ÉGLISE DE SAINT-JEAN.
COMMUNE DE PAOMIA.
Si l’on diminue considérablement les proportions de la Canonica, si l’on en supprime toute l’ornementation, si à l’appareil régulier on en substitue un grossier de schiste ou de granit mal taillé, on pourra se représenter la plupart des petites églises ou chapelles bâties avant l’établissement définitif de la domination génoise. On en rencontre sur presque tous les points de l’île; quelques-unes ne remontent qu’au XVᵉ siècle.
Je n’en citerai que deux. La première, San-Pancrazio entre Bastia et Cervione, se fait remarquer par ses trois apsides, circonstance assez rare en Corse pour être notée.
L’autre, Saint-Jean, entre Cargese et Paomia, ne mérite d’être mentionnée que pour une singularité dont je n’ai pu trouver l’explication. A l’intérieur de l’église, en ruines aujourd’hui, on voit au milieu de l’appareil du mur nord de la nef, un bras humain sculpté sur le granit, légèrement fléchi, et les doigts ouverts dirigés à 45º. Ce bras, d’ailleurs très-grossièrement travaillé, n’a pu appartenir à un bas-relief plus considérable dont un fragment aurait été employé comme un simple moellon, car il occupe le milieu d’une dalle et est parfaitement isolé. Aucune autre sculpture ne se voit ni à l’intérieur ni à l’extérieur de l’église. Autrefois l’apside a été peinte à fresque, mais les peintures sont devenues absolument méconnaissables.
J’éprouve un embarras semblable à m’expliquer un autre bas-relief (si l’on peut donner ce nom à des pierres façonnées à coups de hachette), que l’on voit sur le linteau d’une maison de Paomia. On me l’avait signalé comme une sculpture phénicienne; mais, malgré la meilleure volonté du monde, il me fut impossible de méconnaître la disposition ordinaire au moyen-âge, dans l’arrangement du linteau et des pierres également sculptées qui lui servent d’impostes. Au milieu du linteau on distingue une figure de femme, je crois, à son costume, aussi grossièrement exécutée que les bonshommes charbonnés sur les murailles par les écoliers oisifs. A gauche, une espèce de chevron ou de zigzag; à droite, un X, ou bien une croix de Saint-André très-ouverte. On voit sur les impostes des traits bizarres; d’un côté on pourrait reconnaître l’ornement bien connu qu’on nomme feuille de fougère ou arête de hareng. Il serait impossible de décrire les autres, tant ils sont bizarres et irréguliers. De loin on pourrait les prendre pour des lettres.
Isolée, chacune de ces pierres embarrasserait peut-être beaucoup un archéologue; mais leur réunion, qui forme un des amortissements de porte les plus communs dans le pays, arrête court toutes les hypothèses qu’on serait tenté de faire sur leur origine. Si l’on arguait de la forme irrégulière des impostes, qu’elles ont été appropriées à leur destination actuelle longtemps après avoir été façonnées pour un autre usage, je répondrais qu’aux sculptures près, elles ressemblent exactement à toutes les impostes des maisons anciennes, et que l’échancrure qui marque le haut de la porte les caractérise suffisamment.
ANCIENNE CATHÉDRALE DE NEBBIO[63].
Voici encore le type de la Canonica reproduit avec de très-légères modifications dans l’ancienne cathédrale de Nebbio, près de Saint-Florent. Même plan et presque mêmes dimensions, même absence de voûtes et de contreforts, même arcature sur les faces latérales, même motif d’ornementation pour l’apside[64]. Il faut noter la forme des fenêtres un peu moins étroites que celles des églises précédentes. Des colonnes légèrement fuselées, alternant avec des piliers carrés, séparent les trois nefs de la basilique. Les chapiteaux des colonnes sont historiés, d’une médiocre exécution, mais les reliefs ont une saillie inusitée; les piliers n’ont que des tailloirs sans ornements; un seul se fait remarquer par des moulures bizarres qui se recourbent aux angles, de façon à figurer une espèce de crochet.
La façade, mieux conservée que celle de la Canonica, mérite seule quelque attention. Elle offre, en quelque sorte, l’image d’une coupe transversale de l’édifice. Un fronton un peu moins surbaissé que les frontons antiques surmonte les murs de la nef centrale, qui s’élèvent au-dessus des collatéraux et s’y relient par une corniche rampante. Ainsi, l’on peut distinguer dans cette façade deux étages. L’inférieur présente cinq arcades figurées en plein cintre; celle du milieu, plus élevée que les autres, percée d’une porte carrée, séparée d’une fenêtre ou d’une espèce de tympan à jour par un épais linteau de pierre. Tous ces pilastres ont des chapiteaux, la plupart historiés, représentant des animaux fantastiques, un lion, des serpents entrelacés, etc. Dans le tympan des deux arcades qui répondent aux bas-côtés de la nef, on remarque quelques ornements, des étoiles, des cercles incrustés dont la couleur verte se détache du blanc éclatant de l’appareil[65]. C’est un rapport de plus avec la Canonica. A l’étage supérieur il n’y a que trois arcades figurées, celle du milieu contenant une grande fenêtre en plein cintre. Au-dessus, une meurtrière en croix occupe le centre du fronton.
Les sculptures qui ont quelque saillie, l’emploi de colonnes, l’élargissement des fenêtres, sont autant d’indices qui me font regarder cette église comme plus moderne que la Canonica. Je ne la crois pas antérieure à la fin du XIIᵉ siècle.
Trompé par des renseignements inexacts, je m’attendais à trouver, à Saint-Florent, des reliquaires anciens; mais je n’y vis qu’une châsse toute moderne, envoyée de Rome, et contenant un squelette revêtu d’un habit de guerrier romain (vrai style d’Opéra), tout couvert de mauvais oripeau et de verroteries. Ce sont les reliques de saint Florus qui, en compagnie de sainte Flore, a le patronage de la ville de Saint-Florent. Tous les deux sont fort vénérés dans le pays, et quelques stylets rouillés, quelques pistolets hors d’état de faire feu attestent les conversions qu’ils ont opérées.
Au nord de l’église, et près d’une porte latérale, on me fit remarquer trois trous qui traversent le mur irrégulièrement. Il me semblait que c’était le résultat d’une distraction des ouvriers qui avaient bâti le mur. Toutefois ces trous sont en grande réputation. Tous les ans, le jour de la fête de sainte Flore, ils exhalent une odeur de violette. Le fait rapporté par Ughelli (Italia christiana, tome IV) me fut attesté par le maire et le curé de Saint-Florent
Sᵗ. Michel de Murato. Page 141.
qui m’engagèrent à bien flairer les trous susdits, m’avertissant que je ne sentirais rien du tout, ce qui se trouva parfaitement vrai.
