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Nous marions Virginie

Chapter 26: V
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About This Book

A Parisian comic farce follows a chain of loosely connected episodes centered on a boastful street vendor who entertains passersby with extravagant tales to hawk a miraculous cleaning powder. Two young men and the vendor engage in playful bargains and small cons while household scenes introduce quarrels, a stern elderly military figure, and meddling relatives. These encounters push forward attempts to arrange a marriage for Virginie and reveal social pretensions, financial anxieties, and theatrical exaggeration through rapid scene changes, witty monologues, and physical comedy.

—Ah bah! fit M. O***, ne se départant pas de l’idée qu’il avait un fou devant lui.

—Oui, j’étais aveugle... Comme c’était pour moi une torture de ne pas voir le visage de ma Clarisse, j’avais consulté en cachette plusieurs de nos célébrités médicales. Sur l’espoir qui m’avait été donné, je me suis échappé, en tapinois, un beau matin de mon ménage pour aller me renfermer dans la maison de santé où j’ai subi l’opération... Pendant trois semaines j’ai vécu avec un bandeau sur les yeux... Ah! que le temps m’a été long!...

—Madame Poliveau ne venait donc pas vous voir dans cette maison de santé?

—Mais non, mais non, vous ne m’avez donc pas compris quand je vous ai dit que j’étais parti en tapinois... C’était une surprise que je voulais faire à ma Ririsse!.. Seulement je lui avais fait parvenir un billet contenant ces seuls mot: «Recueille-toi dans ton adoration pour moi et attends-toi à un immense bonheur.» Vous comprenez que ce billet était de toute nécessité pour empêcher la pauvre folle d’amour de courir se jeter à l’eau dès qu’elle ne se verrait plus abritée sous mon aile... Ne m’a-t-elle pas répété cent fois: «Allons vivre au Malabar, seul pays où il soit permis à une veuve de monter sur un bûcher.»

Tout en écoutant d’un air sérieux, M. O*** se faisait une pinte de bon sang.

Cependant il se rétractait:

—J’avais tort, il n’est pas fou, se disait-il, c’est un idiot... et de première force.

—Bref, avait continué Poliveau, après trois semaines pendant lesquelles, de jour en jour, on avait rendu de moins en moins épais le bandeau qui me couvrait les yeux depuis l’opération, le docteur me signa avant-hier ma liberté... Ce fut par des bonds à déconcerter un tigre que je franchis la distance qui me séparait de mon domicile... Une flèche n’aurait pu me suivre... Enfin j’arrive, j’entre, je gagne la chambre à coucher, ce sanctuaire de nos amours, et je m’y élance en m’écriant: «Clarisse, ne t’évanouis pas de bonheur! Je ne suis plus aveugle!...» Et qu’est-ce que je trouve?

—Oui, qu’est-ce que vous trouvez dans le sanctuaire de vos amours?

—Le lit sans draps!!!

—Ah! bah! fit le commissaire, qui s’attendait à un tout autre dénouement.

Mathurin Poliveau remua gravement la tête et reprit d’un ton sérieux:

—Je ne sais pas si je vous ai dit que je suis très-observateur?

—Non, vous ne me l’avez pas dit, mais je m’en suis vite aperçu.

—Je possède un instinct infaillible qui, sur le plus faible indice, me fait deviner les choses... Ce lit sans draps fut donc pour moi une révélation.

—Expliquez-vous.

—J’ai immédiatement compris avec quelle épouvantable violence on avait dû enlever Clarisse au milieu de la nuit ou de bon matin... La pauvrette, j’en donnerais ma main à couper, s’est si bien cramponnée à sa couche qu’il a fallu emporter avec elle les draps qu’on ne pouvait lui arracher des mains.

—Quand on pense qu’elle aurait tout aussi bien pu se cramponner à son sommier, quelle gêne pour ceux qui l’enlevaient! avança M. O***, qui s’amusait au possible.

—Hein! oui, n’est-ce pas? appuya Mathurin.

Le commissaire eut l’air de réfléchir.

—Une observation, dit-il.

—Parlez.

—N’aviez-vous pas écrit à madame Poliveau de se recueillir en l’adoration qu’elle a pour vous? Au lieu d’admettre l’enlèvement, ne pouvons-nous pas supposer qu’elle ait quitté son logis...

—Quitter un logis où tout lui parlait de moi, c’est impossible! déclara sèchement Mathurin.

—Soit! mais enfin supposons-le... Et qu’elle ait choisi quelque coin isolé pour s’y recueillir, suivant vos ordres, dans son adoration.

Poliveau secoua encore la tête à la façon d’un magot de la Chine.

—Mon instinct ne me trompe jamais, vous dis-je. Clarisse a été enlevée... et pour longtemps! La preuve en est que ceux qui ont fait le coup ont eu, en même temps, la précaution d’emporter tout son trousseau, linge, robes, chaussures...

Jusqu’alors M. O*** s’était amusé en homme qui trouve une occasion de rire; mais aux derniers mots de Mathurin, le commissaire se réveilla en lui et immédiatement flaira choses de son ressort.

—Ah! ah! dit-il, on a fait maison nette chez vous?

—Non, non, entendons-nous bien, reprit Poliveau, j’ai dit qu’on avait enlevé tout ce qui était à l’usage de ma femme... Ils ne m’ont pas laissé un ruban, une épingle, un fil... rien qui me rappelle que Clarisse est restée huit mois dans ce logis.

Et l’infortuné Mathurin, repris par le désespoir, se mit à fondre en larmes en ajoutant:

—C’est à croire que je n’ai jamais été marié de ma vie... Rien ne m’est resté qui le prouve.

—Oh! à défaut de tout cela, vous avez encore l’acte de mariage qui vous a été délivré à la mairie où votre union s’est célébrée, objecta M. O***.

Ces paroles redoublèrent le Chagrin de Poliveau qui bégaya avec peine:

—Voilà qui vous trompe... Oui, je l’avais, cet acte... Clarisse me l’a fait souvent toucher... Mais les gueusards qui ont enlevé ma colombe ont aussi fait main basse sur ce papier.

Il y eut, de la part de Mathurin, toute une tempête de sanglots et de gémissements entre la réponse ci-dessus et les mots qui suivirent:

—Et le malheur, c’est qu’il m’est impossible de m’en procurer un double... J’ai été hier à la mairie du IXe arrondissement pour le demander. Les commis m’ont ri au nez en me disant: «Ah! çà, d’où sortez-vous? Vous ne savez donc pas que les registres des mairies... et celui où vous deviez être inscrit, se trouvant plein, était du nombre... avaient été envoyés aux archives de la Ville, avenue Victoria, qui ont été dernièrement incendiées de fond en comble... Tout l’état civil des Parisiens est anéanti... Ce sont eux qui vont nous aider à le reconstituer... Au lieu de nous en réclamer un double, apportez-nous donc plutôt l’acte qui vous a été délivré à l’époque de votre mariage.» Et, là-dessus, ils m’ont renvoyé en riant de plus belle.

—C’est vrai, pensa le commissaire qui, un moment avait oublié tous les désastres du second siége de Paris.

Puis à haute voix:

—Il vous reste encore la ressource de vous adresser à l’église où a été célébrée la cérémonie religieuse.

A quoi Poliveau remua encore la tête en disant:

—Nous n’avons pas été mariés à l’église... à cause de la différence de religion... Moi, je suis catholique et Clarisse est du culte de Mahomet.

Malgré son sérieux revenu, le magistrat ne put résister à un éclat de rire qu’il parvint à déguiser à peu près en éternument.

—Ah! madame Poliveau était musulmane? reprit-il après avoir raffermi sa voix.

—Oui, elle descendait même du Prophète... Elle eût été homme qu’elle aurait eu droit au cafetan vert et à la corde en poil de chameau autour de la tête... Madame Nubadar me l’a bien souvent répété.

—Oh! oh! Et qu’était cette dame Nubadar?

—Ma belle-mère... une veuve... Elle et sa fille étaient les dernières descendantes d’une famille qui, jadis, a régné en Tunisie.

A ce moment, pour la seconde fois, la porte du cabinet s’entr’ouvrit pour laisser passer la tête du secrétaire Jacquet.

