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En vérité, on ne peut voir là qu’une disposition étrangère, importée aveuglément dans une localité où elle n’a pas d’objet.
BAS-RELIEFS, SCULPTURES, ETC.
J’ai plusieurs fois signalé la mauvaise exécution des bas-reliefs des XIIᵉ et XIIIᵉ siècles, placés en général sur les portails ou dans les tympans des arcatures appliquées[72]. On n’aperçoit presque aucun progrès dans les deux siècles suivants. A la vérité, je ne connais de cette époque que des pierres tumulaires encastrées dans le pavement de plusieurs églises, comme par exemple le tombeau d’un évêque Spinola dans l’église de Saint-Pierre, à Bonifacio, celui de Madona Sirena, femme de Rinuccio della Rocca, dans le couvent de Saint-François à Tallano: ce dernier porte la date de 1498. Il est impossible d’imaginer rien de plus mauvais. Ce couvent néanmoins passait pour un des plus riches, et son église pour une des mieux décorées de la Corse. Elle fut bâtie par Rinuccio, seigneur puissant d’au-delà des monts, d’abord partisan des Génois, puis leur ennemi acharné. Par suite de la révolution, on a transporté du couvent dans la paroisse de Santa-Lucia de Tallano le petit nombre d’objets d’art qu’il avait reçus de son fondateur, entre autres un charmant petit bas-relief, représentant la Vierge et l’Enfant Jésus en marbre blanc. C’est le seul morceau de la Renaissance vraiment remarquable que j’aie rencontré dans toute la Corse. Dans la sacristie de la même église, et derrière le maître-autel, on voit quelques tableaux qui proviennent d’un retable du monastère de Saint-François; ce sont des figures de saints ou des compositions ascétiques comme le Couronnement de la Vierge, toutes de petite proportion et d’un fini précieux, qui rappelle un peu les ouvrages du Belin. Plusieurs têtes se distinguent par la noblesse et la naïveté de l’expression. Je ne doute point que ces tableaux et quelques autres, qui sont restés dans le couvent, n’aient été peints en Italie. Ils ne portent point de nom d’auteur, et m’ont semblé fort antérieurs à la construction du couvent qui ne date que de l’année 1492.
Dans plusieurs églises de Bastia et d’Ajaccio, on voit quelques tableaux de l’école génoise, mais aucun ne m’a paru digne d’être cité, et la plupart ne sont, je pense, que de médiocres copies.
Je n’ai vu dans les cabinets de quelques amateurs de Bastia et d’Ajaccio que très-peu de meubles anciens, et tous de fabrique étrangère. Les armes du moyen-âge sont également très-rares, et je n’en connais point qui remontent au-delà du XVIIᵉ siècle. Philippini, parlant de la passion de ses compatriotes pour les armes à feu, disait que des gens qui n’avaient qu’un champ le vendaient pour se procurer une belle arquebuse; qu’il n’y avait pas un Corse qui n’en possédât une ou plusieurs, en très-bon état. Que sont devenues toutes ces armes? Pendant longtemps, un fusil a été pour un Corse, et est encore pour beaucoup de personnes un objet non de luxe, mais de nécessité. Je crois donc qu’à mesure que les armes à feu se sont perfectionnées, les arquebuses se sont échangées pour des mousquets, les mousquets pour des fusils. Aujourd’hui, les fusils à pierre disparaissent de l’île, et il n’est pas rare de voir entre les mains d’un paysan en guenilles un excellent fusil à deux coups, avec des batteries à percussion.
Je viens, Monsieur le Ministre, de vous faire connaître les résultats de ma tournée en Corse, résultats presque négatifs, car je n’ai guère eu qu’à constater la rareté et le peu d’importance des monuments de ce pays. Je suis loin de les avoir examinés tous, mais je doute qu’on en puisse trouver d’étrangers aux types que j’essayais tout à l’heure de caractériser. S’il m’appartenait d’indiquer à vos correspondants et aux antiquaires qui parcourront la Corse après moi un sujet de recherches, je leur conseillerais de les diriger particulièrement sur ces monuments appartenant à une époque et à une civilisation mystérieuses, et dont je n’ai pu vous signaler qu’un bien petit nombre. Décrire, par exemple, les Stazzone et les Stantare encore peu connues; étudier la circonscription de ces monuments étranges; explorer les lieux où l’on peut supposer leur existence; recueillir des renseignements précis sur ces urnes singulières qui renferment des cadavres, et sur les objets qui les accompagnent; enfin, rassembler tous les documents, tous les faits, qui peuvent conduire à la connaissance des origines de la Corse: voilà des travaux qui, je pense, pourraient rendre un véritable service à l’archéologie et à l’histoire.