SAINT-MICHEL.
COMMUNE DE MURATO.
C’est la plus élégante, la plus jolie église que j’aie vue en Corse. Elle est située à un quart de lieue du bourg de Murato, sur un petit plateau et complètement isolée; cependant elle sert au culte, mais, je crois, seulement dans quelques occasions solennelles. La nature des roches qu’on trouve dans le voisinage a permis aux architectes d’imiter, plus exactement qu’à l’ordinaire, le style des Pisans, surtout pour l’ornementation. Nous verrons comment il s’est modifié en passant des plaines de la Toscane dans les sauvages montagnes de la Corse.
Le plan de Saint-Michel figure un parallélogramme rectangle, terminé à l’orient par une apside semi-circulaire, et précédé à l’ouest par un porche surmonté d’une tour carrée que soutiennent deux grosses colonnes trapues, à chapiteaux écrasés. Quelques rudiments de feuilles ornent ces chapiteaux; les volutes sont peu saillantes; une astragale figurant une tresse relie les corbeilles aux fûts. Base élevée, circulaire, ornée d’une grosse torsade.
Sur la façade, trois arcades dont deux latérales aveugles. Point de bas-relief aux tympans; mais des consoles historiées, d’une saillie notable, reçoivent les retombées des archivoltes. Le linteau de la porte principale est couvert d’incrustations. Point de voûtes, si ce n’est au-dessus de l’apside. Fenêtres étroites à l’ordinaire, cintrées; la partie inférieure et supérieure
Fenêtre de l’Eglise de Sᵗ. Michel Page 127.
de leurs chambranles est souvent ornée d’entrelacs et de sculptures en très-bas-relief. La corniche est soutenue par une arcature régnant le long des murs latéraux, se prolongeant sur les festons, et entourant l’apside. Plusieurs tympans de ces arcades offrent des sculptures dans le genre de celles que nous avons remarquées à Carbini.
On le voit, à l’exception de son porche, construction tout à fait inusitée dans ce pays et qui, par sa disposition, rappelle en petit l’église de Maurmoutiers, près de Saverne, on retrouve à Saint-Michel tous les caractères que j’ai plusieurs fois signalés. Ce n’est que par son appareil singulier que cette église se distingue véritablement de toutes celles que j’ai déjà décrites. Du plus loin qu’on l’aperçoit, l’œil est attiré et surpris par les couleurs tranchées de son parement, composé de pierres d’un vert foncé et d’un blanc éclatant. Toutes les parois de l’édifice en sont revêtues, aussi bien en dedans qu’en dehors. D’abord on ne peut distinguer aucune combinaison régulière, et l’œil n’est frappé que d’un papillotage bizarre. En s’approchant, on remarque comme une intention d’arrangement dans le but de produire un certain effet par l’opposition des couleurs; effet du reste plus étrange qu’il n’est harmonieux. Il semble que l’on ait prétendu imiter les alternances de couleurs régulièrement opposées du dôme de Pise et d’autres monuments du même pays; mais l’on n’a persisté dans ce projet qu’autant que les matériaux convenables se présentaient sous la main, et l’on y a renoncé dès que l’exécution entraînait trop de soins. Par exemple, les assises ne sont point égales en hauteur, et les pierres qui les composent sont d’échantillons très-différents. Dans la partie supérieure des murs, le blanc et le vert se succèdent par bandes horizontales; au-dessous, ces deux couleurs se mêlent comme sur un damier; mais cet arrangement n’existe que par places; bientôt on ne voit que des plaques plus ou moins grandes, jetées pêle-mêle et comme au hasard. A la vérité, les claveaux des arcades aveugles de la façade et les tambours des colonnes du porche alternent de couleur dans un ordre constant; mais les claveaux des arcades figurées sous la corniche n’offrent qu’un mélange incertain et confus. J’ai cru remarquer que l’architecte avait eu meilleure opinion de la résistance de la pierre verte (chlorite schisteuse très-compacte), que de celle de la pierre blanche (calcaire de Saint-Florent), car il emploie la première de préférence dans toutes les parties qui exigent le plus de solidité.—Çà et là des dalles de marbre rougeâtre, encastrées dans les murs, viennent ajouter à la bizarrerie de l’ensemble. Enfin, on trouve encore quelques incrustations en briques, toujours fort irrégulières, principalement aux retombées des arcatures latérales.
Le chef-d’œuvre de ce beau système se trouve sur le linteau de la porte occidentale, qui représente, en très bas-relief taillé sur le fond blanc de la pierre, un buste de face entre deux paons qui lui béquettent les oreilles. Sur les queues de ces oiseaux brillent quantité de petites pierres, rouges, vertes, blanches, entremêlées de morceaux de verre bleu. C’est une véritable mosaïque, mais bien grossièrement exécutée. Quelques chambranles de fenêtres, quelques tympans des arcades aveugles, offrent des incrustations semblables, en général vertes ou rouges, sur fond blanc, toutes très-péniblement et très-rudement élaborées.
Je dois dire quelques mots du travail des sculptures, plus soignées à Saint-Michel qu’en aucune autre église de Corse, et toutefois encore bien barbares.
Remarquons d’abord l’obscénité de quelques figures, fait qui n’est pas rare sur le continent, mais qui me surprend en Corse, pays grave, s’il en fut, où l’on ne rit guère, et, quelle qu’en soit la cause, assurément très-chaste. Par exemple, un modillon de l’arcature du côté nord représente un homme tenant un oliphant de la main gauche, et de la droite une espèce de coutelas. Istius membrum femine longius evadit. Plus loin, un homme, sur une des consoles de la façade, au-dessous de l’archivolte de droite, clunibus insidens, ingentem ιθυφάλλον prætendit. Cherche là-dedans qui voudra une allusion mystique. Parmi les autres bas-reliefs, je n’en ai trouvé qu’un seul dont le sujet fût bien intelligible. On voit un serpent embrassant un arbre de ses replis, et tenant une pomme dans sa gueule. Près de lui une femme nue étend la main vers le fruit. C’est assurément la Tentation qu’on a voulu rendre. Inutile de parler du manque de proportion et de la grossièreté du travail. Les sculptures d’ornement, beaucoup mieux exécutées, présentent quelquefois des détails assez gracieux. Des entrelacs et des rinceaux élégants et capricieux, sculptés sur les chambranles de plusieurs fenêtres, m’ont rappelé les arabesques si fines placées de la même manière dans quelques fenêtres moresques de l’Alhambra et de l’Alcazar de Séville. Cette ornementation précieuse pourrait s’appeler une gravure, et elle est toujours exécutée en creux.