—Il est midi, monsieur. Puis-je partir? demanda-t-il d’une voix mal assurée, qui semblait craindre un contre-temps.

—Oui, allez, dit le patron.

Puis, comme le repinçant au vol:

—Ah! à propos, fit-il, et cette femme de tout à l’heure, l’avez-vous renvoyée au commissariat de la rue Taitbout?

—Elle a refusé. C’est vous, personnellement, qu’elle veut voir.

—Alors elle reviendra?

—Oui, demain, à la première heure.

—Bon!... Partez, Jacquet.

Jacquet ne se le fit pas répéter. On l’entendit s’éloigner avec cette louable précipitation de l’employé qu’un excès de zèle n’invitait pas à sacrifier au devoir sa demi-journée et surtout, sa soirée, qu’il avait consacrée d’avance à la onze cent seizième représentation du Courrier de Lyon. Jacquet, disons-le, n’aimait pas à dépenser son argent à la légère, et il attendait, on le voit, que le temps eût bien établi le succès d’une pièce avant de se payer cette nouveauté.

Le commissaire revint à Poliveau, qui, cependant, s’était mis à ramasser les papiers qu’il avait éparpillés sur le parquet à son entrée.

—On s’est joué de cet imbécile, mais dans quel but? se demanda M. O*** en le regardant se traîner à quatre pattes.

Etait-ce affaire d’argent?

Après un petit silence pendant lequel Poliveau s’était relevé, le commissaire, abondant dans le sens que le mari donnait à la disparition de sa Clarisse, demanda:

—Ainsi, monsieur Poliveau, les ravisseurs de votre femme ont enlevé tout ce qui était à son usage?

—Tout, absolument tout.

—Et de ce qui vous appartenait?

—Rien.

—On n’a rien distrait de votre caisse, par exemple?... L’avez-vous vérifiée?... Car vous m’avez dit être rentier.

—Oui, mais rentier sans caisse... Je vis d’une rente viagère de 6,000 francs, qui m’est payée par la compagnie LA PRÉCAUTION... Et, je l’avoue, je ne fais pas d’économies.

Pourquoi M. O***, qui, depuis midi, était libre de déposer ses fonctions, fut-il pris du désir de consacrer à Mathurin ces quelques heures d’un repos qui lui était acquis au bout de chaque quinzaine? C’est qu’on n’est pas impunément homme du métier et que plus le flair vous a révélé qu’une affaire est difficile à creuser, plus on se sent tourmenté de l’envie d’en avoir le dernier mot.

En conséquence, le magistrat dit à cet époux sans femme:

—Retournez chez vous, monsieur Poliveau. Dans une heure vous aurez ma visite.

En effet, après avoir déjeuné à la hâte, le fonctionnaire curieux prit le chemin de la rue Richer.

III

En route, le commissaire, à l’aide d’une série de pourquoi? se posa le problème qu’il avait à résoudre.

Pourquoi une femme... jeune ou non, belle ou laide, la question n’était pas là... avait-elle partagé, pendant huit mois, la vie de cet aveugle? Ce n’était, à coup sûr, pas pour son esprit, pour sa beauté, ni pour sa fortune puisque là, chez ce rentier en viager, il n’y avait pas le plus mince capital à râfler. On pouvait pourtant se dire que si cette femme sortait d’une sordide misère, les six mille livres de rente lui représentaient, en somme, une aisance dont il était doux de jouir. Il était loisible aussi de supposer que c’était par bonté d’âme qu’elle s’était faite la compagne d’un infirme. Mais alors, dans l’un ou l’autre cas, pourquoi au moment où l’aveugle venait de retrouver la vue, avait-elle disparu après avoir pris le soin de ne laisser derrière elle aucune trace de son existence de huit mois dans le logis conjugal?

M. O*** aurait pu se répondre que, peut-être, madame Poliveau était un horrible monstre, quelque phénomène de laideur qui, après avoir joui, en sécurité, de la tendresse d’un mari aveugle, n’avait plus osé affronter le regard clairvoyant de son époux opéré.

Certes, M. O*** aurait dû s’en tenir à cette hypothèse, mais, malgré lui, son instinct de limier le poussait vers des causes plus véreuses. Son scepticisme n’admettait pas le monstre, et de plus, il niait le mariage... ce mariage qui n’avait pas passé par l’église pour cause de mahométisme.

—On aura joué une comédie quelconque à mon crétin, se disait-il en riant au souvenir de Poliveau se vantant d’avoir épousé une descendante du Prophète.

Mathurin habitait une partie du troisième étage d’un bâtiment au fond de la cour. Ce fut lui qui vint ouvrir au coup de sonnette du visiteur. Son visage était inondé de larmes.

—J’étais dans le sanctuaire, lâcha-t-il d’un ton plaintif pour expliquer ce ruissellement de pleurs.

En suivant Mathurin qui le conduisait au fond de l’appartement, tout droit au fameux sanctuaire, M. O*** put remarquer un de ces solides et confortables mobiliers, sans élégance pourtant, tels qu’il s’en fabriquait encore, il y a quarante ans, pour la bourgeoisie, qui ne courait pas alors au cliquant et à la camelote.

Le vol... en admettant ce vol dont la méfiance du commissaire ne voulait pas démordre... n’avait donc rien à démêler avec le mobilier. Pendules, rideaux, tapis, tableaux ou autres accessoires d’un enlèvement facile étaient bien à leur place et ne laissaient à nu aucun coin qu’on pût croire avoir été dépouillé. Tout autre, moins entêté que le commissaire, se serait rendu à l’évidence, c’est-à-dire à l’examen, qu’il n’avait été emporté rien autre que ce qui était à l’usage particulier de la fugitive Clarisse.

La preuve en était dans tous les tiroirs, vides ou ouverts que Poliveau, en attendant le fonctionnaire, venait d’inspecter encore une fois avec l’espérance d’y retrouver un objet quelconque qui eût appartenu à sa femme.

—Vous voyez, dit-il, pas un fétu! ils ont tout pris, ces misérables qui m’ont ravi ma Clarisse.

Ayant renoncé à faire admettre par cet époux convaincu l’idée que sa femme avait fort bien pu décamper sans se faire le moindrement prier, le commissaire tendit à Mathurin la perche que sa manie préférait.

—C’est vrai! répondit-il... Rien!... Pas même un portrait qui vous aide en vos recherches... et vous montre les traits de la personne aimée.

Poliveau se prit la chevelure à poigne-mains et de sa voix glapissante:

—Non. Rien! rien! répéta-t-il. A-t-on vu sort pareil au mien! Etre marié et ne pas connaître sa femme! Elle passerait à côté de moi dans la rue qu’il me serait impossible de dire: C’est elle! c’est ma Clarisse! ma colombe!... Pas le plus petit moyen de reconnaissance!

—Oh! si... il en est un, avança M. O***.

—Lequel donc?

—Vous la reconnaîtriez bien à la voix, j’imagine sans peine?

—Ah! ça! oui! beugla Mathurin. Tenez! je l’entendrais seulement faire son puuh! puuh! comme quand elle soufflait sur sa soupe, que ce serait suffisant pour me révéler ma Clarisse.

—Vous voyez donc bien que tout n’est pas désespéré... Et puis n’avez-vous pas pensé qu’il existe encore un autre moyen?

Mathurin ouvrit une bouche et des yeux agrandis par la curiosité.

—Dame! poursuivit le fonctionnaire, ne pouvez-vous pas arriver à votre femme par ses parents et amis? Elle n’était point sans famille, n’est-ce pas!... Ne m’avez-vous pas parlé de votre belle-mère, madame veuve Nubadar?

—Hélas! fit Poliveau.

—Etes-vous donc mal avec elle?

—Hélas! refit l’ex-aveugle, la pauvre femme n’est plus de ce monde! Huit jours après mon mariage, elle a été écrasée par un omnibus... Je voulais, malgré ma cécité, suivre son enterrement, mais j’ai été obligé de rester au logis pour consoler Clarisse à demi folle de douleur.

A mesure que Mathurin avançait dans le chapitre des confidences, le commissaire s’ancrait mieux dans la persuasion que le crétin avait été la victime d’une mystification de la plus haute volée.

—Connaissons d’abord les compères, se dit-il, je chercherai plus tard le motif qui les a fait agir.

