Nous remontons en voiture. L'automobile achève de traverser la grande île sur laquelle est bâti Montréal. Je retrouve un de ces paysages fluviaux qui sont vraiment une des caractéristiques de la nature américaine: eaux débordantes, îles et rives boisées, terres à peine émergentes, solitude des forêts primitives, noyées dans les fleuves géants. Nous entrons alors dans la paroisse de Saint-Eustache. Les cultures reparaissent, puis les bois. Nous avons pris une belle route qui coupe un bois non exploité. Et je ne veux pas dire que des bûcherons n'y sont jamais venus couper un tronc d'arbre, mais la main de l'homme, la main ravageuse n'a pas travaillé avec méthode. Les essences les plus diverses sont mêlées, et j'admire le vert tout jeune des épinettes, et ces thuyas échevelés, qu'on appelle cèdres au Canada, et dont le bois n'est jamais attaqué par la vermine. Le regard est vite arrêté; il ne fouille pas les profondeurs; mais il y a des clairières, aux deux bords de la route, et j'aperçois, au milieu des arbres qui font le rond, des fleurs d'une blancheur vive, que je ne connais pas. «C'est le lis des bois», me dit un de mes compagnons. Je descends, et, marchant sur la très épaisse mousse, toute gonflée d'eau, j'approche du massif sauvage. Non, je n'ai jamais vu ces trois pétales charnus, pointus, d'un blanc parfait, ouverts à l'extrémité d'une tige fine et haute d'un pied. Je cueille une gerbe de ces premières annonciatrices du printemps canadien. Nous repartons. Les terres de labour nous rendent l'horizon. Un peu de temps, nous suivons un vallon encaissé, fait en corbeille longue, et plein d'arbres qui ne dépassent les bords que du sommet de leurs frondaisons, et, quand nous sortons de là, nous sommes devant une ferme de belle apparence, qui a ses étables à droite et, à gauche, ses hangars.
—Je vous présente monsieur Philias Barbe.
Je vois venir à moi un homme encore jeune, maigre, roux de cheveux, qui me tend la main. Une chose m'étonne. Il ignorait, il y a une minute, qu'il dût recevoir une visite; nous sommes à la fin de la semaine: et cependant il est rasé avec soin, il porte une chemise blanche et un complet de drap noir avec lequel il pourrait faire son tour de ville. Je ne tarde pas à avoir l'explication. Nous montons l'escalier qui conduit à la salle de réception, bien ornée ici, de tapis, de fauteuils, de rideaux et de gravures. On m'a raconté, en chemin, que M. Philias Barbe, qui possède, par héritage, un domaine de deux cents arpents, en a acheté un second, de même étendue, dans le voisinage immédiat, pour établir son fils aîné. Il est propriétaire, il est riche, la plupart des agriculteurs canadiens le sont, du moins ceux qui possèdent la vieille terre patrimoniale: mais cela ne m'explique pas la barbe fraîche, un samedi à quatre heures, alors qu'il est de tradition lointaine, dans nos campagnes, de passer chez le barbier le dimanche matin, avant la grand'messe. Au moment où nous entrons dans le salon de la ferme,—aucun autre mot n'est exact,—deux grandes jeunes filles travaillent à des ouvrages de couture. L'une est en corsage blanc, l'autre en corsage rose. Je demande en riant si les fermières canadiennes s'habillent ainsi pour faire le ménage.
—Non, bien sûr, répond l'aînée; mais, le samedi après-midi, c'est l'habitude que les pères, les mères et les jeunes filles fassent un brin de toilette.
—Et qui achève l'ouvrage?
—Les garçons: vous n'avez qu'à voir mes frères.
En effet, un jeune homme entre, décidé et de mine intelligente, comme le père. Il est en habits de travail. La mère a dix enfants, cinq filles et cinq fils. Deux des filles sont religieuses. Les fils font valoir le domaine, et il n'y a pas besoin de valets de ferme, non! bien que l'ouvrage ne chôme pas. Il faut des spécialistes chez maître Philias Barbe. Tout le lait des vaches doit être expédié à la beurrerie. Et, pas de retards!... Beau temps ou mauvais temps, on est toujours pressé. La grande culture, à elle seule, occuperait bien six hommes qui n'auraient qu'une demi-bonne humeur au travail; mais le père a entrepris de cultiver les fraises, les tomates, et autres bricoles, et tout doit arriver frais au marché de Montréal, à plus de sept lieues d'ici!
Nous allons, entre hommes, visiter les terres. Elles sont jolies, plaisantes à l'œil, et fines de grain. Ce n'est plus tout à fait la plaine, mais une lente montée, qui fait voir toute la moisson au soleil, dès l'aurore, et au maître également. La meilleure partie est labourée. Mais au sommet de la vague, loin de nous, et dans le bleu déjà des brumes d'horizon, il y a des bois.
—A qui sont-ils?
—Ils sont à moi. Mais ceux de droite sont à l'aîné.
J'ai pris congé de toute la famille rangée devant le perron de la ferme. La mère m'a offert un verre de «chartreuse», qu'elle avait faite avec des herbes puissantes. Et je suis parti, regardant derrière moi, tant que j'ai pu apercevoir la maison et les gens.
J'ai parcouru, un autre jour, le chemin de Montréal à Saint-Anne de Bellevue, qui côtoie le Saint-Laurent et les rapides de Lachine, et j'ai visité la ferme modèle du Bois de la Roche. Étables, écuries, bergeries, porcheries, poulailler, où vivent des bêtes de races choisies, j'ai visité toutes les dépendances de ce beau domaine qu'exploitent un régisseur et quatorze «engagés.» Mais je ne saurais pas juger l'agriculture de luxe. Je m'en tiens aux fermes conquises sur l'antique forêt, et transmises de père en fils, dans la même famille, presque toujours d'origine française et toujours cultivant elle-même. Plusieurs études généalogiques ont été faites, sur les familles rurales de telle ou telle paroisse. On y relève des noms qui nous sont familiers, parmi lesquels beaucoup de sobriquets, de seigneuries, comme on disait jadis. Il semble qu'on revoie, rien qu'à les prononcer, les anciens soldats des régiments de France, qui se firent laboureurs quand le Canada passa sous la domination anglaise. Je relève par exemple, dans le dictionnaire des familles de Charlesbourg, par le curé Gosselin, des Amiot, Larosée, Brindamour, Aubry, Beaulieu, Bergevin-Langevin, Blondain, Bresse, Ladouceur, Latulippe, Lavigueur, Roy, Vandal, Malouin, Papillon, Provençal, Robitaille, Sansfaçon. Mais le document le plus intéressant est ce Livre d'or de la noblesse rurale canadienne-française, qui fut publié à l'occasion des grandes fêtes du troisième centenaire de Québec, en 1908. Un Comité des anciennes familles fut chargé de rechercher, dans la province, quels étaient les cultivateurs qui pouvaient justifier de plus de deux cents ans de présence familiale sur la même terre. A chacun de ceux-ci, une croix de vermeil était promise, et un diplôme. Or, il y eut deux cent soixante-treize de ces nobles, et, assurément, le recensement ne put être complet. Qui étaient-ils, les chefs de la lignée? Après le traité de Paris, du 10 février 1763, il fut accordé aux Français un délai de dix-huit mois pour vendre leurs biens et retourner en France. Un grand nombre en profitèrent. Les historiens nous disent qu'il resta cinq cents soldats, quelques rares employés et artisans, et des laboureurs «attachés au sol et qui ne le quittèrent point». La plupart des prêtres, attachés aux âmes comme les paysans à la terre, ne songèrent pas même à laisser les paroisses commençantes. Et ce fut le début d'un empire.