Quelques fresques existaient à l’intérieur de l’apside; elles sont aujourd’hui presque entièrement effacées.
Si l’on en excepte la tour, dont l’amortissement est détruit (si toutefois elle a été terminée), l’église de Saint-Michel se trouve dans un état de conservation très-satisfaisant.
SAINT-NICOLAS PRÈS DE MURATO.
L’église de Saint-Nicolas, à une lieue S.-O. de Murato, ressemble fort à la précédente; seulement elle n’a ni porche ni clocher, elle est entièrement revêtue, à l’intérieur comme à l’extérieur, d’un parement de pierres vertes. Abandonnée depuis la révolution, dépourvue de toit, elle tombe en ruines. Son ornementation, évidemment très-soignée, la rend intéressante, et je la décrirai avec quelque détail; car elle nous offre, je crois, l’exemple de la plus grande recherche à laquelle se soient élevés les architectes corses.
De même qu’à Saint-Michel, la façade présente trois arcades, dont deux latérales figurées, celle du centre plus haute et plus large que les autres. Elles reposent sur des pilastres d’une saillie légère, couronnés de chapiteaux assez bien refouillés. Des entrelacs sculptés en creux, des tores en saillie, quelquefois en pierre blanche, dessinent les archivoltes. Dans les tympans des arcades latérales, on voit quelques incrustations, des croix étoilées qui se détachent en blanc sur le fond sombre du parement. Un damier vert et blanc occupe le centre du tympan de l’arcade principale. Les chapiteaux des piédroits, le bandeau d’imposte, sont couverts d’ornements gravés en creux avec une finesse dont jusqu’alors je n’avais rencontré nul exemple. Enfin, dans les pendentifs, entre les arcades, d’autres incrustations complètent la décoration de la façade, et remplissent, en partie, le nu qui existe entre les archivoltes et le fronton.
Les corniches et leurs arcatures ressemblent à celles de Saint-Michel, sauf les alternances de couleur, dont on ne trouve d’autre exemple à Saint-Nicolas que dans les incrustations dont je viens de parler. Je remarquerai cependant la variété et l’élégance des motifs dans les modillons et la corniche; le dessin de cette dernière change à chacune des pierres qui la composent.
Par sa disposition générale et par ses détails, la décoration de Saint-Nicolas appartient tout entière au style bysantin; c’est pourquoi l’on observera avec surprise que ses fenêtres, étroites d’ailleurs, suivant l’usage invariable, ont pour amortissement une lancette aiguë. Cette ogive étant taillée dans une seule pierre qui forme le haut du chambranle, il est évident qu’elle n’a point été adoptée ici pour ses qualités de résistance et la facilité de sa construction, mais bien parce qu’on a voulu se conformer à une mode établie. Il faut en conclure que Saint-Nicolas a été bâti à une époque ou le style gothique était déjà complètement en faveur sur le continent; c’est-à-dire vers la fin du XIIIᵉ siècle, ou le commencement du XIVᵉ[66].
SAINT-CÉSAIRE.
Cette date est probablement celle d’une autre petite église du voisinage, également ruinée, située entre la Pieve et Murato. On la nomme Saint-Césaire. Elle a le même plan que Saint-Nicolas, mais presque aucune ornementation; je ne la cite que pour son parement bizarre, composé de pierres vertes, et de dalles d’un marbre assez grossier veiné de rouge et de gris, commun dans les montagnes de Bevinco. Il est impossible de reconnaître même l’intention d’un arrangement quelconque dans la disposition des pierres de ce parement, tant elles se mêlent confusément, et souvent de la façon la plus désagréable à l’œil.
De ces trois églises, Saint-Michel est la plus ancienne, et c’est une copie évidente des basiliques pisanes. Saint-Césaire est une imitation très-maladroite de Saint-Michel; enfin Saint-Nicolas offre encore le même type, mais perfectionné et embelli par le bon goût de son ornementation. Rien de plus fréquent dans l’histoire de l’architecture que cette influence qu’exerce un certain édifice, généralement admiré, sur les constructions du voisinage.
MONASTÈRE DE SAINT-MARTIN.
J’ai observé, dans une localité fort éloignée de Murato, le même système d’opposition de couleurs, toujours plutôt indiqué qu’exécuté à la lettre; c’est parmi les ruines du monastère de Saint-Martin, situé dans une petite vallée entre Cargèse et Paomia. Son apside est entourée d’une arcature dont les tympans sont alternativement en granit gris et en grès rouge. Au-dessous règne un bandeau, large de 0ᵐ40, qui tranche sur le granit dont se compose le reste du parement. Sous les tympans de l’arcature on voit quelques bas-reliefs frustes et très-grossiers, où l’on distingue des animaux et des ornements bizarres dans le goût de ceux de Carbini. Je crois d’ailleurs les deux églises à peu près contemporaines.
ÉGLISES DE BONIFACIO.
SAINTE-MARIE.
Ce n’est qu’à Bonifacio que j’ai vu des églises gothiques, mais de ce gothique bâtard tel qu’il s’introduisit, avec peine et tardivement, dans le midi de l’Europe. Bien que ces édifices aient conservé beaucoup de souvenirs romans, je ne les crois pas d’une date antérieure au XIVᵉ siècle; du moins c’est ce qu’on est fondé à supposer en examinant la persistance de l’architecture pisane dans le reste de l’île. L’église de Saint-Césaire et celle de Saint-Nicolas nous en offraient tout à l’heure des exemples remarquables.
Sainte-Marie, construite dans la partie la plus élevée de la ville, se fait remarquer d’abord par ses arcs-boutants, inconnus partout ailleurs, et ici presque inutiles en raison du peu d’élévation des murs latéraux. C’est donc une mode plutôt qu’une nécessité qui les aura fait établir. Le plan de Sainte-Marie est celui d’une basilique courte et large, divisée en trois nefs et terminée par trois apsides semi-circulaires. A l’intérieur elle a subi de nombreuses réparations. Ainsi les piliers, évidemment retaillés, ont maintenant des chapiteaux ioniques. Les voûtes ogivales, renforcées d’arcs doubleaux et de nervures plates, m’ont paru également retouchées; enfin, tout récemment, l’intérieur de l’église a été badigeonné en couleur de marbre, si bien qu’on n’en peut plus distinguer l’appareil. La façade, presque complètement nue, n’offre aucun intérêt. On doit seulement signaler une moulure en violettes bien travaillée, et un grand œil-de-bœuf, ou plutôt une rose sans rayons, à claveaux noirs et blancs alternant avec régularité. Devant la porte, toute moderne, s’élève une espèce de porche ou de halle couverte qui sert de lieu de réunion aux oisifs de la ville.
