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Nouveaux contes bleus

Chapter 50: VIII
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About This Book

A framed collection of folk tales and short narratives preceded by an essay that defends the literary and moral value of fairy tales and traces their roots across cultures. The introductory discussion situates popular stories as products of ancient imagination and compares traditions from northern and oriental sources. The tales that follow adopt a rugged, archaic tone, moving between grim episodes of blood-feud and vengeance, cunning tricks and clever rogues, and enchanted metamorphoses, all emphasizing strength, resourcefulness, and the ethical lessons born of wonder. Personal dedications and illustrative drawings accompany the varied pieces.

Gracieux se jeta sur une dalle du temple de Neptune, et, après avoir remercié Pensive, il s'endormit ayant à ses pieds Fidèle, meurtri, sanglant et silencieux.

V

Le sommeil ne fut pas long; Gracieux était debout avant le jour, qui se faisait attendre. En descendant les marches du temple, il vit les fourmis qui avaient élevé un monceau de sable, et qui y enterraient les grains de la moisson nouvelle. Toute la république était en mouvement. Chaque fourmi allait, venait, parlait à sa voisine, recevait ou donnait des ordres; on traînait des brins de paille, on voiturait de petits morceaux de bois, on emportait des mouches mortes, on entassait des provisions: c'était tout un établissement pour l'hiver.

—Eh quoi! dit Gracieux aux fourmis, n'allez-vous plus au Château de la
Vie? Renoncez-vous à l'immortalité?

—Nous avons assez travaillé, lui répondit une des ouvrières; le jour de la récolte est venu. La route est longue, l'avenir incertain, et nous sommes riches. C'est aux fous à compter sur le lendemain, le sage use de l'heure présente; quand on a honnêtement amassé, la vraie philosophie, c'est de jouir.

Fidèle trouva que la fourmi avait raison; mais, comme il n'osait plus donner de conseils, il se contenta de secouer la tête en partant; Pensive, au contraire, dit que la fourmi n'était qu'une égoïste; s'il n'y avait qu'à jouir dans la vie, le papillon était plus sage qu'elle. En même temps, et plus vive que jamais, Pensive s'envola à tire-d'aile pour éclairer le chemin.

Gracieux marchait en silence. Honteux des folies de la veille, quoiqu'il regrettât un peu la chevrette, il se promettait que, le troisième jour, rien ne le détournerait de sa route. Fidèle, l'oreille déchirée, suivait en boitant son jeune maître, et ne semblait pas moins rêveur que lui. Vers midi on chercha un lieu favorable pour s'arrêter quelques instants. Le temps était moins brûlant que la veille, il semblait qu'on eût changé de pays et de saison. La route traversait des prés récemment fauchés pour la seconde fois, ou de beaux vignobles chargés de raisin; elle était bordée de grands figuiers tout couverts de fruits où bourdonnaient des milliers d'insectes; il y avait à l'horizon des vapeurs dorées, l'air était doux et tiède; tout invitait au repos.

Dans la plus belle des prairies, auprès d'un ruisseau qui répandait au loin la fraîcheur, à l'ombre des platanes et des frênes, Gracieux aperçut un troupeau de buffles qui ruminaient. Mollement couchés à terre, ils faisaient cercle autour d'un vieux taureau qui semblait leur chef et leur roi. Gracieux s'en approcha civilement et fut reçu avec politesse. D'un signe de tête on l'invita à s'asseoir, on lui montra de grandes jattes pleines de fromages et de lait. Notre voyageur admirait le calme et la gravité de ces paisibles et puissants animaux. On eût dit autant de sénateurs romains sur leurs chaises curules. L'anneau d'or qu'ils portaient au nez ajoutait encore à la majesté de leur aspect. Gracieux, qui se sentait plus calme et plus rassis que la veille, songeait malgré lui qu'il serait bon de vivre au sein de cette paix et de cette abondance; si le bonheur était quelque part, c'était là sans doute qu'il fallait le chercher.

