et lourde. Les femmes parlaient de diligences, de bagages, de robes et déploraient que le chemin de fer ne fût pas terminé. Philippe, silencieux, méditait.
Vers le soir, Catherine et Mademoiselle étant sorties un instant pour recevoir une paysanne, il s'approcha brusquement de Geneviève qui, debout près de la fenêtre, regardait le jardin endormi sous la neige.
«Avant que vous ne partiez, dit-il très vite, il y a quelque chose que je voudrais vous demander: ne croyez-vous pas que nous pourrions être heureux ensemble?
—Non, monsieur, répondit-elle sèchement, et elle sortit en courant.
Philippe étant allé sans le savoir jusqu'au perron, respira profondément l'air glacial, et regarda longtemps les masses blanches des sapins. Dans la blancheur uniforme des choses, les troncs d'arbres mettaient de larges bandes noires qui supportaient les traits fins et nets des branches et des rameaux.
«J'ai joué mon bonheur sur une phrase, pensait-il. Quel sot je fais: il fallait attendre. Je ne suis à ses yeux qu'un petit pédant de province. Allons, il faut accepter ceci stoïquement: me voici libre de me sacrifier pour quelque grande cause.»
Mais il revenait malgré lui aux reproches inutiles:
«Si je n'avais rien dit, je restais son ami. Elle reviendra de Paris dans trois mois: je l'aurais retrouvée. Maintenant, elle ne me parlera de sa vie.»
Et, convaincu que Geneviève le méprisait et le haïssait, il venait de décider de rentrer à Abbeville sans lui dire adieu quand il entendit par la porte ouverte sa voix claire.
—Mademoiselle, criait-elle, si vous avez besoin de moi, je suis au salon, je trie ma musique.
Comme Philippe était fort jeune, il ne comprit pas que la phrase s'adressait à lui, mais comme il était fort amoureux, il se trouva tout de suite dans le salon.
À sa grande surprise, elle le regarda d'un air assez doux.
—Ah! vous êtes ici, dit-elle, je venais chercher la musique que je dois emporter.
Mais elle s'assit dans un fauteuil et attendit qu'il parlât.
—J'espère, dit-il, que vous ne m'en voulez pas et que je resterai votre ami...
—Pourquoi vous en voudrais-je? dit-elle, intéressée et animée. Mais je ne comprends pas ce qui a pu vous plaire en moi. Vous êtes passionné, violent, intelligent...
Il fit un geste.
—Oui, vous êtes très intelligent: vous le savez... Moi je suis sotte, ignorante et petite fille.
—Vous ne vous connaissez pas, vous n'êtes pas faite pour devenir une de ces poupées mondaines. Si vous acceptiez d'être ma femme, je ferais peut-être de grandes choses: je sens en moi près de vous l'ardeur qui les inspire...
Elle remarqua assez justement que dans cc grand amour, il était surtout question de lui.
—Vous êtes très spirituelle, dit-il amèrement.
—Et comment savez-vous, reprit-elle, que je ne suis pas faite pour être une femme du monde? Que connaissez-vous de mes sentiments vrais? La danse, les toilettes, les théâtres, l'esprit et le mouvement de Paris, tout cela me tente plus que vous ne pensez. Il se peut que cela me retienne.
—Le monde, dit Philippe, intéressera votre esprit, mais ne contentera pas votre cœur. Si vous épousez un des papillons de parfumerie et d'ironie facile que l'on y rencontre, je sais que vous ne serez pas heureuse. Ce que je vous offre est certes plus dangereux. Dans quelques années, l'an prochain peut-être, ce régime disparaîtra par la mort du Roi. Alors mes amis et moi, nous essaierons de préparer la France pour la mission d'affranchissement des peuples qui l'attend. Nous allons vivre de grandes années.
—Votre idéal est très beau, mais j'en suis indigne. La vie me semble tellement plus simple que tout cela. L'idée de me sacrifier à des théories, peut-être fausses, me paraît étrange, presque ridicule.
—Le ridicule ne m'inquiète pas, dit-il, je suis né sérieux et tendre... Et pourquoi sacrifier? Si le bonheur...
Mademoiselle entra et vit leurs visages animés.
—Geneviève, dit-elle, je vois que vous classez très proprement la musique. M. Viniès, je regrette de ne pouvoir vous retenir à dîner; ce départ nous donne trop de travail.
—Adieu, dit-il à Geneviève, et j'espère que vous reviendrez.
—Je reviendrai le premier mars mil huit cent quarante-cinq, répondit Geneviève, légère et souriante. Déjà mil huit cent quarante-cinq. Comme cela nous vieillit...
—N'oubliez pas de venir me voir quand cette vieille femme sera partie, dit Mademoiselle, et elle le conduisit avec fermeté vers la porte.
X
Le roi Louis-Philippe étant venu passer un mois au château d'Eu, le sous-préfet d'Abbeville reçut l'ordre d'amener dans sa chaise de poste au premier concert de la Cour M. d'Ouville et M. de Vence. Le Roi aimait Bertrand d'Ouville qui jugeait comme lui sans romantisme la politique de son temps; la Reine Marie-Amélie respectait M. de Vence qu'elle savait fidèle à la branche aînée. Car elle était légitimiste.
Comme l'archéologue suivait à travers les salons du château le petit sous-préfet solennel, un vieux général l'appela: ses broderies d'or rouillées et sombres, sa plaque de la Légion d'honneur ébréchée disaient la gloire de l'Empire. Entassé sur un divan, il suivait des yeux avec horreur un jeune officier qui évoluait, la taille sanglée d'une ceinture lie de vin.
«Qu'est-ce que c'est encore que cela, Bertrand? On a des inventions à présent... des inventions inconcevables...»
Il s'arrêta pour souffler bruyamment, puis grogna contre la campagne d'Algérie.
«Belle conquête ma foi! Une armée d'occupation qui n'occupe rien... la soumission des tribus? Cela consiste quand elles ont cinq cents chevaux à offrir une rosse à Bugeaud... Sur quoi nous pensionnons le chef... Au premier coup de fusil en Europe, ces pensionnés nous tireront dessus... Que diable allons-nous faire là-bas?... Tout cela ne durera pas dix ans.»
Un aide de camp s'approcha, sémillant, couvert de rubans, et fit signe à Bertrand d'Ouville qui voulut se lever. La lourde main du général l'arrêta:
«Attendez donc, mon cher, on ne se lève pas pour ces gens-là.»
Cependant le Roi congédiait aimablement M. le Maire, M. le juge de paix et M. le notaire de Gamaches: ils venaient de lui présenter un honorable industriel anglais qui fondait une usine dans le pays.
«Nous désirons vous avoir à dîner au château, conclut-il: à demain.»
Il répéta l'invitation en anglais, et à Bertrand d'Ouville, introduit après la députation, il expliqua que pour faire de bonne politique, il faut des Français qui sachent l'anglais et des Anglais qui sachent le français. Puis il blâma l'Empereur de Russie qui s'était sottement rendu à Londres la veille du bal des Polonais:
«À quoi bon aller chercher une avanie? Monsieur d'Ouville, Monsieur d'Ouville, les princes intelligents sont rares. Écoutez ceci et retenez-le: le secret de maintenir la paix est de prendre toutes choses par le bon côté, aucune par le mauvais...»
Il parlait avec une verve robuste et saine, sans jamais attendre les réponses. Ayant remercié l'archéologue pour une collection d'armes antiques offerte au Musée d'Artillerie, il l'interrogea sur l'esprit des populations que le Préfet de la Somme prétendait mauvais.
—Que veulent-ils encore? Je déteste la guerre; je n'aime ni le jeu, ni la chasse... M. Guizot me compromet; il a le courage de l'impopularité parmi ses adversaires; il ne l'a pas parmi ses amis.
L'aide de camp vint dire que le concert allait commencer.
L'orchestre attaqua l'Aria de Stradella. Bertrand d'Ouville, apercevant au fond d'un salon M. de Vence et le sous-préfet se dirigea vers eux.
