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Nouveaux contes bleus

Chapter 9: I
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About This Book

A framed collection of folk tales and short narratives preceded by an essay that defends the literary and moral value of fairy tales and traces their roots across cultures. The introductory discussion situates popular stories as products of ancient imagination and compares traditions from northern and oriental sources. The tales that follow adopt a rugged, archaic tone, moving between grim episodes of blood-feud and vengeance, cunning tricks and clever rogues, and enchanted metamorphoses, all emphasizing strength, resourcefulness, and the ethical lessons born of wonder. Personal dedications and illustrative drawings accompany the varied pieces.

ZERBIN LE FAROUCHE

CONTE NAPOLITAIN

I

Il y avait une fois à Salerne un jeune bûcheron qui s'appelait Zerbin. Orphelin et pauvre, il n'avait point d'amis; sauvage et taciturne, il ne parlait à personne, et personne ne lui parlait. Comme il ne se mêlait point des affaires d'autrui, chacun le tenait pour un sot. On l'avait surnommé le farouche; jamais titre ne fut mieux mérité. Le matin, quand tout dormait encore dans la ville, il s'en allait à la montagne, la veste et la cognée sur l'épaule; il vivait seul dans les bois, tout le long du jour, et ne rentrait qu'à la brume, traînant après lui quelque méchant fagot dont il achetait son souper. Quand il passait devant la fontaine où tous les soirs, les jeunes filles du quartier allaient emplir leur cruche et vider leur gosier, chacune riait de cette sombre figure et se moquait du pauvre bûcheron. Ni la barbe noire ni les yeux brillants de Zerbin n'effrayaient cette troupe effrontée; c'était à qui provoquerait l'innocent.

—Zerbin de mon âme, criait l'une, dis un mot, je te donne mon coeur.

—Plaisir de mes yeux, reprenait l'autre, montre-moi la couleur de tes paroles, je suis à toi.

—Zerbin, Zerbin, répétaient en choeur toutes ces têtes folles, qui de nous choisis-tu pour femme? Est-ce moi? Est-ce moi? Qui prends-tu?

—La plus bavarde, répondait le bûcheron, en leur montrant le poing.

Et chacune de crier aussitôt:

—Merci! mon bon Zerbin, merci!

Poursuivi par les éclats de rire, le pauvre sauvage rentrait chez lui avec la grâce d'un sanglier qui fuit devant le chasseur. Une fois sa porte fermée, il soupait d'un morceau de pain et d'un verre d'eau, s'enveloppait dans les lambeaux d'une vieille couverture, et se couchait sur la terre battue. Sans soucis, sans regrets, sans désirs, il s'endormait vite et ne rêvait guère. Si le bonheur est de ne rien sentir, le plus heureux des hommes, c'était Zerbin.

II

Un jour qu'il s'était fatigué à ébranler un vieux buis aussi dur que la pierre, Zerbin voulut faire la sieste près d'un étang tout entouré de beaux arbres. A sa grande surprise, il aperçut, étendue sur le gazon, une jeune femme, d'une merveilleuse beauté, et dont la robe était faite de plumes de cygne. L'inconnue luttait contre un rêve pénible: son visage était crispé, ses mains s'agitaient; on eût dit qu'elle essayait en vain de secouer le sommeil qui l'oppressait.

—S'il y a du bon sens, dit Zerbin, de dormir à midi avec le soleil sur la figure! Toutes les femmes sont folles.

Il enlaça quelques branches pour en ombrager la tête de l'étrangère, et sur ce berceau il plaça comme un voile sa veste de travail.

Il finissait de tresser le feuillage, quand il aperçut dans l'herbe, à deux pas de l'inconnue, une vipère qui approchait en dardant sa langue empoisonnée.

—Ah! dit Zerbin, si petite et déjà si méchante!

Et en deux coups de sa cognée il fit du serpent trois morceaux. Les tronçons tressaillaient comme s'ils voulaient encore atteindre l'étrangère, le bûcheron les poussa du pied dans l'étang; ils y tombèrent en frémissant comme un fer rouge qu'on trempe dans l'eau.

A ce bruit, la fée s'éveilla, et, se levant, les yeux brillants de joie:

—Zerbin! s'écria-t-elle, Zerbin!

—C'est mon nom, je le connais, répondit le bûcheron, il n'y a pas besoin de crier si fort.

—Quoi! mon ami, dit la fée, tu ne veux pas que je te remercie du service que tu m'as rendu? Tu m'as sauvé plus que la vie.

—Je ne vous ai rien sauvé du tout, dit Zerbin, avec sa grâce ordinaire. Une autre fois, ne vous couchez pas sur l'herbe sans voir s'il y a des serpents. Voilà le conseil que je vous donne. Maintenant, bonsoir; laissez-moi dormir, je n'ai pas de temps à perdre.

Il s'étendit tout de son long sur l'herbe et ferma les yeux.

—Zerbin, dit la fée, tu ne me demandes rien?

—Je vous demande la paix. Quand on ne veut rien, on a ce qu'on veut, on est heureux. Bonsoir.

Et le vilain se mit à ronfler.

—Pauvre garçon, dit la fée, ton âme est endormie; mais, quoi que tu fasses, je ne serai pas ingrate. Sans toi j'allais tomber dans les mains d'un génie, mon ennemi cruel; sans toi j'aurais été cent ans couleuvre; je te dois cent ans de jeunesse et de beauté. Comment te payer? J'y suis, ajouta-t-elle. Quand on a ce qu'on veut, on est heureux, c'est toi qui l'as dit. Eh bien! mon bon Zerbin, tout ce que tu voudras, tout ce que tu souhaiteras, tu l'auras. Bientôt, je l'espère, tu béniras la fée des eaux.

Elle fit trois ronds en l'air avec sa baguette de coudrier; puis, elle entra dans l'étang d'un pas si léger, que l'onde même n'en fut pas ridée. A l'approche de leur reine, les roseaux inclinaient leurs aigrettes, les nénuphars épanouissaient leurs fleurs les plus fraîches; les arbres, le jour, le vent même, tout souriait à la fée, tout semblait s'associer à son bonheur. Une dernière fois elle leva sa baguette; aussitôt, pour recevoir leur jeune souveraine, les eaux s'ouvrirent en s'illuminant. On eût dit qu'un rayon de soleil perçait jusqu'au fond de l'abîme. Puis tout rentra dans l'ombre et le silence; on n'entendit plus rien que Zerbin qui ronflait toujours.

III

Le soleil commençait à baisser quand le bûcheron se réveilla. Il retourna tranquillement à sa besogne, et d'un bras vigoureux il attaqua le tronc de l'arbre qu'il avait ébréché le matin. La cognée résonnait sur le bois, mais elle ne l'entamait guère; Zerbin suait à grosses gouttes et frappait en vain cet arbre maudit, qui défiait tous ses efforts.

—Ah! dit-il en regardant sa cognée tout ébréchée, quel malheur qu'on n'ait pas inventé un outil qui coupât le bois comme du beurre! J'en voudrais un comme ça.

[Illustration: Elle fit trois ronds en l'air avec sa baguette de coudrier.]

Il recula de deux pas, fit tourner la cognée sur sa tête et la lança d'une telle force qu'il alla tomber à dix pieds, les bras en avant, le nez par terre.

Per Baccho! s'écria-t-il, j'ai la berlue; j'ai frappé à côté.

Zerbin fut bientôt rassuré, car au même instant l'arbre tomba, et si près de lui que peu s'en fallut que le pauvre garçon ne fût écrasé.

—Voilà un beau coup! s'écria-t-il, et qui avance ma journée. Comme c'est tranché! on dirait d'un trait de scie. Il n'y a pas deux bûcherons pour travailler comme le fils de ma mère.