NOTES.
La plupart des notes ci-jointes m’ont été communiquées avec le plus généreux empressement par M. Gregori, conseiller à la cour royale de Lyon, à qui l’on doit l’excellente édition de Filippini et de Petrus Cyrneus, publiée en 1832, aux frais de M. le comte Pozzo di Borgo. A chaque volume, M. Gregori a joint, sous le titre d’Appendice, des dissertations du plus haut intérêt sur la géographie, le gouvernement, les magistratures du pays, enfin, quantité d’actes et de diplômes inédits qui jettent une lumière nouvelle sur des événements jusqu’alors peu connus. Cet ouvrage a été distribué gratis aux chefs-lieux de canton de la Corse. M. Gregori s’occupe en ce moment d’une histoire générale de l’île, qui, j’espère, ne tardera pas à être publiée.
NOTE A.
LE CHRISTIANISME EN CORSE.
Le christianisme a dû être introduit en Corse pendant le IVᵉ siècle et peut-être avant. Le martyre de Sainte-Julie, dont la légende a été publiée par les Bollandistes, doit avoir eu lieu entre les années 470 et 477.
En 484, un évêque de Corse fut relégué dans l’intérieur de l’Afrique, par Hunneric, roi des Vandales.
Du temps de saint Grégoire, au commencement du VIIᵉ siècle, la Corse n’avait pas encore renoncé tout à fait au paganisme. Ce pontife écrivait à Pierre, évêque d’Aleria, en 598, la lettre suivante:
«Susceptis epistolis fraternitatis vestræ, magnas omnipotenti Deo gratias retulimus: quia de congregatione multarum animarum nos dignatus es relevare. Et ideo fraternitas vestra sollicite studeat opus quod cepit, auxiliante Domino, ad perfectionem deducere. Et sive eos qui aliquando fideles fuerunt, sed ad cultum idolorum negligentia aut necessitate faciente reversi sunt, festinet cum invicta pœnitentia aliquantorum dierum ad finem reducere, ut reatum suum plangere debeant, et tanto firmius teneant hoc ad quod Deo adjuvante revertuntur, quanto illud perfecte defleverint unde discedunt; sive eos qui necdum baptisati sunt admonendo, rogando, de venturo judicio terrendo, rationem quoque reddendo, quia ligna et lapides colere non debent, festinet fraternitas tua omnipotenti Domino congregare; et in adventu ejus cum districtus dies judicii venerit, in numero sanctorum possit tua sanctitas inveniri. Quod enim opus utilius et sublimius acturus es, quam ut de animarum vivificatione et collectione cogites, et tuo domino, qui tibi locum prædicandi dedit immortale lucrum reportes. Transmisimus autem fraternitati tuæ quinquaginta solidos, ad vestimenta eorum, qui baptizandi sunt, comparanda; presbytero quoque ecclesiæ quæ in Negeugno monte sita est, possessionem quam tua fraternitas petiit, dari fecimus, ita ut quantum præstat, tantum de solidis quos accipere consueverat, minus accipiat.
Vestra autem fraternitas petiit ut sibi episcopum in ecclesia quæ non longe ab eodem monte est, facere debeat: quod omnino libenter accepi: quia quantum vicina fuerit tantum prodesse animabus illic consistentibus amplius potuerit.»
Ad Petrum Episcopum (Aleriensem).
Sancti Gregorii papæ Registri Epistolarum Lº 8º., epist. I.
Note de M. Gregori.
NOTE B.
Le peu de superstitions populaires qui sont venues à ma connaissance m’ont paru conservées plutôt par respect pour leur antiquité que parce qu’on y attache encore quelque croyance.
