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Nouveaux contes bleus

Chapter 33: I
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About This Book

A framed collection of folk tales and short narratives preceded by an essay that defends the literary and moral value of fairy tales and traces their roots across cultures. The introductory discussion situates popular stories as products of ancient imagination and compares traditions from northern and oriental sources. The tales that follow adopt a rugged, archaic tone, moving between grim episodes of blood-feud and vengeance, cunning tricks and clever rogues, and enchanted metamorphoses, all emphasizing strength, resourcefulness, and the ethical lessons born of wonder. Personal dedications and illustrative drawings accompany the varied pieces.

Il était là tranquillement endormi sur le dos, ronflant avec la régularité d'un chanoine qui fait la sieste. Ce calme irrita l'abeille, elle piqua Perlino sur la lèvre; Perlino soupira et se donna un soufflet sur la joue, mais il ne s'éveilla point.

—On a endormi l'enfant, dit l'abeille revenue auprès de Violette pour la consoler. Il y a de la magie. Que faire?

—Attendez, dit la souris, qui n'avait pas laissé rouiller ses dents, je vais entrer à mon tour; je l'éveillerai, dussé-je lui manger le coeur.

—Non, non, dit Violette; je ne veux pas qu'on fasse du mal à mon
Perlino.

La souris était déjà dans la chambre. Sauter sur le lit, s'insinuer sous la couverture, ce fut un jeu pour la cousine des rats. Elle alla droit à la poitrine de Perlino; mais, avant d'y faire un trou, elle écouta: coeur ne battait pas: plus de doute! Perlino était enchanté.

Comme elle rapportait cette nouvelle, l'aurore éclairait déjà le ciel; la méchante dame arriva, toujours souriante. Violette, furieuse d'avoir été jouée, et qui de colère se mangeait les mains, n'en fit pas moins une belle révérence à la marquise, en disant tout bas: A demain.

X

PATATI PATATA

Cette fois, Violette descendit avec plus de courage. L'espoir lui revenait. Comme la veille, elle trouva les filles d'honneur dans la cour, toujours filant leurs étoupes.

—Allons, beau joueur de zampogne, lui crièrent-elles en riant, fais-nous encore un tour de ton métier!

—Pour vous plaire, belles demoiselles, répondit Violette: Patati, patata, dit-elle, regarde bien et tu verras.

A l'instant, compère l'écureuil jette à terre une de ses noisettes; aussitôt on voit paraître un théâtre de marionnettes. Le rideau se tire: la scène représente une chambre de justice: l'audience de Rominagrobis. Au fond, sur un trône tendu de velours rouge, et tout étoilé de griffes d'or, est le bailli, un gros chat à face respectable, quoiqu'il y ait un reste de fromage sur ses longues moustaches. Toujours recueilli en lui-même, les mains croisées dans ses longues manches, les yeux fermés, on dirait qu'il dort, si jamais la justice dormait dans le royaume des chats.

De côté est un banc de bois où sont enchaînées trois souris, auxquelles par précaution on a rogné les dents et coupé les oreilles. Elles sont soupçonnées, ce qui, à Naples, veut dire convaincues d'avoir regardé de trop près une couenne de vieux lard. En face des coupables est un dais de drap noir, au front duquel on a inscrit, en lettres d'or, cette sentence du grand poète et magicien Virgile:

Écrase les souris, mais ménage les chats

Sous le dais se tient debout le fiscal; c'est une belette au front fuyant, aux yeux rouges, à la langue pointue; elle a la main sur son coeur et fait une belle harangue pour demander à la loi d'étrangler les souris. Sa parole coule comme l'eau d'une fontaine; c'est d'une voix si tendre, si pénétrante que la bonne dame implore et sollicite la mort de ces affreuses petites bêtes, qu'en vérité on s'indigne de leur endurcissement. Il semble qu'elles manquent à tous leurs devoirs en n'offrant pas elles-mêmes leurs têtes criminelles pour calmer l'émotion et sécher les pleurs de cette excellente belette, qui a tant de larmes dans le gosier.

Quand le fiscal eut fini son oraison funèbre, un jeune rat, à peine sevré, se leva pour défendre les coupables. Déjà il avait assuré ses lunettes, ôté son bonnet et secoué ses manches, quand, par respect pour la libre défense et dans l'intérêt des accusés, le chat lui interdit la parole. Alors et d'une voix solennelle, maître Rominagrobis gourmanda les accusés, les témoins, la société, le ciel, la terre et les rats; puis, se couvrant, il fulmina un arrêt vengeur et condamna ces bêtes criminelles à être pendues et écorchées séance tenante, avec confiscation des biens, abolition de la mémoire et condamnation en tous les frais, la contrainte par corps limitée toutefois à cinq années; car il faut être humain, même avec les scélérats.

La farce jouée, la toile se ferma.

—Comme cela est vivant! s'écria la dame des Écus-Sonnants. C'est la justice des chats prise sur le fait. Pâtre ou sorcier, qui que tu sois, vends-moi ta Chambre étoilée.

—Toujours au même prix, Madame, répondit Violette.

—A ce soir donc! reprit la marquise.

—A ce soir! dit Violette.

Et elle ajouta tout bas:

—Puisses-tu me payer tout le mal que tu m'as fait!

Pendant qu'on donnait la comédie dans la cour, l'écureuil n'avait pas perdu son temps. A force de trotter sur les toits, il avait fini par découvrir Perlino, qui mangeait des figues dans le jardin. Du toit, maître écureuil avait sauté sur un arbre, de l'arbre sur un buisson. Toujours dégringolant, il arriva jusqu'à Perlino qui jouait à la morra[1] avec son ombre, moyen sûr de toujours gagner.

[Note 1: Dans le jeu de la morra chacun des joueurs ouvre un ou plusieurs doigts; c'est ce nombre de doigts ouverts que l'adversaire doit deviner.]

L'écureuil fit une cabriole et s'assit devant Perlino avec la gravité d'un notaire.

—Ami, lui dit-il, la solitude a ses charmes, mais tu n'as pas l'air de beaucoup t'amuser en jouant tout seul; si nous faisions ensemble une partie.

—Peuh! dit Perlino en bâillant, tu as les doigts trop courts, et tu n'es qu'une bête.

—Des doigts courts ne sont pas toujours un défaut, reprit l'écureuil; j'en ai vu pendre plus d'un, dont tout le crime était d'avoir les doigts trop longs; et, si je suis une bête, seigneur Perlino, au moins suis-je une bête éveillée. Cela vaut mieux que d'avoir tant d'esprit et de dormir comme un loir. Si jamais le bonheur frappe à ma porte pendant la nuit, au moins serai-je debout pour lui ouvrir.

—Parle clairement, dit Perlino; depuis deux jours il se passe en moi quelque chose d'étrange. J'ai la tête lourde et le coeur chagrin; je fais de mauvais rêves. D'où cela vient-il?

—Cherche! dit l'écureuil. Ne bois point, tu ne dormiras pas; ne dors pas, tu verras bien des choses. A bon entendeur, salut!

Sur ce, l'écureuil grimpa sur une branche et disparut.

Depuis que Perlino vivait dans la retraite, la raison lui venait; rien ne rend méchant comme de s'ennuyer à deux, rien ne rend sage comme de s'ennuyer tout seul. Au souper, il étudia la figure et le sourire de la dame des Écus-Sonnants; il fut aussi gai convive que d'habitude; mais chaque fois qu'on lui présenta la coupe d'oubli, il s'approcha de la fenêtre pour admirer la beauté du soir, et chaque fois il jeta l'or potable dans le jardin. Le poison tomba, dit-on, sur des vers blancs qui perçaient la terre; c'est depuis ce temps-là que les hannetons sont dorés.

XI

LA RECONNAISSANCE

En entrant dans sa chambre, Perlino remarqua le joueur de zampogne qui le regardait tristement, mais il ne fit point de question; il avait hâte d'être seul pour voir si le bonheur frapperait à sa porte et sous quelle figure il entrerait. Son inquiétude ne fut pas de longue durée. Il n'était pas encore au lit qu'il entendit une voix douce et plaintive: c'était Violette qui, dans les termes les plus tendres, lui rappelait comment elle l'avait fait et pétri de ses propres mains, comment c'était à ses prières qu'il devait la vie; et, pourtant, il s'était laissé séduire et enlever, tandis qu'elle avait couru après lui avec une peine que Dieu veuille épargner à tout le monde. Violette lui disait encore, avec un accent plus douloureux et plus pénétrant, comment depuis deux nuits elle veillait à sa porte; comment, pour obtenir cette faveur, elle avait donné des trésors dignes de rois sans tirer de lui un seul mot, comment cette dernière nuit était la fin de ses espérances et le terme de sa vie.