Sur ce, il rassembla toutes les branches qu'il avait abattues le matin; puis, déliant une corde qu'il avait roulée autour de sa ceinture, il se mit à cheval sur le fagot pour le serrer davantage, et il l'attacha avec un noeud coulant.

—A présent, dit-il, il faut traîner cela à la ville. Il est facheux que les fagots n'aient pas quatre jambes comme les chevaux! Je m'en irais fièrement à Salerne et j'y entrerais en caracolant, à la façon d'un beau cavalier qui se promène sans rien faire. Je voudrais me voir comme ça.

A l'instant, voici le fagot qui se soulève et qui se met à trotter d'un pas allongé. Sans s'étonner de rien, le bon Zerbin se laissait emporter par cette monture d'espèce nouvelle, et tout le long du chemin il prenait en pitié ces pauvres petites gens qui marchaient à pied, faute d'un fagot.

IV

Au temps dont nous parlons il y avait une grande place au milieu de Salerne, et sur cette place était le palais du roi. Ce roi, personne ne l'ignore, c'était le fameux Mouchamiel, dont l'histoire a immortalisé le nom.

Chaque après-midi, on voyait tristement assise au balcon la fille du roi, la princesse Aléli. C'est en vain que ses esclaves essayaient de la charmer par leurs chansons, leurs contes ou leurs flatteries; Aléli n'écoutait que sa pensée. Depuis trois ans, le roi son père voulait la marier à tous les barons du voisinage; depuis trois ans, la princesse refusait tous les prétendants. Salerne était sa dot, et elle sentait que c'était sa dot seule qu'on voulait épouser. Sérieuse et tendre, Aléli n'avait pas d'ambition, elle n'était pas coquette, elle ne riait pas pour montrer ses dents, elle savait écouter et ne parlait jamais pour ne rien dire; cette maladie, si rare chez les femmes, faisait le désespoir des médecins.

Aléli était encore plus rêveuse que de coutume, quand tout d'un coup déboucha sur la place Zerbin, guidant son fagot avec la majesté d'un César empanaché. A cette vue, les deux femmes de la princesse furent prises d'un fou rire, et comme elles avaient des oranges sous la main, elles se mirent à en jeter au cavalier, et de façon si adroite, qu'il en reçut deux en plein visage.

—Riez, maudites, cria-t-il en les montrant du doigt, et puissiez-vous rire à vous user les dents jusqu'aux gencives. Voilà ce que vous souhaite Zerbin.

Et voici les deux femmes qui rient à se tordre, sans que rien les arrête, ni les menaces du bûcheron ni les ordres de la princesse, qui prenait en pitié le pauvre bûcheron.

—Bonne petite femme, dit Zerbin en regardant Aléli, et si douce et si triste! Moi, je te souhaite du bien. Puisses-tu aimer le premier qui te fera rire, et l'épouser par-dessus le marché!

Sur ce, il prit sa mèche de cheveux, et salua la princesse de la façon la plus gracieuse.

Règle générale: quand on est à cheval sur un fagot, il ne faut saluer personne, fût-ce une reine; Zerbin l'oublia, et mal lui en prit. Pour saluer la princesse, il avait lâché la corde qui retenait les branches en faisceau; voici le fagot qui s'ouvre et le bon Zerbin qui tombe en arrière, les jambes en l'air, de la façon la plus grotesque et la plus ridicule. Il se releva par une culbute hardie, emportant avec lui la moitié du feuillage, et, couronné comme un dieu sylvain, il s'en alla rouler dix pas plus loin.

Quand une personne tombe au risque de se tuer, pourquoi rit-on? Je l'ignore; c'est un mystère que la philosophie n'a pas encore expliqué. Ce que je sais, c'est que tout le monde rit et que la princesse Aléli fit comme tout le monde. Mais aussitôt elle se leva, regarda Zerbin avec des yeux étranges, mit la main sur son coeur, la porta à sa tête et rentra dans le palais, tout agitée d'un trouble inconnu.

Cependant Zerbin rassemblait les branches éparses et rentrait chez lui à pied, comme un simple fagotier. La prospérité ne l'avait point ébloui, la mauvaise chance ne le troubla pas davantage. La journée était bonne, c'était assez pour lui. Il acheta un beau fromage de buffle, blanc et dur comme le marbre, en coupa une longue tranche et dîna du meilleur appétit. L'innocent ne se doutait guère du mal qu'il avait fait et du désordre qu'il laissait après lui.

V

Tandis que ces graves événements se passaient, quatre heures sonnaient à la tour de Salerne. La journée était brûlante, le silence régnait dans les rues. Retiré dans une chambre basse, loin de la chaleur et du bruit, le roi Mouchamiel songeait au bonheur de son peuple: il dormait.

Tout à coup il s'éveilla en sursaut: deux bras lui serraient le cou, des larmes brûlantes lui mouillaient le visage; c'était la belle Aléli qui embrassait son père, dans un accès de tendresse.

—Qu'est cela? dit le roi, surpris de ce redoublement d'amour. Tu m'embrasses et tu pleures? Ah! fille de ta mère, tu veux me faire faire ta volonté?

—Tout au contraire, mon bon père, dit Aléli; c'est une fille obéissante qui veut faire ce que vous voulez. Ce gendre que vous souhaitez, je l'ai trouvé. Pour vous faire plaisir, je suis prête à lui donner ma main.

—Bon, reprit Mouchamiel, c'est la fin du caprice. Qui épousons-nous? le prince de la Cava? Non. C'est donc le comte de Capri? le marquis de Sorrente? Non. Qui est-ce donc?

—Je ne le connais pas, mon bon père.

—Comment, tu ne le connais pas? tu l'as vu cependant?

—Oui, tout à l'heure, sur la place du château.

—Et il t'a parlé?

—Non, mon père. Est-il besoin de parler quand les coeurs s'entendent?

Mouchamiel fit la grimace, se gratta l'oreille, et regardant sa fille entre les deux yeux:

—Au moins, dit-il, c'est un prince?

—Je ne sais pas, mon père, mais qu'importe?

—Il importe beaucoup, ma fille, et tu n'entends rien à la politique. Que tu choisisses librement un gendre qui me convienne, c'est à merveille. Comme roi et comme père, je ne gênerai jamais ta volonté quand cette volonté sera la mienne. Mais autrement j'ai des devoirs à remplir envers ma famille et mes sujets, et j'entends qu'on fasse ce que je veux. Où se cache ce bel oiseau que tu ne connais pas, qui ne t'a pas parlé et qui t'adore?

—Je l'ignore, dit Aléli.

—Voilà qui est trop fort, s'écria Mouchamiel. C'est pour me conter de pareilles folies que tu viens me prendre des moments qui appartiennent à mon peuple! Holà! chambellans, qu'on appelle les femmes de la princesse et qu'on la reconduise dans ses appartements.

En entendant ces mots, Aléli leva les bras au ciel et se mit à fondre en larmes. Puis, elle tomba aux genoux du roi en sanglotant. Au même moment, les deux femmes entrèrent, toujours riant aux éclats.

—Silence, misérables, silence! s'écria Mouchamiel, indigné de ce manque de respect.

Mais plus le roi criait: Silence! et plus les deux femmes riaient, sans souci de l'étiquette.

—Gardes, dit le prince hors de lui, qu'on saisisse ces insolentes, et qu'on leur tranche la tête. Je leur apprendrai qu'il n'y a rien de moins plaisant qu'un roi.

—Sire, dit Aléli, enjoignant les mains, rappelez-vous que vous avez illustré votre règne en abolissant la peine de mort.