—Le père de cet Ouville, dit M. de Vence en le voyant venir, était marchand de cuirs et se nommait Bertrand tout court, mais ayant fait fortune sous l'Empire en vendant des gibernes à Bonaparte, il a jugé bon à la Restauration de se faire noble, comme tout le monde... Quelle cour! ajouta-t-il. On n'y connaît personne. Des bourgeois vaniteux qui font les rodomonts. Si ce n'était pour mon fils qui voudra bientôt une ambassade, du diable si l'on m'y verrait.
—Monsieur de Vence, dit le sous-préfet, faites attention, on pourrait vous entendre.
—Je m'en moque bien, dit M. de Vence, je n'aime pas ces gens-là.
Et il murmura de sa voix de gavroche de bonne maison:
—Il y avait une fois un roi et une reine...
—Vous êtes injuste, dit Bertrand d'Ouville, le Roi est l'esprit le plus précis du royaume et a cette nuance de machiavélisme sans laquelle il n'est pas d'homme d'État.
—Sa Majesté est très bienveillante, dit le Sous-Préfet; l'an dernier, ici même, un domestique qui servait le souper, fut tenté par un perdreau froid et le mit dans la poche de son habit. Le Roi, qui seul l'avait vu, s'approcha et lui dit à voix basse: «Faites attention; les pattes passent.»
—C'est un brave homme, reprit Bertrand d'Ouville, qui a le malheur d'être prudent dans un pays exalté. Entre la Banque et la Garde nationale il manque de poésie. C'est une faute. La France peut vivre sans pain et sans liberté: sans gloire et sans émotions, elle souffre comme une femme ardente qu'exaspère un mari trop sage.
—M. d'Ouville, dit le sous-préfet, parlez plus bas: on pourrait vous entendre. Il est certain malheureusement que l'esprit est mauvais. On m'avertit ce matin que l'ingénieur des ponts et chaussées, M. Philippe Viniès, est à surveiller: un fonctionnaire! C'est déplorable.
L'orchestre joua le Désert de Félicien David.
—Quelle symphonie brillante et colorée, dit le sous-préfet; l'auteur est un saint simonien, mais il a du talent: les journaux l'appellent le Beethoven français.
—Vous aimez la musique? dit M. de Vence surpris.
—M. de Vence, dit le sous-préfet, j'ai divisé ma vie en trois parts. J'ai consacré la première au Roi, la seconde à l'amour et la troisième à l'art.
—Ce sous-préfet est bête comme une grenouille, dit M. de Vence à Bertrand d'Ouville quand les deux hommes se retrouvèrent seuls sur les pavés pointus de la Ville d'Eu, mais sa femme est une caillette assez grasse. Elle a divisé sa vie en trois parts; elle en consacre une au sous-préfet, la seconde au préfet et la troisième au maire: ce n'est pas maladroit.
XI
Mme Bresson invita Philippe Viniès à dîner: il en fut très surpris et s'y ennuya bien. L'industriel discuta la politique du gouvernement; c'était surtout, semblait-il, un prétexte pour raconter ses débuts obscurs et sa brillante réussite. Catherine chanta, par ordre; elle semblait souffrir. Mme Bresson, petite vieille aux bras croisés, au regard aigu, fit subir à Philippe un interrogatoire serré sur sa famille, sa vie et ses projets d'avenir. Il ne conserva de cette soirée que le souvenir d'un frère de Mme Bresson qui, ferblantier de son métier, voyait dans la ferblanterie le secret du bonheur universel.
Il ne pensa nullement à rendre visite à Mme Bresson et ne remarqua pas une courte lueur de méchanceté dans ses yeux gris quand elle le rencontrait dans les rues d'Abbeville. Il avait d'autres soucis.
Geneviève à laquelle il avait pensé avec plaisir, mais avec beaucoup de calme, au temps où il la voyait chaque dimanche, était soudain devenue pour lui l'objet d'un sentiment exalté et violent.
—Il est complètement fou, disait Mademoiselle à Bertrand d'Ouville. Vraiment, mon cher, la plus grande force des femmes, c'est d'être absentes. Elles ne le savent pas assez.
Philippe vint lui conter son histoire qu'elle connaissait aussi bien que lui: il voulait l'adresse de Geneviève pour essayer de la voir à Paris et avait apporté une lettre qu'il désirait que Mademoiselle transmît avec une des siennes.
—Vous pouvez la lire: vous n'y trouverez rien qui ne soit l'expression d'un sentiment respectueux et tendre.
—Voilà qui m'est fort égal, lui dit la voix flûtée, je n'enverrai rien du tout. Écoutez moi bien, mon petit: je ne sais pas si Geneviève vous épousera ou non, mais ce que je sais, c'est que votre seule chance, c'est de ne pas écrire et de ne pas vous montrer. Si vous étiez un autre homme, je vous dirais aussi de courtiser Catherine Bresson et de céder à cette petite cabaretière assez jolie qui vous fait, me dit-on, les doux yeux. Mais vous êtes un saint, restez dans votre niche et n'en bougez point.
Il céda de mauvais gré, mais fit pourtant un voyage à Paris sous prétexte de voir son ami Lucien, qui l'emmena à une réunion de la Société secrète des Saisons.
Cela se passait dans l'arrière-boutique d'un marchand de vins: une vingtaine de conspirateurs, arrivés par petits groupes et feignant de ne pas se connaître, jouaient aux cartes et buvaient du vin bleu. Puis, un homme de garde ayant fait signe que la rue était tranquille, l'Agent Révolutionnaire, qui était Lucien, lisait l'ordre du jour, en s'abritant derrière un journal doctrinaire. C'était un programme très négatif.
«Il ne faut pas que l'association se compromette par des initiatives désastreuses. Le comité a décidé qu'elle attendrait quelque grande émotion populaire pour manifester sa puissance: alors elle apparaîtra, jettera son épée dans la balance et remportera un triomphe éclatant. Jusque-là sachons attendre et renfermons-nous dans une discrétion impénétrable, dans une prudence inflexible.
—Quelle résignation, dit Philippe à Lucien comme ils sortaient.
—C'est à ce prix qu'est la victoire, dit l'autre, et il lui présenta l'un des chefs du parti, monsieur Dourille, petit vieillard à barbe rouge et faunesque qui parlait comme le père Duchesne. «L'un des deux hommes qui connaissent le mieux les révolutionnaires de Paris», dit Lucien, qui goûtait un plaisir assez vif à penser que l'autre était le préfet de police.
Philippe crut partout voir Geneviève: il la reconnaissait dans toute silhouette un peu gracieuse et passa des heures, au théâtre, à regarder fixement au fond d'une loge un visage qu'il croyait être le sien.
Cependant les lettres que Mademoiselle recevait d'elle, heureuses et vives au début, étaient devenues désenchantées. Elle avait décrit avec tendresse ces soirées du Faubourg, modestes et fermées; l'orchestre composé simplement d'un piano, d'un violon et d'une flûte; le souper où l'on pouvait choisir entre un bouillon et un lait d'amandes, et les jeunes filles en robe de mousseline blanche, à ceinture bleue, rose ou lilas.
Puis, après un mois environ, le ton avait brusquement changé. C'était maintenant l'horreur de ces visites où l'on s'entretenait des goûts et des ridicules de gens qu'elle ne connaissait pas, de ces vieilles femmes sourdes et criardes, auxquelles il fallait aller se montrer et qui prononçaient haut et dru:
—Elle est fort bien, mais un peu maigre.
Une d'elle avait ajouté:
—Et point de gorge.
Et surtout elle protestait contre les mariages arrangés par ces douairières qui semblaient considérer un vieillard titré et riche comme un excellent mari pour une fille pauvre.
—Le mariage, lui avait dit sa tante, n'est point une question de sentiments, c'est un sacrement destiné à donner des enfants à l'Église.
«En vérité, mademoiselle, écrivait-elle, j'aurais autant l'idée d'épouser un Patagon que la plupart des hommes que je vois ici.
