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Nouveaux contes bleus

Chapter 27: VII
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About This Book

A framed collection of folk tales and short narratives preceded by an essay that defends the literary and moral value of fairy tales and traces their roots across cultures. The introductory discussion situates popular stories as products of ancient imagination and compares traditions from northern and oriental sources. The tales that follow adopt a rugged, archaic tone, moving between grim episodes of blood-feud and vengeance, cunning tricks and clever rogues, and enchanted metamorphoses, all emphasizing strength, resourcefulness, and the ethical lessons born of wonder. Personal dedications and illustrative drawings accompany the varied pieces.

Quand le pacha connut la passion de son fils, il commença par se récrier et finit par se mettre en colère. Manquait-il à Damas des filles riches et bien faites, pour qu'il fût nécessaire d'aller chercher au désert une gardeuse de moutons? Jamais il ne donnerait les mains à ce triste mariage, jamais!

Jamais est un mot qu'un homme prudent ne doit point prononcer dans son ménage, quand il a contre lui sa femme et son fils. Huit jours n'étaient pas écoulés que le pacha, ému par les larmes de la mère, par la pâleur et le silence du fils, en arrivait de guerre lasse à céder. Mais, en homme fort et qui s'estime à son juste prix, il déclara hautement qu'il faisait une sottise et qu'il le savait.

—Soit! que mon fils épouse une bergère et que sa folie retombe sur sa tête; je m'en lave les mains. Mais, pour que rien ne manque à cette union ridicule, qu'on appelle mon bouffon. C'est à lui seul qu'il appartient d'obtenir et d'amener ici cette misérable chevrière qui a jeté un sort sur ma maison.

Une heure après, le bossu, monté sur un âne, gagnait la montagne, maudissant le caprice du pacha et les amours de Yousouf. Y avait-il du bon sens d'envoyer en ambassade à un berger, par la poussière et le soleil, un homme délicat, né pour vivre sous les lambris d'un palais, et qui charmait les princes et les grands par la finesse du son esprit? Mais, hélas! la fortune est aveugle: elle met les sots au pinacle, et réduit au métier de bouffon le génie qui ne veut pas mourir de faim.

Trois jours de fatigue n'avaient pas adouci l'humeur du bossu, quand il aperçut Ali, couché à l'ombre d'un caroubier, et plus occupé de sa pipe que de ses brebis. Le bouffon piqua son âne et s'avança vers le berger avec la majesté d'un vizir.

—Drôle, lui dit-il, tu as ensorcelé le fils du pacha: il te fait l'honneur d'épouser ta fille. Décrasse au plus vite cette perle de la montagne, il faut que je l'emmène à Damas. Quant à toi, le pacha t'envoie cette bourse et t'ordonne de vider au plus tôt le pays.

Ali laissa tomber la bourse qu'on lui jetait, et, sans retourner la tête, demanda au bossu ce qu'il voulait.

—Bête brute, reprit ce dernier, ne m'as-tu pas entendu? Le fils du pacha prend ta fille en mariage.

—Qu'est-ce que fait le fils du pacha? dit Ali.

—Ce qu'il fait? s'écria le bouffon, en éclatant de rire. Double pécore que tu es, t'imagines-tu qu'un si haut personnage soit un rustre de ton espèce? Ne sais-tu pas que le pacha partage avec le sultan la dîme de la province, et que, sur les quarante brebis que tu gardes si mal, il y en a quatre qui lui appartiennent de droit, et trente-six qu'il peut prendre à sa volonté?

—Je ne te parle point du pacha, reprit tranquillement Ali. Que Dieu protège Son Excellence! Je te demande ce que fait son fils. Est-il armurier?

—Non, imbécile.

—Forgeron?

—Encore moins.

—Charpentier?

—Non.

—Chaufournier?

—Non, non. C'est un grand seigneur. Entends-tu, triple sot! il n'y a que les gueux qui travaillent. Le fils du pacha est un noble personnage, ce qui veut dire qu'il a les mains blanches et qu'il ne fait rien.

—Alors il n'aura pas ma fille, dit gravement le berger: un ménage coûte cher, je ne donnerai jamais mon enfant à un mari qui ne peut pas nourrir sa femme. Mais peut-être le fils du pacha a-t-il quelque métier moins rude. N'est-il point brodeur?

—Non, dit le bouffon, en haussant les épaules.

—Tailleur?

—Non.

—Potier?

—Non.

—Vannier?

—Non.

—Il est donc barbier?

—Non, dit le bossu, rouge de colère. Finis cette sotte plaisanterie, ou je te fais rouer de coups. Appelle ta fille; je suis pressé.

—Ma fille ne partira pas, répondit le berger.

Il siffla ses chiens, qui vinrent se ranger auprès de lui en grognant et en montrant des crocs qui ne parurent charmer que médiocrement l'envoyé du pacha.

Il retourna sa monture, et menaçant du poing Ali qui retenait ses dogues au poil hérissé:

—Misérable! lui cria-t-il, tu auras bientôt de mes nouvelles; tu sauras ce qu'il en coûte pour avoir une autre volonté que celle du pacha, ton maître et le mien.

Le bouffon rentra dans Damas avec sa moitié d'oreille plus basse que de coutume. Heureusement pour lui, le pacha prit la chose du bon côté. C'était un petit échec pour sa femme et son fils; pour lui, c'était un triomphe: double succès qui chatouillait agréablement son orgueil.

—Vraiment, dit-il, le bonhomme est encore plus fou que mon fils; mais rassure-toi, Yousouf, un pacha n'a que sa parole. Je vais envoyer dans la montagne quatre cavaliers qui m'amèneront la fille; quant au père, ne t'en embarrasse pas, je lui réserve un argument décisif.

Et, disant cela, il fit gaiement un geste de la main, comme s'il coupait devant lui quelque chose qui le gênait.

Sur un signe de sa mère, Yousouf se leva et supplia son père de lui laisser l'ennui de mener à fin cette petite aventure. Sans doute le moyen proposé était irrésistible. Mais Charme-des-Yeux avait peut-être la faiblesse d'aimer le vieux berger, elle pleurerait; et le pacha ne voudrait pas attrister les premiers beaux jours d'un mariage. Yousouf espérait qu'avec un peu de douceur il viendrait facilement à bout d'une résistance qui ne lui semblait pas sérieuse.

—Fort bien, dit le pacha. Tu veux avoir plus d'esprit que ton père; c'est l'usage des fils. Va donc, et fais ce que tu voudras; mais je te préviens qu'à compter d'aujourd'hui je ne me mêle plus de tes affaires. Si ce vieux fou de berger te refuse, tu en seras pour ta honte. Je donnerais mille piastres pour te voir revenir aussi sot que le bossu.

Yousouf sourit, il était sûr de réussir. Comment Charme-des-Yeux ne l'aimerait-elle pas? Il l'adorait. Et d'ailleurs à vingt ans doute-t-on de soi-même et de la fortune? Le doute est fait pour ceux que la vie a trompés, non pour ceux qu'elle enivre de ses premières illusions.

Ali reçut Yousouf avec tout le respect qu'il devait au fils du pacha; il le remercia, et en bons termes, de son honorable proposition; mais sur le fond des choses il fut inexorable. Point de métier, point de mariage; c'était à prendre ou à laisser. Le jeune homme comptait que Charme-des-Yeux viendrait à son secours; mais Charme-des-Yeux était invisible; et il y avait une grande raison pour qu'elle ne désobéit pas à son père: c'est que le prudent Ali ne lui avait pas dit un mot de mariage. Depuis la visite du bouffon il la tenait soigneusement enfermée au logis.

Le fils du pacha descendit de la montagne la tête basse. Que faire? Rentrer à Damas, pour y être en butte aux railleries de son père, jamais Yousouf ne s'y résignerait. Perdre Charme-des-Yeux? plutôt la mort. Faire changer d'avis à cet entêté de vieux berger? Yousouf ne pouvait l'espérer; et il en venait presque à regretter de s'être perdu par trop de bonté!

Au milieu de ces tristes réflexions, il s'aperçut que son cheval, abandonné à lui-même, l'avait égaré. Yousouf se trouvait sur la lisière d'un bois d'oliviers. Dans le lointain était un village; la fumée bleuâtre montait au-dessus des toits; on entendait l'aboiement des chiens, le chant des ouvriers, le bruit de l'enclume et du marteau.

Une idée saisit Yousouf. Qui l'empêchait d'apprendre un métier? Était-ce si difficile? Charme-des-Yeux ne valait-elle pas tous les sacrifices? Le jeune homme attacha à un olivier son cheval, ses armes, sa veste brodée, son turban. A la première maison il se plaignit d'avoir été dépouillé par les Bédouins, acheta un habit grossier, et, ainsi déguisé, il alla de porte en porte s'offrir comme apprenti.