Le clocher de Sainte-Marie est carré, assez svelte, et, bien que fort mutilé, il conserve quelques vestiges de son ancienne élégance. Je ne parlerai pas de l’étage supérieur, refait probablement au XVIIᵉ siècle; des trois autres, le seul qui soit demeuré intact, c’est le plus élevé, percé de deux fenêtres en ogive, séparées par une mince colonnette. L’étage immédiatement inférieur a une fenêtre trilobée en plein cintre, bouchée aujourd’hui. A l’étage au-dessous on ne distingue plus la forme des ouvertures; peut-être même n’en existait-il pas. Toutes ces fenêtres, en ogive ou en plein cintre, sont surmontées d’une espèce de chambranle décoré avec une certaine recherche; carré au-dessus des ogives, façonné en fronton pour les autres fenêtres, ce chambranle, car je ne puis trouver un autre nom à cette sorte d’encadrement appliqué, est rempli d’ornements sculptés, violettes, rosaces, entrelacs. Voilà, mais perfectionné, le motif qui s’était déjà présenté à Saint-Michel de Murato. Ici son apparence moresque est encore plus frappante, et s’expliquera peut-être par le voisinage de la Sardaigne, soumise à l’Espagne, car on sait combien le gothique espagnol a emprunté à l’ornementation arabe. Des cordons de têtes de clous ou de violettes marquent la séparation de chaque étage, et, vers le milieu de la tour, deux bas-reliefs, sculptés au-dessous d’une de ces moulures, représentent l’un le Bœuf de saint Luc; l’autre, le Lion de saint Marc. Probablement les autres faces de la tour, défigurées aujourd’hui, portaient les autres attributs symboliques des évangélistes.
ÉGLISE DES DOMINICAINS.
(BONIFACIO.)
L’église de Saint-Dominique, beaucoup mieux conservée, est, je crois, un peu plus moderne que Sainte-Marie. Bien que l’ogive y soit employée dans tous les arcs, l’apparence extérieure n’est point gothique, et la façade surtout offre une grande analogie avec celle de la Canonica. Les contreforts, ou, pour mieux dire, les pilastres, disposés de la même manière, présentent absolument le même appareil composé d’assises alternativement minces et épaisses. Quant aux murs, bâtis de moellons non taillés, ils sont recouverts d’une couche épaisse de ciment. Le plan est, à l’ordinaire, celui d’une basilique.
La porte occidentale, de forme carrée, est encadrée dans une ogive bordée par trois tores qui correspondent à autant de colonnettes à chapiteaux grêles, écrasés, d’un travail pitoyable. Cette ogive s’encadre elle-même dans un fronton également appliqué et d’une faible saillie. Au sommet on voit sculptés un agneau avec une croix. Un œil-de-bœuf occupe le haut du gâble, dont les rampants sont bordés par un cordon de violettes d’une bonne exécution. Voilà toute la décoration de la façade, et elle en déguise mal la nudité. Une porte latérale, au nord, n’est guère mieux ornée. Elle est carrée, surmontée d’un tympan ogival qu’entoure une large archivolte bordée à l’intérieur d’une moulure de violettes.
L’intérieur de l’église se divise en trois nefs séparées par des piliers carrés auxquels s’appliquent, dans la nef centrale, deux colonnettes engagées dans les angles du pilier, et s’élevant jusqu’aux retombées des voûtes dont elles reçoivent les nervures. Voûtes ogivales, obtuses, d’arêtes, renforcées d’arcs doubleaux et de nervures arrondies qui se réunissent sous une clef sculptée. Les voûtes des bas-côtés, un peu surbaissées, garnies de nervures également rondes, qui retombent sur des consoles, ne m’ont point paru contemporaines des premières. Je les crois modifiées par une réparation relativement moderne.
Les arcades en tiers-point n’ont leur naissance marquée que par un tailloir peu saillant sortant du pilier, tandis que les deux colonnettes engagées sur ses angles, qui montent jusqu’à la voûte, où elles ont un tailloir commun, semblent prolonger jusqu’à cette hauteur le pilier qu’elles encadrent. Il en résulte un effet désagréable; l’arcade tombant sur le milieu de ce pilier a l’air de ne s’appuyer sur rien. On observe la même faute en France dans nombre d’églises du XVᵉ siècle, bâties à l’époque où dominait le goût des pénétrations, lorsqu’on s’efforçait d’imiter en pierre l’apparence des constructions en bois. J’ai peu de chose à dire des chapiteaux de ces colonnettes. Leur sculpture est des plus médiocres. Une volute s’arrondit à leurs angles; plus bas, au-dessus de l’astragale, on voit comme un rudiment de feuilles qui se développe bien timidement. Pour l’aspect et le galbe seulement, ces chapiteaux offrent quelques ressemblances avec quelques chapiteaux moresques de l’Alhambra.
Les fenêtres des collatéraux en plein cintre ne diffèrent nullement de ces meurtrières dont nous avons parlé si souvent. On observera, en outre, qu’elles sont placées la plupart hors de l’axe des arcades de la nef. Si cette bizarrerie ne se reproduisait pas souvent dans d’autres églises corses (à la Canonica, on en a vu un exemple), on pourrait conclure que les collatéraux sont plus anciens que la nef; mais il est plus probable de l’attribuer à cette indifférence pour la symétrie dont les constructions de l’île nous ont offert déjà tant de preuves. Les fenêtres de la nef, dont l’amortissement se termine en mitre, m’ont paru altérées par une restauration moderne.
Le clocher des Dominicains, placé au midi près du chœur, est carré à sa base, mais devient octogone en s’élevant au-dessus du toit. Des moulures saillantes en accusent les différents étages, éclairés chacun par une fenêtre en plein cintre, bilobée, percée sur chaque face. Du couronnement s’élèvent, aux angles, des créneaux, échancrés à la manière moresque, d’un effet très-agréable.
Je présume que Saint-Dominique avait primitivement trois apsides ainsi que Sainte-Marie; mais, dans le XVIIIᵉ siècle, la partie orientale du chœur a été refaite et allongée. Elle forme un nouveau chœur carré, en arrière de l’autel, et deux salles latérales dont l’une, qui fait retour sur les murs de l’église, sert de sacristie. Un jubé très-riche, plaqué de marbre et d’albâtre dans le goût moderne italien, marque la séparation des parties de l’église ancienne et moderne. Il porte la date de 1749.
Je ne parlerai point des autres églises de Bonifacio, dont l’une est devenue un magasin militaire: bâties à peu près sur le modèle de Saint-Dominique, ruinées ou fort mal réparées, elles n’offrent plus aujourd’hui le moindre intérêt.