Fidèle partageait l'avis de son maître. On était au moment où les cailles passent en Afrique; la terre était couverte d'oiseaux fatigués qui reprenaient des forces avant de traverser la mer. Fidèle n'eut qu'à se baisser pour faire une chasse de prince; repu de gibier, il se coucha aux pieds de Gracieux, et se mit à ronfler.

Quand les buffles eurent fini de ruminer, Gracieux, qui jusque-là avait craint d'être indiscret, engagea la conversation avec le taureau, qui montrait un esprit cultivé et qui avait une grande expérience.

—Êtes-vous, lui demanda-t-il, les maîtres de ce riche domaine?

—Non, répondit le vieux buffle; nous appartenons, comme tout le reste, à la fée Crapaudine, reine des Tours Vermeilles, la plus riche de toutes les fées.

—Qu'exige-t-elle de vous? reprit Gracieux.

—Rien que de porter cet anneau d'or au nez, et de lui payer une redevance de laitage, reprit le taureau; tout au plus de lui donner de temps en temps quelqu'un de nos enfants pour régaler ses hôtes. A ce prix nous jouissons de notre abondance dans une parfaite sécurité; aussi n'avons-nous rien à envier sur la terre; il n'est personne de plus heureux que nous.

—N'avez-vous jamais entendu parler du Château de la Vie et de la Fontaine d'immortalité? dit timidement Gracieux, qui, sans savoir pourquoi, rougissait de faire cette question.

—Chez nos pères, répondit le taureau, il y avait quelques anciens qui parlaient encore de ces chimères; plus sages que nos aïeux, nous savons aujourd'hui qu'il n'y a d'autre bonheur que de ruminer et de dormir.

Gracieux se leva tristement pour se remettre en chemin et demanda ce que c'était que ces tours carrées et rougeâtres qu'il apercevait dans le lointain.

—Ce sont les Tours Vermeilles, répondit le taureau; elles ferment la route; il vous faut passer par le château de Crapaudine pour continuer votre voyage. Vous verrez la fée, mon jeune ami, elle vous offrira l'hospitalité et la fortune. Faites comme vos devanciers, croyez-moi; tous ont accepté les bienfaits de notre maîtresse, tous se sont bien trouvés de renoncer à leurs rêves pour vivre heureux.

—Et que sont-ils devenus? demanda Gracieux.

—Ils sont devenus buffles comme nous, reprit tranquillement le taureau, qui, n'ayant pas achevé sa sieste, baissa la tête et s'endormit.

Gracieux tressaillit et réveilla Fidèle, qui ne se leva qu'en grommelant. Il appela Pensive; Pensive ne répondît pas: elle causait avec une araignée qui avait étendu entre deux branches de frêne une grande toile qui brillait au soleil et qui était pleine de moucherons.

—Pourquoi, disait l'araignée à l'hirondelle, pourquoi ce long voyage? à quoi bon changer de climat et attendre ta vie du soleil, du temps ou d'un maître? Regarde-moi, je ne dépends de personne et tire tout de moi-même. Je suis ma maîtresse, je jouis de mon art et de mon génie: c'est à moi que je ramène le monde, rien ne peut troubler ni mes calculs ni un bonheur que je ne dois qu'à moi seule.

[Illustration: Crapaudine tendit ses quatre doigts au pauvre garçon, qui, par respect, fut obligé de les porter à ses lèvres en s'inclinant.]

Trois fois Gracieux appela Pensive qui ne l'entendait pas; elle était en admiration devant sa nouvelle amie. A chaque instant quelque moucheron étourdi se jetait dans la toile, et chaque fois l'araignée, en hôtesse attentive, offrait la proie nouvelle à sa compagne étonnée, quand tout à coup un souffle passa, un souffle si léger que la plume de l'hirondelle n'en fut pas même effleurée. Pensive chercha l'araignée; la toile était jetée aux vents, et la pauvre bestiole pendait par une patte à son dernier fil, quand un oiseau l'emporta en passant.