En écoutant ces paroles qui lui perçaient l'âme, il semblait à Perlino qu'on le tirait d'un rêve: c'était un nuage qu'on déchirait devant ses yeux. Il ouvrit doucement la porte et appela Violette; elle se jeta dans ses bras en sanglotant. Il voulait parler: elle lui ferma la bouche; on croit toujours celui qu'on aime, et il y a des instants où l'on est si heureux, qu'on n'a pas besoin de pleurer.

—Partons, dit Perlino; sortons de ce donjon maudit.

—Partir n'est pas aisé, seigneur Perlino, répondit l'écureuil: la dame des Écus-Sonnants ne lâche pas volontiers ce qu'elle tient; pour vous éveiller, nous avons usé tous nos dons; il faudrait un miracle pour vous sauver.

—Peut-être ai-je un moyen, dit Perlino, à qui l'esprit venait comme la sève aux arbres du printemps.

Il prit le cornet qui contenait la poudre magique et gagna l'écurie, suivi de Violette et des trois amis. Là, il sella le meilleur cheval, et, marchant tout doucement, il arriva jusqu'à la loge où dormait le geôlier, les clefs à la ceinture. Au bruit des pas, l'homme s'éveilla et voulut crier; il n'avait pas ouvert la bouche, que Perlino y jetait l'or potable, au risque de l'étouffer; mais, loin de se plaindre, le geôlier se mit à sourire et retomba sur sa chaise en fermant les yeux et en tendant les mains. Se saisir du trousseau, ouvrir la grille, la refermer à triple tour, et jeter dans l'abîme ces clefs de perdition pour enfermer à jamais la convoitise dans sa prison, ce fut pour Perlino l'affaire d'un instant. Le pauvre enfant avait compté sans le trou de la serrure: il n'en faut pas plus à la convoitise pour s'échapper de sa retraite et envahir le coeur humain.

Enfin, les voilà en route, tous deux sur le même cheval: Perlino en avant, Violette en croupe. Elle avait passé les bras autour du cou de son bien-aimé, et le serrait bien fort pour s'assurer que le coeur lui battait toujours. Perlino tournait sans cesse la tête pour revoir la figure de sa chère maîtresse, pour retrouver ce sourire qu'il craignait toujours d'oublier. Adieu la frayeur et la prudence! Si l'écureuil n'avait plus d'une fois tiré la bride pour empêcher le cheval de butter ou de se perdre, qui sait si les deux voyageurs ne seraient pas encore en chemin?

Je laisse à penser la joie que ressentit ce bon Cecco en retrouvant sa fille et son gendre. C'était le plus jeune de la maison; il riait tout le long du jour sans savoir pourquoi, il voulait danser avec tout le monde; il avait tellement perdu la tête qu'il doubla les appointements de ses commis et fit une pension à son caissier, qui ne le servait que depuis trente-six ans.

Rien n'aveugle comme le bonheur. La noce fut belle, mais cette fois on eut soin de trier les amis. De vingt lieues à la ronde, il vint des abeilles qui apportèrent un beau gâteau de miel; le bal finit par une tarentelle de souris et un saltarello d'écureuils dont on parla longtemps dans Paestum. Quand le soleil chassa les invités, Violette et Perlino dansaient encore; rien ne pouvait les arrêter. Cecco, qui était plus sage, leur fit un beau sermon pour leur prouver qu'ils n'étaient plus des enfants et qu'on ne se marie pas pour s'amuser; ils se jetèrent dans ses bras en riant. Un père a toujours le coeur faible: il les prit par la main et se mit à danser avec eux jusqu'au soir.

XII

LA MORALE

—Voilà l'histoire de Perlino, qui en vaut bien une autre, me dit en se levant ma grosse hôtesse, tout émue des aventures qu'elle venait de conter.

—Et la dame des Écus-Sonnants, m'écriai-je, qu'est-elle devenue?

—Qui le sait? répondit Palomba. Qu'elle ait pleuré ou qu'elle se soit arraché un côté de cheveux, qui s'en soucie? La fourberie finit toujours par se prendre à son propre piège; c'est bien fait. La farine du diable s'en va toute en son, tant pis pour qui sert le diable, tant mieux pour les honnêtes gens!

—Et la morale?

—Quelle morale! dit Palomba, en me regardant d'un air surpris. Si Votre Excellence veut de la morale, il est deux heures, il y a un Père capucin qui prêche à vêpres, et vous voyez d'ici la cathédrale.

—C'est la morale du conte que je vous demande.

—Seigneur, me dit-elle en appuyant sur les finales, la soupe est servie, le poulet frit, le macaroni cuit, N, I, ni, mon histoire est finie. On berce les enfants avec des chansons, et les hommes avec des contes: que voulez-vous de plus?

Je me mis à table, mais je n'étais pas satisfait. Tout en ébréchant mon couteau sur un blanc de poulet, je dis à mon hôtesse:

—Votre histoire est touchante, et voilà un macaroni qui a un fumet admirable; mais, quand je raconterai aux enfants de mon pays les aventures de Perlino, je ne leur servirai pas à dîner en même temps; ils réclameront une morale.

—Eh bien, Excellence, s'il y a chez vous de ces délicats qui n'osent pas rire, de crainte de montrer leurs dents, qu'ils viennent goûter à mon macaroni. Adressez-les à Amalfi, et qu'ils demandent la Lune. Nous leur servirons dans une assiette plus de morale que n'en fournirait tout Paris.

A propos, ajouta-t-elle, on vous attend pour partir; le vent se lève, les matelots craignent que Votre Seigneurie ne soit incommodée comme ce matin. On dirait que cette nouvelle vous attriste. Bon courage! le mal passé n'est que songe, et quoique le mal futur ait les bras longs, il ne nous tient pas encore. Vous n'y pensiez pas tout à l'heure.

—Merci, ma bonne Palomba, vous m'avez trouvé ce que je cherchais. Un moment d'oubli entre de longues peines, un peu de repos au milieu du vent et de la mer, du travail et de l'ennui, voilà ce que donnent les contes et les rêves. Bien fou qui leur en demande davantage! Ecco la moralità!

LA SAGESSE DES NATIONS ou LES VOYAGES DU CAPITAINE JEAN

I

LE CAPITAINE JEAN

Quand j'étais enfant (il y a bien longtemps de cela), j'habitais chez mon grand-père, dans une belle campagne au bord de la Seine. Je me souviens que nous avions pour voisin un personnage singulier qu'on appelait le capitaine Jean. C'était, disait-on, un ancien marin qui avait fait cinq ou six fois le tour du monde.

Je le vois encore. C'était un gros homme court et trapu; sa figure était jaune et ridée; il avait un nez crochu comme le bec d'un aigle, des moustaches blanches et de grandes boucles d'oreilles d'or. Il était toujours habillé de la même façon: l'été, tout en blanc, depuis les pieds jusqu'à la tête, avec un large chapeau de paille; l'hiver, tout en bleu, avec un chapeau ciré, des souliers à boucles et des bas chinés. Il habitait seul, sans autre compagnie qu'un gros chien noir, et ne parlait à personne. Aussi le regardait-on comme une espèce de Croquemitaine. Quand je n'étais pas sage, ma bonne ne manquait jamais de me menacer du terrible voisin, menace qui me rendait aussitôt obéissant.

Malgré tout, je me sentais attiré vers le capitaine.

[Illustration: Il était là, immobile et guettant ses goujons.]

Je n'osais le regarder en face, il me semblait qu'il sortait une flamme de ses petits yeux, cachés par d'épais sourcils, plus blancs que ses moustaches; mais je le suivais en arrière, et, sans savoir comment, je me trouvais toujours sur son chemin. C'est que le marin n'était pas un homme comme les autres. Tous les matins, il était dans une prairie de mon grand-père, assis au bord de l'eau, pêchant à la ligne avec un bonheur qui ne se démentait jamais. Tandis qu'il était là, immobile et guettant ses goujons, je poussais des soupirs d'envie, moi à qui on défendait d'approcher de la rivière. Et quelle joie quand le capitaine appelait son chien, lui mettait une allumette enflammée dans la gueule, et bourrait tranquillement sa pipe en regardant la mine effrayée de Fidèle. C'était là un spectacle qui m'amusait plus que mon rudiment.