Et, là-dessus, il repartit:

—Alors cette infortunée madame Nubadar s’en est allée à sa dernière demeure sans personne qui suivît son convoi?

—Mais si, mais si... ils étaient deux. D’abord Touriquet, ce brave ami Touriquet... lui qui a fait mon mariage.

—Eh bien? qui vous dit que ce n’est pas chez M. Touriquet que votre femme est allée se recueillir en son adoration!

—Hélas! soupira derechef Poliveau.

—Est-ce qu’il a été aussi écrasé par un omnibus?

—Non, mais, à ce que m’a dit Clarisse, il a été coupé en trois par une bombe pendant le bombardement de Paris.

—Diable! fit M. O*** sans rire.

—Oui, en trois.

—Savez-vous que j’ai tellement peur de me heurter encore à une catastrophe que je n’ose poursuivre mes questions.

—Poursuivez quand même.

—Alors quelle est la seconde personne, dont vous parliez qui, avec défunt M. Touriquet, a suivi le convoi de la bonne madame Nubadar?

—C’est l’oncle Canivel.

—Oncle à vous?

—Non, oncle à ma femme.

—Et, je l’espère, il n’est pas mort, lui?

—Hélas! gémit Poliveau.

—Oh! oh! encore un omnibus ou une bombe?

—Non, non, mais il a disparu. Impossible à moi de le retrouver... Tenez, il faut que je vous conte cela.

Le commissaire, à ces mots, poussa doucement Mathurin sur un fauteuil et s’installa sur un autre en disant:

—Puisque vous voulez bien m’instruire, cher monsieur Poliveau, prenez donc les choses au début et apprenez-moi comment s’est conclu votre mariage.

—Mon père venait de mourir... commença la mari de Clarisse...

—Pardon, dit M. O***, après l’avoir interrompu d’un geste, d’abord quelques détails sur feu votre père.

—J’avais deux ans quand mon père devint veuf. A ce chagrin s’en joignit un autre, celui de me voir peu à peu perdre la vue, car je n’étais pas aveugle de naissance. Soit qu’il se fût adressé à des médecins moins habiles ou moins hardis que le médecin qui m’a opéré, il crut mon infirmité incurable et, dès lors, il n’eut plus d’autre souci que d’assurer l’avenir qui m’attendait après sa mort. Il était caissier dans une importante maison de banque qui lui avait accordé un petit intérêt dans ses affaires. Tout ce qu’il pouvait faire d’économies, mon père le plaçait à fonds perdu sur ma tête, sachant bien que je serais incapable d’administrer jamais une fortune, moi que mon infirmité mettait à la merci du premier intrigant venu. C’est à la prudence paternelle que je dois donc cette rente viagère de 6,000 francs que me paye le compagnie La Précaution.

Quand il n’avait pas sa Clarisse en tête, Mathurin Poliveau, on le voit, n’était plus d’une conversation aussi stupide ni d’une crédulité à faire rire les ânes.

Il continua:

—Une après-midi, il y a neuf mois, au milieu de septembre...

—Quelques jours à peine avant le blocus de Paris, pensa le commissaire.

Et, interrompant:

—Saviez-vous alors que Paris était à la veille d’être assiégé? demanda-t-il.

—Nullement, je vivais, ou, plutôt, mon père me faisait vivre dans une telle ignorance de ce qui pouvait m’inquiéter que je ne me doutais de rien. Je reprends: Une après-midi, il y a neuf mois, au milieu de septembre, on apporta au logis le corps de mon père, que la rupture d’un anévrisme avait tué en pleine rue.

Si M. O*** n’avait pas cru aux deux trépas tragiques de la veuve Nubadar et du sieur Touriquet, la mort de M. Poliveau père le trouva parfaitement crédule; mais il en nota la soudaineté comme le premier jalon de la piste qui ferait trouver les farceurs ou les escrocs... les faits lui apprendraient comment il fallait qualifier ces inconnus... qui s’étaient joués de l’ancien aveugle.

—Après le décès de mon père, avait repris Mathurin, je me trouvai bien triste, et surtout bien isolé, car, séparé du monde par ma cécité, j’étais réduit à la seule compagnie de Javotte, entrée à notre service depuis le mariage de mes parents... car elle était sœur de lait de ma mère... et dont mon père m’avait toujours vanté le dévouement. Grave erreur de sa part, comme vous allez bientôt le voir.

Un matin, elle ne descendit pas de sa mansarde, et l’heure du déjeuner était déjà sonnée depuis longtemps qu’elle n’avait pas encore paru. Je me démenais comme une âme en peine en l’attendant, car, ne pouvant me guider à tâtons que dans mon logis qui m’était connu, je n’osais faire l’ascension des étages supérieurs et tenter de trouver la chambre de ma bonne, que je ne savais où située dans les méandres du couloir des combles de la maison.

L’estomac à jeûn et l’esprit troublé par la crainte que Javotte fût tombée tout à coup si gravement malade qu’elle n’avait pu descendre, j’étais donc dans un grand embarras, quand, à ce moment, un grand coup de sonnette retentit à la porte d’entrée du logement.

J’allai ouvrir.

M. O*** arrêta le conteur.

—Un renseignement? demanda-t-il. A cette époque, vous habitiez déjà ici?

—Non, je ne suis venu ici qu’après mon mariage. Nous demeurions alors rue Cassette, au deuxième étage d’une maison dont mon père, au moment où il mourut, avait l’intention de déménager, car, dans les derniers mois, l’immeuble avait été donné en principale location à un marchand de meubles. Celui-ci, pour utiliser ses marchandises, transformait peu à peu les étages en logements garnis, grave désagrément qui peuplait la maison d’un tas de gens inconnus qui se renouvelaient par trop fréquemment.

—Bon à noter! pensa le commissaire, toujours à l’affût du lièvre sur lequel il prendrait chasse.

Ensuite, tout haut:

—Revenons à ce coup de sonnette qui retentit alors que vous étiez si inquiet du retard de votre bonne.

—J’allai ouvrir et, aussitôt, j’entendis ces paroles articulées par une voix franchement amicale:

—Mon cher voisin, je viens vous offrir mes services, car j’ai pensé que vous deviez être grandement désorienté par l’abandon de votre servante.

—Comment? Javotte m’a abandonné! m’écriai-je, abasourdi par cette nouvelle inattendue.

—Je vous répète ce que m’a conté tout à l’heure le concierge auquel cette créature sans cœur a annoncé, hier soir, en filant avec sa malle, qu’elle avait assez de son métier de chien d’aveugle... Alors je me suis dit: Touriquet, mon ami, ce brave jeune homme aveugle doit être bien empêtré par cette indigne conduite. On se doit aider entre voisin de carré... Et j’ai sonné à votre porte.

—Quoi! Javotte est ainsi partie, après trente longues années de services! répétai-je avec un étonnement douloureux.

—Bah! bah! fit mon voisin Touriquet. Comme vous ne sauriez chercher vous-même une autre bonne, je me charge de vous en trouver une plus jeune et plus fidèle que votre Javotte... Mais, pour le quart d’heure, il faut s’occuper du plus pressé, c’est-à-dire de votre déjeuner. Il me reste, du mien, un peu de jambon et une tranche de pâté; permettez-moi de vous offrir ces victuailles.

Effectivement il revint, dix secondes après, en m’apportant les comestibles annoncés.

Que vous dirai-je! Un frère n’aurait pas été plus dévoué que Touriquet. Notre vie devint intime. Il fut mon ange protecteur.

A mesure que Poliveau parlait, le commissaire étudiait sa physionomie naïve et il y lisait l’expression de la plus crédule bonne foi. Sceptique en diable qu’il était, il ne croyait pas à cette fuite de Javotte, que, selon lui, on devait avoir fait disparaître pour assurer la réussite du projet inconnu dont ce Touriquet était le premier metteur en scène.

Sans se douter en quelle piètre estime son auditeur tenait le Touriquet, dans lequel, lui, voyait un ange protecteur, l’ex-aveugle avait continué l’histoire de son passé:

—Oui, cet excellent Touriquet... qu’une bombe devait bientôt couper en trois... fut pour moi presque une mère. Quand, honteux d’abuser ainsi de sa complaisance infatigable, je lui rappelais sa promesse de me chercher une autre domestique, il me répétait doucement: Patience! patience! peut-être vous trouverai-je mieux qu’une servante... Je m’occupe de vous. Patience! patience!