VI

Remis en marche, on arriva en silence au palais de Crapaudine; Gracieux fut introduit en grande cérémonie par deux beaux lévriers caparaçonnés de pourpre et portant au cou de larges colliers étincelants de rubis. Après avoir traversé un grand nombre de salles toutes pleines de tableaux, de statues, d'étoffes d'or et de soie, de coffres où l'argent et les bijoux débordaient, Gracieux et ses compagnons entrèrent dans un temple rond qui était le salon de Crapaudine. Les murs en étaient de lapis; la voûte, d'émail azuré, était soutenue par douze colonnes cannelées en or massif, qui portaient pour chapiteaux des feuilles d'acanthe en émail blanc bordées d'or. Sur un large fauteuil de velours était placé un crapaud gros comme un lapin: c'était la déesse du lieu. Drapée dans un grand manteau d'écarlate tout bordé de paillettes éclatantes, l'aimable Crapaudine avait sur la tête un diadème de rubis dont l'éclat animait un peu ses grosses joues marbrées de jaune et de vert. Sitôt qu'elle aperçut Gracieux, elle lui tendit ses quatre doigts tout couverts de bagues; le pauvre garçon fut obligé, par respect, de les portera à ses lèvres en s'inclinant.

—Mon ami, lui dit la fée avec une voix rauque qu'elle essayait d'adoucir, je t'attendais, je ne veux pas être moins généreuse pour toi que ne l'ont été mes soeurs. En venant jusqu'à moi, tu as vu une faible part de mes richesses. Ce palais avec ses tableaux, ses statues, ses coffres pleins d'or, ces domaines immenses, ces troupeaux innombrables, tout cela est à toi, si tu veux; il ne tient qu'à toi d'être le plus riche et le plus heureux des hommes.

—Que faut-il faire pour cela? demanda Gracieux tout ému.

—Moins que rien, répondit la fée: me hacher en cinquante morceaux et me manger à belles dents. Ce n'est pas là chose effrayante, ajouta-t-elle avec un sourire; et, regardant Gracieux avec des yeux encore plus rouges que de coutume, Crapaudine se mit à baver agréablement.

—Peut-on au moins vous assaisonner? dit Pensive, qui n'avait pu regarder sans envie les beaux jardins de la fée.

—Non, dit Crapaudine, il faut me manger toute crue; mais on peut se promener dans mon palais, regarder et toucher tous mes trésors, et se dire qu'en me donnant cette preuve de dévouement on aura tout.

—Maître, soupira Fidèle d'une voix suppliante, un peu de courage, nous sommes si bien ici!

Pensive ne disait rien, mais son silence était un aveu. Quant à Gracieux, qui songeait aux buffles et à l'anneau d'or, il se défiait de la fée; Crapaudine le devina.

—Ne crois pas, lui dit-elle, que je veuille te tromper, mon cher Gracieux. En t'offrant tout ce que je possède, je te demande aussi un service que je veux dignement récompenser. Quand tu auras accompli l'oeuvre que je te propose, je deviendrai une jeune fille, belle comme Vénus, sinon qu'il me restera mes mains et mes pieds de crapaud. C'est peu de chose quand on est riche. Déjà dix princes, vingt marquis, trente comtes me supplient de les épouser telle que je suis; devenue femme, c'est à toi que je donnerai la préférence, nous jouirons ensemble de mon immense fortune. Ne rougis pas de ta pauvreté, tu as sur toi un trésor qui vaut tous les miens: c'est le flacon que t'a donné ma soeur; et elle étendit ses doigts visqueux pour saisir le talisman.

—Jamais, cria Gracieux en reculant, jamais! Je ne veux ni du repos ni de la fortune; je veux sortir d'ici et aller au Château de la Vie.

—Tu n'iras jamais, misérable! s'écria la fée en furie.

Tout aussitôt le temple disparut; un cercle de flammes entoura Gracieux, une horloge invisible commença de sonner minuit.