A dix ans, on ne cache guère ce qu'on éprouve; le capitaine s'aperçut de mon admiration et devina l'ambition qui me rongeait le coeur. Un jour que, hissé sur la pointe du pied, je regardais par-dessus l'épaule du pêcheur, retenant mon haleine et suivant d'un long regard la ligne qu'il promenait sur l'eau:

—Approchez, jeune homme, me dit-il d'une voix qui retentit à mon oreille comme un coup de canon; vous êtes un amateur, à ce que je vois. Si vous êtes capable de vous tenir tranquille pendant cinq minutes, prenez cette ligne qui est là à côté de moi.

Voyons comment vous vous en tirerez.

Dire ce qui se passa dans mon âme serait chose difficile; j'ai eu quelque plaisir dans ma vie, mais jamais une émotion aussi forte. Je rougis, les larmes me vinrent aux yeux; et me voilà assis sur l'herbe, tenant la ligne qu'avait lancée le marin, plus immobile que Fidèle, et ne regardant pas son maître avec moins de reconnaissance. L'hameçon jeté, le liège trembla: «Attention! jeune homme, me dit tout bas le capitaine, il y a quelque chose. Rendez la main, ramenez à vous doucement, allongez, et maintenant tirez lentement à vous; fatiguez-moi ce drôle-là.»

J'obéis et bientôt j'amenai un beau barbillon, avec des moustaches aussi blanches et presque aussi longues que celles du capitaine. O jour glorieux, aucun succès ne t'a effacé de mon souvenir! Tu es resté ma plus grande et ma plus douce victoire!

Depuis cette heure fortunée, je devins l'ami du capitaine. Le lendemain, il me tutoyait, m'ordonnait d'en faire autant et m'appelait son matelot. Nous étions inséparables; on l'aurait plutôt vu sans son chien que sans moi. Ma mère s'aperçut de cette passion naissante. Comme le marin était un brave homme, elle tira bon parti de mon amitié. Quand ma lecture était manquée, quand il y avait dans ma dictée une orthographe de fantaisie, on m'interdisait la compagnie de mon bon ami. Le lendemain (ce qui était plus dur encore), il fallait lui expliquer la cause de mon absence. Dieu sait de quelle façon il jurait après moi! Grâce à cette terreur salutaire, je fis des progrès rapides. Si je ne fais pas trop de fautes quand j'écris, je le dois à l'excellent homme qui, en fait d'orthographe, en savait un peu moins long que moi.

Un jour que je n'avais pas obtenu sans peine la permission de le rejoindre, et que j'avais encore le coeur gros des reproches que j'avais reçus:

—Capitaine, lui dis-je, quand donc lis-tu? quand donc écris-tu?

—Vraiment, répondit-il, cela me serait difficile; je ne sais ni lire ni écrire.

—Tu es bien heureux! m'écriai-je. Tu n'as pas de maîtres, toi, tu t'amuses toujours, tu sais tout sans l'avoir appris.

—Sans l'avoir appris? reprit-il, ne le crois pas; ce que je sais me coûte cher, tu ne voudrais pas de mon savoir au prix qu'il m'a fallu le payer.

—Comment cela, capitaine? On ne t'a jamais grondé, tu as toujours fait ce que tu as voulu.

—C'est ce qui te trompe, mon enfant, me dit-il en adoucissant en grosse voix et en me regardant d'un air de honte; j'ai fait ce qu'ont voulu les autres, et j'ai eu une terrible maîtresse qui ne donne pas ses leçons pour rien: on la nomme l'expérience. Elle ne vaut pas ta mère, je t'en réponds.

—C'est l'expérience qui t'a rendu savant, capitaine?

—Savant, non; mais elle m'a enseigné le peu que je sais. Toi, mon enfant, quand tu lis un livre, tu profites de l'expérience des autres; moi, j'ai tout appris à la sueur de mon corps. Je ne lis pas, c'est vrai, malheureusement pour moi; mais j'ai une bibliothèque qui en vaut bien une autre. Elle est là, ajouta-t-il en se frappant le front.

Qu'est-ce qu'il y a dans ta bibliothèque?

Un peu de tout: des voyages, de l'industrie, de la médecine, des proverbes, des contes. Cela te fait rire? Mon petit homme, il y a souvent plus de morale dans un conte que dans toutes les histoires romaines. C'est la sagesse des nations qui les a inventés. Grands ou petits, jeunes ou vieux, chacun peut en faire son profit.

—Si tu m'en contais un ou deux, capitaine, tu me rendrais sage comme toi.

—Volontiers, reprit le marin; mais je te préviens que je ne suis pas un diseur de belles paroles; je te réciterai mes contes comme on me les a récités; je te dirai à quelle occasion et quel profil j'en ai tiré. Écoute donc l'histoire de mon premier voyage.

II

PREMIER VOYAGE DU CAPITAINE JEAN

J'avais douze ans, et j'étais à Marseille, ma ville natale, quand on m'embarqua comme mousse à bord d'un brick de commerce qu'on nommait la Belle-Émilie. Nous allions au Sénégal porter de ces toiles bleues qu'on appelle des guinées, nous devions rapporter de la poudre d'or, des dents d'éléphant et des arachides. Pendant les quinze premiers jours, le voyage n'eut rien d'intéressant; je ne me souviens guère que des coups de garcette qu'on m'administrait sans compter, pour me former le caractère et me donner de l'esprit, disait-on. Vers la troisième semaine, le brick approcha des côtes d'Andalousie, et, un soir, on jeta l'ancre à quelque distance d'Alméria. La nuit venue, le second du navire prît son fusil, et s'amusait tirer des hirondelles, que je ne voyais pas, car le soleil était couché depuis longtemps.

Il y avait, par hasard, des chasseurs non moins obstinés qui se promenaient le long de la plage, et tiraient de temps en temps sur leur invisible gibier. Tout à coup on met la chaloupe à la mer, on m'y jette plus qu'on ne m'y descend; me voilà occupé à recevoir et à ranger des ballots qu'on nous passait du navire, puis on tend la voile, on se dirige vers la terre, sans faire de bruit. Je ne comprenais pas à quoi pouvait servir cette promenade par une nuit sans étoiles; mais un mousse ne raisonne guère; il obéit sans rien dire; sinon, gare les coups.

La chaloupe aborda sur une plage déserte, loin du port d'Alméria. Le second, qui nous commandait, se mit à siffler; on lui répondit, bientôt j'entendis des pas d'hommes et de chevaux. On débarqua des ballots, on les chargea sur des chevaux, des ânes, des mulets, qui se trouvaient la fort à propos; puis, le second, ayant dit aux matelots de l'attendre jusqu'au point du jour, partit et m'ordonna de le suivre. On me hisse sur une mule, entre deux paniers; nous voilà en route pour aller je ne sais où.

Au bout d'une heure, on aperçut une petite lumière, vers laquelle on se dirigea. Une voix cria: Qui vive! on répondit: Les anciens. Une porte s'ouvre; nous entrons dans une auberge habitée par des gens qui n'avaient pas la mine de très bons chrétiens. C'étaient, je l'appris bientôt, des bohémiens et des contrebandiers. Nous faisions un commerce défendu, qui nous exposait aux galères. On ne m'avait pas demandé mon avis.

Le capitaine entra, avec les bohémiens, dans une salle basse dont on ferma la porte; on me laissa seul avec une vieille femme qui préparait le souper: c'était la plus laide sorcière que j'aie vue de ma vie. Elle me prit par le bras, me regarda jusqu'au blanc des yeux: je tremblais malgré moi. Quand elle m'eut bien examiné, la vieille me parla. Je fus tout étonné d'entendre son ramage, qui ressemblait au patois de Marseille. Elle m'attacha un torchon gras autour du corps, me fit asseoir auprès d'elle, les jambes croisées sur une natte de jonc et, me jetant un poulet, m'ordonna de le plumer.

Un mousse doit tout savoir, sous peine d'être battu: je me mis à arracher les plumes de l'animal, en imitant de mon mieux la vieille, qui, de son côté, en faisait autant que moi. De temps en temps, pour m'encourager, elle me souriait de façon agréable, en me montrant chaque fois trois grandes dents jaunes tout ébréchées, seul trésor qui lui restât dans la bouche. Les poulets plumés, il fallut hacher des oignons, éplucher de l'ail, préparer le pain et la viande. Je fis de mon mieux, autant par peur de la vieille que par amitié.

