Ainsi pensant, Bokel allait, de temps en temps, se montrer sur le pont pour voir où en étaient les travailleurs du radeau; puis il rentrait au plus vite, sombre, effrayé et tout disposé à adresser cette prière à la Providence qui ne lui souriait plus:
—Mon Dieu, acceptez mon gendre et ma fille... et laissez-moi ici-bas pour les pleurer!
S’il est bien vrai, comme certains le prétendent, que, quand la mort a fait sa râfle quelque part, les plus à plaindre sont ceux qui restent, le bon Bokel, on le voit, se sacrifiait.
De son côté, Dumouchet faisait partie de ceux qui, pendant qu’on travaillait au radeau, aidaient le maître cambusier à monter sur le pont les caisses de biscuits, les tonneaux d’eau douce, les barils de salaisons et autres provisions que les naufragés devaient emporter.
Sa confiance dans les cartes s’était un peu ébranlée. Il avait besoin d’être raffermi dans sa certitude du bel avenir à lui prédit. Aussi ne se faisait-il pas faute d’interroger le cambusier, toujours calme et paraissant n’avoir d’autre souci que de rouler de la joue droite à la joue gauche la chique qui remplaçait sa pipe cassée.
—Voyons, père la Méduse, disait-il, je ne suis pas un garçon qu’un rien effraye. Par conséquent, répondez-moi franchement.
—Bon, allez-y, fiston.
—Le radeau est une bonne idée, n’est-ce pas? Notre salut est assuré?
—Pfuiii! sifflait le vieux marin en clignant de l’œil et en remuant la tête.
Cette réponse ne satisfaisant pas Dumouchet par son manque de détails précis, il continuait:
—Alors, vous croyez que nous allons avoir de la misère à avaler?
—Pfuiii! recommençait le cambusier.
Et la conversation continuait ainsi depuis un quart d’heure, quand le vieux marin, ayant enfin pitié du questionneur, finit par lui dire:
—Voulez-vous un bon conseil?
—Parbleu!
—Je vais vous le donner, mais je suis certain d’avance que vous ne le suivrez pas.
—Oh! que si, je vous le jure!
—Eh bien, ne partez pas sur le radeau.
—Alors, vous me conseillez d’embarquer dans les canots?
—Pas plus dans les canots que sur le radeau.
Dumouchet resta un moment interdit.
—Mais, reprit-il, si ce n’est de me sauver à la nage, je ne vois pas comment.....
—A la nage!... vous feriez bien plaisir aux requins qui entourent la frégate.
—Est-ce que votre conseil consiste à me décider en faveur des requins?
—Non pas.
—Alors, à moins que vous n’ayez une paire d’ailes à mettre à ma disposition, je ne vois pas quelle chance me reste d’être sauvé.
Le cambusier tourna la tête pour s’assurer que nul autre ne pouvait entendre son conseil, puis, tout bas:
—Restez sur la Méduse, dit-il.
—Mais elle va sombrer!!
—Pfuiii! recommença le cambusier.
—C’est la mort inévitable... tandis que sur le radeau ou dans les embarcations...
—Pfuiii! pfuiii! lâcha le loup de mer d’un ton impatient.
Et Dumouchet eut beau dire, il n’ouvrit plus la bouche que pour éjecter le jus de sa chique.
Cependant le radeau s’était achevé, mais la nuit était venue et il fallut renvoyer le départ au lendemain. Pendant cette attente nocturne, la Méduse s’enfonça dans la vase de près de 80 centimètres.
Deux personnes, cette nuit-là, dormirent d’un sommeil paisible: Paméla, que son mari avait tout à fait ralliée à cette perspective d’une simple promenade sur l’eau pour le lendemain, et le cambusier, qui avait donné un conseil si étrange à Dumouchet.
Au point du jour, l’embarquement eut lieu. L’ordre en avait été réglé d’avance. On ne devait descendre qu’après que les provisions, entassées sur le pont, auraient été transbordées sur le radeau. Par malheur, les premières tonnes étaient à peine transportées que la frégate s’inclina un peu dans la vase. Une voix-ayant crié: Nous sombrons!!! ce fut alors une panique générale. Sans ordre, malgré la résistance des chefs, les uns s’aidant du premier cordage venu, d’autres se jetant à la mer plutôt que d’attendre leur tour sur les échelles encombrées, on envahit pêle-mêle les embarcations et le radeau.
En cet instant, le capitaine, dont l’ignorance avait perdu le navire, fit preuve de la plus insigne lâcheté. Lorsque son devoir lui commandait d’être le dernier à quitter son bord, il descendit à la hâte dans son canot et donna si précipitamment l’ordre du départ que le radeau, remorqué par les embarcations, s’éloignait déjà quand on s’aperçut que tout le monde n’avait pas encore eu le temps de quitter le bord.
Trois embarcations revinrent donc à la frégate pour reprendre les oubliés, qu’on estimait au nombre d’une vingtaine tout au plus. En reconnaissant que ce nombre dépassait soixante, le sentiment de la conservation personnelle amena une sorte de révolte chez ceux qui occupaient les canots déjà bien encombrés. Ils se refusèrent à prendre ces autres compagnons d’infortune dont le poids ferait couler les embarcations. Il fallut l’énergie et les menaces des officiers, qui avaient conservé leurs armes, pour faire accoster la frégate.
Au nombre de ceux qui n’avaient pu quitter à temps la Méduse, se trouvaient au premier rang Dumouchet, notre excellent Bokel et les jeunes mariés, qui, par conséquent, assistaient d’en haut à la scène des canots.
A ce moment une voix souffla à l’oreille de Dumouchet.
—Suivez donc mon conseil.
—Ah! c’est vous! dit Dumouchet en reconnaissant le vieux cambusier, toujours aussi tranquille que s’il s’était agi d’une partie de quilles.
—Restez sur la Méduse, dit le bonhomme.
Livré à lui-même par la détente de la remorque des canots revenus à la frégate, le radeau, tout en tournant, s’était rapproché du bâtiment.
—Merci du conseil, mais je n’en profite pas, dit Dumouchet au cambusier.
Et s’élançant à la mer, il gagna le radeau à la nage.
Une quarantaine de ceux que les canots venaient chercher tant à contre-cœur trouvèrent place dans les embarcations. En accepter plus, c’était s’exposer à couler sur place.
—Nous allons revenir pour vous prendre, cria un officier au groupe qui restait encore sur la frégate.
Et les canots se dirigèrent vers le radeau pour y déposer ceux qu’ils avaient recueillis et retourner ensuite au vaisseau. Mais, sur le radeau, tellement surchargé qu’il enfonçait de plus d’un pied dans l’eau, il y eut une telle résistance à accepter les nouveaux venus que la moitié seulement put parvenir à s’y faire admettre.
Une fois encore le sentiment de la conservation personnelle éclata dans toute sa force en cette circonstance. Les canots n’ayant pu trouver, par l’opposition des gens du radeau, qu’à s’alléger de la moitié de ceux qu’ils avaient transportés, leurs équipages mutinés refusèrent de retourner à la Méduse prendre une nouvelle charge qu’il leur faudrait garder et, malgré l’ordre des chefs, ils se remirent aux toulines qui les aidaient à remorquer le radeau.
Qu’on juge du désespoir de ceux qu’on abandonnait quand, du pont de la Méduse, ils virent s’éloigner le radeau et les canots! Ces malheureux étant au nombre de dix-sept!!!
Les embarcations contenaient deux cent trente-cinq personnes.
Le radeau en emportait cent cinquante-deux.
Parmi eux, se trouvait le bon Bokel, qui, de loin, envoyait des baisers à Paméla, laissée par lui avec son mari sur la Méduse. Il aurait bien pu céder sa place à son enfant, le cher homme, mais il n’avait écouté que sa tendresse paternelle, qui lui recommandait d’éviter un chagrin à sa fille. Sachant à quel désespoir profond serait en proie Paméla si elle avait l’horrible malheur de perdre un père qu’elle adorait, il s’était empressé de se sauver la vie pour épargner des larmes à sa fille.