Québec.—De la terrasse de Québec, où des habitués se promènent, dans le vent du matin, j'aperçois le plus beau carrefour d'eau qui soit au monde. Quatre régions de plateaux, d'une hauteur à peu près égale et s'opposant deux à deux, s'avancent dans le fleuve: celle de Québec, élevée de plus de cent mètres au-dessus des eaux, la côte de Beauport à gauche, la pointe de Lévis à droite, en face l'île d'Orléans. Je ne vois limpidement, avec tout l'amusement des reliefs et des couleurs, que la basse ville étendue au-dessous de moi. Les autres terres sont distantes. Le paysage est immense. L'œil ne s'intéresse plus aux formes secondaires, mais aux longues lignes droites de ces terres hardies, qui enfoncent leurs falaises dans le courant. Les pointes sont brunes, les sommets d'un vert pâli par le lointain. Entre eux, il y a la lumière des eaux, qui est jaune aujourd'hui, et qu'un vieux Canadien m'assure avoir vue très bleue, et glauque, et violette, et quelquefois encore, au soleil descendant, toute tavelée d'or et de rouge, comme une forêt d'érables transparente. Cette lumière, au moment où je passe, n'a qu'une beauté médiocre. D'où vient donc mon émotion? Pourquoi mes lèvres, malgré moi, s'ouvrent-elles pour dire: «Que c'est beau! que c'est beau!» Pourquoi mes yeux se reposent-ils, avec une telle joie, sur ces étendues qui bâtissent, autour du Saint-Laurent, un dessin géométrique? Vers le nord et vers l'est, toute la côte de Beauport est dominée par la chaîne des Laurentides. Elles suivent le fleuve; elles ont des mouvements d'une souplesse parfaite; elles font, au bas du ciel, une suite de dentelures légères, dont la dernière, et d'un si grand dessin, celle du cap Tourmente, se perd, à d'infinies distances, du côté où est la mer. Longtemps je les ai regardées, et j'ai regardé l'île d'Orléans, et la pointe de Lévis. Et je devine que la beauté du paysage de Québec est d'abord d'ordre architectural, conforme à un instinct mystérieux de l'esprit, et qu'elle procède de cette ordonnance où se mêlent les lignes droites des caps et les lignes courbes des Laurentides.
Rien, en France, n'est plus français que ce Québec du Canada. Les gens et les maisons sont de chez nous. On ne voit pas de gratte-ciel. Les gamins, rencontrés dans la rue, flânent, jouent, rient, se disputent, s'envolent comme les nôtres. Lorsque, le soir, je rentre chez sir Adolphe Routhier, et que nous causons de toutes choses françaises, librement, il me semble que je suis en déplacement, aux environs de Paris, chez un confrère de l'Institut, qui a une belle maison et une famille fine.
Les campagnes. Saint-Joachim.—Je vais voir, sur la rive gauche du Saint-Laurent, des terres qui appartiennent, ou ont appartenu au séminaire de Québec, en vertu du testament de monseigneur de Montmorency-Laval (1680). Mon compagnon de route, le savant abbé Gosselin, me cite, de mémoire, les dates où quelques-unes des familles de Saint-Joachim s'établirent au bord du fleuve et défrichèrent le sol que les descendants n'ont pas quitté. «Il y a là, me dit-il, un Josef Bolduc, dont la noblesse remonte à sept générations, jusqu'à Louis Bolduc, procureur du Roi, de Saint-Benoît, évêché de Paris, et qui vint ici, dans le comté de Montmorency, en 1697. Il y a un Féruce Gagnon qui descend d'un Pierre Gagnon, de Tourouvre en Perche, venu à Saint-Joachim en 1674. Les Fillion descendent d'un Michel Fillion, notaire royal, de Saint-Germain-l'Auxerrois, mais ils ne sont «habitants» que depuis 1706. Les Fortin ont commencé d'ensemencer la Grande Ferme en 1760, et les Guilbaut de cultiver La Fripone en 1757. Vous verrez combien sont prospères les familles, celles-là ou d'autres, que nous visiterons.»
Le train s'arrête à la station de Saint-Joachim. Nous montons dans une petite voiture à quatre roues, et traversons le village, puis un grand bout de plaine, où chaque champ est soigneusement clos, où, çà et là, bordant les chemins, se lève une double ligne d'ormeaux. Les terres plates où nous voyageons, terres d'alluvions sans nul doute, s'étendent jusqu'au pied de la belle montagne qui porte le nom de Cap Tourmente. Quelle joie ce serait de vivre une semaine de chasse et de pêche dans ces Laurentides! Je n'ai pas vu encore d'aussi belles futaies d'érables. Elles n'ont pas leurs feuilles, mais leurs ramilles, et sans doute aussi les bourgeons entr'ouverts, font de grandes tentures, ocellées et moirées, aux flancs de la montagne. Nous devons être à une lieue au moins, peut-être une lieue normande, de cette forêt attirante. N'y pensons plus. Le chemin ne nous y mène pas. Il va parallèlement au fleuve, et voici, devant nous, une longue habitation en bois, avec la véranda coutumière. Le fermier,—par exception, le mot peut s'employer ici,—nous reçoit à l'entrée. Il est jeune, solide, haut en couleur, et il porte les moustaches, et ces demi-favoris que j'ai souvent vus en Normandie. La fermière, accorte, claire, pas très parlante mais parlant bien, a préparé le déjeuner. Elle a jeté, sur sa robe grise, un tablier à broderies rouges, et, quand nous entrons, elle appelle, pour nous faire honneur, sa dernière ou avant-dernière:
—Allons, viens dire bonjour, Marie-Olivine!
Les étables sont presque vides, car le temps est arrivé où les bestiaux vont dans les pâtures. Elles renferment d'ordinaire cent bêtes à cornes, et je pourrais visiter la laiterie modèle. Mais, plus que la laiterie et que le déjeuner, le paysage m'attire. Nous avons dépassé l'île d'Orléans dont j'aperçois l'extrémité boisée. D'autres îles, mais bien plus petites, tiennent le milieu de ce fleuve de douze kilomètres de largeur en cet endroit, et paraissent disposées en ligne, comme des navires en manœuvre: île aux Ruaux, la grosse île, île Sainte-Marguerite, île aux Grues, île aux Canots, île aux Oies. L'eau est basse, et la berge découverte. Devant moi, sur les vasières, ces choses immobiles, d'une éclatante blancheur, que sont-elles? Elles couvrent de grands espaces. Je sais que ce n'est pas une prairie de fleurs de nénuphars: il y aurait des feuilles. Des cailloux? ils seraient roulés et ramenés sur les rives. Tout à coup, le vent souffle vers nous et m'apporte le cri des oies sauvages. Elles s'agitent. Quelques-unes étendent leurs ailes. En même temps, de l'extrême horizon au-dessus du fleuve, du fond de l'azur brumeux, d'autres oies sauvages, en troupes immenses et formées en arc, émergent, arrivent dans la lumière, l'étincelle au poitrail, tournent un peu, s'abattent, et le bruit de leurs ailes passe comme une trombe. Les vasières sont entièrement blanches.
Je les ai revues, une heure plus tard, du sommet du Petit Cap. C'est le nom d'une colline toute voisine du Saint-Laurent, et qui porte, parmi les bois, la vieille et vaste maison de campagne,—bien française aussi,—du séminaire de Québec. Un sentier suit la crête de la falaise, et la splendeur des eaux, le vent tiède, le cri des oies sauvages, le ronflement d'un canot à pétrole qui paraît menu comme un scarabée, nous viennent à travers la futaie. Arbres verts, chênes, érables, frênes, tout pousse bien sur la butte. La saison du sucre d'érable est à peine terminée. La sève sucrée coule encore le long des troncs qui sont percés de deux ou trois trous d'un demi-pouce de diamètre. Je demande à mon guide combien produit un érable de taille moyenne.
—Cinquante ou soixante litres d'eau, me dit-il, qui donnent une livre de sucre.
Pendant que nous traversons de nouveau la plaine, il me raconte des traits de mœurs rurales. Je sens bien, au ton de la voix, que ce prêtre a le respect et l'amour de la profession de laboureur. Il me dit encore:
—Mon père avait fait ses humanités jusqu'à la rhétorique. A ce moment, il se mit à cultiver la terre. Et il avait coutume de nous répéter: «Je n'ai jamais eu de regrets.»
Ce pays de haut labourage me conquiert. En peu de temps nous gagnons la partie de la paroisse où commencent les premières pentes du cap Tourmente, et les forêts merveilleuses ne sont plus très loin. Les cimes des érablières ont une grâce qui retient. Il me semble que le sol est plus pauvre. Mais les cultures sont toujours bien encloses. Des fossés bordés de saules suivent le pli des pâtures. Nous entrons un moment chez M. Thomassin, qui est propriétaire de Valmont, vieil homme, tout droit encore, qui ressemble à un retraité de la marine.
—Venez au moins dans la grand'chambre? me dit-il.