—Eh bien, la mère, êtes-vous contente? lui dis-je quand tous nos préparatifs furent achevés.

—Oui, mon fils, me dit-elle, tu es un bon garçon, je veux te récompenser. Donne-moi ta main.

Elle me prit la main, la retourna, et se mit à en suivre toutes les lignes, comme si elle allait me dire la bonne aventure.

—Assez, la mère! lui dis-je en retirant ma main, je suis chrétien, je ne crois pas à tout cela.

—Tu as tort, mon fils, je t'en aurais dit bien long; car, si pauvre et si vieille que je sois, je suis d'un peuple qui sait tout. Nous autres gitanos, nous entendons des voix qui vous échappent; nous parlons avec les animaux de la terre, les oiseaux du ciel et les poissons de la mer.

—Alors, lui dis-je en riant, vous savez l'histoire et les malheurs de ce poulet que j'ai plumé?

—Non, dit la vieille, je ne me suis pas souciée de l'écouter; mais, si tu veux, je te conterai l'histoire de son frère; tu y verras que tôt ou tard on est puni par où on a péché, et que jamais un ingrat n'échappe au châtiment.

Elle me dit ces derniers mots d'une voix si sombre, que je tressaillis; puis elle commença le conte que voici.

III

HISTOIRE DE COQUERICO[1]

[Note 1: Cette histoire, fort populaire en Espagne, est racontée avec beaucoup d'esprit dans un des plus jolis romans de Fernand Caballero, la Gaviotta ou la Mouette.]

Il y avait une fois une belle poule qui vivait en grande dame dans la basse-cour d'un riche fermier; elle était entourée d'une nombreuse famille qui gloussait autour d'elle, et nul ne criait plus fort et ne lui arrachait plus vite les graines du bec qu'un petit poulet difforme et estropié. C'était justement celui que la mère aimait le mieux; ainsi sont faites toutes les mères; leurs préférés sont les plus laids. Cet avorton n'avait d'entier qu'un oeil, une patte et une aile; on eût dit que Salomon eût exécuté sa sentence mémorable sur Coquerico (c'était le nom de ce chétif individu) et qu'il l'eût coupé en deux du fil de sa fameuse épée. Quand on est borgne, boiteux et manchot, c'est une belle occasion d'être modeste; notre gueux de Castille était plus fier que son père, le coq le mieux éperonné, le plus élégant, le plus brave et le plus galant qu'on ait jamais vu de Burgos à Madrid. Il se croyait un phénix de grâce et de beauté, il passait les plus belles heures du jour à se mirer au ruisseau. Si l'un de ses frères le heurtait par hasard, il lui cherchait pouille, l'appelait envieux ou jaloux, et risquait au combat le seul oeil qui lui restât; si les poules gloussaient à sa vue, il disait que c'était pour cacher leur dépit, parce qu'il ne daignait même pas les regarder.

Un jour, que sa vanité lui montait à la tête plus que de coutume, il dit à sa mère:

—Écoutez-moi, madame ma mère: l'Espagne m'ennuie, je vais à Rome; je veux voir le pape et les cardinaux.

—Y penses-tu, mon enfant? s'écria la pauvre poule. Qui t'a mis dans la cervelle une telle folie? Jamais, dans notre famille, on n'est sorti de son pays; aussi sommes-nous l'honneur de notre race; nous pouvons montrer notre généalogie. Où trouveras-tu une basse-cour comme celle-ci, des mûriers pour t'abriter, un poulailler blanchi à la chaux, un fumier magnifique, des vers et des grains partout, des frères qui t'aiment, et trois chiens qui te gardent du renard? Crois-tu qu'à Rome même tu ne regretteras pas l'abondance et la douceur d'une pareille vie?

Coquerico haussa son aile manchote en signe de dédain. «Ma mère, dit-il, vous êtes une bonne femme; tout est beau à qui n'a jamais quitté son fumier; mais j'ai déjà assez d'esprit pour voir que mes frères n'ont pas d'idées, et que mes cousins sont des rustres. Mon génie étouffe dans ce trou, je veux courir le monde et faire fortune.

—Mais, mon fils, reprit la pauvre mère poule, t'es-tu jamais regardé dans la mare? Ne sais-tu pas qu'il te manque un oeil, une patte et une aile? Pour faire fortune, il faut des yeux de renard, des pattes d'araignée et des ailes de vautour. Une fois hors d'ici tu es perdu.

—Ma mère, répondît Coquerico, quand une poule couve un canard, elle s'effraye toujours de le voir courir à l'eau. Vous ne me connaissez pas davantage. Ma nature à moi, c'est de réussir par mes talents et mon esprit; il me faut un public qui soit capable de sentir les agréments de ma personne; ma place n'est pas parmi les petites gens.

Quand la poule vit que tous les sermons étaient inutiles, elle dit à
Coquerico:

—Mon fils, écoute au moins les derniers conseils de ta mère. Si tu vas à Rome, évite de passer devant l'église de Saint-Pierre; le saint, à ce qu'on dit, n'aime pas beaucoup les coqs, surtout quand ils chantent. Fuis aussi certains personnages qu'on nomme cuisiniers et marmitons: tu les reconnaîtras à leur bonnet blanc, à leur tablier retroussé et à la gaine qu'ils portent au côté. Ce sont des assassins patentés qui nous traquent sans pitié, ils nous coupent le cou sans nous laisser le temps de dire miserere! Et maintenant, mon enfant, ajouta-t-elle en levant la patte, reçois ma bénédiction et que saint Jacques te protège; c'est le patron des pèlerins.

Coquerico ne fit pas semblant de voir qu'il y avait une larme dans l'oeil de sa mère, il ne s'inquiéta pas davantage de son père, qui cependant dressait sa crête au vent et semblait l'appeler. Sans se soucier de ceux qu'il laissait derrière lui, l'ingrat se glissa par la porte entrouverte; à peine dehors, il battit de l'aile et chanta trois fois pour célébrer sa liberté: Coquerico, coquerico, coquerico!

Comme il courait à travers champs, moitié volant, moitié sautant, il arriva au lit d'un ruisseau que le soleil avait mis à sec. Cependant, au milieu du sable on voyait encore un filet d'eau, mais si mince que deux feuilles tombées l'arrêtaient au passage.

Quand le ruisseau aperçut notre voyageur, il lui dit:

—Mon ami, tu vois ma faiblesse; je n'ai même pas la force d'emporter ces feuilles qui me barrent le chemin, encore moins de faire un détour, car je suis exténué. D'un coup de bec tu peux me rendre la vie. Je ne suis pas un ingrat; si tu m'obliges, tu peux compter sur ma reconnaissance au premier jour de pluie, quand l'eau du ciel m'aura rendu mes forces.

—Tu plaisantes! dit Coquerico. Ai-je la figure d'un balayeur de ruisseau? Adresse-toi à gens de ton espèce, ajouta-t-il; et de sa bonne patte il sauta par-dessus le filet d'eau.

—Tu te souviendras de moi quand tu y penseras le moins! murmura l'eau, mais d'une voix si faible que l'orgueilleux ne l'entendit pas.

Un peu plus loin, notre maître coq aperçut le vent tout abattu et tout essoufflé.

—Cher Coquerico, lui dit-il, viens à mon aide; ici-bas on a besoin les uns des autres. Tu vois où m'a réduit la chaleur du jour. Moi qui, en d'autres temps, déracine les oliviers et soulève les mers, me voilà tué par la canicule. Je me suis laissé endormir par le parfum de ces roses avec lesquelles je jouais, et me voici par terre presque évanoui. Si tu voulais me lever à deux pouces du sol avec ton bec, et m'éventer un peu avec ton aile, j'aurais la force de m'élever jusqu'à ces nuages blancs que j'aperçois là-haut, poussés par un de mes frères, et je recevrais de ma famille quelque secours qui me permettrait d'exister jusqu'à ce que j'hérite du premier ouragan.

—Monseigneur, répondit le maudit Coquerico, Votre Excellence s'est amusée plus d'une fois à me jouer de mauvais tours. Il n'y a pas huit jours encore que, se glissant en traître derrière moi, Votre Seigneurie s'est divertie à m'ouvrir la queue en éventail, et m'a couvert de confusion à la face des nations. Patience donc, mon digne ami, les railleurs ont leur tour; il leur est bon de faire pénitence et d'apprendre à respecter certains personnages qui, par leur naissance, leur beauté et leur esprit, devraient être à l'abri des plaisanteries d'un sot.