X
Timoléon avait immédiatement deviné l’épouvantable vérité, mais il eut encore la force de sourire à sa jeune femme quand elle tourna vers lui un regard plein d’angoisse qui semblait l’interroger.
—Ne crains rien, ma chérie, ils vont revenir, dit-il d’une voix calme.
Comme Paméla remuait la tête d’une façon dubitative, il ajouta:
—C’est une manœuvre, te dis-je, pour s’aider du vent qui doit les ramener à bâbord. Ils vont revenir, je te l’affirme. Ne faut-il pas qu’ils emportent des vivres?
Et, ce disant, Polac montrait les caisses et tonneaux de provisions qui encombraient le pont, car, telle avait été la précipitation à abandonner la frégate que, de cet amas de vivres préparés la veille, les quatre cents naufragés n’emportaient pas de quoi se nourrir pendant quarante-huit heures.
Cependant Bokel, du bord du radeau où il avait trouvé place, envoyait toujours des baisers à sa fille avec une ardeur joyeuse qui prouvait combien il était heureux d’avoir conservé un père à Paméla.
A la tombée de la nuit, embarcations et radeau n’apparaissaient plus que comme une tache noire à l’horizon.
Des dix-sept abandonnés, deux déjà étaient morts; l’un avait été étouffé par un accès de colère; l’autre pris de folie furieuse, s’était jeté à la mer.
—Demain, quand nous nous réveillerons, nous trouverons les canots revenus pour nous conduire à terre... car elle est là, tout près, la terre... comme qui dirait deux fois la distance de la Bastille à la Madeleine, tu sais? répétait Polac pour rassurer sa femme.
Mais Paméla était une brave petite créature qui, la première peur passée, n’avait plus besoin d’être rassurée. Elle avait compris en quelle terrible situation ils se trouvaient et faisait bravement face au danger. Dans ce courage, il y avait beaucoup de l’exaltation particulière à la pianiste. Car ici-bas, où la Providence ne créa rien d’inutile, il faut bien que le piano ait une raison d’être. Sur son instrument, Paméla avait écorché une foule de romances qui, toutes, répétaient au refrain que nul sort au monde n’est plus doux que de mourir avec celui qu’on aime... Et Paméla, s’étant bien franchement amourachée de la longue perche qui lui servait d’époux, ne répugnait pas trop, sur la foi des refrains de romance, à savourer ce qu’il peut y avoir de doux à quitter cette vie au bras de celui qu’on aime.
L’excès de fatigue physique et de lassitude morale fit que le sommeil vint, à son heure, surprendre les jeunes époux qui s’endormirent sans songer au lendemain.
Pendant la nuit, sans qu’ils parvinssent à l’éveiller tout à fait, il sembla à Timoléon entendre des coups sourds sur un des flancs de la Méduse, mais il les attribua aux flots se brisant sur le bordage du vaisseau immobilisé dans son moule de vase.
Au petit jour, le couple s’éveilla et, tout aussitôt, monta sur le pont. Si certains qu’ils fussent d’être abandonnés, l’espérance, qui ne s’éteint jamais au cœur du plus désespéré, les poussait à croire que, peut-être, une surprise agréable les attendait là-haut.
Il ne se trompaient que de moitié. La surprise les attendait réellement, mais elle était loin d’être agréable.
Le pont de la Méduse sur lequel, la veille, ils avaient laissé leurs compagnons d’infortune, était complétement désert!
Ces coups sourds qui avaient inquiété le sommeil de Polac avaient pour cause la construction d’un radeau qui, avant le jour, avait emporté ses constructeurs loin de la Méduse. (Disons tout de suite que de ces malheureux, au nombre de douze, on n’entendit jamais parler. Le vent qui soufflait alors de terre dut les emporter au large.)
La situation se teintait en noir plus foncé pour Polac et sa femme.
Ils se voyaient seuls sur la Méduse!
Ou plutôt ils croyaient être seuls, car le bruit d’un pas pesant qui les fit se retourner les mit en présence du cambusier, l’ami de cet ingrat Dumouchet qui n’avait pas voulu suivre son conseil de rester à bord.
Il regarda un instant les jeunes gens avec cet air d’un propriétaire qui, croyant être seul à venir humer l’air dans son jardin, y rencontre deux autres promeneurs.
—Tiens, fit-il, vous n’êtes donc pas partis, cette nuit, avec les autres?
—Nous dormions, répondit Polac.
—Alors vous dormiez d’une rude force, car, je vous en réponds, ils faisaient un furieux tapage!
—Que vous avez entendu alors?
—Je n’ai pas pu fermer l’œil.
—Mais, puisque vous n’avez pas, comme nous, dormi à l’heure du salut, je puis vous retourner votre question: Pourquoi n’êtes-vous pas parti avec les autres?
—Parce que, de plus de quatre cents que nous étions sur la Méduse, je suis le seul qui n’ait pas stupidement agi. Embarcation et petit ou grand radeau n’ont emporté que des imbéciles qui, de gaîté de cœur, ont été s’exposer à des dangers qu’ils pouvaient s’éviter.
—En quoi faisant? demanda Paméla.
—En faisant comme vous et moi, ma petite mère... en restant sur la Méduse.
—Ah bah! fit Timoléon à ces paroles qui semblaient contenir une légère espérance.
—Suivez bien mon raisonnement, dit le cambusier.
—Je le suis! Paméla, suis-le aussi.
—A l’heure qu’il est, les trois navires qui nous accompagnaient dolent être arrivés au Sénégal... Ils vont d’abord nous attendre... En ne nous voyant pas paraître, ils prendront l’alarme. Alors l’Echo, qui, après nous avoir fait tous les signaux pour nous prévenir du danger, nous a quittés, quand nous allions nous jeter tout droit sur ce banc de sable maudit, répandra le bruit de notre naufrage... Vous me suivez toujours?
—Si votre langue avait des talons, je vous dirais que je marche dessus... Continuez.
—Aussitôt les navires se mettront à notre recherche, battant la mer, en quête des naufragés qu’ils supposeront naturellement s’être sauvés dans les embarcations et, vu notre grand nombre, sur un radeau... A mesure qu’ils les rencontreront, ils les ramèneront à Saint-Louis... puis ils viendront nous chercher, car il est impossible que pas un des naufragés ne parle des dix-sept compagnons laissés sur la frégate.
Peu à peu l’espoir était rentré dans le cœur des jeunes époux. Néanmoins une objection vint à la pensée de Timoléon:
—A votre tour, suivez bien mon raisonnement, dit-il au vieux marin.
—Bon, allez.
—Si de tous ceux qui sont partis, les navires ne rencontraient personne... qui, diable! leur parlerait de nous?
—Oui, cela est possible; mais à défaut de l’équipage on voudra savoir ce que la frégate est devenue et, immanquablement, l’Echo ou l’Argus viendra explorer le banc... C’est donc pour nous une affaire de patience.
—Une patience de combien?
—Quinze jours... un mois peut-être.
—Et le navire résistera un mois?
—La vase dans laquelle il est entré lui sert pour ainsi dire d’emplâtre. Depuis trois jours, l’eau n’a pas monté d’un pouce dans la cale. Pour tout démolir, il faudrait une tempête de premier calibre et nous sommes à cette époque de l’année où le calme plat retient souvent deux mois entiers un navire sous le soleil brûlant du tropique... La Méduse tiendra donc un mois... Nous n’avons qu’à attendre.
—Soit! attendons, dit gaiement Paméla.
—Attendons en nous donnant du bon temps... en passant les heures aussi agréables que possible, ajouta le cambusier.
—Et à quoi pouvons-nous rendre les heures aussi agréables que possible... Ce n’est pas en faisant des promenades à cheval? avança Polac.
D’un geste, le cambusier montra les immenses provisions entassées sur le pont.