—Tu as raison, ma fille. Nous sommes des gens civilisés. Qu'on épargne ces femmes, et qu'on se contente de les traiter à la russe, avec tous les ménagements voulus. Bâtonnez-les jusqu'à ce qu'elles meurent naturellement.

—Grâce! mon père, dit Aléli; c'est moi, c'est votre fille qui vous en supplie.

—Pour Dieu! qu'elles ne rient plus, et qu'on m'en débarrasse, dit le bon Mouchamiel. Emmenez ces pécores, je leur pardonne; qu'on les enferme dans une cellule jusqu'à ce qu'elles y crèvent de silence et d'ennui.

—Ah! mon père, sanglota la pauvre Aléli.

—Allons, dit le roi, qu'on les marie, et que ça finisse!

—Grâce, Sire, nous ne rirons plus, crièrent les deux femmes en tombant à genoux et en ouvrant une bouche où il n'y avait que des gencives. Que Votre Majesté nous pardonne, et qu'elle nous venge. Nous sommes victimes d'un art infernal; un scélérat nous a ensorcelées.

—Un sorcier dans mes États! dit le roi qui était un esprit fort; c'est impossible! Il n'y en a point, puisque je n'y crois pas.

—Sire, dit l'une des femmes, est-il naturel qu'un fagot trotte comme un cheval de manège et caracole sous la main d'un bûcheron? Voilà ce que nous venons de voir sur la place du château.

—Un fagot! reprit le roi; cela sent le sorcier. Gardes, qu'on saisisse l'homme et son fagot, et que, l'un portant l'autre, on les brûle tous les deux. Après cela, j'espère qu'on me laissera dormir.

—Brûler mon bien-aimé! s'écria la princesse, en remuant les bras comme une illuminée. Sire, ce noble chevalier, c'est mon époux, c'est mon bien, c'est ma vie. Si l'on touche à un seul de ses cheveux, je meurs.

—L'enfer est dans ma maison, dit le pauvre Mouchamiel. A quoi me sert-il d'être roi pour ne pouvoir pas même dormir la grasse matinée? Mais je suis bon de me tourmenter. Qu'on appelle Mistigris. Puisque j'ai un ministre, c'est bien le moins qu'il me dise ce que je pense, et qu'il sache ce que je veux.

VI

On annonça le seigneur Mistigris. C'était un petit homme, gros, court, rond, large, qui roulait plus qu'il ne marchait. Des yeux de fouine qui regardaient de tous les côtés à la fois, un front bas, un nez crochu, de grosses joues, trois mentons: tel est le portrait du célèbre ministre qui faisait le bonheur de Salerne, sous le nom du roi Mouchamiel. Il entra souriant, soufflant, minaudant, en homme qui porte gaiement le pouvoir et ses ennuis.

—Enfin, vous voilà! dit le prince. Comment se fait-il qu'il se passe des choses inouïes dans mon empire, et que, moi, le roi, j'en sois le dernier averti?

—Tout est dans l'ordre accoutumé, dit Mistigris d'un ton placide. J'ai là dans les mains les rapports de la police; le bonheur et la paix règnent dans l'État, comme toujours.

Et ouvrant de grands papiers, il lut ce qui suit:

«Port de Salerne. Tout est tranquille. On n'a pas volé à la douane plus que de coutume. Trois querelles entre matelots, six coups de couteau; cinq entrées à l'hôpital. Rien de nouveau.

«Ville haute. Octroi doublé; prospérité et moralité toujours croissantes. Deux femmes mortes de faim; dix enfants exposés; trois maris qui ont battu leurs femmes, dix femmes qui ont battu leurs maris; trente vols, deux assassinats, trois empoisonnements. Rien de nouveau.

—Voilà donc tout ce que vous savez? dit Mouchamiel d'une voix irritée. Eh bien! moi, Monsieur, dont ce n'est pas le métier de connaître les affaires d'État, j'en sais davantage. Un homme à cheval sur un fagot a passé sur la place du château, et il a ensorcelé ma fille. La voici qui veut l'épouser.

—Sire, dit Mistigris, je n'ignorais pas ce détail; un ministre sait tout; mais pourquoi fatiguer Votre Majesté de ces niaiseries? On pendra l'homme et tout sera dit.

—Et vous pouvez me dire où est ce misérable?

—Sans doute, Sire, répondit Mistigris. Un ministre voit tout, entend tout, est partout.

—Eh bien! Monsieur, dit le roi, si dans un quart d'heure ce drôle n'est pas ici, vous laisserez le ministère à des gens qui ne se contentent pas de voir, mais qui agissent. Allez!

Mistigris sortit de la chambre toujours souriant. Mais, une fois dans la salle d'attente, il devint cramoisi comme un homme qui étouffe, et fut obligé de prendre le bras du premier ami qu'il rencontra. C'était le préfet de la ville qu'un hasard heureux amenait près de lui. Mistigris recula de deux pas et prit le magistrat au collet.

—Monsieur, lui dit-il en scandant chacun de ses mots, si dans dix minutes vous ne m'amenez pas l'homme qui se promène dans Salerne à cheval sur un fagot, je vous casse, entendez-vous? je vous casse. Allez!

Tout étourdi de cette menace, le préfet courut chez le chef de la police.

—Où est l'homme qui se promène sur un fagot? lui dit-il.

—Quel homme? demanda le chef de la police.

—Ne raisonnez pas avec votre supérieur; je ne le souffrirai point. En n'arrêtant pas ce scélérat, vous avez manqué à tous vos devoirs. Si dans cinq minutes cet homme n'est pas ici, je vous chasse. Allez!

Le chef de la police courut au poste du château; il y trouva ses gens qui veillaient à la tranquillité publique en jouant aux dés.

—Drôles! leur cria-t-il, si dans trois minutes vous ne m'amenez pas l'homme qui se promène à cheval sur un fagot, je vous fais bâtonner comme des galériens. Courez, et pas un mot.

La troupe sortit en blasphémant, tandis que l'habile et sage Mistigris, confiant dans les miracles de la hiérarchie, rentrait tranquillement dans la chambre du roi et remettait sur ses lèvres ce sourire perpétuel qui fait partie de la profession.

VII

Deux mots dits par le ministre à l'oreille du roi charmèrent Mouchamiel. L'idée de brûler un sorcier ne lui déplaisait pas. C'était un joli petit événement qui honorerait son règne, une preuve de sagesse qui étonnerait la postérité.

Une seule chose gênait le roi, c'était la pauvre Aléli noyée dans les larmes et que ses femmes essayaient en vain d'entraîner dans ses appartements.

Mistigris regarda le roi en clignant de l'oeil; puis, s'approchant de la princesse, il lui dit de sa voix la moins criarde:

—Madame, il va venir, il ne faut pas qu'il vous voie pleurer. Au contraire, parez-vous; soyez deux fois belle, et que votre vue seule l'assure de son bonheur.

—Je vous entends, bon Mistigris, s'écria Aléli. Merci, mon père, merci, ajouta-t-elle en se jetant sur les mains du roi, qu'elle couvrit de baisers. Soyez béni, mille et mille fois béni!

Elle sortit ivre de joie, la tête haute, les yeux brillants, et si heureuse, si heureuse qu'elle arrêta au passage le premier chambellan pour lui annoncer elle-même son mariage.

—Bon chambellan, ajouta-t-elle, il va venir. Faites-lui vous-même les honneurs du palais et soyez sûr que vous n'obligerez pas des ingrats.

Resté seul avec Mistigris, le roi regarda son ministre d'un air furieux.