En Corse le gothique s’est encore moins développé que le style bysantin. On lui doit cependant l’introduction des voûtes, à peu près inusitées jusqu’alors. Il y a lieu de s’étonner que la sculpture et l’ornementation n’aient pas fait des progrès à Bonifacio, car son territoire fournit, par exception, un beau calcaire blanc, facile à tailler et se conservant bien à l’air.
CHAPELLE DE SAINTE-CATHERINE.
COMMUNE DE SISCO.
Je ne connais qu’une seule crypte en Corse, c’est celle de Sainte-Catherine, ancien monastère, dépendant aujourd’hui de la commune de Sisco. Elle est située sur le haut d’un rocher au bord de la mer et près du cap Sagro. Autrefois tout le cap Corse portait le nom de Promontoire Sacré, nom singulier dans un pays où, suivant un poëte romain de mauvaise humeur, «on niait les dieux.» Peut-être existait-il dans le cap Corse quelque temple renommé des navigateurs; et comme l’on voit d’ordinaire les lieux saints conserver leur réputation, bien que les objets du culte y soient changés, je ne serais pas éloigné de croire que l’emplacement de la chapelle de Sainte-Catherine ne fût celui du temple qui donna le nom de sacré à l’ancien cap Corse. Ma supposition est d’ailleurs toute gratuite, car, à l’exception de l’inscription d’Erbalonga que j’ai citée, je ne connais pas un seul indice du séjour des Romains dans cette partie de l’île.
Quoi qu’il en soit, vers le XIIIᵉ siècle, une église existait dans le voisinage du cap Sagro, et possédait une chapelle souterraine qui portait dès lors, et qui a conservé jusqu’à présent, le nom de li tomboli. En 1355, suivant un manuscrit qui m’a été communiqué, vers le milieu du XIIIᵉ siècle, d’après Filippini, tome IV, p. 322, un vaisseau revenait du Levant avec une bonne provision de reliques renfermées dans une caisse (les reliques étaient alors l’objet d’un commerce lucratif): à la hauteur du cap Corse il fut assailli d’une si furieuse tempête, que le capitaine fit vœu, s’il échappait au naufrage, de donner ses reliques à la première église qu’il rencontrerait. Par provision, cependant, se jetant, dans sa chaloupe avec son équipage et sa précieuse caisse, il prit terre au pied du rocher de Sainte-Catherine. Aussitôt la tempête s’apaisa. Soit que notre capitaine n’eût point vu la chapelle, soit qu’il eût déjà oublié son vœu, suivant l’usance des marins, il regagna son navire et voulut continuer sa route avec son trésor. Mais voici la tempête qui recommence et qui redouble de fureur, jusqu’à ce que repentant, le capitaine débarque de nouveau et dépose les reliques dans l’oratoire de Sainte-Catherine. La caisse contenait, au rapport de Filippini, «un morceau de la baguette de Moïse, un peu de manne tombée dans le désert, un peu du limon ayant servi à former le premier homme; les bourses de la sainte Vierge, de sainte Marie-Madeleine et de sainte Catherine; quelques brins de fil filé par la Vierge, quelques gouttes de son lait, etc., etc.» Le catalogue tient une page et demie, et l’on conçoit facilement que tant de trésors attirèrent la foule dans la chapelle, si bien, qu’elle devint insuffisante pour l’affluence des pèlerins. Il fallut bientôt construire auprès une habitation pour des moines de Saint-Augustin, qui se vouèrent à la garde de ces reliques; puis une autre pour des hommes d’armes que les habitants de Sisco durent entretenir pour protéger la chapelle contre les incursions des Maures; puis on bâtit encore un hôpital pour les malades qui venaient demander à la sainte la guérison de leurs maux. Finalement, on agrandit ou l’on reconstruisit l’église, qui fut consacrée en 1469.
Le bâtiment qu’on voit aujourd’hui porte les traces des restaurations dont il a été l’objet. Sur sa façade, quelques archivoltes, byzantines d’apparence, subsistent encore, et l’apside entourée d’une arcature en plein cintre reproduit le type si commun de la Canonica. Tout le reste de l’édifice n’offre aucun intérêt. La crypte même paraît avoir été retouchée, du moins recrépie fort récemment. Elle est de forme semi-circulaire, et reçoit un peu de jour par un petit soupirail. On y accède par deux couloirs étroits débouchant dans la nef de l’église. Autant qu’on en peut juger par ce qui reste de visible dans l’appareil, la partie la plus ancienne de cette crypte, son soubassement a tous les caractères du moyen âge, et je ne la crois pas antérieure au XIIᵉ siècle.
Le rocher sur lequel est bâtie la chapelle est fort escarpé, élevé d’environ 250 mètres. Si l’on descend jusqu’au bord de la mer, à peu près au-dessous de l’église, on observe une vaste grotte creusée par la nature dans l’intérieur du rocher. L’entrée en est presque entièrement cachée du côté de la mer par d’énormes quartiers de rochers, entre lesquels il faut se glisser, avec quelque précaution, car les vagues, surtout par les vents de S.-E., viennent battre avec violence l’ouverture de la caverne. Elle est très-profonde et contient plusieurs grandes salles, quelques-unes remplies de stalactites bizarres. La description de ce lieu n’entre point dans le plan de ce rapport, et je ne parlerai que du seul fait intéressant pour l’archéologie. A l’entrée de la grotte, on voit une grande arcade en plein cintre, dont les claveaux en schiste vert, sont assez grossièrement assemblés au moyen de beaucoup de ciment. D’un côté, où le rocher n’offrait point d’appui, l’arcade repose sur un piédroit de même construction. Entre le haut de l’arcade, qui porte un petit mur terminé horizontalement, comme un pont, et la voûte naturelle de la grotte, on observe un large vide qui ne paraît pas avoir jamais été rempli. On dirait que l’arcade devait recevoir une porte, et que le vide laissé à dessein tenait lieu de fenêtre. Mais à quelle époque et dans quel but a-t-on ajouté ce misérable ouvrage d’art à cette œuvre immense de la nature?—L’apparence n’est nullement antique, et la forme de l’arc ne conclut rien, surtout dans le pays: voilà tout ce que je puis dire. Suivant la tradition, cette caverne aurait servi de refuge aux chrétiens lorsque les Arabes dominaient dans la Corse. Mais s’ils ont bâti cette arcade, ils avaient imaginé un fort mauvais moyen de cacher leur retraite, en plaçant dès l’entrée quelque chose qui annonçait la présence des hommes. Je croirais plutôt que les moines de Sainte-Catherine avaient dans ce lieu un autel, ou des tombeaux, et qu’ils y avaient construit une porte qui ne s’ouvrait que de leur consentement. Voilà la supposition la plus probable; celle-ci est la plus poétique: la caverne servait à célébrer des mystères cabiriques ou autres, et c’est elle qui a fait appeler le cap Corse le promontoire Sacré[67].