Au premier coup, le voyageur tressaillit; au second, et sans hésiter, il se jeta à corps perdu au milieu des flammes. Mourir pour sa grand'mère, n'était-ce pas pour Gracieux le seul moyen de lui témoigner son repentir et son amour?

VII

A la surprise de Gracieux, le feu s'écarta sans le toucher; il se trouva tout à coup dans un pays nouveau avec ses deux compagnons auprès de lui.

Ce pays, ce n'était plus l'Italie; c'était une Russie, c'était la fin de la terre. Gracieux était égaré sur une montagne couverte de neige. Autour de lui il ne voyait que de grands arbres couverts de frimas et qui égouttaient l'eau de toutes leurs branches; un brouillard humide et pénétrant le glaçait jusqu'aux os; la terre détrempée s'enfonçait sous ses pieds; pour comble de misère, il lui fallait descendre une pente rapide au bas de laquelle on entendait un torrent qui se brisait avec fracas sur les rochers. Gracieux prit son poignard et coupa une branche d'arbre pour soutenir ses pas incertains. Fidèle, la queue entre les jambes, jappait faiblement; Pensive ne quittait pas l'épaule de son maître, ses plumes hérissées se couvraient de petits glaçons. La pauvre bête était à demi morte, mais elle encourageait Gracieux et ne se plaignait pas.

Quand, après des peines infinies, on fut arrivé au bas de la montagne, Gracieux trouva un fleuve couvert de glaçons énormes qui se heurtaient les uns contre les autres et tournoyaient dans le courant. Ce fleuve, il fallait le passer, sans pont, sans barque, sans secours.

—Maître, dit Fidèle, je n'irai pas plus loin. Que maudite soit la fée qui m'a mis à votre service et tiré du néant!

Ayant dit cela, il se coucha par terre et ne bougea plus; Gracieux essaya en vain de lui rendre du courage, et l'appela son compagnon et son ami. Tout ce que put faire le pauvre chien, ce fut de répondre une dernière fois aux caresses de son maître en remuant la queue, en lui léchant les mains; puis ses membres se raidirent, il expira.

Gracieux chargea Fidèle sur son dos pour l'emporter au Château de la Vie, et monta résolument sur un glaçon, toujours suivi de Pensive. Avec son bâton il poussa ce frêle radeau jusqu'au milieu du courant, qui l'emporta avec une effroyable rapidité.

—Maître, disait Pensive, entendez-vous le bruit de la mer? Nous allons à l'abîme qui va nous dévorer! Donnez-moi une dernière caresse, et adieu!

—Non, disait Gracieux; pourquoi les fées m'auraient-elles trompé? Peut-être le rivage est-il près d'ici; peut-être au-dessus du nuage y a-t-il le soleil. Monte, monte, ma bonne Pensive, peut-être au-dessus du brouillard trouveras-tu la lumière et verras-tu le Château de la Vie.

Pensive déploya ses ailes à demi gelées, et courageusement elle s'éleva au milieu du froid et de la brume. Gracieux suivit un instant le bruit de son vol; puis le silence se fit, tandis que le glaçon continuait sa course furieuse au travers de la nuit. Longtemps Gracieux attendit; mais, enfin, quand il se sentit seul, l'espoir l'abandonna; il se coucha pour attendre la mort sur le glaçon qui vacillait. Parfois un éclair livide traversait le nuage; on entendait d'horribles coups de tonnerre: on eût dit la fin du monde et du temps. Tout à coup, dans son désespoir et son abandon, Gracieux entendit le cri de l'hirondelle: Pensive tomba à ses pieds.

—Maître, maître, dit-elle, vous aviez raison; j'ai vu la rive, l'aurore est là-haut: courage!

Disant cela, elle ouvrit convulsivement ses ailes épuisées et resta sans mouvement et sans vie.

Gracieux, qui s'était relevé en sursaut, mit sur son coeur le pauvre oiseau qui s'était sacrifié pour lui, et, avec une ardeur surhumaine, il poussa le glaçon en avant pour trouver enfin le salut ou la perte. Soudain il reconnut le bruit de la mer qui accourait en grondant. Il tomba à genoux et ferma les yeux en attendant la mort.