—Regardez donc cela, dit-il, sans compter ce qu’il y a encore en dessous... Par bonheur, la cuisine du navire n’est pas noyée... Donc, mangeons!... Donnons-nous des bosses de victuailles.
—Mangeons! répétèrent Polac et sa femme, d’autant plus faciles à convaincre qu’ils reconnaissaient que manger et dormir étaient les uniques passe-temps que leur offrait la Méduse.
Ils mangèrent donc... sans la crainte de voir bientôt s’épuiser l’immense garde-manger où s’entassaient les vivres que le gouvernement français avait destinés ravitailler la colonie qui lui était rendue.
Ils mangèrent, dormirent, remangèrent, redormirent, bref, une vie réglée qui les mettait six fois à table en vingt-quatre heures.
Et quels repas!!!
Car, nous l’avons dit, Paméla et surtout Timoléon étaient deux belles fourchettes!
De sorte qu’à six repas par jour, ils en étaient à leur trois cent vingt-quatrième séance à table quand, au lever de la cinquante-quatrième aurore, depuis leur abandon sur la frégate, le cambusier, à la vue d’une voile à l’horizon, cria aux deux époux:
—Voici l’Argus qui vient nous délivrer[A].
[A] NOTE DE L’ÉDITEUR: Ce fait de trois individus restés pendant cinquante-quatre jours sur la Méduse et retrouvés par l’Argus est historique.
A ce moment même, Paméla, en couvant son mari d’un regard de tendresse, était en train de se dire:
—Est-ce parce que j’adore Timoléon?... mais il me semble moins maigre.
Toutes les prédictions du vieux marin s’étaient réalisées de point en point. Après avoir cherché en mer et ramené au port les embarcations et le radeau des naufragés, les navires de l’expédition étaient repartis en quête de savoir ce que la mer avait laissé de la Méduse.
L’œil du cambusier ne s’était pas trompé à la voilure du bâtiment qui venait les délivrer au bout de près de deux mois d’attente. C’était bien l’Argus qui arrivait.
Quatre heures après, les jeunes mariés quittaient la Méduse, où s’était passée leur étrange lune de miel, pour monter sur le brick, qui, tout aussitôt, cingla vers Saint-Louis du Sénégal.
—Nous allons enfin toucher l’héritage de mon oncle! s’écria Timoléon.
—Et revoir papa! continua Paméla.
Du papa et de l’héritage, il avait été peu ou prou parlé pendant ces cinquante-quatre jours où, menacés de n’être plus le lendemain de ce monde, les époux avaient uniquement vécu l’un pour l’autre.
—Pauvre père! Doit-il être dans des transes à notre sujet! ajouta la fille du tailleur.
—Heu! heu! fit Polac, qui avait assez étudié son beau-père pour être certain que les transes en question n’avaient pas dû fort tourmenter le gros homme. L’espoir de se retrouver bientôt en présence de Bokel n’inspirait au gendre qu’une satisfaction si tiède qu’elle aurait pu passer pour de la froideur.
Quand l’Argus jeta l’ancre devant Saint-Louis, Polac obtint de sa femme qu’elle resterait à bord pendant qu’il irait à terre s’assurer d’un logement.
—Papa doit y avoir songé pour nous. Je suis certaine que tu vas le trouver t’attendant sur le port pour te recevoir dans ses bras, lui annonça sa femme en le laissant partir.
Comme Timoléon l’aurait parié d’avance, aucun Bokel n’était venu à sa rencontre.
—En ce moment, le gros égoïste doit être encore à ronfler, pensa Polac en traversant la ville qui s’éveillait, car il était petit jour, circonstance à noter, attendu qu’elle réservait une surprise au jeune homme.
Son plan était tout simple: il consistait, au lieu de perdre son temps à la recherche du beau-père, à se rendre tout droit chez le solicitor anglais, John Hughesdon, l’exécuteur testamentaire de l’oncle, qui ne refuserait pas l’hospitalité au neveu de celui dont il avait été le meilleur ami.
Avant de faire frapper Polac à la porte du solicitor, il faut bien préciser en quel état d’esprit il s’y présentait. Quand les deux nouveaux mariés étaient montés à bord de l’Argus, ils avaient été précédés sur le pont par le vieux cambusier. En quelques mots, il s’était fait renseigner sur les suites du naufrage. Les détails étaient si épouvantables que le père la Méduse avait fait la leçon à l’équipage pour qu’on ne troublât pas cette joie de la délivrance qu’éprouvaient les jeunes époux. On s’était contenté de leur dire que le radeau avait été rencontré en mer par un navire qui l’avait ramené au port, et, comme ce renseignement leur avait été fourni par des bouches souriantes et des voix calmes, les jeunes gens, tout à leur propre satisfaction d’avoir quitté la Méduse, n’avaient pas pensé à demander d’autres informations sur une catastrophe dont ils croyaient être les plus intéressantes victimes, eux restés cinquante-quatre jours sur la carcasse de la frégate abandonnée.
—N’effarouchez pas mes tourtereaux! disait à chacun le cambusier, qui veilla, pendant la traversée, à ce que rien ne pût altérer la quiétude du ménage.
Donc, Polac, en descendant à terre au petit jour, ignorait tout. Sauf des nègres qui ne parlaient que le yolof, il ne rencontra personne qui le renseignât dans les rues désertes. Le seul individu auquel il s’adressa pour se faire indiquer la demeure du solicitor comprenait bien le français, mais c’était un muet qui lui fit signe de le suivre et le conduisit à destination. En route, le guide se livra bien à une pantomime pleine de feu, qui interrogeait et racontait tout à la fois, mais elle demeura inintelligible pour Polac. La Providence, qui fit jadis parler l’âne de Balaam, ayant jugé inutile, en cette circonstance, de rendre la parole à ce muet si gesticulant, il s’en suivit que Timoléon arriva devant la demeure de l’Anglais dans la plus profonde ignorance des faits accomplis.
XI
On était matinal chez John Hughesdon, car, au premier coup de marteau, une négresse vint ouvrir au visiteur, qu’elle introduisit dans un petit parloir où elle le laissa pour aller prévenir son maître.
En ce pays où l’habitant demande à tous les moyens connus de le préserver des caresses trop ardentes du soleil, les jalousies et stores étaient déjà baissés pour protéger, contre le soleil levant, le peu de fraîcheur que la nuit avait fait entrer dans le local.
Arrivant du dehors, Polac, dont les yeux étaient encore éblouis par la clarté du jour, crut entrer dans une cave, et il cherchait à tâtons une chaise sur laquelle il pût s’asseoir et se tenir immobile dans cette obscurité quand, tout à coup, à deux pas de lui, retentit une voix qui s’écriait:
—Tiens, c’est toi!
Puis, après un court silence:
—Est-ce que tu ne me reconnais pas?
Reconnaître eût été difficile pour Polac, qui, bien que ses yeux eussent fini par s’habituer à ces demi-ténèbres, n’apercevait devant lui qu’une certaine ombre dont les contours se dessinaient ni plus ni moins dodus que ceux d’un manche à balai.
Cette ombre s’impatienta de ne pas recevoir de réponse. Elle se dirigea vers une fenêtre dont elle souleva le store en disant:
—Voyons, ne me reconnais-tu pas?
Ce que voyait Timoléon dans cet angle d’un jour éclatant était épouvantable au possible. C’était un vrai visage de spectre, jaune, décharné aux pommettes saillantes, aux yeux renfoncés dans leurs orbites... on eût dit un déterré de deux mois! Et sur cette face hideuse, qui donnait le frisson, il fut impossible à Polac en consultant les souvenirs, de pouvoir mettre un nom.
Le spectre attendit un instant, puis, de cette voix affaiblie et sifflante, qu’il avait depuis le début de la rencontre, il prononça.
—Je suis Dumouchet.
—Toi??? cria Polac, que la plus immense surprise fit reculer de trois pas.