Je me suis fait de ma vie une idée plus belle. Sera-ce jamais plus qu'une idée? Un cher foyer dans la paix d'un vallon de chez nous, des livres, des fleurs, de belles choses. Et quelqu'un au cœur ardent, à l'âme haute... »
Il est honnête d'ajouter que Mademoiselle, bonne personne, se mit alors à parler dans ses lettres de Catherine Bresson, et de Clotilde, petite fille sensible d'un héros.
DEUXIÈME PARTIE
Je vous en conjure, soyez
bons pour la vie et ne l'assommez
point à coups d'a
priori. C'est une pauvre
femme, vieille et sale, qu'il
faut traiter avec sympathie:
elle y répond. Quand tout est
bien fini, la seule maxime qui
demeure est celle de l'héroïne
de Strindberg: «La race des
hommes est grandement à
plaindre.»
Rupert Brooke (Lettres).
I
Sur la place Saint-Sépulcre, les charrettes dételées, dressant vers le ciel leurs brancards parallèles, formaient de longues lignes jaunes, vertes et brunes. Les fermiers, les bonnes femmes et les enfants grouillaient dans les vieilles rues. Le parler picard, savoureux et lent, amusait les oreilles de son perpétuel chuintement.
Bertrand d'Ouville s'arrêta au coin de la place et suivit les mouvements des taches bleu vif des blouses.
Dans un coin, des gamins faisaient cercle autour d'un vieux mendiant vêtu d'une longue redingote verte et d'une casquette surprenante qu'eût enviée Frédérick Lemaître.
L'archéologue s'approcha. Cabotin, dit la Ressource, achevait de jouer la Dame blanche. Des cercles tracés à la craie sur les pavés représentaient les personnages, et il passait de l'un à l'autre suivant les mouvements du dialogue.
La pièce terminée, le vieux cabot, faisant deux pas en avant, salua, toussa et chanta, d'une voix étonnamment fausse, sur un air de vaudeville à la mode:
Que le Beefsteak s'allume sous la treille;
Que chaque fille possède un amoureux;
Buvons, chantons, cette liqueur vermeille;
Faisons des vœux pour qu'ils soient tous heureux.
—Ce petit couplet est charmant, pensa Bertrand d'Ouville en lançant quelques sous au bonhomme. Le sens littéral n'est pas fort clair, mais l'ensemble suggère une impression de paix et de bonheur: que peut-on demander de plus à un poète?
Puis, comme il avait bien déjeuné, il se prit à admirer le bel ordre de la nature:
—Tous ces hommes en blouse, en redingote, qui se croisent, s'agitent et se mêlent sur ces pavés antiques, pensait-il, ont une place dans la société telle que six mille ans de civilisation l'ont faite. Ils ne sont pas tous satisfaits de cette place, ils ne sont pas très bien payés, ils ne sont pas très bien nourris, mais quelqu'un les paie, quelqu'un les nourrit et c'est un fait qu'on meurt assez rarement de faim en France. Cela est remarquable et eût fort étonné ces grands inconnus de l'époque quaternaire qui inventèrent la hache de pierre, et pour lesquels la famine était sans doute une habitude. Dans cette belle machine tout se tient et les métiers ont entre eux des rapports compliqués qui se sont établis par des siècles de lente friction. Cette vieille est venue pour vendre ses lapins, ce fermier pour voir le notaire, dont la femme achètera les lapins, ce voiturier a fait le voyage pour amener la bonne femme et le fermier, ce marchand ambulant pour vendre de la toile au voiturier. Le fermier, le notaire et le voiturier iront se faire tailler la barbe chez Pingard: le cabaretier Pitollet les nourrira et Cabotin, dit la Ressource, vient de gagner les six sous de son repas parce que mon père, monsieur Bertrand, en vendant des cuirs à l'Empereur, m'a légué le loisir injuste de regarder vivre les autres.
Tout cela est admirable.»
Toutefois, en s'en allant au long des rues encombrées et en souriant aux jolies filles de son tailleur, il n'était pas sans admettre qu'il eût trouvé ce monde médiocre s'il avait dû lui-même déjeuner pour six sous. Cela le fit penser à Viniès qui n'eût pas manqué de le lui faire remarquer, et ayant ainsi évoqué le nom de l'ingénieur, il s'avisa qu'il n'avait pas vu les Viniès depuis bien longtemps. Ils s'étaient mariés au mois de janvier 1846 et pendant deux mois ne s'étaient pas montrés. Il décida que cet isolement avait assez duré et les invita à dîner.
Il les jugea heureux: chacun d'eux approuvait des yeux ce que disait l'autre. Geneviève se serrait contre son mari et répétait ses phrases familières. Philippe, retrouvant ses discours dans cette bouche charmante, admirait l'esprit de Geneviève et sa sagesse politique.
Ils le prièrent de venir les voir: il eut soin de s'y rendre un jour où il savait Philippe absent. Ils occupaient une petite maison de briques, assez laide, dans un faubourg. Geneviève lui montra son domaine, un petit jardin de presbytère, plates-bandes de légumes et de fleurs chétives entourant trois pieds carrés de gazon chauve.
Ils vivaient d'eau claire, de fruits, de lait, de crème et de salade, la viande étant un préjugé. Une petite bonne qui les jugeait fous les servait avec une terreur respectueuse et poussait des cris quand elle trouvait, en apportant le plat suivant, Philippe déclamant à tue-tête un article de la Réforme et Geneviève au piano chantant les Deux Grenadiers.
Cette bohème rustique était d'ailleurs aimable; le goût de Geneviève la sauvait du désordre. Philippe eût été heureux dans une chambre aux murs blanchis à la chaux et aux meubles de bois blanc. Elle était plus exigeante et avait su trouver pour fort peu d'argent des meubles anciens et sobres dont elle avait fait une chambre vivante qui servait de salon et de salle à manger.
—Et vous ne vous ennuyez jamais?
—Jamais. Le matin, j'ai ma maison; Philippe m'emmène souvent dans ses tournées. Le soir, je fais de la musique ou bien nous lisons à haute voix. Philippe m'apprend aussi les mathématiques.
—Pourquoi faire, mon Dieu?
—Mais cela m'amuse.
—Voyez-vous souvent Mademoiselle?
—Un peu, oui: mais il est assez difficile d'aller à Epagne... Philippe travaille toute la semaine, le dimanche il aime rester ici. Et puis très franchement, le monde nous ennuie.
—Ne le dites pas trop: le monde est sévère pour ceux qui le méprisent.
—On ne peut pourtant lui sacrifier son bonheur, dit-elle, s'il fallait obéir à des règles absurdes et à des conventions inutiles, la vie deviendrait odieuse.
«Absurde... odieuse... » pensa-t-il. Ah! que mon rhéteur a vite gâté mon amazone.
Et le lendemain il alla à Epagne, pour la première fois depuis le mariage de Geneviève. Il trouva Mademoiselle assez souffrante; elle vieillissait.
—Je crois, lui dit-elle, qu'il me faudra passer désormais l'hiver dans le sud: je ne supporte plus les brouillards de la Somme... D'ailleurs je suis très seule: Catherine n'est plus jamais ici: sa mère le lui défend, je ne sais pourquoi. Vous-même devenez bien rare. Geneviève...
—Je l'ai vue deux fois, elle me paraît avoir subi l'influence de son mari plus que je ne l'aurais imaginé. Elle m'a parlé de Guizot, de la Pologne, du fouriérisme et du monde dans le meilleur style Viniès.
Mademoiselle retrouva pour répondre sa voix flûtée et nette.
—Eh, mon cher! Que les femmes dépendent pour leurs idées de ceux qu'elles aiment, ce n'est pas nouveau, et ce n'est pas de moi... Ce qui m'étonne toujours, c'est que les hommes s'y laissent prendre et recherchent ce qu'ils appellent «les femmes intelligentes». C'est une dépravation.
—Un vieil Anglais que j'aime, dit à peu près: Il en est d'une femme qui parle politique comme d'un chien qui marche sur ses pattes de derrière: c'est mal fait, mais surprenant.»
