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Nous marions Virginie

Chapter 8: VI
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About This Book

A Parisian comic farce follows a chain of loosely connected episodes centered on a boastful street vendor who entertains passersby with extravagant tales to hawk a miraculous cleaning powder. Two young men and the vendor engage in playful bargains and small cons while household scenes introduce quarrels, a stern elderly military figure, and meddling relatives. These encounters push forward attempts to arrange a marriage for Virginie and reveal social pretensions, financial anxieties, and theatrical exaggeration through rapid scene changes, witty monologues, and physical comedy.

Mais le vieux militaire, furieux, a tiré sa montre et reprend d’un ton rageur:

—Je vous donne dix minutes pour vous décider... et pas un fichtre avec!

Virginie n’a rien vu ni entendu. Elle couvre du regard son Paul, mélancoliquement appuyé sur sa grosse caisse.

Avant que les dix minutes du délai soient écoulées, madame Ribolard obtient de son époux qu’il change de place avec elle, d’abord pour lui éviter une querelle avec le vieux militaire qui lui veut faire retirer ses bottes, ensuite parce qu’elle n’est pas fâchée de quitter le fauteuil bossu qui la fait tant souffrir.

Le mari est à peine posé sur son nouveau siége qu’il se relève subitement.

—Qu’as-tu, mon loulou? demande Cunégonde.

—Je crois que je viens de m’asseoir sur ta lorgnette oubliée dans la stalle.

—Mais non, c’est la bosse du fauteuil que tu sens... Ce siége manque un peu de confortable, n’est-ce pas? Tu dois avoir un côté qui porte à faux?

—Oui, mais je vais me caler, dit le vermicellier d’un air capable.

Il tire un magnifique foulard de sa poche; il le roule d’abord en long, puis il le tresse en rond et en fait une de ces couronnes dont se servent ceux qui portent des fardeaux sur la tête.

Il l’insinue alors sous la forte portion de son individu qui est à faux, puis il pousse un petit cri de triomphe.

—Es-tu mieux? demande son épouse.

—J’attendrais ainsi la fin du monde.

A cet instant mademoiselle de Veausalé reparaît. Les spectateurs, placés derrière les époux Ribolard, ayant quitté leurs stalles pour aller flâner dans les couloirs, l’institutrice peut donc se glisser entre les deux rangs de fauteuils et venir, par derrière, souffler bien bas au ménage:

—Tout est convenu avec ces messieurs. Pouce dans le gilet et réponse du mouchoir; ils sont placés au premier rang des fauteuils d’orchestre, juste en face de la contre-basse. Votre futur gendre est blond, avec un nez à la Roxelane; il est petit, et gras d’un dodu de bon goût.

—Est-ce que M. le duc de Croustaflor est ce grand monsieur maigre, et si distingué de manières, que je vois là-bas, debout devant sa stalle et s’apprêtant à prendre une prise dans un cornet en papier? demande Cunégonde.

Paméla jette un regard sur l’orchestre.

—Non, dit-elle, le duc et son neveu ne sont pas encore rentrés. Celui que vous voyez est sans doute quelque spectateur voisin qui sera venu se mettre là pendant l’entr’acte pour examiner la salle.

—Il a aussi l’air bien comme il faut.

La personne que madame Ribolard trouve si distinguée n’est autre que Borax. En voyant sortir les deux étrangers, il les a suivis dans les couloirs, et, quand ils ont rejoint l’institutrice, il a écouté adroitement leur conversation.

—Bon! se dit-il, je dois les empêcher d’atteindre le dernier entr’acte pour donner ou recevoir le signal.

Il prend aussitôt une contre-marque, sort du théâtre et s’en va chez un épicier voisin acheter dix sous de poivre en poudre.

Au moment où madame Ribolard le trouve si distingué, Borax est en train de répandre son poivre devant les deux stalles des illustres seigneurs.

Enfin les trois coups sont encore frappés, le public regagne ses places et la musique se fait entendre. Comme la première fois, MM. de Croustaflor et Bonifacio ont attendu le lever du rideau pour faire leur entrée et déranger chacun sur leur trajet.

Quand ils passent devant Borax, celui-ci les examine bien et murmure:

—C’est drôle! il me semble que j’ai déjà vu ces deux cocos quelques part... surtout celui qui a des favoris qui lui descendent sur le ventre.

L’arrivée tardive des deux nobles excite un mécontentement qui se traduit bientôt par ce cri:

—Assis! assis! Passez donc!

Mais ces messieurs ne peuvent ni s’asseoir ni passer. En gagnant leurs places, un des très-longs et flottants favoris de M. de Croustaflor vient de se prendre dans la boucle d’oreille d’une dame, qui a poussé un hurlement de douleur en se sentant arracher l’oreille. Le duc, le comte, la dame et son mari cherchent à débarrasser le bijou des boucles frisées du favori, mais cela demande quelques minutes, pendant lesquelles le publie beugle toujours:

—Assis! assis!

Un spectateur fait enfin passer une paire de ciseaux à ongles pour trancher la difficulté.

Bientôt la dame attachée lance un second hurlement, car elle vient de sentir qu’on lui entamait la peau. C’est son époux qui, effaré par les clameurs de la foule, est tellement troublé qu’il est en train de trancher l’oreille de sa femme pour séparer les deux prisonniers, au lieu de songer à couper le favori. Le cri de sa femme le rappelle à des idées plus simples, et bientôt M. de Croustaflor peut regagner sa place en abandonnant une forte touffe de son ornement qui reste pendue à l’oreille de la dame.

Les Ribolard ont vu de loin cette mutilation.

Le vermicellier en est tout pâle et murmure:

—Comme le noble duc doit souffrir; lui, si coquet de sa personne qu’il vient de Monaco à Paris pour se faire tailler les cheveux.

Le calme s’est enfin rétabli, et le public écoute l’acte, qui est le plus important de la pièce. C’est là que se trouve la scène capitale entre l’héroïne et le traître, où dit-on, les acteurs chargés du rôle font crouler la salle entière sous les bravos des assistants.

Bientôt ce moment arrive. Les artistes jouent la scène avec une telle âme que le public enthousiasmé se met à claquer des mains et à trépigner avec frénésie.

Comme tout le monde, MM. de Croustaflor et Bonifacio ont frappé des pieds avec un acharnement qui soulève les nuages du poivre versé par Borax devant leurs places.

Aussi, après la sortie du traître, quand l’héroïne, restée seule, commence son monologue sentimental pour invoquer une tante qui, du haut des cieux, veille sur son innocence, elle est tout à coup interrompue par les épouvantables éternuments de l’illustre duc de Croustaflor, auquel le poivre ravage le nez. Il a beau vouloir se retenir, il éternue sans relâche et avec une telle force que c’est à croire que sa tête va se détacher de son corps.

L’actrice est obligée de s’arrêter pour attendre la fin des exercices de ce spectateur qui, à chaque fois, va frapper du crâne dans le dos du musicien placé devant lui.