CHAPELLE DE SANTA-CRISTINA.
CERVIONE.
En allant de Bastia aux ruines d’Aléria, je m’arrêtai à Cervione pour examiner la chapelle de Santa-Cristina, située à 200 mètres environ au-dessous de la ville, fort près du village de
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Mucchieto. Autrefois, me dit-on, elle dépendait du monastère de Monte Cristo, situé dans l’île de ce nom, précisément en face de Cervione. Tous les dimanches, un moine de l’abbaye s’embarquait, et passait en Corse pour officier à Santa-Cristina[68].
Le plan de la chapelle est des plus bizarres, il figure un T, dont la barre transversale, le transsept, porte à son centre deux apsides tangentes l’une à l’autre. La nef, reconstruite vraisemblablement au XVIIᵉ siècle, basse, voûtée en berceau et flanquée de pilastres grossièrement classiques, ne mérite aucune attention. Le transsept, évidemment plus ancien, n’a point de voûtes, et ne reçoit de jour que par des meurtrières cintrées, percées dans les deux apsides. Bien que formé de morceaux de schiste difficiles à tailler, l’appareil est régulier et beaucoup plus soigné que celui des maisons de Cervione. Nulle ornementation à l’extérieur. A l’intérieur un crépi couvre le schiste; et tout le mur oriental de l’église, en y comprenant les deux apsides, présente une suite de compositions à fresque de diverses grandeurs, encore assez bien conservées.
Au premier abord, ce plan singulier, cet appareil dépourvu d’ornementation, les fenêtres en meurtrières, auxquelles je n’étais pas encore habitué, surtout les figures de saints revêtues de longues draperies raides, à plis cassés, aux membres grêles et longs, terminés par des pieds et des mains énormes, me rappelèrent tous les caractères du style byzantin. Seulement, je remarquai que les têtes avaient plus de noblesse, et comme on dit en termes d’atelier, plus de style, que celles qu’on voit dans nos églises du continent. Cette différence, je l’attribuais au voisinage de l’Italie; et en tenant compte de la persistance des traditions byzantines dans le midi, j’étais tenté d’attribuer ces fresques à quelque artiste du XIIIᵉ siècle. Pourtant un saint Michel revêtu d’une armure de plates et non de mailles, surtout ses brodequins ou ses guêtres semblables à la chaussure que portent encore quelques montagnards, me laissaient bien de vagues soupçons d’une origine plus moderne. La date de 1473, très-lisiblement peinte en caractères gothiques, au milieu d’une des apsides, m’ôta toute incertitude, et me prouva combien on doit être prudent à juger les monuments d’un pays qu’on n’a point suffisamment étudié. La même date, moins les derniers chiffres effacés par le temps, se retrouve sur le linteau d’une petite porte, au sud du transsept.[A]
Je vais décrire brièvement les fresques de Santa-Cristina. Dans le haut de l’apside Sud, on voit le Christ entouré des attributs ordinaires des évangélistes; au-dessous, huit saints ou saintes, parmi lesquelles on distingue sainte Christine. La paroi faisant retour à la droite du spectateur, représente saint Michel plus grand que nature, pesant les âmes dans une balance, et foulant aux pieds le Diable qui s’efforce d’entraîner un des bassins. Dans l’apside Nord, paraît le Père Eternel, assis sur un trône, et auprès de lui un abbé agenouillé (sans doute celui de Monte Cristo), que lui présente sainte Christine, patronne de la chapelle. Ces Christs, de très grande proportion, sont tous les deux entourés d’une gloire en forme de vesica piscis, absolument comme dans nos anciennes peintures du XIIᵉ siècle. Douze saints debout occupent le bas de cette apside. Sur la paroi voisine, à gauche, on distingue un grand saint Christophe, passant la mer au milieu des poissons, portant l’Enfant-Jésus sur ses épaules. Cette peinture a beaucoup souffert. En s’élevant au-dessus des apsides, le mur oriental forme comme un fronton, sur lequel on a peint encore deux sujets: au centre le Christ en croix; un ange plane au-dessus de sa tête. A gauche, la Vierge et le Saint-Esprit, à droite un ange en adoration. Il semble que le crucifiement et l’annonciation aient été mêlés, afin de laisser plus de place à la première de ces deux compositions.
La forme de la chapelle de Santa-Cristina est un fait rare, peut-être unique, qu’on doit attribuer à un caprice de l’architecte, qui aura voulu en faire quelque chose d’extraordinaire; ou qui peut-être a prétendu exprimer ainsi une idée mystique suivant la mode de son temps, idée qu’il est bien difficile de s’expliquer aujourd’hui. Je trouve dans la Vie des Saints que sainte Christine fut percée de deux flèches; auparavant on lança sur elle deux serpents, qui ne lui firent aucun mal. Ils lui léchèrent les pieds, et se suspendant à son sein, ils semblaient deux enfants allaités. «Julianus misit super eam duos aspides.... et currentes duo serpentes conligaverunt pedes ejus, et lingebant vestigia ejus; et duo aspides currentes, suspenderunt se ad mamillas ejus, velut infantes lactantes, et non nocuerunt eam. Acta sanctorum, tome V, p. 527 E. Ces deux apsides ne seraient-elles pas destinées à rappeler les deux flèches, ou plutôt ces deux serpents si bien élevés? C’est d’ailleurs en toute humilité que je propose cette explication, qui n’est guère plus extraordinaire que celle par laquelle on interprète la flexion fréquente des chœurs de certaines églises, par rapport à l’axe de leur nef.
Le curé de Mucchieto, qui avait bien voulu m’accompagner, me dit qu’on avait découvert récemment dans le cimetière attenant à la chapelle, des tombes en briques ou en ciment, dont plusieurs renfermaient des médailles. Il ne put d’ailleurs me donner aucun renseignement, ni sur la forme des tombes, ni sur les médailles qui avaient été portées à Bastia.
ÉGLISES MODERNES.