Yousouf avait si bonne mine que chacun l'accueillit à merveille; mais les conditions qu'on lui fit l'effrayèrent. Le forgeron lui demanda deux ans pour l'instruire, le potier un an, le maçon six mois; c'était un siècle! Le fils du pacha ne pouvait se résigner à cette longue servitude, quand une voix glapissante l'appela:

—Hola, mon fils, lui criait-on, si tu es pressé et si tu n'as pas d'ambition, viens avec moi: en huit jours je te ferai gagner ta vie.

Yousouf leva la tête. A quelques pas devant lui, était assis sur un banc, les jambes croisées, un gros petit homme au ventre rebondi, à la face réjouie: c'était un vannier. Il était entouré de brins de paille et de joncs, teints en toutes couleurs; d'une main agile il tressait des nattes, qu'il cousait ensuite pour en faire des paniers, des corbeilles, des tapis, des chapeaux variés de nuances et de dessin. C'était un spectacle qui charmait les yeux.

—Vous êtes mon maître, dit Yousouf, en prenant la main du vannier. Et, si vous pouvez m'apprendre votre métier en deux jours, je vous paierai largement votre peine. Voici mes arrhes.

Disant cela, il jeta deux pièces d'or à l'ouvrier ébahi.

Un apprenti qui sème l'or à pleines mains, cela ne se voit pas tous les jours; le vannier ne douta point qu'il n'eût affaire à un prince déguisé; aussi fit-il merveille. Et, comme son élève ne manquait ni d'intelligence ni de bonne volonté, avant le soir il lui avait appris tous les secrets du métier.

—Mon fils, lui dit-il, ton éducation est faite, tu vas juger toi-même si ton maître a gagné son argent. Voici le soleil qui se couche; c'est l'heure où chacun quitte son travail et passe devant ma porte. Prends cette natte que tu as tressée et cousue de tes mains, offre-la aux acheteurs. Ou je me trompe fort, ou tu peux en avoir quatre paras. Pour un début, c'est un joli denier.

Le vannier ne se trompait pas: le premier acheteur offrit trois paras, on lui en demanda cinq, et il ne fallut pas plus d'une heure de débats et de cris pour qu'il se décidât à en donner quatre. Il tira sa longue bourse, regarda plusieurs fois la natte, en fit la critique, et enfin se décida à compter ses quatre pièces de cuivre, l'une après l'autre. Mais, au lieu de prendre cette somme, Yousouf donna une pièce d'or à l'acheteur, il en compta dix au vannier, et, s'emparant de son chef-d'oeuvre, il sortit du village en courant comme un fou. Arrivé près de son cheval, il étendit la natte à terre, s'enveloppa la tête dans son burnous et dormit du sommeil le plus agité, et cependant le plus doux qu'il eût goûté de sa vie.

Au point du jour, quand Ali arriva au pâturage avec ses brebis, il fut fort étonné de voir Yousouf installé avant lui sous le vieux caroubier. Dès qu'il aperçut le berger, le jeune homme se leva, et prenant la natte sur laquelle il était couché:

—Mon père, lui dit-il, vous m'avez demandé d'apprendre un métier; je me suis fait instruire; voici mon travail, examinez-le.

—C'est un joli morceau, dit Ali; si ce n'est pas encore très bien tressé, c'est honnêtement cousu. Qu'est-ce qu'on peut gagner à faire par jour une natte comme celle-là?

—Quatre paras, dit Yousouf, et avec un peu d'habitude j'en ferai deux au moins dans une journée.

—Soyons modeste, reprit Ali; la modestie convient au talent qui commence. Quatre paras par jour, ce n'est pas beaucoup; mais quatre paras aujourd'hui et quatre paras demain, cela fait huit paras, et quatre paras après-demain, cela fait douze paras. Enfin, c'est un état qui fait vivre son homme, et, si j'avais eu l'esprit de l'apprendre quand j'étais pacha, je n'aurais pas été réduit à me faire berger.

Qui fut étonné de ces paroles? ce fut Yousouf. Ali lui conta toute son histoire; c'était risquer sa tête, mais il faut pardonner un peu d'orgueil à un père. En mariant sa fille, Ali n'était pas fâché d'apprendre à son gendre que Charme-des-Yeux n'était pas indigne de la main d'un fils de pacha.

Ce jour-là on rentra les brebis avant l'heure. Yousouf voulut remercier lui-même l'honnête fermier qui avait reçu le pauvre Ali et sa fille; il lui donna une bourse pleine d'or pour le récompenser de sa charité. Rien n'est libéral comme un homme heureux. Charme-des-Yeux, présentée au chasseur de la montagne, et prévenue des projets de Yousouf, déclara que le premier devoir d'une fille était d'obéir à son père. En pareil cas, dit-on, les filles sont toujours obéissantes en Turquie.

Le soir même, à la fraîcheur de la nuit tombante, on se mit en route pour Damas. Les chevaux étaient légers, les coeurs plus légers encore, on allait comme le vent; avant la fin du second jour on était arrivé. Yousouf voulut présenter sa fiancée à sa mère. Quelle fut la joie de la sultane, il n'est besoin de le dire. Après les premières caresses, elle ne put résister au plaisir de montrer à son époux qu'elle avait plus d'esprit que lui, et se fit une joie de lui révéler la naissance de la belle Charme-des-Yeux.

—Par Allah! s'écria le pacha, en caressant sa longue barbe afin de se donner une contenance et de cacher son trouble, vous imaginez-vous, Madame, qu'on puisse surprendre un homme d'État tel que moi! Aurais-je consenti à cette union, si je n'avais connu ce secret qui vous étonne? Sachez qu'un pacha sait tout?

Et sur l'heure il rentra dans son cabinet pour écrire au sultan, afin qu'il ordonnât du sort d'Ali. Il ne se souciait point de déplaire à Sa Hautesse pour les beaux yeux d'une famille proscrite. La jeunesse aime le roman dans la vie, mais le pacha était un homme sérieux, qui tenait à vivre et à mourir pacha.

Tous les sultans aiment les histoires, si l'on en croit les Mille et une nuits. Le protecteur d'Ali n'avait pas dégénéré de ses ancêtres; il envoya tout exprès un navire en Syrie pour qu'on lui amenât à Constantinople l'ancien gouverneur de Bagdad. Ali, revêtu de ses haillons, et sa houlette à la main, fut conduit au sérail, et, devant une nombreuse audience, il eut la gloire d'amuser son maître toute une après-dînée.

Quand Ali eut terminé son récit, le sultan lui fit revêtir une pelisse d'honneur. D'un pacha Sa Hautesse avait fait un berger; elle voulait maintenant étonner le monde par un nouveau miracle de sa toute-puissance, et d'un berger elle refaisait un pacha.

A cet éclatant témoignage de faveur, toute la cour applaudit. Ali se jeta aux pieds du sultan pour décliner un honneur qui ne le séduisait plus. Il ne voulait pas, disait-il, courir le risque de déplaire une seconde fois au Maître du monde, et demandait à vieillir dans l'obscurité, en bénissant la main généreuse qui le retirait de l'abîme où il était justement tombé.

La hardiesse d'Ali effraya l'assistance, mais le sultan sourit:

—Dieu est grand, s'écria-t-il, et nous garde chaque jour une surprise nouvelle. Depuis vingt ans que je règne, voici la première fois qu'un de mes sujets me demande à n'être rien. Pour la rareté du fait, Ali, je t'accorde ta prière; tout ce que j'exige, c'est que tu acceptes un don de mille bourses[1]. Personne ne doit me quitter les mains vides.

[Note 1: A peu près trois cent mille francs.]

De retour à Damas, Ali acheta un beau jardin, tout rempli d'oranges, de citrons, d'abricots, de prunes, de raisins. Bêcher, sarcler, greffer, tailler, arroser, c'était là son plaisir; tous les soirs, il se couchait le corps fatigué, l'âme tranquille; tous les matins, il se levait le corps dispos, le coeur léger.

Charme-des-Yeux eut trois fils, tous plus beaux que leur mère. Ce fut le vieil Ali qui se chargea de les élever. A tous il enseigna le jardinage; à chacun d'eux il fit apprendre un métier différent. Pour graver dans leur coeur la vérité qu'il n'avait comprise que dans l'exil, Ali avait fait mouler sur les murs de sa maison et de son jardin les plus beaux passages du Coran, et au-dessous il avait placé ces maximes de sagesse que le Prophète lui-même n'eut pas désavouées: Le travail est le seul trésor qui ne manque jamais. Use tes mains au travail, tu ne les tendras jamais à l'aumône. Quand tu sauras ce qu'il en coûte pour gagner un para, tu respecteras le bien et la peine d'autrui. Le travail donne santé, sagesse et joie. Travail et ennui n'ont jamais habité sous le même toit.