—Êtes-vous fou! lui dit-il. Quoi! sans me consulter, vous engagez ma parole? Vous croyez-vous le maître de mon empire pour disposer de ma fille et de moi sans mon aveu?

—Bah! dit tranquillement Mistigris, il fallait calmer la princesse; c'était le plus pressé. En politique on ne s'occupe jamais du lendemain. A chaque jour suffit sa peine.

—Et ma parole, reprit le roi, comment voulez-vous maintenant que je la retire sans me parjurer? Et pourtant je veux me venger de cet insolent qui m'a volé le coeur de mon enfant.

—Sire, dit Mistigris, un prince ne retire jamais sa parole; mais il y a plusieurs façons de la tenir.

—Qu'entendez-vous par là? dit Mouchamiel.

—Votre Majesté, reprit le ministre, vient de promettre à ma fille de la marier; nous la marierons. Après quoi nous prendrons la loi qui dit:

«Si un noble qui n'a pas rang de baron ose prétendre à l'amour d'une princesse de sang royal, il sera traité comme noble, c'est-à-dire décapité.

«Si le prétendant est un bourgeois, il sera traité comme un bourgeois, c'est-à-dire pendu.

«Si c'est un vilain, il sera noyé comme un chien.»

—Vous voyez, Sire, que rien n'est plus aisé que d'accorder votre amour paternel et votre justice royale. Nous avons tant de lois à Salerne, qu'il y a toujours moyen de s'accommoder avec elles.

—Mistigris, dit le roi, vous êtes un coquin.

—Sire, dit le gros homme en se rengorgeant, vous me flattez, je ne suis qu'un politique. On m'a enseigné qu'il y a une grande morale pour les princes et une petite pour les petites gens. J'ai profité de la leçon. C'est ce discernement qui fait le génie des hommes d'État, l'admiration des habiles et le scandale des sots.

—Mon bon ami, dit le roi, avec vos phrases en trois morceaux vous êtes fatigant comme un éloge académique. Je ne vous demande pas de mots, mais des actions; pressez le supplice de cet homme et finissons-en.

Comme il parlait ainsi, la princesse Aléli entra dans la chambre royale.
Elle était si belle, il y avait tant de joie dans ses yeux, que le bon
Mouchamiel soupira et se prit à désirer que le cavalier du fagot fût un
prince, afin qu'on ne le pendît pas.

VIII

C'est une belle chose que la gloire, mais elle a ses désagréments. Adieu le plaisir d'être inconnu et de défier la sotte curiosité de la foule. L'entrée triomphale de Zerbin n'était pas achevée, qu'il n'y avait pas un enfant dans Salerne qui ne connût la personne, la vie et la demeure du bûcheron. Aussi les estafiers n'eurent-ils pas grand'peine à trouver l'homme qu'ils cherchaient.

Zerbin était à deux genoux dans sa cour, tout occupé à affiler sa fameuse cognée; il en essayait le tranchant avec l'ongle de son pouce, quand une main s'abattit sur lui, le prit au collet, et d'un effort vigoureux le remit sur ses pieds. Dix coups de poing, vingt bourrades dans le dos le poussèrent dans la rue; c'est de cette façon qu'il apprit qu'un ministre s'intéressait à sa personne, et que le roi lui-même daignait l'appeler au palais.

Zerbin était un sage, et le sage ne s'étonne de rien. Il enfonça ses deux mains dans sa ceinture, et marcha tranquillement sans trop s'émouvoir de la grêle qui tombait sur lui. Cependant, pour être sage, on n'est pas un saint. Un coup de pied reçu dans le mollet lassa la patience du bûcheron.

—Doucement, dit-il, un peu de pitié pour le pauvre monde.

—Je crois que le drôle raisonne, dit un de ceux qui le maltraitaient. Monsieur est douillet: on va prendre des gants pour le mener par la main.

—Je voudrais vous voir à ma place, dit Zerbin; nous verrions si vous ririez.

—Te tairas-tu, drôle! dit le chef de la bande en lui décochant un coup de poing à décorner un boeuf.

Le coup était mal porté sans doute, car, au lieu d'atteindre Zerbin, il alla droit dans l'oeil d'un estafier. Furieux et à moitié aveugle, le blessé se jeta sur le maladroit qui l'avait frappé et le prit aux cheveux. Les voilà qui se battent; on veut les séparer: les coups de poing pleuvent à droite, à gauche, en haut, en bas; c'était une mêlée générale: rien n'y manquait, ni les enfants qui crient, ni les femmes qui pleurent, ni les chiens qui aboient. Il fallut envoyer une patrouille pour rétablir l'ordre, en arrêtant les battants, les battus et les curieux.

Zerbin, toujours impassible, s'en allait au château en se promenant, quand, sur la grande place, il fut abordé par une longue file de beaux messieurs en habits brodés et en culottes courtes. C'étaient les valets du roi, qui, sous la direction du majordome et du grand chambellan lui-même, venaient au-devant du fiancé qu'attendait la princesse. Comme ils avaient reçu l'ordre d'être polis, chacun d'eux avait le chapeau à la main et le sourire sur les lèvres. Ils saluèrent Zerbin; le bûcheron, en homme bien élevé, leur rendit leur salut. Nouvelles révérences de la livrée, nouveau salut de Zerbin. Cela se fit huit ou dix fois de suite avec une gravité parfaite. Zerbin se fatigua le premier: n'étant pas né dans un palais, il n'avait pas les reins souples, l'habitude lui manquait:

—Assez, s'écria-t-il, assez; et comme dit la chanson:

  Après trois refus,
    La chance;
  Après trois saluts,
    La danse.

Vous ne m'avez pas trop salué, dansez maintenant.

Aussitôt, voici les valets qui se mettent à danser en saluant, à saluer en dansant, et qui tous, précédant Zerbin dans un ordre admirable, lui font au château une entrée digne d'un roi.

IX

Pour se donner une attitude majestueuse, Mouchamiel regardait gravement le bout de son nez; Aléli soupirait, Mistigris taillait des plumes comme un diplomate qui cherche une idée, les courtisans immobiles et muets avaient l'air de réfléchir. Enfin, la grande porte du salon s'ouvrit. Majordome et valets entrèrent en cadence, dansant une sarabande qui surprit fort la cour. Derrière eux marchait le bûcheron, aussi peu ému des splendeurs royales que s'il était né dans un palais. Cependant, à la vue du roi, il s'arrêta, ôta son chapeau qu'il tint à deux mains sur sa poitrine, salua trois fois en tirant la jambe droite; puis, il remit son chapeau sur sa tête, s'assit paisiblement sur un fauteuil et fit danser le bout de son pied.

—Mon père, s'écria la princesse en se jetant au cou du roi, le voici l'époux que vous m'avez donné. Qu'il est beau! qu'il est noble! N'est-ce pas que vous l'aimerez?

—Mistigris, murmura Mouchamiel à demi étranglé, interrogez cet homme avec les plus grands ménagements. Songez au repos de ma fille et au mien. Quelle aventure! Ah! que les pères seraient heureux s'ils n'avaient pas d'enfants!

—Que Votre Majesté se rassure, répondit Mistigris; l'humanité est mon devoir et mon plaisir.

—Lève-toi, coquin! dit-il à Zerbin d'un ton brusque; réponds vite, si tu veux sauver ta peau. Es-tu un prince déguisé? Tu te tais, misérable! Tu es un sorcier!

—Pas plus sorcier que toi, mon gros, répondit Zerbin sans quitter son fauteuil.

—Ah! brigand! s'écria le ministre; cette dénégation prouve ton crime; te voilà confondu par ton silence, triple scélérat!

