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Nord-Sud: Amérique; Angleterre; Corse; Spitzberg cover

Nord-Sud: Amérique; Angleterre; Corse; Spitzberg

Chapter 9: V
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About This Book

A series of travel sketches that alternate vivid shipboard impressions and onshore portraits from transoceanic and regional journeys. The narrator describes voyages through fog and swell, the presence of wireless telegraphy and the shadow cast by recent maritime disasters, then shifts ashore to riverine North American landscapes, provincial towns, English and Corsican scenes, and Arctic vistas. Close sensory detail of weather, sea and countryside mixes with short human encounters and reflective asides, producing a textured sequence of observations that moves between anecdote, natural description, and quiet meditation on place.

IV

LE VILLAGE
UN PARC DANS LE YORKSHIRE

J'entends bien les mots que j'ai si souvent lus; que les Français ne manquent pas de répéter, comme la plus neuve de leurs impressions, après quarante-huit heures passées à Londres; que les Anglais m'ont dits également, plus d'une fois: «Nous sommes si différents!» Nous avons, en France, et ils ont, en Angleterre, toute une littérature qui expose cette vérité, la débite en morceaux, la commente et l'illustre. Elle est intéressante, elle est amusante, mais combien exclusive et oublieuse! Entre les Anglais et nous, je veux bien admettre un millier de différences, un million si on y tient, mais, à vivre parmi eux, dans le home, on s'aperçoit que la littérature insiste trop, ici encore, comme elle le fait toujours sur les sujets faciles, et qu'il reste quelque chose de commun entre des hommes si différents. Il reste l'humanité, tout simplement, l'essentiel, le meilleur de la sensibilité, et tant d'idées qui donnent un air de famille au monde civilisé. Je me dis, avec une conviction grandissante: quel choix d'amis un Français qui aurait le temps pourrait faire en Angleterre! Quels amis solides et reposants, prodigues d'attentions muettes, intimidés par leur propre cœur, jusqu'à prendre le ton de l'humour, pour exprimer leurs sentiments les plus profonds, exacts dans leur politesse, juges équitables de la noblesse d'un acte et du bon droit d'un homme, excepté quand l'intérêt du pays ou seulement son orgueil est en jeu!

Lord H... chez lequel je vais passer quelques jours, avant de regagner la France, est précisément l'un des hommes qui représentent le tempérament anglais, comment dirai-je? à son maximum d'acclimatation. Il connaît les sauvages de la Terre de Feu, mais aussi Paris, la France et les Français; il a l'esprit vif et curieux et, chose infiniment rare, le sentiment que l'Angleterre n'est pas l'unique fruit de civilisation, le melon poussé sur le fumier de cent races qu'il domine et qui l'aident à mûrir, mais qu'il y a d'autres peuples, très bien doués, et des qualités de race, fort répandues chez les voisins et qui ne font pas partie du patrimoine anglais. Il est artiste, spirituel et, avec les mains les plus fines du monde, tout le contraire d'un faible. Tout à l'heure, il m'a dit: «Je ne comprends pas votre Louis-Philippe, quittant les Tuileries sans se défendre contre l'émeute. Il fallait tirer. Quels malheurs la force épargne!»


Le domaine de lord H... est fort éloigné de Londres, situé dans le nord de l'Angleterre, dans cette partie où les usines, les mines, les villages ouvriers, les villes de grande industrie emplissent les vallées. Et certes, du château où nous causons depuis ce matin, on n'aperçoit aucune cheminée de fabrique; la prairie qui descend, devant les fenêtres, paraît bien être du plus beau vert, le plus uniforme, le moins souillé, le plus vibrant; les deux futaies qui l'encadrent et s'ouvrent avec elle ont le même ton que les nôtres à la fin de l'automne. Cependant, tout à l'heure, quand j'ai mis le pied dehors et suivi l'allée qui mène au jardin, j'ai trouvé bien sombres les feuilles des rosiers, je me suis penché: elles avaient un peu de poudre noire sur toutes leurs arêtes, de la neige des quatre saisons. Mon hôte sort du château et m'appelle:

—Ah! vous regardez mes rosiers! Je les fais venir de France; ils poussent bien d'abord, mais cette terrible fumée les tue, à leur troisième ou quatrième fleur. Venez avec moi; allons voir le village!

Je comprends que nous allons visiter un village comme il y en a, en France, plus ou moins loin de chacune de nos maisons de campagne. Mais non, je suis vite détrompé. A cent pas du château, lord H... m'introduit dans un atelier où travaille un vieil homme, rubicond avec des yeux gris et papillotants, et qui frotte, qui caresse de la main une haute colonne torse, tandis qu'un apprenti, au fond de la pièce, surveille le pot où bout la colle forte.

—Mon chef ébéniste, un artiste, un ami qui travaille pour la maison depuis quarante ans.

A quelques pas de là, dehors, nous rencontrons le scieur de pierres, puis, sous un hangar, les peintres, puis le charpentier, puis le maréchal ferrant; des ouvriers, à côté, battent des gerbes d'avoine; un des gardes-chasse passe et va vers les prés bas. A chacun de ces hommes, lord H... adresse la parole, affectueusement. Je les observe: bonnes têtes carrées, peu de mots, un salut sommaire, la casquette quitte à peine le crâne, mais le sourire est parfait, amical, de tout l'être à la fois; les mains vont d'elles-mêmes à celles du maître: il y a des siècles de confiance dans le plus petit de ces mouvements. Je reconnais des expressions de mes amis de la campagne, des plus anciens, de ceux qui ne finassent plus avec moi. Les nombreuses granges, les ateliers, les cottages en brique vernie, plus ou moins élégants selon le grade des employés, forment, autour de nous, un village où manquent cependant l'épicier marchand de grains et de faïence, le «buraliste», le boulanger reconnaissable aux trois miches d'or qui hachent le bas de sa fenêtre. Le temple, une église gothique, noire et charmante, avec ses pierres tombales toutes marquées du même nom, du même casque empanaché, des mêmes armes, lève sa tour au milieu d'une des futaies voisines.

—A présent, me dit lord H..., je vais vous présenter à notre fermière. Je vous préviens que c'est une dame fort importante.


Nous sortons de la rue boueuse, et nous traversons un jardinet aussi soigné que ceux des boarding houses de la côte anglaise, gazons bien tondus, fusains coupés en brosse et faisant clôture, corbeilles où achèvent de pâlir et de se dissoudre, dans les pluies d'automne, des dahlias simples et des bégonias de la petite espèce rose. La jeune fille de la maison est en rose, elle aussi; elle cousait à la machine, quand nous entrons, et elle se lève, appelle sa mère, forte matrone minaudière, coiffée en cheveux, et nous avons deux révérences.

—Ah! milord, je profite tout de suite de votre visite pour vous demander une réparation à laquelle nous tenons tant: qu'on agrandisse la fenêtre de la salle à manger, donnez-nous une belle fenêtre jusqu'au plafond, et large, large, et peinte en blanc!

Il faut vraiment être atteint de la fièvre mégalique—febris pejor, frequentissima—qui ruine tant de gens heureux, pour souhaiter un «home» plus confortable que celui de cette fermière. Un notaire de petite ville l'eût acheté tout meublé; un officier d'administration en eût rêvé trente ans, et joui peut-être en fin de saison... Tout ce qui sert d'idéal à des cantons entiers se trouve ici au grand complet: salle à manger, salon, office, cuisine avec fourneau de fonte du dernier modèle, laiterie, tout un étage de chambres au-dessus, des tentures d'étoffe dans les appartements de réception, des bibelots partout, des lanternes japonaises, des meubles de chêne ciré, plus de cinquante photographies encadrées, un piano, des tapis, un parquet, en un mot les témoins obligés du bonheur. En traversant l'office, j'aperçois, pendus par la patte au bout d'une ficelle, deux perdrix grises et un jeune ramier. Lord H... a dû faire semblant de ne pas les voir.

Il m'invite à visiter son habitation de la cave au grenier, et nous employons la dernière heure de la matinée à parcourir les dépendances, à inspecter tous les services de cette habitation seigneuriale, y compris la boulangerie qui fabrique le pain de luxe et le pain de ménage, et la brasserie d'où sort la bière commune. Avant de rentrer au salon, il va s'informer de la santé d'une vieille femme,—la nourrice des enfants,—qui a ses appartements, pour toujours, sous le toit familial. Et je reviens au salon; on m'interroge, et quand j'ai raconté quelques-unes de mes impressions, deux jeunes femmes, qui sont invitées à déjeuner, disent chacun un mot joli. La première dit:

—Le temps des très grandes habitations est peut-être passé; elles supposent une féodalité acceptée.

