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Notes d'un voyage en Corse

Chapter 8: MONUMENTS ROMAINS.
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About This Book

An inspector of historical monuments presents a systematic survey of Corsican remains, organizing buildings and ruins by presumed epochs while noting frequent uncertainties in attribution. The text opens with a compact historical overview of successive populations and external influences, then describes pre-Roman vestiges, possible Greek and Etruscan traces, a modest Roman presence, and numerous medieval churches, fortifications, and communal structures. Attention is paid to characteristic architectural forms, states of decay, and the scarcity of documentary evidence, and the account closes with practical observations and occasional recommendations for targeted excavations and further study.


Pierre trouvée sur le domaine de Mʳ Domenico Colonna d’Apricciani près de Sagone.

Les urnes dont j’ai donné la description d’après M. Conti ont été trouvées assez rapprochées l’une de l’autre, et en assez grand nombre, pour qu’il soit permis de supposer que l’emplacement connu sous le nom de la Chapelle-Neuve, ait été un lieu de sépulture, commun pour les habitants d’une ville, ou du moins pour une tribu assez considérable. Je pense, Monsieur le Ministre, qu’il serait intéressant de faire faire quelques fouilles en ce lieu. Suivant toute apparence, la dépense serait très-médiocre, et l’on obtiendrait peut-être quelques lumières sur un fait nouveau qui intéresse l’archéologie et l’histoire.

STATUE D’APRICCIANI.

Il me reste à vous entretenir, Monsieur le Ministre, d’un monument dont l’origine m’a semblé antérieure à l’occupation romaine, mais mon opinion peut être contestée, et je dois accompagner le croquis ci-joint de tous les détails qui peuvent éclairer la question.

Revenant de la colonie grecque de Cargese, je m’arrêtai auprès de l’église de Sagone, ruine sans importance, pour chercher dans le voisinage «une statue de chevalier, le casque en tête,» qu’on m’avait indiquée. Je transcris textuellement la description de M. le docteur Démétrius Stephanopoli. Ce fut en vain que je la demandai à plusieurs femmes qui épluchaient du maïs devant l’église. Heureusement, elles me renvoyèrent à un vieillard à barbe blanche, qu’on voyait à cheval à quelque distance, chargé par le propriétaire de garder la récolte. Cet homme n’avait jamais entendu parler d’un chevalier le casque en tête; mais il me proposa, me trouvant curieux de vieilles choses, de me montrer un «idolo dei Mori.» J’aurais donné tous les chevaliers du monde pour voir cette merveille, et j’acceptai son offre avec empressement. Nous suivîmes la route de Vico pendant un quart de lieue; puis, tournant à gauche après avoir traversé la rivière de Sagone, nous entrâmes dans un mâquis brûlé, où, de loin, on voyait s’élever comme un Terme antique. C’était une table de granit bien dressée, haute de 2ᵐ 12, épaisse d’environ 0ᵐ 20. Elle était appuyée sur un tronc d’arbre, mais on l’avait trouvée en terre, à plat, enterrée à une certaine profondeur. Qu’on se figure une pierre plate façonnée en gaîne, arrondie à son extrémité inférieure, légèrement rétrécie, et dont le sommet serait sculpté ou plutôt découpé de manière à représenter une tête humaine. Le visage est taillé dans le nu de la pierre, et maintenant un peu fruste. Pourtant on distingue les yeux assez bien dessinés, le nez, la bouche, exprimée par un seul trait horizontal, la barbe terminée en pointe. Les cheveux, partagés sur le front, forment deux touffes saillantes à la hauteur des yeux. En cet endroit, la pierre a sa plus grande largeur (à peu près 0,40). Les seins et les muscles pectoraux sont indiqués, mais le reste de la dalle est absolument lisse. Derrière, les cheveux, taillés courts, ne dépassent pas la nuque. Les omoplates sont exprimées aussi grossièrement que la poitrine. En un mot, c’est un buste plat sur une gaîne.

Peut-être quelqu’un verra-t-il des cornes dans ces deux bosses que j’ai prises pour des touffes de cheveux. Cependant des traits légers et droits qu’on observe par derrière, et qui, assurément, veulent dire des cheveux, se prolongent sur ces bosses et indiquent à mon avis qu’elles sont de même nature.

En somme, cette statue, si on peut lui donner ce nom, est ce qu’on peut voir de plus grossier pour le travail, et cependant il y a dans l’indication des traits une certaine régularité qu’on ne trouve pas dans les ouvrages très-barbares. Entre ce buste et les idoles sardes[35], par exemple, il y a une différence prodigieuse sous le rapport du goût, et toute à son avantage.

Ma première impression me portait à considérer cela comme un Terme antique, et un ouvrage des Romains. Mais un examen plus attentif me fit abandonner cette opinion. J’observai d’abord la forme inusitée de la pierre, plate, sans base, arrondie même à son extrémité inférieure par une courbure très-régulière, d’où l’on pourrait inférer qu’elle n’avait pas été destinée à être plantée debout. Puis, la barbe finissant en pointe, et les deux touffes de cheveux ont un caractère asiatique ou africain, plutôt que romain. Si les deux bosses de chaque côté de la tête étaient des cornes, on pourrait à la rigueur en faire un Priape, mais l’attribut essentiel manque absolument. En outre, dans cette hypothèse, il faudrait encore une base, et l’on n’en voit point. Cependant le travail, si l’on peut appeler de ce nom les coups de ciseaux qu’on observe par derrière, sont une présomption qu’elle a été destinée à être vue des deux côtés. Peut-être était-elle portée dans quelque cérémonie barbare, attachée contre un arbre.... Combien de suppositions ne peut-on pas faire? Je ne pus obtenir le moindre renseignement sur les circonstances de sa découverte, sur les objets qui pouvaient se trouver dans le voisinage. Mon guide me répéta seulement du ton d’un homme sûr de son fait, que c’était une idole des Maures, et il ajouta cette historiette:

Qu’un berger trouva un jour une pareille statue avec cette inscription: Girami, è vedrai... qu’à grand’peine on l’avait retournée, et trouvé la fin de l’inscription: il rovescio. C’est la contre-partie de l’histoire du licencié Gil Perez.

Mais, comme mon guide avait parlé d’une statue et non pas d’une pierre, et qu’en outre il l’appelait, de son autorité privée, une idole des Maures, je suis porté à croire qu’il avait vu déjà quelque figure semblable à la statue d’Apricciani. Quant à moi, je ne partage pas son assurance, mais j’incline à croire que cette pierre représente ou une divinité, ou un héros, ligure, libyen, ibère ou corse. Pour prononcer en dernier ressort sur son origine, il faut attendre que le hasard fasse découvrir quelque autre monument du même genre. Espérons surtout qu’on pourra observer sa situation, et les circonstances accessoires qui paraissent ici incomplètement oubliées.