En effet, le matin du cinquième jour, il me demanda brusquement:

—Auriez-vous du goût pour le mariage?

—Puis-je penser au mariage avec mon infirmité! m’écriai-je.

—Toute femme est faite de dévouement. Sachez prendre la plus mauvaise et, du fond de son cœur, vous ferez sortir bonté, sympathie, tendresse, abnégation, sacrifice, etc., etc... Avez-vous lu Piron, ce grand moraliste? Non, n’est-ce pas?... C’est lui qui a dit: «Chez la femme, le besoin d’héroïsme est encore plus impérieux que celui de la faim»... Et il avait raison, ce vertueux écrivain que je m’étonne de ne pas voir plus répandu dans les lycées.

Alors, comme je secouais la tête, plein du doute de pouvoir jamais trouver l’occasion de tenter l’héroïsme d’une femme, il reprit:

—Tenez, je connais une jeune fille d’une telle sensibilité qu’elle est incessamment tourmentée du désir de se sacrifier... il faut presque lui attacher les mains, quand elle sort, pour l’empêcher de donner les vêtements qu’elle a sur le corps à la première pauvresse mal vêtue qu’elle rencontre... C’est comme je vous le dis, et, vous savez? moi, mentir pas plus gros que ça, me rendrait malade toute une semaine.

—Mais, je vous crois, mon bon Touriquet.

—Eh bien, pour en revenir à cette demoiselle, que j’aille lui dire. «Je connais un jeune aveugle, seul en ce monde, bien triste, sans un cœur qui le soutienne... et lui prépare ses repas;» aussitôt elle tremblera de tous ses membres et finira par s’évanouir sur les genoux de sa mère... C’est comme je vous le dis, et je ne mens jamais, j’ai la fierté de le répéter.

—Je vous crois, je vous jure que je vous crois, m’écriai-je en devinant à sa voix qu’il me soupçonnait de douter de sa sincérité.

—Oui, répondit-il, voilà bien la compagne de votre vie telle qu’il vous la faudrait.

—Oh! oui! fis-je du fin fond de mon cœur.

Après un petit silence, il ajouta:

—Malheureusement, il y a un obstacle.

—Lequel?

—Elle n’a pas le sou!

—Mais je ne tiens pas à l’argent, moi!... Et si, de son côté, la personne voulait se contenter de ma modeste aisance... Si vous l’interrogiez adroitement?

—Tu! tu! tu! je me garderai bien d’une pareille maladresse... Ah! ouiche! Elle pense bien à l’argent, la chère âme! Qu’est-ce qu’elle demande avant tout? Se sacrifier à une infortune... Mais, de votre aisance, elle s’en soucie comme d’une bulle de savon! Voilà comme elle est... J’aime mieux vous le dire brutalement, car je ne sais pas farder la vérité.

Il réfléchit un peu, puis:

—Je tâterai madame veuve Nubadar, reprit-il... c’est la mère de l’ange.

Cette nuit-là, je ne dormis pas.

Le lendemain, quand entra Touriquet, l’émotion me serrait si fort la gorge que j’eus bien de la peine à prononcer ces deux mots:

—Eh bien?

—Avant tout, une question? dit-il.

—Parlez.

—Répondez-moi avec cette franchise dont je vous donne l’exemple... Ne tergiversez pas.

—Je vous jure de ne pas tergiverser. Posez sans crainte votre question.

—La voici: Prendrez-vous le turban?

—Quel turban?

—En un mot, vous ferez-vous mahométan?

—Pourquoi me faire mahométan?

Après ma promesse de ne pas tergiverser, Touriquet dut lire sur ma figure que si je ne répondais pas, c’était sincèrement faute de comprendre.

—Ah! oui, tiens, c’est vrai! s’écria-t-il, j’ai oublié de vous prévenir hier que ces dames sont musulmanes... Deux descendantes du Prophète; leur famille a régné jadis sur la Tunisie... Je vous en préviens pour que vous ne m’accusiez pas plus tard de vous avoir fait des cachotteries... Franc comme l’or, moi!

Et sans me laisser le temps de répondre:

—Ainsi, poursuivit-il, vous ne prendrez pas le turban? Non, n’est-ce pas?... Du reste, j’avais prévu la chose et, d’avance, j’ai tout arrangé à la commune satisfaction... Chacun gardera son culte... Seulement il n’y aura pas naturellement de cérémonie religieuse. C’est ce qui a été décidé pour ne donner la préférence à personne... Rien qu’une cérémonie civile... Un tour à la mairie, voilà tout.

Aux derniers mots de Touriquet, je m’étais mis à trembler de tous mes membres, et ce fut d’une voix brisée par une joie délirante que je balbutiai:

—Quoi? Cette jeune personne veut bien se dévouer au bonheur du pauvre aveugle!

Touriquet comprit alors le piége que je lui avais tendu en le laissant parler. Il lâcha un énorme juron, puis, tout plein de colère contre lui-même:

—Oh! je n’en fais jamais d’autres! gronda-t-il. Me voilà bien, moi, avec ma franchise qui ne sait jamais rien garder!!!

Ensuite, se calmant:

—Eh bien, oui, reprit-il, l’affaire est arrangée... Mais vous n’aurez pas l’air de vous douter que ces dames sont consentantes.

Le tremblement m’avait repris.

—Alors, bégayai-je, quand vous m’avez proposé, cette demoiselle a bien voulu m’accepter?

—Il est arrivé à Clarisse... elle se nomme Clarisse... ce que j’avais prévu. En apprenant qu’il s’agissait de se sacrifier à une infortune, elle s’est évanouie sur les genoux de sa mère, madame Nubadar.

A ce nom, il se hâta d’ajouter:

—Ah! à propos de madame Nubadar, j’ai un conseil à vous donner. Cette noble étrangère possède imparfaitement notre langue... Elle use d’un français baroque, appris un peu partout... Ne vous avisez pas de rire de ses locutions étranges... Après le mariage, si l’envie vous tient de converser avec votre belle-mère, vous en serez quitte pour apprendre le turc... Je me suis laissé dire que cette dame, en langue turque, est pétillante d’esprit... Mais, ce soir, quand vous l’entendrez, pour ne pas sourire, ne cessez pas de vous dire que vous êtes en présence d’une étrangère qui daigne parler le français pour vous mettre à l’aise... Ne m’en veuillez pas de cette leçon, que vous dicte mon amour de la vérité.

—Comment? dis-je, ce soir? Quand je la verrai?... Mais vous me présentez donc ce soir même à cette dame et à sa fille?

—Mieux que cela, mon cher. Je suis chargé de vous mener ce soir dîner à l’hôtel Nubadar, en petit comité, bien entendu... On a décommandé l’ambassadeur d’Angleterre qui devait y venir piquer l’assiette aujourd’hui... Ah! on mange bien à l’hôtel Nubadar, je vous en réponds.

Sur ces dernières paroles, il partit après m’avoir donné cet avis en guise d’adieu:

—Tenez-vous prêt pour sept heures, je viendrai vous chercher en voiture.

IV

A l’heure dite il fut exact.

C’était la première fois de ma vie que j’allais prendre un repas hors de chez moi. Jamais, au grand jamais, je n’avais goûté, je vous le jure, d’autre cuisine que celle de Javotte.

Dans la voiture, Touriquet ne cessa de me vanter l’hôtel Nubadar, sa chère exquise, son service de table, son nombreux personnel et, avec cette franchise qui lui était habituelle, il me répéta plusieurs fois:

—Quel dîner nous allons faire! Je ne vous cache pas que je m’en lèche les doigts d’avance.

Enfin le fiacre s’arrêta.

—Nous voici arrivés devant la demeure de la noble étrangère, m’annonça cette perle des amis.

Au moment où nous franchissions la porte de l’hôtel Nubadar, une voix féminine fit entendre ces paroles:

—Faut-il ouvrir des huîtres à ces messieurs? Elle sont bien fraîches aujourd’hui.

—Oui, oui, ma belle, quatre douzaines, répondit Touriquet.