La seconde, qui est toute jeune, répond:

—Je crois que les pays où subsiste quelque chose de féodal sont les plus heureux: les gens d'un même domaine y forment une grande famille.


Cet après-midi, excursion en automobile et visite au château de Wentworth Woodhouse. Les chemins sont mauvais, défoncés par les charrettes qui transportent la houille, et la campagne manque de joie; un vieux terrien dirait qu'elle manque de cœur; elle a l'air débile et las. Mais, dès que les barrières qui défendent l'accès du parc ont été franchies, ô royaume enchanté! Les jardins de légende sont ainsi: ils se reposent; les siècles passent à côté d'eux; le monde est mauvais tout autour; la beauté de leurs ombres y sert d'explication à la douceur des bêtes. Voici des prairies vallonnées, à perte de vue, devant moi; elles s'en vont comme un grand fleuve vert clair et houleux, et, à droite, elles creusent des baies lumineuses dans la forêt toute noire, dont on ne voit pas non plus la fin. Sur la prairie, près de la forêt, il y a le château, qui paraît grand comme l'Escurial,—il doit l'être moins, mais la brume grossit!—Et partout, à travers les étendues, des troupeaux d'animaux rares s'avancent à petits pas, broutant l'herbe et flairant le vent, des cerfs avec leurs biches, des daims, des antilopes, des bœufs à bosse, tout blancs, dont les grands-parents sont venus de l'Inde, des bœufs d'Écosse à poil jaune et traînant à terre comme une frange. Je songe aux ménageries que Breughel assemblait dans ses paradis terrestres, à ses longues avenues sous les arbres, à ses longues vallées fraîches, au bout desquelles, dans les lointains des bois, il y avait toujours plus de bleu que dans le ciel même.

Le lord qui fit dessiner ce parc avait le goût des espaces et celui des collines drapées, et celui des chênes isolés dont la lumière fait le tour. Hélas! s'il revenait, que de chênes il pleurerait! Tous les vieux chênes meurent, beaucoup de jeunes sont malades, noircis par la fumée, empoisonnés par elle et étouffés. Nous sommes ici dans le domaine qui appartint au comte de Strafford, le ministre de Charles Ier. Il paraît que les archives sont pleines de pièces curieuses. La galerie de tableaux n'est pas moins riche. On y peut voir vingt-huit tableaux de Van Dyck, dont l'un au moins est un grand chef-d'œuvre, le portrait, peint dans le château même, de lord Strafford et de son secrétaire, celui-ci tout jeune, vif, spirituel, habillé de rouge, la plume levée, l'oreille tendue, amusé par les secrets d'État qu'il vient de «coucher par écrit», l'autre, le maître, vêtu de sombre, inquiet de la manière dont il va continuer sa dépêche, assez jeune encore de cheveux et de visage, mais sans jeunesse de regard. C'est le secrétaire qui fait envie, mais on se dit que l'Angleterre avait un bien solide ministre. Quand nous passons dans la vaste salle de réception carrée, dallée de marbre, à laquelle aboutit, au premier étage, l'escalier d'honneur, un de mes compagnons me raconte une des traditions de Wentworth Woodhouse.

—Cette salle, me dit-il, a connu, pendant trois cents ans, un mois de fêtes, chaque année. Jusqu'à la mort du grand-père du possesseur actuel, survenue il y a six ans, la coutume s'est maintenue, de père en fils, de tenir table ouverte tous les mardis de novembre. Dans les temps anciens, dans les âges féodaux,—si rudes, mais par tant de côtés fraternels,—venait qui voulait déjeuner chez le lord: ses voisins et ses paysans, les travailleurs des mines de charbon, les voyageurs et pauvres qui ambulaient dans le domaine; puis, le nombre des passants, avec le progrès, devenant excessif, on changea la méthode, et tout le monde encore put venir, mais à la condition de prévenir et d'écrire: «Je viendrai déjeuner au château, tel mardi.» J'ai vu des déjeuners de quatre-vingts et cent couverts. Aujourd'hui, la tradition est brisée. Tant d'autres semblables ont disparu plus tôt! Saviez-vous, par exemple, que jusqu'en 1848, tous les membres de la Chambre des communes ou de la Chambre des lords avaient le droit, s'il leur plaisait, d'aller dîner chez l'archevêque de Canterbury? Ils n'avaient que deux obligations à remplir: prévenir leur hôte et arriver au palais de Sa Grâce en costume de pair ou de député.


Le soir est déjà tombé. Que le soleil brille peu de temps, dans ce pays où la brume, de tous les points de l'horizon plat, monte en murailles qui se rapprochent et font la voûte! Il n'est pas plus de trois heures, et déjà tout le relief des terres a cédé, l'éclat de l'herbe est mort; on ne sait plus d'où vient la lumière; la peur de la nuit rassemble les bêtes des troupeaux et des hardes, et les groupe en taches rousses sur les prairies toutes blanches. Les mâles tournent autour, et meuglent ou brament, et j'entends venir leur voix des profondeurs de l'ombre où la forêt s'efface. Tandis que l'automobile suit, à petite allure, une avenue tournante, un grand dix-cors trotte un peu en arrière, sur la pente, et ses biches le suivent, tendant le cou, et par-dessus les dos bruns et mouvants, le grand château n'est déjà plus, dans le brouillard, qu'un peu de brouillard plus pâle, où trois points d'or viennent de s'allumer.

V

CHASSE AU RENARD

Nous roulons en automobile, vers le nord-ouest du Yorkshire.

Matinée fraîche de la fin d'octobre, pas de vent, terres presque sans relief.

La pluie a l'air de ne tomber que par habitude, elle est lasse et lente; lord H... affirme qu'elle va cesser. Je le souhaite sans y croire. «Vous verrez, dit-il, c'est une belle journée qui se prépare. Oh! le petit renard n'a qu'à se bien tenir!... Mais je vous fais mes excuses: vous ne trouverez pas les chasseurs en habit rouge avant le premier novembre... Un peu de vitesse, John! Nous apercevrons tout à l'heure les futaies de Bramham.»

En attendant, il tire d'un sac de voyage une provision de chocolat et, après en avoir offert à lady H... et à une jeune femme dont la tête rose et blonde, au fond de la voiture, sort tout ébouriffée d'un amas de fourrures brunes, il baisse la glace de devant et donne une tablette aussi à Tom, le premier cocher, qui vient avec nous, je suppose, pour juger certains chevaux irlandais qu'on doit présenter à mon hôte. L'auto file à toute allure, sur la route déserte, sous la pluie tenace, et la boue gicle tout autour, en gerbes et en balles.

Vers neuf heures, les terres commencent à monter; derrière le rideau de la pluie, lamé d'argent par les grosses gouttes qui tombent encore, une bande violette, régulière, se lève au-dessus de l'horizon, à gauche. Elle commence à un mille de nous peut-être, mais, à mesure que nous courons, elle se prolonge, elle se déroule, elle naît de toutes les brumes qui la cachaient, et qui fondent quand nous approchons, et qui la montrent. C'est le parc de Bramham.

John donne un coup de corne, et tourne. Nous descendons dans un chemin qui n'a aucune apparence d'avenue; nous passons une barrière gardée par une maisonnette ruisselante de pluie et verdie par la mousse; nous montons à travers un massif d'arbres, et, au moment où la voiture atteint le sommet de la côte, le soleil paraît. Si pâle que soit la lumière, quelle splendeur nous en vient, et quelle joie! Devant nous, un parc des contes de fées: des prairies illuminées, qui ondulent, des groupes d'arbres lourds, encore feuillus et tout fumants, des lointains de futaies bleues, des éperons plus proches qui entament l'herbe et le soleil, des criques, des entrées sous bois, et là, partout, des nappes de fougères, d'un modelé souple, ardentes sur les lisières, et qu'on suit sous les branches, et qui reçoivent l'ombre sans cesser d'être claires. On arrête l'auto. Lord H... se lève, sourit d'un sourire de plaisir et d'orgueil, fait de la main un signe de bienvenue.

—Ah! la voici!


Il n'en dit pas plus. Je regarde. Du château invisible, d'une clairière de forêt, du tournant d'un massif, de je ne sais où, une femme accourt au grand galop de son cheval blanc. On ne peut voir encore son visage, ni ses cheveux, ni la coupe de sa jupe. Mais comme on devine son âge et la moitié de son âme! Elle est jeune, j'en suis sûr, elle a une jolie taille, elle monte à ravir, elle aime la chasse, le cheval, l'air vif, le parc, l'Angleterre et la vie. A toute allure, elle descend un raidillon au milieu des prairies, elle saute un ruisseau, tourne un groupe de hêtres, fond sur nous comme si elle chargeait en bataille, s'arrête à trois pas de l'auto, répond au sourire de lord H., et dit:

—Bonjour, père!