Une vague haute comme une montagne lui fondit sur la tête, et le jeta tout évanoui sur le rivage où nul vivant n'avait abordé avant lui.

[Illustration: Pensive ouvrit convulsivement ses ailes épuisées, et resta sans mouvement et sans vie.]

VIII

Quand Gracieux reprit ses sens, il n'y avait plus ni glaces, ni nuages, ni ténèbres: il avait échoué sur le sable dans un pays riant, où les arbres baignaient dans une lumière pure. En face de lui était un beau château d'où s'échappait une source jaillissante qui se jetait à gros bouillons dans une mer bleue, calme, transparente, comme le ciel. Gracieux regarda autour de lui; il était seul, seul avec les restes de ses deux amis, que le flot avait portés au rivage. Fatigué de tant de souffrances et d'émotions, il se traîna jusqu'au ruisseau, et, se penchant sur l'onde pour y rafraîchir ses lèvres desséchées, il recula d'effroi. Ce n'était pas sa figure qu'il avait vue dans l'eau, c'était celle d'un vieillard en cheveux blancs qui lui ressemblait. Il se retourna… derrière lui il n'y avait personne… Il se rapprocha de la fontaine: il revit le vieillard, ou, plutôt, nul doute, le vieillard c'était lui. «Grandes fées, s'écria-t-il, je vous comprends; c'est ma vie que vous avez voulue pour celle de ma grand'mère, j'accepte avec joie le sacrifice!» Et, sans plus s'inquiéter de sa vieillesse et de ses rides, il plongea la tête dans l'onde et but avidement.

En se relevant, il fut tout étonné de se revoir tel que le jour où il avait quitté la maison paternelle: plus jeune, les cheveux plus noirs, les yeux plus vifs que jamais. Il prit son chapeau tombé près de la source et qu'une goutte d'eau avait touché par hasard. O surprise! le papillon qu'il y avait attaché battait des ailes et cherchait à s'envoler. Gracieux courut à la plage pour y prendre Fidèle et Pensive; il les plongea dans la bienheureuse fontaine. Pensive s'échappa en poussant un cri de joie, et alla se perdre dans les combles du château. Fidèle, secouant l'eau de ses deux oreilles, courut aux écuries du palais, d'où sortirent de magnifiques chiens de garde qui, au lieu d'aboyer et de sauter après le nouveau venu, lui firent fête et l'accueillirent comme un vieil ami. C'était la fontaine d'immortalité qu'avait enfin trouvée Gracieux, ou plutôt c'était le ruisseau qui s'en échappait, ruisseau déjà très affaibli, et qui donnait tout au plus deux ou trois cents ans de vie à ceux qui y buvaient; mais rien n'empêchait de recommencer.

Gracieux emplit son flacon de cette eau bienfaisante et s'approcha du palais. Le coeur lui battait, car il lui restait une dernière épreuve; si près de réussir, on craint bien plus d'échouer. Il monta le perron du château; tout était fermé et silencieux; il n'y avait personne pour recevoir le voyageur. Quand il fut à la dernière marche, près de frapper à la porte, une voix plutôt douce que sévère l'arrêta.

—As-tu aimé? disait la voix invisible.

—Oui, répondit Gracieux; j'ai aimé ma grand-mère plus que tout au monde.

La porte s'ouvrit de façon qu'on y eût passé la main.

—As-tu souffert pour celle que tu as aimée? reprit la voix.

—J'ai souffert, dit Gracieux, beaucoup par ma faute sans doute, mais un peu pour celle que je veux sauver.

La porte s'ouvrit à moitié, l'enfant aperçut une perspective infinie: des bois, des eaux, un ciel plus beau que tout ce qu'il avait rêvé.

—As-tu toujours fait ton devoir? reprit la voix d'un ton plus dur.