Sur quoi Coquerico, se pavanant, se mit à chanter trois fois de sa voix la plus rauque: Coquerico, coquerico, coquerico! et il passa fièrement son chemin.

Dans un champ nouvellement moissonné où les laboureurs avaient amassé de mauvaises herbes fraîchement arrachées, la fumée sortait d'un monceau d'ivraie et de glaieul. Coquerico s'approcha pour picorer et vit une petite flamme qui noircissait les tiges encore vertes, sans pouvoir les allumer.

—Mon bon ami, cria la flamme au nouveau venu, tu viens à propos pour me sauver la vie; faute d'aliment, je me meurs. Je ne sais où s'amuse mon cousin le vent, qui n'en fait jamais d'autres; apporte-moi quelques brins de paille sèche pour me ranimer. Ce n'est pas une ingrate que tu obligeras.

—Attends-moi, pensa Coquerico, je vais te servir comme tu le mérites, insolente qui oses t'adresser à moi! Et voilà le poulet qui saute sur le tas d'herbes humides et qui le presse si fort contre terre, qu'on n'entendit plus le craquement de la flamme et qu'il ne sortit plus de fumée. Sur quoi, maître Coquerico, suivant son habitude, se mit à chanter trois fois: Coquerico, coquerico, coquerico! puis, il battit de l'aile comme s'il avait achevé les exploits d'Amadis.

Toujours courant, toujours gloussant, Coquerico finit par arriver à Rome; c'est là que mènent tous les chemins. A peine dans la ville, il courut droit à la grande église de Saint-Pierre. L'admirer, il n'y songeait guère; il se plaça en face de la porte principale, et, quoique au milieu de la colonnade il ne parût pas plus gros qu'une mouche, il se hissa sur son ergot et se mit à chanter: Coquerico, coquerico, coquerico! rien que pour faire enrager le saint, et désobéir à sa mère.

Il n'avait pas fini qu'un suisse de la garde du saint-père, qui l'entendit crier, mit la main sur l'insolent et l'emporta chez lui pour en faire son souper.

—Tiens, dit le suisse, en montrant Coquerico à sa ménagère, donne-moi vite de l'eau bouillante pour plumer ce pénitent-là.

—Grâce! grâce, madame l'Eau! s'écria Coquerico. Eau si douce, si bonne, la plus belle et la meilleure chose du monde, par pitié, ne m'échaude pas!

—As-tu donc eu pitié de moi quand je t'ai imploré, ingrat? répondit l'eau qui bouillait de colère. D'un seul coup elle l'inonda du haut jusqu'en bas, et ne lui laissa pas un brin de duvet sur le corps.

—Le suisse prit le malheureux poulet et le mit sur le gril.

—Feu, ne me broie pas! cria Coquerico. Père de la lumière, frère du soleil, cousin du diamant, épargne un misérable, contiens ton ardeur, adoucis ta flamme, ne me rôtis pas.

—As-tu eu pitié de moi quand je t'implorais, ingrat? répondit le feu qui pétillait de colère; et d'un jet de flamme il fit de Coquerico un charbon.

Quand le suisse aperçut son rôti dans ce triste état, il tira le poulet par la patte et le jeta par la fenêtre. Le vent l'emporta sur un tas de fumier.

—O vent! murmura Coquerico qui respirait encore, zéphir bienfaisant, souffle protecteur, me voici revenu de mes vaines folies; laisse-moi reposer sur le fumier paternel.

—Te reposer! rugit le vent. Attends, je vais t'apprendre comme je traite les ingrats. Et d'un souffle il l'envoya si haut dans l'air, que Coquerico, en retombant, s'embrocha sur le haut d'un clocher.

—C'est là que l'attendait saint Pierre. De sa propre main, le saint cloua Coquerico sur le plus haut clocher de Rome. On le montre encore aux voyageurs. Si haut placé qu'il soit, chacun le méprise parce qu'il tourne au moindre vent. Il est noir, sec, déplumé, battu par la pluie; il ne s'appelle plus Coquerico, mais Girouette; c'est ainsi qu'il paye et payera éternellement sa désobéissance à sa mère, sa vanité, son insolence, et surtout sa méchanceté.

IV

LA BOHÉMIENNE

Quand la vieille eut achevé son conte, elle porta le souper au second et à ses amis; je l'aidai dans cette besogne, et pour ma part je plaçai sur la table deux grandes peaux de chèvre toutes pleines de vin; après quoi, je retournai à la cuisine avec la bohémienne, ce fut notre tour de manger.

Il y avait déjà quelque temps que notre repas était achevé, je causais amicalement avec ma vieille hôtesse, quand tout à coup on entendit du bruit, des imprécations, des jurements dans la salle du souper. Le second sortit bientôt; il avait à la main la hache qu'il portait d'ordinaire à la ceinture, il en menaçait ses compagnons de table, qui tous tenaient leur couteau à demi caché dans la main. On se querellait pour les comptes, car un des contrebandiers tenait un sac plein de piastres qu'il refusait de livrer; l'intérêt et l'ivresse empêchaient qu'on ne s'entendît.

Ce qu'il y a de singulier, c'est qu'on venait chercher la vieille pour trancher la question. Elle avait sur ces hommes une grande autorité qu'elle devait sans doute à sa réputation de sorcière; on la méprisait, mais on en avait peur. La bohémienne écouta tous ces cris qui se croisaient, puis elle compta sur ses doigts ballots et piastres, et enfin donna tort au second.

—Misérable! s'écria celui-ci, c'est toi qui payeras pour ce tas de voleurs. Il leva sa hache; je me jetai en avant pour lui arrêter le bras, et je reçus un coup qui m'estropia le pouce pour le reste de mes jours. Première leçon que me vendait l'expérience, et qui m'a donné l'horreur de l'ivresse pour le reste de mes jours.

Furieux d'avoir manqué la victime, le second me renverse à terre d'un coup de pied; il se jetait de nouveau sur la vieille, quand, soudain, je le vois s'arrêter, porter ses mains à son ventre, en retirer un long couteau tout sanglant, s'écrier qu'il est un homme mort, et tomber.

Cette horrible scène ne dura pas le temps que je prends pour la conter.

On fit silence autour du cadavre; puis bientôt les cris recommencèrent, mais cette fois on parlait une langue que je n'entendais pas, la langue des bohémiens. Un des contrebandiers montrait le sac d'argent, un autre me secouait par le collet comme s'il voulait m'étrangler, un troisième me prenait par le bras et me tirait à lui. Au milieu de ce vacarme, la vieille allait de l'un à l'autre, criant plus fort que toute la bande, portant les mains à sa tête, puis prenant mon bras et montrant mon pouce ensanglanté et presque détaché; je commençais à comprendre. Évidemment il y avait des contrebandiers qui pensaient à profiter de l'occasion, et qui, pour avoir à bon marché tout ce que nous apportions, proposaient de se débarrasser de moi et de garder l'argent. J'allais payer de ma vie la faute de me trouver, malgré moi, en mauvaise compagnie; c'est encore une leçon qui m'a coûté cher, mais qui m'a servi.

Heureusement pour moi, la vieille l'emporta; un grand coquin que sa figure pendable eût fait reconnaître au milieu de tous ces honnêtes gens se fit mon défenseur; il me mit près de lui avec la bohémienne, et, tenant à la main la hache du second, il fit un discours que je n'entendis pas, mais dont je ne perdis pas un mot; j'aurais pu le traduire ainsi: «Cet enfant a sauvé ma mère; je le prends sous ma garde; le premier qui y touche, je l'abats.»

[Illustration: Cet enfant a sauvé ma mère, je le prends sous ma garde; le premier qui y touche, je l'abats.]

C'était la seule éloquence qui pouvait me sauver; un quart d'heure après tout ce bruit, ma blessure était pansée avec de la poudre et de l'eau-de-vie; on m'avait monté sur une mule; dans un des paniers était le paquet de piastres, à côté de moi, en travers, on avait placé un grand sac qui pendait des deux côtés. Le bohémien mon sauveur m'accompagnait seul, un pistolet à chaque poing.

Arrivés à la plage, mon conducteur appela le capitaine qui se trouvait dans la chaloupe, il eut avec lui à terre une longue et vive conversation. Après quoi il m'embrassa, me remit l'argent et me dit: «Un roumi[1] paye le bien par le bien, et le mal par le mal. Pas un mot de ce que tu as vu, ou tu es mort.»