Quelle qu’elle soit, la statue d’Apricciani mérite d’être conservée, et j’ai prié M. le préfet de la Corse de la faire transporter à Ajaccio.

Il y a dans l’étude de l’archéologie des observations que j’appellerai négatives, qui ont leur importance. Par exemple, dans telle localité, l’absence de certains monuments est un fait aussi intéressant à constater que leur existence le serait dans une autre.

Je viens de décrire différents groupes de pierres d’apparence celtique; j’ai parlé des immigrations qui ont conduit en Corse des peuplades de l’Asie, de l’Afrique et de l’Europe; j’ai cité les anciennes relations des Corses avec les habitants de la Sardaigne: il entrait nécessairement dans le plan que je m’étais tracé de rechercher tous les moyens de vérifier ces faits ou ces traditions.—Trouve-t-on en Corse les monuments qui se rencontrent le plus fréquemment dans les pays celtiques? Dans ceux qu’on suppose colonisés par les Phéniciens? Existe-t-il quelque analogie entre les monuments de la Corse et de la Sardaigne? Avec ceux de l’Étrurie? Telles sont les principales questions que j’ai dû me poser.

En France on rapporte à une même civilisation et l’érection des dolmens et celle de certaines enceintes fortifiées, et la fabrication des celts ou haches de pierre et de cuivre, d’instruments en silex, d’armes et de bijoux d’une forme barbare;—des vases, des statues, des instruments d’une forme caractéristique, certaines constructions remarquables se trouvent fréquemment dans les pays habités ou visités par les Phéniciens;—des monuments empreints d’un type particulier et bien reconnaissable attestent l’antique civilisation des Étrusques. Sur beaucoup de points de la Sardaigne, des constructions étranges, nommées Nur-hags, des statuettes en bronze de Baal, de Moloch et d’autres divinités phéniciennes, des tombeaux entourés de pierres coniques[36], sont autant de souvenirs d’une religion et de mœurs dont il est intéressant de rechercher les analogues.

Rien de semblable n’existe en Corse à ma connaissance, et quelque minutieuses qu’aient été mes informations, elles n’ont jamais eu le moindre résultat. On sent d’ailleurs qu’il m’est impossible d’affirmer d’une manière absolue la non existence dans l’île des monuments que je viens d’énumérer. Tout ce que je puis dire, c’est que, après avoir questionné à cet égard un grand nombre de personnes, je n’ai jamais obtenu d’autre réponse que la négative. Partout, certains faits qu’on croirait devoir échapper à l’attention du vulgaire, n’ont pas laissé de frapper les esprits les moins éclairés. On ignore leur importance, on leur assigne une origine fausse, souvent absurde; mais on les remarque, on en tient compte. En France, par exemple, je ne sache pas de village où la forme des haches, dites celtiques, n’ait attiré l’attention. Là, on les nomme pierres de tonnerre, ici, haches des sorciers; nulle part on ne les a confondues avec des cailloux roulés parmi lesquels on les rencontre souvent. En Corse, les plus petites Stantare sont bien connues des pâtres des montagnes. Ils sont frappés de la forme des briques romaines, et les distinguent fort bien des modernes. Il est donc probable que, s’il existait dans l’île quelques objets du genre de ceux que j’ai cités, ils auraient excité la curiosité et laissé quelques souvenirs.

MONUMENTS ROMAINS.

Pline compte trente-trois cités (civitates) en Corse, et deux colonies romaines, Mariana et Aleria. Il est douteux que par le mot de civitates, il ait désigné des villes, dans l’acception moderne de ce mot. Plus probablement, il veut parler de tribus ou de peuplades, soit qu’elles aient eu une résidence fixe, soit qu’elles menassent une vie nomade. La ville la plus anciennement connue de la Corse est Aleria; elle devait avoir une enceinte fortifiée avant la première invasion des Romains, ainsi que l’atteste la fameuse inscription du tombeau de L. Scipion[37].

HEC CEPIT CORSICA ALERIAQVE VRBE

A aucune époque il ne semble pas que les Romains aient accordé beaucoup d’attention à la Corse. J’ai déjà rapporté le témoignage de Strabon sur la chasse aux hommes, et le commerce des esclaves qui se faisait de son temps, «esclaves à très-bon marché et très-mauvais, dit naïvement le géographe, car ils aiment mieux mourir[38] que de se façonner aux manières de leur condition.» Je n’ai trouvé nulle part que les Corses aient fourni un contingent militaire aux armées impériales[39]. Toutes les exportations de l’île consistaient en ces esclaves, en cire et en miel; et la pauvreté de ce commerce est une puissante raison de croire que jamais les maîtres du monde n’ont eu dans ce pays d’établissements considérables. Au reste, je n’ai jamais visité de province, autrefois soumise à leur empire, qui m’ait offert moins de vestiges de leurs arts et de leur civilisation.

Dans la plaine de Mariana, dans celle de Sagone, et dans la plaine du Liamone, près de l’embouchure de cette rivière, j’ai observé des fragments de tuiles à crochets, très-nombreux dans la première localité, très-rares dans les deux dernières. Sur l’emplacement de la ville d’Aleria, ces débris sont plus abondants que dans aucun autre endroit de l’île. On y trouve aussi quantité de tessons de poterie noire et rouge, quelquefois très-fine, souvent ornée de reliefs; on y recueille également des morceaux de verre antique, quelques fioles, des fragments de marbre, de petits objets en bronze, la plupart brisés, et provenant d’instruments très-grossiers, des médailles[41] et quelques pierres gravées[40]. J’ai recueilli moi-même une moitié de meule de moulin en lave. Plus heureux que moi, M. Vogin, ingénieur des ponts et chaussées, a trouvé une petite tête de statue en marbre blanc d’un assez bon travail, vraisemblablement, du Bas-Empire. Enfin, j’ai remarqué dans les murs du village moderne d’Aleria, quelques tronçons de colonnes en bien petit nombre, à la vérité, et de gros blocs de pierre provenant évidemment d’édifices antiques. Ces débris, si communs sur l’emplacement de la plupart des villes romaines, sont rares à Aleria, et je n’en connais pas d’autres dans le reste de l’île, si ce n’est dans la plaine de Mariana, où j’ai cru reconnaître un travail romain dans quelques colonnes de granit, et dans les archivoltes appliquées autour de l’apside de la petite église de San-Perteo. J’y reviendrai en décrivant cette chapelle.

Voici les deux seules inscriptions que j’aie rencontrées en Corse: la première est encastrée dans une des maisons du village d’Aleria presque en face de l’église:

FLAVIAE
MARIAE
VETVLLIANVS
CALPVRNIA
NVS FILIVS

Les caractères assez mal formés et presque cursifs donnent lieu de croire qu’elle n’est point antérieure au IIIᵉ siècle. Je ne pense pas qu’elle soit chrétienne; le nom de Maria devait être commun parmi les femmes romaines de la Corse, puisqu’il y avait une colonie fondée par Marius.