Et nous allons dans la grand'chambre. La mère de famille arrive: des cheveux très blancs, des yeux très bleus, un visage doux; puis un gars de dix-neuf ans, géant magnifique et rieur, le torse serré dans un tricot de laine; puis une des filles, qui porte,—ce doit être la mode dans le comté de Montmorency, —un joli tablier brodé. La maison, dont nous visitons une partie, est double. Elle a trois belles pièces en avant, du coté opposé à la montagne. Dans la troisième, où est le poêle, il y a des provisions, la table à manger et des vaisselles.
—Voulez-vous goûter la tire?
La tire, c'est le sucre d'érable à l'état filant, une pâte brune dans le plat, dorée par transparence, où l'on pique la pointe d'un couteau. Je goûte la tire, et la déclare délicieuse, ce qui me vaut une demi-naturalisation canadienne. On cause de l'hiver, des terres qui sont encore bien froides pour le labour, et aussi de la race. En prenant congé de M. Thomassin, je ne puis me tenir d'observer tout haut, voyant l'homme au grand jour, à la porte de son royaume:
—Avez-vous l'air d'un de nos marins!
—Eh! monsieur, riposte-t-il, ça se peut bien: on est venu du comté d'Avranches!
Le cheval se remet à trotter, et nous conduit chez les Braun, qui ne sont pas plus prévenus de notre visite que ne l'étaient les Thomassin. La mère a eu dix-sept enfants; elle en a quatorze vivants. Sept ou huit jouent autour de nous dans la première pièce, et le plus petit dort dans un berceau d'osier, posé à terre. Vraiment, il y a une distinction et une dignité singulières chez la mère canadienne. Celle qui nous reçoit a sûrement passé plusieurs années de son enfance dans un couvent, comme presque toutes les fermières qui prennent là un degré de culture et de civilisation que les hommes n'ont pas. Elle a un visage ovale, grave et bon, que la jeunesse n'a pas quitté. Plus jeune, elle a dû ressembler à un modèle du Pérugin. L'un après l'autre, elle me présente les grandes filles qui l'aident dans le ménage, les petits qui jouent autour de la table, puis, regardant le dernier, qui dort, elle me dit:
—Je suis bien contente: je n'ai pas eu d'enfant cette année. C'est dur, voyez-vous, d'être toujours penchée sur le berbers et réveillée la nuit! A présent, on attend la récompense.
De quelle récompense voulait-elle parler? De l'éternelle? De l'appui que prêtent aux parents les enfants devenus grands? Les deux pensées étaient sûrement dans son esprit.
Que cela est admirable, divin et humain!
A peine a-t-elle achevé, que le dernier-né se met à s'agiter dans le berceau. Elle fait un signe, du doigt. Et, aussitôt, une petite de six ans qui était là, jouant aux dés sur la table, mais attentive, et les yeux vers nous au moindre mouvement, saute à terre, court au berceau, s'assied sur un des bords d'osier, appuie sur l'autre sa main droite, et, prenant de l'élan, se balance en mesure, et rendort le nourrisson.
Le père est d'origine écossaise. De la ferme des Coteaux à Saint-Joachim la distance est longue déjà. Je sais que, même dans le plus rude de l'hiver, quand il fait quinze ou vingt degrés de froid, les «habitants» ne manquent pas la messe du dimanche. «C'est du brave monde», comme l'a dit l'un d'eux. Plusieurs font deux ou trois lieues pour se rendre au village. Mais les enfants, comment vont-ils à l'école? Ceux des Coteaux? Le père répond:
—N'y a-t-il pas les traîneaux à chiens? Le mien est grand: ils se fourrent cinq dedans, et youp! youp!
Je vois en esprit, sur la neige fraîche encore, le chien qui tourne brusquement, et les écoliers qui roulent, poudrés comme des moineaux.
Le soleil baisse. Il faut repartir. Un jeune homme, à la barrière du premier champ, nous regarde, debout près d'une paire de bœufs de labour. Il reconnaît en nous la nation.
—Voyez, dit-il, nos bœufs sont enjugués à la française!
En effet, tandis que, bien souvent, les bœufs ont un harnachement, collier ou bricole, ici, je retrouve le joug en bois d'érable et la courroie de cuir qui le lie aux quatre cornes.
Les campagnes. Montmagny.—Nous sommes quatre qui partons pour Montmagny, deux Français et deux Canadiens-Français: Étienne Lamy, un sénateur, un médecin et moi. Le village étant situé sur la rive droite, il faut d'abord traverser le Saint-Laurent, de Québec à Lévis. Puis nous prenons un train, qui longe la côte. Les paroisses ont des noms qui, pour nous, sont plaisants: Saint-Vallier, Berthier, Saint-François. Un lac, le lac de Beaumont, fait une longue clairière dans une forêt pauvre, lande plutôt, où abonde la myrtille. Puis la terre ameublie succède aux étendues sauvages. Nous voyons nettement, car alors les arbres sont rares, les lignes successives d'habitations rurales et le dessin des propriétés. Celles-ci ont toutes la même largeur de cinq cents mètres, et la même longueur d'un kilomètre. A l'époque lointaine des concessions de terrains, les arpenteurs ont commencé à mesurer et borner les lots en partant du fleuve et remontant vers l'intérieur. Les colons de la première ligne ont bâti leurs maisons à la limite extrême de leur domaine, c'est-à-dire exactement à un kilomètre du Saint-Laurent. Mais les concessionnaires de la seconde ligne ont pu bâtir, de même, la ferme et les dépendances au commencement de leur concession, de l'autre côté du chemin. On cherchait à se rassembler, à se porter secours en cas d'incursion des sauvages, ou d'accident, ou de grand travail; de telle sorte que les campagnes sont sillonnées de rues parallèles, où les maisons, il est vrai, sont bâties à de longs intervalles, et que l'on vous dira, si vous demandez l'adresse d'un cultivateur: «Il habite dans le deuxième rang, ou dans le quatrième.»
Je crois que Joseph Nicole habite dans le deuxième. Des automobiles nous attendaient à la gare. Ce Montmagny est le chef-lieu judiciaire de trois comtés, gros bourg ou petite ville, dont les maisons de bois sont bien peintes et qui a ses jardins, ses trottoirs et ses clubs politiques. Je remarque le goût des gens du pays pour la brave «potée» tant aimée de nos pères, et qui a encore bien des fidèles. Ce géranium-lierre, ce bégonia, ce fuchsia, ce dahlia tuyauté, modèle 1850, ont péniblement poussé leurs premières feuilles dans la cuisine, peut-être dans la grande salle, où les «cavaliers» viennent «voir la blonde», et aujourd'hui, ils s'épanouissent sur l'appui de la fenêtre. Les fermes en ont aussi, de ces belles potées, et, quand nous entrons chez M. Joseph Nicole, la première couleur vive que j'aperçois, c'est un géranium-lierre, en espalier, qui fait son petit vitrail, vert et rose, devant une fenêtre. A la demande du père, une jeune fille d'une trentaine d'années, vive d'esprit et «bien disante», va chercher le registre sur lequel sont notées l'histoire et la généalogie de la famille. Je copie ces premières lignes, concernant l'ancêtre, le premier de la race: «Voyageur, originaire de France, arrivé en Canada, acheta de Basile Fournier et de Françoise Robin, son épouse, un certain terrain au sud de la rivière du Sud, provenance de la seigneurie de Saint-Luc, qui fut cédée, par le roi régnant Louis XIV, à M. de Montmagny, premier seigneur, le 5 mai 1646.»
Le souci, l'orgueil même de la tradition sont évidents. Mais le goût d'un progrès sage ne me paraît pas manquer à l'habitant canadien. Je crois que le laboureur de vieille race demande à la nouveauté d'avoir fait ses preuves, mais sa défiance première n'est pas de l'entêtement. L'un d'eux, ces jours derniers, m'a dit: «Toute machine nouvelle, qui fait du travail rapide, et qui n'a pas cassé aux mains des premiers acheteurs, je l'achète.» Aujourd'hui, je visite les étables de M. Nicole, avec le fils aîné, qui vient d'acquérir le domaine voisin. Le plafond est bas, sans doute pour que les bêtes aient plus chaud pendant le long hiver. J'en fais la remarque.
—Les nouvelles étables, chez moi, dit l'aîné, seront bâties un brin plus haut, mais les sociétés d'agriculture ne conseillent pas d'élever beaucoup plus la charpente.