Le cheval est crotté jusqu'à moitié du ventre, le vêtement de chasse, en gros drap, a fait plus d'une campagne, mais la chasseresse est jeune.

En quelques minutes, nous sommes devant les ruines d'un vaste château, incendié en 1825. Une aile a été sauvée et les châtelains d'aujourd'hui l'habitent. Mais tous les murs avaient tenu bon; ils sont encore debout, noircis, percés de deux étages de fenêtres qui sont belles de lignes, mais si tristes depuis que le regard de la maison n'est plus en elles, et l'on me dit que peu à peu, chaque année, on rebâtit quelques-unes des salles de réception et des chambres d'autrefois. Les communs n'ont pas souffert. Ils sont faits à la taille et pour l'usage d'un rendez-vous de chasse où toute la gentry, de vingt lieues à la ronde, peut tomber à l'improviste, avec son train de serviteurs et de voitures. Dans la cour, deux chevaux nous attendent. L'un est pour lord H., l'autre est pour moi, et nous partons tout de suite, accompagnant Mrs. L. F., qui n'a pas mis pied à terre.

Le bois n'est pas loin. Par un chemin forestier, tantôt rembourré de brande, tantôt glissant et fondant comme une glace mi-pistache et mi-chocolat, étroit d'ailleurs et souvent entamé par les touffes de rhododendrons, nous arrivons au carrefour. Je ne m'attendais pas à voir un pareil peloton de chasseurs. Ils sont là plus de quarante, en jaquette et chapeau rond, montés sur des chevaux de tout poil, de toute taille, bien nourris comme leurs maîtres. Je songe: «Tout à l'heure, s'il y a un débucher en plaine, le train sera sévère.» Parmi les hommes, quatre femmes dont deux ne sont plus jeunes, et dont pas une n'a un costume neuf ou un galon. Elles viennent pour la chasse, comme sont venus tous ces gentlemen, quelques-uns sans doute invités, la plupart simples voisins, propriétaires, fermiers, gens de liberté les uns et les autres, qui ont un cheval, l'envie de galoper pendant trois ou quatre heures, et qui n'ont qu'un salut à faire pour être admis dans le cortège seigneurial du renard. Je suis présenté au maître d'équipage,—qui monte un pur sang noir, admirable,—et il me prie, lui aussi, d'excuser l'absence d'habits rouges: «Avant le premier novembre, vous comprenez...»

—Parfaitement.


Il m'explique qu'il a une meute de cent chiens de renard, divisés, je dirais en France en deux chœurs, et qu'on chasse, à Bramham, quatre fois par semaine. D'un geste, il montre un carré de futaie, chênes mêlés de sapins.

—Vous entendez? Ils cherchent une voie; les piqueurs les appuient: «Go in! Go in!» Tout à l'heure, dès qu'un renard sera levé, les hommes crieront: «Forward!»

J'entendais, en effet, le «Go in!» tranquille des piqueurs. De grosses gouttes tombaient des arbres, avec tapage, sur les capes de feutres et les pèlerines de caoutchouc. La respiration des hommes et des bêtes emplissait de fumée jaune les quatre sentiers qui se croisaient, et, au travers, je voyais passer, sous les branches, l'ombre muette et rapide des chiens de meute.

—L'un des obstacles que nous rencontrons ici, pour la chasse au renard, reprit M. L. F., c'est le rhododendron. Ces diables d'arbustes sont si fournis, regardez-les, ici, là, et plus loin encore, que si le renard se fourre sous leurs racines, très souvent on ne peut l'en déloger.

A ce moment, un cri suraigu, prolongé, quelque chose comme un son de clarinette éperdue. C'est le Forward. Aucun aboiement des chiens; aucun appel de corne.

—Il a vu le renard! me dit le maître d'équipage, qui met son cheval au trot.

Tous les chasseurs se pressent dans le chemin qui monte un peu. Plusieurs entrent sous bois. Nous y entrons bientôt tous. Piqueurs et chiens ont disparu, fondu sans donner de nouvelles. Les chevaux s'ébrouent; ils trébuchent sur des branches mortes que la mousse cachait; un faisan part, éblouissant, puis une bécasse; les chasseurs à tir saluent l'oiseau d'une exclamation involontaire; le sous-bois devient clair, les arbres ont du ciel et des nuages jusqu'au-dessous de la fourche: c'est la sortie de la futaie, tout le monde rallie, nous arrivons en paquet à la barrière ouverte, comme des grains de plomb à la gueule d'un fusil... Et alors, alors, dans une prairie immense, les quarante chevaux se lancent à fond de train. Derrière le grand pur sang noir, qui mène la course, ils filent en ligne droite, ils cherchent à dépasser le voisin, ils l'éclaboussent, ils vont le mordre, ils font honneur à l'avoine du Royaume-Uni, à la belle piste verte qui sonne comme une caverne; ils emportent des cavaliers plus ou moins enivrés par la vitesse, mais tous attentifs à serrer les genoux. Personne ne tombe; il n'y a qu'un chapeau qui s'envole. On traverse à la débandade un boqueteau, et la course effrénée reprend, et de lui-même l'escadron se reforme. Quelques amateurs ont rencontré une superbe palissade, haute et vieille, et se sont hâtés de la sauter,—je crois même qu'ils l'ont écrêtée,—mais le cheval noir du maître d'équipage, avec un à-propos dont je l'ai remercié tout bas, a découvert une brèche. Et la seconde prairie coule sur nos étriers, les bouquets d'arbres grossissent, frissonnent, nous frôlent et entrent dans le passé. Où sont les chiens? Où est la chasse? Nous traversons un champ, puis un autre. Les haies sont claires. On se met au trot, on se met au pas. Nous voici dans une pièce de terre montante, et j'aperçois les piqueurs tout au bout. Les grands chiens tricolores galopent en tous sens; ils ont perdu le renard; ils sont toujours muets; j'admire l'extraordinaire rapidité de leur quête; je me souviens de ces ombres tournantes, de ces randonnées des chiens qui chassent la martre, dans les nuits de lune. On ne perd pas de temps. Cinq minutes au plus, après le défaut, mon voisin, un Anglais massif, se penche, et me dit cette phrase aérienne:

—Les voies du renard sont légères!


Nous sommes battus. Nous piquons par les chemins, en trottinant, vers un autre bois. Une demi-heure ne s'est pas écoulée qu'un second «Forward!» aussi aigu que le premier, m'apprend qu'un second renard a quitté son gîte. Je le suis un peu de temps; mais je dois prendre, à la fin de l'après-midi, un train qui me ramènera à Londres. Lord H... m'avertit qu'il faut se hâter, et, pour me consoler:

—Je vous ménage une surprise, me dit-il.

O phrase que j'ai entendue si souvent quand j'étais jeune! En ce temps-là, elle était toute-puissante. Elle le fut encore une fois, peut-être pas la dernière, et j'eus raison d'y croire.

Revenus au château, nous traversons le rez-de-chaussée incendié, et, par un perron tout moussu, nous descendons dans les jardins. Comme elle est jolie, d'un dessin ferme et d'une proportion juste, cette pelouse allongée, qui se termine en éventail au pied d'une terrasse demi-circulaire plantée d'arbres! On jurerait...

—C'est curieux, dis-je à mon guide, de retrouver ici, dans le Yorkshire, les architectures de Versailles.

Il sourit, et m'emmène à droite. Des charmilles, des portiques d'arbres taillés, très larges, montent doucement; nous les suivons pendant plusieurs centaines de mètres, et j'arrive au carrefour de sept ou huit charmilles pareilles qui s'enfoncent dans la forêt. Belles routes d'or, si bien parées par l'automne, si calmes dans le soir tombant! Nous prenons l'une, puis l'autre, et nous allons où elles veulent nous conduire, au sommet d'un tertre enveloppé de futaies anciennes, et d'où descend un escalier dont le pareil n'a été vu qu'en songe. Il n'est ni trop rapide, ni trop lent; il descend d'abord tout droit, entre les chênes, les ormes, les frênes qui penchent de chaque côté de leurs branches et ne peuvent les réunir, tant il est vaste, puis il coude à droite, et on le devine encore dans les pentes du vallon où la brume bleue habite; et chacune de ces marches est un étang, un miroir d'eau encadré de marbre, une chose claire dans la forêt et taillée comme un diamant. Je demande:

—Qui a fait toutes ces merveilles, les échelons de lumière, les charmilles, les pelouses, les avenues?

—Le génie de la France, me répond lord H. La tradition affirme que Lenôtre a dessiné le parc.

Le soleil se couchait. Les miroirs d'eau étaient rayés de pourpre. Je restai là cinq minutes, et je ne regrettais plus la chasse.