—Je ne crois pas, continua-t-elle, que Geneviève souffre longtemps de cette maladie: elle est trop femme. Mais elle joue un jeu dangereux: je lui avais conseillé de conserver quelque mystère. «Je dis tout à Philippe», m'a-t-elle répondu fièrement. Elle lui a sans doute dit mes conseils: depuis il me tient à l'écart. Je ne me plains pas: j'ai voulu les joies de la maternité, je les ai.
Mais ces enfants sont des sots. Viniès croit qu'il a épousé une sorte de nymphe immortelle qui se nourrira d'ambroisie, l'escortera dans ses voyages et trouvera toujours son bonheur à l'entendre discourir sur la réforme et la vertu. Ah! bien oui! Sa nymphe est avant tout un corps, et un corps de femme, fragile, exigeant, obsédant. Elle aura des enfants, et ça n'est pas drôle, mon cher, quoique nous autres vieux garçons puissions en penser. Bientôt les promenades la fatigueront, la politique l'ennuiera et elle commencera à se demander à qui elle a consacré ce besoin éperdu de dévouement qui la tourmentera toute sa vie. Alors leur mariage commencera, mon cher, et il peut très bien tourner, mais encore faut-il que tous deux se donnent la peine d'y aider...
Les erreurs des adolescents sont agréables au cœur des vieillards et Bertrand d'Ouville amusé par la véhémence de la vieille dame, pensait sans trop de tristesse aux jours difficiles qui attendaient peut-être ses jeunes amis.
—Je n'ai jamais très bien compris, dit-il, pourquoi vous sembliez tenir à ce que ce mariage se fît. Si vous n'aviez encouragé Geneviève, elle n'aurait pas trouvé la force nécessaire pour vaincre l'opposition des Vaulges de Paris, qu'elle aimait assez. Certes Viniès est un honnête homme, mais elle le vaut cent fois. Et ils sont pauvres. Qu'avait-elle? Deux mille livres de rente, lui son traitement. Dans son jardin d'ouvrière, elle m'a fait l'effet d'une reine en exil.
—Je ne regrette rien, dit-elle. Viniès est un des très rares hommes qui peuvent faire de bons maris: mieux vaut une vie difficile avec l'un d'eux...
—Viniès? un bon mari? mais pourquoi?
—Cherchez, mon cher, si je vous disais tout... Et il ne faut pas trahir son sexe.
Le long de la route qui le ramenait à Abbeville, il admira les collines arrondies comme de belles épaules et les creux d'ombre de leurs aisselles. Quand il entra en ville, les cloches infatigables de Saint-Vulfran sonnaient quelque office mystérieux et les corbeaux, heureux, tournoyaient autour du clocher sonore.
II
Geneviève, assise un dimanche matin sur l'unique banc de son jardin de curé, regardait Philippe qui lisait ses journaux et ses lettres; elle l'examinait avec tendresse et avec un peu d'anxiété.
«Si proche... pensait-elle... si proche... et pourtant si lointain.»
Philippe, sentant qu'elle le regardait, leva les yeux un instant et lui sourit: elle lui renvoya son sourire, et rassuré, il retourna à ses lettres.
«Quand, toute petite, je désirais jouer avec mon père, il me souriait de cette façon pour me faire prendre patience... Mais ce n'est pas ça, Philippe: ...Tu aimes une Geneviève de ta création, je veux que tu aimes la véritable.»
Elle réfléchit tout en suivant des yeux deux papillons qui se poursuivaient.
«La véritable? Je ne la connais peut-être pas bien moi-même... Mais si, car j'en ai dit assez, j'en ai dit mille fois davantage à Mademoiselle et même à Catherine... mais c'étaient des femmes...
À ce moment Philippe, agitant brusquement une lettre qu'il venait d'ouvrir cria:
—Geneviève, Lucien accepte de venir passer ici quinze jours.
—Tu es content? dit-elle.
Elle avait quelque peine à partager son enthousiasme: la solitude est une habitude dangereuse et douce, et le souci de son étroit budget lui faisait mesurer le prix de l'hospitalité.
Mais elle se reprocha tout de suite cet égoïsme. Pour Philippe l'idée qu'un homme allait venir, avec lequel il pourrait échanger, des pensées d'homme en style d'homme, semblait le ravir comme un jeune chien qui en voit arriver un autre dans une maison jusque-là morose. Et quant aux soucis d'argent, il les méprisait assez pour les laisser à sa femme.
*
* *
Il expliqua longuement Lucien à Geneviève: il semblait craindre qu'il ne lui plût pas.
—Il est assez froid et tranchant et se divertit souvent à jouer le vieux politique prudent et grave. Mais, au fond, ses sentiments sont les nôtres. Nos amis de Paris l'estiment beaucoup: M. Dourille lui-même me l'a dit...
Ainsi préparée, elle le trouva plus agréable qu'elle ne l'avait imaginé: une calvitie commençante, un visage extrêmement maigre mais fin, un teint d'ivoire chinois et de longues mains. Il s'habillait presque en dandy, et disait d'une voix lente des anecdotes souvent amusantes sur les grands hommes du parti.
La beauté de Geneviève et son esprit l'étonnèrent:
—Ta femme est délicieuse, dit-il à Philippe dès qu'ils furent seuls, éclatante de fraîcheur et d'intelligence.
Des jours heureux commencèrent. Lucien occupait sous le toit une petite chambre d'une simplicité antique mais il y avait au mur un Debucourt aux tons charmants que Bertrand d'Ouville avait donné à Geneviève, et des fleurs étaient toujours fraîches dans un vase rustique et républicain à souhait.
Le matin tous trois déjeunaient ensemble. Puis Philippe allait à son bureau et Lucien remontait travailler ou lire dans sa chambre tandis que Geneviève et la petite bonne faisaient le ménage. Les repas demeuraient de fruits et de fromage, selon le cœur de Philippe. L'après-midi, Lucien devait, d'après le programme, accompagner Philippe dans ses tournées, mais au bout de deux jours il offrit de se promener avec Geneviève que Philippe fit accepter.
Après le dîner elle lisait à haute voix, le plus souvent des vers: puis les deux hommes parlaient de réformes et de complots; Philippe faisait une consommation terrible des mots vertu, désintéressement, liberté, et l'on se couchait très tard.
*
* *
Geneviève s'étonnait de trouver un plaisir assez vif à la compagnie de Lucien. Il avait de l'élégance et de la clarté dans l'esprit, et par contraste avec la véhémence romantique de son mari, elle goûtait cette sécheresse un peu glacée.
Avant de devenir un coquin, il avait lui-même vécu une jeunesse ardente. Chassé de l'armée pour ses opinions républicaines, il était entré dans la lutte avec conviction. Mais d'un orgueil insensé, et se voyant subordonné à des bavards qu'il méprisait, il avait tourné à l'aigre, et s'était fait policier par dépit de ne pouvoir être chef de parti. Il apportait dans la trahison un dilettantisme d'une nature singulière.
Il se divertissait à scandaliser Philippe en lui lisant de petits écrits cyniques. Un soir il composa pour lui la «lettre d'apprentissage du fonctionnaire»:
«Écris beaucoup: agis peu. Concevoir est facile, réaliser est difficile: pour un fonctionnaire intelligent le rapport est une fin et non pas un moyen.
Souviens-toi que les relations l'emporteront toujours sur les talents.
Si tu veux être un bon fonctionnaire, commence par être un bon vivant. Toute vraie camaraderie est fondée sur des vices communs. C'est devant la bouteille, la viande et la courtisane que ton chef sera ton égal...
—Assez protesta Geneviève.
—C'est précisément ce que dit l'abbé de Goethe, madame. «En voilà assez pour aujourd'hui: il ne faut pas effrayer les jeunes gens...»
Seul avec elle, il se sentait assez libre, et dans son désir d'étonner cette femme qui lui plaisait, il en disait parfois un peu plus que sa politique ne l'eût approuvé.