—Oui, moi, reprit le cousin, moi, un des survivants du radeau de la Méduse. Nous étions partis cent cinquante-deux... Quand l’Argus nous a recueillis en mer, nous n’étions plus que quinze, dont cinq sont morts à leur arrivée à terre... Oh! l’horrible drame qui a duré treize jours! Nous-nous sommes battus pour quelques gouttes de vin qui nous restaient... cette nuit-là a coûté la vie à soixante-cinq de nous... puis la soif, la folie causée par un soleil torride, la faim ont tué les autres... Et quelle faim! une faim de bête féroce! qui s’est assouvie par d’épouvantables moyens... j’ai mangé de... de la...
Dumouchet fut interrompu dans son récit par l’entrée d’un grand homme à favoris rouges.
C’était le solicitor Hughesdon qui salua les deux cousins en disant:
—Messieurs, veuillez me suivre; les balances sont prêtes dans la cour.
Sur cette invitation laconique, il ouvrit une porte, ce qui permit aux jeunes gens d’apercevoir une balance dont les larges plateaux avaient servi à peser des douzaines de négrillons en l’heureux temps de la traite.
Il fallut soutenir le pauvre Dumouchet pour qu’il pût s’installer sur un plateau. Il n’avait vraiment plus que le souffle.
Quant à Timoléon, à moitié idiot par la surprise que lui avaient causée l’aspect et l’histoire de son cousin, il s’était déjà mis en marche lorsque, brusquement, il s’arrêta en poussant un cri de fureur.
Il se trouvait devant un meuble qui lui avait fait défaut pendant les cinquante-quatre jours passés sur la Méduse.
Ce meuble était une glace!!!
Au lieu de ce Timoléon en lame de couteau qu’il s’était connu, la glace lui réflétait un bon gros garçon bien portant et de hautes couleurs. C’était à croire qu’il était entré dans la peau du Dumouchet fleuri qu’il narguait deux mois auparavant.
Il n’en monta pas moins dans son plateau, ce qui, incontinent, enleva celui du cousin avec une facilité désespérante pour l’époux de Paméla.
—Je paye mes deux mois de ripailles sur la Méduse, se dit Timoléon la rage au cœur.
Alors s’éleva la voix solennelle du solicitor qui disait:
—L’héritage est acquis à Baptiste Dumouchet!
Son arrêt rendu, l’homme aux favoris rouges salua encore et partit en laissant les cousins, chacun sur son plateau, où les immobilisait, l’un sa faiblesse, l’autre son désespoir.
Après un petit temps de silence, Dumouchet remua doucement la tête et d’une voix légèrement railleuse:
—Hein! fit-il, croiras-tu maintenant aux prédictions des cartes, gros incrédule!
Timoléon appelé gros par Dumouchet, c’était une bien amère ironie du sort. L’heure n’était pas à la plaisanterie pour l’infortuné Polac. A son immense déboire de perdre les millions se joignait la perspective redoutable d’avoir bientôt à tomber sous la férule de l’avide Bokel, qui, furieux de sa spéculation avortée, allait lui faire la vie dure. Aussi faut-il pardonner à Polac l’injuste colère avec laquelle il répondit à la raillerie bien innocente de son cousin:
—Gros incrédule!... Cesse tes sottes plaisanteries, voleur d’héritage!
Au lieu de répliquer qu’il avait gagné loyalement cet héritage au prix des souffrances les plus inouïes, Dumouchet se contenta de prononcer ce seul mot:
—Ingrat!!!!!
Au ton qui avait accentué ce reproche inattendu, Timoléon s’était subitement cabré.
—Moi? un ingrat!... Quel service m’as-tu donc rendu, mon cher? s’écria-t-il.
—Un service immense... et, surtout, rare.
—Rare? répéta Polac.
—Oui, très-rare.
Ils étaient seuls. Nul ne pouvait les entendre. Alors l’échappé du radeau de la Méduse, se penchant à l’oreille de son cousin, lui souffla bien bas:
—JE T’AI MANGÉ TON BEAU-PÈRE!
En apprenant quel avait été le sort de Bokel, le feu sombre qui brillait dans l’œil de Timoléon sembla avoir brusquement perdu la moitié de son éclat. Il s’éteignit même tout à fait quand Dumouchet eut ajouté ce renseignement que le gendre ignorait:
—Ton beau-père... qui avait cinquante bonnes mille livres de rente.
En songeant à ce qu’avait été, au poids, le digne tailleur, il crut que le cousin se vantait en s’attribuant toute la gloire d’un exploit gastronomique qui, forcément, avait réclamé de l’aide pour pouvoir être accompli.
A son tour, il se pencha vers... le tombeau de Bokel et lui demanda:
—Qu’est devenu Filandru?
—Mort d’indigestion, le gourmand! répondit Dumouchet en rougissant un peu, preuve incontestable qu’il avait été pincé en flagrant délit de gasconnade.
LES YEUX
AU BOUT D’UN BATON
I
Il est d’usage à Paris que les ivrognes, vagabonds, maraudeurs et autres mécréants de pire espèce, dont la police a fait une râfle nocturne et qu’elle à soigneusement mis sous clé, soient conduits, le matin venu, chez le commissaire de police du quartier, qui, après interrogatoire, décide si le gibier sera expédié à la préfecture ou s’il sera remis en liberté après semonce plus ou moins verte.
C’est à cette partie de ses fontions que M. O***, un des commissaires de police du IXe arrondissement, était en train de procéder le matin du premier dimanche de juin 1871, c’est-à-dire quinze jours, tout au plus, après la fin du second siége de Paris.
De toute l’engeance que lui avait amenée le coup de filet des agents, le prisonnier que le commissaire interrogeait au moment où débute notre récit ressemblait si peu à tous les compagnons de poste qui l’avaient précédé sur la sellette, que c’était à croire que le magistrat, suivant une locution populaire, se l’était réservé pour la bonne bouche.
C’était un grand et fort beau garçon de vingt-cinq ans, à la chevelure brune, à la tournure élégante, aux manières distinguées, vêtu à la dernière mode. Il y avait vraiment à s’étonner, en jugeant sur l’apparence, de voir un si charmant cavalier en une pareille situation.
Pourtant, un observateur qui aurait attentivement examiné le jeune homme, n’aurait pas tardé à reconnaître, en tenant pour vrai que les yeux sont le miroir de l’âme, que le regard dudit beau garçon n’était pas d’une limpidité irréprochable. Il s’éclairait, par instants, d’une expression qui trahissait une forte dose de ruse doublée d’énergie.
Le cas qui avait amené ce gaillard-là sous les verrous, et que nous allons bientôt détailler, n’était certes pas des plus graves, mais on pouvait supposer qu’il avait mis entre les mains du commissaire un fil qui, tout mince qu’il semblait être, pouvait, si le magistrat avait l’idée de le suivre jusqu’au bout, mener à quelque chose de beaucoup plus compromettant; car, bien que notre jeune homme affectât une sorte de tranquillité dédaigneuse, un nuage d’inquiétude s’assombrissait sur son front à mesure que l’interrogatoire se poursuivait.
Cette anxiété échappait-elle à M. O***? Nous ne saurions le dire. Mais nous pouvons constater qu’il ne posait pas ses questions à l’aveuglette, car il paraissait être des mieux renseignés sur le compte de celui qu’il interrogeait.
—Bref, Maurice Prévannes, disait-il, on ne vous connaît aucune fortune, et pourtant vous menez un train de vie qui nécessite des ressources acquises.
—Je mange mes économies, répondit celui qu’on venait d’appeler Maurice Prévannes.
—Vos économies? Où et quand avez-vous pu faire des économies? poursuivit le commissaire d’un ton légèrement ironique.
—Mais je n’ai pas été toujours sans place.
—C’est vrai, vous aviez une place de commis au bureau des «Polices d’assurances sur la vie» de la compagnie: LA PRÉCAUTION, place dont vous avez été congédié si lestement qu’on peut en conclure que ceux qui vous ont remercié n’avaient pas à se louer grandement de vous... Mais la question n’est pas là... Cette place vous fut accordée en souvenir de votre père défunt, qui avait été un des meilleurs et des plus anciens employés de LA PRÉCAUTION... Vous l’avez occupée pendant quatre années et elle vous rapportait quinze cents francs... C’est donc sur cette somme, quatre fois émargée, que vous prétendez avoir fait les économies qui alimentent votre vie actuelle...