Il s'est informé; il connaît les méthodes et les plans recommandés. Les vaches mâchonnent un reste de foin dans le râtelier, et, juste au-dessus de leurs cornes, il y a, pendues au mur, des boîtes à trois compartiments, et, dans les boîtes, une ou deux poules qui pondent.
—Bah! dit encore l'aîné, qui me voit sourire et qui retrouve un mot de la marine, bah! c'est le poulailler des anciens: à présent, ça se grée autrement.
Et je ne dirai plus qu'une des visites que j'ai faites à mes amis de la campagne: ma visite à Fortunat Bélanger.
Il habite le troisième rang, par conséquent à trois kilomètres du fleuve, et tout au bord de la rivière du Sud. Pas plus que Nicole il n'a été prévenu. Nous le voyons au dépit qu'il ne dissimule pas, lorsque les premières politesses ont été échangées. Il dit au sénateur, il dit au médecin:
—Ce que ça me fâche! Si seulement vous m'aviez écrit!
La maison a six pièces au rez-de-chaussée et autant au premier étage. Un calorifère la chauffe entièrement. Malgré les protestations de la ménagère, une maman de onze enfants,—mince et de visage délicat,—qui assure que tout n'est pas en ordre, on nous ouvre les portes des chambres et des dortoirs de là-haut. Les lits sont faits, les courte pointes tirées, et le plancher est net. Je remarque deux penderies, fort bien garnies; des armoires où sont entassés des cartons à chapeaux aussi larges que ceux de Paris; des tuyaux qui amènent l'eau de la rivière à l'étage. En bas, le mari me montre les deux pièces de réception, tout à fait élégantes, et la «chambre nuptiale», devenue chambre d'apparat. Les oreillers et les draps du lit sont brodés; une belle commode, des chaises légères, un miroir, le bénitier, des chromolithographies ont encore leur air de jeunesse et d'étalage. Nous revenons dans la salle à manger, où le couvert était mis quand nous sommes entrés.
—Vous prendrez bien une bouchée avec nous?
Je reconnais les mots, l'accent, la politesse de la France rurale non diminuée. Et tout de suite l'hôte ajoute, en hochant la tête, et regardant avec tristesse les deux Français:
—Vous ne nous aimez pas comme nous vous aimons. Nous avons l'œil sur la France, toujours.
Il est jeune; il a le type conventionnel du Gaulois, et la physionomie sans repos d'un homme des villes. Tandis que nous goûtons au pâté en croûte, doré et délicieux, que la ménagère avait préparé pour le dîner de midi, M. Fortunat Bélanger reprend:
—Je n'ai pas toujours été tel que vous me voyez. Il a fallu travailler, et même voyager...
—Oui, interrompt sa femme: pensez qu'il a fait deux séjours au Yukon, de dix-huit mois chacun, l'un avant son mariage, et l'autre après!
—Comme mineur?
—Prospecteur et mineur, répond le Canadien. Il fallait dégrever le bien de mon père. J'y suis arrivé, et j'ai même gagné plus.
Lamy l'interroge sur la vie dans l'extrême-Nord. Nous écoutons. La causerie dure trop peu à mon gré. Nous quittons la ferme et retournons au village, chez le docteur Paradis.
Nous étions là depuis une heure peut-être, quand on sonne à la porte. Le docteur va ouvrir, et revient tenant une lettre à la main.
—Il n'a pas voulu entrer! J'ai insisté: rien à faire!
—De qui parlez-vous?
—De Bélanger: dès que nous l'avons eu quitté, ce matin,—vous vous souvenez que notre arrivée à l'improviste l'avait chagriné,—il s'est mis à écrire. Voici la lettre.
Cette lettre était adressée à Étienne Lamy, qui me l'a donnée. Je la transcris fidèlement:
Rivière-du-Loup, Montmagny, mai 1912.
«Cher monsieur,
»Pardon de venir vous relancer, mais, si je comprends bien votre visite, vous venez étudier l'âme française en Amérique, et je crains bien que, pendant votre courte visite sous mon toit, je n'aie pas eu le temps de vous la montrer dans sa vivacité. Pour bien la comprendre, il vous faudrait entendre nos enfants, quand ils sont tous réunis, dérouler leur répertoire de vieilles chansons de France et nous questionner sur votre beau pays.
»Vos malheurs, vos succès, vos gloires, trouvent un écho dans nos cœurs, et cet attachement profond à la vieille mère patrie ne nous empêche pas d'être de loyaux et fidèles sujets britanniques. Expliquez cela si vous le pouvez.
»Merci à vous et à vos compagnons de voyage pour l'honneur que vous m'avez fait de visiter mon humble toit. Je comprends que c'est le paysan canadien-français que vous avez honoré en ma personne, et je vous remercie au nom de tous.
»Croyez-moi, cher monsieur, votre bien dévoué.
»F. BÉLANGER.»
Si on me demandait, maintenant, quelle est mon opinion sur les Canadiens-Français en général, je me récuserais, n'ayant pas eu le temps d'étudier chacun des groupes humains dont le peuple est composé. Mais si on limitait la question à la population rurale, d'origine française, de la province de Québec, je n'hésiterais plus. D'autres ont célébré et préféré l'audace du colon américain, ou la méthode de l'Écossais, ou la patience de l'Allemand. Mais, si l'on juge à la fois les trois éléments qui font l'homme de labour, la famille, l'âme, le goût du métier, le Canadien-Français n'a pas de rival. On pourrait lui en trouver pour le métier: il n'en a pas pour l'âme. On la sent enveloppée, menacée, attaquée déjà par plusieurs ennemis, la richesse, l'alcool, la politique, la mortelle Révolution. Mais, si elle résiste, quelle grande nation, bientôt, elle animera!
VISITES EN ANGLETERRE
I
DANS LE NORFOLK
Les circonstances m'ont amené, à visiter plusieurs comtés d'Angleterre éloignés l'un de l'autre. Partout j'ai trouvé, chez les Anglais qui m'ont reçu, «cet accueil franc, sans affectation d'aucune sorte, et qui s'offre sans s'imposer», dont parle, dans un livre de voyages, le prince Louis d'Orléans et Bragance; et j'ai reconnu que le voyageur princier usait d'un autre mot juste, quand il notait «leur discrétion affinée par une longue pratique de l'hospitalité». Je tâcherai d'imiter cette discrétion. Je publierai quelques impressions, incomplètes volontairement, sans préciser les lieux, choisissant parmi mes souvenirs ceux qui ne rappellent pas trop les lectures que j'ai pu faire.
Ma première visite est pour le Norfolk. L'habitation où je suis attendu est située au nord-est de Londres, à plus de deux heures d'express. Le train traverse d'abord des campagnes plates, devenues comme un parc en raison de ces deux phénomènes: respect des arbres et abandon de la culture des céréales. Après une heure de route, la terre remue enfin; les rivières ont un cours précipité entre des bordures de prés d'une pente égale et d'un vert sans une tache, sans feuilles tombées, sans fleurs tardives; des bois aux frondaisons pleines, rondes en haut et rondes en touchant l'herbe, tournent avec les collines, et bleuissent avec elles, bien plus vite que chez nous, dès qu'ils s'éloignent un peu; j'aperçois, se levant des futaies, des tours et toute la crête dentelée d'un château couleur de ciment. La pluie qui a tombé huit jours durant, la pluie impériale de Grande-Bretagne et d'Irlande, a tout lavé, lissé, verni. Le soleil se montre, derrière un voile. Et il semble que les voyageurs passent l'inspection d'un décor de théâtre tout frais: «Attention! Ces messieurs arrivent! Quatre petites filles en rose et blanc sur une barrière; un chariot ici, avec deux chevaux rebondis; un troupeau de dindons là-bas; éclairage à gauche; effet de brume au jour tombant; ne bougeons plus, ces messieurs regardent!»
Un peu plus loin, le pays redevient plat, des canaux coupent les étendues vertes, les bateaux s'aventurent dans les prés, on pense à une Hollande boisée et sans tulipe.