C'est au milieu de ces sages enseignements que grandirent les trois fils de Charme-des-Yeux. Tous trois furent pachas. Profitèrent-ils des conseils de leur aïeul? J'aime à le croire, quoique les annales des Turcs n'en disent rien. On n'oublie pas ces premières leçons de l'enfance; c'est à l'éducation que nous devons les trois quarts de nos vices et la moitié de nos vertus. Hommes de bien, souvenez-vous de ce que vous devez à vos pères et dites-vous que, la plupart du temps, les méchants et les pachas ne sont que des enfants mal élevés.

PERLINO

CONTE NAPOLITAIN

—Mère-grand, pourquoi riez-vous si fort? —Parce que j'ai envie de pleurer, mon enfant. (Le Petit Chaperon rouge, version bulgare.)

I

LA SIGNORA PALOMBA

Caton, ce vrai sage, a dit, je ne sais où, qu'en toute sa vie il s'était repenti de trois choses: la première, c'était d'avoir confié son secret à une femme; la seconde, d'avoir passé un jour entier sans rien faire; la troisième, d'être allé par mer quand il pouvait prendre un chemin plus solide et plus sûr. Les deux premiers regrets de Caton, je les laisse à qui veut s'en charger: il n'est jamais prudent de se mettre mal avec la plus douée moitié du genre humain, et médire de la paresse n'appartient pas à tout le monde; mais la troisième maxime, on devrait l'écrire en lettres d'or sur le pont de tous les navires, comme un avis aux imprudents. Faute d'y songer, je me suis souvent embarqué; l'expérience d'autrui ne nous sert pas plus que la nôtre. Mais, à peine sorti du port, la mémoire me revenait aussitôt; et que de fois, en mer comme ailleurs, n'ai-je pas senti, mais trop tard, que je n'étais pas un Caton!

Un jour, surtout, je m'en souviens encore, je rendis pleine justice à la sagesse du vieux Romain. J'étais parti de Salerne par un soleil admirable; mais, à peine en mer, la bourrasque nous surprit et nous poussa vers Amalfi avec une rapidité que nous ne souhaitions guère. En un instant je vis l'équipage pâlir, gesticuler, crier, jurer, pleurer, prier, puis je ne vis plus rien. Battu du vent et de la pluie, mouillé jusqu'aux os, j'étais étendu au fond de la barque, les yeux fermés, le coeur malade, oubliant tout à fait que je voyageais pour mon plaisir, quand, une brusque secousse me rappelant à moi-même, je me sentis saisi par une main vigoureuse. Au-dessus de moi, et me tirant par les épaules, était le patron, l'air réjoui, le regard enflammé. «Du courage, Excellence, me criait-il en me remettant sur pied, la barque est à terre; nous sommes à Amalfi. Debout! un bon dîner vous remettra le coeur; l'orage est passé, ce soir nous irons à Sorrente!

  Le temps, la mer, le fou, la forante et la fortune
  Tournent comme le vent, changent comme la lune.

Je sortis du bateau plus ruisselant qu'Ulysse après son naufrage, et, comme lui, très disposé à baiser la terre qui ne bouge pas. Devant moi étaient les quatre matelots, la rame sur l'épaule, prêts à m'escorter en triomphe jusqu'à l'auberge de la Lune, qu'on apercevait sur la hauteur. Ses murs blanchis à la chaux brillaient aux feux du jour, comme la neige sur les montagnes. Je suivis mon cortège, mais non pas avec la fierté d'un vainqueur; je montai tristement et lentement un escalier qui n'en finissait pas, regardant les vagues qui se brisaient au rivage, comme furieuses de nous avoir lâchés. J'entrai, enfin, dans l'osteria, il était midi: tout dormait, la cuisine même était déserte; il n'y avait, pour me recevoir, qu'une couvée de poulets maigres qui, à mon approche, se prit à crier comme les oies du Capitole. Je traversai leur bande effrayée pour me réfugier sur une terrasse en arceaux, toute pleine de soleil; là, m'emparant d'une chaise que j'enfourchai, et appuyant mes bras et ma tête sur le dossier, je me mis, non pas à réfléchir, mais à me sécher, tandis que la maison, et la ville, et la mer, et les cieux eux-mêmes continuaient à danser autour de moi.

Je me perdais dans mes rêveries, quand la patronne de l'osteria s'avança vers moi, traînant ses pantoufles avec une noblesse de reine. Qui a visité Amalfi n'oubliera jamais l'énorme et majestueuse Palomba.

—Que désire Votre Excellence? me dit-elle d'une voix plus aigre que de coutume; et faisant elle-même la demande et la réponse: Dîner, c'est impossible; les pêcheurs ne sont pas sortis par ce temps de malheur, il n'y a pas de poisson.

—Signora, lui répondis-je sans lever la tête, donnez-moi ce que vous voudrez: une soupe, un macaroni, peu importe! j'ai plus besoin de soleil que de dîner.

La digne Palomba me regarda avec un étonnement mêlé de pitié.

—Pardon, Excellence, me dit-elle; au livre rouge qui sortait de votre poche, je vous prenais pour un Anglais. Depuis que ce maudit livre, qui dit tout, a recommandé le poisson d'Amalfi, il n'y a pas un milord qui veuille dîner autrement que ce papier ne lui ordonne. Mais, puisque vous entendez la raison, nous ferons de notre mieux pour vous plaire. Ayez seulement un peu de patience.

[Illustration: L'énorme et majestueuse Palomba.]

Et aussitôt l'excellente femme, attrapant au passage deux des poulets qui criaient autour de moi, leur coupa le cou sans que j'eusse le temps de m'opposer à cet assassinat dont j'étais complice; puis s'asseyant près de moi, elle se mit à plumer les deux victimes avec le sang-froid d'un grand coeur.

—Signore, dit-elle au bout d'un instant, la cathédrale est ouverte; tous les étrangers vont l'admirer avant dîner.

Pour toute réponse, je soupirai.

—Excellence, ajouta la digne Palomba, que sans doute je gênais dans ses préparatifs culinaires, vous n'avez pas visité la route nouvelle qui conduit à Salerne? Il y a une vue magnifique sur la mer et les îles.

—Hélas! pensai-je, c'est ce matin, et en voiture, qu'il fallait prendre cette route; et je ne répondis pas.

—Excellence, dit d'une voix plus forte la patronne très décidée à se débarrasser de moi, le marché se tient aujourd'hui. Beau spectacle, beaux costumes! Et des marchands qui ont la langue si bien pendue! et des oranges! on en a douze pour un carlin!

Peine perdue: je ne me serais pas levé pour la reine de Naples en personne!

—Hé donc! s'écria l'hôtesse, à qui la patience échappait, vous voilà plus endormi que Perlino quand il buvait son or potable!

—Perlino de qui? Perlino de quoi? murmurai-je en ouvrant un oeil languissant.

—Quel Perlino? reprit Palomba. Y en a-t-il deux dans l'histoire? et, quand on ne trouverait pas ici un enfant de quatre ans qui ne connût ses aventures, est-ce un homme aussi instruit que Votre Excellence qui peut les ignorer?

—Faites comme si je ne savais rien, contez-moi l'histoire de Perlino, excellente Palomba, je vous écoute avec le plus vif intérêt.

La bonne femme commença avec la gravité d'une matrone romaine. L'histoire était belle; peut-être la chronologie laissait-elle un peu à désirer, mais dans ce récit touchant la sage Palomba faisait preuve d'une si parfaite connaissance des choses et des hommes, que peu à peu je levai la tête, et, fixant les yeux sur celle qui ne me regardait plus, j'écoutai avec attention ce qui suit.

II

VIOLETTE

Si l'on en croyait les anciens, Paestum n'aurait pas toujours été ce qu'il est aujourd'hui. Il n'y a maintenant, disent les pêcheurs, que trois vieilles ruines où l'on ne trouve que la fièvre, des buffles et des Anglais; autrefois c'était une grande ville, habitée par un peuple nombreux. Il y a bien longtemps de cela, comme qui dirait au siècle des patriarches, quand tout le pays était aux mains des païens grecs, que d'autres nomment Sarrasins.

En ce temps-là, il y avait à Paestum un marchand bon comme le pain, doux comme le miel, riche comme la mer. On l'appelait Cecco; il était veuf et n'avait qu'une fille qu'il aimait comme son oeil droit. Violette, c'était le nom de cette enfant chérie, était blanche comme du lait et rose comme la fraise. Elle avait de longs cheveux noirs, des yeux plus bleus que le ciel, une joue veloutée comme l'aile d'un papillon, et un grain de beauté juste au coin de la lèvre. Joignez à cela l'esprit d'un démon, la grâce d'une Madeline, la taille de Vénus et des doigts de fée, vous comprendrez qu'à première vue jeunes et vieux ne pouvaient se défendre de l'aimer.