[Note 1: C'est le nom que se donnent entre eux les bohémiens.]

—J'entrai alors dans la chaloupe avec le capitaine, qui fit jeter dans un coin le sac, porté par deux matelots. Une fois à bord, on m'envoya coucher, j'eus grand'peine à m'endormir, mais la fatigue l'emporta sur l'agitation; quand je m'éveillai, il était midi. Je craignais d'être battu; mais j'appris qu'on n'avait pas levé l'ancre: un malheur arrivé à bord en était la cause, le second, me dit-on, était mort subitement d'une attaque d'apoplexie pour avoir trop bu d'eau-de-vie; le matin même on l'avait jeté à la mer, cousu dans un sac, un boulet aux pieds. Sa mort n'attristait personne; il était fort méchant, et on profitait de sa part dans l'expédition. Une heure après ces funérailles, on mettait à la voile, nous marchions sur Malaga et Gibraltar.

V

CONTES NOIRS

Le reste du voyage se passa sans accident. Une fois sûr de ma discrétion, le capitaine me prit en amitié; quand nous descendîmes à terre, à Saint-Louis du Sénégal, il me garda à son service, et me fit demeurer avec lui.

Pendant le temps que je restai dans ce pays nouveau, je ne voulus rien négliger de ce qui pouvait m'instruire. Les nègres qui nous entouraient de tous côtés parlaient une langue que personne ne voulait se donner la peine d'apprendre: «Ce sont des sauvages», répétait mon capitaine; après cela tout était dit.

Pour moi qui rôdais dans la ville, je me fis bientôt des amis parmi ces pauvres nègres, si affectueux et si bons. Moitié patois, moitié signes, nous finissions toujours par nous entendre; je causai si souvent avec eux de choses et d'autres, que j'en vins à parler leur langue, comme si le bon Dieu m'avait fait naître avec une peau de taupe.—«Qui s'embarque sans savoir la langue du pays où il va, dit un proverbe, ne va pas en voyage, il va à l'école.»—Le proverbe avait raison, j'appris par expérience que les nègres n'étaient ni moins intelligents ni moins fins que nous.

Parmi ceux que je voyais le plus souvent, était un tailleur qui aimait beaucoup à causer; il ne perdait jamais une occasion de me prouver, dans sa langue, que les noirs avaient plus d'esprit que les blancs.

—Sais-tu, me dit-il un jour, comment je me suis marié?

—Non, lui dis-je, je sais que tu as une femme qui est une des ouvrières les plus habiles de Saint-Louis, mais tu ne m'as pas dit comment tu l'as choisie.

—C'est elle qui a choisi et non pas moi, me dit-il; cela seul te prouve combien nos femmes ont d'intelligence et de sens. Écoute mon récit, il t'intéressera.

L'HISTOIRE DU TAILLEUR

Il y avait une fois un tailleur (c'était mon futur beau-père) qui avait une fort belle fille à marier; tous les jeunes gens la recherchaient à cause de sa beauté. Deux rivaux (tu en connais un) vinrent trouver la belle et lui dirent:

—C'est pour toi que nous sommes ici.

—Que me voulez-vous? répondit-elle en souriant.

—Nous t'aimons, reprirent les deux jeunes gens, chacun de nous désire t'épouser.

La belle était une fille bien élevée, elle appela son père qui écouta les deux prétendants et leur dit:

—Il se fait tard, retirez-vous et revenez demain; vous saurez alors qui des deux aura ma fille.

Le lendemain, au point du jour, les deux jeunes gens étaient de retour.

—Nous voici, crièrent-ils au tailleur; rappelez-vous ce que vous nous avez promis hier.

—Attendez, répondit-il, je vais au marché acheter une pièce de drap; quand je l'aurai rapportée à la maison, vous saurez ce que j'attends de vous.

Quand le tailleur revint du marché, il appela sa fille, et, lorsqu'elle fut venue, il dit aux jeunes gens:

—Mes fils, vous êtes deux, et je n'ai qu'une fille. A qui faut-il que je la donne? à qui faut-il que je la refuse? Voyez cette pièce de drap: j'y taillerai deux vêtements pareils; chacun de vous en coudra un, celui qui le premier aura fini sera mon gendre.

Chacun des deux rivaux prit sa tâche et se prépara à coudre sous les yeux du maître. Le père appela sa fille et lui dit:

—Voici du fil, tu le prépareras pour ces deux ouvriers.

La fille obéit à son père, elle prit le peloton et s'assit près des deux jeunes gens.

Mais la belle était fine; le père ne savait pas qui elle aimait, les jeunes gens ne le savaient pas davantage; mais la jeune fille le savait déjà. Le tailleur sortit; la jeune fille prépara le fil, les jeunes gens prirent leurs aiguilles et commencèrent à coudre. Mais à celui qu'elle aimait (tu m'entends) la belle donnait des aiguillées courtes, tandis qu'elle donnait des aiguilles longues à celui qu'elle n'aimait pas. Chacun cousait, cousait avec une ardeur extrême, à onze heures l'oeuvre était à peine à moitié; mais à trois heures de l'après-midi, mon ami, le jeune homme aux courtes aiguillées, avait achevé sa tâche, tandis que l'autre était loin d'avoir fini.

Quand le tailleur rentra, le vainqueur lui porta le vêtement terminé; son rival cousait toujours.

—Mes enfants, dit le père, je n'ai voulu favoriser ni l'un ni l'autre d'entre vous, c'est pourquoi j'ai partagé cette pièce de drap en deux portions égales, et je vous ai dit: Celui qui finira le premier sera mon gendre. Avez-vous bien compris cela?

—Père, répondirent les deux jeunes gens, nous avons compris ta parole et accepté l'épreuve; ce qui est fait est bien fait.

Le tailleur avait raisonné ainsi: Celui qui finira le premier sera l'ouvrier le plus habile, par conséquent ce sera celui qui soutiendra le mieux son ménage; il n'avait pas deviné que sa fille ferait des aiguillées longues pour celui dont elle ne voulait pas. C'était l'esprit qui décidait l'épreuve, c'était la belle qui se choisissait elle-même son mari.

* * * * *

Et maintenant, avant de conter mon histoire aux belles dames d'Europe, demande-leur ce qu'elles auraient fait à la place de la négresse, tu verras si la plus fine n'est pas embarrassée.

Tandis que le tailleur me contait son mariage, sa femme était entrée et travaillait sans rien dire, comme si ce récit ne la concernait pas.

—Les filles de votre pays ne sont pas bêtes, lui dis-je en riant; il me semble qu'elles ont plus d'esprit que leurs maris.

—C'est que nous avons reçu de nos mères une bonne éducation, me répondit-elle. On nous a toutes exercées avec l'histoire de la Belette.

—Contez-moi cette histoire, je vous en prie; je l'emporterai en Europe, pour en faire le profit de ma femme, quand je me marierai.

—Volontiers, me dit-elle; cette histoire, la voici:

LA BELETTE ET SON MARI

Dame Belette mit au monde un fils, puis elle appela son mari et lui dit:

—Cherche-moi des langes comme je les aime et apporte-les-moi.

Le mari écouta les paroles de sa femme et lui dit:

—Quels sont les langes que tu aimes?

Et la Belette répondit:

—Je veux la peau d'un éléphant.

Le pauvre mari resta stupéfait de cette exigence, et demanda à sa chère moitié si par hasard elle n'aurait point perdu la tête; pour toute réponse, la Belette lui jeta l'enfant sur les bras et partit aussitôt. Elle alla trouver le Ver de terre et lui dit:

—Compère, ma terre est pleine de gazon, aide-moi à la remuer.

Une fois le Ver en train de fouiller, la Belette appela la Poule:

—Commère, lui dit-elle, mon gazon est rempli de vers, nous aurons besoin de votre secours.

La Poule courut aussitôt, mangea le Ver et se mit à gratter le sol.

Un peu plus loin, la Belette rencontra le Chat:

—Compère, lui dit-elle, il y a des Poules sur mon terrain; en mon absence, vous devriez faire un tour de ce côté.

Un instant après, le Chat avait mangé la Poule.

Tandis que le Chat se régalait de la sorte, la Belette dit au Chien: «Patron, laisserez-vous le Chat en possession de ce domaine?» Le chien furieux courut étrangler le Chat, ne voulant pas qu'il y eût en ce pays d'autre maître que lui.