—A moi, Bonifacio! crie le duc, entre chaque court instant de répit que lui laissent les éternuments.

Mais le comte de Aricoti a bien autre chose à faire que de s’occuper de son oncle. Au lieu du nez, le poivre lui a ravagé les yeux et la gorge. Il râle et il est aveugle. Il passe son temps à essuyer ses yeux rouges et pleurants, qui coulent comme des robinets de fontaine, en même temps qu’il pousse les cris rauques d’un chat qui étrangle. La douleur est si forte qu’il piétine avec rage, ce qui contribue à faire monter de nouveaux nuages de poivre, dont se régalent ses yeux et le nez de son oncle.

—A la porte, la cabale! crie toute la salle à ce monsieur qui interrompt la pièce par ses explosions.

Le duc de Croustaflor veut résister un instant, mais il lui est impossible de comprimer ses détonations.

—A la porte, la cabale! hurle toujours le public qui devient furieux.

Le noble étranger se lève; il se glisse péniblement entre les rangs pressés des spectateurs furibonds qui, sous leurs mouchoirs, leurs chapeaux ou leurs programmes, cherchent à s’abriter contre les éternuments dont l’auguste seigneur les asperge en passant. Au départ de son oncle, le comte Bonifacio de Aricoti, devenu complétement aveugle, a saisi d’une main les basques de l’habit du duc, qui lui sert de caniche d’aveugle. Il se fait traîner en essuyant de l’autre main ses yeux, d’où jaillissent deux vraies sources.

Du haut de son balcon, le ménage Ribolard a assisté aux malheurs des deux infortunés. Les époux sont désolés de cette catastrophe, qui peut faire manquer le mariage.

—Avec son favori coupé, le duc se sera enrhumé. Il aurait dû s’entourer la figure d’un foulard en sentant la première atteinte du froid, murmure le vermicellier à sa femme.

—Comme il éternue... que de force!

—Dame! il éternue suivant sa fortune. Un homme si riche ne peut éternuer comme un modeste employé.

—Et M. Bonifacio, as-tu vu comme il pleurait à chaudes larmes?

—Oui... il aura été fortement secoué par la scène du traître et de l’héroïne... Cela prouve qu’il a l’âme sensible... Virginie sera heureuse avec lui.

—Est-ce que tu ne le trouves pas un peu gros?

—Puisque mademoiselle de Veausalé t’a dit que, dans le grand monde, on appelait cela un dodu de bon goût.

—Mais où est-elle donc passée, mademoiselle Paméla?

—Elle vient de sortir, en me faisant comprendre par un signe qu’elle allait retrouver ses illustres amis pour tâcher de les ramener, répond le vermicellier.

En effet, l’institutrice a quitté la salle pour se mettre à la recherche des seigneurs disparus. Elle finit par les retrouver au café du théâtre, où ils sont en train de soigner le mal étrange qui les abat. Le comte de Aricoti se tient renversé sur une banquette, la tête en l’air, avec une serviette mouillée sur les yeux. Quant au fier duc, ses éternuments ont cessé, mais le feu qui lui dévore l’intérieur des narines est si intense que, pour calmer l’incendie, il s’est fait servir un saladier plein d’eau dans lequel il laisse tremper son nez.

M. de Croustaflor daigne sortir de son bain pour promettre à Paméla que, aussitôt leurs souffrances apaisées, son neveu et lui rentreront dans la salle pour faire connaître leur décision à la famille Ribolard.

L’institutrice se hâte de les quitter pour porter cette bonne réponse aux parents de Virginie.

Cependant, l’acte durant lequel les nobles étrangers sont sortis vient de finir, et le café est envahi par les consommateurs. Parmi eux se trouvent Ernest et Borax, qui arrivent s’asseoir à côté des deux représentants de la cour de Monaco.

—Que faut-il servir à ces messieurs? leur demande le garçon empressé.

—Tiens! s’écrie Borax, quelle est cette consommation nouvelle qu’on prend par le nez? Si c’est bon, servez-m’en une. Ça doit être russe, cette invention-là. Comment l’appelez-vous, garçon?

Le garçon explique que, depuis un quart d’heure, les voisins de table se tiennent ainsi, l’un le nez dans l’eau, l’autre les yeux sous une serviette mouillée.

Loin de baisser le ton, Borax reprend, de son organe le plus perçant:

—Mais alors, si ce monsieur attend que son nez fonde, apportez-lui donc une petite cuiller pour le retourner. Vous voyez bien que c’est un médecin qui prépare l’infusion que va boire le malade qui a une serviette sur la figure.

En entendant ces paroles, M. de Croustaflor retire son nez du saladier, jette une pièce de cinq francs au garçon et se lève en dardant un regard furieux sur le mauvais plaisant.

Au lieu de s’émouvoir du coup d’œil menaçant, le saltimbanque se dit aussitôt:

—Oui, j’en suis certain, j’ai déjà vu ce paroissien quelque part.

Sans attendre sa monnaie, le duc a enlevé la serviette du visage de son neveu, qu’il entraîne en disant:

—Venez, comte.

Par malheur, Bonifacio, encore aveuglé par le poivre, n’y voit pas assez pour se conduire; il renverse un monsieur qui entrait à ce moment dans le café.

C’était Ribolard, qui amenait sa famille pour se rafraîchir pendant l’entr’acte.

Le duc reconnaît aussitôt le vermicellier et lui tend la main pour le relever; mais celui-ci a été tellement saisi par la surprise de se trouver aussi subitement en présence des illustrissimes étrangers qu’il reste assis par terre sans avoir la force de bouger. M. de Croustaflor et Paméla s’empressent de le remettre sur ses jambes, pendant qu’il balbutie tout ému:

—Ah! Monseigneur... Altesse... Sire... quelle auguste complaisance de la part d’un homme qui possède des phoques! Peut-on vous offrir un verre de vin?

Le rouge de la honte envahit le front de l’altière Paméla en entendant Ribolard offrir un verre de vin au duc, comme s’il s’adressait à un commissionnaire qui vient de lui scier son bois.

—Observez-vous donc, gronde-t-elle d’un ton rogue, n’oubliez pas que vous parlez à un homme dont tous les ancêtres sont morts aux croisades.

Quant à Cunégonde, elle est tremblante d’un saint respect et elle souffle à sa fille:

—Tiens-toi droite, Virginie. Le grand, qui a relevé ton papa, possède des pompiers, et le petit blond, au nez en queue de lapin, est son neveu, qui héritera des phoques.

La jeune fille ouvre des yeux ébahis en entendant cette phrase burlesque de sa mère. Elle ne comprend pas plus l’admiration de son père pour des gens qui l’ont renversé sur le derrière. Aussi, elle murmure:

—Décidément, l’Ambigu les rend malades!