La plus ordinaire est l’idée antique qu’on peut jeter un sort, soit par le regard soit par des éloges. Cela s’appelle innochiare, annochiare. Tout le monde n’a pas le pouvoir de nuire par les yeux; il faut avoir le mauvais œil, et celui qui l’a fait souvent du mal sans le vouloir. L’annochiatura, par les éloges, atteint surtout les enfants. Plus d’une mère lorsqu’on loue la beauté de son fils vous dira: Nun me l’annochiate, ne me le fascinez pas. Et il n’est pas rare d’entendre des Corses dire d’un air de tendresse à un enfant: che tu sia maladetto—scomunicato, etc., sois maudit, excommunié, parce que le charme opère en sens contraire. On fait ainsi un souhait heureux, sans compromettre celui à qui il s’adresse.
J’ai ouï parler de quelques bandits (ce mot doit toujours se prendre dans le sens de proscrit) qui portaient sur eux des scapulaires, afin de se rendre invulnérables. Il y a un mot pour exprimer cette sorte de charme, c’est ingermare. On y croyait beaucoup en France au XVIᵉ siècle, et l’on se rendait dur, c’est-à-dire invulnérable, au moyen de certains amulettes.
Voici enfin une dernière superstition dont j’ai été témoin. Une femme enfonça, en ma présence, un tison éteint dans un tas de maïs placé sur l’aire. J’en demandai la raison, et elle me dit, après s’être un peu fait prier, et d’un air tout honteux, que cela empêchait les streghe, les sorcières, d’enlever le grain.—Il y a deux ans que je vis à Jargeau, près d’Orléans, un feu de la Saint-Jean, solennellement béni par un prêtre en étole. Les femmes et les hommes se précipitèrent sur les brandons et les emportèrent, afin, me dit-on, d’empêcher le tonnerre de tomber sur leurs maisons. En 1839, j’ai vu à Chambord un tison semblable cloué au-dessus d’une porte du château.
J’ajouterai qu’on brûle ou qu’on assassine en France deux sorciers, bon an mal an, et qu’en Corse, on leur laisse pratiquer leur magie à leurs risques et périls dans l’autre monde seulement.
NOTE C.
ALERIA.
Nomine autem adhuc illustris est, et situ et ambitu patens; ceterum nihil residui habet, præter excubiarum arcem, equitumque cohortem atque residentiam Locum tenentis, eo translatam anno 1639, pro faciliori administratione justitiæ populis plebaniarum, vel etiam pro introductione in eam incolarum, sed adhuc parva, seu minima; prout etiam operata fuit bulla Innocentii IV, anno 1252, pro concessione indulgentiæ, tenoris sequentis:[73]
Cette bulle, datée de Pérouse, est rapportée par Ughelli (Italia sacra. 2).
Episcopo Aleriensi insul. Cor.
Exposuit nobis tua fraternitas, quod ex eo, quod castrum Aleriæ, quod est juxta mare in quo sedes tua episcopalis consistit, raris incolitur habitatoribus, illud frequenter piratæ per mare euntes obsident, teque ac homines dicti castri spoliantes bonis vestris, ac non nulli magnates, et homines tuæ diocœsis illud idem, Dei timore postposito facientes, graves tibi et tuis inferunt injurias.—Quare nobis humiliter supplicarunt ut vicini multi de Tuscia et aliis partibus ad habitandum ipsum castrum venire desiderent, teque ac jura tua, et ecclesiasticam libertatem ab hujus modi persecutoribus defendere, dum modo aliquas suorum peccatorum indulgentias per sedem apostolicam consequantur, super hoc providere salubriter curaremus. De tua igitur circumspectione plenam in Domino fiduciam habentes concedendi jure nostro venientibus illuc, et tibi assistentibus in promissis, illam suorum peccaminum veniam de quibus vere contriti fuerint et confessi, quam secundum Deum ipsorum animarum saluti expedire videris, auctoritate tibi præsertim concedimus facultatem.
Datum Perusii 10 kal mart. anno 10. 1252.
NOTE D.
MARIANA.
En 1119, l’archevêque de Pise, Pierre, se vint en Corse avec un nombreux cortége. Voici en quels termes il est rendu compte de cette expédition.