Elle lui savait gré de comprendre la beauté de sa petite ville et d'avoir pour l'indifférence héroïque de ses bourgeois plus d'indulgence amusée que Philippe.
Sur la place du Saint-Sépulcre où, huit cents ans auparavant, le comte Guy de Ponthieu avait passé la revue de son armée d'Orient, Lucien écoutait avec complaisance Cabotin, dit La Ressource, jouer, solitaire et magnifique, le Bâtard de Duguesclin.
—À la vérité fort bien, disait Duguesclin à ses hommes d'armes, représentés par de petits cercles blancs sur les pavés, à la vérité fort bien, nous autres, hommes du moyen âge, ne devons pas oublier que nous partons demain pour la guerre de Cent Ans.
«Nous autres hommes du moyen âge» est charmant, disait Lucien; est-ce plus comique d'ailleurs que le « nous autres hommes de progrès» de ce vieux Philippe? Il part volontiers, lui aussi, non pour la guerre de Cent Ans, mais pour la Paix Éternelle. C'est bien la même chose.
—Mais, dit-elle, avec un loyalisme conjugal un peu hésitant, est-ce bien à vous de railler Philippe? Vos opinions sont les siennes...
—Les hasards de la vie, dit-il, font que nous appartenons au même parti: mais les partis sont des groupes artificiels. Il y a en réalité deux sortes d'esprits: des esprits aristocratiques et des esprits sentimentaux... La condition dans laquelle les Dieux les ont fait naître importe peu: un mendiant peut avoir l'esprit aristocratique et je sais plus d'un banquier qui pense en esclave sentimental. Mais rien ne peut réconcilier ces deux types. Et quand un esprit maître s'avise de jouer à l'esclave, il lui en cuit, comme il advint à ce grand Chamfort que ses amis politiques torturèrent si bien. Il en tira trop tard cette leçon: que les sots ont dans le monde un grand avantage, c'est qu'ils s'y trouvent partout parmi leurs pairs.
Il la regarda hardiment.
—Vous, par exemple, continua-t-il, vous êtes une aristocrate, que vous le vouliez ou non...
Elle ne répondit pas. Le mendiant achevait son mélodrame. Duguesclin et le Roi d'Angleterre, mystérieusement réconciliés, chantaient avec leurs hommes d'armes le vaudeville final:
Que le beefsteak s'allume sous la treille
Que chaque fille possède un amoureux,
Buvons, chantons, cette liqueur vermeille
Faisons des vœux pour qu'ils soient tous heureux!
*
* *
—Qu'allons nous faire maintenant, dit-elle? Voulez-vous aller voir le cloître de l'Hôtel-Dieu? C'est le seul coin, que vous ne connaissiez pas encore.
—Très volontiers, je suis d'humeur à tout trouver charmant.
Elle était à la fois un peu effrayée et très heureuse.
Les arcades grêles et gracieuses du petit cloître encadraient une pelouse maigre: ils tournèrent lentement sur ces dalles si anciennes qui étaient les pierres tombales de moines et de seigneurs oubliés.
—J'aime cette promenade mesurée, dit-elle avec animation: on y sent ses pensées limitées comme ses pas. Est-ce parce que j'ai été élevée au couvent? Mais la vie monastique m'attire, comme une sorte de suicide inoffensif et doux.
—Je me ferais volontiers moine, dit-il, cela n'a rien de médiocre et l'on doit pouvoir goûter dans cet état, qui vous soustrait aux soucis du monde, des jouissances intellectuelles effrénées... Mais aussi on ne vit qu'une fois et je suis certain que les âmes qui dorment sous ces dalles de pierre regrettent éternellement les occasions de plaisir qu'elles ont laissé échapper sur terre...
*
* *
Le soir, Philippe remarqua que Geneviève était sombre et traitait avec sécheresse et ironie Lucien qui demeurait très gai et conservait son ton sarcastique.
Comme il avait risqué sur la petite bonne et ses terreurs une plaisanterie qui amusa Philippe:
—Je ne trouve pas cela drôle, dit Geneviève, glaciale.
Quand ils furent seuls dans leur chambre, Philippe s'assit sur le lit et conserva un silence lourd.
—Qu'est-ce que tu as, dit enfin Geneviève qui se déshabillait lentement.
—Je trouve, dit-il, que tu as été ce soir hautaine et dure.
Elle secoua les épaules avec impatience.
—Je ne sais pas ce que tu veux dire.
Son corps nu et charmant se montra un court instant sans qu'il y prît garde; elle se mit au lit. Philippe restait assis dans une attitude accablée.
—Qu'as-tu? dit-elle encore avec douceur et lassitude.
—Je ne veux pas que tu traites mes amis avec ce mépris. Et ceci surtout quand il s'agit d'hommes comme Lucien qui est non seulement un camarade d'école, mais un camarade de lutte... Je ne prétends t'imposer aucune contrainte, continua-t-il avec plus de bonne grâce, mais vois toi-même: comment pouvons-nous espérer fonder un état de choses fraternel si nous ne sommes pas capables de vivre en paix les uns avec les autres.
—Allons dit-elle, avec un sourire un peu triste: c'est toi qui le veux... Tu tiens à savoir pourquoi je méprise ton Lucien: c'est parce qu'il est méprisable.
Il eut un geste d'impatience.
—Écoute: depuis que j'ai accepté, sur tes instances, de me promener avec lui, il n'a cessé de m'accabler de compliments sur ma beauté, mon charme, mon esprit... Puis il a insinué que ton intelligence et la mienne étaient de qualités bien différentes, que tes enthousiasmes politiques étaient bien puérils...
—Lucien? fît-il, atterré.
—Attends... Ayant, je pense, jugé qu'il avait ainsi fort bien préparé son terrain, il a fini par m'expliquer ce matin, au milieu du cloître de l'Hôtel-Dieu que l'on ne vit qu'une fois, qu'il ne faut pas négliger aucun plaisir, que d'ailleurs il m'aimait...
—Lucien, répétait-il, Lucien!...
—J'ai fait appel à son honneur: il m'a dit que c'était un mot... je l'ai quitté brusquement: je voulais courir à ton bureau et te prévenir. En route j'ai réfléchi: il devait partir dans peu de jours, j'ai pensé qu'il valait mieux te laisser l'esprit en repos.
—Tu as eu tort.
—Peu importe, puisque je n'ai pu dissimuler mon mépris.
Ils parlèrent toute la nuit de cette grande trahison et les sentiments de Philippe surprirent étrangement Geneviève. Ce n'était pas l'amour inquiet et la fureur du mâle, mais surtout l'orgueil blessé et l'atteinte à son idéal politique.
—Enthousiasmes puérils, répétait-il; es-tu certaine qu'il a dit cela? Quels étaient ses mots exacts?
Parce que Lucien avait agi bassement il désespérait soudain de l'humanité.
Le lendemain matin, après un déjeuner pesamment silencieux, Philippe pria Lucien de l'accompagner. À son ton solennel, Lucien prévit le pire. Il chercha une attitude. Ironique? Dramatique? Dramatique valait mieux: Philippe était un sot.
Il pleuvait: les cloches de Saint-Vulfran sonnaient à petits coups un glas funèbre, les corbeaux tournoyaient dans le ciel gris. Les deux hommes marchaient en silence: Lucien, très calme se demandait avec curiosité sous quelle forme allait commencer la querelle. Son esprit, souple, ramassé sur lui-même, se tenait prêt à la parade.
—Geneviève m'a raconté votre conversation d'hier, dit enfin Philippe... C'est pour moi un coup terrible qui anéantit tout mon être. Je ne comprends pas; je t'avais placé si haut, je t'aurais tout confié. Si tu m'as trahi, je désespère des hommes, mais je ne veux pas te condamner sans t'entendre.
—Ce que ta femme t'a dit est certainement exact, Philippe. Et cela est aussi affreux pour moi que pour toi. Je ne puis rien t'expliquer parce que tu ne peux comprendre. Tu es un esprit, tu n'as pas de corps. Tu vis de lait et de miel, tu bâtis des Icaries et tu prétends réformer les hommes: tu ne les connais pas. Ta femme est jolie à tenter un saint; tu me la fais promener par un printemps divin.