Quand Violette eut quinze ans, Cecco songea à la marier. C'était pour lui un grand souci. L'oranger, pensait-il, donne sa fleur sans savoir qui la cueillera, un père met au monde une fille, et pendant de longues années la soigne comme la prunelle de ses yeux pour qu'un beau jour un inconnu lui vole son trésor, sans même le remercier. Où trouver un époux digne de ma Violette? N'importe, elle est assez riche pour choisir qui lui plaira; belle et fine comme elle est, elle apprivoiserait un tigre, si elle s'en mêlait.

Souvent donc le bon Cecco essayait adroitement de parler mariage à sa fille; autant eût valu jeter ses discours à la mer. Dès qu'il touchait cette corde, Violette baissait la tête et se plaignait d'avoir la migraine; le pauvre père, plus troublé qu'un moine qui perd la mémoire au milieu de son sermon, changeait aussitôt de conversation et tirait de sa poche quelque cadeau qu'il avait toujours en réserve. C'était une bague, un chapelet, un dé d'or; Violette l'embrassait, et le sourire revenait comme le soleil après la pluie.

Un jour cependant que Cecco, plus avisé que de coutume, avait commencé par où il finissait d'ordinaire, et que Violette avait dans les mains un si beau collier qu'il lui était difficile de s'affliger, le bonhomme revint à la charge. «O amour et joie de mon coeur, lui disait-il en la caressant, bâton de ma vieillesse, couronne de mes cheveux blancs, ne verrai-je jamais l'heure où l'on m'appellera grand-père? Ne sens-tu pas que je deviens vieux? ma barbe grisonne et me dit chaque jour qu'il est temps de te choisir un protecteur. Pourquoi ne pas faire comme toutes les femmes? Vois-tu qu'elles en meurent? Qu'est-ce qu'un mari? C'est un oiseau en cage, qui chante tout ce qu'on veut. Si ta pauvre mère vivait encore, elle te dirait qu'elle n'a jamais pleuré pour faire sa volonté; elle a toujours été reine et impératrice au logis. Je n'osais souffler devant elle, pas plus que devant toi, et je ne puis me consoler de ma liberté.

—Père, dit Violette en lui prenant le menton, tu es le maître, c'est à toi de commander. Dispose de ma main, choisis toi-même. Je me marierai quand tu voudras, et à qui tu voudras. Je ne te demande qu'une seule chose.

—Quelle qu'elle soit, je te l'accorde, s'écria Cecco, charmé d'une sagesse à laquelle on ne l'avait pas habitué.

—Eh bien, mon bon père, tout ce que je désire, c'est que le mari que tu me donneras n'ait pas l'air d'un chien.

—Voilà une idée de petite fille! s'écria le marchand rayonnant de joie. On a raison de dire que beauté et folie vont souvent de compagnie. Si tu n'avais pas tout l'esprit de ta mère, dirais-tu de pareilles sottises? Crois-tu qu'un homme de sens comme moi, crois-tu que le plus riche marchand de Poestum sera assez niais pour accepter un gendre à face de chien? Sois tranquille, je te choisirai, ou plutôt tu te choisiras, le plus beau et le plus aimable des hommes. Te fallût-il un prince, je suis assez riche pour te l'acheter.

A quelques jours de là, il y eut un grand dîner chez Cecco; il avait invité la fleur de la jeunesse à vingt lieues à la ronde. Le repas était magnifique; on mangea beaucoup, on but davantage; chacun se mit à l'aise et parla dans l'abondance de son coeur. Quand on eut servi le dessert, Cecco se retira dans un coin de la salle, et prenant Violette sur ses genoux:

—Ma chère enfant, lui dit-il tout bas, regarde-moi ce joli jeune homme aux yeux bleus, qui a une raie au milieu de la tête. Crois-tu qu'une femme serait malheureuse avec un pareil chérubin?

—Vous n'y pensez pas, mon père, dit Violette en riant, il a l'air d'une levrette.

—C'est vrai, s'écria le bon Cecco, une vraie tête de levrette! Où avais-je les yeux pour ne pas voir cela? Mais ce beau capitaine qui a le front ras, le cou serré, les yeux à fleur de tête, la poitrine bombée, c'est un homme celui-là, qu'en dis-tu?

—Mon père, il ressemble à un dogue; j'aurais toujours peur qu'il me mordît.

—Il est de fait qu'il a un faux air de dogue, répondit Cecco en soupirant. N'en parlons plus. Peut-être aimeras-tu mieux un personnage plus grave et plus mûr. Si les femmes savaient choisir, elles ne prendraient jamais un mari qui eut moins de quarante ans. Jusque-là les femmes ne trouvent que des fats qui se laissent adorer, ce n'est vraiment qu'après quarante ans qu'un homme est mûr pour aimer et pour obéir. Que dis-tu de ce conseiller de justice qui parle si bien et qui s'écoute en parlant? Ses cheveux grisonnent, qu'importe? Avec des cheveux gris on n'est pas plus sage qu'avec des cheveux noirs.

—Père, tu ne tiens pas ta parole. Tu vois bien qu'avec ses yeux rouges et les boucles blanches qui lui frisent sur les oreilles, ce seigneur a la mine d'un caniche.

De tous les convives il en fut de même, pas un n'échappa à la langue de Violette. Celui-ci, qui soupirait en tremblant, ressemblait à un chien turc; celui-là, qui avait de longs cheveux noirs et des yeux caressants, avait la figure d'un épagneul; personne ne fut épargné. On dit, en effet, que parmi vous autres hommes il n'en est pas un qui n'ait l'air d'un chien quand on lui met la main sous le nez, en lui cachant la bouche et le menton; vous devez le savoir, vous autres signori, qui êtes tous des savants, car on dit que, si vous venez remuer les pierres de notre Italie, c'est pour demander à nos morts la sagesse qui, à mon avis, ne doit pas être une marchandise commune dans votre pays.

—Violette a trop d'esprit, pensa Cecco, je n'en viendrai jamais à bout par la raison. Sur quoi il entra dans une colère blanche; il l'appela ingrate, tête de bois, fille de sot, et finit en la menaçant de la mettre au couvent pour le reste de sa vie. Violette pleura; il se jeta à ses genoux, lui demanda pardon, et lui promit de ne plus jamais lui parler de rien. Le lendemain, il se leva sans avoir dormi, embrassa sa fille, la remercia de n'avoir pas les yeux rouges, et attendit que le vent qui tourne les girouettes soufflât du côté de sa maison.

Cette fois il n'avait pas tort. Avec les femmes il arrive plus de choses en une heure qu'en dix ans avec les hommes; ce n'est jamais pour elles qu'il est écrit: On ne passe pas par ce chemin.

III

NAISSANCE ET FIANÇAILLES DE PERLINO

Un jour qu'il y avait fête aux environs, Cecco demanda à sa fille ce qu'il pourrait lui apporter pour lui faire plaisir.

—Père, dit-elle, si tu m'aimes, achète-moi un demi-cantaro de sucre de Palerme et autant d'amandes douces; joins-y cinq ou six bouteilles d'eau de senteur, un peu de musc et d'ambre, une quarantaine de perles, deux saphirs, une poignée de grenats et de rubis; apporte-moi aussi vingt écheveaux de fil d'or, dix aunes de velours vert, une pièce de soie cerise, et surtout n'oublie pas une auge et une truelle d'argent.

Qui fut étonné de ce caprice? ce fut le marchand; mais il avait été trop bon mari pour ne pas savoir qu'avec les femmes il est plus court d'obéir que de raisonner; il rentra, le soir, à la maison avec une mule toute chargée. Que n'eût-il pas fait pour un sourire de son enfant?

Aussitôt que Violette eut reçu tous ces présents, elle monta dans sa chambre, et se mit à faire une pâte de sucre et d'amandes, en l'arrosant d'eau de rose et de jasmin. Puis, comme un potier ou un sculpteur, elle pétrit cette pâte avec sa truelle d'argent, et en moula le plus beau petit jeune homme qu'on ait jamais vu. Elle lui fit les cheveux avec des fils d'or, les yeux avec des saphirs, les dents avec des perles, la langue et les lèvres avec des rubis. Après quoi elle l'habilla de velours et de soie, et le baptisa Perlino, parce qu'il était blanc et rose comme la perle.

Quand elle eut fini son chef-d'oeuvre, qu'elle avait placé sur une table, Violette battit des mains et se mit à danser autour de Perlino; elle lui chantait les airs les plus tendres, elle lui disait les paroles les plus douces, elle lui envoyait des baisers à échauffer un marbre: peine perdue, la poupée ne bougeait pas. Violette en pleurait de dépit, quand elle se souvint à propos qu'elle avait une fée pour marraine. Quelle marraine, surtout quand elle est fée, rejette le premier voeu qu'on lui adresse? Et voici ma jeune fille qui pria tant et tant que sa marraine l'entendit de deux cents lieues et en eut pitié. Elle souffla; il n'en faut pas davantage aux fées pour faire un miracle.