Sans attendre une réponse, le commissaire ajouta en pesant sur les mots:
...et vous aident à subvenir aux frais de votre liaison avec la fille connue dans le monde galant sous le nom de Lurette Baba... une de ces créatures dont les faveurs sont haut cotées.
—Est-il donc inadmissible qu’une de ces créatures, comme vous les appelez, soit capable d’une liaison désintéressée? riposta Maurice d’un ton plein de la plus cynique fatuité.
Nous l’avons dit, ce Prévannes était réellement un fort beau garçon. Sa prétention d’être aimé pour lui-même par une courtisane n’était donc pas de la catégorie des choses miraculeuses. En conséquence, le commissaire lâcha le lièvre qu’il avait levé et, sans plus insister sur ce point, il continua:
—Soit! admettons le désintéressement de mademoiselle Lurette Baba!... Mais vous n’en vivez pas moins ensemble, et la vie, telle que vous la menez, est coûteuse. Vous avez deux domestiques; votre appartement est du prix de trois mille francs.
Puis, comme Prévannes ouvrait la bouche pour répondre, M. O***, voulant prévenir une explication qu’il sentait venir, se hâta d’ajouter:
—Vous ne me direz pas, j’aime à le croire, que c’est la fille Baba qui solde ces dépenses, car, au moment où vos relations ont commencé, tout ce qu’elle possédait venait d’être vendu par huissier à la requête de ses nombreux créanciers.
M. O***, on le voit, était un commissaire fort au courant de ce qui se passait dans son quartier.
Maurice s’était mordu les lèvres en entendant ainsi mettre sur le tapis le passé de sa Dulcinée. Le commissaire lui avait-il coupé l’herbe sous le pied en rendant impossible la version, dénuée de toute vergogne, qu’il avait préparée? Toujours est-il qu’il se contenta de hausser les épaules en homme qui dédaigne de relever une injure inepte.
Du reste, il aurait voulu parler qu’il n’en aurait pu trouver le temps, car le commissaire avait immédiatement repris:
—Cette vente a eu lieu en août 1870, à l’époque de nos premiers désastres. Depuis, le blocus de Paris et tous les sinistres et terribles événements qui se sont succédé n’ont pas fait l’époque propice pour la tribu des demoiselles Baba... Donc, depuis onze mois, cette fille a été et est encore à votre charge.
Cela posé, M. O***, revenant à ses moutons, termina en ajoutant:
—Nous disons donc que c’est avec vos seules économies... ces fameuses économies que...
Soutenir plus longtemps son thème devant un adversaire aussi ferré sur les informations eût été maladroit. Maurice Prévannes, faisant une concession, interrompit le magistrat en répliquant:
—Oui, avec mes économies... auxquelles il faut encore ajouter quelques ressources que je possédais et qui se sont épuisées peu à peu.
—Ah! ah! fit M. O***, pourquoi donc ne pas le dire tout de suite. Ainsi vous aviez des ressources?... Et lesquelles?
—J’ai vendu mon argenterie.
—Argenterie qui vous venait de feu votre père, n’est-ce pas? dit le magistrat du ton le plus naïf du monde.
Mais cette naïveté sonna sans doute faux à l’oreille de Maurice, qui, au lieu de saisir la perche qu’on lui tendait, répondit en secouant la tête:
—Non, monsieur, je l’avais achetée après une heureuse veine au jeu.
—Chez quel bijoutier?
Prévannes, à cette question, eut un très-court moment d’hésitation, puis répondit:
—Je ne saurais vous désigner le bijoutier, attendu que cette argenterie était d’occasion. Elle m’avait été vendu par un ami dans la gêne, pauvre garçon qui a été tué à la bataille de Champigny.
A cette réponse, le commissaire regarda Maurice dans les yeux, et d’un ton moqueur:
—Une argenterie d’occasion! répéta-t-il; alors il faut reconnaître que l’occasion a été on ne peut plus complète puisque cette argenterie s’est trouvée justement marquée à vos initiales: M. P., Maurice Prévannes.
A vouloir se montrer fin, le commissaire en arrivait vraiment à être niais. Pourquoi cette question saugrenue? N’était-il pas du dernier simple de se dire que Maurice, après son acquisition faite, avait donné ses initiales à graver?
Et pourtant, sous cette remarque absurde, devait se cacher quelque danger pour Prévannes, car il pâlit légèrement comme si le magistrat, sans s’en douter, avait effleuré une corde désagréablement sensible au jeune homme.
Hâtons-nous d’ajouter que M. O***, fit tout de suite amende honorable de son observation ridicule en ajoutant au plus vite:
—Que le hasard vous ait fait trouver votre chiffre sur ces couverts ou que vous l’ayez fait graver après l’achat, c’est un détail de nulle importance, car je n’ai aucunement l’intention de vous contester la propriété de cette argenterie.
A cette conclusion, le jeune homme poussa un soupir de satisfaction qui, pourtant, ne dépassa pas les lèvres.
De son côté, le commissaire s’était mis à sourire. Pas plus que la naïveté de tout à l’heure, ce sourire ne parut de bon augure au beau garçon, qui sembla se raidir contre l’approche d’un coup de Jarnac.
—Oh! oh! fit le magistrat, n’allez pas me prendre pour un sorcier parce que je sais que l’argenterie vendue portait vos initiales... Je l’ai tout simplement appris de M. Rodieri, le bijoutier du faubourg Montmartre, auquel vous avez fait la vente... Je ne me souviens même plus trop à propos de quoi il m’en a parlé...
Au nom du bijoutier, Prévannes avait fermé les yeux comme s’il craignait que son regard trahît le trouble qui venait de s’emparer de lui. Il ne les rouvrit qu’en entendant le commissaire avouer son manque de mémoire sur la circonstance qui l’avait mis en rapport avec le bijoutier.
Mais, tout à coup, M. O*** se frappa le front en s’écriant:
—Parbleu! voici le souvenir qui me revient!... Est-ce que, huit jours après qu’il vous avait acheté l’argenterie en question, vous n’êtes pas encore venu proposer à Rodieri de lui vendre un lot de bijoux.... de vieux bijoux tout démodés?
Cette nouvelle question eut pour effet de faire se crisper les poings du jeune homme avec une violence qui accusait une rage sourde. Si Prévannes n’avait pensé aux deux vigoureux sergents de ville qui l’avaient amené du poste et qui attendaient dans l’antichambre, il y a gros à parier qu’il aurait étranglé le commissaire.
—Et même, continua ce dernier, si je me souviens bien, il paraîtrait que, Rodieri vous ayant adressé quelques demandes au sujet de ces bijoux, vos réponses ont été si confuses qu’il a refusé de conclure... C’est alors qu’il est venu me faire part du fait, en m’apprenant que, huit jours auparavant, il vous avait acheté votre argenterie... il me l’a même montrée. J’ai pu ainsi constater qu’elle était marquée M. P. Il paraît aussi, à ce que m’a dit Rodieri, que la plus grande partie des bijoux que vous proposiez portaient pareillement vos initiales. C’est même cette circonstance qui, laissant un doute en votre faveur au bijoutier, lui a fait commettre la faute de vous permettre de reprendre ces bijoux.
A cette fin de phrase, Maurice se redressa convulsivement, les lèvres frémissantes, l’œil tout étincelant de fureur.
Ce qui n’empêcha pas le commissaire de demander d’un petit ton bien doux:
—Est-ce encore après une heureuse veine au jeu que vous aviez acheté ces bijoux, qui, au bas mot de Rodieri, valent une trentaine de mille francs?
En admettant que Maurice avait avancé un premier mensonge à propos de sa veine au jeu, il est présumable que le bis repetita placent n’était pas de son goût, car il répondit d’une voix brève et sèche:
—Cette fois, monsieur, vous auriez pu encore me demander si je ne les tenais pas de feu mon père.