Le lion passant par là, la Belette le salua avec respect: «Monseigneur, lui dit-elle, n'approchez pas de ce champ, il appartient au Chien», sur quoi le Lion, plein de jalousie, fondit sur le Chien et le dévora.

Ce fut le tour de l'Éléphant: la Belette lui demanda son appui contre le Lion; l'Éléphant entra en protecteur sur le terrain de celle qui l'implorait. Mais il ne connaissait pas la perfidie de la Belette, qui avait creusé un grand trou et l'avait recouvert de feuillage. L'Éléphant tomba dans le piège et se tua en tombant; le Lion, qui avait peur de l'Éléphant, se sauva dans la forêt.

La Belette alors prit la peau de l'Éléphant et la montra à son mari, en lui disant:

—Je t'ai demandé la peau de l'Éléphant; avec l'aide de Dieu, je l'ai eue, et je te l'apporte.

Le mari de la Belette n'avait pas deviné que sa femme était plus fine que toutes les bêtes de la terre; encore moins avait-il pensé que la dame était plus fine que lui. Il le comprit alors, et voilà pourquoi nous disons aujourd'hui: il est aussi fin que la Belette.

L'histoire est finie.

* * * * *

Ce ne furent pas seulement des contes que j'appris avec les nègres; je connus bientôt leur façon de faire le commerce, leurs idées, leurs habitudes, leur morale, leurs proverbes, et je fis mon profit de leur sagesse.

Par exemple, ces bonnes gens, qui ainsi que moi ne savent ni lire ni écrire, ont, comme les Arabes et les Indiens, une façon de graver les choses dans la mémoire de leurs enfants, en leur faisant deviner des énigmes; il y en a qui valent un gros livre par l'enseignement qu'elles renferment.

—Ainsi, ajouta le capitaine, en me donnant une tape sur la tête, ce qui était son grand signe d'amitié, devine-moi celle-ci:

—Dis-moi ce que j'aime, ce qui m'aime et qui fait toujours ce qui me plaît.

—C'est ton chien, capitaine, tu as regardé Fidèle en parlant.

—Bravo, mon matelot. Continuons:

—Dis-moi ce que tu aimes un peu, ce qui t'aime beaucoup et qui fait toujours ce qui te plaît.

Tu donnes ta langue au chien; c'est ta mère, mon petit homme; tu ne crois pas qu'elle fasse toujours ce que tu veux, l'expérience t'apprendra que ce n'est jamais à elle qu'elle pense quand il s'agit de toi.

Dis-moi celle que ton père aime beaucoup, qui l'aime beaucoup et lui fait faire tout ce qui lui plaît.

—On ne fait jamais faire à papa ce qu'il ne veut pas, capitaine; maman le répète tous les jours. Mais ma soeur est mal élevée, elle rit toujours quand maman dit cela.

—C'est que ta soeur a deviné le mot de l'énigme, mon matelot. Ah! si j'avais eu une fille, je l'aurais bien forcée à me commander son caprice du matin au soir.

Reste encore une énigme:-Qu'est-ce qu'on aime ou qu'on n'aime pas, qui vous aime ou qui ne vous aime pas, mais qui vous fait toujours faire tout ce qui lui plaît?

—Je ne sais pas, capitaine.

—Eh bien, me dit-il d'un air goguenard, demande-le ce soir à ton papa.

Je ne manquai pas à la recommandation du marin; je racontai à table tout ce que j'avais appris dans la journée; les contes nègres amusèrent beaucoup ma mère; les énigmes eurent un succès complet, mais, quand j'en vins à la dernière, mon père se mit à rire.

—Ce n'est pas difficile à deviner, mon garçon, je vais te le dire…

Sur quoi ma mère regarda mon père; je ne sais pas ce qu'il lut dans ses yeux, mais il resta court.

—Dis-le-moi donc, papa, je veux le savoir.

—Si vous ne vous taisez pas, Monsieur, me dit ma mère et d'un ton sévère, je vous envoie au jardin sans dessert.

—Ah! dit mon père.

Cet ah! me rendit du courage, je donnai un coup de poing sur la table:
Mais parle donc, papa!

Ma mère fit mine de se lever; mon père la prévint: en un instant je me trouvai dans le jardin, tout en larmes, avec une grande tartine de pain sec à la main.

Voilà comment je n'ai jamais su le mot de la dernière énigme. S'il y en a de plus habiles que moi qu'ils le devinent, sinon qu'ils aillent au Sénégal; peut-être la femme du tailleur leur apprendra-t-elle le secret que ma mère ne m'a jamais dit.

VI

LE SECOND VOVAGE DU CAPITAINE JEAN

Mes causeries avec les nègres avaient fait de moi un interprète et un courtier; le capitaine avait en mon zèle une pleine confiance; malgré mon jeune âge, c'est moi qui traitais avec tous les marchands. La cargaison fut bientôt faite à des conditions excellentes, et, à mon retour à Marseille, j'eus, outre ma part, un beau et riche cadeau des armateurs. Ma réputation commençait, et, après quelques voyages dans la Méditerranée, on m'offrit de partir pour l'Orient comme subrécargue d'un brick de la plus belle taille: je n'avais pas vingt ans.

Qui m'avait valu une si belle condition? Mon travail. Partout où j'avais abordé, j'avais fait connaissance avec les matelots de tout pays: grecs, levantins, dalmates, russes, italiens, et je parlais un peu la langue de tous ces gens-là. Le navire allait chercher des grains dans la mer Noire, à l'embouchure du Danube: il fallait un homme qui baragouinât tous les patois; on m'avait trouvé sous la main, et, quoique je n'eusse guère de barbe au menton, on m'avait pris.

Me voilà donc en mer, et cette fois pour mon compte, faisant un commerce loyal et n'étant l'esclave que de mon devoir. Dieu sait si je prenais de la peine pour défendre l'intérêt de mes armateurs! En arrivant à Constantinople, je trouvai moyen de placer notre cargaison d'articles divers à des conditions avantageuses, et tous nous partîmes pour Galatz, bien munis de piastres d'Espagne et de lettres de change. En entrant dans la mer Noire, notre navire portait des passagers de toute langue et de toute nation. L'un des plus singuliers était un Dalmate qui retournait chez lui par le Danube. Il était tout le jour assis à l'avant, tenant entre ses jambes un long violon qui n'avait qu'une corde, c'est ce que les Serbes nomment la guzla; il grattait cette corde avec un archet et chantait d'un ton plaintif et dans une langue douce et sonore les chansons de son pays: celles-ci, par exemple, qu'il récitait tous les soirs à la clarté des étoiles, et que je n'ai pas oubliées:

LE CHANT DU SOLDAT

—Je suis un jeune soldat, toujours, toujours à l'étranger.

—Quand j'ai quitté mon bon père, la lune brillait au ciel.

—La lune brille au ciel, j'entends mon père qui me pleure.

—Quand j'ai quitté ma bonne mère, le soleil brillait au ciel.

—Le soleil brille au ciel, j'entends ma mère qui me pleure.

—Quand j'ai quitté mes frères chéris, les étoiles brillaient au ciel.

—Les étoiles brillent au ciel, j'entends mes frères qui me pleurent.

—Quand j'ai quitté mes soeurs chéries, les pivoines étaient en fleur.

—Voici la pivoine qui fleurit, j'entends mes soeurs qui me pleurent.

—Quand j'ai quitté ma bien-aimée, les lis fleurissaient au jardin.

—Voici le lis en fleur, j'entends ma bien-aimée qui me pleure.

—Il faut que ces larmes sèchent, demain je veux partir d'ici.

—Je suis un jeune soldat, toujours, toujours à l'étranger.

LE CHANT DU FIANCÉ

—Vois cet oiseau, vois ce faucon qui s'élève au plus haut dès cieux. Si je pouvais le prendre et l'enfermer dans ma chambre!

—Cher oiseau, faucon au beau plumage, apporte-moi quelque nouvelle.

—Volontiers, mais je ne dirai rien d'heureux. Avec un autre s'est fiancée ta bien-aimée.

—Valet, selle mon alezan; moi aussi, je veux être là.

Quand elle est entrée dans l'église, c'était encore une simple fille; maintenant, assise sur ce banc magnifique, c'est une grande dame.

—Vois-tu la lune qui s'élève entre deux petites étoiles? C'est ma bien-aimée entre ses deux belles-soeurs.