—Hélas! non, reprit Gracieux en tombant à genoux; mais, quand j'y ai manqué, j'ai été puni par mes remords plus encore que par les rudes épreuves que j'ai traversées. Pardonnez-moi, et, si je n'ai pas encore expié toutes mes fautes, châtiez-moi comme je le mérite; mais sauvez ce que j'aime, gardez-moi ma grand'mère.

Aussitôt la porte s'ouvrit à deux battants sans que Gracieux vit personne. Ivre de joie, il entra dans une cour entourée d'arcades garnies de feuillage; au milieu était un jet d'eau qui sortait d'une touffe de fleurs plus belles, plus grandes, plus odorantes que celles de la terre. Près de la source était une femme vêtue de blanc, de noble tournure, et qui ne semblait pas avoir plus de quarante ans; elle marcha au-devant de Gracieux et le reçut avec un sourire si doux, que l'enfant se sentit touché jusqu'au fond du coeur et que les larmes lui vinrent aux yeux.

—Ne me reconnais-tu pas? dit la dame à Gracieux.

—O mère-grand, est-ce vous? s'écria-t-il: comment êtes-vous au Château de la Vie?

—Mon enfant, lui dit-elle en le serrant contre son sein, celle qui m'a portée ici est une fée plus puissante que les fées des eaux et des bois. Je ne retournerai plus à Salerne; je reçois ici la récompense du peu de bien que j'ai fait, en goûtant un bonheur que le temps ne tarira pas.

—Et moi, grand'mère, s'écria Gracieux, que vais-je devenir? Après vous avoir vu ici, comment retourner là-bas dans la solitude?

—Cher fils, répondit-elle, on ne peut plus vivre sur la terre quand on a entrevu les célestes délices de cette demeure. Tu as vécu, mon bon Gracieux; la vie n'a plus rien à t'apprendre. Plus heureux que moi, tu as traversé en quatre jours ce désert où j'ai langui quatre-vingts ans: désormais rien ne peut plus nous séparer.

La porte se referma; depuis lors on n'a jamais entendu parler ni de Gracieux ni de sa grand'mère. C'est en vain que dans la Calabre le roi de Naples a fait rechercher le palais et la fontaine enchantés; on ne les a jamais retrouvés sur la terre. Mais, si nous entendions le langage des étoiles, si nous sentions ce qu'elles nous disent, chaque soir, en nous versant leur doux rayon, il y a longtemps qu'elles nous auraient appris où est le Château de la Vie et la Fontaine d'immortalité.

IX

Nunziata avait achevé son récit que je l'écoutais encore; j'admirais ces yeux où éclatait une foi naïve dans les merveilles que sa mère lui avait récitées; je suivais le geste de ces petites mains qui semblaient peindre les hommes et les choses.

—Eh bien! Excellence, me cria le pêcheur, vous ne dites rien? La marchesina vous a charmé comme elle en a charmé tant d'autres. C'est qu'aussi ce ne sont pas là des contes; nous vous montrerons à Salerne la maison de Gracieux.

—C'est bien, patron, lui répondis-je un peu honteux de m'être amusé de pareilles fables. L'enfant conte agréablement, et, pour l'en remercier, dès que nous serons à terre, je veux lui acheter un chapelet d'ivoire avec de gros grains d'argent.

Elle rougit de plaisir, je l'embrassai, ce qui la rendit plus rouge encore, tandis que le père me regardait et tournait vers ses compagnons des yeux brillants de joie.

—Demain, dit-il, demain, si vous le permettez, Excellence, elle vous récitera une histoire plus belle encore, et qui vous fera rire et pleurer.

Le lendemain, nous allions d'Almalfi à Salerne, et Nunziata… Mais ceci est un secret que je garde pour l'an prochain, si le conte de Gracieux n'a pas trop ennuyé le lecteur.

TABLE

Contes islandais
Zerbin le farouche
Le pacha berger
Perlino
La sagesse des nations ou Les voyages du capitaine Jean
Le château de la vie

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