Tout à coup Perlino ouvre un oeil, puis deux; il tourne la tête à droite, à gauche; puis, il éternue comme une personne naturelle; puis, tandis que Violette riait et pleurait de plaisir, voilà mon Perlino qui marche sur la table, gravement, à petits pas, comme une douairière qui revient de l'église ou un bailli qui monte au tribunal.

Plus joyeuse que si elle eût gagné le royaume de France à la loterie, Violette emporta Perlino dans ses bras, l'embrassa sur les deux joues, le plaça doucement à terre; puis, prenant sa robe à deux mains, elle se mit à danser autour de lui, en chantant:

      Danse, danse avec moi,
    Cher Perlino de mon âme;
      Danse, danse avec moi,
    Si tu veux m'avoir pour femme;
      Danse, danse avec moi,
  Je serai la Reine, et tu seras le Roi.

  Nous sommes tous deux à la fleur de l'âge.
  Plaisir de mes yeux, entrons en ménage.
          Courir et sauter,
          Danser et chanter,
          Voilà toute la vie!
  Si tu fais toujours tout ce que je veux,
  Mon petit mari, tu seras heureux
          A donner envie
            Aux dieux
            Des cieux.

      Danse, danse avec moi,
    Cher Perlino de mon âme;
      Danse, danse avec moi,
    Si tu veux m'avoir pour femme;
      Danse, danse avec moi,
  Je serai la Reine et tu seras le Roi.

Cecco, qui refaisait le compte de ses marchandises, parce qu'il lui semblait dur de ne gagner qu'un million de ducats dans l'année, entendit de son comptoir le bruit qu'on faisait au-dessus de sa tête: Per Baccho! s'écria-t-il, il se passe là-haut quelque chose d'étrange; il me semble qu'on se querelle.

Il monta, et, poussant la porte, vit le plus joli spectacle du monde. En face de sa fille, rouge de plaisir, était l'Amour en personne, l'Amour en pourpoint de velours et de soie. Les deux mains dans les mains de sa petite maîtresse, Perlino, sautant des deux pieds à la fois, dansait, dansait, comme s'il ne devait jamais s'arrêter.

Aussitôt que Violette aperçut l'auteur de ses jours, elle lui fit une humble révérence, et lui présentant son bien-aimé:

—Mon seigneur et père, lui dit-elle, tu m'as toujours dit que tu désirais me voir mariée. Pour t'obéir et te plaire, j'ai choisi un mari suivant mon coeur.

—Tu as bien fait, mon enfant, répondit Cecco, qui devina le mystère; toutes les femmes devraient prendre exemple sur toi. J'en connais plus d'une qui se couperait un doigt de la main, et non pas le plus petit, pour se fabriquer un mari à son goût, un petit mari tout confit de sucre et de fleur d'orange. Donne-leur ton secret, tu sécheras bien des larmes. Il y a deux mille ans qu'elles se plaignent, et dans deux mille ans elles se plaindront encore d'être incomprises et sacrifiées. Sur quoi il embrassa son gendre, le fiança sur l'heure, et demanda deux jours pour préparer la noce. Il n'en fallait pas moins pour inviter tous les amis à la ronde et dresser un dîner qui ne fût pas indigne du plus riche marchand de Paestum.

IV

L'ENLÈVEMENT DE PERLINO

Pour voir un mariage si nouveau, on vint de bien loin: de Salerne et de la Cava, d'Amalfi et de Sorrente, même d'Ischia et de Pouzzoles. Riches ou pauvres, jeunes ou vieux, amis ou jaloux, chacun voulait connaître Perlino. Par malheur, il ne s'est jamais fait de noce sans que le diable s'en mêle; la marraine de Violette n'avait pas prévu ce qui devait arriver.

Parmi les invités, on attendait une personne considérable: c'était une marquise des environs qui s'appelait la dame des Écus-Sonnants. Elle était aussi méchante et aussi vieille que Satan; elle avait la peau jaune et ridée, les yeux caves, les joues creuses, le nez crochu, le menton pointu; mais elle était si riche, si riche, que chacun l'adorait au passage et se disputait l'honneur de lui baiser la main. Cecco la salua jusqu'à terre et la fit asseoir à sa droite, heureux et fier de présenter sa fille et son gendre à une femme qui, ayant plus de cent millions, lui faisait la grâce de manger son dîner.

Tout le long du repas, la dame des Écus-Sonnants ne fit que regarder Perlino; la convoitise lui brûlait le coeur. La marquise habitait un château digne des fées; les pierres en étaient d'or, et les pavés d'argent. Dans ce château, il y avait une galerie où l'on avait rassemblé toutes les curiosités de la terre: une pendule qui sonnait toujours l'heure qu'on désirait, un élixir qui guérissait la goutte et la migraine, un philtre qui changeait le chagrin en joie, une flèche de l'amour, l'ombre de Scipion, le coeur d'une coquette, la religion d'un médecin, une sirène empaillée, trois cornes de licorne, la conscience d'un courtisan, la politesse d'un enrichi, l'hippogriffe d'Orlando, toutes choses qu'on n'a jamais vues et qu'on ne verra jamais autre part; mais à ce trésor il manquait un rubis: c'était ce chérubin de Perlino.

On n'était pas au dessert que la dame avait résolu de s'emparer de lui. Elle était fort avare; mais ce qu'elle désirait, il le lui fallait sur l'heure, et à tout prix. Elle achetait tout ce qui se vend, et même ce qui ne se vend pas; le reste, elle le volait, bien certaine qu'à Naples la justice n'est faite que pour les petites gens. De médecin ignorant, de mule rechignée et de femme méchante, libera nos, Domine, dit le proverbe. Dès qu'on se fut levé de table, la dame s'approcha de Perlino, qui, né depuis trois jours, n'avait pas encore ouvert les yeux sur la malice du monde; elle lui conta tout ce qu'il y avait de beau et de riche dans le château des Écus-Sonnants: «Viens avec moi, cher petit ami, lui disait-elle, je te donnerai dans mon palais la place que tu voudras: choisis; te plaît-il d'être page avec des habits d'or et de soie, chambellan avec une clef en diamants au milieu du dos, suisse avec une hallebarde d'argent et un large beaudrier d'or qui te fera une poitrine plus brillante que le soleil? Dis un mot, tout est à toi.»

Le pauvre innocent était tout ébloui; mais, si peu qu'il eût respiré l'air natal, il était déjà Napolitain, c'est-à-dire le contraire d'une bête.

—Madame, répondit-il naïvement, on dit que travailler, c'est le métier des boeufs; il n'est rien de plus sain que de se reposer. Je voudrais un état où il n'y eût rien à faire et beaucoup à gagner, comme font les chanoines de Saint-Janvier.

—Quoi! dit la dame des Écus-Sonnants, à ton âge veux-tu déjà être sénateur?

—Justement, Madame, interrompit Perlino, et plutôt deux fois qu'une, pour avoir double traitement.

—Qu'à cela ne tienne, reprit la marquise; en attendant, viens que je te montre ma voiture, mon cocher anglais et mes six chevaux gris. Et elle l'entraîna vers le perron.

—Et Violette? dit faiblement Perlino.

—Violette nous suit, répondit la dame en tirant l'imprudent, qui se laissait faire. Une fois dans la cour, elle lui fit admirer ses chevaux qui, en piaffant, secouaient de beaux filets de soie rouge parsemés de clochettes d'or; puis, elle le fit monter dans la voiture pour essayer les coussins et se mirer dans les glaces. Tout d'un coup elle ferme la portière; fouette, cocher! les voilà partis pour le château des Écus-Sonnants.

Violette cependant recevait avec une grâce parfaite les compliments de l'assemblée; bientôt, étonnée de ne plus voir son fiancé, qui ne la quittait guère plus que son ombre, elle court dans toutes les salles: personne; elle monte sur le toit de la maison pour voir si Perlino n'y avait pas été chercher le frais: personne. Dans le lointain on apercevait un nuage de poussière, et un carrosse qui s'enfuyait vers les montagnes au galop de six chevaux. Plus de doute: on enlevait Perlino. A cette vue, Violette sentit son coeur faiblir. Aussitôt, sans penser qu'elle était nu-tête, en coiffure de mariée, en robe de dentelle, en souliers de satin, elle sortit de la maison de son père et se mit à courir après la voiture, appelant à grands cris Perlino et lui tendant les bras.