[Illustration: Zerbin tenait la barre et murmurait je ne sais quelle chanson plaintive.]

—Si j'avouais, je serais donc innocent? dit Zerbin.

—Sire, dit Mistigris, qui prenait la furie pour l'éloquence, faites justice; purgez vos États, purgez la terre de ce monstre. La mort est trop douce pour un pareil sacripant.

—Va toujours, dit Zerbin; aboie, mon gros, aboie, mais ne mords pas.

—Sire, cria Mistigris en soufflant, votre justice et votre humanité sont en présence. Oua, oua, oua. L'humanité vous ordonne de protéger vos sujets en les délivrant de ce sorcier, oua, oua, oua. La justice veut qu'on le pende ou qu'on le brûle, oua, oua, oua. Vous êtes père, oua, oua, mais vous êtes roi, oua, oua, et le roi, oua, oua, doit effacer le père, oua, oua, oua.

—Mistigris, dit le roi, vous parlez bien, mais vous avez un tic insupportable. Pas tant d'affectation. Concluez.

—Sire, reprit le ministre, la mort, la corde, le feu. Oua, oua, oua.

Tandis que le roi soupirait, Aléli, quittant brusquement son père, alla se mettre auprès de Zerbin.

—Ordonnez, Sire, dit-elle; voici mon époux; son sort sera le mien.

A ce scandale, toutes les dames de la cour se couvrirent la figure.
Mistigris lui-même se crut obligé de rougir.

—Malheureuse! dit le roi furieux, en te déshonorant tu as prononcé ta condamnation. Gardes! arrêtez ces deux créatures; qu'on les marie séance tenante; après cela, confisquez le premier bateau qui se trouvera dans le port, jetez-y ces coupables, et qu'on les abandonne à la fureur des flots.

—Ah! Sire, s'écria Mistigris, tandis qu'on entraînait la princesse et Zerbin, vous êtes le plus grand roi du monde. Votre bonté, votre douceur, votre indulgence seront l'exemple et l'étonnement de la postérité. Que ne dira pas demain le Journal officiel! Pour nous, confondus par tant de magnanimité, il ne nous reste qu'à nous taire et à admirer.

—Ma pauvre fille, s'écria le roi, que va-t-elle devenir sans son père! Gardes, saisissez Mistigris et mettez-le aussi sur le bateau. Ce sera pour moi une consolation que de savoir cet habile homme auprès de ma chère Aléli. Et puis, changer de ministre, ce sera toujours une distraction; dans ma triste situation, j'en ai besoin. Adieu, mon Mistigris.

Mistigris était resté la bouche ouverte; il allait reprendre haleine pour maudire les princes et leur ingratitude, quand on l'emporta hors du palais. Malgré ses cris, ses menaces, ses prières et ses pleurs, on le jeta sur la barque, et bientôt les trois amis se trouvèrent seuls au milieu des flots.

Quant au bon roi Mouchamiel, il essuya une larme et s'enferma dans la chambre basse pour achever une sieste si désagréablement interrompue.

X

La nuit était belle et calme; la lune éclairait de sa blanche clarté la mer et ses sillons tremblants; le vent soufflait de terre et emportait au loin la barque; déjà on apercevait Capri qui se dressait au milieu des flots comme une corbeille de fleurs. Zerbin tenait la barre et murmurait je ne sais quelle chanson, plaintive, chant de bûcheron ou de matelot. A ses pieds était assise Aléli, silencieuse, mais non pas triste; elle écoutait son bien-aimé. Le passé, elle l'oubliait; l'avenir, elle n'y songeait guère; rester auprès de Zerbin, c'était toute sa vie.

Mistigris, moins tendre, était moins philosophe. Inquiet et furieux, il s'agitait comme un ours dans sa cage et faisait à Zerbin de beaux discours que le bûcheron n'écoutait pas. Insensible comme toujours, Zerbin penchait la tête. Peu habitué aux harangues officielles, les discours du ministre l'endormaient.

—Qu'allons-nous devenir? criait Mistigris. Voyons affreux sorcier, si tu as quelque vertu montre-le; tire-nous d'ici. Fais-toi prince ou roi quelque part, et nomme-moi ton premier ministre. Il me faut quelque chose à gouverner. A quoi te sert ta puissance, si tu ne fais pas la fortune de tes amis?

—J'ai faim, dit Zerbin en ouvrant la moitié d'un oeil.

Aléli se leva aussitôt et chercha autour d'elle.

—Mon ami, dit-elle, que voulez-vous?

—Je veux des figues et du raisin, dit le bûcheron.

Mistigris poussa un cri; un baril de figues et de raisins secs venait de sortir entre ses jambes et l'avait jeté par terre.

—Ah! pensa-t-il en se relevant, j'ai ton secret, maudit sorcier. Si tu as ce que tu souhaites, ma fortune est faite: je n'ai pas été ministre pour rien, beau prince; je te ferai vouloir ce que je voudrai.

Tandis que Zerbin mangeait ses figues, Mistigris s'approcha de lui, le dos courbé, la face souriante.

—Seigneur Zerbin, dit-il, je viens demander à Votre Excellence son incomparable amitié. Peut-être Votre Altesse n'a-t-elle pas bien compris tout ce que je cachais de dévouement sous la sévérité affectée de mes paroles; mais je puis l'assurer que tout était calculé pour brusquer son bonheur. C'est moi seul qui ai hâté son heureux mariage.

—J'ai faim, dit Zerbin. Donne-moi des figues et du raisin.

—Voici, seigneur, dit Mistigris avec toute la grâce d'un courtisan. J'espère que Son Excellence sera satisfaite de mes petits services et qu'elle me mettra souvent à même de lui témoigner tout mon zèle.

—Triple brute, murmura-t-il tout bas, tu ne m'entends point. Il faut absolument que je mette Aléli dans mes intérêts. Plaire aux dames, c'est le grand secret de la politique.

—A propos, seigneur Zerbin, reprit-il en souriant, vous oubliez que vous êtes marié de ce soir. Ne serait-il pas convenable de faire un cadeau de noces à votre royale fiancée?

—Toi, mon gros, tu m'ennuies, dit Zerbin. Un cadeau de noces, où veux-tu que je le pêche? au fond de la mer? Va le demander aux poissons, tu me le rapporteras.

A l'instant même, comme si une main invisible l'eût lancé, Mistigris sauta par-dessus le bord et disparut sous les flots.

Zerbin se remit à éplucher et à croquer ses raisins, tandis qu'Aléli ne se lassait pas de le regarder.

—voilà un marsouin qui sort de l'eau, dit Zerbin.

Ce n'était pas un marsouin, c'était l'heureux messager qui, remonté sur les vagues, se débattait au milieu de l'écume; Zerbin prit Mistigris par les cheveux et l'en tira par-dessus bord. Chose étrange, le gros homme avait dans les dents une escarboucle qui brillait comme une étoile au milieu de la nuit.

Dès qu'il put respirer:

—Voilà, dit-il, le cadeau que le roi des poissons offre à la charmante Aléli. Vous voyez, seigneur Zerbin, que vous avez en moi le plus fidèle et le plus dévoué des esclaves. Si vous avez jamais un petit ministère à confier…

—J'ai faim, dit Zerbin. Donne-moi des figues et du raisin.

—Seigneur, reprit Mistigris, ne ferez-vous rien pour la princesse votre femme? Cette barque exposée à toutes les injures de l'air n'est pas un séjour digne de sa naissance et de sa beauté.

—Assez! Mistigris, dit Aléli; je suis bien ici, je ne demande rien.