Mademoiselle de Veausalé, qui a gardé son sang-froid, installe la famille devant une table à laquelle, sur un geste de l’institutrice, M. le duc daigne aussi prendre place. Il fait asseoir son neveu qui, toujours aveuglé par le poivre, demande d’une voix étonnée:

—Est-ce que nous sommes déjà rentrés dans la salle?

Le garçon est venu prendre les ordres des nouveaux consommateurs. Ribolard commande de l’orgeat pour les dames et un cassis pour lui. Quant au duc, il l’interroge de l’œil, n’ayant plus la témérité de rien lui offrir après la verte semonce de mademoiselle de Veausalé. Pour le tirer d’embarras, M. de Croustaflor s’adresse directement au garçon.

—Servez-moi ce que vous voudrez, dit-il.

—Mais où sommes-nous donc? redemande encore l’aveugle Bonifacio.

—Comte de Aricoti, nous sommes en la société de M. de Ribolard.

Le neveu ouvre ses yeux, plus rouges qu’un pantalon de soldat, et débite gracieusement:

—Monsieur de Ribolard, enchanté de faire votre connaissance... c’est un bonheur que m’enviera la cour de Monaco.

Le garçon revient avec les consommations demandées par le vermicellier. Laissé libre par le duc de lui servir ce qu’il voudrait, le garçon a cru être agréable au client en lui apportant un nouveau saladier plein d’eau pour faire encore infuser son nez.

Les époux Ribolard n’osent interoger, mais ils restent les yeux braqués sur le saladier en se demandant ce que le duc veut faire de ces trois litres de liquide.

—Est-ce qu’il va les boire? dit tout bas le mari à mademoiselle de Veausalé.

—Même par les plus grandes chaleurs M. de Croustaflor ne se rafraîchit jamais que le bout des doigts, répond l’institutrice.

—Et ça lui calme la soif?

—Parfaitement. Quand elle est trop ardente, il se rafraîchit le bout du nez, ajoute Paméla qui, craignant que le duc ne se livre encore à son exercice, cherche à prévoir le cas.

Mais rien n’étonne Ribolard de la part d’un homme aussi riche, et il réplique:

—Ces grands seigneurs peuvent se permettre bien des choses.

Assez embarrassé de son saladier, M. de Croustaflor le passe à son neveu, en disant:

—Tenez, Bonifacio, désirez-vous un peu vous rafraîchir les yeux?

—Les doigts, le nez, les yeux... Il paraît qu’ils se rafraîchissent tout... excepté la langue, se dit le vermicellier en avalant son cassis.

—Non, merci, ça commence à s’éclaircir, répond le gros blond.

Ribolard trouve que c’est le vrai joint pour chauffer la conversation, et il s’écrie gracieusement:

—Monsieur le comte de Aricoti possède une bien belle âme. L’état de ses yeux fait l’éloge de sa vive sensibilité. Pour qu’une scène de drame ait pu le faire pleurer à tel point, il faut qu’il soit bien impressionnable.

—Très bien! très-bien! fait tout bas mademoiselle de Veausalé, mes compliments, monsieur Ribolard... on n’aurait pas mieux dit dans le grand monde.

Tout fier de l’éloge obtenu de la difficile Paméla, le mari pousse le coude de sa femme en lui murmurant:

—Dis donc aussi quelque chose, Cunégonde, ils vont croire que tu es en cire.

Le fait est que madame Ribolard est restée, bouche béante, en respectueuse contemplation devant les deux étrangers.

—Que veux-tu que je leur dise?

—Quelque chose d’aimable.

Cunégonde se recueille un instant, puis elle prend sa mine gracieuse pour demander:

—Viendrez-vous manger la soupe à la maison un de ces jours?

Mademoiselle de Veausalé fait un bond énorme d’indignation sur la banquette en entendant cette invitation trop cavalière, qui jure avec tous ses grands principes du savoir-vivre. Mais le duc de Croustaflor s’incline gracieusement et répond:

—C’est un honneur que j’ambitionnais sans oser le solliciter.

—Eh bien, si vous voulez, mardi, je tâcherai d’avoir un joli poisson et ma fille vous fera un flan.

Ribolard est resté stupéfait du succès de sa femme en parlant aux grands de la terre.

Quant à Virginie, qui a assisté muette à cette scène, un petit pressentiment vient de l’avertir qu’un danger pourrait bientôt la menacer, et elle songe à son Paul.

A l’autre bout du café, Ernest et le charlatan, assis à leur table, ont deviné ce qui se passe.

—Sapristi! grogne Borax, c’était bien la peine de dépenser dix sous de poivre pour empêcher ces deux cocos de s’entendre avec les Ribolard!

V

Le lendemain de cette soirée à l’Ambigu, la charmante Virginie, qui vient de se lever, est rêveuse dans sa chambre. Elle a enfin compris le motif de cette étrange agitation que, la veille, montraient ses parents. La brusque invitation à dîner et sa prompte acceptation lui annoncent la prochaine entrée de deux inconnus dans la maison paternelle qui, ordinairement, ne s’ouvre qu’à de vieux amis, tous anciens commerçants.

Au retour du théâtre, elle a surpris entre ses parents et Paméla quelques phrases à mots couverts qui l’ont éclairée sur la cause de l’invitation. Enfin, elle a deviné que son amour pour Paul va avoir à soutenir un assaut, et elle s’est préparée à le défendre.

Le commencement de l’attaque ne se fait pas longtemps attendre. Au premier bruit qu’elle a entendu dans la chambre de sa fille, madame Ribolard, que la joie a empêchée de dormir, est entrée chez Virginie, dont elle guettait le réveil.

—Bonjour, ma bichette, t’es-tu bien amusée hier au théâtre? demande la brave femme après avoir d’abord embrassé sa fille comme du bon pain.

—Oui, maman, beaucoup.

—La demoiselle de la pièce fait, à la fin, un joli mariage, n’est-ce pas? Un colonel de cavalerie très-riche, très-riche! Aimerais-tu à faire un pareil mariage?

—A épouser un colonel de cavalerie?

—Un colonel, ou un avoué, ou un grand seigneur, peu importe! pourvu qu’il ait une immense fortune, ajoute la mère, qui veut arriver adroitement à son but.

—Oh! maman, l’héroïne n’épouse pas le colonel à cause de sa fortune, mais parce qu’elle l’aime et qu’il l’a défendue contre le traître. Ah! à propos du traître, dis donc, est-ce que tu ne trouves pas qu’il ressemble beaucoup à un des messieurs que tu as invités à dîner?

—Auquel?

—A celui qui avait des yeux rouges... tu sais? le petit blond énorme.

—Où vois-tu donc qu’il soit énorme? demande madame Ribolard, décontenancée par cette première appréciation donnée par sa fille sur le comte Bonifacio de Aricoti.

—Comment, tu ne le trouves pas gros?

—Mais non, mais non, il possède tout au plus ce que dans le grand monde on appelle un dodu de bon goût.

—Oui, mais, dans le petit monde, on nomme cela un éléphant.