Puis il me souffla à l’oreille:

—C’est la camériste de madame Nubadar qui guettait notre arrivée.

Arrivés au premier étage, nous tournâmes dans un long couloir tout plein de bruit de voix, de rires, de chants, d’accords de pianos... et, surtout, d’une lourde odeur de cuisine.

—Ce sont les gens de la maison qui prennent du bon temps... Madame Nubadar est une indulgente maîtresse, m’apprit Touriquet pour m’expliquer ce tapage.

Enfin une porte s’ouvrit et mon ami me poussa en me soufflant:

—Saluez; vous êtes en présence de l’illustre veuve.

J’étais encore en train de m’incliner que la mère de mon ange s’écriait.

—Ah! clampins! vous v’là donc! J’ai l’estomac qui me colle au dos tant j’ai faim! Enfin, nous allons becqueter!... Pas vrai, Clarisse?

—Oui, maman, répondit une voix qui résonna à mes oreilles comme une harpe éolienne.

—Tenez, mettez-vous là, entre votre future et moi, me dit tout bas Touriquet en me guidant vers un fauteuil.

A quoi, il ajouta cette recommandation:

—Soyez aimable, galant et très-spirituel... mais pas de gros mots, ni rien qui sente la caserne ou la brasserie... Choisissez vos phrases dans le dix-huitième siècle; époque Louis XV de préférence... on savait alors badiner sans offusquer le beau sexe.

Il fut interrompu dans ses excellents conseils par la voix de madame Nubadar qui disait:

—Allons, hue! Touriquet, chacun devant son râtelier et pensons à jouer des mandibules.

—Hein! quel français! me murmura encore mon ami. Comme on devine bien tout de suite qu’on est en présence d’une étrangère... Je sais bien qu’au fond, on finit par comprendre ce qu’elle veut dire, mais, entre Bossuet et elle, comme langage, on est forcé de constater une différence regrettable.

Touriquet ne m’avait pas trompé en m’annonçant qu’à l’hôtel Nubadar on faisait large chère. Avec une profusion orientale, il y avait tout un régiment de plats qui laissaient le choix aux convives. La preuve en est qu’à peine fûmes-nous assis, la voix d’un homme (celle de l’officier de bouche, à ce que m’apprit Touriquet) prononça respectueusement ces mots:

—Que faut-il servir à ces dames? Bifteks, côtelettes, rognons sautés... C’est aujourd’hui le jour de l’esturgeon à la Rossini... Je ne saurais trop le recommander.

—Donne-nous de tout, mon fiston, nous patienterons pour le reste, commanda madame Nubadar.

Que vous dirai-je? J’avais le cœur qui battait à me rompre la poitrine. J’aurais voulu parler: impossible, la langue me plaquait au palais; impossible aussi de manger: ma gorge contractée n’aurait rien laissé passer.

Cette inertie de ma part fut sans doute taxée d’indifférence et fut cause que le commencement du dîner demeura froid. Pour couvrir ce silence glacial, Touriquet s’efforçait de jouer des mâchoires avec un fracas infernal. Enfin j’entendis de petits rires qui, j’en suis certain, avaient pour but d’éveiller ma gaîté, de me mettre à mon aise, de fondre ma timidité.

—Chouette fricot!!! s’écria complaisamment madame Nubadar, voulant me fournir l’occasion d’une réplique, d’un mot flatteur pour le repas qu’elle nous offrait, d’un éloge de son cuisinier.

Mais non. J’étais d’autant mieux paralysé par l’émotion que plusieurs fois, j’avais senti la douce main de Clarisse effleurer la mienne.

—Mais parlez donc, animez le dialogue, dites n’importe quoi... mais, vous savez, rien qui sente la caserne, me soufflait Touriquet.

Et comme je restais de marbre:

—Au moins, récitez-leur une fable, ajoutait-il.

Rien! la crainte m’étranglait.

En véritable ami dévoué, mon voisin cherchait à me galvaniser.

—La petite vous dévore des yeux, me murmurait-il. Elle est littéralement pendue à vos lèvres... Vous lui débiteriez seulement l’alphabet, qu’elle boirait le son de votre voix.

Mais ces encourageantes paroles ne faisaient que redoubler mon émoi, sans me délier la langue.

La bonne madame Nubadar eut pitié de mon embarras et, dans son mauvais français, elle lui trouva une excuse.

—A la bonne heure! s’écria-t-elle, voilà comme je comprends, moi, qu’on chique les vivres... sans parler!... On apprécie mieux la boustifaille.

Cette bonté, à la fois fine et délicate, de la femme d’Orient qui venait à mon aide, opéra mieux sur moi que tous les conseils de Touriquet. La douce émotion de la reconnaissance fondit ma glace, dégourdit ma langue, me desserra la gorge.

Je sentis que j’allais parler.

A ce moment l’officier de bouche entra en disant d’une voix triste:

—Il m’arrive un petit malheur: j’avais offert à ces dames un poulet au cresson... mais il ne nous reste plus de poulet.

—Alors mettez-nous un peu plus de cresson, dis-je d’un ton dégagé.

Je croyais rendre sa politesse à madame Nubadar en lui venant ainsi à l’aide; en mettant de l’huile sur le froissement d’amour-propre d’une maîtresse de maison qui voit tout à coup le poulet manquer à ses convives.

Mais, alors que je triomphais d’avoir si bien débuté, j’entendis gronder à mes oreilles la voix sévère de Touriquet qui disait:

—Plaisanterie déplacée... Je vous avais pourtant bien prévenu: Rien qui sente la caserne!... Mieux valait réciter une fable.

La terreur d’avoir commis une bévue, bien involontaire, je vous le jure, car j’en suis encore à la comprendre, me refigea immédiatement la langue.

Cependant, sous la table, mon genou avait rencontré un autre genou. Cinq ou six fois je risquai une légère pression. Encouragé, j’allais continuer, quand, à voix basse, Touriquet me dit vivement:

—Non, merci, j’en ai assez, ça me donne le mal de mer... Adressez-vous à droite.

Du moment que mon sage mentor m’encourageait, je crus devoir persévérer dans cette façon de faire parler mon cœur et j’avançai la jambe dans la direction voulue.

Aussitôt retentit le fracas d’un violent éternument dans un verre, auquel succéda une petite pluie de vin, puis, après une vive quinte de toux, la noble étrangère articula péniblement ces mots:

—Quelle andouille que ce Touriquet qui va me pousser le genou quand je suis en train de boire! J’ai failli étrangler.

Mon excellent ami devina que je m’étais trompé d’adresse et, malgré sa profonde horreur du mensonge, il endossa la faute.

—C’est le champagne qui me travaille un peu les nerfs.

Car nous en étions au champagne. Les plats s’étaient succédé avec une rapidité qui prouvait l’activité du personnel de l’hôtel Nubadar.

Enfin l’illustre étrangère prononça d’un ton légèrement empâté:

—Ouf! j’en ai ma claque!... Et toi, Clarisse?

A cette question, grandement prosaïque, mademoiselle Clarisse répondit de son organe mélodieux avec une intonation de prière:

—Oh! maman, je t’en prie, ne me trouble pas, laisse-moi à mon bonheur.

Que voulait-elle dire? Je ne l’aurais pas compris sans Touriquet, qui me prit le bras en me soufflant vivement:

—Vous venez de sentir au front comme une brûlure, n’est-ce pas?

—Non, pourquoi?

—Si, si, le front doit vous avoir brûlé... Ah! si vous aviez vu quel regard de feu Clarisse vous a lancé!

Et me serrant encore le bras pour arrêter mon transport de joie:

—Chut! chut! fit-il, n’abusez pas d’une confidence échappée à ma franchise... Triomphez, mais à la façon, de l’Indien, avec un visage de bois.

L’officier de bouche était encore venu nous faire ses dernières offres. Sur notre refus de rien prendre de plus, il se retira; mais, deux minutes après, il reparut et je l’entendis qui, sans mot dire, posait une assiette sur la table. Après quoi, il s’en alla.

Ma fine oreille d’aveugle perçut alors le bruit du froissement d’un papier que madame Nubadar venait de prendre sur l’assiette.