Moi, mon cher, j'ai un corps... Oui, je sais, je te dégoûte: crois-tu que je ne me dégoûte pas moi-même? Je sais: j'ai abusé de ta confiance, je suis un misérable. Mais tout de même ne me méprise pas trop. Après cette minute de tentation, de folie, je reste l'homme que tu as connu. Je reste capable de dévouement à une cause et à une idée. Un être humain est complexe, Philippe. La violence de la passion est une chose terrible quoique tu sembles l'ignorer. Et je souffre certes plus que toi...
Ils étaient arrivés à la porte du bureau de Philippe, mais ils la dépassèrent et continuèrent sous la pluie méthodique et tenace leur dialogue un peu théâtral.
Philippe à sa grande surprise se sentait assez agréablement ému: des phrases généreuses et des pensées élevées s'ordonnaient dans son esprit en périodes élégantes. Il avait l'impression d'être l'un des personnages d'un drame puissant qui le dépassait. Toute la matinée, ils errèrent par les routes détrempées.
Quand ils revinrent à midi, Lucien annonça d'un ton parfaitement naturel qu'il quitterait Abbeville le jour même.
Pendant tout le repas Philippe et lui parlèrent avec animation de projets politiques. Philippe devait poursuivre auprès des ouvriers de la région une propagande active dont Lucien lui fournirait les éléments.
Quand il monta faire ses malles:
—Eh bien? dit Geneviève ardente.
—Eh bien, il m'a tout expliqué et je crois qu'il était sincère.
—Expliqué? Et comment?
—Il reconnaît qu'il a une nature vicieuse, corrompue par la facilité de la vie de Paris. Il voudrait se vaincre; il n'y réussit pas toujours, il souffre... Enfin je lui ai pardonné; complètement, pleinement, pardonné... Il ne viendra plus ici, mais je resterai son ami et j'essaierai de le ramener à la vertu. Nous continuerons à travailler ensemble à une besogne plus grande que nos ressentiments humains... Tu avais d'ailleurs mal compris sa phrase sur mes enthousiasmes; il n'a jamais prononcé le mot «puérils»... Enfin il était pâle, abattu et repentant.
Geneviève, le menton dans les mains, réfléchissait et s'étonnait de penser avec un sentiment étrange, mêlé de haine et de regret, à la voix subtile de Lucien et à son visage d'ivoire jauni.
III
Le rapport de l'ingénieur Viniès sur l'amélioration de l'entrée de la Baie de la Somme, publié à ses frais vers la fin de 1845, souleva aussitôt des passions qui surprirent vivement l'auteur. Il n'avait pensé remuer que du sable et des pierres; il découvrit qu'il mettait en mouvement des égoïsmes vivants et féroces.
D'Abbeville, du Crotoy, du Hourdel, les chambres de commerce et les conseils municipaux protestaient à l'envie: chaque jour on lui communiquait des extraits de délibérations qui disposaient avec ironie des conjectures de M. l'Ingénieur.
Tous citaient des témoignages des capitaines qui fréquentaient la baie, des pilotes, qui, comme le disait vigoureusement M. le maire du Crotoy «étaient nés dans son sein».
Selon les uns, le chenal se redresserait sans s'approfondir, selon les autres il devait s'approfondir sans se redresser; une troisième école soutenait que la baie s'ensablerait complètement après l'exécution des travaux.
Abbeville surtout déclamait sur un ton tragique: «Considérant que, si les travaux étaient exécutés, le commerce maritime d'Abbeville serait complètement anéanti au profit de Saint-Valéry.
Considérant que le gouvernement ne peut vouloir la ruine d'une ville populeuse et industrielle qui a fait de si grands sacrifices pour le percement du canal alors que la nature lui avait assuré une prompte communication avec la mer...»
Les accidents les plus terribles étaient prédits si le contre-fossé du canal était mis en communication avec un bassin à flot comme le proposait M. Viniès. Toutes les propriétés de la basse vallée de la Somme seraient inondées, les récoltes noyées sous trois mètres d'eau. Dans cette terre spongieuse les maisons s'écrouleraient.
—Mais comment peuvent-ils contester des chiffres? dit Philippe à l'ingénieur en chef.
—Comment, en effet? grogna le vieux lion.
—Le grand malheur de la France, lui dit Bertrand d'Ouville, en réponse à ses plaintes, c'est que les intérêts de clocher ou de parti l'emportent dans l'esprit de chacun sur l'intérêt général.
Voyez, au contraire, cette Angleterre que vous n'aimez pas: sir Robert Peel vient d'y émanciper, contre le programme de son propre parti, les catholiques d'Irlande. Et c'est lui, conservateur représentant des fermiers protectionnistes, qui propose d'abaisser les tarifs à l'importation. Quel exemple pour M. Guizot!...
Geneviève à laquelle Philippe exposa longuement ces difficultés, était compatissante, mais un peu lointaine. Elle comprenait mal les détails techniques et traitait le débat tout entier avec assez de détachement: «C'est des affaires d'homme» disait-elle, retrouvant une vieille phrase de Mademoiselle.
Elle était enceinte et semblait acquérir rapidement un réalisme étroit et vigoureux. Elle taillait de petites robes, lisait des livres de médecine et s'inquiétait parfois de voir Philippe dissiper si rapidement leurs revenus en souscriptions pour la Pologne libre ou l'émancipation des nègres.
D'ailleurs elle-même avait des ennuis: elle remarquait depuis quelque temps que les dames d'Abbeville qu'elle avait connues autrefois et qu'elle rencontrait à l'Église la traitaient avec une extrême froideur. Dans les magasins elle surprenait des regards moqueurs quand elle entrait. Catherine Bresson qu'elle voyait parfois et qui devenait une grosse fille indolente lui avoua «qu'on disait beaucoup de mal d'elle en ville».
—Mais quoi?
—Je ne sais pas: je n'ai jamais rien entendu, mais ma mère me l'a raconté.
—Que t'importe ce qu'on dit? objecta Philippe. «On» est un monstre mythique, rien de plus.
—Je sais, mais cela m'agace et me rend nerveuse.
Elle résolut d'aller voir Mme Bresson.
—Quelle est cette histoire, mon Dieu? dit celle-ci, croisant ses bras maigres et levant les yeux au Ciel. Catherine est folle d'être allée vous parler de ces sottises. Je n'ai rien entendu... Elle aura de mes nouvelles.
—Il est possible qu'elle se soit trompée... Voulez-vous la faire appeler?
—Mais non, c'est inutile, dit la petite vieille très agitée; vous savez comme moi qu'on exagère toujours.
—Madame, dit Geneviève, avançant son petit menton fin, je ne sortirai pas d'ici avant que vous ne m'ayez répété les propos qui se tiennent sur mon compte. On ne peut exagérer quand il n'y a rien.
Elle dut lutter encore assez longtemps, mais à la fin sa volonté précise triompha de la résistance rageuse de Mme Bresson.
—Ma pauvre petite, cela m'ennuie bien de vous répéter ces horreurs dont je ne crois pas un mot, mais vous le voulez... D'abord tout le monde dit que votre mari est un communiste.
—Ceci, dit Geneviève est affaire entre lui et ses chefs; ce n'est d'ailleurs pas de cela que parlait Catherine.
—Eh bien! On dit surtout que, si vous avez accepté à votre retour de Paris d'épouser un homme qui n'était pas en somme de votre monde... c'est que vous ne pouviez faire autrement.
—Que je ne pouvais faire autrement? Mais pourquoi? dit Geneviève stupéfaite.
—Parce que vous vous étiez compromise à Paris, parbleu! dit triomphalement la vieille dame.
—Mais qui a inventé ces sottises?