—Rappelez-vous, Madame, dit l'officieux ministre que, lorsque le prince de Capri vous offrit sa main, il avait envoyé à Salerne un splendide navire en acajou, où l'or et l'ivoire brillaient de toutes parts. Et ces matelots vêtus de velours, et ces cordages de soie et ces salons tout ornés de glaces! voilà ce qu'un petit prince faisait pour vous. Le seigneur Zerbin ne voudra pas rester en arrière, lui, si noble, si puissant et si bon.

—Il est sot, ce bonhomme-là! dit Zerbin; il parle toujours. Je voudrais avoir un bateau comme ça, rien que pour te clore le bec, bavard! après cela tu te tairais.

A ce moment, Aléli poussa un cri de surprise et de joie qui fit tressaillir le bûcheron.

Où était-il? Sur un magnifique navire qui fendait les vagues avec la grâce d'un cygne aux ailes gonflées. Une tente éclairée par des lampes d'albâtre formait sur le pont un salon richement meublé; Aléli, toujours assise aux pieds de son époux, le regardait toujours; Mistigris courait après l'équipage et voulait donner des ordres aux matelots. Mais sur cet étrange vaisseau personne ne parlait; Mistigris en était pour son éloquence, et ne pouvait même trouver un mousse à gouverner.

Zerbin se leva pour regarder le sillage; Mistigris accourut aussitôt, toujours souriant.

—Votre Seigneurie, dit-il, est-elle satisfaite de mes efforts et de mon zèle?

—Tais-toi, bavard, dit le bûcheron. Je te défends de parler jusqu'à demain matin. Je rêve, laisse-moi dormir.

Mistigris resta bouche béante, en faisant les gestes les plus respectueux; puis de désespoir il descendit à la salle à manger et se mit à souper sans rien dire. Il but durant quatre heures sans pouvoir se consoler, et finit par tomber sous la table. Pendant ce temps Zerbin rêvait tout à son aise; Aléli, seule, ne dormait pas.

XI

On se lasse de tout, même du bonheur, dit un proverbe; à plus forte raison se lasse-t-on d'aller en mer sur un navire où personne ne parle, et qui va je ne sais où.

Aussi, dès que Mistigris eut repris ses sens et recouvré la parole, n'eut-il d'autre idée que d'amener Zerbin à souhaiter d'être à terre. La chose était difficile; l'adroit courtisan craignait toujours quelque voeu indiscret qui le renverrait chez les poissons: il tremblait par-dessus tout que Zerbin ne regrettât ses bois et sa cognée. Devenez donc le ministre d'un bûcheron!

Par bonheur Zerbin s'était réveillé dans une humeur charmante; il s'habituait à la princesse, et, si brute qu'il fût, cette aimable figure l'égayait. Mistigris voulut saisir l'occasion; mais, hélas! les femmes sont si peu raisonnables, quand par hasard elles aiment! Aléli disait à Zerbin combien il serait doux de vivre ensemble, seuls, loin du monde et du bruit, dans quelque chaumière tranquille, au milieu d'un verger, au bord d'un ruisseau. Sans rien comprendre à cette poésie, le bon Zerbin écoutait avec plaisir ces douces paroles qui le berçaient.

—Une chaumière, avec des vaches et des poules, disait-il, ce serait joli. Si…

Mistigris se sentit perdu et frappa un grand coup.

—Ah! seigneur! s'écria-t-il, regardez donc là-bas en face de vous. Que c'est beau!

—Quoi donc? dit la princesse, je ne vois rien.

—Ni moi non plus, dit Zerbin en se frottant les yeux.

—Est-ce possible? reprit Mistigris d'un air étonné. Quoi! vous ne voyez pas ce palais de marbre qui brille au soleil, et ce grand escalier, tout garni d'orangers, qui par cent marches descend majestueusement au bord de la mer?

—Un palais? dit Aléli. Pour être entourée de courtisans, d'égoïstes et de valets, je n'en veux pas. Fuyons.

—Oui, dit Zerbin, une chaumière vaut mieux; on y est plus tranquille.

—Ce palais-là ne ressemble à aucun autre, s'écria Mistigris, chez qui la peur excitait l'imagination. Dans cette demeure féerique il n'y a ni courtisans ni valets; on est servi de façon invisible; on est tout à la fois seul et entouré! Les meubles ont des mains, les murs ont des oreilles.

—Ont-ils une langue? dit Zerbin.

—Oui, reprit Mistigris; ils parlent et disent tout, mais ils se taisent quand on veut.

—Eh bien! dit le bûcheron, ils ont plus d'esprit que toi. Je voudrais bien avoir un château comme ça. Où est-il donc, ce beau palais? Je ne le vois pas.

—Il est là devant vous, mon ami, dit la princesse.

Le vaisseau avait couru vers la terre, et déjà on jetait l'ancre dans un port où l'eau était assez profonde pour qu'on pût aborder à quai. Le port était à demi entouré par un grand escalier en fer à cheval; au-dessus de l'escalier, sur une plate-forme immense et qui dominait la mer, s'élevait le plus riant palais qu'on ait jamais rêvé.

Les trois amis montèrent gaiement; Mistigris allait en tête, tout en soufflant à chaque marche. Arrivé à la grille du château, il voulut sonner; pas de cloche; il appela: ce fut la Grille elle-même qui répondit.

—Que veux-tu, étranger? demanda-t-elle.

—Parler au maître de ce logis, dit Mistigris, un peu intrigué de causer pour la première fois avec du fer battu.

—Le maître de ce palais est le seigneur Zerbin, répondit la Grille.
Quand il approchera, j'ouvrirai.

Zerbin arrivait, donnant le bras à la belle Aléli; la Grille s'écarta avec respect et laissa passer les deux époux, suivis de Mistigris.

Une fois sur la terrasse, Aléli regarda le spectacle splendide qu'elle avait sous les yeux: la mer, la mer immense, toute brillante au soleil du matin.

—Qu'il fait bon ici! dit-elle, et qu'on serait bien, assis sous cette galerie, toute garnie de lauriers en fleur!

—Oui, dit Zerbin, mettons-nous par terre.

—Il n'y a donc pas de fauteuils, ici? s'écria Mistigris.

—Nous voici, nous voici, crièrent les fauteuils; et ils arrivèrent tous, courant l'un après l'autre, aussi vite que leurs quatre pieds le permettaient.

—On déjeunerait bien ici, dit Mistigris.

—Oui, dit Zerbin; mais où est la table?

—Me voilà, me voilà, répondit une voix de contralto.

Et une belle table d'acajou, marchant avec la gravité d'une matrone, vint se placer devant les convives.

—C'est charmant, dit la princesse, mais où sont les plats?

—Nous voici, nous voici, crièrent des petites voix sèches: et trente plats, suivis des assiettes, leurs soeurs, et des couverts, leurs cousins, sans oublier leurs tantes, les salières, se rangèrent en un instant dans un ordre admirable sur la table, qui se couvrit de gibier, de fruits et de fleurs.

—Seigneur Zerbin, dit Mistigris, vous voyez ce que je fais pour vous.
Tout ceci est mon oeuvre.

—Tu mens! cria une voix.

Mistigris se retourna et ne vit personne; c'était une colonne de la galerie qui avait parlé.

—Seigneur, dit-il, je crois que personne ne peut m'accuser d'imposture; j'ai toujours dit la vérité.

—Tu mens! dit la voix.

—Ce palais est odieux, pensa Mistigris. Si les murs y disent la vérité, on n'y établira jamais la cour, et je ne serai jamais ministre. Il faut changer cela.

—Seigneur Zerbin, reprit-il, au lieu de vivre ici solitaire, n'aimeriez-vous pas mieux avoir un bon peuple qui payerait de bons petits impôts, qui fournirait de bons petits soldats, et qui vous entourerait d'amour et de tendresse?