—Ah! vraiment! ils vous viennent de feu votre père, ces bijoux... qui valent trente mille francs! s’écria le commissaire d’une voix qui chantait ironiquement.
—En doutez vous?
—Nullement, nullement, puisque vous me le dites... Seulement je me demande pourquoi, au moment de sa mort, votre père passait pour être si complétement dénué de ressources que c’est la compagnie la Précaution qui s’est chargée de tous les frais de funérailles de son ancien employé?
En vérité, ce M. O*** faisait partie de la bande des chercheurs de petite bête, gens qui ont au suprême degré le don de vous porter sur les nerfs. Rien n’est donc plus concevable que la sorte d’emportement avec laquelle notre jeune homme s’écria;
—Alors dites tout de suite que je suis un voleur!
Sur cette exclamation, le magistrat, au lieu de s’avouer qu’il avait été trop loin, secoua la tête, et, en forçant le ton goguenard de sa voix:
—Eh! eh! fit-il, je ne jurerais pas que non... d’autant mieux que certaines personnes, qui vous connaissent plus intimement que moi, sont les premières à le crier bien haut.
—Qui donc? gronda Maurice.
Ensuite, par un revirement subit qui lui fit maîtriser sa colère:
—Au fait, reprit-il, je ne suis pas ici pour une affaire d’argenterie et de bijoux... Je vous somme d’aborder dans votre interrogatoire, la cause de mon arrestation, fort étrangère à toutes ces questions avec lesquelles vous me torturez depuis une heure.
—Euh! euh! tout s’enchaîne ici-bas, riposta M. O***, toujours moqueur.
Puis, en chat las de jouer avec sa souris avant de l’étrangler, il ajouta brusquement:
—Écoutez ce passage du rapport d’un des agents qui, hier soir, vous ont consigné au poste.
Et il se mit à lire lentement:
«Attirés par les cris: à l’assassin! nous pénétrâmes dans la maison. Au milieu de l’escalier, nous rencontrâmes une jeune femme échevelée, blanche d’effroi, tremblant de tous ses membres. Elle fuyait devant un homme qui la poursuivait à coup de cravache...»
Sur ce terrain-là, Prévannes se sentait sans doute plus solide; car il interrompit la lecture pour dire impudemment:
—J’ai bien le droit de corriger ma maîtresse, il me semble.
Après une légère moue de dégoût, le commissaire riposta, sans quitter des yeux le procès-verbal:
—C’est un droit que votre maîtresse est loin de reconnaître, car elle a été la première à réclamer votre arrestation... et, cela, en des termes qui ne plaident pas en votre faveur.
—Des termes? répéta Maurice dont l’aplomb parut se déranger d’un cran.
—Oui, ils sont là consignés dans ce rapport. Voulez-vous les connaître?
—Sans doute.
Le commissaire sauta des yeux quelques lignes et reprit sa lecture:
«Quand, après une vigoureuse résistance de sa part, nous nous fûmes emparés de cet homme, la femme s’écria: Débarrassez-moi de ce brigand-là, mes bons messieurs! Oh! ne craignez pas d’avoir mis la main sur le collet d’un honnête homme! C’est une affreuse canaille! J’en sais long sur son compte, allez!... Si je voulais parler, je l’enverrais loin!»
S’arrêtant à ce point de sa lecture, le magistrat leva les yeux vers Maurice, qui avait écouté, l’œil fixe et les sourcils froncés.
—Eh bien? fit-il.
Le beau gars haussa brusquement les épaules.
—Est-ce qu’on doit prendre au sérieux les paroles d’une femme jalouse et furieuse! répondit-il.
—Alors, selon vous, c’est la jalousie qui a causé cette scène?
Il y eut, chez Prévannes, un peu d’hésitation avant de répondre:
—Oui... et je suis certain que Baba, en admettant qu’elle se les rappelle, doit être au désespoir d’avoir prononcé de telles paroles.
—C’est ce que je serai à même de vérifier quand je l’interrogerai...
L’assurance que Maurice cherchait à montrer eut l’air de se démentir à cette nouvelle que sa maîtresse serait interrogée séparément. Avait-il menti en affirmant le dire de mademoiselle Lurette sans importance aucune? Craignait-il une vengeance qui se traduirait par des révélations? Ou bien, certain de n’être pas trahi par Baba, avait-il simplement peur d’une imprudence bien involontaire de la part de la donzelle? Pour mieux apprécier sa situation, il voulut d’abord savoir à quoi s’en tenir.
—Ah! elle va venir? dit-il d’un ton dégagé.
—Non, pas maintenant... L’ordre de se rendre à mon bureau est pour l’après-midi.
Cette réponse ne devait pas être du goût de Maurice, car il eut besoin de raffermir sa voix en demandant:
—Et moi... jusqu’à ce moment-là?
—Vous? On va vous reconduire au poste, où vous attendrez ce que je déciderai de vous après l’interrogatoire de la fille Baba.
Ce disant, le commissaire avançait la main vers le timbre qui allait appeler les sergents de ville, quand, dans la pièce voisine, s’éleva un bruit de voix, puis, la porte s’ouvrant tout à coup, une jeune femme apparut en s’écriant:
—J’entrerai, vous dis-je... Je veux qu’on me rende mon Maurice.
Brune, potelée, la dent sur les lèvres, fraîche au possible, en un mot, des plus charmantes, telle était Lurette Baba, qui, après avoir repoussé les sergents de ville tentant de la retenir, faisait ainsi son entrée dans le cabinet du commissaire.
Et sans perdre de temps:
—N’est-ce pas, monsieur, continua-t-elle d’une voix câline, que vous allez me le rendre, ce bon chéri... Hier, voyez-vous, c’était de la plaisanterie.
—Plaisanterie à coups de cravache, dit le commissaire dont, en même temps que le ton se faisait sévère, l’œil s’adoucissait en détaillant le gracieux visage de Baba.
Que voulez-vous! Tout commissaire est doublé d’un homme, et, chez M. O***, l’homme était un gourmand de jolis minois.
—Est-ce qu’il y a une loi qui défend d’aimer à être battue? demanda Lurette avec un petit sourire adressé à Maurice.
—Alors, reprit le commissaire, puisque les coups sont tant de votre goût, comment se fait-il que vous les receviez de si mauvaise grâce... en criant à l’assassin... et, surtout, en traitant de canaille, dont vous savez pis que pendre, celui qui s’efforce de vous plaire à tour de bras?
—Moi? fit Lurette, qui avait vraiment l’air de tomber des nues.
—Oui, vous... Écoutez ce passage du rapport que je vais lire pour la seconde fois.
Et le magistrat relut encore:
«Débarrassez-moi de ce brigand-là, mes bons messieurs. Oh! ne craignez pas d’avoir mis la main sur le collet d’un honnête homme! C’est une affreuse canaille! J’en sais long sur son compte, allez! Si je voulais parler, je l’enverrais loin.»
Cela lu, le commissaire ajouta:
—Eh bien, voyons, c’est le moment, je vous écoute, parlez... Qu’avez-vous à révéler?
Mais la pauvre Baba était bien loin de songer à des révélations. A mesure qu’elle avait écouté, son visage avait passé par toutes les phases d’une surprise énorme, et ce fut d’une voix brisée qu’elle s’écria:
—Ah! mon Dieu! qu’on est bête quand on est en colère!
Puis fondant en larmes, elle s’élança au cou de Prévannes en bégayant:
—Comment! j’ai pu dire cela de toi, mon bon chéri! Ah! pardonne-moi... j’étais folle... pardonne-moi... tu sais bien que je n’en ai jamais pensé un mot.
Et elle embrassait le beau garçon à pleins bras, tout convulsivement. Ce qui ne l’empêcha pourtant pas d’entendre Maurice qui lui soufflait à l’oreille:
—Joue la jalousie.