PROMENADES EN CORSE

I

D'AJACCIO A LA FORÊT DE VIZZAVONA

«Mer belle à Sicié, agitée aux Sanguinaires.» Qui n'a pas lu cette ligne-là dans les bulletins météorologiques? Elle y revient comme un refrain. Moi, j'en rêve depuis ma petite jeunesse. «Agitée aux Sanguinaires!» J'ai si souvent désiré voir ces îles au nom éclatant et les vagues tout autour, soulevées en pointes, ardentes, agiles, flambantes sous le soleil et sous le reflet des roches, que j'ai dit au commandant du Corte, en quittant Marseille: «Commandant, je vous en prie, faites-moi réveiller quand nous passerons en vue des Sanguinaires?—Mais, monsieur, il sera deux heures et demie du matin, et le temps est brouillé. Nous entrerons dans le golfe comme dans un four!—Faites-moi prévenir quand même; il y aura peut-être un peu de lune; on ne sait jamais!»

A deux heures et demie, enveloppé dans mon manteau, j'étais sur le pont. Hélas! des moutons gris couvraient tout le ciel, bien peu de lumière passait entre eux, et sur la mer presque sans vie, terne et muette comme du feutre, j'aperçus à bâbord, en regardant bien, trois pyramides, trois meringues noires, dont la première portait un phare. C'étaient les Sanguinaires. Je n'ai donc vu que leur ombre, et le rêve m'est resté.

Au lever du jour, nous étions, depuis longtemps déjà, devant Ajaccio. Une voix d'enfant s'éleva du quai, et vint à moi à travers le hublot. Elle disait: «La mattinata è bella.» Je remontai sur le pont. C'était vrai. La clarté était vive, et vif aussi le vent; les derniers passagers quittaient le bord et suivaient leurs bagages; j'avais devant moi, au delà du quai, une promenade plantée d'arbres aux feuilles grêles, puis une rangée de façades larges, hautes, sans ornement, mais peintes de couleurs claires. Il y en avait deux ou trois roses, une mauve, une verte, une grise et plusieurs de cette teinte jaune, paille d'avoine, d'orge ou de froment, que les maçons de la Riviera nomment terra d'ombra. D'autres maisons, en arrière, commençaient à s'élever sur les pentes, devenaient de plus en plus petites dans des jardins plus grands, et finissaient par n'être plus, à mi-montagne, que des points de lumière dans des bois. J'avais oublié les Sanguinaires, mais toute l'Italie était venue à l'appel; je revoyais des matins pareils à celui-ci; des ports fameux et des marines inconnues au pied des monts, comme des fruits tombés et éclatants, des plages où la mer est bleue d'abord et violette dans les ombres; des bouquets de palmes au-dessus d'un toit; des courbes lointaines de golfes qui semblent peintes sur de la nacre; des campagnes où le vert clair ne domine jamais; et chacune de ces images en passant, demandait:

—Me reconnais-tu?

Moi, je ne voulais pas avouer; je cherchais à me souvenir de mon histoire, je répétais tout bas: «La Corse, île française, conquise et réunie une première fois à la couronne royale sous Henri II; cédée définitivement par Gênes en 1768.»


Descendu à terre, je traverse une avenue de palmiers-dattiers qui portent des dattes mûres. Malgré l'heure matinale, il y a des Ajacciens dans la rue. Deux femmes descendent, vêtues de sombre, portant sur la tête, en équilibre, des paniers ronds pleins de murènes, de dorades et de congres; elles marchent bien, le buste immobile. Une toute jeune les suit, avec un chevreau dans les bras; elle est jolie, elle a, comme son chevreau, des yeux qui vont glissant jusqu'au coin des paupières longues; des enfants jouent sur le trottoir, déjà sales magnifiquement; deux hommes s'avancent en sens contraire, sur la chaussée, ils s'abordent, j'entends l'éclat contenu de leur voix de basse-taille, j'imagine qu'ils vont se séparer et aller chacun à ses affaires: non, ils montent ensemble vers la place du Diamant, choisissent un banc, tournent le dos à la mer parce que le vent souffle du large, et s'installent avec soin, avec habitude, pour commencer à ne rien faire. Ils doivent parler de questions municipales. La sévérité ne leur fait pas défaut, ni la passion cachée, ni le sourire bref quand ils voient passer un autre homme. Et les souvenirs d'Italie continuent à m'interroger.

—Les reconnais-tu, ces deux-là qui palabrent? Ils sont de Naples, ils sont de Florence, et de la rivière de Gênes...

J'ai répondu:

—Ils sont de partout! Je les ai rencontrés à Bergen. Laissez-moi en paix!

Quelle fraîcheur sortait de la mer et baignait toute l'île! Il y a de ces matins, entre le printemps et l'été, où l'air porte celui qui marche, comme l'eau porte un nageur. Par les chemins, j'arrivai vite en haut de la ville, et je continuai de monter, à travers les jardins, sans vouloir céder à la tentation de me retourner. Je cherchais la bonne place, la pointe de roche d'où l'on voit tout. Et la route, en attendant, m'amusait, avec ses sous-bois d'olivettes bien mouchetés de soleil, sa poussière de haute lisse écrasée par les roues, ses bouts de haies de figuiers de Barbarie, ses aloès, levant en plein ciel la tige sèche de l'ancienne fleur, que les hirondelles, bien sûr, prenaient pour un poteau télégraphique, car elles se posaient dessus. Dans cette campagne silencieuse, vivante seulement par l'âme du vent et l'odeur de ses bois, je découvris enfin une terrasse abandonnée, envahie par les herbes, au milieu de laquelle s'élevaient des degrés de pierre et un petit temple grec soutenu par quatre colonnes. Des cyprès flanquaient le tombeau. Toute la poésie du golfe appartiendra aux promeneurs qui viendront là. J'eus, en me retournant, l'émotion rare, impétueuse, dominatrice, des grands paysages du monde. Que ceux qui l'ont éprouvée une fois essayent de bâtir en eux-mêmes, avec les pauvres mots que voici, le décor merveilleux dont les plans sont si nets et si bien accordés: des cyprès noirs, un immense éperon de montagne qui descend, couvert d'oliviers ronds, la ville d'Ajaccio, formant la pointe, aiguë et blanche, la mer au delà très luisante à cause du matin et de la brise, et, au delà encore, enveloppant le golfe à triple et quadruple rang, les montagnes de la Corse, violettes au bord de l'eau, mauves et neigeuses au bord du ciel.

Pour la troisième fois, le souvenir des côtes voisines me revint en mémoire, et je dis:

—C'est aussi beau que la Sicile!


En descendant, je visite la casa Bonaparte, car le grand Empereur, comme le dit un ancien livre, est toujours «la principale curiosité de la ville». Les Ajacciens lui restent fidèles. C'est une noblesse dans tous les temps. Ils ont un quai, une rue, un cours Napoléon, et même une grotte Napoléon, sans préjudice d'une avenue du Premier-Consul, et, dans le voisinage, comme cela se doit, une rue du Roi-de-Rome, un boulevard du Roi-Jérôme, une rue Fesch, un boulevard Ornano. Toute la ville est ainsi marquée au chiffre impérial. La «casa» ne m'a semblé qu'un nom de plus dans la liste. Elle n'a pas de relique vraiment émouvante. Bonaparte a quitté trop tôt, trop longtemps avant la gloire, cette demeure de petit noble, ouverte sur une ruelle et serrée de près par des logements sordides, des couloirs extérieurs, des balcons où sèche, depuis des siècles, l'interminable lessive des mamans pauvres. La concierge, qui me précède et qui désigne brièvement les appartements que nous traversons, «la chambre où est né Napoléon, le petit salon, le salon de soirée», m'amène enfin devant la table sur laquelle est placé le registre des visiteurs. C'est le recueil habituel, la rue qui passe, qui signe, qui plaisante ou qui «pense», hélas! On trouverait cependant, je crois, quelques signatures éloquentes. J'aperçois celle d'Édouard VII, de la reine d'Angleterre, de la princesse Maud, 26 avril, 1905; je relève des mots drôles d'anciens soldats: «A la gloire du grand soldat, un du 4e zouaves, Deligny, dit Lebret»; «Vive l'immortel Napoléon, qui modifia à son gré la carte de l'Europe»; «Au grand homme qui a conquis toute l'Europe, je souhaite qu'il revienne encore!» Je note aussi beaucoup de noms allemands sur ce cahier de papier. J'interroge mon ami V..., qui sait toute la Corse.

—Ne vous étonnez pas, me dit-il. Nous voyons ici plus d'Anglais et plus d'Allemands que de Français continentaux.