Vaines paroles qu'emportait le vent. L'ingrat était tout entier aux paroles mielleuses de sa nouvelle maîtresse; il jouait avec les bagues qu'elle portait aux doigts, et croyait déjà que le lendemain il se réveillerait prince et seigneur. Hélas! il y en a de plus vieux que lui qui ne sont pas plus sages! Quand sait-on qu'au logis bonté et beauté valent mieux que richesse? C'est quand il est trop tard, et qu'on n'a plus de dents pour ronger les fers qu'on s'est mis aux mains.

V

LA NUIT ET LE JOUR

La pauvre Violette courut tout le jour: fossés, ruisseaux, halliers, ronces, épines, rien ne l'arrêtait; qui souffre pour l'amour ne sent pas la peine. Quand vint le soir, elle se trouva dans un bois sombre, accablée de fatigue, mourant de faim, les pieds et les mains en sang. La frayeur la prit: elle regardait autour d'elle sans remuer; il lui semblait que du milieu de la nuit sortaient des milliers d'yeux qui la suivaient en la menaçant. Tremblante, elle se jeta au pied d'un arbre, appelant à voix basse Perlino pour lui dire un dernier adieu.

Comme elle retenait son haleine, ayant si grand'-peur qu'elle n'osait respirer, elle entendit les arbres du voisinage qui parlaient entre eux. C'est le privilège de l'innocence, qu'elle comprend toutes les créatures de Dieu.

—Voisin, disait un caroubier à un olivier qui n'avait plus que l'écorce, voilà une jeune fille qui est bien imprudente de se coucher à terre. Dans une heure, les loups sortiront de leur tanière; s'ils l'épargnent, la rosée et le froid du matin lui donneront une telle fièvre qu'elle ne se relèvera pas. Que ne monte-t-elle dans mes branches; elle y pourrait dormir en paix, et je lui offrirais volontiers quelques-unes de mes gousses pour ranimer ses forces épuisées.

—Vous avez raison, voisin, répondait l'olivier. L'enfant ferait mieux encore si, avant de se coucher, elle enfonçait son bras dans mon écorce. On y a caché les habits et le zampogne[1] d'un pifferaro. Quand on brave la fraîcheur des nuits, une peau de bique n'est pas à dédaigner; et, pour une fille qui court le monde, c'est un costume léger qu'une robe de dentelle et des souliers de satin.

[Note 1: Espèce de cornemuse.]

Qui fut rassuré? Ce fut Violette. Quand elle eut cherché à tâtons la veste de bure, le manteau de peau de chèvre, la zampogne et le chapeau pointu du pifferaro, elle monta bravement sur le caroubier, mangea des fruits sucrés, but la rosée du soir, et, après s'être bien enveloppée, elle s'arrangea entre deux branches du mieux qu'elle put. L'arbre l'entoura de ses bras paternels, des ramiers sortant de leurs nids la couvrirent de feuilles, le vent la berçait comme un enfant, et elle s'endormit en songeant à son bien-aimé.

En s'éveillant le lendemain, elle eut peur. Le temps était calme et beau; mais dans le silence des bois la pauvre enfant sentait mieux sa solitude. Tout vivait, tout s'aimait autour d'elle; qui songeait à la pauvre délaissée? Aussi se mit-elle à chanter pour appeler à son secours tout ce qui passait auprès d'elle sans la regarder.

  O vent, qui souffles de l'aurore,
  N'as-tu pas vu mon bien-aimé,
  Parmi les fleurs qu'a fait éclore
  La nuit au silence embaumé?
  A-t-il pleuré de mon absence?
  A-t-il prié pour mon retour?
  Rends-moi la joie et l'espérance,
  Dis-moi sa peine et son amour.

  Gai papillon, légère abeille,
  Poursuivez l'ingrat qui me fuit!
  La grenade la plus merveille,
  Le jasmin le plus frais, c'est lui!
  Il est plus pur que la verveine,
  Son front est blanc comme le lis;
  La violette a son haleine;
  Ses yeux sont bleus comme l'iris.

  Cherche-le-moi, bonne hirondelle,
  Cherchez-le-moi, petits oiseaux,
  Parmi le thym et l'asphodèle,
  Au fond des bois, au bord des eaux.
  Loin de lui je souffre et je pleure,
  Je tremble de crainte et d'émoi;
  Si vous ne voulez que je meure,
  O chers amis, rendez-le-moi!

Le vent passa en murmurant, l'abeille partit pour chercher son butin, l'hirondelle poursuivit les mouches jusqu'au haut des cieux, les oiseaux criant et chantant s'agacèrent dans la feuillée, personne ne s'inquiéta de Violette. Elle descendit de l'arbre en soupirant, et marcha tout droit devant elle, se fiant à son coeur pour retrouver Perlino.

VI

LES TROIS RENCONTRES

Il y avait un torrent qui tombait de la montagne, son lit était à demi séché; ce fut le chemin que prit Violette. Déjà les lauriers-roses sortaient du fond de l'eau leurs têtes couvertes de fleurs; la fille de Cecco s'enfonça dans cette verdure, suivie par les papillons qui voltigeaient autour d'elle comme autour d'un lis qu'agite le vent. Elle marchait plus vite qu'un banni qui rentre au logis; mais la chaleur était lourde: vers midi, il lui fallut s'arrêter.

En approchant d'une flaque d'eau pour y rafraîchir ses pieds brûlants, elle aperçut une abeille qui se noyait. Violette allongea son petit pied; la bestiole y monta. Une fois à sec, l'abeille resta quelque temps immobile comme pour reprendre haleine, puis elle secoua ses ailes mouillées; puis, passant sur tout son corps ses pattes plus fines qu'un fil de soie, elle se sécha, se lissa, et, prenant son vol, vint bourdonner autour de celle qui lui avait sauvé la vie.

—Violette, lui dit-elle, tu n'as pas obligé une ingrate. Je sais où tu vas, laisse-moi t'accompagner.

Quand je serai fatiguée, je me poserai sur ta tête. Si jamais tu as besoin de moi, dis seulement: Nabuchodonosor, la paix du coeur vaut mieux que l'or; peut-être pourrai-je te servir.

—Jamais, pensa Violette, je ne pourrai dire: Nabuchodonosor

—Que veux-tu? demanda l'abeille.

—Rien, rien, reprit la fille de Cecco, je n'ai besoin de toi qu'auprès de Perlino.

Elle se remit en route, le coeur plus léger; au bout d'un quart d'heure, elle entendit un petit cri: c'était une souris blanche qu'un hérisson avait blessée et qui ne s'était sauvée de son ennemi que tout en sang et à demi morte. Violette eut pitié de la pauvre bête. Si pressée qu'elle fût, elle s'arrêta pour lui laver ses blessures et lui donner une des caroubes qu'elle avait gardées pour son déjeuner.

—Violette, lui dit la souris, tu n'as pas obligé une ingrate. Je sais où tu vas. Mets-moi dans ta poche avec le reste de tes caroubes. Si jamais tu as besoin de moi, dis seulement: Tricchè varlacchè, habits dorés, coeurs de laquais; peut-être pourrai-je te servir.

Violette glissa la souris dans sa poche pour qu'elle y pût grignoter tout à l'aise, et continua de remonter le torrent. Vers la brume, elle approchait de la montagne, quand, tout à coup, du haut d'un grand chêne, tomba à ses pieds un écureuil, poursuivi par un horrible chat-huant. La fille de Cecco n'était pas peureuse, elle frappa le hibou avec sa zampogne, et le mit en fuite; puis, elle ramassa l'écureuil, plus étourdi que blessé de sa chute; à force de soins, elle le ranima.

—Violette, lui dit l'écureuil, tu n'as pas obligé un ingrat: je sais où tu vas. Mets-moi sur ton épaule, et cueille-moi des noisettes pour que je ne laisse pas mes dents s'allonger. Si jamais tu as besoin de moi, dis seulement: Patati, patata, regarde bien et tu verras; peut-être pourrai-je te servir.

Violette fut un peu étonnée de ces trois rencontres; elle ne comptait guère sur cette reconnaissance en paroles; que pouvaient faire pour elle de si faibles amis? Qu'importe! pensa-t-elle, le bien est toujours le bien. Advienne que pourra: j'ai eu pitié des malheureux.

A ce moment la lune sortit d'un nuage, et sa blanche lumière éclaira le vieux château des Écus-Sonnants.

VII

LE CHATEAU DES ÉCUS-SONNANTS

La vue du château n'était pas faite pour rassurer. Sur le haut d'une montagne, qui n'était qu'un amas de roches éboulées, on apercevait des créneaux d'or, des tourelles d'argent, des toits de saphir et de rubis, mais entourés de grands fossés pleins d'une eau verdâtre, mais défendus par des ponts-levis, des herses, des parapets, d'énormes barreaux et des meurtrières d'où sortait la gueule des canons, tout l'attirail de la guerre et du meurtre. Le beau palais n'était qu'une prison. Violette grimpa péniblement par des sentiers tortueux, et arriva enfin par un passage étroit devant une grille de fer armée d'une énorme serrure. Elle appela: point de réponse; elle tira une cloche: aussitôt parut une espèce de geôlier, plus noir et plus laid que le chien des enfers.