La nuit commence, quand je descends du train. Je traverse une petite ville de bains de mer, assise entre deux collines. La maison de sir H... n'est pas loin. Je suis reçu comme si je revenais. J'entre cependant pour la première fois: mais je connais le fils aîné du baronnet. Tout le monde,—mes hôtes et les invités,—parle français, parce que je ne sais que trois mots d'anglais. Je suis dans une famille ancienne, influente, religieuse et passionnée pour la chasse. Lady H... a passé plusieurs hivers au bord de la Méditerranée, à Nice, à Cannes. Elle a gardé de la France un souvenir pareil à celui que nous emportons d'Italie: branches d'olivier, ciel bleu, femmes jetant des bouquets de géraniums dans la voiture d'une grande dame, étoiles claires, parfum chaud des montagnes. Il s'y mêle, et cela est mieux et touchant, des noms, des visages, des mots de pauvres gens qu'on allait voir et secourir. Elle a dû être fort belle. Elle a grand air, un esprit prompt, décidé, qui se recueille quand il s'émeut; elle a le goût des fleurs, dont il y a, dans les salons et dans les chambres, des gerbes admirables et faites avec un goût juste.
Le maître d'hôtel, en mon honneur, a orné la table de rubans tricolores. Tous les convives sourient. J'entends murmurer: «L'entente cordiale!» Et les deux mots sont exacts, sûrement, entre les quatre murs de la salle à manger. Mon hôte me demande:
—J'espère que vous êtes conservateur?
—Oui.
Après le dîner, quand nous passons au fumoir, il allume un cigare, il entame, avec un de ses invités, une discussion véhémente et grave sur le libre échange, et je vois du coin de l'œil, sous le feu des lumières, remuer et puis devenir étale sa barbe blonde et blanche. Mon jeune ami, qui se mêlerait volontiers à la conversation, car il a le goût très vif des choses politiques, pense que l'examen du livre des chasses m'intéressera davantage. Il va prendre dans la bibliothèque un volume relié, doré sur tranche, où, depuis soixante-quinze ans, chaque tableau de battue a été inscrit: faisans, perdreaux, canards sauvages, lièvres. Je relève beaucoup de belles journées, une, toute récente, de 300 perdreaux, une autre de 865 faisans. On a chassé dans l'après-midi, sans grand succès, à cause du vent. Et pendant qu'au dehors la pluie bat les fenêtres, la pluie dont les rafales sont pleines de bruits de mer, j'interroge plusieurs chasseurs sur ce grand «excitement» favori. Ils connaissent bien le sujet. La loi qui régit la chasse en Angleterre, me disent-ils, date d'un peu plus de trente ans, c'est une loi radicale. On s'était plaint du dommage causé par les lapins: elle en a profité, pour attribuer le droit de chasse au fermier.
—Qui le cède au propriétaire?
—Pas complètement. Il peut renoncer à chasser le gibier, les faisans, les cailles, les perdreaux, mais non à détruire les lapins et les lièvres, considérés comme animaux nuisibles. Le droit au lapin et au lièvre est inaliénable. Et de plus, il peut s'exercer toute la semaine, même le dimanche.
—Mais vous aussi, vous pouvez chasser le dimanche? Vous ne le faites pas, je le sais, mais c'est de votre plein gré.
—Il y aurait un moyen fort simple de vous détromper. C'est demain dimanche. Supposons que vous preniez un fusil et que vous alliez devant vous, sur nos terres, avec un de nos gardes...
—Eh bien?
—Vous seriez pris, ou dénoncé au juge. Et le juge vous condamnerait à autant de guinées, à autant de fois vingt-six francs d'amende, que vous auriez abattu de pièces de gibier. Mais, sur votre chemin, à la lisière d'un champ de betteraves, vous auriez pu croiser un de nos fermiers, revenant tranquillement à la maison, avec une couple de lièvres dans sa gibecière.
—C'est un régime qui a dû singulièrement diminuer le nombre des lapins et des lièvres, en dehors des parcs?
—Assurément. Quant aux lapins...
—Vous ne les chassez guère, oui, peut-être même n'en mangez-vous jamais? On me l'a affirmé.
Quelqu'un me répond, d'un ton sérieux:
—Ils sont très appréciés dans la classe industrielle.
Le lendemain, le soleil a paru dès le matin. Je le vois de ma fenêtre. Il met en joie les grives et les merles, que personne ne détruit en Angleterre, et qui courent sur les gazons ras, par douzaines, essayant un commencement de chanson, sans ardeur, en sourdine, comme il convient au milieu d'octobre. Il ne reste plus trace de la pluie d'hier, si ce n'est dans le ciel, tout frais lavé, qui n'est pas sec, qui ne le sera jamais.
Sans que j'aie eu besoin de le demander, lady H... a donné l'ordre d'atteler, pour me conduire à la chapelle catholique, distante de quatre kilomètres et située à l'entrée de la petite ville. J'entends la messe, en compagnie de quarante-quatre fidèles, de conditions très diverses et dont plusieurs doivent venir de fort loin. Pendant ce temps, les propriétaires du domaine et leurs hôtes sont allés au temple. Les chemins sont pleins de gens qui passent, mais qui se taisent ou qui parlent bas. Les automobiles et les cloches rompent seules le silence de cette matinée dominicale. Il y a du jeûne dans le dimanche de nos voisins. Mais j'ai toujours trouvé que c'était là un sot thème de moquerie, et que cette rigueur, ne fût-elle qu'apparente, ne va pas sans grandeur.
Une heure sonne. Déjeuner froid, selon la tradition, les domestiques ayant congé. L'après-midi se passe en causeries, flâneries, promenades: nous visitons les jardins, qui sont aimés, et que l'automne n'a pas encore touchés; la ferme la plus proche, où sir H..., agronome entendu, me présente un troupeau de vaches de l'espèce dite Tête Rouge, et qui est de robe rouge également, et qui n'a pas de cornes, mais qui porte, à la place, au sommet du front, un superbe toupet frisé, à la Louis-Philippe; puis nous descendons vers les bois. Ils sont très beaux, d'essences mêlées, chênes, pins, hêtres, bouleaux, plantés dans un sol raviné, qui tantôt plonge et maintient dans l'ombre bleue la colonnade des troncs d'arbres, et tantôt les érige dans la lumière du couchant, neige pourprée qui descend tout le long des écorces et sculpte les racines. Ils enveloppent un étang, d'où montent, à notre approche, des bandes de canards à demi sauvages. Mes compagnons de promenade, jeunes ou vieux, ont tous le sentiment de cette beauté des bois, un enthousiasme qui ne s'exprime pas par des mots, mais que trahissent les yeux, la marche plus ardente, coupée d'arrêts que personne n'a dictés, les silences, le geste d'une main qui se lève, et qui montre la gloire d'une grappe de feuilles mourantes. Je dis à une jeune fille, qui marche à côté de moi:
—Vous êtes des romantiques.
—Je croyais, me répond-elle en riant, que, pour des Français, nous étions seulement «sportives».
Le soir, quand nous nous sommes retrouvés dans le salon, elle est venue à moi, un gros livre à la main.
—Il y a tout dans la Bible, monsieur. Voici un texte où l'on jurerait que le prophète Nahum à prédit les automobiles... C'est sir H... qui l'a découvert l'autre jour. Regardez!
Et je lis, au bout de son ongle rose: «Les chars courront rageusement dans les rues; ils se heurteront l'un contre l'autre dans les avenues; ils ressembleront à des torches; ils voleront comme des éclairs.»
—C'est même l'accident qui est prédit, mademoiselle.
Mon voisin, qui a entendu le mot d'automobile, se penche.
—A propos, dit-il, vous connaissez M. Z...?—Et il me nomme un jeune Anglais, que je connais en effet, et qui habite un comté assez éloigné de celui où nous sommes.—Il lui est arrivé une aventure amusante. Vous savez que, chaque année, le Roi, sur la liste des principaux propriétaires des comtés, «pointe» les shériffs. Il en pointe un par comté, et il y a obligation d'accepter cet honneur assez onéreux. On ne peut le décliner qu'en payant quelques centaines de livres sterling.
—Et notre ami M. Z... a été pointé, pour cette année-ci?