Post discessum venerabilis papæ Gelasii, Petrus Pisanorum archiepiscopus, cum Petro cardinali ecclesiæ Romanæ legato, et cum ecclesiæ Pisanæ canonicis, atque cum Ildebrando judice et Pisanorum tunc consule, aliisque Pisanis civibus, in Corsicam ivit, ibique honorifice receptus, in conspectu cleri et populi Corsicani Marianensem electum pontificem, et illius ecclesiam consecravit, aliorumque Corsicæ Pontificum obedientiam et fidelitatem recepit.—Anno Incarnationis 1119.—[74]
Ne pourrait-on pas avancer que c’est à cette époque que la Canonica de Mariana a dû être restaurée?
En 1550, elle était à peu près dans l’état où elle est aujourd’hui.
(Note communiquée par M. Gregori.)
NOTE E.
SAINTE-CATHERINE DE SISCO.
L’église de Sainte-Catherine de Sisco a été fondée près des ruines d’une ancienne abbaye, dont l’antiquité remonte à l’année 400 de notre ère. Vitalis[75] dit avoir lu dans une ancienne donation faite par le marquis de Massa, seigneur de Corse, aux moines de Monte Cristo, le nom de cette église ou abbaye indiquée sous la dénomination de Sancta Maria Magdalena fluminis Sauri. Cette même église passa ensuite aux moines des Camaldules en vertu d’une bulle de Clément VI, vers l’année 1342. Semidei, en parlant de la tour dont on voit les ruines sur la pointe de Sagro, dit que ce cap portait anciennement le nom de Sauro.[76]
NOTE F.
TOURS.
Le littoral de la Corse était défendu par des tours dont la construction ne remonte pas au-delà du XIVᵉ siècle. Ces constructions ont eu lieu aux dépens des habitants, qui se sont imposés extraordinairement pour garantir leur littoral des incursions des pirates barbaresques. Le nombre de ces tours était de 85 au commencement du XVIIIᵉ siècle. Canari en a fait la répartition de la manière suivante:
15 sur la côte nord de l’île.
34 sur la côte occidentale.
6 sur la côte méridionale.
30 sur la côte orientale.[77]
POÉSIES
POPULAIRES CORSES.
Je joins ici quelques poésies populaires corses. Lorsqu’un homme est mort, particulièrement lorsqu’il a été assassiné, on place son corps sur une table; et les femmes de sa famille, à leur défaut des amies, ou des femmes étrangères connues pour leur talent poétique, improvisent des complaintes en vers dans le dialecte du pays. Quelquefois c’est la fille, la femme même du mort qui chante ou déclame devant son cadavre. Cet usage existe aussi chez les Grecs, où cette sorte de lamentation funèbre se nomme Μοιριολόγι. En Corse, ou l’appelle Voceru, Buceru, Buceratu, sur la côte orientale;—au-delà des monts, Ballata. Le mot voceru, vient du latin vociferare, dont les Corses ont retranché deux syllabes.
Le thème ordinaire de ces chants est la vengeance; et il n’est pas rare qu’une célèbre buceratrice fasse prendre les armes à tout un village par la verve sauvage de ses improvisations.
Si le mort a succombé à une maladie, le voceru n’est qu’un tissu de lieux communs sur ses vertus, etc. En général, c’est sa femme qui parle et qui lui dit: Que te manquait-il? N’avais-tu pas une maison? un cheval? etc., etc.—Pourquoi nous as-tu quittés?
Un homme mourut dernièrement de la fièvre à Bocognano; ses amis vinrent l’embrasser suivant l’usage de cette localité, et l’un d’eux lui dit: O che tu fossi morto delle mala morte, t’avremmo vendicato! O que n’es-tu mort de la male mort (c’est-à-dire, assassiné), nous t’aurions vengé!—On le voit, la Corse est encore loin de ressembler au continent.
SERENATA
D’UN PASTORE DI ZICAVO.
E d’una lattra ti vodru accusari,
Lu primu jurnu ch’ idru teni udienza,
Unu mimuriali ci vuo dari.
Si la justizia nun mi fa clemenza
A dru ministru mi vodru appillari,
Parchì tu buli vivi di puttenza.
Essere amatta e non bulir amari.
SÉRÉNADE[78]
D’UN BERGER DE ZICAVO.
Je veux aller par-devant son excellence,—pour t’accuser de vol:—le premier jour qu’il tiendra l’audience,—je lui remettrai un placet;—si la justice ne m’est clémente,—j’en appellerai au ministre,—car c’est trop superbe à toi—d’être aimée, et de ne pas vouloir aimer.