J'ai visité avec plus d'émotion le «musée napoléonien». Il est installé au premier étage de l'Hôtel de Ville. Tableaux, sculptures, médailles, presque tout a été légué par le cardinal Fesch. Et, si la valeur d'art est très inégale, on n'entend pas toutes ces choses parler de l'Empereur, plus ou moins bien, sans que l'esprit réponde, et le cœur quelquefois. Je m'arrête longuement devant le portrait de Charles Bonaparte, peint par Girodet, d'après les indications de l'Empereur;—quelles évidentes précautions pour que l'image du père fût digne du fils: quelle belle prestance, quel costume seigneurial attentivement choisi, souliers à boucles, bas blancs, culotte et habit de velours cramoisi brodé d'or, gilet de soie jaune et perruque!—devant le buste en marbre du Roi de Rome, le même que Napoléon avait à Sainte-Hélène; devant le Départ de Murat. Dans ce tableau, dit le catalogue, «Murat, debout, en uniforme, entouré des membres de sa famille, s'apprête à rejoindre un corps de cavalerie que l'on voit défiler dans le fond. Caroline le serre dans ses bras.» Bien d'autres pièces du musée sont curieuses, et, par exemple, ce feuillet de registre sur lequel est inscrit l'acte de baptême de Napoléon. L'acte est daté du 21 juillet 1771,—l'enfant était né deux ans plus tôt,—il porte la signature du père, qui signe Carlo Buonaparte, mais le nom est déjà orthographié, dans le texte et en marge: Bonaparte.


Comme l'après-midi est belle, je loue une voiture pour aller à La Punta, c'est-à-dire au sommet de la montagne qui domine Ajaccio, promenade classique, et délicieuse aujourd'hui. La route doit perdre de son charme en été; mais le vent du nord n'a pas cessé de souffler, les dernières pluies ne sont pas loin: elle est révélatrice de la beauté du printemps corse.

Regardez toujours les cultures maraîchères, les jardins, les vergers qui enveloppent les villes. C'est un principe du voyage. Vous connaîtrez ce que produit la terre d'une région quand l'eau ne manque pas. Autour d'Ajaccio, les bosquets d'orangers et de citronniers disent assez qu'avec un peu d'industrie on ferait vite, de cette vallée qui tourne et qui monte lentement, une nouvelle Conque d'Or. Les «agrumes» y vivent en pleine santé, feuillus, luisants, et de ce vert nourri qui est celui des marbres antiques. Les oranges mûres tombent à terre, par douzaines, comme les pommes sous les pommiers de Bretagne. Il n'y a guère de groupes d'arbres qui ressemblent plus à un monument sculpté que les bosquets d'orangers. L'hiver ne change pas leurs formes, ni le vent; ils font partie du relief, dans le paysage.

Mes chevaux se mettent au pas; la montée devient raide, et maintenant le maquis borde la route, non pas un vieux maquis, un jeune, bien poussant, bien fleuri, au plus beau mois. Je descends pour le mieux voir, le toucher, le respirer, pour en donner la recette. De quoi est-ce fait, le maquis? Celui où je baigne jusqu'aux épaules, en suivant les sentiers tracés par les chèvres, abonde en arbousiers, en lentisques, en myrtes, en bruyères blanches. C'est le fond de ce bois épais, moutonneux, persistant comme la mousse et comme elle arrondi. Mais il s'en faut que la bruyère soit seule, parmi les feuilles, à lever ses palmes grises; il y a un monde de fleurs: des buissons de cistes couverts d'églantines blanches à cœur d'or; des phyllerea, plante dont les fleurs sont menues et pressées comme des œufs de poisson; des lavandes à grosse fleur bleue; des gerbes d'asphodèles; un genêt épineux, et tant d'autres fleurs plus humbles, qui étoilent l'ombre chaude!

Plus haut encore, la montagne se couvre d'olivettes, puis le maquis reprend mêlé de prairies sauvages, jusqu'au sommet. Un peu au-dessous de ce sommet, à six cent cinquante mètres en l'air, sur une terrasse abritée contre le vent d'ouest, s'élève le château de la Punta, propriété des Pozzo di Borgo. Il a été bâti en grande partie et orné avec des pierres apportées de Paris et provenant des Tuileries incendiées. La construction est donc récente. Je crois qu'elle n'a été achevée qu'en 1894. Et cependant ce château, ce parc, ces pelouses, ces arbres ont la mélancolie des décors arrangés pour les hommes et où les hommes ne vivent pas. Personne n'habite la Punta. Le domaine est ouvert à ceux qui frappent. Sur la terrasse achève de se rouiller un projecteur électrique, qui a dû fouiller et illuminer, pendant les nuits des premières années, tous les points de ce paysage grandiose. On l'avait habilement placé. Au nord, j'aperçois, par-dessus les croupes boisées, le golfe de Sagone, nappe d'argent clair, que barre orgueilleusement une roche rouge comme du sang. A l'est s'étend la terre de Corse, toute soulevée, toute en collines et en montagnes jusqu'où les yeux peuvent voir; je la regarde avec amour, je lui demande qui elle est, et de toutes parts, comme une réponse, monte des profondeurs et m'arrive des sommets le sentiment de l'inhabité et de l'inculte, d'un pays livré aux herbes et aux troupeaux qui les broutent, d'une contrée sans tourniquets, sans fanfares, sans affiches, pauvre, sauvage, exquise à respirer. Ajaccio est là-bas, au sud, dans l'abîme où rit la mer lumineuse. Je le regarde aussi longuement. Je vois la ville toute petite et toute blanche, ses jetées comme des doigts blancs, mais son golfe reste grand dans l'enveloppe agrandie des montagnes. Je vois cela,—ô merveille des cadres!—entre les branches d'un pin noir et les aigrettes d'or d'un bois de mimosas qui a fleuri pour nous. Et c'est là le souvenir puissant que j'emporte, la joie qui ne s'éteindra plus dans ma mémoire.

J'emporte aussi un souvenir douloureux, et que je sais bien que je n'oublierai pas. C'est l'image du Napoléon en 1815, tel que l'a peint Louis David. Le tableau est pendu dans le grand salon de la Punta, en face de l'entrée. On vient de voir le berceau, en bas, à la Casa Bonaparte, et on rencontre là, à dix-huit cents pieds au-dessus, l'Empereur en manteau gris, debout au milieu d'un camp, et qui regarde venir le malheur, l'Empereur vieilli, bouffi, blafard, l'Empereur hallali courant. J'en ai rêvé tout le long du chemin.


Quand je rentre à Ajaccio, je trouve beaucoup de monde dans la cathédrale. Nous sommes au mercredi saint. L'office du soir va finir. Lorsque le dernier cierge est éteint, les chanoines ferment bruyamment les livres liturgiques, font un peu de tapage, que je n'attendais pas de ces «discrets et prudents messires». Des enfants, près du portail, leur répondent avec plus d'entrain, frappant les dalles du pied, ou faisant claquer leurs mains sur les colonnes de marbre. Et le bruit grossirait, si le sacristain n'apparaissait pour mettre en fuite cette troupe de gamins et de gamines en haillons. Mon ami V... m'explique la chose.

—L'usage est bien affaibli à Ajaccio, me dit-il; ailleurs, vous le trouverez très vivant. Le peuple, aux Ténèbres du mercredi, du jeudi et du vendredi saints, fait tout ce bruit pour rappeler le tumulte qui s'éleva sur le Calvaire et dans Jérusalem, à la mort du Christ. Si vous étiez en ce moment à Bastia, vous entendriez un fameux bruit de traquets et de crécelles. Dans certains villages de l'intérieur, on frappe le sol de l'église à coups de bâton ou de feuilles d'aloès. Nous appelions cela, dans ma jeunesse, battre Judas, batta a Juda. Et, tenez, puisque vous partez demain pour Vizzavona, je serais bien étonné si vous n'entendiez pas, le long de la route, le son des gros coquillages marins dans lesquels les enfants soufflent en l'honneur de la Passion du Christ.

Il disait vrai. A toutes les stations du chemin de fer, dans l'après-midi du jeudi saint, j'ai entendu les conques marines, auprès du golfe que la voie contourne, et parmi les châtaigniers de Bocognano, et, quand nous arrivâmes à mille mètres au-dessus de la mer, dans les forêts de pins de Vizzavona.