—Précisément. Il n'a eu garde de se soustraire à l'ordre du Roi. Il devra donc, en cette qualité, recevoir les membres de la famille royale qui traverseraient le comté. Mais le plus clair de l'office de shériff, vous ne l'ignorez pas, c'est d'aller chercher à la gare, quatre fois par an, le juge qui tient les assises, et de le reconduire dans le même appareil. Or, les usages sont antiques et sacrés: grand carrosse de gala; deux hommes sur le siège; deux valets de pied, toutes perruques dehors, debout à l'arrière; le juge, en costume, assis sur les coussins du fond, et le shériff lui faisant face. M. Z... se dit qu'on pourrait peut-être rajeunir le cérémonial. Il s'en ouvrit au juge. «J'ai une 40 chevaux, dit-il, toute neuve et des plus confortables. Je la mets à la disposition de Votre Seigneurie, que j'irai prendre en automobile, si elle le permet, au lieu d'user de ce lourd carrosse.» Quelle proposition! Quelle révolution! Le juge n'a pas même hésité une seconde: «Monsieur, a-t-il répondu, quand le Roi entre dans une ville d'Angleterre, c'est dans un carrosse de gala. Je suis le représentant du Roi pour la justice. J'entrerai en carrosse, suivant l'usage, et non autrement.»
II
DANS L'OUEST
Les hêtres sont peut-être les plus beaux arbres qui soient. Ils ont le tronc vigoureux et les mains fines. Et quel vêtement d'automne! Quel manteau de cour traînant sur l'herbe; quelle vie, au moindre souffle, dans tous ces larges plis, brodés d'or vert, d'or jaune, d'or rouge, qui tombent autour d'eux! Avec les ormes, ils forment la grande beauté de la campagne anglaise. Les ormes ont plus de colonnes apparentes, plus de jour entre les feuilles, plus de caprices dans le mouvement, plus de branches qui font panache, ou simplement perchoir: mais les hêtres sont incomparables pour l'ampleur des assises et la magnificence des palmes étalées. Leur beauté est aimée; ils ont la vieillesse assurée, comme les bons serviteurs, dans ces domaines inaliénés.
—Venez voir ceux-ci, me dit la comtesse W., ils n'ont que deux cents ans, mais ils vivent tout près de nous. Et comme ils commencent bien!
Ces «jeunes» arbres, pleins de promesses, auraient pu l'un et l'autre abriter une compagnie de grenadiers sous la tente de leurs feuilles. Il pleut, nous sommes dans l'ouest et en automne. Les choux trouvent la pluie délicieuse; les hommes n'ont pas l'air de la trouver gênante. Nous revenons d'une course en automobile; nous avons visité le collège de Downside, bâti en pleine campagne par les Bénédictins anglais: et, naturellement, nous sommes arrivés pendant une récréation. Il faut connaître le règlement, pour tomber sur une étude! Eh bien! cinquante collégiens galopaient dans l'herbe trempée, tête nue pour la plupart, sous une averse qui eût fait ouvrir son parapluie à un berger des Landes; ils traversaient un taillis, et se ruaient, en deux pelotons, sur les pentes d'une seconde prairie. Le jeune moine qui nous guidait dans notre visite avait l'air d'envier les coureurs. Sa souple vigueur, à chaque mouvement, affirmait l'habitude encore récente du golf et du cricket, et je suis bien sûr que si je lui avais dit: «Quel beau temps pour le rallye-paper!» il aurait répondu: «Oh! yes!» Ici, de même: tout ce qui est dehors reste dehors; la pluie peut tomber s'il lui plaît, on la connaît; on la supporte; elle vient de la mer amie et collaboratrice.
Nous rentrons cependant. La maison, qui est vaste, est pleine de tableaux, d'aquarelles, de gravures accrochées aux murailles. Les corridors sont des musées, et, jusque dans le quartier de la nursery, cent œuvres d'art racontent l'histoire d'Angleterre ou l'histoire de France, cette petite gravure coloriée par exemple, qui porte en marge ces lignes manuscrites: «Vue de la Bastille, prise du second pont-levis, au moment du siège et de la prise de cette forteresse, le 14 juillet 1789, 4 heures après-midi.» On croyait que l'inscription était de la main de Horace Walpole. «Je suis presque sûre du contraire, dit une jeune femme à qui la comtesse W. fait visiter le château; c'est un de ses amis de France qui a envoyé à Horace Walpole la gravure et la légende.» Elle a le droit de juger: elle a publié, en seize volumes, et annoté les lettres du célèbre homme d'État. Mais elle est si simple et si fine, qu'il faut une surprise comme celle-ci, pour qu'elle laisse deviner son érudition. Horace Walpole règne, d'ailleurs, dans cette maison. Ses mémoires,—deux textes de sa main,—superbement reliés, occupent la place d'honneur dans la bibliothèque. Son portrait, par Richardson, nous le montre dans sa jeunesse en habit bleu et justaucorps rouge, le visage levé, spirituel en diable, avec cette nuance de fatuité qui deviendra bientôt mépris.
Expression rare dans les portraits d'hommes de l'école anglaise. Ici même, il y a dix autres toiles représentant de jeunes seigneurs du même temps: et qu'ils soient diplomates, marins, futurs ministres ou simplement chasseurs de renards, tous les modèles ont ce petit pli de rudesse entre les sourcils, cet air de volonté, de bourrasque facile et imminente, qui est une manière anglaise, et une jolie manière, en somme, de regarder la vie.
—Voici deux tabatières qui lui ont appartenu, dit lady W. en s'approchant d'une vitrine. Celle-ci,—et elle me tend une tabatière en or ciselé, enrichie de rubis et de perles, d'un admirable travail,—lui a été donnée par le grand Frédéric; voyez la miniature...
—Et cette autre, réplique Mrs. T., lui fut envoyée de France, par son amie madame du Deffand. Madame du Deffand avait fait peindre sur le couvercle, le portrait,—ne trouvez-vous pas qu'on ne l'a pas flattée, cependant?—de la belle marquise de Sévigné, et elle avait enfermé dans la boîte une lettre... Attendez, je crois que je vais pouvoir vous la faire lire...
Mrs. T. s'en va fouiller dans la bibliothèque, et revient, après une minute, avec le texte de la lettre, datée «des Champs-Élysées», et qui n'est pas tout à fait de la belle marquise, on le devine à la deuxième ligne. «Je connais votre folle passion pour moi, votre enthousiasme pour mes lettres, votre vénération pour les lieux que j'ai habités. J'ai appris le culte que vous m'y avez rendu, j'en suis si pénétrée que j'ai sollicité et obtenu de mes souverains la permission de vous venir trouver, pour ne vous quitter jamais... J'ai pris la plus petite figure qu'il m'a été possible, pour n'être jamais séparée de vous. Je veux vous accompagner partout, sur terre et sur mer, à la ville, aux champs, mais, ce que j'exige de vous, c'est de me mener incessamment en France, de me faire revoir ma patrie, la ville de Paris, et de choisir pour votre habitation le faubourg Saint-Germain.»
La maison aime les livres. Dans le fumoir, où je retrouve bientôt la famille de lord W. et ses hôtes, j'aperçois, sur une table, les trois volumes, qui viennent d'arriver, des lettres de la reine Victoria. A côté, trois ou quatre volumes, format in-quarto, épais, margés abondamment, portent aussi le nom de la reine: «The Victoria history of the counties of England.»
—Cette histoire des comtés anglais, m'explique M. T., a été entreprise, il y a, je crois, une dizaine d'années, par l'éditeur Archibald Constable. Ce sera une œuvre immense, puisque l'étude de chaque comté exige plusieurs volumes. Tout s'y trouvera: géographie, géologie, histoire, botanique, archéologie, littérature...
—Que j'aimerais qu'on fît une œuvre pareille pour la France! Dénombrer ses gloires, puis les enseigner! Les travailleurs ne nous manqueraient pas: ce sera l'œuvre des temps de paix, un peu plus tard.
—Chez nous, le moment est favorable. Un grand nombre d'hommes compétents collaborent à cette histoire, et même plusieurs femmes. Nous avons,—le saviez-vous?—plusieurs centaines de jeunes filles qui étudient à présent, à Oxford et à Cambridge. En sortant de là quelques-unes écrivent, comme celles dont je viens de parler; d'autres deviennent institutrices, secrétaires... Les femmes commencent à chasser les hommes de beaucoup d'emplois en Angleterre. Elles sont innombrables dans les administrations, dans les postes, par exemple. Et les hommes se plaignent: c'est l'envers du féminisme.
La conversation prend cette allure demi-politique, demi-sociale, qui est, comme le galop de chasse, familière à nos voisins et voisines d'outre-Manche. Lady W. raconte qu'elle veut établir une nurse garde-malade, dans le village, et qu'elle rencontre des difficultés qui ne sont pas spéciales au pays anglais, mais qui peut-être y sont plus malaisées à vaincre.