Il y eut un petit silence, puis la digne mère de mon ange lança ces mots:

—Mazette! c’est salé!!! Tiens, regarde donc un peu, Clarisse.

Et elle passa ledit papier à sa divine progéniture qui, bientôt, répondit:

—Oui, c’est raide.

A quoi Touriquet, auquel l’ange avait donné le papier, ajouta à son tour:

—En effet, c’est poivré!...

Je poussai du coude mon ami, ce qui était ma manière de l’interroger sur la signification de cette scène incompréhensible pour moi.

Avec son inépuisable complaisance, le bon Touriquet me souffla aussitôt:

—Rien qui menace vos amours.... Je vous ai dit que pour nous recevoir, on avait décommandé l’ambassadeur d’Angleterre, qui comptait piquer ici l’assiette ce soir... De colère d’avoir été évincé, il vient d’écrire à madame Nubadar un billet de la dernière raideur.

Puis, tout haut et gracieusement:

—Croyez, mesdames, que mon ami Poliveau n’ignore pas la coutume orientale qui veut qu’après un repas pris en commun, les deux sexes se séparent, les dames pour aller jouir de la sieste dans le gynécée, les hommes pour rester à fumer l’opium.

Sur mon honneur! j’ignorais cette coutume d’Orient, mais je n’en fis pas moins un geste de tête pour sanctionner ce que venait de dire Touriquet.

—Ma foi, oui, j’avoue que je ne suis pas fâchée de détaler... Viens, Clarisse, déclara la maman.

J’entendis un bruissement de vêtements et de chapeaux que les dames remettaient.

—Saluez... elle se retirent, m’annonça le dévoué Touriquet.

La porte était à peine refermée que mon Mentor me demandait brusquement:

—Vous venez de vous sentir une impression de fraîcheur sur le front, n’est-ce pas?

—Non, pourquoi?

—Ah çà! ni le chaud, ni le froid, vous ne sentez donc rien!... Comment! vous n’avez pas senti sur votre front le baiser que Clarisse, de ses fraîches lèvres, vient de vous envoyer de loin, avant de suivre sa mère.

Puis, sans me donner le temps de parler, il me frappa sur l’épaule, en s’écriant d’un ton joyeux:

—Eh! eh! l’affaire est dans le sac! La petite en tient sous l’aile et, si j’en crois un signe qu’elle m’a adressé entre le rôti et la salade, madame Nubadar vous agrée. Ah! mon gaillard, il ne faut pas vous confier des femmes!... En un rien de temps, vous les attelez à votre char.

—Vrai? vrai? répétai-je à chaque phrase en étouffant de satisfaction.

—Comme je vous le dis... Ah! j’ai bien eu peur un instant, j’ai cru votre barque chavirée avec cette malencontreuse affaire du cresson... Je vous avais pourtant averti: Rien qui sente la caserne!

—Si vous vouliez m’expliquer en quoi j’ai manqué de...

—Non, non, pas d’explications... je n’aime pas à humilier mes amis... Passons l’éponge... c’est oublié.

Après un court silence, il reprit:

—Maintenant, permettez-moi un conseil.

—Parlez, je vous en supplie.

—Il faut tout de suite bien vous poser dans la maison par un large pourboire aux domestiques... C’était un des grands moyens du duc de Richelieu, l’irrésistible séducteur... Avez-vous une centaine de francs sur vous?

—Oui, je les possède.

—Sans quoi, je vous les aurais avancés... Bien, donnez, dit-il en prenant mes louis.

Au coup de sonnette de Touriquet, entra aussitôt quelqu’un que je reconnus, à son pas, pour être l’officier de bouche de madame Nubadar.

—Tenez! fit simplement mon ami en jetant l’or dans une assiette.

Ensuite, il mit mon bras sur le sien.

—A présent, trop heureux mortel, je vais vous reconduire chez vous, ajouta-t-il.

 

M. O*** avait écouté sans mot dire, riant sous cape de l’épaisse niaiserie du narrateur.

Jusque-là, le récit de Poliveau n’avait encore mis en scène qu’un trio de matois se régalant aux frais d’un imbécile qui s’imaginait avoir dîné dans le monde.

—Monsieur Poliveau, avez-vous quelquefois mangé dans un restaurant? demanda le commissaire pour s’assurer si l’ex-aveugle était resté la dupe de cette comédie.

—Dans un restaurant? Jamais! au grand jamais!... Ne vous ai-je pas dit qu’à l’exception de ce jour où ma regrettée belle-mère me fit l’honneur de m’admettre à sa table, je n’ai jamais mangé d’autre cuisine que celle du logis? répondit Mathurin étonné de cette question qui lui semblait ne rimer avec rien.

Jusque-là, nous le répétons, la chose n’avait encore que l’allure d’une mystification et rien ne faisait pressentir au magistrat le but mystérieux qui, pendant huit mois, avait fait vivre cette Clarisse, une rusée coquine, aux côtés d’un pareil nigaud.

Pour comprendre que le Touriquet et la Nubadar n’étaient que de simples comparses, le commissaire n’avait qu’à se souvenir, suivant le récit de Mathurin, que grâce à une bombe et à un omnibus, ils allaient bientôt sortir de scène pour laisser la place au personnage principal, le Deus ex machina, celui qui tenait les principaux fils du pantin et au profit duquel la farce, indubitablement, avait été jouée.

V

Craignant, s’il posait des questions, de voir Poliveau s’étendre en divagations prolixes, le commissaire le remit sur la voie en disant:

—Bref, vous fûtes mariés?

—Oui, monsieur, huit jours après je couronnais légitimement les feux de Clarisse devant M. le maire.

—A la mairie du IXe arrondissement, m’avez-vous dit? demanda M. O*** en insistant.

—Oui, monsieur, au premier étage.

—Bah! et pourquoi pas au rez-de-chaussée où se trouve la salle des mariages? dit le commissaire qui flairait une nouvelle comédie.

—Parce que, m’a appris Touriquet, les peintres, justement ce jour-là, collaient du papier neuf dans la salle des mariages.

—Mais, pour un mariage, la loi exige des témoins? avança M. O***.

—Nous les avions. De mon côté Touriquet et l’oncle Canivel.

—Ah! oui, cet oncle de votre femme que vous n’avez pas pu retrouver, continua le commissaire devinant que l’oncle Canivel devait être le Deus ex machina qu’il attendait.

—Précisément.

—Et, du côté de mademoiselle Nubadar?

—De son côté, les deux témoins étaient de grands dignitaires turcs dont les noms m’échappent, mais qui étaient couchés tout au long sur mon acte de mariage disparu. C’est Touriquet qui me les a présentés au sortir de la mairie.

—Et vous leur avez serré la main pour les remercier, dit M. O*** peu convaincu de l’existence de ces deux personnages, car il trouvait la pantalonnade trop compliquée en compères.

—Non, il n’y a pas eu de poignées de mains parce que Touriquet m’a dit que c’était contraire à l’étiquette orientale, mais je ne les en ai pas moins remerciés chaleureusement des vœux qu’ils ont bien voulu faire pour mon bonheur. «Que Mahomet étende sa chaussure sur toi», m’a dit l’un... «Allah est grand! a prononcé l’autre, qu’il te fortifie le cœur avec la moelle des lions noirs»... Hein! comme c’est oriental.

—Tout ce qu’il y a de plus oriental! répondit M. O*** sans rire le moindrement.

Puis, désireux de suivre la farce jusqu’au bout, il s’empressa d’ajouter:

—Donnez-moi donc quelques détails sur la séance à la mairie.

—Que puis-je vous conter de particulier! Rien, ma foi! Le maire, qui parlait du nez avec un accent alsacien, nous a lu les articles du Code, puis il a adressé quelques conseils à Clarisse. «Soyez bonne femme de ménage, a-t-il dit; ayez de l’ordre, toujours de l’ordre; l’ordre de la femme est une richesse qu’elle apporte au mari. Que vos armoires, vos meubles, vos placards soient toujours bien en ordre. Ne laissez pas un coin sans l’épousseter. Rangez, rangez toujours... Visitez sans cesse et partout... Avec une femme qui ne visite rien, la poussière et l’humidité ruinent plus vite un mari que les spéculations de Bourse.» Voilà, en substance, ce que le maire a daigné dire à Clarisse.