II

LA FORÊT.—UNE PROCESSION A CORTE

Les Corses qui ont des vacances les passent volontiers à Vizzavona. Un grand hôtel se dresse en face de la toute petite gare; le paysage est fait d'un ravin boisé qui descend en tournant et qui s'ouvre, et des nuages qui viennent par la trouée du col, tordus, tout blancs au-dessus des pins noirs, et tâtant la montagne avec leurs bords de ouate. On n'aperçoit aucun village; l'espace découvert est si étroit qu'une compagnie d'alpins n'y manœuvrerait pas à l'aise. La forêt règne, et les sentiers s'y perdent tout de suite. Je prends l'un d'eux, et, à moins de cent pas, je découvre la chapelle la plus rustique que j'aie jamais vue, toute construite avec des branches et des planches de bois brut, sans porte et même sans cloison qui la ferme en avant: une boîte mise debout. On y célèbre la messe en été. J'imagine les assistants agenouillés sur la mousse, appuyés au tronc des arbres, les ombrelles ouvertes, une clochette minuscule qui sonne, et le vent qui tient l'orgue tout le temps. Le sentier monte. J'arrive à la maison forestière, très joliment campée, dans la boucle d'une de ces belles routes de montagnes, où ceux qui passent, même pour le travail, ont l'air de figurants. Nous sommes au cœur de la forêt, dominés, de tous les côtés, par des cônes ou des rampes de peu d'élévation, sans une clairière et sans un pré. Les promenades sont incroyablement faciles. Jusqu'au soir, je parcours la forêt, et je la parcours encore le lendemain matin. Elle n'étonne pas; elle est fraîche; elle est silencieuse; elle est faite pour les vacances. Par moments, au creux des vallées, au bord des torrents, et, pour tout dire, partout où l'horizon est court, je me croirais dans les Vosges.

Des bois de pins Laricio succèdent à des perchis de hêtres. Et la saison n'est pas assez avancée, à cette altitude surtout, pour que les hêtres aient leurs feuilles, mais ils balancent déjà les bourgeons gonflés, vernis, qui collent aux doigts; les cimes, vues par masse et en travers, ont des reflets purpurins, et sous le couvert des grands arbres, des millions de petits hêtres, qui ont gardé la feuille d'automne, toute blonde, font la nappe de fougère. La couleur ne meurt pas dans les forêts. Quand elle tombe des branches, elle laisse à découvert, elle exalte en mourant la magnificence des colonnades de fûts qui montent ou qui descendent. J'ai vu, dans cette forêt de Vizzavona, des troncs de jeunes arbres transparents au soleil et veinés comme des agates.

J'ai vu des ruines aussi. Au tournant d'un lacet:

—Regardez, me dit mon ami V..., le feu a passé par ici en août 1906. Incendie volontaire, bien entendu... Ah! c'est là le crime qui ruine la Corse, le crime toujours impuni, et autrement redoutable que la vendetta... Vous nous faites rire, vous autres continentaux, avec vos Matteo Falcone et vos Bellacoscia...

—N'en auriez-vous plus dans le maquis?

—Plus du tout. Nous serons obligés d'en mettre, pour en montrer aux ministres en voyage. Mais l'incendiaire, c'est autre chose. Regardez: voilà son œuvre!

Toute la pente, au-dessous de moi et en avant, a été ravagée. Sur plus de cinq cents mètres de profondeur, elle est hérissée de ceps d'arbousiers morts, d'un gris blanc, d'un gris de vieil ossement, et entre lesquels se lève, çà et là, le tronc pourri et rompu d'un hêtre, ou bien un pin ébranché, qui n'a plus de vivant qu'un plumet d'aiguilles. On dirait que des milliers de daims et de rennes ont été tués là, et que les massacres sont restés sur le sol, blanchis par le soleil et par la pluie. A la frontière du feu, les branches mortes, portées par des troncs vivants, font un bourrelet blond. Et ce cimetière d'arbres s'étend sur plus d'un kilomètre de longueur, jusqu'à cette barre de roches qui a rompu le fleuve de vent et de feu.

—Un peu au delà, me dit mon ami, vous trouverez d'autres coupes également détruites. Dans celles-là, l'incendie avait été allumé quinze jours plus tôt.

—Et jamais l'incendiaire n'est pris?

—La preuve est si difficile à faire? Et puis...

V... se mit à rire, et il me raconta, avec l'ironie ardente qui est la sienne, avec sa voix chaude, dont le rire même n'est qu'un éclat de passion, une histoire qui commençait ainsi: «Aux environs de Sartène, où j'habitais alors, le brigadier de gendarmerie était gros comme une tonne, mais il commandait quatre gendarmes plus maigres que des chats sauvages...»

En causant, ou plutôt l'un contant une des mille histoires de la forêt corse, et l'autre l'écoutant, nous arrivâmes au sommet d'un grand éperon aride qui se détachait de la montagne et commandait deux vallées. Mon ami m'indiqua du doigt, au-dessous du promontoire, quelques villas qui sont «l'amorce», paraît-il, d'une station d'été. Mais je regardais autre chose: le couloir montagneux qui s'allongeait à droite et à gauche, et au bout duquel, de chaque côté, s'épanouissait un paysage très lointain. J'étais placé comme au milieu du tube d'une lorgnette pointée sur des sommets distants de bien des lieues. Le sol le plus proche de nous était déjà d'un bel intérêt, par son relief pierreux et tourmenté, par l'absence à peu près complète, même au fond de la vallée, de parties planes et herbeuses, par sa végétation broussailleuse, crépelée, aromatique et tenace, dont je sentais monter jusqu'à moi le souffle tiède. Mais les montagnes d'horizon surtout me retenaient sur leurs pentes.

Elles me rappelaient celles que j'avais vues du haut de la Punta; elles étaient plus éclairées et je comprenais mieux ce qu'il y avait en elles de nouveau pour moi. Le velouté des lointains était doux et profond; l'air limpide laissait venir tous les reflets, même les petits; aucune culture appréciable ne rompait l'harmonie des surfaces inviolées: mais le secret de cette beauté de lumière devait être surtout dans la pâleur des branches et des feuilles du maquis, des oliviers, des bruyères, des cistes qui, à travers d'immenses espaces, transparaissaient dans le bleu de la brume, et la tissaient de rayons d'argent.

C'est là, je crois, une des merveilles du paysage corse, et les saisons n'y changent rien.


Je ne décrirai donc pas la descente de Vizzavona vers le plateau de Corte, bien qu'il y ait, d'un côté ou de l'autre du chemin de fer, des échappées de vue de tout point admirables, comme à Vivario et à Vecchio. J'avais quitté la forêt dans l'après-midi du vendredi saint, d'après le conseil de mon ami, qui me parlait ainsi:

—Ne vous attardez pas dans les futaies; ne faites pas trop votre cour aux maquis: vous les retrouverez. Il faut que nous soyons avant la nuit à Corte. Car la petite ville a, chaque année, deux processions fameuses, l'une le jeudi saint, qui porte le nom de bigorneau, granitola, à cause de l'itinéraire du cortège qui tourne sur lui-même, et la seconde le soir du vendredi saint. Celle-ci, le mortorio, la cérémonie de la mort, commence vers sept heures et demie du soir. Et, justement, nous assisterons à la sortie du grand Christ au tombeau, qui n'est porté à travers les rues que tous les cinq ou six ans.

Nous étions à Corte bien avant la tombée du jour. Imaginez une plaine oblongue, par hasard assez bien cultivée, enveloppée de montagnes. Corte appartient à cette espèce de villes que j'appellerais volontiers: villes coniques à citadelle. Aux deux tiers de la plaine, à l'ouest, se dresse un rocher, en pente raide de trois côtés, à pic du quatrième, qui est celui qu'on découvre en venant d'Ajaccio. De vieilles murailles, fleuries d'herbes, des magasins militaires, une caserne où loge un bataillon d'infanterie, couronnent la crête. Immédiatement au-dessous se pressent des maisons du XVe, du XVIe, du XVIIe siècles, quelques-unes encore nobles, toutes misérables, noires de poussière et de crasse, séparées par des ruelles ou par des escaliers que huit jours de pluie diluvienne ne suffiraient pas à nettoyer, et où coulent, stagnent, pourrissent, s'évaporent ou pénètrent dans le sous-sol déjà saturé, tous les liquides et tous les déchets que vous voudrez. Là on vend des chevreaux de lait, dépouillés et fendus comme des lapins; là s'étalent, au devant des boutiques noires, les légumes de la plaine; là grouillent les enfants, picore la volaille, errent des petits cochons en liberté, montent des ânes ployant sous un faix de bois mort aussi large que la chaussée. Le plus bel endroit et le seul palier de ce pignon de la ville, c'est, presque au sommet, une petite place rectangulaire, bordée d'un côté par la façade de l'église, des trois autres par des maisons assez hautes, d'un seul ton de poussière cuite au soleil, forum où fut parlée, discutée, acclamée, combattue, toute l'histoire de la cité, et d'où pendent quatre ruelles accrochées aux quatre angles. Quel cadre quand la procession, tout à l'heure, l'emplira de couleurs en mouvement! Je guette la sortie des fidèles qui montent, de plus en plus nombreux, et qui entrent dans l'église. Le jour décroît. En me promenant au pied des murailles de la citadelle, je vois presque toute la ville, les maisons nouvelles soudées aux anciennes et couvrant le bas de la colline, des vergers, quelques fabriques, la campagne que l'ombre gagne. Et, en même temps, des lumières s'allument partout; le dessin compliqué des rues flambe dans la nuit commençante; chaque étage de chaque maison a son cordon de lampions, ses transparents, ses flambeaux alignés sur les balcons, et les plus pauvres logis, ceux qui m'enveloppent, ne sont pas les derniers à se préparer; les fenêtres s'ouvrent, une main de femme dépose sur l'appui une lampe à pétrole ou une veilleuse, et la petite flamme brille avec les autres, et tremble au vent, et dit: Credo.