Je ne connais point en Corse d’églises de l’époque de la Renaissance. Tandis qu’on élevait tant de chefs-d’œuvre en France et en Italie, on se battait en Corse, on brûlait villes et villages, n’épargnant pas même les édifices religieux. Les églises plus modernes du XVIIᵉ et du XVIIIᵉ siècle n’offrent aucun intérêt. Bâties de moellons de schiste ou de granite à peine taillés, elles sont quelquefois grossièrement recrépies; telles sont les églises de Bastia, les plus vastes et les plus riches de l’île. Les corniches et les autres ornements extérieurs, fabriqués en plâtre ou en mauvais ciment, délabrés par la pluie, tombent en morceaux. La décoration intérieure ne consiste guère qu’en placages, souvent dorés dans le goût barbare du XVIIᵉ siècle, et en fresques exécutées par des barbouilleurs italiens. Je citerai les églises de Sainte-Croix et la cathédrale, à Bastia, et l’église de Cervione comme les plus remarquables. La première surtout, malgré le mauvais goût de sa décoration, ne laisse pas d’avoir un certain caractère de grandeur, comme tout ce qui paraît riche et coûteux.
Les campaniles de la même époque, très-souvent isolés, surtout dans les villages, sont généralement carrés, percés à jour de larges fenêtres, et très-élancés pour leur diamètre. Elégants vus de loin, ils ne peuvent supporter l’examen lorsqu’on s’en approche. Parmi les plus remarquables, il me suffira de mentionner le clocher de la cathédrale de Bastia, ceux de Cervione, de Chiatra, de Tallano, de Linguizetta, de Sartène[69]. Leur plus grand mérite, c’est leur position dans un paysage très-pittoresque.
TOURS, CHATEAUX, FORTIFICATIONS, ETC.
Dans la première partie de ce rapport, j’ai déjà dit que je n’avais pu découvrir en Corse rien de semblable aux Nurhags de Sardaigne. Toutes les tours que j’ai examinées appartiennent au moyen-âge, et la plupart sont même assez modernes. Les fréquentes descentes des pirates barbaresques sur les côtes de l’île, obligeant à une vigilance continuelle, on établit sur le littoral une suite de tours, sur tous les points qui commandent la vue, et souvent assez rapprochées pour correspondre par signaux. A l’approche des corsaires, les gardes en observation donnaient l’alarme, et les paysans occupés aux travaux des champs, s’ils étaient trop éloignés pour gagner leurs villages situés en général dans la montagne, trouvaient un asile dans l’intérieur des tours. On doit supposer que dès le XIᵉ siècle, de semblables constructions s’élevèrent sur plusieurs points de la côte. Nulle part cependant, je n’en ai vu d’aussi anciennes; je ne crois pas même en avoir vu d’antérieures au XIVᵉ siècle. La plupart datent des XVᵉ et XVIᵉ et même du XVIIᵉ siècles. Sauf quelques détails insignifiants, toutes me semblent bâties sur le même modèle, ce qui indiquerait que leur érection aurait eu lieu par suite d’une mesure générale. Elles se composent d’une salle basse, ordinairement voûtée, servant de magasin; d’un étage au-dessus, destiné à loger la garnison; enfin, d’une plate-forme entourée de créneaux et quelquefois de machicoulis. Le magasin ou salle basse ne communique pas avec l’extérieur. On entre dans la tour par le premier étage, en montant un escalier oblique, souvent une échelle, et une fois qu’elle était retirée en dedans, une demi-douzaine d’hommes pouvait tenir tout un jour dans cette petite forteresse contre des centaines d’assaillants.
La plupart de ces tours sont de forme ronde, légèrement conique, et rarement elles ont plus de 8 à 10 mètres de haut. Telles sont les tours de Sagone, et celle dite del Cavagliere, à l’embouchure de la rivière de Campo dell’Oro, à une lieue d’Ajaccio. On pourrait en citer des centaines d’autres toutes situées sur le bord de la mer[70].
Quelques tours beaucoup plus anciennes, mais auxquelles, dans leur état de ruine actuel et dans l’absence de caractères précis, on ne saurait assigner de date exacte, occupent le sommet de quelques montagnes dans l’intérieur. Ce sont des donjons dépendant d’anciens châteaux forts. De ce genre, est la fameuse tour de Sénèque, située sur un pic très-élevé de la montagne delle Ventiggiole, commune de Luri, dans le Cap Corse. Elle s’élève au point culminant d’une espèce de cône de rochers escarpé à pic de trois côtés, et d’accès fort difficile par le seul qui soit praticable. Rien dans sa construction n’appartient à l’époque romaine; c’est une tour ronde, dont l’amortissement est détruit, plantée au milieu d’une enceinte de forme irrégulière, si ruinée aujourd’hui qu’on a peine à en suivre le tracé primitif. Les murs du vieux château, dont cette tour était le donjon, surplombaient le rocher en quelques endroits. On remarque entre autres un petit réduit voûté, revêtu à l’intérieur d’un enduit très-dur et d’un rouge vif. C’était, je pense, un des magasins du château; suspendu au-dessus d’une masse de rochers qui semblent prêts à s’écrouler, il domine parfaitement le sentier par où l’on parvient à la forteresse. L’appareil de tous les murs est grossier, mais solide, composé d’assises peu régulières, mais cependant disposées avec plus de soin que celles de beaucoup de bâtiments plus modernes.
La tour où une tradition populaire veut que Sénèque ait habité pendant son exil, était, comme presque tous les donjons du moyen-âge, isolée et indépendante du reste des fortifications. Elle n’a point de porte, mais seulement une petite fenêtre élevée de 3 ou 4 mètres, par où l’on montait avec une échelle. A l’intérieur on ne voit nulle trace de voûtes, mais, le couronnement étant détruit, il est possible que la plate-forme supérieure ait été voûtée.
La commune de Luri n’est pas la seule qui se glorifie d’avoir reçu Sénèque. Sur le territoire voisin de Pietra Corbara, on montre une autre tour, de tout point semblable à la première, et qu’on nomme également Torre di Seneca, ou même Seneca tout court.
Au sommet de la montagne de Frasso, sur le chemin d’Ajaccio à Sollacaro, j’ai examiné les restes d’une ancienne tour carrée, située à la pointe d’une espèce de cap qui s’avance dans une vallée profonde. C’est, m’a-t-on dit, un débris de l’ancien château des comtes de Frasso. Pendant longtemps les évêques d’Ajaccio ont porté ce titre. Je ne cite cette ruine qu’en raison de son parement extraordinaire dans le pays pour sa régularité. Les pierres de grand appareil sont taillées avec une rare précision, et toutes les assises ont la même hauteur.