—Très-bien! très-bien! fit le commissaire, auquel son instinct de policier venait de révéler que, sous cette allocution stupide, la tête de l’anguille commençait à montrer son museau.

Cependant Poliveau avait continué:

—En sortant de la mairie, après avoir été quittés par l’oncle Canivel et les deux dignitaires Turcs, nous allâmes, ma belle-mère, ma femme, Touriquet et moi, faire un déjeuner-dînatoire à l’hôtel Nubadar, où, cette fois encore, je donnai cent autres francs pour que les serviteurs de ma belle-mère pussent boire à mon heureuse union.

M. O*** avait pointé sur l’oncle Canivel, qui lui paraissait suspect en diable, il avait hâte de le voir à l’œuvre.

Aussi, ne laissant pas, à propos de ce mariage à la mairie dont il ne croyait pas un traître mot, son conteur battre longtemps les buissons, il coupa vite au court en disant en forme de résumé:

—Bon! vous voilà marié; votre déménagement de la rue Cassette à la rue Richer est fait; un omnibus a écrasé votre belle-mère; Touriquet a reçu sa bombe; voilà qui est convenu... Maintenant, continuez votre récit à deux mois du mariage, en pleine félicité conjugale... Parlez-moi de l’oncle Canivel avec lequel vous ne m’avez pas fait faire encore connaissance.

—Oui, oui... ce bon vieillard si étrangement disparu...

—Ah! c’était donc un vieillard?

—Quatre-vingt-huit ans, très-bien conservé, majestueux sous la neige de sa chevelure, du moins à ce que m’a appris ma femme qui me répétait: «Tu ne saurais t’imaginer quel saint respect j’éprouve à poser mes lèvres sur son vénérable front.» Oh! oui, il devait être bien conservé, car sa voix, la seule chose dont je pouvais me rendre compte, était fraîche et jeune. Ririsse m’affirmait que cela tenait à ce qu’il avait conservé toutes ses dents... Le fait est qu’il devait les avoir solides, car, à son âge, il vous broyait des os de poulet et de côtelettes tout aussi facilement que s’il eût mâché du beurre.

—Il dînait donc chez vous?

—Trois fois par semaine et, tous les dimanches, il nous recevait à son tour.

Avec un niais de la force de Mathurin, il n’était besoin d’étudier préalablement certaines questions. Sa stupide prétention d’avoir été un dieu pour sa femme le cuirassait contre tout soupçon qui aurait effleuré la vertu de son épouse. Le commissaire ne se gêna donc pas pour demander à brûle-pourpoint:

—Il aimait tendrement votre femme, ce bon vieillard?

—Eh! eh! fit Mathurin d’un air fin, s’il faut vous l’avouer, je crois qu’il me donnait la préférence. Il m’avait voué toute son affection et me la prouvait en prenant mes intérêts... Je ne prétends pas dire qu’il n’aimât pas sa nièce, mais, avec elle, il se montrait sévère. Et quand je plaidais pour Clarisse, il me répondait qu’à toute jeune femme il ne faut pas laisser le temps de prendre un mauvais pli... qu’on doit les dresser tout de suite au ménage, à l’économie, à la propreté, etc. Aussi tous les jours, il ne cessait de lui répéter:

—Souviens-toi de ce que t’a dit le maire, le jour de ton mariage, le jour où tu as eu le bonheur de t’appeler Poliveau: «L’ordre de la femme est une richesse qu’elle apporte au mari... Avec une femme qui ne visite rien, la poussière et l’humidité ruinent plus vite un mari que les spéculations de Bourse.»

Il lui ordonnait d’épousseter, d’essuyer, de frotter tel ou tel meuble et de ranger son contenu.

—Tiens! s’écriait-il, je suis certain que tu n’as pas rangé l’intérieur de ce secrétaire.

—Mais si, répondait Clarisse, voici trois fois déjà que je l’ai visité.

—Tu, tu, tu... visité comme tu visites... à la six quatre deux... sans penser à faire prendre l’air aux tiroirs... Je parie cinq sous que l’humidité s’y est mise... que le meuble sent le moisi.

Et il se levait en ajoutant:

—Il faut que je m’en assure.

Alors il se mettait à passer l’inspection du meuble en marronnant entre ses dents:

—Je gage que ce tiroir n’a pas été épousseté... que celui-ci n’a pas été rangé... que cet autre est plein de poussière... Le maire te l’a pourtant dit: «Rangez toujours, visitez sans cesse et partout.» Oui, le maire te l’a dit... N’est-ce pas, Poliveau?

J’étais bien forcé de l’avouer.

La pauvre Clarisse avait beau protester de son ordre, de sa propreté, il ne voulait pas démordre de son inspection qu’il poussait jusqu’à la minutie.

—Avec les secrétaires, prétendait-il, on ne saurait prendre trop de précautions... La mort des secrétaires, bien souvent, provient des compartiments à secret qu’on ignore. La moisissure s’y met et on ne s’en doute pas... Est-ce que votre secrétaire possède des compartiments à secret, mon cher Mathurin?

Je répondais n’en rien savoir... Mon père ou Javotte auraient pu le dire, mais moi, aveugle, je l’ignorais.

Et son horreur de la poussière était telle qu’il mettait le meuble la tête en bas et le secouait, le secouait pour dégager, affirmait-il, la poussière des rainures.

Ce faisant, il répétait à Ririsse:

—Le maire n’a pas eu le temps de te l’apprendre, mais voilà comment on s’y prend pour nettoyer un secrétaire bien à fond.

Et ce qu’il disait était chez lui une conviction, car, derrière ma femme qui passait ses journées entières à visiter et à épousseter chaque pièce de mobilier, je puis dire que tous mes meubles, l’un après l’autre, ont passé une dizaine de fois par les mains de l’oncle Canivel.

Sur ces derniers mots, Mathurin Poliveau secoua tristement la tête, en débitant d’une voix plaintive:

—Qu’est-il devenu, ce brave oncle?... Disparu!... Qui sait si les misérables qui m’ont enlevé ma femme, n’ont pas assassiné le digne vieillard pour l’empêcher de m’aider à retrouver Clarisse.

Alors, fondant en larmes, il reprit son antienne:

—Retrouver Clarisse... moi, tout seul... Est-ce que cela m’est possible, puisque je ne l’ai jamais vue!

La lumière se faisait peu à peu pour le commissaire depuis qu’il était, pour ainsi dire, en présence des deux premiers rôles de cette farce dont l’aveugle avait été le Jocrisse.

Il comprenait que s’ils avaient jugé bon de faire de Clarisse une descendante du prophète Mahomet, c’est que cela coupait facilement court à toute cérémonie religieuse dont la parodie eût été autrement difficile que celle de l’état civil, faite sous clef, à un premier étage, à l’aide de quatre ou cinq compères de second ordre qu’on avait ensuite évincés.

Mais ce que M. O*** avait écouté de son oreille la plus attentive, c’était le récit de la fouille, vingt fois répétée sans résultat, que les deux complices avaient exécutée dans tous les meubles du logis.

—Que voulaient-ils dénicher? si c’eut été de l’argenterie, des bijoux, ils auraient mis tout de suite la main dessus, se disait-il. Ce qu’ils cherchaient devait être quelque chose d’un mince volume, un tout petit paquet, voire un simple papier, un objet enfin pouvant tenir dans le compartiment secret d’un meuble... Oui, mais quel était cet objet? Voilà le hic.

De morne qu’il était, le désespoir de Poliveau tourna brusquement à la rage. Notre héros s’empoigna la chevelure à deux mains, grinça des dents et piétina sur place en s’écriant à pleine voix:

—Ah! maudite soit ma fatale idée d’avoir été me faire opérer! Si j’avais toujours le bonheur d’être aveugle, ma douce colombe serait près de moi à palpiter sous mon aile et je n’aurais pas perdu le cher oncle Canivel, qui soignait si bien mes meubles.

Plus encore que Mathurin, le commissaire tenait à savoir ce qu’était devenu l’oncle Canivel. Il prit le ton de reproche amical pour dire au mari de la douce colombe:

—Mais, à Paris, une personne ne disparaît pas aussi facilement. Peut-être avez-vous mal cherché?