—Va-t-en, mendiant, cria-t-il, ou je t'assomme!

La pauvreté ne gîte point ici. Au château des Écus-Sonnants on ne fait l'aumône qu'à ceux qui n'ont besoin de rien.

La pauvre Violette s'éloigna tout en pleurs.

—Du courage! lui dit l'écureuil, tout en cassant une noisette; joue de la zampogne.

—Je n'en ai jamais joué, répondit la fille de Cecco.

—Raison de plus, dit l'écureuil; tant qu'on n'a pas essayé d'une chose, on ne sait pas ce qu'on peut faire. Souffle toujours Violette se mit à souffler de toutes ses forces, en remuant les doigts et en chantant dans l'instrument. Voici la zampogne qui se gonfle et qui joue une tarentelle à faire danser les morts. A ce bruit, l'écureuil saute à terre, la souris ne reste pas en arrière; les voilà qui dansent et sautent comme de vrais Napolitains, tandis que l'abeille tourne autour d'eux en bourdonnant. C'était un spectacle à payer sa place un carlin, et sans regret.

Au bruit de cette agréable musique, on vit bientôt s'ouvrir les noirs volets du château. La dame des Écus-Sonnants avait auprès d'elle des filles d'honneur, qui n'étaient pas fâchées de regarder de temps en temps si les mouches volaient toujours de la même façon. On a beau n'être pas curieuse, ce n'est pas tous les jours qu'on entend une tarentelle jouée par un pâtre aussi joli que Violette.

—Petit, disait l'une, viens par ici!

—Berger, criait l'autre, viens de mon côté!

Et toutes de lui envoyer des sourires, mais la porte restait fermée.

—Damoiselles, dit Violette en ôtant son chapeau, soyez aussi bonnes que vous êtes belles. La nuit m'a surpris dans la montagne; je n'ai ni gîte ni souper.

Un coin dans l'écurie et un morceau de pain; mes petits danseurs vous amuseront toute la soirée.

Au château des Écus-Sonnants, la consigne est sévère. On y craint tellement les voleurs que, passé la brume, on n'ouvre à personne. Ces demoiselles le savaient bien; mais, dans cette honnête maison, il y a toujours de la corde de pendu. On en jeta un bout par la fenêtre. En un instant, Violette fut hissée dans une grande chambre avec toute sa ménagerie. Là, il lui fallut souffler pendant de longues heures, et danser, et chanter, sans qu'on lui permit d'ouvrir la bouche pour demander où était Perlino.

N'importe! elle était heureuse de se sentir sous le même toit; il lui semblait qu'à ce moment le coeur de son bien-aimé devait battre comme battait le sien. C'était une innocente: elle croyait qu'il suffit d'aimer pour qu'on vous aime. Dieu sait quels beaux rêves elle fit cette nuit-là!

VIII

NABUCHODONOSOR

Le lendemain, de grand matin, Violette, qu'on avait couchée au grenier, monta sur les toits et regarda autour d'elle; mais elle eut beau courir de tous côtés, elle ne vit que des tours grillées et des jardins déserts. Elle descendit tout en larmes, quoi que fissent ses trois petits amis pour la consoler.

Dans la cour, toute pavée d'argent, elle trouva les filles d'honneur, assises en rond et filant des étoupes d'or et de soie.

—Va-t-en, lui crièrent-elles; si madame voyait tes haillons, elle nous chasserait. Sors d'ici, vilain joueur de zampogne, et ne reviens jamais, à moins que tu ne sois prince ou banquier.

—Sortir! dit Violette; pas encore, belles demoiselles: laissez-moi vous servir; je serai si doux, si obéissant, que vous ne regretterez jamais de m'avoir gardé près de vous.

Pour toute réponse, la première demoiselle se leva: c'était une grande fille, maigre, sèche, jaune, pointue: d'un geste elle montra la porte au petit pâtre, et appela le geôlier, qui s'avança en fronçant le sourcil et en brandissant sa hallebarde.

—Je suis perdue, s'écria la pauvre fille; je ne reverrai jamais mon
Perlino!

—Violette, dit gravement l'écureuil, on éprouve l'or dans la fournaise et les amis dans l'infortune.

—Tu as raison, s'écria la fille de Cecco: Nabuchodonosor, la paix du coeur vaut mieux que l'or.

Aussitôt l'abeille s'envole, et voilà qu'au milieu de la cour il entre, je ne sais par où, un beau carrosse de cristal, avec un timon en rubis et des roues d'émeraude. L'équipage était tiré par quatre chiens noirs, gros comme le poing, qui marchaient sur leurs oreilles. Quatre grands scarabées montés en jockeys conduisaient d'une main légère cet attelage mignon. Au fond du carrosse, mollement couchée sur des carreaux de satin bleu, s'étendait une jeune bécasse coiffée d'un petit chapeau rose et vêtue d'une robe de taffetas si ample, qu'elle débordait sur les deux roues. D'une patte la dame tenait un éventail, de l'autre un flacon ainsi qu'un mouchoir brodé à ses armes et garni d'une large dentelle. Auprès d'elle, à demi enseveli sous les flots de taffetas, était un hibou, l'air ennuyé, l'oeil mort, la tête pelée, si vieux que son bec croisait comme des ciseaux ouverts. C'étaient de jeunes mariés qui faisaient leurs visites de noces, un ménage à la mode, tel que les aime la dame des Écus-Sonnants.

A la vue de ce chef-d'oeuvre, un cri de joie et d'admiration éveilla tous les échos du palais. D'étonnement, le geôlier en laissa choir sa pipe, tandis que les demoiselles couraient après le carrosse qui fuyait au galop de ses quatre épagneuls, comme s'il emportait l'empereur des Turcs ou le diable en personne. Ce bruit étrange inquiéta la dame des Écus-Sonnants, qui craignait toujours d'être pillée; elle accourut, furieuse, et résolue de mettre toutes ses filles d'honneur à la porte. Elle payait pour être respectée, et voulait en avoir pour son argent.

Mais, quand elle aperçut l'équipage, quand le hibou l'eut saluée d'un signe de bec et que la bécasse eut trois fois remué son mouchoir avec une adorable nonchalance, la colère de la dame s'évanouit en fumée.

—Il me faut cela! cria-t-elle. Combien le vend-on?

La voix de la marquise effraya Violette, mais l'amour de Perlino lui donnait du coeur; elle répondit que, si pauvre qu'elle fût, elle aimait mieux son caprice que tout l'or du monde; elle tenait à son carrosse, et ne le vendrait pas pour le château des Écus-Sonnants.

—Sotte vanité des gueux! murmura la dame. Il n'y a vraiment que les riches qui aient le saint respect de l'or et qui soient prêts à tout faire pour un écu. Il me faut cette voiture! dit-elle d'un ton menaçant; coûte que coûte, je l'aurai.

—Madame, reprit Violette fort émue, il est vrai que je ne veux pas la vendre, mais je serais heureuse de l'offrir en don à Votre Seigneurie, si elle voulait m'honorer d'une faveur.

—Ce sera cher, pensa la marquise. Parle, dit-elle à Violette, que demandes-tu?

—Madame, dit la fille de Cecco, on assure que vous avez un musée où toutes les curiosités de la terre sont réunies; montrez-le-moi; s'il y a quelque chose de plus merveilleux que ce carrosse, mon trésor est à vous.

Pour toute réponse, la dame des Écus-Sonnants haussa les épaules et mena Violette dans une grande galerie qui n'a jamais eu sa pareille. Elle lui fit regarder toutes ses richesses: une étoile tombée du ciel, un collier fait avec un rayon de la lune, natté et tressé de trois rangs, des lis noirs, des roses vertes, un amour éternel, du feu qui ne brûlait pas, et d'autres raretés; mais elle ne montra pas la seule chose qui touchât Violette: Perlino n'était pas là.

La marquise cherchait dans les yeux du petit pâtre l'admiration et l'étonnement; elle fut surprise de n'y voir que de l'indifférence.

—Eh bien! dit-elle, toutes ces merveilles sont autre chose que tes quatre toutous: le carrosse est à moi.

—Non, Madame, dit Violette. Tout cela est mort, et mon équipage est vivant. Vous ne pouvez pas comparer des pierres et des cailloux à mon hibou et à ma bécasse, personnages si vrais, si naturels, qu'il semble qu'on vient de les quitter dans la rue. L'art n'est rien auprès de la vie.

—N'est-ce que cela? dit la marquise; je te montrerai un petit homme fait de sucre et de pâte d'amande, qui chante comme un rossignol et raisonne comme un académicien.

—Perlino! s'écria Violette.