Pendant un séjour que je fis à Sollacaro, je visitai les ruines du château d’Istria dont les seigneurs ont joué un grand rôle dans l’histoire de la Corse. Il se compose de deux enceintes irrégulières, qui suivent les contours les plus bizarres du rocher très-escarpé dont il occupe la cime. Un donjon s’élève au point culminant. Ce n’est plus maintenant qu’une masse de décombres, et ces décombres mêmes ne datent, je crois, que du XVIᵉ siècle, époque à laquelle Vincentello d’Istria rebâtit la forteresse de ses aïeux. Cependant il est probable que le plan primitif aura été conservé, ou du moins qu’on aura bâti dans le système ancien, c’est-à-dire en liant les unes aux autres, par de la maçonnerie, les roches les plus abruptes qui couronnent la montagne. Un caveau voûté, enduit d’une couche épaisse de ciment, m’a paru destiné autrefois à servir de citerne. On n’y entre aujourd’hui que par une brèche pratiquée à la base du mur. L’un des descendants de Vincentello, qui porte le même nom, le fils de M. Colonna d’Istria, maire de Sollacaro, avait bien voulu me servir de guide dans cette rude ascension. Il me fit remarquer la seule inscription qu’on ait trouvée dans ces ruines. Elle est tracée sur une pierre dont il ne reste qu’un fragment, et qu’à sa forme on juge avoir servi de linteau de porte. On lit:
HOC OPVS FABricavit
MAGnificus Dominvs VINCENTEllus.....
Je n’entreprendrai pas de décrire d’autres ruines encore plus confuses et qui marquent à peine l’emplacement des anciens châteaux. Un seul mérite d’être cité, c’est celui de Montecchj, commune de Cagnocoli, pour son donjon couronné de machicoulis encore assez bien conservé.
En général, les seigneurs corses bâtissaient leurs châteaux sur des éminences escarpées, au faîte des rochers les plus âpres et de l’accès le plus difficile. Les murs sont épais, d’appareil incertain, d’ordinaire fondés sur le roc même. Rarement ils sont flanqués de tours, car les angles saillants des remparts, qui toujours suivent les contours des hauteurs, suffisaient parfaitement à flanquer les courtines. Ni le château d’Istria, ni celui della Rocca, ni la tour de Sénèque, ni enfin aucun de ceux que j’ai visités, n’a conservé les traces du sentier qui y conduisait autrefois. On se demande si jamais ces forteresses ont été accessibles aux chevaux. Je crois le contraire pour la tour de Sénèque. Il fallait que les seigneurs châtelains eussent toujours des provisions considérables, car une poignée d’hommes aurait pu les affamer en gardant l’étroit sentier qui conduisait à ces nids d’aigles.
Sartène, Bonifacio, Porto Vecchio, ont conservé quelques restes de leurs anciennes fortifications. Un vieux pan de muraille de cette dernière ville, qui porte encore, dit-on, les traces des boulets de Sampiero, a paru offrir à quelques personnes les caractères d’une construction romaine: je ne le pense pas; mais, à coup sûr, ce fragment de l’ancienne enceinte est de beaucoup antérieur au reste des fortifications élevées par les Génois. Impossible d’assigner une date aux courtines et aux tours de Sartène; bâties à grand appareil, mais aujourd’hui dépourvues de leur couronnement; elles n’offrent aucun indice qui les caractérise. Même incertitude pour quelques parties de l’ancienne enceinte de Bonifacio[71].
Je ne dois pas oublier une espèce de fortification que j’appellerais volontiers domestique, et qui n’est destinée qu’à défendre une famille contre les attaques de ses voisins. Ce sont des machicoulis, disposés en avant d’une fenêtre, au-dessus de la porte d’entrée, laquelle est d’ordinaire assez élevée, et précédée d’un escalier étroit et raide. On voit à Sollacaro deux constructions de cette espèce, qui ont appartenu aux seigneurs d’Istria. A Fozzano, à Olmeto, dans beaucoup de villes et de villages de la Corse au-delà des monts, on en trouve de semblables. Sur le plateau de Frasso, non loin de la tour dont j’ai parlé tout à l’heure, existe une petite maison, bâtie de la sorte, et fort bien conservée. On n’entrait que par la fenêtre, et au moyen d’une échelle; en outre, la maison elle-même est perchée sur une roche si escarpée qu’il fallait, je pense, une autre échelle pour arriver seulement au pied du mur. Ce n’est qu’en m’aidant d’un arbre qui avait poussé dans une fente du rocher que j’ai pu me guinder jusqu’à cette hauteur.
Je ne parlerais pas du système très-simple des fortifications domestiques actuelles, si le nom qu’on leur donne n’annonçait une origine très-ancienne. Elles consistent en épais madriers, dont on garnit la partie inférieure des fenêtres, en ménageant des trous assez larges seulement pour passer un canon de fusil. On nomme ces meurtrières des archere, ce qui indique que leur invention ou leur usage est antérieur aux armes à feu. A l’honneur des mœurs modernes, je dirai que je n’ai guère vu d’archere que dans le village d’Arbellara; mais on m’assure qu’on y en tire un très-grand parti.
PONTS.
La plupart des ponts anciens sont attribués aux Génois; ainsi que presque tous ceux du moyen-âge, ils sont fort étroits et élevés vers leur centre, en sorte que leurs arches sont de hauteur inégale, et que la ligne du parapet décrit un angle obtus. D’ordinaire, ce parapet bâti en encorbellement, repose sur une ligne de consoles réunies par une arcature continue. On a peine à comprendre une disposition qui se rencontre souvent: au lieu de traverser perpendiculairement les cours d’eau, ces ponts les coupent obliquement, et leurs abords sont eux-mêmes obliques par rapport à l’axe des arches. Leur plan figurerait un Z. Tel est le pont de Bevinco, qu’on trouve pour aller de Bastia à la plaine de Mariana; celui de Calzuolo sur le Taravo, route d’Ajaccio à Sartène, les ponts de Corte sur la Restonica et le Tavignano, et une infinité d’autres.
Le seul motif qui puisse avoir dicté cette disposition bizarre serait d’empêcher de passer le pont d’emblée et par surprise, en lançant son cheval au galop; ce qui ferait supposer que dans un temps on exigeait un péage. Mais nulle part je n’ai trouvé de souvenirs de pareille coutume. Les ponts de Corte sont intéressants pour la défense de la ville, et l’on conçoit qu’on ait cherché à en rendre les abords difficiles; mais le pont de Bevinco, par exemple, et celui de Calzuolo, éloignés l’un et l’autre de tout village, n’ont jamais été des points militaires, et l’on n’aperçoit aux environs aucune trace de fortifications. J’ajouterai que, pendant plusieurs mois de l’année, les rivières qu’ils traversent sont facilement guéables, et dans l’hypothèse d’une invasion, même à l’époque où les torrents sont grossis par les pluies, on peut toujours les passer en les remontant à une petite distance.