A sept heures et demie, la place de l'église, vue de haut, donne l'impression d'une cheminée assez obscure, où s'agiteraient, sans s'élever, des gerbes d'étincelles. J'y cours. Elle est débordante de foule. Toutes les Cortisiennes sont là, les vieilles et les jeunes; chacun porte une bougie et cherche à l'allumer à la bougie d'un voisin, au cierge d'un figurant; de proche en proche, les petites flammes se multiplient; on rit; on s'interpelle; je vois à chaque moment surgir de la pénombre et vivre en clarté un visage nouveau, deux mains qui se tendent, un buste qui se redresse, un groupe. J'admire la grâce et la souplesse de mouvements de beaucoup de ces jeunes filles et jeunes femmes qui sont souvent vêtues de noir et dont les châles tombent bien. Je me rappelle des promenades dans Venise. Je le dis à un vieux brave homme de Corte, qui me répond: «Ici, les femmes sont fines.»

Il a raison. Voici qu'elles se taisent, par degrés. La procession sort de l'église et coupe la place en diagonale; les enfants ouvrent la marche, accompagnés de trois pénitents blancs qui ont de grands bâtons à la main et qui font la police; ils chantent en langue corse: «Piange, peccatore, la morte del Redentore»; puis viennent les femmes, sur deux rangs, la bougie au poing; elles sortent, descendent, disparaissent en chantant, et d'autres les remplacent et passent à leur tour; on dirait que l'église, la place, les ruelles voisines, sont un écheveau humain, qui se dévide inépuisablement; enfin s'avancent les hommes, les pénitents blancs, visage découvert, souvent jeunes, à la fois très simples et très crânes, ce qui est charmant. Six d'entre eux portent, sur leurs épaules, le Christ au tombeau, une statue du Christ, en carton gris, grandeur nature, très réaliste, très émouvante et qui est conservée à Corte depuis le XVe siècle. Le Christ est couché dans un cercueil de bois; à ses pieds et de chaque côté de sa tête on a mis, par piété, un ornement qui doit être d'ancien usage, quatre pots où verdoie un semis de gazon; des bougies sont fixées sur le bord du tombeau, afin que toute la ville puisse voir le visage douloureux, les yeux fermés, les bras entr'ouverts jusque dans la mort. Tout de suite après le Crucifié s'avance l'Addolorata, statuette de demi-grandeur, vêtue comme une Cortisienne, et qui tient à la main gauche un mouchoir de batiste. Le clergé ferme la marche, et la procession descend par les ruelles, traverse la ville illuminée, respectueuse quand passe le cortège, et de nouveau bruyante dès qu'il a passé.

Une heure plus tard, je remontai, avec la procession, jusqu'à la petite place, tout en haut, et je fus témoin d'un spectacle qui n'était pas nouveau, assurément, pour les vieilles pierres des maisons et de l'église, mais qui renouait des coutumes depuis longtemps brisées. La foule était là, plus pressée encore qu'au départ; les têtes se touchaient; tous les balcons et toutes les fenêtres des façades avaient leur grappe de curieux; il faisait noir sur la place, chacun ayant soufflé sa bougie, et seul, le grand Christ au tombeau, posé sur des tréteaux devant la porte de l'église, gardait son auréole et éclairait une partie du peuple. Alors, au premier étage d'une maison, à gauche, au-dessus d'un café, un prêtre s'est montré dans l'encadrement d'une fenêtre. Il a fait un signe, et toute la foule s'est tournée vers lui. Il a parlé dix minutes, dans le grand silence; il a remercié, et un long applaudissement, énergique, lui a répondu: comme au temps où Paoli, peut-être à cette même fenêtre, haranguait ses compatriotes.


Le matin du samedi saint fut d'abord tout tranquille et ordinaire. Chacun travaillait, flânait, fumait, dormait à son habitude. Quelques hommes, un balai sur l'épaule, et chargés sans doute d'un balai public, inspectaient le boulevard et ne remuaient la poussière qu'après en avoir délibéré. Des jeunes filles se promenaient, deux ou trois ensemble, nonchalantes et dignes, sous les arbres municipaux, très saluées, voulant l'être, mais évitant parfois de poser leur regard, à cause du feu noir dont il brille. Tout à coup, les cloches se sont mises à sonner. Et aussitôt cent pétards ont éclaté autour de moi, dans la rue, sur les balcons, dans les corridors; des gamins ont allumé des fusées, des chandelles romaines, des soleils tournants et toutes sortes de pièces d'artifices dans la lumière du plein jour. Tout Corte a crépité pendant une heure. Les belles jeunes filles ont abordé une bande d'amies qui se promenaient, comme elles, dans le jardin clair et peuplé. Elles n'ont pas dit: «Bonjour», comme elles font d'habitude. Elles avaient la permission des cloches; elles ont dit: «Buone feste!»

III

BASTIA.—LE CAP CORSE

Il est difficile, quand on a seulement traversé une ville, de dire d'elle autre chose que ceci: elle est blanche; elle est grise; elle est bâtie sur une colline ou étalée en plaine; elle bruit ou elle dort. Dès qu'elle a un passé, une ville est pleine de mystère; elle a ses monuments non classés, quelquefois les plus émouvants; ses jours de beauté calme, ses heures de travesti; ses mœurs, son humeur et son ambition, qui n'est souvent qu'une jalousie. Je n'en sais pas tant sur Bastia. Mais j'ai vu qu'elle est capitale évidente et consciente, d'esprit vif et agité, industrieuse et peu aidée, habitée par une population fort mêlée, qui cherche des chefs d'entreprise, des hommes d'initiative, des inventeurs de richesse, et qui trouve surtout des fonctionnaires et des politiciens. Bastia voit la côte italienne ou la devine. Elle est à quatre heures de Livourne. Elle parle avec complaisance de cette voisine qui paie bien, avec laquelle le commerce est actif et pourrait être considérable. J'ai assisté au départ d'un lougre qui s'en allait caboter avec Caprara, Elbe, Monte-Cristo, les belles îles renflées et bleues sur la mer, qui sont en ligne devant Bastia. J'ai entendu dire à un importateur de grains: «Je vais souvent à Florence: nous y sommes un peu chez nous.» Et en entrant, près du vieux port, dans l'oratoire de la Conception, j'ai cru retrouver une église de Rome décorée pour la fête du saint. C'étaient les mêmes sculptures opulentes, noircies par le temps et par la fumée des cierges, et les mêmes pentes de damas rouge tendues sur les pilastres. Dès qu'on met le pied sur la terre de Corse, cette comparaison vient à l'esprit, et je l'ai notée déjà; elle vous suit et vous poursuit: mais à Bastia elle se précise, et l'Italie à laquelle on pense, c'est l'Italie fine, trafiquante et artiste.

—N'exprimez pas cette opinion devant des gens de la campagne, me dit mon ami N..., vous pourriez le regretter. Appeler Italien un paysan corse, c'est l'offenser, et si vous avez le malheur de l'appeler Lucquois, vous le provoquez. Gardez-vous! Bien des violences n'ont pas eu d'autre cause.


Le soir même, j'avais la preuve que mon ami ne se trompait pas. C'était le soir de Pâques. Malgré le libeccio qui soufflait en tempête et qui rendait la route deux fois rude pour nos chevaux, nous montions vers le col de Teghime. Les collines se succédaient, de plus en plus hautes, rangées d'éperons superbes, tous orientés du côté de la mer. Ils portaient sur leurs flancs des terrasses plantées de vignes et soutenues par des murs, d'autres plantées d'orangers, d'autres d'amandiers ou d'oliviers, et l'épaisseur de la verdure croissait au bas des pentes. Nous regardions ce paysage dont les détails se multipliaient à mesure que nous montions, mais qui restait le même et magnifique: la mer à notre gauche, toute fouaillée et charruée par la bourrasque; une bande de terre inculte; l'étang de Biguglia immobile et terne comme du mercure oxydé; plus près de nous, la plaine, et, au delà, les montagnes qui se levaient. Et précisément à mi-montagne, en face de nous, à deux ou trois kilomètres, j'aperçus une flamme. Elle s'éteignit; une spirale de fumée tourna au-dessus du maquis et prit le vent; une tache cendrée apparut dans le vert, puis un point rouge qui grossit, puis des flammes, des flammes, des flammes qui galopèrent.