Mais si tu as l’idée de me vouloir aimer,—voici la façon dont tu dois t’y prendre:—maudis-moi quand tu m’entends parler;—signe-toi, quand tu me vois
Allor la jenti nun pinzerà mali
Vidennu che mi fai tal dispiacchieri,
E pò, la sera manna mi à chiamani
Par qualchi to fidattu missachieri.
E per amari a tia, so-ju sordu e muttu;
Pattu più chi nun patti unu dannatu,
Sto in didru infernu e ti dumannu ajuttu.
O ingratta donna, è parchi m’ hai burlattu?
E quistu pettu parchì l’ hai faruttu?
E medru essere amanti, e nun amattu,
Ch’ esseri amanti amattu, e poi traduttu.
Vo-ju à la missa, e nun so duve sia.
Nun ascoltu parodra di u missali,
E nun so-ju piu dì dr’ Ave Maria;
Quann’ eju la dicu, nudra nun mi vali,
Parchì eju so-ju a tia troppu riali.
In ogni locu sempre ti burria.
venir;—alors les gens ne penseront point à mal,—voyant que tu me fais ces déplaisirs;—et puis, le soir, envoie-moi chercher—par quelque messager fidèle.
Joie des cœurs je t’ai toujours nommée;—par trop t’aimer, je suis sourd et muet;—je souffre plus que ne souffre un damné;—je suis en enfer, et je te demande assistance.—O femme ingrate, et pourquoi te moques-tu de moi?—Pourquoi ce cœur, l’as-tu féru de la sorte?—Mieux vaut être amant sans être aimé—qu’amant aimé, puis trahi ensuite.
Ma joie, vois où tu m’as réduit:—je vais à la messe et je ne sais où je suis;—je n’écoute pas la parole du missel—et je ne sais plus dire l’Ave Maria—quand je veux le dire, cela ne me sert de rien—parce que je te suis trop fidèle.—Dans tout lieu je voudrais te voir.
Quand je te vois dans quelque lieu—je te prie, mon âme, de ne point t’en partir:—laisse-moi dans tes yeux
Ch’ altru nun bramu sol ch’ à tia vidiri.
La to mammaccia mi fa adirari;
Peghiu chi mortu mi burria vidiri,
Edra dici che sempre m’adruntani,
E chi nun ti fichiuli, e nun ti miri.
Sa’ chi m’ ha dittu lu me cunfissoru?
Dici ch’ affattu eju mi scordi di tia,
Chi se ci penzu mi conzummu e moru.
S’ eju la facissi gran pena aviria,
A nun pinzari a vo’, riccou tisoru
Ma quistu è veru, e nun dicu bugia:
Se t’ amu eju peccu, e se nun t’amu eju moru.
me rassasier;—je ne demande autre chose que de te voir.—Ta maudite mère me fait enrager:—pis que mort elle voudrait me voir;—elle dit toujours que je m’éloigne,—que je ne te fasse pas la cour, que je ne te regarde pas.
Je suis allé à confesse, ô ma divinité,—sais-tu ce que m’a dit mon confesseur?—Il dit qu’il faut que je t’oublie,—que si je pense à toi, je me consume et je meurs.—Si je le faisais, grande serait ma peine—de ne plus penser à toi, mon riche trésor!—Tiens, voici la vérité, ce n’est point une menterie que je te conte:—si je t’aime, je pèche, et si je ne t’aime pas, je meurs.
Le malade voudrait guérir,—le prisonnier de prison sortir,—le marinier demande le beau temps—pour pouvoir continuer son voyage.—Écus, or, argent (voilà ce qu’il voudrait), accumuler—pour en venir à ses fins;—moi, je demande seulement de pouvoir baiser—ta petite bouche, et puis de mourir après.
Volandu pè li boschi e la campagna;
E chivi canta et quinci intornu mira,
Par ritruà l’amatta so cumpagna.
Quannu po’ nun dra truva, idru s’adira
E cun dulenti canti idru si lagna:
Ed eju quannu ti cercu, e nun ti trovu
E mille pene, e mille afanni eju provu.
Chi nissum nun t’ ama quantu e mia.