—Roi! dit Zerbin, pour quoi faire?

—Mon ami, ne l'écoutez pas, dit la bonne Aléli. Restons ici, nous y sommes si bien tous les deux.

—Tous les trois, dit Mistigris; je suis ici le plus heureux des hommes, et près de vous je ne désire rien.

—Tu mens! dit la voix.

—Quoi! seigneur, y a-t-il ici quelqu'un qui ose douter de mon dévouement?

—Tu mens! reprit l'écho.

—Seigneur, ne l'écoutez pas, s'écria Mistigris. Je vous honore et je vous aime; croyez à mes serments.

—Tu mens! reprit la voix impitoyable.

—Ah! si tu mens toujours, va-t-en dans la lune, dit Zerbin; c'est le pays des menteurs.

Parole imprudente, car aussitôt Mistigris partit en l'air comme une flèche et disparut au-dessus des nuages. Est-il jamais redescendu sur la terre? on l'ignore, quoique certains chroniqueurs assurent qu'il y a reparu, mais sous un autre nom. Ce qui est certain, c'est qu'on ne l'a jamais revu dans un palais où les murs mêmes disaient la vérité.

XII

Restés seuls, Zerbin croisa les bras et regarda la mer, tandis qu'Aléli se laissait aller aux plus douces pensées. Vivre dans une solitude enchantée, auprès de ce qu'on aime, n'est-ce pas ce qu'on rêve dans ses plus beaux jours? Pour connaître son nouveau domaine, elle prit le bras de Zerbin. De droite et de gauche, le palais était entouré de belles prairies arrosées d'eaux jaillissantes. Des chênes verts, des hêtres pourpres, des mélèzes aux fines aiguilles, des platanes aux feuilles orangées allongeaient leurs grandes ombres sur le gazon. Au milieu du feuillage chantait la fauvette, dont la chanson respirait la joie et le repos. Aléli mit la main sur son coeur, et regardant Zerbin:

—Mon ami, lui dit-elle, êtes-vous heureux ici et n'avez-vous plus rien à désirer?

—Je n'ai jamais rien désiré, dit Zerbin. Qu'ai-je à demander? Demain je prendrai ma cognée et je travaillerai ferme; il y a là de beaux bois à abattre; on en peut tirer plus d'un cent de fagots.

—Ah! dit Aléli en soupirant, vous ne m'aimez pas!

—Vous aimer! dit Zerbin, qu'est-ce que c'est que ça? Je ne vous veux pas de mal, assurément, bien au contraire; voilà un château qui nous vient des nues, il est à vous; écrivez à votre père, faites-le venir, ça me fera plaisir. Si je vous ai fait de la peine, ça n'est pas ma faute: je n'y suis pour rien. Bûcheron je suis né, bûcheron je veux mourir. Ça, c'est mon métier, et je sais me tenir à ma place. Ne pleurez pas, je ne veux rien dire qui vous afflige.

—Ah! Zerbin, s'écria la pauvre Aléli, que vous ai-je fait pour me traiter de la sorte? je suis donc bien laide et bien méchante pour que vous ne vouliez pas m'aimer?

—Vous aimer! ce n'est pas mon affaire. Encore une fois, ne pleurez pas. Ça ne sert à rien. Calmez-vous, soyez raisonnable, mon enfant. Allons, bon! voilà de nouvelles larmes! eh bien! oui, si ça vous fait plaisir, je veux bien vous aimer; je vous aime, Aléli, je vous aime.

La pauvre Aléli, tout éplorée, leva les yeux: Zerbin était transformé. Il y avait dans son regard la tendresse d'un époux, le dévouement d'un homme qui donne à tout jamais son coeur et sa vie. A cette vue, Aléli se mit à pleurer de plus belle; mais, en pleurant, elle souriait à Zerbin, qui, de son côté, pour la première fois, se mit à fondre en larmes. Pleurer sans savoir pourquoi, n'est-ce pas le plus grand plaisir de la vie?

Et alors parut la fée des eaux, tenant par la main le sage Mouchamiel. Le bon roi était bien malheureux depuis qu'il n'avait plus sa fille et son ministre. Il embrassa tendrement ses enfants, leur donna sa bénédiction et leur dit adieu le même jour pour ménager son émotion, sa sensibilité et sa santé. La fée des eaux resta la protectrice des deux époux, qui vécurent longtemps dans leur beau palais, heureux d'oublier le monde, plus heureux d'en être oubliés.

  Zerbin resta-t-il sot, comme l'était son père?
  Son âme s'ouvrit-elle à la clarté des cieux?
  On pouvait d'un seul mot lui dessiller les yeux;
  Ce mot, le lui dit-on tout bas? C'est un mystère;
    Je l'ignore et je dois me taire.

  Mais qu'importe, après tout? Zerbin était heureux.
  On l'aimait, c'est la grande affaire;
  Lui donner de l'esprit n'était pas nécessaire;
    Qu'elle soit princesse ou bergère,
  Toute femme en ménage a de l'esprit pour deux.

LE PACHA BERGER

CONTE TURC

Il y avait une fois à Bagdad un pacha fort aimé du sultan, fort redouté de ses sujets. Ali (c'était le nom de notre homme) était un vrai musulman, un Turc de la vieille roche. Dès que l'aube du jour permettait de distinguer un fil blanc d'un fil noir, il étendait un tapis à terre, et, le visage tourné vers la Mecque, il faisait pieusement ses ablutions et ses prières. Ses dévotions achevées, deux esclaves noirs, vêtus d'écarlate, lui apportaient la pipe et le café. Ali s'installait sur un divan, les jambes croisées, et restait ainsi tout le long du jour. Boire à petits coups du café d'Arabie, noir, amer, brûlant, fumer lentement du tabac de Smyrne dans un long narghilé, dormir, ne rien faire et penser moins encore, c'était là sa façon de gouverner. Chaque mois, il est vrai, un ordre venu de Stamboul lui enjoignait d'envoyer au trésor impérial un million de piastres, l'impôt du pachalick; ce jour-là, le bon Ali, sortant de sa quiétude ordinaire, appelait devant lui les plus riches marchands de Bagdad et leur demandait poliment deux millions de piastres. Les pauvres gens levaient les mains au ciel, se frappaient la poitrine, s'arrachaient la barbe et juraient en pleurant qu'ils n'avaient pas un para[1]; ils imploraient la pitié du pacha, la miséricorde du sultan. Sur quoi, Ali, sans cesser de prendre son café, les faisait bâtonner sur la plante des pieds jusqu'à ce qu'on lui apportât cet argent qui n'existait pas, et qu'on finissait toujours par trouver quelque part. La somme comptée, le fidèle administrateur en envoyait la moitié au sultan et jetait l'autre moitié dans ses coffres; puis, il se remettait à fumer. Quelquefois, malgré sa patience, il se plaignait, ce jour-là, des soucis de la grandeur et des fatigues du pouvoir; mais, le lendemain, il n'y pensait plus, et, le mois suivant, il levait l'impôt avec le même calme et le même désintéressement. C'était le modèle des pachas.

[Note 1: Le para vaut quelques centimes.]