—Oh! Virginie, tu es injuste.

—C’est vrai, car il serait vraiment impossible de prendre pour une trompe le nez de ce monsieur... Te souviens-tu, maman? tu m’as dit toi-même qu’il ressemblait à une queue de lapin.

—Mais, bichette, une queue de lapin ne manque pas d’une certaine élégance.

—Là où elle est placée dans le lapin, c’est possible; mais, au milieu de la figure d’un monsieur, je t’assure qu’elle perd beaucoup de son élégance.

Virginie n’est pas méchante; mais, dans la persuasion que le comte Bonifacio est celui qu’on lui destine, elle est sans pitié pour le gras jeune homme que, de son côté, Borax compare à un saucisson à pattes. En voyant sa mère troublée, la jeune fille, pour lui porter le dernier coup, ajoute en riant:

—Ah! voilà un mari dont je ne voudrais pas! J’aurais trop l’air d’avoir épousé un rouleau à macadam.

La maman n’ose pas insister, et se dit:

—La première impression du comte sur Virginie laisse un peu à désirer; il faut que je remette le soin de la persuader à son père, qui est adroit comme un singe.

A ce moment même, Ribolard, l’adroit comme un singe, entre dans la chambre. Il a aussi cherché un ingénieux moyen de surprendre l’opinion de sa fille, et il arrive tout heureux de l’avoir trouvé.

—Ninie, devine un peu le beau rêve que j’ai fait cette nuit?

—Tu as songé au drame de l’Ambigu.

—Pas du tout, j’ai rêvé que tu te promenais en mer, traînée par des phoques gracieux...

—Alors, je devais avoir bien peur?

—Non, pour te rassurer, tu avais à tes côtés le noble comte de Bonifacio... Tu sais, ce jeune homme d’hier qui a l’âme si sensible, le cœur si tendre.

—Et le nez si court! interrompt Virginie.

—Tu trouves qu’il a le nez un peu court; c’est drôle, je ne l’ai pas remarqué... balbutie le vermicellier, déconcerté par la réplique.

—Quand tu es entré, j’étais justement en train de parler de ce monsieur avec maman. N’est-ce pas, petit père, qu’il est affreux?

—Euh! euh! fait le papa, qui n’ose plus insister.

Virginie se sait trop aimée de ses parents pour être jamais mariée contre son gré. Elle se contente donc, pour le moment, de n’en pas ajouter plus long sur le gros futur qu’il ont en vue, et elle feint de ne pas remarquer leur embarras.

Les deux époux ont échangé un regard triste en reconnaissant que leur projet menace de ne pas se réaliser aussi facilement qu’ils l’espéraient. Néanmoins, le vermicellier retrouve bientôt une figure moins allongée, car il vient de se dire:

—Mademoiselle de Veausalé est fine comme l’ambre; elle saura prendre Virginie et l’éblouir par les splendeurs qui l’attendent à la cour de Monaco.

D’un coup d’œil, le père fait signe à sa femme de le suivre. Ils vont rejoindre Paméla, qu’ils trouvent au salon occupée à essayer un paletot d’hiver à son chien Raoul, car le froid est devenu très-vif pendant la nuit, et le cher animal tousse un peu.

La fière demoiselle voit tout de suite que les Ribolard ont eu hâte d’interroger leur fille, et qu’ils ne s’applaudissent pas du résultat de cette tentative.

—Eh bien? demande-t-elle.

—Virginie n’a pas été positivement séduite par le dodu de bon goût de votre protégé, qu’elle trouve un peu éléphant, annonce Cunégonde.

—Et puis encore?

—Elle dit que son nez est insuffisant.

—Et après?

—Enfin l’effet produit par M. de Aricoti sur l’esprit de notre enfant a été celui d’un rouleau à macadam.

Mademoiselle de Veausalé a écouté impassible ce rapport. Elle quitte un instant Raoul, qu’elle pose sur un fauteuil, et elle marche droit au vermicellier.

—Quelle impression une huître vous a-t-elle faite, la première fois que vous l’avez vue? lui demande-t-elle.

Ribolard la regarde tout ahuri.

—Répondez-moi. Quel effet vous a produit la première huître que vous avez vue?

—Dame! elle ne m’a pas d’abord séduit.

—Et maintenant?

—J’adore l’huître.

—C’est donc parce que l’huître a une saveur, une délicatesse que vous n’aviez pas primitivement appréciées. Eh bien, M. Bonifacio de Aricoti est une huître... une véritable huître.

—Ah! vraiment?

—Virginie a pu ressentir pour le comte cet éloignement que vous a inspiré la première huître; mais, de même que vous adorez maintenant les huîtres, elle raffolera du comte quand elle aura étudié toutes les brillantes qualités de cette nature d’élite.

—Vous en êtes certaine? demande Ribolard, auquel la comparaison du comte avec une huître a rendu l’espoir.

—Le neveu du duc de Croustaflor a tout pour dompter l’imagination d’une jeune fille. Il danse avec une légèreté surprenante; sa conversation est brillante; il découpe une volaille au bout de la fourchette; il chante la romance à vous faire fondre en larmes, et il est poëte jusqu’au bout des ongles. Que Virginie le regarde quand il improvise des vers, et l’auréole du poëte fera disparaître son nez.

—Est-ce qu’il n’en aura plus du tout? demande Cunégonde effrayée.

—Si, je veux dire que votre demoiselle, séduite par l’inspiration poétique qui embellira le visage du comte, ne s’apercevra plus qu’il a le nez un peu court. Donc, placez au plus vite mon protégé en face de votre fille; mettez-le à même de déployer ses moyens irrésistibles, et vous verrez Virginie se traîner à vos pieds pour vous supplier de lui donner un tel mari.

—Vous croyez, mademoiselle Paméla? Alors l’enfant aura bien changé d’avis, car, ce matin, rien n’annonce en elle qu’elle adorera le comte, dit Ribolard avec un léger doute.

—Rappelez-vous votre première huître, répète mademoiselle de Veausalé. Donc, il faut songer sérieusement à mettre les jeunes gens en présence.

—Notre dîner est pour après-demain; j’ai pensé toute la nuit à ce que j’offrirais à ces millionnaires, dit Cunégonde.

—Oh! le duc aime le sans-façon. Ainsi pas de cérémonie... douze plats tout au plus. Ayez surtout une volaille, pour fournir au comte l’occasion de prouver son talent de découpeur... un canard, par exemple... c’est le plus difficile de l’art.

—Bon! jusqu’à mardi, sans avoir l’air de rien, je jetterai dans la conversation, devant Virginie, que rien n’est plus extraordinaire à découper qu’un canard; cela préparera le triomphe du jeune homme, ajoute le vermicellier.

A la suite de cette conférence, la maison Ribolard est, pendant deux jours, tout en l’air. On époussette les meubles et on cire les parquets, on accorde le piano et on nettoie l’argenterie; enfin, on se prépare à recevoir dignement le duc de Croustaflor et son neveu.