—Ah! dit la dame des Écus-Sonnants, mes filles d'honneur ont parlé. Elle regarda le joueur de zampogne avec l'instinct de la peur.—Toute réflexion faite, ajouta-t-elle, sors d'ici; je ne veux plus de tes jouets d'enfants.

—Madame, dit Violette toute tremblante, laissez-moi causer avec ce miracle de Perlino, et prenez le carrosse.

—Non, dit la marquise, va-t-en et emporte les bêtes avec toi.

—Laissez-moi seulement voir Perlino.

—Non! non! répondit la dame.

—Seulement coucher une nuit à sa porte, répondit Violette tout en larmes. Voyez quel bijou vous refusez, ajouta-t-elle en mettant un genou en terre et en présentant la voiture à la dame des Écus-Sonnants.

—A cette vue, la marquise hésita, puis elle sourit; en un instant elle avait trouvé le moyen de tromper Violette et d'avoir pour rien ce qu'elle convoitait.

—Marché conclu, dit-elle en saisissant le carrosse; tu coucheras ce soir à la porte de Perlino, et même tu le verras; mais je te défends de lui parler.

Le soir venu, la dame des Écus-Sonnants appela Perlino pour souper avec elle. Quand elle l'eut fait bien manger et bien boire, ce qui était aisé avec un garçon d'humeur facile, elle versa d'excellent vin blanc de Capri dans une coupe de vermeil, et, tirant de sa poche une botte de cristal, elle y prit une poudre rougeâtre qu'elle jeta dans le vin.—Bois cela, mon enfant, dit-elle à Perlino, et donne-moi ton goût.

Perlino, qui faisait tout ce qu'on lui disait, avala la liqueur d'un seul trait.

—Pouah! s'écria-t-il, ce breuvage est abominable, c'est une odeur de boue et de sang; c'est du poison!

—Niais! dit la marquise, c'est de l'or potable; qui en a bu une fois en boira toujours. Prends ce second verre, tu le trouveras meilleur que le premier.

La dame avait raison: à peine l'enfant eut-il vidé la coupe, qu'il fut pris d'une soif ardente.—Encore! disait-il, encore! Il ne voulait plus quitter la table. Pour le décider à se coucher, il fallut que la marquise lui fit un grand cornet de cette poudre merveilleuse qu'il mit soigneusement dans sa poche, comme un remède à tous les maux.

Pauvre Perlino! c'était bien un poison qu'il avait pris, et le plus terrible de tous. Qui boit de l'or potable, son coeur se glace tant que le fatal breuvage est dans l'estomac. On ne connaît plus rien, on n'aime plus rien, ni père, ni mère, ni femme, ni enfants, ni amis, ni pays; on ne songe plus qu'à soi; on veut boire, et on boirait tout l'or et tout le sang de la terre sans calmer une soif que rien ne peut étancher.

Cependant que faisait Violette? Le temps lui semblait aussi long qu'au pauvre un jour sans pain. Aussi, dès que la nuit eut mis son masque noir pour ouvrir le bal des étoiles, Violette courut-elle à la porte de Perlino, bien sûre qu'en la voyant Perlino se jetterait dans ses bras. Comme son coeur battait quand elle l'entendit monter! Quel chagrin quand l'ingrat passa devant elle sans même la regarder!

La porte fermée à double tour et la clef retirée, Violette se jeta sur une natte qu'on lui avait donnée par pitié; la elle se mit à fondre en larmes, se fermant la bouche avec les mains pour étouffer ses sanglots. Elle n'osait se plaindre, de crainte qu'on ne la chassât; mais, quand vint l'heure où les étoiles seules ont les yeux ouverts, elle gratta doucement à la porte et chanta à demi-voix:

  Perlino, m'entends-tu? C'est moi qui te délivre,
       Ouvre-moi!
   Viens vite, je t'attends, ami, je ne puis vivre
       Loin de toi.
     Ouvre-moi! mon coeur te désire;
     Je brûle, j'ai froid, je soupire;
       Tout le jour
       C'est d'amour,
       Et la nuit
       C'est d'ennui.

Hélas! elle eut beau chanter, rien ne bougea dans la chambre. Perlino ronflait comme un mari de dix ans, et ne rêvait qu'à sa poudre d'or. Les heures se trainèrent lentement, sans apporter d'espérance. Si longue et si douloureuse que fût la nuit, le matin fut plus triste encore. La dame des Écus-Sonnants arriva dès le point du jour.

—Te voilà content, beau joueur de zampogne, lui dit-elle avec un malin sourire, le carrosse est payé au prix que tu m'as demandé.

—Puisses-tu avoir un pareil contentement tous les jours de ta vie! murmura la pauvre Violette, j'ai passa une si mauvaise nuit que je ne l'oublierai de si tôt.

IX

TRICCHÈ VARLACCHÈ

La fille de Cecco se retira tristement; plus d'espoir, il fallait retourner chez son père, et oublier celui qui ne l'aimait plus. Elle traversa la cour, suivie par les demoiselles d'honneur qui la raillaient de sa simplicité. Arrivée près de la grille, elle se retourna comme si elle attendait un dernier regard; en se voyant seule, le courage l'abandonna, elle fondit en larmes et cacha sa tête dans ses mains.

—Sors donc, misérable gueux! lui cria le geôlier en saisissant Violette au collet et en la secouant d'importance.

—Sortir! dit Violette, jamais! Tricchè varlacchè! cria-t-elle: habits dorés, coeurs de laquais!

Et voilà la souris qui se jette au nez du geôlier et le mord jusqu'au sang; puis, devant la grille même, s'élève une volière grande comme un pavillon chinois. Les barreaux en sont d'argent, les mangeoires de diamant; au lieu de millet, il y a des perles; au lieu de colifichet, des ducats enfilés dans des rubans de toutes les couleurs. Au milieu de cette cage magnifique, sur un bâton en échelle qui tourne à tous les vents, sautent et gazouillent des milliers d'oiseaux de toute taille et de tout pays: colibris, perroquets cardinaux, merles, linottes, serins, et le reste; tout ce monde emplumé sifflait le même air, chacun dans son jargon. Violette, qui entendait le langage des oiseaux comme celui des plantes, écouta ce que disaient toutes ces voix, et traduisit la chanson aux filles d'honneur, bien étonnées de trouver une si rare prudence chez les perroquets et les serins. Voici ce que chantait le choeur des oiseaux:

        Fi de la liberté!
        Vive la cage!
        Quand on est sage,
  On est ici bien nourri, bien traité,
        Bien renté,
  Au chaud en hiver, au frais en été:
        On paye en ramage
        L'hospitalité.
          Vive la cage!
        Fi de la liberté!

Après ces cris joyeux, il se fit un grand silence; un vieux perroquet rouge et vert, à l'air grave et sérieux, leva la patte, et, tout en tournant, chanta d'un ton nasillard, ou plutôt croassa ce qui suit:

  Le rossignol est un monsieur vêtu de noir,
           Fort déplaisant à voir,
           Qui ne sort que le soir.
           Pour chanter à la lune;
             C'est un orgueilleux
             Qui vit comme un gueux
             Et se dit heureux;
           Sa voix nous importune.
           On devrait, entre nous,
           Clouer à quatre clous,
             Comme des hibous,
                Ces fous
         Qui n'adorent pas la fortune.

Et tous les oiseaux, ravis de cette éloquence, se mirent à siffler d'une voix perçante:

  Fi de la liberté!
    Vive la cage! etc., etc.

Pendant qu'on entourait la volière magique, la dame des Écus-Sonnants était accourue. Comme on le pense bien, elle ne fut pas la dernière à convoiter cette merveille.

—Petit, dit-elle au joueur de zampogne, me vends-tu cette cage au même prix que le carrosse?

—Volontiers, Madame, répondit Violette, qui n'avait pas d'autre désir.

—Marché conclu! dit la dame; il n'y a que les gueux pour se permettre de pareilles folies.

Le soir, tout se passa comme la veille. Perlino, ivre d'or potable, entra dans sa chambre sans même lever les yeux; Violette se jeta sur sa natte, plus misérable que jamais.

Elle chanta comme le premier jour; elle pleura à fendre les pierres: peine inutile. Perlino dormait comme un roi détrôné; les sanglots de sa maîtresse le berçaient comme eût fait le bruit de la mer et du vent. Vers minuit, les trois amis de Violette, affligés de son chagrin, tinrent conseil: «Il n'est pas naturel que cet enfant dorme de la sorte, disait mon compère l'écureuil.—Il faut entrer et l'éveiller, disait la souris.—Comment entrer? demandait l'abeille, qui avait inutilement cherché une fente tout le long du mur.—C'est mon affaire», dit la souris. Et vite, et vite elle ronge un petit coin de la porte; ce fut assez pour que l'abeille se glissât dans la chambre de Perlino.