La seconde inscription, placée sur une pierre gravée servant de linteau, à la porte d’un jardin dans le village d’Erbalonga[42], est mutilée et à peu près indéchiffrable. On y voit seulement les lettres suivantes:

CALISᵗᵒ NIEIMᶜⁱ

. . . . . . . . .

Faut-il lire Calisto, à Calistus, ou Calistoni à Caliston? Je serais tenté de lire Calistoni et Mici..? un nom propre comme Micyllus.

BAINS ROMAINS.

On dit qu’on a découvert les substructions d’un établissement thermal près de Lavatoggio, dans le lieu nommé la Caldanica. Je ne les ai point visitées, et j’ignore si elles existent encore.

Dans la plaine de Mariana, entre les églises de la Canonica et de San-Perteo, j’ai observé une maçonnerie en ruines, de forme carrée, avec deux petits hémicycles, qui n’en sont séparés que par une traverse peu élevée. L’appareil est irrégulier, entremêlé sans ordre de quelques tuiles à crochets. Nul vestige de parement. A l’intérieur des hémicycles qui ont un peu plus de 1ᵐ30 de diamètre, une couche de ciment rougeâtre, très-épaisse, recouvre les pierres, et paraît avoir été destinée à recevoir de l’eau. Peut-être étaient-ce les bassins d’une salle de bains. Malgré l’absence de parement, je regarde cette maçonnerie comme romaine.

RUINES D’ALERIA (INCERTAINES).

Aleria offre des ruines un peu plus intéressantes, mais malheureusement fort incertaines. Après les avoir décrites, je hasarderai quelques conjectures sur leur origine.

L’ancienne ville, ainsi que le fort moderne, auprès duquel se groupent quelques maisons, est située non loin de la mer, sur une éminence assez escarpée au nord et qui s’abaisse graduellement vers l’est. Le Tavignano[43], rivière peu profonde, mais assez large, coule au nord de la ville et se jette dans la mer à trois quarts de lieue du port. Au nord, l’étang de Diana (nom remarquable), au sud, les étangs dell’ Sale et d’Urbino passent pour rendre la côte très-malsaine. De fait, aussitôt après la moisson, le village devient désert, et la fièvre attend immanquablement quiconque s’aviserait d’y passer la nuit. Lorsque je visitai Aleria, je n’y trouvai qu’un vieillard souffreteux que les propriétaires paient pour garder le blé renfermé dans les maisons. Le fort même et le poste de la douane étaient abandonnés. La plaine est d’ailleurs très-fertile, bien que le terrain soit sablonneux, et l’on peut juger de la bonté du sol à la hauteur et à la vigueur du mâquis qui couvre tous les endroits où la charrue n’a point passé depuis peu.

Les remparts, reconnaissables sur beaucoup de points, suivent en partie les contours de la colline, et il semble que la ville fut divisée en deux quartiers, car les substructions d’une muraille séparent le plateau supérieur d’une autre enceinte au nord, du côté du Tavignano. Probablement cette dernière partie était un faubourg réuni plus tard à la ville[44]. Les murailles sont épaisses, d’appareil incertain, très-grossières, flanquées de tours rondes. Je n’ai vu nulle part le moindre vestige de parement, et, autant qu’il est possible de juger de ruines aussi informes, elles m’ont paru avoir plus d’analogie avec des murs du moyen-âge qu’avec des remparts romains. C’est à l’intérieur de cette enceinte, aujourd’hui cultivée en blé, qu’on trouve les médailles et les poteries dont j’ai parlé.

En se dirigeant au S.-S.-E. du fort on aperçoit d’abord un pilier carré avec deux amorces d’arcades, élevé de terre d’à peu près 3 mètres, large d’un mètre, revêtu d’un parement d’appareil réticulé, interrompu vers le milieu du pilier, non point par des briques, mais par une assise de gros moellons bien taillés. A mon avis il n’est pas douteux que ce ne soit les débris d’un édifice romain, d’un portail, ou bien d’un portique. Mais aussitôt se présente un problème bizarre. Fort près du pilier, mais dans un alignement irrégulier[45] par rapport à celui-ci, on trouve une enceinte carrée en ruines, d’environ 40 mètres sur 30, qui semble d’une époque et d’un travail tout différent. On la nomme la Sala reale. Il est difficile de s’expliquer comment le portail ou le portique dont il reste un pilier, a pu exister en même temps que l’enceinte, et cependant cette enceinte est évidemment plus moderne. En la bâtissant sur son alignement actuel pour quelque raison qu’on ne peut deviner aujourd’hui, on a conservé les arcades préexistantes en dépit de leur direction.

L’appareil de l’enceinte est plus irrégulier et plus grossier encore que celui des murs de la ville. C’est un opus incertum auquel on a tâché de donner l’apparence d’un parement en plaçant les pierres, à l’extérieur, du côté le moins rude. En quelques points les murs de cette enceinte s’élèvent à 1,50, épais d’au moins 0,90; ailleurs ils dépassent à peine le niveau du sol; partout pourtant le périmètre en est bien reconnaissable. On ne voit de porte nulle part, sinon la double arcade dont j’ai parlé.

Vers le milieu du mur qui fait face au nord se trouve une ouverture pratiquée depuis peu, me dit-on, par laquelle on entre en rampant dans un souterrain long de 10 mètres environ, large de 4, de même appareil que l’enceinte, mais dont la voûte mérite une description détaillée. Sa forme surbaissée se rapproche un peu de l’arc de Tudor, ou à quatre centres;


SALAREALE
Aleria.

Toutefois la courbe est encore plus déprimée, et elle pénètre sous un angle droit les murs latéraux, tandis que l’arc à quatre centres se lie par une courbe aux piédroits qui le portent. D’ailleurs la voûte de ce souterrain est si maladroitement exécutée, que son profil varie tous les deux ou trois mètres. On reconnaît qu’elle se compose d’un blocage jeté avec beaucoup de ciment sur des planches posées presque au hasard, de façon à former plutôt un polyèdre irrégulier qu’une courbe précise. L’enduit, ou le ciment qui unit les pierres, porte l’empreinte de ces planches raboteuses et fort inégales, sur lesquelles il s’est consolidé. On en observe les joints très-distinctement. Il paraît encore qu’on n’a pris aucune précaution pour qu’elles fussent placées de même niveau dans le sens de la longueur de la voûte. Au point de jonction il y a une différence de plusieurs centimètres entre les portions de l’intrados.

Quoique fort encombré de terre et de gravois, le souterrain a encore sous clef une hauteur d’environ 1,60. Les gens du village d’Aleria ont percé les murs latéraux en plusieurs endroits dans l’espérance de trouver un trésor: inutile de dire qu’ils n’ont pas réussi. J’oubliais de noter une singularité, c’est qu’on ne voit nulle part la porte de ce souterrain, en sorte qu’on pourrait le croire bâti uniquement pour rendre moins humides les constructions qui s’élevaient au-dessus[46].