Quand elle va pour se fiancer, je l'arrête au passage.—Chère enfant, rends-moi l'anneau que j'ai acheté.

—Va maintenant, va, mon enfant, et point de reproche: oui, c'est mon pauvre coeur qui pleure, mais ce n'est pas de toi qu'il se plaint.

* * * * *

La mer Noire n'est pas toujours commode; j'ai traversé plus d'une fois les deux Océans, je connais leurs tempêtes; mais je crains moins leurs longues vagues qui déferlent contre le navire que ces petits flots pressés qui roulent et fatiguent un vaisseau, et qui, tout à coup, s'entr'ouvrent comme un abîme. Depuis deux jours et deux nuits nous étions en perdition, personne ne pouvait tenir sur le pont, hormis mon Dalmate, qui s'était attaché à un des bancs par la ceinture, et qui, tout mouillé qu'il était, chantait toujours les airs de son pays.

—Seigneur Dalmate, lui dis-je en un moment où le vent et la mer nous laissaient un peu respirer, je vois que vous êtes un brave, vous n'avez pas peur du naufrage.

—Qui peut empêcher sa destinée? me dit-il en raclant son violon; le plus sage est de s'y résigner.

—Voilà parler comme un Turc, lui répondis-je; un chrétien n'est pas si patient.

—Pourquoi ne serait-on pas chrétien et résigné à la volonté divine? reprit-il. Ce que Dieu nous promet, c'est le ciel, si nous sommes honnêtes gens; il ne nous a jamais promis la santé, la richesse, le salut en mer et autres choses passagères. Tout cela est abandonné à une puissance secondaire qui n'a d'empire que sur la terre; ceux qui l'ont vue la nomment le Destin.

—Comment, m'écriai-je, ceux qui l'ont vue? Vous croyez donc que le
Destin existe?

—Pourquoi non? me répondit-il tranquillement. Si vous en doutez, écoutez cette histoire; les principaux acteurs vivent encore au Cattare; ce sont mes cousins, je vous les montrerai quand vous reviendrez.

VII

LE DESTIN

Il y avait une fois deux frères qui vivaient ensemble au même ménage; l'un faisait tout, tandis que l'autre était un indolent, qui ne s'occupait que de boire et de manger. Les récoltes étaient toujours magnifiques, ils avaient en abondance boeufs, chevaux, moutons, porcs, abeilles et le reste.

L'aîné, qui faisait tout, se dit un jour: Pourquoi travailler pour cet indolent? Mieux vaut nous séparer; je travaillerai pour moi seul, et il fera alors ce que bon lui semblera. Il dit donc à son frère.

—Mon frère, il est injuste que je m'occupe de tout, tandis que tu ne veux m'aider en rien et ne penses qu'à boire et à manger; il faut nous séparer.

L'autre essaya de le détourner de ce projet en lui disant:

—Frère, ne fais pas cela; nous sommes si bien. Tu as tout entre les mains, aussi bien ce qui est à toi que ce qui est à moi, et tu sais que je suis toujours content de ce que tu fais et de ce que tu ordonnes.

Mais l'aîné persista dans sa résolution, si bien que le cadet dut céder, et lui dit:

—Puisqu'il en est ainsi, je ne t'en voudrai pas pour cela; fais le partage comme il te plaira.

Le partage fait, chacun choisit son lot. L'indolent prit un bouvier pour ses boeufs, un pasteur pour ses chevaux, un berger pour ses brebis, un chevrier pour ses chèvres, un porcher pour ses porcs, un gardien pour ses abeilles, et leur dit à tous:

—Je vous confie mon bien, que Dieu vous surveille!

Et il continua de vivre dans sa maison sans plus de souci qu'auparavant.

L'aîné, au contraire, se fatigua pour sa part autant qu'il avait fait pour le bien commun: il garda lui-même ses troupeaux, ayant l'oeil à tout; malgré cela, il ne trouva partout que mauvais succès et dommage. De jour en jour tout lui tournait à mal, jusqu'à ce qu'enfin il devint si pauvre, qu'il n'avait même plus une paire d'opanques[1], et qu'il allait nu-pieds. Alors il se dit:

[Note 1: C'est la chaussure des Serbes, qui est faite avec des lanières de cuir.]

—J'irai chez mon frère voir comment les choses vont chez lui.

Son chemin le menait dans une prairie où paissait un troupeau de brebis, et, quand il s'en approcha, il vit que les brebis n'avaient point de berger. Près d'elles seulement était assise une belle jeune fille qui filait un fil d'or.

Après avoir salué la fille d'un «Dieu te protège!» il lui demanda à qui était ce troupeau; elle lui répondit:

—A qui j'appartiens appartiennent aussi ces brebis.

—Et qui es-tu? continua-t-il.

—Je suis la fortune de ton frère, répondit-elle.

Alors il fut pris de colère et d'envie, et s'écria:

—Et ma fortune, à moi, où est-elle?

La fille lui répondit:

—Ah! elle est bien loin de toi.

—Puis-je la trouver? demanda-t-il.

Elle lui répondit:—Tu le peux, seulement cherche-la.

Quand il eut entendu ces mots et qu'il vit que les brebis de son frère étaient si belles qu'on n'en pouvait imaginer de plus belles, il ne voulut pas aller plus loin pour voir les autres troupeaux, mais il alla droit à son frère. Dès que celui-ci l'aperçut, il en eut pitié et lui dit en fondant en larmes:

—Où donc as-tu été depuis si longtemps?

Et, le voyant en haillons et nu-pieds, il lui donna une paire d'opanques et quelque argent.

Après être resté trois jours chez son frère, le pauvre partit pour retourner chez lui; mais, une fois à la maison, il jeta un sac sur ses épaules, y mit un morceau de pain, prit un bâton à la main, et s'en alla ainsi par le monde pour y chercher sa fortune. Ayant marché quelque temps, il se trouva dans une grande forêt, et rencontra une abominable vieille qui dormait sous un buisson. Il se mit à fouiller la terre avec son bâton, et, pour éveiller la vieille, il lui donna un coup dans le dos. Cependant elle ne se remua qu'avec peine, et, n'ouvrant qu'à demi ses yeux chassieux, elle lui dit:

—Remercie Dieu que je me sois endormie, car, si j'avais été éveillée, tu n'aurais pas ces opanques.

Alors il lui dit:—Qui donc es-tu, toi qui m'aurais empêché d'avoir ces opanques?

La vieille lui dit:—Je suis ta fortune.

En entendant ces mots, il se frappa la poitrine en criant:

—Comment! c'est toi qui es ma fortune? Puisse Dieu t'exterminer! Qui donc t'a donnée à moi?

Et la vieille lui dit:

—C'est le Destin.

—Où est le Destin? demanda-t-il.

—Va et cherche-le, lui répondit-elle en se rendormant.

Alors il partit et s'en alla chercher le Destin.

[Illustration: La vieille lui dit: «Je suis ta Fortune.»]

Après un long, bien long voyage, il arriva enfin dans un bois, et dans ce bois il trouva un ermite à qui il demanda s'il ne pourrait pas avoir des nouvelles du Destin; l'ermite lui dit:

—Va sur la montagne, tu arriveras droit à son château; mais, quand tu seras près du Destin, ne t'avise pas de lui parler; fais seulement tout ce que tu lui verras faire jusqu'à ce qu'il t'interroge.

Le voyageur remercia l'ermite et prit le chemin de la montagne. Et, quand il fut arrivé dans le château du Destin, c'est là qu'il vit de belles choses! C'était un luxe royal, il y avait une foule de valets et de servantes toujours en mouvement et qui ne faisaient rien. Pour le Destin, il était assis à une table servie et il soupait. Quand l'étranger vit cela, il se mit aussi à table et mangea avec le maître du logis. Après le souper, le Destin se coucha, l'autre en fit autant. Vers minuit, voici que dans le château il se fait un bruit terrible, et au milieu du bruit on entendait une voix qui criait:

—Destin, Destin, il y a aujourd'hui tant et tant d'âmes qui sont venues au monde: donne-leur quelque chose à ton bon plaisir!

Et voilà le Destin qui se lève; il ouvre un coffre doré et sème dans la chambre des ducats tout brillants en disant:

—Tel je suis aujourd'hui, tels vous serez toute votre vie!

Au point du jour, le beau château s'évanouit, et à sa place il y eut une maison ordinaire, mais où rien ne manquait. Quand vint le soir, le Destin se remit à souper, son hôte en fit autant; personne ne dit mot.