Ti portu scritta in quistu pettu tantu,
Chi mai nun m’esci da dra fantasia.
S’ tu vuoi sapiri quantu sia stu tantu,
E quantu il pettu, e dru cor’ dedra alma mia.
S’intrassi in Paradisu santu, santu,
E nun truvacci a tia, mi n’ esciria.
L’oiseau enamouré tourne sans cesse—voltigeant par les bois et la campagne:—ici, il chante, là il regarde autour de lui,—cherchant à retrouver sa compagne chérie.—S’il ne la trouve, il se dépite—et tristement chante sa peine;—et moi, quand je te cherche, et que je ne te trouve pas,—mille peines, mille tourments, voilà ce que j’éprouve.
Je t’aime tant!..... Oui, je m’en vante,—personne ne t’aime autant que moi;—Je te porte écrite dans mon cœur, tant—que tu ne me sors pas de l’imagination.—Si tu veux savoir le combien je t’aime—et du fond de mon cœur et du fond de mon âme:—si j’entrais dans le paradis saint, saint,—et si je ne t’y trouvais pas, j’en sortirais.
VOCERU DI NIOLO.
Quandu hu intesu un gran rummore;
Era un colpu di fucile
Chi m’intrunò ’ndru cuore;
Parse ch’ unu mi dicissi:
—Cori, u to fratellu more!
E spalancai-ju la porta.
—«Ho livato ’ndru cuore!»
Disse, ed eju cascai-ju, morta.
Se allora nun morsu anche eju
Una cosa mi cunforta:
LAMENTATION FUNÈBRE DU NIOLO.
Quand j’entendis un grand bruit;
C’était un coup de fusil
Qui me tonna dans le cœur;
Il me sembla que quelqu’un me dit:
—«Cours, ou ton frère meurt!»
Et je poussai précipitamment la porte.
—«Je suis frappé au cœur!»
Il dit, et je tombai (comme) morte.
De n’être pas morte alors, moi aussi,
C’est pour moi quelque consolation:
(Je puis me venger.)
Je veux acheter un pistolet,
Pour montrer ta chemise (sanglante).
A tagliasi la so varba
Dopu fatta la vindetta.
Qual’ voli chi ci sia?
Mammata vicinu à mori?
U a to surella Maria?
Si Lariu nun era mortu
Senza strage nun finia.
Nun lasci che una surella
Senza cugini cornali
Povera, orfana, zitella.....
Ma per far a to vindetta,
Sta siguru, vasta anche ella.
Qui veux-tu que ce soit?
Notre vieille mère, près de mourir?
Ou ta sœur Marie?
Si Lario[80] n’était pas mort,
Sans carnage l’affaire ne finissait pas.
BUCERATU
DI BEATRICE DI PIEDICROCE, ALLA MORTE D’EMMANUELLI DELLE PIAZZOLE, GIUDICE DI PACE DEL CANTONE D’OREZZA. 1813.
Era alla nostra funtana;
Dissi: qual notizia corre
Oggi in Orezza sottana?
—Mi dissero: Alle Piazzole
Si macella carne humana.
Eju nun vedea piu lume,
Il mandile ch’ avea in manu
Parea bagnatu nel fiume.
È per terra il mio columbu
E per l’aria son le piume.
LAMENTATION
DE BÉATRICE DE PIEDICROCE, SUR LA MORT D’EMMANUEL DE PIAZZOLE, JUGE DE PAIX DU CANTON D’OREZZA, ASSASSINÉ EN 1813.
J’étais à notre fontaine;
Je dis:—Quelle nouvelle y a-t-il,
Aujourd’hui, dans le bas d’Orezza?
—Elles me dirent: Aux Piazzole,
Il y a boucherie de chair humaine.
Je ne voyais plus la lumière.
Le mouchoir que j’avais à la main
On l’eût dit trempé dans la rivière.
Par terre est mon tourtereau,
Ses plumes flottent au vent.
Monsieur le juge, à San-Pietro,
Nunne vulete muntà?
V’aspetta il signor Piovano;
Ch’è gia prontu il desinà.
Si lu inghiotti lu terrenu.
Ma si eju mi c’era truvata
Mi lu vuglia pone in senu
Poi, spargelu pè le Piazzole,
Che fosse tantu velenu.