A mon avis la Sala Reale ne peut être un ouvrage des Romains, car, même dans les temps de la plus grande décadence, leurs édifices les moins considérables étaient bâtis avec plus de soin, ou, pour mieux dire, avec moins de négligence. Assigner une époque à ces bizarres substructions n’est point chose facile, et je ne le tenterai pas avant d’avoir comparé leurs caractères à ceux d’une ruine voisine que l’on nomme le Cirque, et qui est au moins aussi délabrée.

A 4 ou 500 mètres de la Sala reale existent quelques pans de murs et des substructions dont la forme en ovale arrondi donne l’idée d’un petit amphithéâtre. On distingue trois enceintes concentriques; mais, dans l’état de ruine où elles se trouvent, il est bien difficile de suivre exactement leur périmètre. Tantôt l’enceinte extérieure s’élève à 1,50 au-dessus du sol, tantôt elle disparaît complètement, et c’est l’enceinte moyenne ou intérieure qui sort de terre et qui s’est conservée. De grands pans de murailles tombés tout d’une pièce en dedans et en dehors, une masse énorme de pierres détachées, de la terre et des broussailles touffues ajoutent encore à la difficulté de reconnaître exactement la forme primitive de l’édifice. Je crois cependant que le grand axe de l’ovale était de 23 mètres; le petit, de 19 à 20 en œuvre. Entre les enceintes règnent deux précinctions, couloirs d’environ 3 mètres de largeur; mais je n’ai pu découvrir traces de gradins; de voûtes ou d’arcades, pas davantage, si ce n’est vers le nord où l’on voit une amorce d’arcade ou de voûte avec quelques claveaux en briques. Peut-être ai-je tort de me servir du mot de claveaux, car ce n’est à vrai dire qu’un opus incertum dans lequel on a jeté des briques et des tuiles cassées au lieu de pierres.

Pour la rudesse et la mauvaise construction, l’appareil de ces murs ne diffère point de la Sala Reale, si ce n’est qu’on y observe un plus grand nombre de grandes tuiles à crochets, de deux pieds de long, mais généralement brisées et disséminées sans ordre. Dans une portion de la muraille du côté sud seulement, on aperçoit comme une intention d’établir un cordon de briques régulier. Toutefois, il ne paraît que sur une longueur de 3 ou 4 mètres, et se perd aussitôt dans l’opus incertum, composé de morceaux de schiste bruts, de cailloux roulés, tirés du Tavignano, et çà et là, mais rarement, de grosses pierres taillées, ébréchées sur leurs angles, provenant évidemment d’édifices plus anciens. Tous ces matériaux sont unis avec un ciment très-épais, d’une solidité remarquable. A la base des murs, on observe un crépi blanchâtre, qui porte l’empreinte d’un moule en planches, absolument semblable à celui que j’ai décrit tout à l’heure.

Ce cirque, car je ne puis trouver une autre destination, est bâti sur un terrain accidenté, escarpé au N.-E., et s’abaissant vers l’O.

Peut-on attribuer aux Romains des constructions aussi grossières? Je ne le pense pas. Le motif qui détermine mon opinion, n’est point l’absence d’un parement qui, en raison de l’emploi du schiste, eût été d’une exécution difficile; mais je ne puis admettre qu’à aucune époque les Romains aient à ce point mis en oubli toutes leurs pratiques. Dans les pays où ils n’ont point trouvé de matériaux convenables, ils les ont remplacés par des briques ou par des tuiles, mêlées régulièrement à l’opus incertum. Enfin le pilier de la Sala Reale est une preuve qu’ils n’ont point abandonné en Corse leur système ordinaire de construction.

Supposer que cet amphithéâtre soit un reste de la ville grecque ou étrusque d’Aleria, me paraît encore moins soutenable, car les tuiles à crochets et les pierres taillées mêlées à l’appareil ne peuvent provenir que d’édifices romains.

L’emploi de formes en planches, entre lesquelles on a pour ainsi dire moulé les murailles, et qui se retrouve dans les plus anciennes constructions moresques de Cordoue et de Grenade, me feraient plutôt soupçonner que ces ruines sont d’origine arabe. Aleria fut occupée pendant assez longtemps, et à plusieurs reprises par les Maures. Les premiers corsaires qui la prirent la saccagèrent de fond en comble, mais lorsque le nombre de leurs compatriotes s’accrut, ils durent chercher à relever les ruines romaines et à s’y établir. Passionnés pour les courses de taureaux et les luttes d’hommes, il ne serait pas extraordinaire qu’ils eussent bâti, ou même seulement restauré l’amphithéâtre. De ses proportions toutes mesquines, on peut conclure que la population d’Aleria était très-faible à l’époque où il fut construit, car je ne suppose pas qu’il ait jamais pu contenir plus de deux mille spectateurs[47].

On assure que, vers l’embouchure du Tavignano, on a reconnu sur le sable les ruines d’un môle construit de gros blocs; d’après d’autres rapports, ce seraient les piles d’un pont établissant une communication entre Aleria et l’étang de Diana.—Un port serait fort mal placé à l’embouchure du Tavignano, et l’opinion qui place le port d’Aleria dans l’étang de Diana me paraît plus plausible. La profondeur de l’eau, la hauteur des rives le rendent propre à cette destination: on sait qu’il communique à la mer par un goulet étroit. Quelquefois, dit-on, on tire de cet étang des anneaux de fer et des morceaux de plomb. Questionné sur ce point, l’unique habitant d’Aleria m’affirma qu’il avait souvent ramassé des morceaux de plomb, mais qu’il n’avait jamais vu d’anneaux. Il pensait que le plomb provenait de filets à pêcher, car il ne différait en rien pour la forme de celui qu’on emploie aujourd’hui pour le même usage. Au reste, on trouve encore des tuiles romaines à l’embouchure du Tavignano et sur les bords de l’étang de Diana[48].

CARRIÈRE DE L’ILE DE CAVALLO.

Ni à Bonifacio, ni dans les environs, je n’ai pu découvrir la moindre trace, ni recueillir aucun souvenir de la ville de Palla, qui, sous les Romains, avait quelque importance comme port, surtout pour les communications de la Corse avec la Sardaigne. Elle était l’un des aboutissants de la seule route existant dans l’île, qui partait de Mariana en suivant, à ce qu’on croit, la côte orientale; son développement était de cent vingt-cinq milles. On croit généralement que Palla occupait l’emplacement de Bonifacio, mais sans autre motif que la situation de cette dernière ville, séparée de la Sardaigne par un canal de trois lieues seulement[49].