—Il nous faut, dit-elle pour le traitement de la nurse, cinquante-sept livres sterling, plus une bicyclette et le grand manteau bleu. J'ai demandé aux ouvriers leur cotisation; ils m'ont répondu: «A quoi bon, maintenant? Nous la paierons quand nous serons malades!» Oui, ils paieront alors une guinée par semaine, puisque c'est le prix que demande une garde-malade, ou plutôt ils ne pourront pas la faire venir... C'est le comble de l'imprévoyance!
—Lady W. réussira quand même, répond quelqu'un. Elle a tout l'essentiel pour gagner sa cause, qui est d'aimer le monde où l'on vit. Je vous apprendrai, monsieur, qu'elle a, par exemple, l'habitude d'inviter, à la Noël, les filles de ses fermiers à prendre le thé avec elle; un autre jour, ce sont les fermières qu'elle invite; un autre jour, elle donne un bal à ses domestiques...
—Un bal!
Lady W. répond:
—Mais oui, dans la grande salle à manger. Les invitations sont faites par le maître d'hôtel, qui écrit aux domestiques du voisinage: «Avec la permission de madame, je vous prie de bien vouloir....., etc.» Je danse avec lui le premier quadrille, et nous avons pour vis-à-vis lord W. avec la femme de charge. Il y a un orchestre; il y a un buffet, et cela commence à neuf heures du soir, et cela finit à six heures du matin.
—Et le service?
—N'a jamais été aussi ponctuel que le lendemain.
La question des domestiques est une des plus sérieuses qui aient toujours été, l'une des plus inquiétantes en plusieurs pays, aujourd'hui. Tout le monde en peut parler, et, chacun disant son mot, j'apprends beaucoup de choses, dont je puis dire quelques-unes, sur ce nombreux personnel de serviteurs qu'exige la vie de château en Angleterre.
Ils sont strictement hiérarchisés. Il y a des règles, des préséances, des castes fermées. On se rencontre; on ne se voit pas: c'est le pastiche d'un autre monde. L'ordre des domestiques supérieurs se compose: du maître d'hôtel, de la cuisinière ou du chef, des valets de chambre et des femmes de chambre attachés à la personne du maître ou de la maîtresse de la maison, ou de l'un des enfants. Les autres sont domestiques inférieurs, par exemple le cocher, même le premier cocher (bien que les palefreniers l'appellent sir), les valets de pied, les housemaids qui cirent les parquets, les lingères, blanchisseuses, boulangères, femmes de la laiterie... Le soir, au moment du dîner, qui est l'heure solennelle pour les domestiques comme pour les maîtres, on a fait un peu de toilette, ces demoiselles ont mis un corsage clair, un ruban, une broche, et l'on entre avec ordre dans la salle à manger commune, qui est distincte de la cuisine. Le maître d'hôtel préside, ayant en face de lui la cuisinière. Mais c'est un repas muet. Il est assez court, parce que, dès que les plats de viande ont été servis, les domestiques supérieurs se lèvent, et vont manger le pudding dans le petit salon de la femme de charge. Les housemaids se lèvent aussi, emportent leur verre et leur couteau, et se retirent dans la chambre de l'une d'elles. Les domestiques se trouvent alors divisés en trois groupes, et le silence n'a plus sa raison d'être.
—Chez le vieux duc de X., qui est mort récemment, dit quelqu'un, il y avait une tradition qui a duré juste cent ans. Chaque soir, dans le salon de la femme de charge, on débouchait une bouteille de porto. Le maître d'hôtel emplissait les verres, et, levant le sien, prononçait: «A la santé de monsieur le duc!» Quelques instants après, le premier valet de chambre, ayant de nouveau rempli les verres, disait: «A la santé de monsieur le marquis!» Le duc actuel a trouvé que tout l'effet des toasts, après cent ans, devait s'être produit, et il a supprimé le porto.
—Oui, reprend une jeune fille, la séparation est très nette. J'en ai eu la preuve. Pendant une absence de ma mère, une de nos lingères est venue me trouver, et m'a priée de la faire admettre à la table des domestiques supérieurs. Elle invoquait son ancienneté dans la maison, et son goût pour le pudding. C'étaient des raisons. J'ai promis d'en référer, et je suis allée trouver la cuisinière. Elle m'a écoutée, puis elle m'a répondu: «Mademoiselle sait que nous l'aimons tous: elle est bonne pour nous, elle est pleine d'attentions, et nous ferions tout pour elle: mais elle nous demande une chose impossible. Plutôt que d'accepter parmi nous cette fille, nous quitterions tous la maison!»
Le lendemain, j'ai visité la petite ville de Wells. Maisons du treizième et du quinzième siècles; cathédrale qui n'a de laid qu'un contrefort intérieur, mais qui est belle en tout autre point; jardins mélancoliques d'un évêché enveloppé de ruines; salle capitulaire dont les colonnes s'épanouissent en nervures innombrables, comme les fûts des palmiers; chanoines érudits; bibliothèque où l'on peut feuilleter l'Aristote d'Érasme, imprimé par le grand Alde... Cette journée encore fut exquise. La pluie ne tombait plus. Les paysans, dans les guérets nouveaux, faisaient flamber les mauvaises herbes; la fumée, poussée par le vent, se couchait sur le sol, et des nuages gris, là-haut, des nuages échevelés, tordus, noués et dénoués souplement, coulaient sur l'azur pâle, comme si, dans le ciel, ç'avait été aussi l'heure des semailles et des brûlis.
III
UNE GRANDE DEMEURE
Me voici dans une des plus belles et des plus célèbres demeures de l'Angleterre. Elle fut achevée sous Jacques II, l'une des grandes époques d'architecture. On l'aperçoit de loin, toute blanche, dans la verdure d'un parc très vieux, et sa longue façade est enveloppée d'arbres lourds. Elle domine une petite ville. Elle réalise le rêve des hommes qui se souvenaient encore des forteresses, et qui demandaient du confortable. Ses murs crénelés cachent le toit; des demi-tours à pans coupés, de larges fenêtres, nombreuses, rompent la monotonie de cette nappe de pierre levée à mi-coteau. Deux ailes, en arrière, prolongent le château et forment la cour d'honneur.
J'arrive à la nuit. Dans l'encadrement de l'avenue montante, entre les houles sombres des feuillages et les nuages qui glissent au-dessus, le château, illuminé, prend un air de joaillerie. Aux reflets bleus, je reconnais l'électricité. La voiture s'arrête devant un perron bas. J'entre dans un vestibule, et, de là, dans une galerie qui a toute la longueur du château, et qu'éclairent vingt chevaliers bardés de fer, rangés le long des murailles, et dont chacun porte une lanterne.
Oui, cette demeure est singulièrement intéressante. Comme d'autres, elle a son trésor de souvenirs, ses tableaux de maîtres, ses tapisseries, ses livres; on y peut voir, au fond de la chapelle, le fauteuil de la reine Anne; dans un des salons, le berceau de la reine Élisabeth, tout semblable aux barcelonnettes de bois des fermes bretonnes. Mais elle abrite aussi de l'histoire contemporaine: l'une des familles les plus mêlées aux affaires, les mieux douées, les plus unies de l'aristocratie anglaise. Lord S..., mort en 1903, avait été trois fois premier ministre de Grande-Bretagne et d'Irlande. Ses fils continuent de servir, comme on disait en France, autrefois, et ne se contentent pas du reflet de la gloire paternelle. L'aîné siège naturellement à la Chambre des lords; il a fait la guerre au Transvaal; tout à l'heure, en causant avec lui dans la bibliothèque, en le voyant feuilleter des livres et des albums, j'ai eu le sentiment qu'il avait le goût de toutes les choses de l'esprit, et qu'il les jugeait mieux qu'en homme du monde. Un autre fils est membre de la Chambre des communes; un autre l'a été et le sera de nouveau, quelque jour: tous les deux, me dit-on, sont orateurs. Un autre, je crois, est soldat, et gouverne une colonie d'Afrique. Un autre est curé de la petite ville tassée au pied du château. Il revient d'un voyage de plusieurs mois au Japon et en Chine. Je me réjouis de l'interroger, ce soir. La maison, si vaste qu'elle soit, me semble pleine, tant les invités sont nombreux.