L’ordre avait été donné si vite, si bas, si bien à couvert sous un sanglot de Lurette que le commissaire de police crut avoir prévenu toute confidence en s’empressant de dire:
—Assez!... et répondez-moi.
Baba tourna aussitôt son visage baigné de pleurs vers le magistrat.
—Ainsi vous rétractez vos paroles d’hier? continua ce dernier. Votre amant n’est pas un coquin qui doit tout craindre de vos révélations... et que, suivant votre dire, vous mèneriez loin si l’envie vous venait de parler?
A ces mots, une bouffée de colère rageuse succéda aux attendrissements de Lurette, qui, montrant son mignon poing crispé à Prévannes, s’écria:
—Eh bien! non, non, je ne rétracte rien... c’est un gredin! un gueux! un scélérat fini!
Puis, en baissant sa tête séduisante sous les yeux de M. O***, presque à la portée de ses lèvres, elle poursuivit d’une voix fébrile:
—Voyons, regardez-moi, monsieur le commissaire, est-ce que je ne suis pas gentille? Est-ce que je ne vaux pas toutes ces poupées de la haute pour lesquelles il me délaisse? Oh! oui, j’en sais sur le monstre! Et si je voulais bavarder, je connais plus d’un mari qui lui ferait passer un vilain quart d’heure... Si ce n’est pas une indignité, je vous le demande, de m’avoir battue, hier, parce que j’essayais de l’empêcher de rejoindre une de ces fameuses princesses qu’il me préfère...
Chez mademoiselle Baba les impressions se succédaient rapides et fort différentes. Après le chagrin et la colère vint subitement la gaîté. Elle éclata de rire en s’écriant:
—Ah! je le vois d’ici, ce nez qu’a dû faire la princesse en attendant toute la nuit son beau vainqueur qui trépignait de fureur au poste.
Et elle tourna encore son poing vers Maurice en s’écriant:
—Hu! hu! vilain sacripant! tu n’as pas encore été assez puni!... il devrait y avoir une loi pour châtier les infidèles de ta force.
Pendant que Baba parlait, le commissaire avait jeté les yeux sur Prévannes. Le jeune homme répondit à ce regard par un demi-sourire de triomphe qui, bien clairement, voulait dire: Hein! avais-je raison de vous affirmer que tout cela était pure affaire de jalousie?
—Voilà donc l’explication que vous donnez de vos paroles d’hier quand on a arrêté Prévannes? reprit le magistrat en revenant à Lurette.
Baba ouvrit des yeux effrayés.
—Mais, balbutia-t-elle, mes paroles ne signifiaient pas autre chose... Quel sens leur avez-vous donné?... Ah! il ne faut pas me faire peur comme cela... Rendez-moi mon Maurice... il n’est coupable que d’infidélité... N’est-ce pas que vous allez me le rendre? Est-ce que vous m’avez crue quand j’ai dit qu’il n’avait pas été assez puni?
—Ainsi vous retirez votre plainte? demanda le commissaire un peu ému par ce ton de prière.
Mais, avant que Lurette eût pu répondre, on entendit, dans la pièce qui précédait le cabinet, glapir une voix aiguë et pleurarde qui disait:
—Ma femme! J’ai perdu ma femme! il faut que M. le commissaire m’aide à retrouver ma femme!!!
II
Ceux qui avaient charge de veiller au huis clos du cabinet durent, sans doute, s’opposer à ce que le nouvel arrivant forçât une consigne déjà si lestement violée par mademoiselle Baba, car, au murmure de plusieurs voix qui probablement engageaient le hurleur à la patience, succédèrent encore ces paroles:
—Non, pas une minute! je veux le voir tout de suite! je ne puis attendre... il me faut ma femme! qu’on retrouve ma femme... ma Clarisse adorée!
Dès le début de ces vociférations, le commissaire avait dressé l’oreille et pointé le nez dans la direction de la porte derrière laquelle éclatait l’organe criard du moderne Orphée réclamant son Eurydice. Ce moment d’attention ou, pour dire plus juste, d’inattention fut cause qu’il n’aperçut point une rapide scène qui se passa à côté de lui.
Au premier son de la voix en question, Lurette Baba avait pâli en fixant sur Maurice un regard effaré. Celui-ci, à la vue de ce trouble, avait vivement, d’un doigt posé sur ses lèvres, fait ce geste qui, dans tous les pays du monde, recommande le silence.
Cependant le commissaire avait donné un coup de timbre placé sur son bureau.
—Qu’est-donc, Jacquet? demanda-t-il à son secrétaire que cet appel avait fait comparaître.
—C’est un monsieur tout en larmes qui veut absolument entrer... Je crois bien que nous avons affaire à un fou, car...
Mais le secrétaire Jacquet n’eût pas le loisir de compléter ces renseignements. Il avait commis la faute en entrant de ne pas refermer sa porte derrière lui. Ce fut par cette ouverture que celui dont on parlait fit irruption dans le cabinet ni plus ni moins impétueusement qu’une trombe. Il fit pirouetter Jacquet, renversa une table chargée de papiers, deux chaises et un lavabo, bouscula brutalement la pauvre Lurette qui se trouvait sur son passage et vint s’abattre sur le ventre, à l’angle du bureau de M. O***. Puis, sans nullement se préoccuper de tout ce désastre, il promena, sur les assistants, un regard hébété qui cherchait le commissaire et qui finit par s’arrêter sur Maurice. Après quoi, éclatant en larmes, il se mit à beugler:
—On m’a pris ma femme! Je la réclame! Qu’on me retrouve ma Clarisse!
—Veuillez retourner dans la pièce à côté, je suis à vous dans un instant, dit le commissaire.
Mais cet époux éploré, qui s’était avachi dans un fauteuil, remua la tête en bégayant au milieu d’énormes sanglots:
—Non, tout de suite! tout de suite!
Il était en proie à un tel désespoir que M. O***, pris de pitié, empêcha, d’un geste de main, les deux agents accourus à la rescousse du secrétaire Jacquet, de rudoyer le malheureux; puis, d’un second signe, il congédia ses trois subordonnés.
Du reste, pour ce qu’il restait au magistrat à dire ou à faire, cet infortuné n’était pas un témoin qui pût le gêner; mieux aurait valu se méfier d’un soliveau. Tout à son chagrin, il s’était caché la tête dans ses mains et, à demi étouffé par ses sanglots, il répétait ce refrain:
—Ma Ririsse, ma Clarisse!
Le laissant donc gémir en son coin, M. O*** revint à Baba, qui s’était rapprochée de Prévannes comme si, près de ce dernier, elle cherchait un défenseur contre un danger sérieux et imminent.
En somme, le cas de Maurice était des moins pendables. Du moment que Lurette retirait sa plainte, la faute avait été largement expiée par une nuit passée au poste. De plus, ainsi que nous l’avons annoncé en commençant cette véridique histoire, il y avait à peine quinze jours que s’était terminé le second siége de Paris, ce qui veut dire que les sévérités et le zèle de la police avaient biens d’autres chats à fouetter avant de perdre le temps à sévir pour quelques coups de cravache octroyés à une femme qui, circonstance atténuante, avouait ne pas détester ce genre de régal.
Donc le commissaire lâcha la main.
Mais avant de laisser son homme prendre la poudre d’escampette, il jugea utile de pimenter sa clémence d’une verte semonce. Il avait à cœur de bien préciser que les explications de la jolie fille ne l’avaient qu’à demi convaincu et que, sur d’autres points, il gardait une conviction qui faisait ses réserves pour l’avenir.
—Prévannes, dit-il, je consens à vous remettre en liberté.
Ensuite, s’adressant à Baba:
—Je vous le rends, mais sachez bien qu’une seconde fois me trouverait moins crédule à tous vos contes de jalousie.
Probablement que la joie de voir Maurice libre avait coupé net la parole à mademoiselle Baba. Elle, tout à l’heure si jacasse et tant expansive, au lieu d’éclater en joyeux remercîments, ne témoigna sa reconnaissance que par un demi-sourire et un léger mouvement de tête. Pas un mot ne sortit de ses lèvres, qui, de roses qu’elles étaient à son arrivée, étaient devenues blêmes.