—Encore un incendie! fit mon ami N...

—Vous en parlez philosophiquement, lui dis-je. Moi, je suis furieux. Vos bergers sont des misérables. Pour faire brouter quelques chèvres, ils ruinent la Corse!

Mon ami ne répondit pas. Il avisa un homme qui descendait, poussé par le libeccio, l'arrêta, lui montra du doigt les lignes de feu coupées de bandes de fumée.

—Ils ont choisi leur temps: un soir de Pâques, un jour de vent. Qui est-ce qui a fait cela? Est-ce un Corse?

L'homme leva les épaules.

—Mais non, dit-il, vous le savez bien: ce sont tous des Lucquois, des Génois, des gens de rien.

Et il passa.


Le lendemain, je partais pour faire le tour du cap Corse. L'excursion se fait en trois jours. Grâce à de puissants appuis,—car je ne puis croire au simple hasard,—j'ai eu deux chevaux qui baissaient la tête et relevaient un pied dès qu'ils en avaient le loisir, mais qui trottaient aux côtes et aux descentes, et possédaient à fond, presque aussi bien qu'un bipède politique, l'art du tournant discret; j'ai eu un de ces landaus méditerranéens, chargés d'un sac d'orge à l'avant, d'une provision de foin comprimé à l'arrière, et qui veulent bien porter encore des voyageurs en surcroît; j'ai eu un cocher silencieux, buveur d'eau, habile à remplacer, dans le harnais, une pièce de cuir par une ficelle, et qui m'a remercié du pourboire. O Corse, tu es encore jeune, et je t'aime pour cette jeunesse!

Trois jours de voyage, et trois paysages bien différents: la côte orientale, le nez du cap, la côte de l'ouest.

Que de fois j'avais contemplé, sur les cartes, la figure de cette Corse, un ovale qui a une pointe en haut, très longue! Mes cartes ne valaient rien sans doute; le graveur avait cessé trop tôt de tracer ce point d'épine qui signifie: montagne; je m'imaginais que le bec de l'île était assez plat, qu'il ressemblait à l'épée de ce gros poisson qu'on nomme scie. Erreur complète! Le cap est une chaîne de montagnes, sans brisure, qui barre la mer sur une soixantaine de kilomètres. Mais la ligne des sommets demeure constamment éloignée de la rive orientale. De ce côté, l'inclinaison des terres est faible, les arêtes rocheuses sont peu élevées, les plages nombreuses; les petites vallées étroites se succèdent, désertes et incultes le plus souvent, avec un torrent au milieu, qui fait du bruit, des arbousiers penchés dessus, et une crique à l'embouchure, où les romarins fleurissent dans la pierraille, et pendent sur la mer en paquets de laine violette. La route suit le rivage. De loin en loin, un groupe de maisons de pêcheurs, une auberge, une chapelle, un bureau de poste; c'est le port de quelque gros village caché dans la montagne: Lavasina; Erbalunga, bâtie sur une presqu'île, les vieilles façades plongeant dans l'eau; Santa-Severa, qui est la marine de Luri, et dont les murs sont peints en bleu, en jaune, en rose sous la braise des tuiles; Macina, marine de Rogliano. Si vous allez jamais en Corse, si vous projetez surtout d'y passer une saison, retenez ce nom de Rogliano. Je l'écris à regret, parce que les beaux sites ne gagnent pas, d'habitude, à être connus; mais la vérité est plus forte. Elle m'oblige à dire que je n'ai pas vu, en Corse, de nid mieux fait pour le repos, de lieu de vacances plus souhaitable que ce Rogliano, trois villages bâtis sur trois éperons de montagne, au-dessus d'une conque verte, immense, toute en forêt et qui s'ouvre au loin sur la mer. Comment le maquis de Rogliano a-t-il échappé aux gardeurs de chèvres? je l'ignore, mais il est admirable, intact, épais, et le parfum de ses écorces et de ses fleurs souffle autour des maisons, qui sont blanches, et souvent belles. On a l'impression, en traversant les rues, en voyant les enfants qui jouent et les femmes qui lavent sous les grands oliviers, que la population est accueillante, riche et d'esprit vif.

—Ne vous étonnez pas, me dit quelqu'un. Les Capcorsiens sont des marins, des colonisateurs, des hommes qui courent le monde. Dans tous les villages vous remarquerez, comme ici, des maisons bien construites, des villas entourées de jardins et de vergers, et aussi des tombeaux élevés à grands frais au bord des routes. Si vous demandez: «A qui appartient ce domaine-ci? Et celui-là?» on vous répondra: «A Un Tel, un Américain.» Entendez par là un Corse qui a fait fortune dans l'Amérique du Sud, et qui est revenu ensuite se fixer au pays natal. Nos compatriotes sont extrêmement nombreux au Vénézuéla, où l'on trouve des villes, comme Carupano, uniquement habitées par des Corses, planteurs et marchands de café. Vous n'ignorez pas non plus que trente mille Corses vivent à Marseille. Je gagerais qu'une moitié d'entre eux est originaire du Cap.

L'enchantement de Rogliano dure jusqu'au point où nous franchissons les bords de l'immense coupe verte. Aussitôt après, tout change, les lignes, les couleurs, la température, l'odeur du vent. Nous sommes en plein nord. La mer est souveraine. Elle a déraciné, desséché, anémié le maquis; ailleurs elle l'empêche de naître; elle envoie son terrible mistral, le marino, fouiller les roches et les forer; les pierres sont usées, l'herbe manque sur de larges espaces où il suffirait d'un écran pour qu'elle poussât drue. Plusieurs de front, d'un même mouvement, des promontoires s'abaissent vers la mer, et terminent l'île de Corse. Au delà, séparé par un détroit toujours agité, il n'y a plus qu'un îlot, qui porte le phare et qui se nomme la Giraglia.

Le retour par la côte de l'ouest est la plus belle partie de l'excursion. Nous avons traversé, pour venir, les petits ports de la côte orientale. Maintenant nous suivons une route de corniche, tournante, audacieusement taillée dans le flanc des montagnes, à une hauteur qui varie entre cent et trois cent soixante mètres au-dessus de la mer. L'ampleur de l'horizon, l'éclat du moindre flot et de la moindre pierre des golfes qu'on domine, la très belle lumière qui court sous les branches et la très belle herbe qu'elle rencontre, le merveilleux village de Nonza, bâti sur une pyramide presque détachée de la côte, les bois, les cultures, cent raisons de cette sorte me font regretter non pas que Concarneau ait une colonie de peintres, mais que la Corse n'en ait pas une. Oui, les cultures, malgré la pente terrible, malgré le soleil, au milieu de ces masses de roches: les habitants ont fait des prodiges; partout où il a été possible d'établir, de suspendre des jardins aux flancs des falaises, ils ont taillé le rocher ou élargi les minces plates-formes naturelles, creusé des escaliers qui vont d'étage en étage, apporté de la terre, contenu le précieux humus à l'aide de petits murs, et enfin, dans ces cuves surchauffées, ils ont planté des cédratiers. La plupart des gros cédrats qui nous viennent par Marseille ont mûri sur le territoire fortement incliné de Morsiglia, de Pino ou de Nonza.


Dans un de ces villages, où je passe la nuit, un jeune homme, à la porte de l'auberge, chantonne un air triste. Je lui demande de chanter tout haut pour moi. «C'est, me dit-il en riant, la complainte de Tramoni, le célèbre bandit Sartenais. Mais je puis dire, si vous le préférez, la Berceuse, qui est aussi de Sartène, ou la Pipe, que m'a apprise Napoléo.—Non, je préfère le bandit.» Il se met à chanter, d'une voix qui n'est pas sauvage, et je note, pour les traduire, les derniers couplets:

«Je suis Tramoni, bandit pour mon malheur;... les gendarmes et mes ennemis sont conjurés pour me perdre, et chaque jour, pour moi, la tombe est ouverte.

»O mère chérie, pleure ton fils abandonné et seul en ce monde; ils lui ont interdit Sartène, et la vallée d'Ortolu, quand je l'aperçois de loin, me semble un monde nouveau.

»Je porte cent cartouches dans ma giberne, prêt à faire feu, à moins que le cœur ne me défaille; quant à me constituer prisonnier, jamais je ne le ferai; celui qui doit me tuer devra tirer à couvert.

»Si son abri n'est pas parfaitement sûr, si j'ai devant moi une figure d'homme, je veux lui rendre son coup de feu; n'est-ce pas la loi de nature? La mire de mon fusil, je la distingue bien, même par la nuit noire.»