De son côté, Borax n’a pas perdu son temps. Pendant les quarante-huit heures qui le séparaient du grand dîner, il a su se mettre au mieux avec tous les domestiques du ménage Ribolard. A l’aide de sa poudre à chandeliers, il a gagné la protection de la cuisinière Madelon, dont il a récuré bien à fond toute la batterie. Aussi s’est-il glissé dans la cuisine, et il a assisté à l’arrivée des victuailles et vu tous les apprêts culinaires.

Par la femme de chambre, il sait que, dans l’intérieur de l’appartement, on s’occupe des derniers préparatifs.

Comme il fait ce jour-là un froid excessif, madame n’a eu, depuis le matin, qu’une seule préoccupation, celle que l’appartement soit bien chaud pour l’heure où ces messieurs se présenteront.

Aussi les foyers de cheminée sont devenus de vrais brasiers et une douce chaleur règne dans le salon et la salle à manger.

Borax quitte la cuisine après avoir recueilli de la cuisinière ce dernier détail qu’on doit se mettre à table à six heures précises.

Il est tout pensif et murmure:

—Je ne peux pas aller encore leur fourrer du poivre devant leur place à table, et il faut pourtant que j’empêche ces gredins-là,—car ce sont deux vrais gredins, maintenant que la mémoire m’est revenue, je les connais,—que je les empêche, dis-je, de manger une seule bouchée de ce délicieux repas dont ils sont indignes.

Après avoir cherché un peu le moyen d’arriver à son but, Borax s’écrie tout à coup:

—J’ai mon affaire!

Il se dirige aussitôt vers la boutique voisine d’un marchand de faïences, où il fait choix d’une demi-douzaine de grands plats. Puis, muni de son achat, il regagne à la hâte la maison et grimpe à l’atelier du peintre.

Dans l’escalier, il rencontre le concierge Calurin, qui balaye les marches.

—Oh! oh! fait le portier, il paraît qu’il y a aussi grand dîner chez M. Ernest, car vous venez de faire vos provisions de vaisselle.

—Mais oui, monsieur Calurin, notre peintre a invité quelques amis. Ah! à propos, il m’a chargé de vous demander un service.

—Trop heureux de lui être agréable.

—Voici la chose: Au moment de l’arrivée de ses convives, M. Ernest désire leur faire une surprise... seulement, elle ne peut être préparée qu’au dernier moment. De là-haut nous entendrons bien le bruit de la porte cochère, fermée à la nuit tombante, qui nous annoncera l’arrivée des convives...

—Et alors, vous apprêterez votre surprise.

—Oui, mais nous avons une crainte.

—Laquelle?

—Comme le propriétaire donne aussi à dîner, il se peut qu’en entendant la porte cochère se refermer, nous nous figurions que c’est notre monde qui arrive, quand au contraire, ce seraient les invités du propriétaire.

—Eh bien?

—Là est le service que nous attendons de votre complaisance. Soit pour les Ribolard, soit pour nous, les arrivants devront s’adresser à la loge. Si donc les invités de M. Ribolard se présentent les premiers, lancez-nous un énorme coup de sifflet, cela voudra nous dire: «Vous avez entendu le bruit de la porte cochère, mais ce n’est pas votre monde, c’est celui du propriétaire; ainsi, ne préparez pas votre surprise.»

—Bon! c’est convenu. Je siffle si les invités de M. Ribolard arrivent les premiers.

—Merci d’avance, monsieur Calurin.

Et Borax continue son ascension en se disant:

—De cette manière, je saurai au juste quand les bandits mettront le pied dans la maison.

Les deux amis s’étonnent de le voir apparaître avec sa vaisselle, mais ils ont beau l’interroger, le saltimbanque répond:

—Laissez-moi faire. Je m’occupe du mariage de Virginie.

Puis il a ouvert une fenêtre de l’atelier qui donne sur les toits de la maison et, tant qu’il fait jour, il examine les cheminées qui jettent dans l’air la fumée des énormes feux qu’on fait chez les Ribolard.

A six heures moins le quart, on entend le bruit sourd de la porte cochère qui se referme et, bientôt, retentit un vigoureux coup de sifflet lancé d’en bas par le concierge, qui tient parole.

—Bon! se dit Borax, voici mes coquins qui arrivent le bec enfariné.

Il prend ses plats, enjambe la fenêtre et, se promenant sur les toits comme un vrai chat, il place une assiette bien à plat sur chaque mitre des cheminées de Ribolard de manière à intercepter le passage de la fumée.

A ce moment même, au premier étage, M. de Croustaflor et son neveu pénétraient dans le salon que Cunégonde avait tant pris soin de chauffer depuis le matin.

Mais à peine les premières salutations ont-elles été faites que la cheminée lance tout à coup d’énormes bouffées d’une fumée tellement épaisse qu’il est complétement impossible de se voir. Les deux étrangers restent immobiles, sans oser bouger, dans ce salon qu’ils ne connaissent pas, de peur de renverser les meubles. Ils toussent et pleurent sans pouvoir répondre à la voix désolée de Ribolard, qui leur crie, au milieu du nuage qui le rend invisible:

—Mille pardons, messeigneurs, le vent aura changé subitement... Je n’y comprends rien. Jamais cette cheminée n’a fumé.

Le vermicellier finit par gagner une fenêtre, qu’il ouvre. La fumée se dissipe un peu, mais la douce chaleur qui régnait dans la pièce est aussitôt remplacée par un froid intense qui vient geler les deux invités sous leur habit de cérémonie.

Cunégonde est désespérée et perd la tête. Ribolard reste effaré devant la cheminée qui continue à lancer sa fumée, quand la fenêtre ouverte devait établir un courant d’air.

Seule, mademoiselle de Veausalé a gardé son sang-froid, et elle donne ce conseil aux époux contrits:

—Au lieu de laisser ces messieurs grelotter dans le salon, faites-les passer tout de suite dans la salle à manger, qui doit être bien chaude.

—Oui, oui, c’est une idée! Par ici, messieurs, donnez-nous la main, laissez-vous guider.

Au milieu de l’épais nuage, on finit par arriver à la porte de la salle à manger, qui est ouverte par Ribolard.

Le malheureux vermicellier recule épouvanté pour n’être pas asphyxié, car la salle à manger est si pleine de fumée qu’on peut à peine distinguer la lueur de la lampe.

A l’autre bout de la pièce, derrière ce nouveau nuage, on entend la voix de Madelon qui, du seuil de sa cuisine, crie avec fureur:

—Ah çà! monsieur, qu’est-ce qui prend à vos cheminées? Il n’y a pas moyen de tenir dans la cuisine... le feu de mon rôti me rend sa fumée... je n’y vois plus clair à retrouver mes casseroles. Je crains fort d’avoir pris du cirage pour du beurre... tout mon dîner est perdu!... sentez-vous?