Le territoire de Bonifacio présente un cas rare en Corse, où le schiste et le granit composent presque tous les terrains. A Bonifacio, et sur une étendue de quelques milles seulement, le sol est calcaire. Dans les petites îles jetées entre la Corse et la Sardaigne, le granit reparaît. Il est rougeâtre, et se débite facilement; mais sur la petite île de Cavallo, à quelques milles à l’est de Bonifacio, il existe un banc de granit gris très-compacte, d’un grain serré et d’une teinte uniforme, non interrompu par des taches tranchant sur le fond. On suppose que les Romains, ayant reconnu l’excellente qualité de ce banc, en avaient commencé l’exploitation; mais, depuis un temps immémorial, les travaux ont été suspendus et les blocs détachés de la masse, restent gisant sur la carrière[50].

En abordant une petite anse au sud de l’île, on remarque d’abord les formes prismatiques et régulières de roches éparses au bord de la mer, et l’on ne tarde pas à reconnaître qu’elles ont été jetées de la partie supérieure du rocher, après avoir été grossièrement équarries sur place. La plupart ont l’apparence de tables carrées, très-épaisses. La masse, anciennement exploitée, a été attaquée par le milieu. C’est un rocher sans aucune fissure apparente, long de plus de 40ᵐ et large de 12. Au milieu, un grand espace vide montre qu’on en a débité une hauteur d’environ 7ᵐ, sur une longueur de 12 ou 15, et il ne paraît pas qu’on ait encore atteint la base du rocher. On voit dans ce vide plusieurs blocs prismatiques longs de 8 à 9ᵐ, destinés évidemment à faire des colonnes, des tables, des cippes, des pilastres, tout cela très-rudement ébauché; une colonne longue de 9ᵐ a particulièrement attiré mon attention par le travail singulier dont elle a été l’objet. Au lieu de la façonner suivant notre usage, en prisme à 4 ou 8 pans, de l’épanneler, en un mot, on l’a dégrossie à coups de masse, au juger comme il semble, en tâchant de lui donner la forme la plus rapprochée du cylindre; on s’aperçoit même que l’astragale a été réservée. Grâce à ce procédé barbare, il faudrait aujourd’hui pour la polir en diminuer beaucoup le diamètre. Une autre colonne plus petite offre exactement le même travail, et j’ai cru observer qu’on les avait abandonnées l’une et l’autre, parce qu’on a reconnu qu’elles étaient trop profondément entamées.—Si ce procédé était d’un usage général chez les Romains, je ne comprends pas que de semblables accidents ne se renouvelassent pas sans cesse. Quant aux moyens employés pour détacher les blocs du rocher, on peut s’en rendre compte très-facilement en examinant une tranche énorme coupée, mais non séparée de la masse. Une longue rainure, profonde de 0,02, a été pratiquée sur le sommet de la carrière et sur ses côtés. De deux en deux pieds à peu près, on observe des cavités plus larges et plus profondes, qui, évidemment, ont reçu des coins. Ils étaient de bois, je le suppose, car le granit est poli en ces endroits, au lieu d’être égrené, ce qui aurait eu lieu assurément, si l’on avait fait usage de coins de fer. La fente déterminée par ce moyen est nette et parfaitement verticale.

Vers le centre de l’île, un amas de cendres, de laitier et de pierres ayant subi l’action du feu, me paraît indiquer l’emplacement de la forge où l’on fabriquait ou réparait les instruments d’exploitation[51].

Nulle part je n’ai vu de colonnes romaines ébauchées; probablement il en existe en Italie et même en France; mais je ne puis croire qu’on employât partout le même procédé barbare en usage dans l’île de Cavallo. Cela serait toutefois plus vraisemblable, que d’attribuer cette exploitation aux anciens habitants de l’île, qui, suivant toute apparence, ne se mettaient guère en peine de fabriquer des colonnes[52].

TOMBEAUX DE CERVARICIO ET DE BONIFACIO.

Je ne sais à quelle époque rapporter quelques tombeaux dont l’origine est inconnue, qui se trouvent épars sur la colline de Cervaricio, commune de Figari. Ce sont, à proprement parler, des espèces de caisses formées de dalles de granit longues de 2ᵐ50, larges de 0ᵐ80, assemblées à angle droit comme des bières. Les couvercles se trouvent souvent auprès de ces tombeaux, car on ne peut, que je sache, leur assigner une autre destination. Les cercueils qu’on voit en si grand nombre auprès d’Arles, d’Apt, et dans le voisinage de beaucoup de villes romaines, sont toujours taillés dans une seule pierre. Sans doute, à Cervaricio, la facilité avec laquelle on débite le granit en le fendant avec des coins a fait préférer cette méthode. D’ailleurs nulle inscription, nul ornement n’aide à deviner l’époque à laquelle ces cercueils ont pu être fabriqués. Aucune tradition ne s’y rattache, et je n’ai vu personne qui eût assisté à l’ouverture d’un de ces tombeaux. Ils peuvent appartenir à l’époque romaine aussi bien qu’aux premiers siècles du christianisme.

On voit dans l’église de Sainte-Marie, à Bonifacio, un tombeau en marbre blanc, orné de quelques sculptures médiocres, que je crois du IIIᵉ ou du IVᵉ siècle. Peut-être a-t-il été transporté en Corse par quelque évêque. Il ne diffère en rien de ces sarcophages du Bas-Empire qu’on trouve dans tous les musées. C’est le seul que j’aie rencontré en Corse.

MONUMENTS

DU MOYEN-AGE.

ÉDIFICES RELIGIEUX.

DES ÉGLISES DE LA CORSE EN GÉNÉRAL.

J’ai vainement cherché à recueillir des renseignements historiques sur les principales églises de la Corse; je n’ai trouvé que des traditions incertaines, souvent contredites par le caractère des monuments eux-mêmes. En général on leur attribue une date évidemment trop ancienne, sans doute par suite de cette méprise ordinaire qui confond l’institution primitive d’une église, avec les reconstructions successives qui ont eu lieu sur le même emplacement. L’époque que l’on assigne souvent aux plus anciens de ces édifices est celle de l’expulsion définitive des Maures, que suivit vraisemblablement un élan de ferveur religieuse manifestée dans cette île, comme partout, par une foule de pieuses fondations. Suivant les annalistes corses, ce grand événement aurait eu lieu au commencement du IXᵉ siècle; mais il est plus que probable, comme nous l’avons dit au commencement de ce mémoire, que les Sarrasins ne furent complètement chassés qu’au XIᵉ. Parmi tous les édifices que j’ai examinés, il n’en est aucun qui m’ait paru antérieur à cette époque. Les plus anciens en présentent tous les caractères, et, à moins de supposer que la renaissance des arts ne se soit opérée en Corse plutôt que sur le continent, on admettra cette date comme la plus reculée que l’on puisse assigner aux monuments qui nous occupent. Si l’on considère que les matériaux propres à bâtir sont rares dans l’île, et d’un emploi toujours difficile; que les Arabes, en se retirant, avaient détruit les villes principales; que les habitants pauvres, ignorants, divisés entre eux[53], harassés par des incursions incessantes, furent obligés d’appeler des étrangers à leur aide pour les délivrer des Sarrasins, on n’hésitera pas, je pense, quelque haute opinion que l’on ait de l’intelligence des Corses, à regarder comme insoutenable l’opinion qui ferait de leur île le berceau de l’architecture romane. D’un autre côté l’on observera que ce style, assurément importé en Corse, y est resté plus stationnaire qu’en aucun autre pays, au point qu’on y trouve des édifices du XIVᵉ siècle et même du XV[54], conservant encore la plupart des caractères qui distinguent en France le roman primitif; par exemple, la forme des arcs, celle des fenêtres, de plusieurs détails d’ornementation, etc. De là résulte une grande incertitude sur les dates et, dans nombre de cas, l’impossibilité presque absolue de les déterminer avec quelque précision.