Est-ce un simple hasard? Ai-je eu la chance d'être accueilli par des familles où les habitudes de piété se sont conservées plus fidèlement qu'ailleurs? Il est probable. Dans le Norfolk, sir H..., récitait, chaque matin, la prière dans la chapelle, devant ses enfants, ses hôtes anglicans et ses domestiques assemblés. Quelques jours plus tard, fort loin de là dans un comté de l'Ouest, ayant ouvert, par mégarde, la porte de la salle à manger quelques minutes avant le breakfast, je trouvai quatre personnes, de familles différentes, faisant la prière en commun. Ici, au moment où j'entre dans la chambre qui m'est destinée, je remarque une petite pancarte fixée au mur. Elle indique les heures des repas,—neuf heures trente, une heure trente, cinq heures, huit heures quinze,—puis les heures de la prière quotidienne et celles des offices du dimanche, à la chapelle...
Les chambres portent un nom d'arbre ou un nom de personnage politique. Il y a le chêne, l'érable, le pin; il y a aussi la chambre de la Reine, ainsi désignée parce que la reine Victoria y a couché, la chambre de Cromwell, de Wellington, de Beaconsfield.
Le cérémonial du dîner,—je ne trouve pas d'expression plus juste,—est le même partout, mais plus frappant dans une maison pleine, comme le sont les mouvements d'ensemble. A huit heures quinze, tout le monde est réuni dans un des salons, à l'extrémité de la galerie. Aucun retardataire. On descend. Le dîner est servi dans une salle qui a deux étages de hauteur, et qui me rappelle des salles toutes pareilles de palais italiens, où il y avait une tribune pour les violons et les harpes. J'ai l'impression agréable, et que j'éprouve rarement, d'un luxe vrai, autorisé par la naissance, exigé par le rang et par le rôle, d'un luxe qui a l'habitude de servir et dont on a l'habitude. La vanité humaine, à un certain degré de richesse et de noblesse, n'est plus là. Elle est ailleurs, naturellement, puisque nous ne saurions nous passer d'elle. Mais l'excès de nous-mêmes, quand il n'est pas fondé sur l'argent, a du moins cet avantage d'être amusant quelquefois. Une de mes voisines parle d'une nouvelle œuvre d'assistance de Londres. Elle s'y intéresse, elle fait preuve d'intelligence dans la manière dont elle la décrit; elle est organisatrice assurément, et probablement très bonne. Mais j'ai le malheur de glisser une phrase, d'une banalité déplorable, je le reconnais, sur la misère des grandes villes. Aussitôt j'observe un mouvement d'impatience, et je suis puni d'avoir cru qu'il y a des pauvres à Londres, comme à Paris. «Non, monsieur; tout cela est fort exagéré. Dans nos villes industrielles, le travail ne manque pas. Et ceux qui travaillent gagnent bien, et sont contents.»
Aux murs de la salle, plusieurs drapeaux sont pendus. J'ai vu tout de suite, en entrant, que quatre étaient français. Ce sont des drapeaux carrés, de petite taille. De la place où je suis, je puis lire sur l'un d'eux, en lettres brodées dont l'or est tout terni: «L'Empereur Napoléon au département de la Haute-Loire»; et sur un autre: «L'Empereur Napoléon au département de la Haute-Vienne». Quand je m'informe, on me répond qu'ils ont été donnés par Wellington. Je regarde longtemps ces aigles, prisonnières en Angleterre. Elles n'ont pas été conquises sur le champ de bataille, mais enlevées simplement, dans le pillage d'une préfecture. Je pense au jour où elles frémirent dans la main de l'Empereur, au jour où il les remit au représentant de la Haute-Loire, au représentant de la Haute-Vienne, pour de futures gardes nationales...
Le dîner dure peu de temps. Après avoir fumé une cigarette, une seule, les hommes retrouvent au salon la maîtresse de la maison et leurs voisines de table, qui ont quitté la salle à manger les premières, selon l'usage. Et l'on cause jusqu'à onze heures. Autour de nous, le long des murs, il y a tout un passé, toute une galerie de portraits d'époques différentes. Parmi ces portraits, un grand tableau représente l'empereur d'Allemagne, en uniforme d'amiral, sur le pont d'un navire. C'est un souvenir: Guillaume II a passé ici plusieurs jours, avec l'Impératrice, en 1891.
Conversation presque toujours instructive et vivante, parce qu'elle est dominée par la politique, et conduite par des hommes d'action. Nous sommes à la fin d'une crise assez grave, qui met aux prises les ouvriers de chemins de fer avec l'autorité patronale et, l'on peut dire, avec l'autorité sociale. Un directeur d'une des grandes Compagnies anglaises, très entouré, très calme, n'a cessé de répondre obligeamment, à plus de vingt personnes qui ont dû lui faire les mêmes questions. Je note quelques mots qui m'ont été dits, dans un groupe ou dans l'autre, toujours en français et souvent avec un tour heureux.
Un membre du Parlement.—Sans doute, monsieur, nous sommes menacés, nous aussi, et les mêmes éléments révolutionnaires essaient de nous entamer. Mais, en Angleterre, ils auront moins de puissance que chez vous.—Je le souhaite, sans y croire.—Pardon, tout se fait lentement, ici, même le mal, et nous réfléchissons en agissant, ce qui permet de ne pas aller jusqu'au bout. Les électeurs, avec leur bon sens et leur esprit pratique, comprendront que les promesses, comme les parfums, peuvent griser, mais ne nourrissent pas.
Un autre.—Nous sommes des illogiques. Que de sottises cela empêche!
Un troisième.—Je reconnais, cependant, qu'il y a une chose inquiétante. Il faut songer que notre constitution anglaise, notre politique, nos mœurs publiques, tout, en Angleterre, a été fait en vue de deux partis. S'il s'en forme un troisième, qu'adviendra-t-il?
Lady K.—Oui, assurément, j'ai beaucoup connu le père de lord S..., le chef de cette belle famille qui nous entoure. Je ne suis plus toute jeune. C'était un homme sarcastique. Sa bonté, très réelle, vivait sous l'épine. Il ne donnait jamais un conseil, et ses enfants ne parvenaient pas toujours à deviner son avis. Désabusé des hommes, désabusé des mots. Il disait: «L'exemple seul des parents sert à quelque chose.»
Quelqu'un du Foreign Office.—Monsieur, nos sentiments profonds sont taciturnes.
Miss Vera N.—Demain, vous verrez le parc. Il est très beau. Je vous raconterai un mot curieux,—parmi tant d'autres à jamais ignorés,—qui y a été dit. Voulez-vous? Seulement, vous me direz ce que vous en pensez?
—Volontiers.
—Eh bien! lorsque l'empereur d'Allemagne vint ici, il voulut faire une promenade à cheval, dans le parc. Quatre chevaux furent sellés. L'Empereur allait devant, accompagné par lord S. Deux aides de camp suivaient. A une petite distance du château, la jument que montait lord S. prit peur, et partit à toute allure; le cheval de l'Empereur fit de même. Y eut-il quelques secondes de danger? Je ne sais. Mais aussitôt, d'un même élan, les deux aides de camp se précipitèrent et encadrèrent leur souverain, galopant botte à botte, prêts à lui porter secours. Puis, les chevaux se calmèrent; la course cessa; on reprit la promenade. Alors, un des officiers, passant, pour se remettre à la suite, près de lord S., lui dit: «Votre jument, monsieur, mériterait d'être fusillée!...» Que pensez-vous du mot?
—Il est rude, mais superbe!
—Vraiment? Un Français l'aurait dit? Un Français d'autrefois?
—Avec des nuances, mademoiselle; ils en trouvaient même au galop. Mais le sentiment eût été le même.
A onze heures, la réception est finie: la soirée ne l'est pas. On se retire. Les salons entrent dans l'ombre. Mais bientôt, par les escaliers, par les couloirs, les hommes, évitant de faire trop de bruit, se dirigent vers le fumoir, où sont disposées les bouteilles de whisky et de soda, les boîtes de cigares, les cigarettes. Ils se sont mis à l'aise. Ils ont enlevé leur habit et souvent leurs souliers vernis, pour endosser le veston ou la robe de chambre, et chausser les pantoufles. Et la deuxième soirée commence, illimitée, dans la fumée bleue.