—Mal cherché! répéta Poliveau indigné, j’ai à me reprocher, je le confesse, d’être méfiant, peu crédule, toujours sur mes gardes; cela tient à ma nature de profond observateur... mais, moi, être ingrat, jamais!... Oh! que oui! je l’ai cherché, ce bon vieillard qui m’inondait de sa tendresse... Je ne vous ai donc pas conté comment j’ai constaté la disparition de ce digne parent?

—Non, et je serais heureux de l’apprendre.

—A ma sortie de la maison de santé, avant-hier, je vous ai dit que j’étais accouru chez moi plus rapide que la foudre. En ne trouvant plus Clarisse au logis, ma première pensée fut qu’elle devait être chez le cher oncle.

—Dont vous saviez l’adresse?

—Sans doute; puisque nous allions dîner chez lui tous les dimanches.

—C’est qu’alors vous étiez aveugle et que votre femme pouvait très-bien vous conduire chez l’oncle sans penser à vous donner une adresse dont votre infirmité n’avait que faire.

—Oh! que vous connaissez mal ma divine Clarisse!... Elle n’avait rien de caché pour moi, la chère âme... Son bonheur était de me renseigner sur tout, en me disant toujours: «Si je venais à mourir...» car il faut vous apprendre qu’elle avait la faiblesse des pressentiments, ce qui la faisait me répéter sans cesse: «Je suis trop heureuse près de toi, la mort doit être jalouse de ma félicité.»

Bref, pour en revenir à mon sujet, elle me disait: «Si je venais à mourir, tu serais trop embarrassé à chaque pas... je dois donc te munir d’avance de tous les renseignements possibles. Nous sommes rue Dauphine, 18, ne l’oublie pas.»

Et même, quand nous entrions dans l’allée, elle ne manquait jamais de me donner cet avertissement: «Prends-garde aux deux marches!» Car il y avait deux marches à monter avant d’arriver au pied de l’escalier.

Donc, avec l’espoir de retrouver Ririsse chez notre oncle bien-aimé, je monte en fiacre et je me fais conduire rue Dauphine, 18... J’arrive et la première chose que je cherche à reconnaître, c’est la double marche... Elle n’y était plus!... Mais je me dis: «On aura abaissé le sol de l’allée depuis ma visite à l’oncle. Tant mieux, ces deux marches étaient un vrai casse-cou...» Parvenu devant la loge, je demande au portier si le vénérable M. Canivel est chez lui.

Il me regarde et me répond:

—Canivel? Connais pas... Nous n’avons jamais eu de locataire de ce nom-là.

—C’est pourtant bien ici le nº 18.

—Tout ce qu’il y a de plus 18.

Alors l’idée me vient que je me suis probablement trompé de maison et je reprends:

—Est-ce qu’il n’y a pas eu dernièrement un changement dans les numéros des maisons de la rue?

—Pas depuis Louis XVIII, me réplique le concierge.

Enfin, apprenez que, une par une, j’ai été demander l’oncle dans toutes les maisons de la rue sans pouvoir parvenir à retrouver ce noble vieillard... Comprenez vous cela? hein!

—Vraiment, vous m’étonnez! lâcha M. O*** à tout hasard, car, en ce moment, il était tout à la pensée de ce que pouvaient être devenus la Clarisse et l’oncle qui avaient si prestement déménagé au moment où la dupe qu’ils exploitaient allait recouvrer la vue... Avaient-ils eu le temps de faire leur coup? ou bien la guérison de l’aveugle les avait-elle surpris avant la réussite?

Il fut tiré de ses réflexions par un nouveau hurlement de Poliveau, qui, s’en prenant encore à sa chevelure, se dépouillait le crâne en beuglant:

—Plus de Clarisse! Plus d’oncle!... Pourquoi ai-je eu la bêtise de me faire opérer!... A quoi me sert la vue? je vous le demande.

—Mais à voir clair, dit le commissaire.

L’ex-aveugle eut un sourire amer.

—A voir clair! répéta-t-il, quelle erreur! quelle erreur complète?

—Ah bah! fit M. O***.

—Oui, erreur, vous dis-je, c’est précisément depuis que j’ai retrouvé la vue que je n’y vois plus.

—Expliquez-moi donc cette particularité, mon cher monsieur Poliveau.

—Sans doute. Autrefois, quand j’étais aveugle, j’allais à tâtons, j’assurais mon pied à chaque pas; l’instinct me guidait; mille remarques m’aidaient à me conduire; bref, j’avais cette sagacité de l’aveugle qui flaire l’obstacle, devine la direction à suivre et le coin à tourner. Tout m’était renseignement; un bruit habituel à droite, une odeur à gauche (un serrurier et un rôtisseur, je suppose), un pavé plus ou moins raboteux, tel trottoir en pente, tel endroit où l’air plus vif m’indiquait un carrefour. Chaque détail se casait dans mon cerveau et me traçait ma route dont je ne déviais plus... Voilà comme j’étais quand je ne voyais pas!... Et je vous prie de croire que je n’ai jamais manqué d’arriver au but fixé... Tenez, par exemple: il a suffi qu’on m’ait guidé deux fois pour me conduire au siége de la Compagnie la Précaution et, toujours, depuis, j’ai été tout seul toucher mon mois de rente viagère.

Après avoir repris haleine, Poliveau continua d’un ton vraiment navré:

—A présent que j’ai retrouvé la vue, c’est tout autre chose. Soit que le jour m’éblouisse, soit manque d’habitude, je dégringole dans les escaliers, je me jette sur les passants, je ne manque pas un trou, je suis perdu à dix pas de chez moi, j’ai failli me faire écraser vingt fois depuis deux jours, je me heurte à chaque angle... La preuve de cela, ne vous l’ai-je pas donnée ce matin en entrant dans votre bureau? j’ai renversé des meubles, éparpillé des papiers, bousculé une dame...

Et, s’interrompant, Mathurin leva les deux mains au ciel, poussa un énorme soupir et lança cette exclamation:

—Oh! oui, j’y voyais cent fois plus clair quand j’avais les yeux au bout d’un bâton.

Puis, comme s’il croyait n’avoir pas assez prouvé, il ajouta:

—Mais ce guignon ne me suit pas que pour la marche, il préside à tous mes actes. Me fiant à mes yeux, je ne surveille plus mes mouvements. Si je veux prendre un verre, mon coude renverse la carafe... Je m’assieds à côté d’un siége, tous les malheurs, quoi! Quand j’étais aveugle, je procédais doucement: j’avançais la main avec prudence, mes doigts palpaient intelligemment, ils reconnaissaient au toucher entre deux objets pareils de forme, ils se décidaient sur le poids... Ah! ouiche! à présent, le sens du toucher est émoussé, la différence de poids m’échappe... Que dis-je, elle m’échappe... bien mieux encore! elle me trompe. Pas plus tard que ce matin je m’en suis aperçu à déjeuner.

—Est-ce que vos côtelettes vous ont paru être plus légères qu’autrefois? demanda le commissaire en riant.

—Non, pas mes côtelettes... mais mon argenterie, les couverts qui me viennent de mon père... autrefois ils semblaient plus lourds à ma main d’aveugle... La vue que j’ai retrouvée, je vous le répète, m’a fait perdre cette finesse de tact que je possédais.

Et Poliveau, lançant encore ses mains vers le ciel, recommença sa phrase:

—Oh! oui, j’y voyais cent fois plus clair quand j’avais les yeux au bout d’un bâton.

Son geste d’élever les mains en l’air avait apporté le bouton de manchette de Poliveau sous les yeux du commissaire, qui, une seconde fois, vit gravées en relief, ces deux initiales M. P. qu’il avait déjà remarquées le matin dans son cabinet.

A cette vue, une idée traversa rapidement le cerveau de M. O***.

Il venait d’être parlé d’un coquin disparu et de sa complice, de la compagnie la Précaution, de couverts d’argent; joignez à cela ces initiales, et vous comprendrez pourquoi le commissaire se trouva brusquement porté à se souvenir de Maurice Prévannes, ex-employé de la Précaution, qui avait vendu des couverts d’argent marqués M. P.—Et, en même temps, il pensa à mademoiselle Lurette Baba, une gaillarde fort capable d’avoir joué le rôle de Clarisse.