Le type adopté au XIᵉ siècle en Corse, et qui s’y est pour ainsi dire perpétué, se trouve, à mon avis, dans la Toscane, et les églises bysantines de Pise sont les originaux dont les architectes corses ont fait des copies, pour ainsi dire en miniature. Entre les églises des deux pays on n’observe guère d’autres différences que celles qui doivent résulter de l’inégalité des ressources. Un peuple de hardis navigateurs, recherchant avec passion les débris antiques qui couvraient son territoire, en amenant d’autres de loin sur ses vaisseaux pour en orner les temples de sa patrie, riche par son commerce et ses manufactures, devait, on le sent, cultiver les arts avec un tout autre succès qu’un peuple de bergers et de soldats, sans industrie, sans autres richesses que ses troupeaux et un sol fertile, mais continuellement ravagé. A l’époque où les Pisans s’établirent en Corse et y exercèrent une espèce de protectorat, on a vu que les insulaires obtinrent un repos qui leur était inconnu, et qu’alors seulement ils purent songer à imiter les arts du peuple qui leur apportait la civilisation.

Je ne doute donc pas, avec Filippini, que ce ne soit dans cette période que s’élevèrent la plupart des églises que je vais décrire. Il est possible, et même très-vraisemblable, que des églises plus anciennes aient existé dans les mêmes lieux; mais il faut bien se garder de les confondre. Rien de plus naturel, de plus conforme à toutes les pratiques du moyen-âge, que de bâtir sur les lieux mêmes où existaient d’autres édifices déjà consacrés, soit qu’ils fussent ruinés, soit qu’ils parussent déjà trop petits ou trop mal construits pour le goût perfectionné par le contact des Pisans.

ÉGLISES ROMANES

DES XIᵉ ET XIIᵉ SIÈCLES.

LA CANONICA.

J’ai dit que je n’avais point vu en Corse d’église qui m’eût paru antérieure au XIᵉ siècle. Je vais décrire les plus remarquables de cette époque, et je commencerai par celle qui offre le type le plus complet de l’architecture particulière au pays, et qui en résume pour ainsi dire tous les caractères.

La Canonica, située dans la plaine de Mariana, et dans le lieu où la tradition place l’ancienne colonie de Marius, se trouve maintenant isolée de toute habitation, au milieu d’une


Plan de la Canonica Page 96

assez vaste plaine cultivée. Sa toiture est détruite, les portes n’existent plus, mais la maçonnerie est debout et promet encore une longue durée.

L’architecture de la Canonica est d’une grande simplicité, mais d’une simplicité qui n’exclut pas l’élégance. C’est une basilique de 32ᵐ sur 12, divisée en trois nefs par des piliers carrés, fort élevés pour leur diamètre (0ᵐ,55), qui portent des arcades en plein cintre un peu moindres qu’un demi-cercle. L’apparence générale est d’une extrême légèreté, et, sous ce rapport, la Canonica se distingue de la plupart des édifices bysantins. Nul ornement aux piliers, si ce n’est une mince moulure sur les tailloirs[55].

Devant l’apside, de forme semi-circulaire, s’élève une voûte en berceau couvrant une travée de la nef centrale. Dans les bas-côtés, les deux travées correspondantes ont des voûtes d’arêtes, dont les retombées s’appuient à des consoles historiées de style bysantin très-barbare. Toutes ces voûtes, ainsi que le cul-de-four de l’apside, sont en plein cintre, et construites en blocage. Ce sont les seules existant dans l’église, car le reste de la nef et des bas-côtés n’avait qu’une couverture en charpente. On reconnaît qu’un incendie, dont je n’ai pu apprendre la date, mais que je crois très-ancien[56], avait fortement endommagé toute la partie supérieure de la basilique. Aujourd’hui, les traces en subsistent encore dans des réparations exécutées en briques, qui ont remplacé les pierres dans plusieurs travées au N.-O. de l’église. A cette époque, sans doute, on a baissé la toiture, et, suivant toute apparence, on a fabriqué une voûte en planches divisée par travées, et portée sur des poutres transversales qui s’implantaient dans les murs latéraux, au-dessus des piliers. Du moins, on ne peut autrement expliquer la destination de ces trous percés au-dessus des piliers et à demi remplis de maçonnerie moderne. D’ailleurs, on jugera du peu de soin qui a présidé à ce travail, en observant que cette voûte en planches, dont on suit les traces sur les murs latéraux, devait masquer en partie les fenêtres de la nef.

Ces fenêtres sont assez irrégulièrement espacées, et l’on en voit rarement une ouverte dans l’axe de l’arcade. En revanche, celles des bas-côtés répondent exactement à celles de la nef centrale[57], et l’on notera, comme un caractère remarquable, leurs dimensions si étroites qu’elles ressemblent à des meurtrières. A l’exception de la fenêtre percée au centre de l’apside, et qui est ornée d’une petite archivolte à trois claveaux en marbre blanc, toutes les autres ont leur amortissement formé d’une seule pierre échancrée en plein cintre. Nous verrons cette disposition se reproduire en Corse dans presque toutes les églises. Quelquefois le chambranle de la meurtrière est taillé en biseau à l’intérieur comme à l’extérieur (c’est le cas pour les fenêtres de la nef à la Canonica); d’autres fois, elles présentent une suite de plans en retraite qui rétrécissent l’ouverture au centre du mur. Telles sont les fenêtres de l’apside, car cette disposition, un peu plus soignée, semble réservée pour les parties auxquelles on a voulu donner quelque ornementation.

La Canonica a quatre portes: la principale au milieu de la façade occidentale; une autre au milieu de la face méridionale; deux autres enfin, l’une au midi, l’autre au nord, donnant dans l’avant-dernière travée des collatéraux (en partant de la façade); ces deux dernières sont étroites, basses, carrées, surmontées d’un épais linteau monolithe dont l’amortissement est décrit par un angle obtus. Une archivolte, renfermant un tympan tout nu, surmonte la porte méridionale percée au milieu de l’église. La porte occidentale a deux archivoltes sculptées que je décrirai tout à l’heure.