—On dit aussi, continua Mme Bresson, qui maintenant semblait prendre un certain plaisir à voir la colère étonnée de Geneviève, que vous avez été la maîtresse d'un ami de votre mari qui est venu chez vous il y a six mois... Là, il faut avouer, ma pauvre petite que vous avez été bien imprudente... Comment? Vous, une jeune femme, vous laissez un homme s'installer chez vous pendant quinze jours, vous vous montrez seule en ville avec lui?... Vraiment, que voulez-vous qu'on pense?
—Évidemment, dit Geneviève, et qui vous a dit tout cela, madame?
Il lui fallut de nouveau lutter pour obtenir une réponse. À la fin la petite vieille jeta mystérieusement.
—Mme Grandin.
Geneviève demeura stupide, Mme Grandin? Une vieille dame, assez hautaine, qui passait à Paris tout l'hiver et ne voyait guère les Abbevillois que dans les comités de bienfaisance.
—Mais elle ne me connaît pas... Je ne lui ai jamais parlé. Elle m'était plutôt sympathique: elle a l'air grave et bon. Pourquoi me calomnierait-elle?
—Quelque domestique lui aura...
—Mais elle ne sait même pas mon nom; elle s'occupe si peu des gens d'ici... C'est bien simple, je vais aller la voir.
Cette fois, Mme Bresson parut vraiment émue.
—Surtout ne faites pas cela: elle refusera de vous recevoir.
—Tout cela est bien étrange, dit Geneviève.
Et elle alla demander conseil à Philippe: elle s'était d'abord promis de lui épargner ces ignominies, mais après son effort pour rester calme chez la mère Bresson, ses nerfs l'abandonnèrent. Elle pleura; Bertrand d'Ouville, qui survint, trouva Philippe la consolant et quand l'histoire lui fut contée, offrit d'aller voir Mme Grandin.
—Je la connais très bien, dit-il, elle est charmante et a beaucoup de goût. Cela m'étonne d'elle plus que de toute autre... Mais sait-on jamais? La méchanceté est une maladie si fréquente chez les vieilles femmes.
—Mais la méchanceté sans motifs? dit Geneviève.
—C'est une chose terrible d'avoir été jolie et de ne plus l'être: vous verrez cela... Mais attendons avant de juger.
Il revint deux heures plus tard, enchanté: à son sourire Philippe et Geneviève qui étaient restés à disserter assez tristement de la méchanceté humaine se sentirent plus gais.
—J'ai fait de bonne besogne, dit-il, ouvrant sa redingote au col de velours noir et croisant d'un air satisfait ses jambes maigres.
—Racontez vite, dit Geneviève animée.
—J'ai d'abord vu Mme Grandin. Jamais femme ne fut plus surprise. Elle n'a jamais dit un mot de ces sottises. Un jour, en sortant de la messe, vous trouvant jolie, elle a demandé votre nom à Mme Bresson qui était à côté d'elle. L'autre commença aussitôt à vous dénigrer.
Sur quoi, Mme Grandin m'ayant offert de répéter tout ceci devant la Bresson, je me précipitai chez celle-ci.
—Cela devient très amusant, dit Geneviève, excitée et joyeuse.
—Là, j'ai d'abord fait la bête: j'ai dit qu'il courait des bruits, que j'étais votre ami, que je voulais savoir. Elle m'a défilé son chapelet, ses petits yeux sournois brillants de joie, et, en vous citant, je suis parvenu à lui faire nommer Mme Grandin. Alors, comme vous dites, ce devint très amusant...
À mon récit de ma visite à cette dernière, l'estimable vieille femme pâlit, m'injuria et me mit à la porte... Nous voilà brouillés: j'en suis charmé.
—L'horrible femme, dit Geneviève (avec une intonation si vive et si sincère que le vieillard, grand amateur de sentiments vrais, la nota avec joie), l'horrible femme... Mais pourquoi? Je ne lui ai jamais rien fait.
—Comment? dit-il. Rien fait? Mais vous paraissiez heureuse: n'est-ce pas assez?
IV
Deux événements marquèrent pour les Viniès le début de l'année 1847: Geneviève eut un fils dont Bertrand d'Ouville fut le parrain et Philippe découvrit l'Histoire des Girondins que Lamartine venait de publier.
Il en avait les cinq volumes à son bureau et en apportait toujours un à l'heure des repas pour ne pas interrompre sa lecture: Geneviève elle-même, jeune mère encore pâle, devait écouter le nouvel évangile.
—Enfin, disait Philippe; enfin un homme politique capable d'entraîner des masses, ose écrire l'éloge de ces temps admirables et tu vas voir comme il suffira de l'écho de ces voix puissantes pour réveiller la France. Écoute, Geneviève: «Dès les premières impulsions de la Révolution, il n'y a qu'un rôle pour le chef d'un pays, c'est de se mettre à la tête de l'idée nouvelle, de livrer le combat au passé et de cumuler ainsi dans sa personne la double puissance de chef de la nation et de chef de parti. Le rôle de la modération n'est possible qu'à la condition d'avoir la confiance entière du parti qu'on veut modérer.»
—Comprends-tu la valeur d'une telle phrase écrite par un tel homme? Cela permet tous les espoirs.
—Oui, dit Geneviève, mais viens déjeuner.
—... Et ceci: «Il n'est pas donné à l'irréligion de détruire une religion sur terre. Il faut une foi pour remplacer une foi. La terre ne peut pas rester sans autels et Dieu seul est assez fort contre Dieu.
—Oui, cela est beau, dit Geneviève, avançant le menton et abaissant la tête d'un air satisfait.
—«Les hommes de l'Assemblée Constituante, déclamait Philippe, n'étaient pas des Français: c'étaient des hommes universels, des ouvriers de Dieu appelés par lui à restaurer la raison sociale de l'humanité et à ramener le droit et la justice par tout l'univers.»
Ah! cela fait du bien d'entendre enfin ces choses: il faut que je fasse lire tout cela à parrain...»
Mais le parrain, comme ils l'appelaient maintenant, demeura rebelle à l'enthousiasme: il se borna à leur citer les mots à la mode: «Lamartine a doré la guillotine»; «élevé l'histoire à la hauteur du roman». Sa réputation d'incurable frivolité devint de plus en plus un des lieux communs des Viniès.
—Si j'écrivais à Lamartine, dit Philippe.
—Il ne répondra jamais.
—Sans doute, mais il doit être précieux pour lui, j'imagine, de sentir que des jeunes gens sont prêts à le suivre au combat.
*
* *
Vers la fin d'avril une lettre arriva, d'une petite écriture fine et penchée. Geneviève, devinant tout de suite, déchira vivement l'enveloppe et lut avec une émotion délicieuse.
Saint Point
«Je vous réponds, monsieur, du fond de cette solitude où je suis venu me recueillir quatre ou cinq jours...»
C'était une courte lettre: de très simples remerciements, puis des conseils de modération. On sentait que le communisme de Philippe avait un peu effrayé le poète.
«Ne soyez d'aucun parti: il est impossible de conserver bonté ou vertu si l'on y trempe. Les partis blancs, bleus ou rouges, ne sont' que des passions honteuses et féroces qui exploitent en riant des sentiments généreux et nobles. Pour moi, j'attends des événements qui en vaillent la peine. Quant à user ses beaux jours pour la petite préférence à inventer ingénieusement entre Messieurs Molé, Thiers et Guizot, je laisse cela à ceux que cela amuse...»
Une courte invitation à venir le voir à Paris, rue de l'Université terminait la page.
Geneviève fut enthousiaste: Philippe moins...
—Des phrases, dit-il.
Elle sourit...
*
* *
Ce ne fut que trois mois plus tard qu'elle osa confier le bébé pour deux jours aux soins affolés de la petite bonne.
Elle retrouva avec plaisir la vie ardente de Paris: dès le matin de leur arrivée, aux Champs-Élysées, elle s'amusa des petites calèches rapides, des étrangers vêtus de longues polonaises de couleurs vives et des mantelets des femmes, couverts de rubans et de galons...
—Mais mon grand chapeau est ridicule, dit-elle à Philippe: on ne voit que ces minuscules capotes de crêpe... Nous allons rentrer à l'hôtel et je le transformerai avant de faire cette visite.