Effectivement, à la fumée se joint une odeur de brûlé qui prouve que Madelon, aveuglée, ne pouvant plus surveiller ses fourneaux, les sauces et les mets vont de mal en pis.

—Je n’y comprends rien! jamais les cheminées n’avaient fumé, répète Ribolard avec désespoir.

On ouvre portes et fenêtres. L’appartement, que Cunégonde avait voulu rendre si chaud, est devenu une vraie glacière au milieu de laquelle le duc et le comte tremblent de froid.

—Ça va passer. Nous pourrons tout à l’heure nous mettre à table. Si, en attendant, ces messieurs voulaient accepter des édredons pour se réchauffer? dit madame Ribolard, qui pleure en voyant les deux invités souffler dans leurs doigts.

Mais M. de Croustaflor se soucie peu de rester dans un appartement qui jouit de dix degrés de froid pour y manger un mauvais dîner brûlé. Aussi, comme il a hâte de s’esquiver, il prend sa voix la plus aimable:

—Mais ne vous désolez donc pas, mes très-excellents amis. C’est un bien petit malheur qui peut arriver à tout le monde. Ce qui est différé n’est pas perdu... la partie sera remise à demain. Mon neveu et moi nous allons dîner au plus proche restaurant et, dans la soirée, nous reviendrons vous demander une tasse de thé.

Tout en parlant, le duc a poussé Bonifacio vers l’antichambre, et ils partent avant que les Ribolard aient pu les retenir.

La désolation des époux est extrême!

Tout à coup, le vermicellier s’écrie:

—Tiens! voilà qui est bien extraordinaire! nos cheminées ne fument plus.

En effet, depuis que les deux étrangers sont sortis, les cheminées tirent d’une façon merveilleuse, sans rendre la plus petite fumée.

—Si l’on faisait courir après nos invités? propose aussitôt Cunégonde.

—A quoi bon, puisque tout le dîner est brûlé?

—Ces messieurs ont promis de revenir dans la soirée, vous les inviterez pour demain, conseille mademoiselle de Veausalé.

On referme les fenêtres et l’on ravive les feux. Puis, après avoir mangé, du dîner, ce qui a pu échapper au désastre, on va s’installer au salon pour attendre le retour de MM. Croustaflor et Bonifacio.

A sept heures, un coup de sonnette retentit.

—Ce sont eux! s’écrie le ménage.

On s’élance vers la porte qui vient de s’ouvrir, en même temps que la soubrette Clémence annonce:

—M. Nicolas Borax.

VI

La mine souriante et sans aucun embarras, le saltimbanque s’avance dans le salon des Ribolard.

—Tiens! fait-il, Hippolyte n’est donc pas là?

—Qui appelez-vous Hippolyte? demande le vermicellier, revenu de la surprise que lui a causée l’entrée de ce personnage inconnu.

—Oui, Hippolyte, un ancien camarade à moi. C’est comme Auguste, l’autre, le petit saucisson à pattes avec un nez retroussé... c’est pour ainsi dire mon élève. Dans le temps, on ne voyait que nous dans les cours...

—Dans les cours! s’écrie Cunégonde.

Mais son époux l’interrompt en lui murmurant vite:

—Chut! tais toi. Oui, dans les cours. Ce monsieur est probablement un diplomate, grand ami de nos illustres invités... Il veut parler des cours étrangères... C’est à coup sûr un ancien ambassadeur.

Pendant que Ribolard donne cette explication à sa femme, le charlatan a promené ses regards dans le salon et vient d’apercevoir enfin mademoiselle de Veausalé qui, depuis l’entrée du bateleur, se tient droite et immobile dans le coin le plus obscur. Aussitôt la figure de Borax devient joyeuse. Il court brusquement à elle, lui saisit la tête et lui applique un baiser retentissant sur la joue en s’écriant:

—Comment! c’est toi, Paméla? Te voilà donc ici? Est-ce que tu as renoncé à avaler des sabres? Comment va ton fils, ma bonne vieille?

Puis il revient aux époux en disant:

—Je savais bien que ce farceur d’Hippolyte devait être ici... puisque voilà sa femme.

Les yeux écarquillés par la surprise, les Ribolard ont assisté à cette singulière scène qui leur semble un peu trop compromettre la dignité de la pimbêche demoiselle de Veausalé.

Mais celle-ci se redresse, noblement courroucée, en s’écriant:

—Je ne connais pas cet homme!

—Comment! tu ne me reconnais pas, Paméla? Tu ne remets pas ton vieux Borax, l’ami de ton Hippolyte chéri! Moi qui faisais le boniment au public devant notre baraque quand tu avalais des sabres dans les fêtes de banlieue. Tu ne me reconnais pas! moi qui ai, pour, ainsi dire, créé une position à ton fils en lui retroussant le nez,... ce qui lui a donné une physionomie de Jocrisse qui vaut de l’or pour faire la parade... Tu ne me reconnais pas!... Ah! ma vieille Paméla, tu es bien ingrate!

Furibonde et rouge d’indignation, mademoiselle de Veausalé répète encore:

—Je ne connais pas cet homme!

Mais les éclats de sa voix furieuse ont réveillé son roquet Raoul, qui dormait sur un coussin du canapé. L’animal a commencé un grognement de colère, qui se change tout à coup en un jappement joyeux quand il a senti le saltimbanque. Il s’élance vers lui et se livre à des bonds aimables et à des caresses.

Borax le montre à mademoiselle de Veausalé, en lui disant d’une voix mélancolique:

—Tu le vois, Paméla... Ton chien n’est pas comme toi, il a la mémoire du cœur, lui! Il reconnaît son vieil ami... son ancien professeur, car, s’il possède quelques talents de société, c’est à moi qu’il en est redevable... Je suis certain qu’il n’a pas dû oublier mes leçons... Venez; ici, Raoul, faites le mort, mon garçon.

Au commandement du bonhomme, le chien se couche aussitôt au milieu du salon et reste immobile.

—Très-bien, Raoul. Voyons maintenant si vous vous souvenez du reste... Attention!

Et Borax continue, en s’adressant à l’animal étendu:

—Raoul, il faudrait vous lever pour venir travailler.

Le chien ne fait aucun mouvement.

—Vous ne voulez donc pas vous réveiller pour prendre votre leçon d’anglais.

La bête ne remue pas davantage.

—Raoul, j’aperçois le commissaire.

A ces mots, le roquet se lève d’un bond et se met à aboyer en furieux.

—Bien! très-bien! Raoul. Je suis content de toi. Je constate que tu n’as pas oublié ton éducation première. Je vois avec plaisir que tu n’es pas comme ta maîtresse, qui renie son ancienne et noble profession de saltimbanque.

On comprend facilement avec quelle stupéfaction profonde les époux Ribolard ont assisté aux évolutions du chien leur révélant ainsi ses talents de société.