Quatre pilastres divisent la façade dans sa partie inférieure; deux fort larges répondent aux murs des collatéraux; deux autres, un peu moindres, aux piliers intérieurs. Les uns et les autres ont perdu leur couronnement. Au centre s’ouvre la porte, flanquée de deux petits pilastres que surmontent des chapiteaux écrasés, en marbre blanc, à palmettes grossières. Sur le linteau, on voit d’autres palmettes avec des entrelacs bizarres. Une autre espèce d’entrelacs formés de cercles qui se coupent, orne l’archivolte inférieure. La supérieure, un peu plus large, présente plusieurs animaux très-grossièrement sculptés. On distingue des griffons, un cerf poursuivi par des chiens, enfin un agneau portant le labarum. Toutes ces sculptures, d’une exécution très-barbare et taillées dans le nu de la pierre, ont tous les caractères du style bysantin primitif. Quant au tympan, il est absolument nu.

A la hauteur du toit des collatéraux, règne une longue corniche qui divise la façade en deux parties, et se prolonge ensuite sur les faces latérales. Au-dessus s’ouvre un œil-de-bœuf très-étroit. Vient enfin le fronton un peu plus obtus que ceux du continent bâtis à la même époque; dans le milieu est une fenêtre, ou plutôt une meurtrière, en forme de croix.—Il se peut que ce fronton, très-délabré dans sa partie supérieure, ait été restauré après l’incendie dont j’ai déjà parlé.

Comparée avec la façade si pauvre d’ornementation, l’apside offrira quelque recherche. Neuf pilastres l’entourent, qui soutiennent une arcature, en plein cintre surhaussé, appliquée au-dessous de la corniche. Des chapiteaux corinthiens, épannelés seulement, et d’un travail très-médiocre, surmontent tous ces pilastres, à l’exception de deux seulement qui sont historiés, et d’une exécution encore plus barbare. A vrai dire, ce sont de petits bas-reliefs taillés dans le nu de la pierre; l’un, au côté sud de l’apside, représente deux griffons; l’autre, au nord, un taureau avec une étoile devant lui. Peut-être doit-on considérer ce taureau comme un signe symbolique, indiquant le mois de la fondation ou de la consécration de l’église; peut-être n’est-ce qu’un simple caprice.

Entre chacune des arcades figurées qui retombent sur les pilastres, on en voit deux autres plus petites, également cintrées. Cette arcature, qui forme le motif de décoration le plus ordinaire en Corse, rappelle certaines constructions de l’Italie et des provinces rhénanes. C’est encore une arcature qui orne les rampants du fronton oriental. Tous les arcs sont en plein cintre, surhaussés, et s’appuient sur des modillons d’une forme bizarre, qui figurent une espèce de bec ou de crochet sortant d’une petite console surmontée par un tailloir. Les modillons de la nef sont variés de forme; mais un seul présente quelque tentative d’ornementation: c’est une tête grimaçante, d’ailleurs fort mal sculptée.

L’appareil de la Canonica est remarquable. Il se compose d’un opus incertum, revêtu, à l’intérieur comme à l’extérieur, d’un placage de dalles placées alternativement à plat et de champ. Ces dalles, très-régulièrement taillées et assemblées avec une précision singulière, sont d’un grès siliceux, à grain très-fin et d’une grande dureté. C’est sur la même pierre qu’ont été exécutées les sculptures des archivoltes et du linteau de la façade. De loin, ces assises, alternativement minces et épaisses, se distinguent facilement à la manière différente dont elles réfléchissent la lumière, peut-être aussi parce que les lichens s’attachent avec plus de facilité sur la pierre placée dans un sens que dans un autre. Il en résulte l’apparence d’une alternance de couleurs. Les piliers de la nef sont construits de même; mais leurs assises se composent uniquement de dalles de grès siliceux.

Près de l’apside et du côté sud, on remarque trois grandes dalles encastrées dans le mur comme au hasard, et qui ne m’ont pas semblé à leur place. Elles sont chargées d’ornements, étoiles, losanges, cercles concentriques, etc., taillés en creux et remplis d’un mastic ou d’une pierre verdâtre très-foncée. Il serait possible qu’elles provinssent du fronton primitif de l’église; car on se souvient que le fronton actuel porte des traces de restauration. Je dois signaler, comme un fait caractéristique, l’absence de contreforts, et même de pilastres sur les faces latérales de la Canonica. On ne les voit que très-rarement employés dans les églises corses.

J’oubliais de noter qu’au sud de l’église, attenant à la travée voûtée du collatéral, on voit un massif plein, carré, de 6 mètres de côté, et démoli à une hauteur de 3 ou 4 mètres. C’est, je crois, la base d’un campanile. J’ignore d’après quelle tradition les paysans qui viennent travailler dans les champs d’alentour, se sont imaginé que cette maçonnerie renfermait un trésor. Plusieurs trous ont été pratiqués; mais je n’ai pas besoin de dire que toutes les recherches ont été sans résultats. Comme on ne voit aucune trace d’escalier ni à l’intérieur de l’église ni à l’extérieur du campanile, il faut admettre qu’on n’y montait que par une échelle. C’est ainsi qu’on entre encore dans la plupart des tours bâties sur le bord de la mer. Sans doute cette disposition, peut-être même la forme des fenêtres, ont été adoptées dans un but de défense. La Canonica, à une petite distance de la côte, était particulièrement exposée aux descentes des pirates[58].

Telle est l’ancienne cathédrale de Mariana. Son ornementation ne se distingue que par sa pauvreté de celle qui caractérise nos plus anciennes églises bysantines; et le mérite principal de l’édifice, c’est sa légèreté et sa bonne disposition où règne je ne sais quelle simplicité antique, de bon goût, qui ne se trouve pas toujours dans d’autres églises infiniment plus riches. Je résumerai ainsi ses caractères principaux: plan en forme de basilique, deux travées dans les collatéraux disposées pour servir de chapelles, absence de voûtes, fenêtres en forme de meurtrières, appareil calculé pour l’ornementation, sculptures taillées dans le nu de la pierre, ornementation médiocre et timidement exécutée.

SAN-PERTEO.

San-Perteo, petite église voisine de la Canonica, paraît avoir été construite à peu près dans le même temps; du moins elle lui ressemble beaucoup, tant par la disposition générale, que par l’appareil, la forme des fenêtres et des portes, et par le style des sculptures. San-Perteo n’a qu’une nef, et cependant de chaque côté de l’apside une voûte ruinée annonce une chapelle semblable à celle de la Canonica, ce qui montre une disposition traditionnelle pour cette partie de l’église, disposition conservée en dépit de la différence du plan. La situation actuelle des deux églises offre même de grands rapports; toutes les deux, dépourvues de voûtes, ont perdu leur toiture, et leurs portes ont été enlevées. Elles semblent l’une et l’autre avoir souffert une catastrophe semblable. La façade occidentale de San-Perteo n’a d’autre ornement qu’un linteau grossièrement sculpté, appuyé sur deux petits chapiteaux écrasés, qui n’ont pas même de piédroits pour les recevoir. Au sud, dans la nef, s’ouvre une seconde porte dont le linteau, couvert d’un mauvais bas-relief, représente deux lions séparés par un arbre, ou quelque chose de semblable. J’ai hâte d’arriver à l’apside, la seule partie de l’édifice vraiment intéressante. Des colonnes de granit poli l’entourent à l’extérieur, surmontées de chapiteaux corinthiens en marbre blanc, qui supportent des arcades figurées, en marbre blanc également, assez richement sculptées dans le style du Bas-Empire.