Philippe n'aimait pas qu'elle attachât de l'importance à des détails si mesquins. Il lui expliqua longuement que la mode est un préjugé, dicté aux classes riches par l'ingénieuse perversité des couturières et des modistes; il aurait voulu au contraire qu'elle prît plaisir à braver ces sentiments médiocres.
Elle l'écouta docilement et l'approuva, mais elle coupa les larges bords de son chapeau, fit un point pour changer légèrement la forme de la coiffe, et Philippe, étonné, dut reconnaître qu'elle avait réussi en un quart d'heure à se faire semblable aux belles personnes du Bois. Il ne lui savait pas tant d'adresse.
Madame de Lamartine recevait dans son atelier, devant la fameuse pendule d'albâtre qu'elle avait elle-même sculptée. Son maigre visage encadré de bandeaux épais avait une dignité mélancolique. Ses nièces Anglaises l'entouraient. Lamartine, debout près de la fenêtre, parlait à une femme élégante et vive, qui était Delphine de Girardin.
Tant d'admirateurs obscurs défilaient dans ce salon, que si Philippe avait été seul il est probable que sa visite se fut passée en banalités médiocres; mais la beauté de Geneviève intéressa Madame de Lamartine qui lui parla de la vie de province, d'Abbeville et de Mâcon, avec une sympathie un peu compassée.
Geneviève regardait Lamartine dont le profil doux, calme, et grave se détachait sur la fenêtre claire. Grand et svelte, il avait, dès qu'il faisait un geste, l'air de s'élancer.
On apporta du thé et des gâteaux, à la mode anglaise: Mme de Girardin et Lamartine se rapprochèrent. Le poète lui-même servit Geneviève: elle parla timidement des Méditations et de Jocelyn.
—J'ai renoncé à faire des vers, dit-il; tout homme qui en écrit à mon âge devrait être privé de ses droits politiques. On croit que j'ai passé trente ans de ma vie à aligner des rimes et à contempler les étoiles; je n'y ai pas employé trente mois.
Geneviève regardait avec un plaisir infini ces traits fins et mobiles, ces yeux alternativement bleus et gris comme un ciel d'automne. C'était le temps où il s'efforçait de donner à ses visiteurs une impression de maîtrise de soi et de bon sens vigoureux. Sa nature ondoyante et diverse était fatiguée de la gloire littéraire; aux aspirations bucoliques avaient succédé de très nobles ambitions politiques. Il s'ennuyait.
Philippe qui s'était rapproché, dit que ses amis attendaient du poète de grandes choses, surtout s'il acceptait le principe de réformes sociales.
«La politique, répondit-il assez dédaigneusement, est une science expérimentale où les principes ne se jugent bien qu'aux conséquences, mais ce pays-ci veut des idoles et non des hommes d'État. La foule s'attache à mes pas; je ne puis pas faire de miracles.»
Puis il interrogea Philippe sur l'état des esprits en Picardie.
—Oh! dit celui-ci, c'est le calme, le calme du sommeil et de la mort: un peuple de momies enveloppées des bandelettes de leurs préjugés provinciaux. Je m'efforce d'y répandre la Réforme de M. Flocon, mais sans grand succès.
—Laissez donc cela, dit le poète: l'avenir n'a pas d'abonnés.
Mais ce calme l'étonnait; partout ailleurs expliqua-t-il, régnait un malaise sourd, une attente anxieuse, un repos inquiet.
«... le silence qui se fait dans la salle avant la cinquième symphonie», dit Geneviève à mi-voix, et les yeux de Lamartine approuvèrent.
—Ma femme même commence a être ébranlée et animée de notre foi, ajouta-t-il.
Et la froide Anglaise sourit.
—Allons, encore des révolutions, intervint Madame de Girardin. Que c'est ennuyeux! Sommes-nous en 1830 ou en 1790? Mon mari essaie de prêcher des réformes, mais qu'espérer sous ce régime? On veut dessécher le marais et on ne fait voter que les grenouilles.
Mme de Lamartine complimenta Geneviève sur son chapeau, puis demanda à Delphine de Girardin d'où venait le sien, qui était aimable.
—D'où il vient? De Raphaël: c'est la coiffure de la Vierge aux Raisins, exactement copiée par mademoiselle Baudrand. Sur quoi elle disparut en beauté.
—Elle est charmante, dit quelqu'un.
—Oui, dit Lamartine, mais elle est trop gaie... la gaieté est amusante, mais c'est une jolie grimace. Qu'y a-t-il de gai dans le ciel et sur la terre?
Philippe depuis quelques instants faisait des signes à Geneviève: elle se leva. On les invita à revenir.
—Votre petite femme est délicieuse, dit Mme de Lamartine à Philippe.
Quand ils furent dans la rue, Geneviève, joyeuse et excitée, sourit aux choses, respira l'air frais et prit vivement le bras de Philippe. Elle s'aperçut alors qu'il était sombre.
—Quelle déception! dit-il.
—Vraiment? J'allais te dire au contraire...
—Petite femme! reprit-il. Délicieuse! Te prend-elle pour une de ces poupées mondaines? Quel jargon!
—Mais elle est étrangère, Philippe: les mots n'ont pas pour elle le même sens. Et, d'ailleurs, je ne puis rien voir d'offensant...
Mais Philippe voulut écraser Lamartine de commentaires violents et durs. Ce n'est pas toujours une bonne fortune que d'être le héros d'une jeunesse ardente. Elle aussi cherche des idoles, et des idoles respectueuses.
V
Le poète avait raison: un sentiment d'inquiétude et de tristesse angoissait alors la France. Des affaires bruyantes et scandaleuses irritaient chaque jour les nerfs trop sensibles du pays. Un aide de camp du Roi trichait au jeu; un ministre et un général étaient pris en flagrant délit de vol; un pair de France tuait sa femme; notre ambassadeur à Naples se suicidait. La bourgeoisie doctrinaire s'étonnait douloureusement d'avoir à donner au monde le spectacle de tant de hontes: le peuple regardait et faisait école de mépris.
De plus ce peuple avait faim: le pain était cher et rare. Abbeville même, métropole campagnarde, en manquait quelquefois et ses habitants pacifiques regrettaient d'avoir à murmurer. Le sous-préfet recevait de la Gendarmerie des rapports inquiétants et anormaux.
GENDARMERIE de la SOMME
LIEUTENANCE D'ABBEVILLEAbbeville, le 3 août 1847.
n° 179
MONSIEUR LE SOUS-PRÉFET,
«J'ai l'honneur de vous informer que dans la matinée du 26 de ce mois deux placards séditieux ont été découverts à Abbeville, affichés l'un sur le mur du Pont-au-Poiré, l'autre au jardin de l'Hôtel de Ville, rue des Carmes. Ces placards ont environ vingt centimètres de hauteur sur dix centimètres de largeur. Ils sont ainsi conçus:
«Français,
«L'on vous amuse en vous disant qu'il arrive des navires de blé et en faisant des quêtes pour les pauvres: ces quêtes ne sont que pour les mendiants qui n'en ont souvent pas besoin, mais l'ouvrier qui a de la peine à vivre, il n'aura rien, lui.
«Montrons que nous sommes braves et crions: à bas Louis-Philippe!
«Le Maire garde la moitié de l'argent pour lui.»
GENDARMERIE de la SOMME
LIEUTENANCE D'ABBEVILLEAbbeville, le 4 août 1847.
n° 180
«J'ai l'honneur de vous informer que hier, vers trois heures du matin, le sieur Châtelain sergent de ville, à découvert sur la muraille de façade de la maison de M. Pillet, chapelier, écrite en caractères noirs de douze centimètres de hauteur environ et avec un corps dur, l'inscription séditieuse suivante:
«Du pain à vingt sous, ou la République!»
«La République! Et sur les murs d'Abbeville! Quel scandale, dit le sous-préfet à son secrétaire. C'est ce maudit petit ingénieur qui leur monte la tête. Il me fera rater ma préfecture!