—Il y a erreur, bien sûr, il y a erreur, balbutie enfin Cunégonde. Il n’est pas possible qu’une femme qui a fréquenté les cours ait pu avaler des sabres. Car vous ne pouvez nier, monsieur, que mademoiselle de Veausalé ait fréquenté les cours?

—Mais, je ne le nie pas, ma brave dame, nous avons fréquenté toutes les cours où le concierge voulait bien nous permettre d’entrer pour faire nos exercices.

—Ah çà! vous nous parlez donc des cours des maisons? demande le vermicellier qui a retrouvé la parole, que la surprise lui avait coupée.

—Naturellement. Nous avions réuni nos talents à cinq: Paméla, son homme, son fils, moi et le chien. Ces messieurs chantaient; je les accompagnais sur le cornet à piston. Le concert était coupé par un intermède comique du chien, et la représentation se terminait par le grand tour du sabre avalé par la beauté ici présente.

Depuis que mademoiselle de Veausalé a été trahie par son chien, elle a beaucoup perdu de son assurance et de sa morgue aristocratique. Néanmoins, elle croit devoir protester contre les assertions de Borax. Elle se redresse donc avec une majestueuse arrogance en disant:

—Je ne crois pas de ma dignité de relever les contes inventés par cet homme ivre, et je me plais à penser que vous voudrez bien m’accorder la satisfaction de le faire chasser. Je ne rentrerai dans ce salon qu’après l’expulsion de ce personnage effronté. C’est une mesure que je réclame, non pas pour moi, qui suis au-dessus de pareilles attaques, mais dans votre propre intérêt, car je ne saurais vous dissimuler la pénible impression que produira sur le noble duc de Croustaflor, qui va venir, la vue d’un ivrogne s’ébaudissant en plein salon.

Et mademoiselle de Veausalé, après cette allocution hautaine, se retire dans la salle à manger, pour y attendre que les Ribolard aient fait jeter dehors le mauvais drôle qui a osé ternir sa réputation.

Les époux sont restés muets et interdits. Ils ne peuvent se décider à croire que celle qu’ils ont prise pour la fine fleur de la cour de Monaco n’ait été qu’une vulgaire avaleuse de sabres.

—Voyons, cher monsieur, demande le vermicellier, êtes-vous bien sûr de ne pas vous tromper? Il est arrivé très-souvent qu’on ait pris une personne pour une autre. Je vous citerai l’exemple de Lesurques.

—C’est possible, dit le bateleur, mais vous avez vu le chien travailler.

—Le fait est que le chien nous a montré des talents que nous ignorions complétement.

Borax est devenu sérieux. Il prend sa voix la plus persuasive:

—Mes chers amis, je vois en vous de braves et honnêtes gens, mais un peu trop crédules. Vous êtes en ce moment bernés par une intrigante qui s’entend avec son mari pour marier leur fils à votre Virginie.

—Quoi! le noble duc de Croustaflor ne serait qu’un acrobate... ce n’est pas possible! s’écrie Ribolard qui résiste.

—Non, ce n’est pas possible! il a des manières trop distinguées, ajoute Cunégonde.

En reconnaissant qu’il ne peut vaincre la confiance stupide des époux, le bonhomme se dit qu’il vaut mieux en tirer parti dans leur propre intérêt, et, aussitôt, il feint d’être indécis.

—Au fait, dit-il, quand je pense à Lesurques, j’ai peur de m’être laissé égarer par une ressemblance... il se peut que je me trompe.

—Oui, oui, vous devez vous tromper... Nous ne pouvons pas admettre que M. de Croustaflor et mademoiselle de Veausalé soient deux saltimbanques mariés.

—Il y aurait pourtant un vrai moyen de s’assurer si votre prétendu duc est Hippolyte, le mari de Paméla.

—Dites-le! s’écrient les Ribolard avec empressement.

—Hippolyte avait, dans le temps, une incommodité singulière, pour la quelle il avait consulté les plus grands médecins.

—Laquelle?

—Dès qu’il entrait dans une maison, les cheminées se mettaient à fumer, répond Borax avec aplomb.

Le ménage pousse un cri de surprise en se rappelant l’événement qui a fait manquer le dîner.

—Cela nous est déjà arrivé, avoue Ribolard.

—Ah! vraiment! fait Borax, mais il ne faut pas juger à la légère... Quelquefois un hasard, un accident, une saute de vent peut occasionner un dérangement dans les cheminées. Vous devez donc être mieux convaincus pour juger plus sainement. Deux épreuves valent mieux qu’une. Paméla vient de dire que le Croustaflor doit arriver tout à l’heure. Si le prétendu duc n’est réellement que mon ami Hippolyte, vos cheminées vous le diront.

Et il s’éloigne en ajoutant:

—Je pars pour laisser l’entrée libre au Croustaflor. Pas un mot de ce secret à Paméla. Je reviendrai plus tard savoir ce que la cheminée vous aura répondu.

Arrivé sur le carré, Borax part d’un éclat de rire en se disant:

—Leur bêtise est trop profonde. Autant que j’en profite pour le bien de Paul et de Virginie... Je vais regrimper sur les toits et jouer des assiettes aussitôt que le Croustaflor reparaîtra.

Après sa sortie, les deux époux sont restés tout émus des révélations qu’il leur a faites. Ils hésitent encore à croire, mais leur confiance en mademoiselle de Veausalé est fortement ébranlée. Aussi, quand Paméla, qui a entendu partir Borax, rentre dans le salon avec ses grands airs de la cour de Monaco, les Ribolard examinent anxieusement celle qu’ils prenaient pour un dessus de panier d’aristocratie et qui, peut-être, n’est qu’une avaleuse de sabres.

—C’est drôle, se dit Ribolard, je n’avais pas encore remarqué comme elle a une bouche fendue. Elle se la sera coupée sans doute en avalant une lame de travers.

Néanmoins, les époux dissimulent avec l’institutrice. Ils attendent, pour se convaincre, l’arrivée des hauts visiteurs sur lesquels la cheminée leur apprendra la vérité. Si l’illustre Croustaflor est un vrai duc, la cheminée doit tirer comme d’habitude. Si le faux seigneur n’est que le saltimbanque Hippolyte, il sera trahi par sa singulière maladie de faire fumer la cheminée partout où il entre.

—Quelle étonnante infirmité! pense Cunégonde. Et dire qu’il n’y a pas de médecins pour vous guérir.

De son côté, Paméla est mal à l’aise. Elle voit que les époux sont pensifs, et elle se demande ce que Borax a pu leur dire pendant sa courte absence. Tout en réfléchissant, elle dispose le thé sur un guéridon, devant la cheminée.

Enfin la sonnette de l’antichambre annonce le retour du duc et de son neveu.

M. de Croustaflor entre d’un air aimable en demandant:

—Eh bien, très-chers amis, êtes-vous enfin délivrés de cette fumée incommode qui nous avait privés de dîner?

Mais au lieu de faire les empressés et de répondre, les époux restent immobiles comme des chiens de faïence à épier la cheminée, qui flambe toujours.