Si l’on compare la sculpture de ces chapiteaux et de ces archivoltes avec l’ornementation du reste de l’église, ou avec celle de la Canonica, on observera une telle supériorité d’exécution, qu’il est impossible de les croire contemporaines. A mon sentiment, l’ornementation de cette apside aurait été composée avec des fragments antiques provenant, sans doute, de la ville de Mariana.

Les colonnes sont fortement engagées dans le mur de l’apside que recouvre un crépi épais, tandis que le reste de la basilique offre un appareil identique à celui de la Canonica. Cette différence dans l’appareil pourrait faire supposer une différence de date dans les deux portions de la bâtisse; cependant j’aimerais mieux l’attribuer à une restauration ancienne, ou, ce qui est plus probable, à la maladresse des ouvriers qui trouvaient quelque difficulté à tailler les dalles pour un mur semi-circulaire.

J’ai remarqué que ces colonnes n’étaient polies qu’à l’extérieur; ainsi, dès le principe, elles avaient été destinées à être engagées dans un mur.

San-Perteo et la Canonica appartiennent au département; mais, comme elles sont isolées, éloignées de deux lieues de tout village, on ne peut songer à les rendre au culte, et il est fort difficile de leur assigner une destination. Pendant l’été, les bergers seuls, habitants de la plaine de Mariana, y parquent leurs troupeaux, et il en résulte quelques dégradations. On y mettrait un terme en y plaçant des portes; dans la suite, on pourrait songer à les couvrir; quant à présent, les gros murs, très-solidement construits, ne donnent aucune inquiétude.

ÉGLISE DE SAINT JEAN-BAPTISTE ET DE SAN-QUILICO.

CARBINI.

Saint-Jean-Baptiste, paroisse du village de Carbini, appartient au même type, et je le crois, sinon contemporain, du moins de peu d’années postérieur aux églises précédentes.

Vers la fin du XIVᵉ siècle, au rapport de Filippini, Carbini fut le chef-lieu d’une secte religieuse qui comptait de nombreux prosélytes dans toute la Corse. On les nommait les Giovannali, peut-être à cause de cette église où ils se rassemblaient; plus probablement, parce qu’à l’exemple de quelques autres hérétiques, ils ne reconnaissaient que l’évangile de Saint-Jean, ou qu’ils l’interprétaient à leur manière. Si l’on en croit le bon chroniqueur, les Giovannali mettaient tout en commun, la terre, l’argent, les femmes même. La nuit, ils se réunissaient dans leurs églises, et, après l’office, les lumières s’éteignaient, et ils se livraient à des orgies monstrueuses. C’est au reste une accusation banale contre toutes les sectes secrètes, et les premiers chrétiens eurent longtemps à s’en défendre. Quoi qu’il en soit, le pape envoya d’Avignon un commissaire pour excommunier les Giovannali, et des soldats avec lui qui les exterminèrent jusqu’au dernier. Carbini, devenu désert, fut repeuplé par des familles envoyées de Sartène[59].

L’église de Saint-Jean n’a qu’une seule nef de 20ᵐ sur 8, éclairée par des meurtrières, couverte d’un toit moderne en charpente; il n’y a point de chapelles latérales à l’apside. L’appareil, très-régulier à l’extérieur, se compose d’assises d’égale hauteur[60]; au dedans, on ne voit qu’un opus incertum très-grossier.

Une arcature en plein cintre règne au-dessous de la corniche et se prolonge sur les rampants des frontons. J’y remarque un motif d’ornementation nouveau. De deux en deux arcades, les tympans présentent une cavité hémisphérique trop profonde et trop soigneusement taillée pour avoir été destinée à recevoir des incrustations. Près de l’apside, et seulement du côté du nord, on voit quelques bas-reliefs grossiers alternant avec cet ornement singulier, et représentant des animaux, parmi lesquels j’ai cru reconnaître plusieurs signes du zodiaque; mais il n’y en a que cinq ou six, et il ne paraît pas que les tympans lisses du reste de l’arcature aient été restaurés.

La façade très-simple et toute nue, ne donne lieu à aucune observation; je remarquerai seulement la porte carrée, surmontée d’une archivolte en plein cintre extrêmement surélevée.

A une distance de 1ᵐ,25 seulement de Saint-Jean, on voit les ruines d’une autre église, dédiée à san Quilico (sanctus Quilicus), exactement de même forme, de même appareil, seulement un peu plus petite. Ses murs sont abattus à un mètre du sol. On trouve en France beaucoup d’exemples d’églises aussi rapprochées l’une de l’autre; quelques-unes, comme la Trinité et l’église du Ronceray, à Angers, ont un mur mitoyen. C’est le seul cas de cette nature que j’aie observé en Corse.

Quelques pas plus loin, au N.-E. de San-Quilico, s’élève un campanile carré, ruiné par la foudre, mais très-haut encore. Il avait trois étages, un seul a subsisté. L’identité de l’appareil, et la forme de sa porte cintrée très-surhaussée, indiquent qu’il a dû être construit à la même époque que Saint-Jean, et probablement il servit aux deux églises. Le clocher, très-svelte[61] et très-élégant, produit un admirable effet dans le paysage, lorsque, éclairé par le soleil couchant, il se détache sur les sombres montagnes du Coscione. A l’intérieur on ne voit aucune trace d’escaliers; on ne sait même s’il y avait des planchers aux différents étages. La seule fenêtre qui subsiste est en plein cintre, géminée, refendue par une colonne portant un chapiteau oblong, d’une forme bizarre, dont on trouve des exemples en Toscane et sur les bords du Rhin[62]. Quelques colonnettes gisant à terre dans l’église de Saint-Jean proviennent, m’a-t-on dit, de l’église de San-Quilico. Je crois bien plutôt qu’elles appartiennent aux fenêtres détruites du campanile.

Le clocher de Carbini mériterait d’être restauré. C’est, je pense, le plus ancien, le seul ancien qui subsiste en Corse. Je prendrai la liberté, Monsieur le Ministre, de vous demander une allocation pour cette bonne œuvre, et de vous prier en même temps d’inviter M. le Ministre des cultes à vouloir bien s’y associer. La paroisse de Carbini est très-pauvre. Son unique cloche, suspendue à une perche à la porte du curé, fait vraiment peine à voir.