—Quant à vous, continua M. O***, en revenant à Prévannes, tenez-vous aussi pour bien dit qu’à la première occasion que vous me fournirez de m’occuper de vous, je chercherai mieux à fixer mon soupçon que j’ai affaire à un chevalier d’industrie, sur lequel je vous préviens qu’à dater d’aujourd’hui je ne cesserai d’avoir l’œil.
C’était dur à avaler pour le beau Maurice, si fier et si bravache au commencement de la séance. L’épithète de chevalier d’industrie aurait dû le faire bondir! Il est à supposer qu’il avait mis de l’eau dans son vin et qu’il s’était dit qu’au prix d’un sacrifice d’amour-propre il valait mieux en finir sans ergoter. Il leva les yeux au plafond, haussa légèrement les épaules, fit une moue de dédain, mais s’en tint strictement à la pantomime, car, pas plus que Lurette, il ne lâcha une parole.
Cependant le commissaire avait donné un double coup de timbre.
—Laissez passer monsieur, dit-il aux deux sergents de ville de planton qui se présentèrent.
Puis en guise de congé définitif:
—A l’avenir, marchez droit, mon garçon, car, vous en êtes prévenu, je vous surveillerai.
S’il est vraiment beau de savoir se maîtriser, Prévannes méritait incontestablement des éloges, car cette autre phrase injurieuse ne lui fit pas ouvrir la bouche.
Sans le plus petit mot, sans autre adieu qu’un salut de la tête, les deux amants s’éloignèrent avec une certaine précipitation.
—Ah çà, ils sont donc devenus muets? pensa le commissaire étonné.
Après quoi il se mit à examiner l’homme, l’époux de Ririsse, qui, maintenant, la tête renversée sur le dossier du fauteuil et le nez en l’air, était dans un tel état de prostration qu’il ne pouvait avoir rien vu ni entendu de ce qui venait de se passer à un mètre de lui.
Ce geigneur, qui doit être le héros principal de notre aventure, était un homme d’environ trente ans, commun d’allures, lourd de gestes, grotesquement fagoté en ses habits et porteur d’une chevelure blonde et frisottée surmontant une vraie tête de mouton qui accusait la bonté niaise et crédule.
Aussi le commissaire, qui, quand il s’adressait à lui-même, n’était pas tenu à cette sévérité d’expressions que comportaient ses fonctions, formula-t-il ainsi son jugement:
—C’est un vrai melon!
A ce moment, son regard, qui, de l’examen du visage, avait passé à l’inspection des vêtements pour juger à peu près de la position sociale de l’individu, s’arrêta sur le gros bouton en or d’une manchette qui dépassait la manche du paletot.
—Tiens! il porte les mêmes initiales que ce Maurice Prévannes, se dit le magistrat en apercevant les deux lettres M. P. qui se détachaient en relief sur le bouton.
Sa remarque faite, mais sans y attacher la moindre importance, il allait secouer son homme pour le tirer de sa torpeur, quand, après un petit coup frappé, la porte du cabinet s’ouvrit pour laisser passer la tête du secrétaire Jacquet.
—Monsieur, annonça-t-il à mi-voix, il y a là une brave femme d’une cinquantaine d’années... domestique de son état, m’a-t-elle dit... qui demande à vous parler.
—Eh bien! qu’elle attende que j’en aie fini avec monsieur, dit le commissaire en montrant celui qu’il avait mentalement traité de melon.
—Ah! qu’elle attende, répéta le secrétaire d’un ton désappointé, c’est que...
—Que quoi? fit le supérieur en voyant son employé hésiter à achever sa phrase.
—C’est qu’il va bientôt être midi, lâcha timidement Jacquet.
Ce simple renseignement valait tout un discours. Il rappelait au fonctionnaire qu’on était au dimanche du congé de quinzaine, jour où, à partir de midi, le bureau fermait, se reposant du soin des affaires de cette demi-journée sur le commissariat du même quartier le plus voisin, chargé, suivant l’usage, de l’intérim.
Or, que son chef reçût cette femme, c’était, pour Jacquet, voir se reculer l’heureux moment de prendre la clef des champs.
C’est juste! fit le supérieur, comprenant à demi-mot. Alors dis à cette personne, si ce n’est personnellement à moi qu’elle a affaire, qu’elle repasse demain matin. Sinon, envoie-la au commissariat de la rue Taitbout, qui, aujourd’hui, fait notre intérim.
—Bien! dit Jacquet joyeux.
Tout s’enchaîne ici-bas. A un mince détail qu’on a eu le tort de négliger s’accroche bien souvent un gros événement qui vous surprend plus tard. Disons tout de suite que si M. O*** avait reçu cette femme, il se serait évité tout le tintouin qu’allait lui procurer l’être qui venait de se relever de dessus son fauteuil en débitant d’un ton lamentable:
—Ma Ririsse! où est ma Clarisse?
—C’est ce que nous chercherons à deviner tout à l’heure, dit le commissaire, profitant de cette entrée en matière. Apprenez-moi d’abord comment vous vous nommez.
—Mathurin Poliveau.
—Votre profession? Votre domicile?
—Rentier... rue Richer, 41.
—Depuis quand êtes-vous marié?
—Depuis huit mois.
Le commissaire aimait à prendre le taureau par les cornes. Cette fois, du reste, l’occasion y prêtait, car, rien qu’à voir cette face de niais, il y avait cent à parier contre un que madame Poliveau, fatiguée de la vie en commun avec un tel mari, était allée, au loin, se créer une vie à part.
Aussi M. O*** lâcha-t-il cette question quelque peu brutale:
—Vous dites donc que madame Poliveau a quitté le domicile conjugal.
Une pile électrique n’aurait pas mieux secoué Mathurin que cette phrase. Il se redressa plus ferme qu’un ressort d’acier, la face empreinte de cette surprise que peut causer une chose phénoménale, et d’une voix vibrante:
—Quitté!!! s’écria-t-il, et pourquoi l’aurait-elle quitté? Elle qui ne pouvait vivre à plus d’une toise de moi sans souffrir, tant elle m’adorait! Pauvre fleur qui s’étiolait dès que je ne la réchauffais pas de mes baisers! L’eau est moins nécessaire aux poissons que l’air que Clarisse respirait près de moi!... Quitté le domicile conjugal! dites-vous?... Oh! non, il a fallu une infâme violence pour l’arracher à ces lieux où tout lui parlait de son époux...
—Est-il idiot? Est-il fou? se demanda le commissaire.
Et, pour décider la question, il reprit à haute voix:
—Votre femme est-elle petite ou grande, brune ou blonde?
—Je n’en sais rien, dit tranquillement Mathurin Poliveau.
Cette fois ce fut au tour du commissaire d’être surpris.
—Comment! s’écria-t-il, au bout de huit mois de mariage, vous ne savez pas encore comment était votre femme!
—Non... puisque je ne l’ai jamais vue, répondit Mathurin.
A cette réponse fort inattendue, le commissaire regarda Poliveau bien en face et, pour la première fois, remarquant l’expression égarée des yeux, il se donna aussitôt une solution au problème qu’il s’était posé.
—Décidément, c’est un fou, pensa-t-il.
Puis, en praticien qui a eu maintes fois affaire aux aliénés et qui sait combien ils s’irritent d’une contradiction, il reprit:
—En vérité! vous n’avez jamais vu votre femme?
—Non, au grand jamais!
—Et pourtant, si j’ai bien entendu tout à l’heure, vous me la représentiez comme une fleur qui s’étiolait loin de vos baisers...
Tout à coup Poliveau tressauta en se frappant le front avec force.
—Ah! que je suis bête! s’écria-t-il. J’oubliais de vous conter un détail.
—Lequel?
—Il n’y a pour ainsi dire que d’avant-hier matin que j’ai l’usage de la vue.