—Oui, c’est bien un duc. Elle ne fume pas! se dit le vermicellier.

—Elle tire! donc ce n’est pas Hippolyte, pense de son côté Cunégonde.

Et, rassurés maintenant, les époux présentent un visage souriant au duc de Croustaflor. Mais celui-ci regardait aussi la cheminée pour y découvrir ce que les Ribolard y examinaient si attentivement, et, au moment où ceux-ci tournent la tête de son côté, il s’écrie tout à coup:

—Allons, bon! voici la cheminée qui recommence ses plaisanteries.

Effectivement le foyer, naguère si calme, lance d’énormes bouffées d’une fumée épaisse qui envahit le salon. Comme avant le dîner, la pièce se remplit d’un nuage qui ne permet plus de se voir.

—La cheminée a parlé, le Croustaflor n’est qu’un saltimbanque! se dit Ribolard convaincu.

Tout bête qu’il est, le vermicellier trouve pourtant un moyen de mieux s’assurer du fait. Au milieu de la fumée qui le rend invisible, il se dirige vers le duc, qu’il entend tousser, et lui souffle tout bas:

—Dis donc, Hippolyte?...

—Quoi? répond imprudemment le duc, en croyant que c’est le comte de Bonifacio qui lui parle.

Satisfait de son épreuve, Ribolard va s’éloigner, quand une main lui saisit le bras et une voix murmure vivement à son oreille:

—Jouons des guiboles, mon homme. On nous a devinés. Cet infect crétin de Ribolard sait tout; il n’y a plus moyen de lui chiper son sac.

Le père de Virginie reconnaît aussitôt l’organe de mademoiselle de Veausalé qui, dans ce langage rappelant peu la cour de Monaco, croit s’adresser à son époux Hippolyte, que la fumée lui cache.

—Ah! quelle jolie chandelle je dois à ce bon M. Borax! se dit le vermicellier, enfin persuadé et tout tremblant du danger que sa fille et sa fortune ont couru.

Depuis que la cheminée a lancé son premier flocon de fumée, Cunégonde est restée clouée par l’émotion dans son coin.

Et quelques minutes se passent avant que les époux pensent à ouvrir les fenêtres.

Enfin Ribolard songe à donner de l’air, et la fumée se dissipe. Mais, comme il s’apprête à chasser les trois misérables qui le trompaient, il pousse un cri d’étonnement.

Ainsi que dans les pièces-féeries, quand une toile, qui disparaît, laisse voir un changement de tableau, le nuage, en s’éclaircissant, lui montre Borax et l’amoureux Paul qui ont remplacé Paméla, Hippolyte et leur fils.

Après avoir retiré ses assiettes des mitres des cheminées, le charlatan et son protégé se sont fait introduire sans bruit chez les Ribolard par leur amie Madelon la cuisinière. Au milieu de la fumée, Borax a soufflé à l’oreille de Paméla un mot qui l’a fait fuir avec ses deux complices.

A la vue de Borax, le vermicellier, plein de reconnaissance, éclate de joie en s’écriant:

—Ah! vous avez sauvé notre fille et notre fortune des mains de ces sacripants... Parlez... Comment pouvons-nous vous remercier?

Borax se redresse majestueux et répond:

—Jadis, j’ai vu se rouler à mes pieds le roi de l’Inde, qui voulait me faire accepter un cadeau parce que j’avais sauvé sa fille qui se noyait dans le Gange. Eh bien, cher monsieur, savez-vous ce que j’ai réclamé pour ma récompense?

—Non, fait le papa, plein de respect pour cet homme qui a sauvé la fille du roi de l’Inde.

—Est-ce qu’il va aussi demander à M. Ribolard de lui céder sa recette de poudre à chandeliers? se dit l’amoureux Paul inquiet.

Mais le bateleur introduit une variante dans son récit, et il ajoute:

—Oui, pour ce service, j’ai imposé au roi d’unir deux jeunes gens qui s’aimaient, et d’accorder trois mois de gratification à tous ses domestiques. Et il y consentit.

—Quoi! si peu! s’écrie le reconnaissant Ribolard; mais moi, sans être monarque, j’en ferais autant.

—Eh bien, monsieur Ribolard, je vous prends au mot, ajoute Borax en lui présentant Paul; unissez ce jeune garçon à celle qu’il aime et dont il est aimé.

—Mais à qui voulez-vous que je l’unisse?

—A votre Virginie.

Les deux époux, surpris, regardent leur fille, qui devient rouge comme une pivoine et qui fait savoir, par un joli petit signe de tête, qu’elle consent à ce qu’on demande.

Sans donner aux parents le temps de se reconnaître, l’ami du roi de l’Inde continue:

—Je vous le répète, mes amis, vous êtes de simples et de braves gens, dont les goûts modestes n’ont même pas besoin de la grande fortune que vous possédez. Employez-la donc à faire votre fille heureuse, car le bonheur vaut mieux que les millions. A vouloir chercher au-dessus de votre condition, ou bien vous trouverez des gens qui prendront vos écus pour vous mépriser ensuite, ou bien vous risquerez de tomber entre les mains de drôles adroits, comme l’étaient ceux qui furent mes camarades de misère jusqu’au jour où j’appris que je m’étais mêlé à des voleurs.

—Mais comment donc les avez-vous fait partir? demanda Cunégonde.

—En leur rappelant que la police pourrait bien venir les chercher ici pour certain vol qu’ils se sont permis jadis, en s’introduisant par les fenêtres ouvertes dans le rez-de-chaussée d’une cour où le portier les avait laissés entrer pour chanter.

—Ah! les gueux! il faudra compter notre argenterie. Paméla, qui avalait des sabres, pourrait fort bien avoir eu l’idée d’avaler aussi la louche et les couverts.

Les Ribolard adorent leur fille, et le danger qu’ils ont couru les a guéris de chercher un gendre au-dessus d’eux. Ils consentent donc à unir Virginie à celui qu’elle aime.

Aussitôt qu’il a donné son consentement le vermicellier attire son sauveur dans un coin et lui souffle:

—Si vous revoyez jamais le roi de l’Inde, dites-lui bien que j’ai imité son exemple en tout.

—Je m’empresserai de lui écrire aussitôt que, comme lui, vous aurez aussi donné les trois mois de gratification aux domestiques.

—Dès ce soir ce sera fait.

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Un mois après, Paul épousait Virginie.

Reconnaissants envers celui qui les avait mariés, les jeunes gens avaient offert à Borax un habit neuf, dans la poche duquel il trouva un contrat de douze cents francs de rente.

Malgré ce bien-être qui l’exemptait maintenant de courir sur les places, le pauvre saltimbanque devint triste et inquiet. Quelque chose semblait lui manquer.

Un matin, les nouveaux mariés, de leur appartement situé sur la place de l’Odéon, entendirent une voix qui disait sous les fenêtres: