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Nos frères farouches

Chapter 8: VI LE VERRE D’EAU
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About This Book

A collection of concise, caustic vignettes that sketch rural characters and everyday scenes with clear observational detail. It traces schooling, courtship, marriage, work, parenthood, and small losses through wry, precise portraits that reveal stubbornness, affection, poverty, and practical resourcefulness. The narrative voice records habits, speech rhythms, and domestic economies without sentimentalizing, assembling small episodes into a mosaic of provincial life that emphasizes character, social constraints, and moments of quiet humor and pathos.

VI
LE VERRE D’EAU

Par une forte chaleur de juillet, assis à l’ombre, je bois un verre d’eau de notre puits. Philippe me regarde avec une bienveillance respectueuse.

— C’est agréable, dit-il, de voir comme vous buvez ça !

— Oui, j’aime cette eau pure ; et vous ?

— Moi, je préfère le vin.

— C’est bon, Philippe, un verre de vin, quand on apporte la bouteille de la cave ; c’est moins frais qu’un verre d’eau qui sort du puits.

— Oui, monsieur, cette eau-là est fraîche.

— Elle coupe !

— Elle serait plutôt trop fraîche.

— Vous n’en buvez jamais.

— Je peux tout de même dire qu’elle est froide.

— Vous l’avez goûtée ?

— Non, mais je l’ai touchée, monsieur.

— Comment ça ?

— Je suis descendu dans le puits.

— Quand, Philippe ?

— Ce matin.

— Ah !…

— Philippe, dis-je, après une nouvelle gorgée plus petite que les autres, pourquoi êtes-vous descendu ?

— Pour voir s’il restait de l’eau en suffisance, et si le puits n’avait pas besoin d’être nettoyé, si je ne trouverais pas de saletés au fond.

— Au fond du puits ?

— Oui, monsieur. Le puits n’a plus guère d’eau. D’ici trois ou quatre jours, elle manquera, à moins qu’il ne tombe une forte averse. Pour le nettoyage, comme il faudrait vider le puits, on peut attendre.

— Le fond est propre ?

— Assez.

— Dites-moi, Philippe, comment avez-vous fait pour descendre ?

— Il n’y a qu’un moyen : j’ai mis la grande échelle dans le puits.

— Et vous êtes descendu très bas ?

— Le plus bas possible.

— Plus bas que le seau quand la corde est toute développée ?

— La corde et un bout de la chaîne.

— Jusqu’au dernier échelon ?

— Jusqu’à l’eau seulement ; les derniers échelons trempaient sous l’eau.

— Et après ?

— Pour m’assurer qu’il n’y avait pas un dépôt de matières, de feuilles mortes, j’ai tâté, remué l’eau.

— Avec quoi ?

— Avec ma main. C’était glacé ! Je n’aurais pas voulu y entrer après ma soupe.

— Y entrer, Philippe ?

— M’y baigner, quoi ! l’estomac plein de nourriture.

— Vous ne plongiez que la main ?

— La main, le bras, le coude, afin de mieux barboter.

— L’eau vous éclaboussait, vous mouillait !

— J’avais retroussé mes manches ; le reste, la culotte, les sabots, ça ne craint rien, ça sèche vite.

— Les sabots, mais les chaussons ?

— Je n’en mets point.

— Les chaussettes ?

— J’avais les pieds nus.

— Vous ne trouvez pas, Philippe, qu’il fait lourd ?

— Au contraire, je trouverais, moi, monsieur, que le temps s’est rafraîchi.

— Philippe ?

— Monsieur !

— Je ne comprends pas bien. Expliquez-moi : Où étaient-ils, vos pieds nus ?

— Dans mes sabots.

— Et vos sabots ?

— Sur l’échelle, monsieur.

— Sur quel échelon de l’échelle ?

— Sur le plus près de l’eau.

— Cet échelon touchait à l’eau, hein, Philippe ? Il nageait dessus ?

— Il ne pouvait pas, monsieur. Un morceau de bois libre nage, un échelon reste pris à l’échelle.

— J’entends, Philippe, et je veux dire que l’eau du puits, de notre puits, n’est-ce pas ?…

— De votre puits.

— Que cette eau, que la surface de cette eau, l’échelon de l’échelle et vos pieds nus dans vos sabots, ne faisaient qu’un.

— Si vous voulez !

— Je vous demande.

— Oui, monsieur ! Moi, je ne m’occupais que de ma main, sans m’occuper de mes pieds.

— Quelle chaleur, Philippe !

— En effet, vous paraissez avoir chaud ! Vous suez du front.

— Je n’ai jamais eu aussi chaud.

— Vous ne finissez pas votre verre ?

— Si, si.

— Ça vous fait peut-être mal ?

— Non, non, je boirai tout, Philippe, et vous, prenez un verre de vin. Nous trinquerons.