LES CANNES
ET LEUR FAÇON
Une canne est un jonc, un rotin, un bâton. Il faut le savoir : on sera gardé de certaines fantaisies outrées.
Une canne est une branche coupée.
Le règne unique, la tyrannie des cannes droites a pris fin.
Une canne droite, c’est-à-dire coiffée d’un pommeau ou se terminant par une mailloche, une canne droite peut embarrasser, lorsque les mains ont à faire. Une canne dont le bois s’arrondit en crosse est assurément plus commode. On l’accroche à son bras. Tu t’en vas d’un pied léger.
Mais quand la mode dessinera le mouvement inverse, lorsqu’elle tendra à repasser de la canne recourbée à la canne toute droite, nous ne manquerons pas non plus d’arguments pour justifier le nouveau point de vue. Allons, ne t’effraye pas. Où le sophisme aurait-il bonne grâce, sinon là ?
Aujourd’hui, contente-toi de doubler le nombre de tes cannes. Il faut en acquérir autant de courbes que tu en avais déjà de droites. Il n’est pas encore question de convertir ces dernières en objets de vitrine.
Le principe qui prévaut est le suivant. On prend une canne recourbée pour la ville, pour la promenade, et une canne droite, le soir.
A ne considérer que l’utile, il serait plus adroit de faire tout juste le contraire. Tu marches plus allègrement avec une bonne trique à la main, d’une seule venue, droite comme un I et redoutable comme la justice. Le soir, il te serait plus facile d’avoir une canne à suspendre à ton bras, pendant que tu assistes la dame qui descend de voiture, ou que l’on vous détrousse aux guichets d’un théâtre. Mais l’utilité n’est pas notre seule loi, par bonheur. La canne recourbée, le jour, qui nous paraît plus familière, et la canne droite, le soir, qui nous paraît plus cérémonieuse, s’accordent mieux avec l’état présent de notre sensibilité.
Je note vite une exception.
Supposé que tu marches… Tu ne passes pas, je suppose, les beaux mois de l’année dans l’indolence… Tu auras, si tu marches, les trois cannes à écorce, qui sont avec les rotins, les joncs et les bambous, les cannes par excellence. Elles nous rendent une pureté agreste. Le frêne, pâle comme les yeux de Minerve ; le noisetier doré ; le sombre et odorant merisier. Soit qu’il te plaise d’avoir au bout du bras une sorte de balancier, soit pour frapper de temps à autre une motte ou un caillou, ne vas-tu pas préférer que tes cannes à écorce soient droites ? Le frêne, pareil à une svelte massue ; le merisier, avec sa racine amusante : et le noisetier, donnant tout seul une belle mailloche.
Il n’y a pas plus belle petite canne d’été. Si tu as l’humeur guillerette, tu pourras y joindre quelque lisse et nerveux piment. Si tu as l’humeur étrange, quelque bambou de Madagascar, en tirant parti de sa racine fantastique.
Le printemps et l’été, tu laisseras tranquilles la sanglante amourette et l’ébène mouchetée (l’ébène unie, tu l’as rangée, elle n’est plus possible). Tu laisseras tranquille l’or, l’écaille, la corne des pommeaux. Ce faste est pour l’hiver. A suspendre à ton bras, tu auras un jonc, qui n’a besoin d’aucune parure. Tu en auras deux, pour jouir des deux tons, l’un couleur de miel, l’autre presque de pourpre. Tu alterneras selon l’heure, selon l’éclat du jour, selon la robe de ta belle. A tes joncs droits, une capsule, rien de plus.
J’avais oublié de dire que le frêne est particulièrement agréable au bord de la mer, surtout s’il y a de l’ombre dans le pays, s’il y a des bois. Le noisetier fait bien sur la route. Le merisier, c’est avec l’Automne.
Paie-toi (veinard) une canne en rhinocéros. En bélier, qui est aussi bien, il t’en coûtera une trentaine de louis. L’un et l’autre sont délicieux au clair de lune, ou dans le bleu des lampes et des arbres, sous les violons de la terrasse. Le rhinocéros vaut deux cents louis quand il est sans défaut. O les joncs innocents, les joncs virgiliens !
Si tu es curieux de poignées rares ou précieuses, je te signale les crosses en bois de cerf d’Antoine, les lézards et les galuchats du même, et ceux de Delpeuch, ceux de Degobert. Je ne sais plus où — mais à l’Exposition — j’ai vu certaine béquille parallélépipédique, en galuchat à filets d’ivoire. Belle d’ailleurs, mais redoutable.
Les clous d’or des sceptres d’Homère et les ciselures du Roi Soleil ont cette postérité.
Quant au parapluie, c’est bien simple.
Dis-moi si tu as envie de ressembler aux hommes que l’on voit, qui portent un parapluie ?
C’est un appareil dont l’Occident a voulu se passer durant des siècles. Il connut, il pratiqua quelquefois le parasol. Il omit ou dédaigna le parapluie.
Cette guerre terminée, que certains crurent témérairement la dernière de toutes, le petit toit d’étoffe, la petite pagode ambulante, parut un signe trop lâche et prosaïque. On a un chapeau (dont le vrai feutre nargue les cataractes). On a un manteau (qui braverait le Niagara). On n’a pas un parapluie.
Le tien, dans sa gaîne, était une mailloche en noisetier. Tu en avais un autre, d’une belle soie enroulée à un gros jonc massif. Tu en étais incroyablement vain. Allons, on te le permet quelquefois.
… Tu éternues à la première pluie du printemps. A tes souhaits ! Et que l’été qui vient soit beau. Il y a si longtemps.
Dans les beaux jours, tu liras les Stances de Moréas, et si le ciel était gris, pareillement.