Maladi vogliu la man!
Quello chi ha tumbatu à boi
Statu è un Turco o un Luteran?
E di paese vicinu?
O di paese luntanu?
Ch’ella si compri un mandile
E tinge lu nel lu so sangue,
O sangue cusi gentile!
Monsieur le curé vous attend;
Le dîner est prêt.
La terre le boit.
Mais, si je m’étais trouvée là,
Je l’aurais (recueilli et) mis dans mon sein
Pour le répandre ensuite dans les Piazzole,
(Tant) Qu’il devînt un poison (pour vos meurtriers)![81].
Maudite la main (du meurtrier)!
Celui qui vous a tué,
Était-ce un Turc, un luthérien?
Était-il d’un pays voisin?
Ou d’un pays éloigné?
Qu’elle s’achète un mouchoir
Et le teigne dans son sang,
Ce sang si noble,
E poi cingelusi al collu.
Quand’ ella ha boglia di ride.
Che son fatte le faccende,
Eju vedu che uscite fuori
E ciascun l’armi prende
Mortu è il giudice di pace
Oggi piu non si defende.
Et qu’elle se le mette au cou
Lorsqu’elle a envie de rire.
Plus d’affaires.
Je vous vois sortir,
Et chacun prend les armes.
Il est mort le juge de paix,
Il ne se défend plus.[82]
BALLATA
FATTA SULL’ CORPO MORTO DA MARIA R*** DI LEVIE.
IMPROVISATION
DE MARIE R***, A L’OCCASION DE LA MORT DE SON MARI, ASSASSINÉ AVEC SON COUSIN, SUR LE CHEMIN DE TALLANO A LEVIE (1858).
Amour de ta sœur[83],—frère, objet aimé,—mon cerf au poil brun,—mon faucon sans aîles!—Se peut-il qu’Elle soit[84] ici?—je ne le crois pas encore maintenant.—Je vous vois de mes yeux;—je vous touche de mes mains,—époux chéri,—je baise vos fontaines (sanglantes).
O mon rocher de marbre,—ma vapeur sur la mer,—mon héros fait au pinceau,—enfant des villes,—tant
Venuto dalle cittane.
Tandu vidi che à Maria
No le potea durane!
Lu mio bravo pè parane!
Se lu, si fosse trovato
Colle suoi arme alle mane
Non si lascea far torto
Non le faciane male.
O manso piu di lu pane!
Paria che Dio l’avessi fatto...
Maria, colle mio’ mane.
de bonheur, Marie le voyait bien,—ne pouvait durer.
Habile pour fuir[85];—brave pour combattre de pied ferme,—s’il s’était trouvé,—avec ses armes à la main,—il ne se laissait pas insulter,—on ne lui faisait point de mal.
Plus doux que le miel,—meilleur que le pain,—on eût dit que Dieu l’avait fait..... que Marie même l’avait fait de ses mains.
Que d’honneurs on vous fit—quand vous montâtes à Levie;—tous les messieurs sortirent—et vous donnèrent les vivat!—Le jour de l’entrée de l’évêque—ne pourrait se comparer à ce jour-là.
La vostra surella Maria!....
Perche tutto lu mio sanguino
In vita a voi lu volia.
Ed uomini quante mosche
Manda cui eju volia
E poi mette mi alla testa
La vostra surella Maria.
M’avete trattata male;
Non siete sortito fuori
A voler me scavalcare.
Ci son’ intrata a trece stese
Fratello ne vostre sale.
E poi c’ eju ho trovato a voi
Spanzato como ’un majale.
Lu mio miele della arena!
Mi sento fuggé lu sangue,
Fratello, per ogni vena.
Si elle l’avait su—votre sœur Marie!...—toute ma lignée—vous voulait en vie;—des hommes aussi nombreux que des mouches—je les aurais amenés ici—et je me serais mise à leur tête,—moi, votre sœur Marie.
Arrivée à votre porte—vous m’avez traitée mal;—vous n’êtes point sorti dehors—pour m’aider à descendre de cheval;—je suis entrée les cheveux épars—mon frère, dans votre salle—et là je vous ai trouvé—décousu comme un sanglier.
O mon sucre,—mon miel des sables,—je le sens, voilà que mon sang se retire,—mon frère, de toutes mes veines.