Après la pipe, le café et l'argent, ce qu'Ali aimait le mieux, c'était sa fille, Charme-des-Yeux. Il avait raison de l'aimer, car dans sa fille, comme dans un vivant miroir, Ali se revoyait avec toutes ses vertus. Aussi nonchalante que belle, Charme-des-Yeux ne pouvait faire un pas sans avoir auprès d'elle trois femmes toujours prêtes à la servir: une esclave blanche avait soin de sa coiffure et de sa toilette, une esclave jaune lui tenait le miroir ou l'éventait, une esclave noire l'amusait par ses grimaces et recevait ses caresses ou ses coups. Chaque matin, la fille du pacha sortait dans un grand chariot traîné par des boeufs; elle passait trois heures au bain, et usait le reste du temps en visites, occupée à manger des confitures de roses, à boire des sorbets à la grenade, à regarder des danseuses, à se moquer de ses bonnes amies. Après une journée si bien remplie, elle rentrait au palais, embrassait son père et dormait sans rêver. Lire, réfléchir, broder, faire de la musique, ce sont là des fatigues que Charme-des-Yeux avait soin de laisser à ses servantes. Quand on est jeune, belle, riche et fille de pacha, on est née pour s'amuser, et qu'y a-t-il de plus amusant et de plus glorieux que de ne rien faire? C'est ainsi que raisonnent les Turcs; mais combien de chrétiens qui sont Turcs à cet endroit!

Il n'y a point ici-bas de bonheur sans mélange; autrement la terre ferait oublier le ciel. Ali en fit l'expérience. Un jour d'impôt, le vigilant pacha, moins éveillé que de coutume, fit bâtonner par mégarde un raya grec, protégé de l'Angleterre. Le battu cria: c'était son droit; mais le consul anglais, qui avait mal dormi, cria plus fort que le battu, et l'Angleterre, qui ne dort jamais, cria plus fort que le consul. On hurla dans les journaux, on vociféra au parlement, on montra le poing à Constantinople. Tant de bruit pour si peu de chose fatigua le sultan, et, ne pouvant se débarrasser de sa fidèle alliée, dont il avait peur, il voulut au moins se débarrasser du pacha, cause innocente de tout ce vacarme. La première idée de Sa Hautesse fut de faire étrangler son ancien ami; mais Elle réfléchit que le supplice d'un musulman donnerait trop d'orgueil et trop de joie à ces chiens de chrétiens qui aboient toujours. Aussi, dans son inépuisable clémence, le Commandeur des Croyants se contenta-t-il d'ordonner qu'on jetât le pacha sur quelque plage déserte, et qu'on l'y laissât mourir de faim.

Par bonheur pour Ali, son successeur et son juge était un vieux pacha, chez qui l'âge tempérait le zèle, et qui savait par expérience que la volonté des sultans n'est immuable que dans l'almanach. Il se dit qu'un jour Sa Hautesse pourrait regretter un ancien ami, et qu'alors Elle lui saurait gré d'une clémence qui ne lui coûtait rien. Il se fit amener en secret Ali et sa fille, leur donna des habits d'esclave et quelques piastres, et les prévint que, si le lendemain on les retrouvait dans le pachalick, ou si jamais on entendait prononcer leur nom, il les ferait étrangler ou décapiter, à leur choix. Ali le remercia de tant de bonté; une heure après, il était parti avec une caravane qui gagnait la Syrie. Dès le soir on proclama dans les rues de Bagdad la chute et l'exil du pacha; ce fut une ivresse universelle. De toutes parts on célébrait la justice et la vigilance du sultan, qui avait toujours l'oeil ouvert sur les misères de ses enfants. Aussi, le mois suivant, quand le nouveau pacha, qui avait la main un peu lourde, demanda deux millions et demi de piastres, le bon peuple de Bagdad paya-t-il sans compter, trop heureux d'avoir enfin échappé aux serres du brigand qui, durant tant d'années, l'avait pillé impunément.

Sauver sa tête est une bonne chose, mais ce n'est pas tout: il faut vivre, et c'est une besogne assez difficile pour un homme habitué à compter sur le travail et l'argent d'autrui. En arrivant à Damas, Ali se trouva sans ressources. Inconnu, sans amis, sans parents, il mourait de faim, et, douleur plus grande pour un père! il voyait sa fille pâlir et dépérir auprès de lui. Que faire en cette extrémité? Tendre la main? Cela était indigne d'un personnage qui, la veille encore, avait un peuple à ses genoux. Travailler? Ali avait toujours vécu noblement, il ne savait rien faire. Tout son secret, quand il avait besoin d'argent, c'était de faire bâtonner les gens; mais, pour exercer en paix cette industrie respectable, il faut être pacha et avoir un privilège du sultan. Faire ce métier en amateur, à ses risques et périls, c'était s'exposer à être pendu comme voleur de grand chemin. Les pachas n'aiment pas la concurrence, Ali en savait quelque chose: la plus belle action de sa vie, c'était d'avoir fait étrangler de temps à autre quelque petit larron qui avait eu la sottise de chasser sur les terres des grands.

Un jour qu'il n'avait pas mangé, et que Charme-des-Yeux, épuisée par le jeûne, n'avait pu quitter la natte où elle était couchée, Ali, rôdant par les rues de Damas, comme un loup affamé, aperçut des hommes qui chargeaient des cruches d'huile sur leur tête et les portaient à un magasin peu éloigné. A l'entrée du magasin était un commis, qui payait à chaque porteur un para par voyage. La vue de cette petite pièce de cuivre fit tressaillir l'ancien pacha. Il se mit à la file, et, montant un étroit escalier, reçut en charge une énorme jarre, qu'il avait grand'peine à tenir en équilibre sur sa tête, même en y portant les deux mains.

Le cou ramassé, les épaules relevées, le front tendu, Ali descendait pas à pas, quand, à la troisième marche, il sentit que son fardeau penchait en avant. Il se rejette en arrière, le pied lui glisse, il roule jusqu'au bas de l'escalier, suivi de la jarre brisée en éclats et des flots d'huile qui l'inondent. Il se relevait tout honteux, quand il se sentit pris au collet par le commis de la maison.

—Maladroit, lui dit ce dernier, paye-moi vite cinquante piastres pour réparer ta sottise, et sors d'ici! Quand on ne sait pas un métier, on ne s'en mêle pas.

—Cinquante piastres! dit Ali en souriant avec amertume. Où voulez-vous que je les prenne? Je n'ai pas un para.

—Si tu ne payes pas avec ta bourse, tu payeras avec ta peau, reprit le commis sans sourciller.

Et, sur un signe de cet homme, Ali, saisi par quatre bras vigoureux, fut jeté à terre, ses pieds passés entre deux cordes, et là, dans une attitude où il n'avait que trop souvent mis les autres, il reçut sur la plante des pieds cinquante coups de bâton aussi vertement appliqués que si un pacha eût présidé à l'exécution.

Il se releva sanglant et boiteux des deux jambes, s'enveloppa les pieds de quelques haillons et se traîna vers sa maison en soupirant.

—Dieu est grand, murmurait-il; il est juste que je souffre ce que j'ai fait souffrir. Mais les marchands de Bagdad que je faisais bâtonner étaient plus heureux que moi: ils avaient des amis qui payaient pour eux, et, moi, je meurs de faim, et j'en suis pour mes coups de bâton.

Il se trompait: une bonne femme qui, par hasard ou par curiosité, avait vu sa mésaventure, le prit en pitié. Elle lui donna de l'huile pour panser ses blessures, un petit sac de farine et quelques poignées de lupins pour vivre en attendant la guérison, et, ce soir-là même, pour la première fois depuis sa chute, Ali put dormir sans s'inquiéter du lendemain.

Rien n'aiguise l'esprit comme la maladie et la solitude. Dans sa retraite forcée, Ali eut une idée lumineuse: «J'ai été un sot, pensa-t-il, de prendre le métier de portefaix: un pacha n'a pas la tête forte; c'est aux boeufs qu'il faut laisser cet honneur. Ce qui distingue les gens de ma condition, c'est l'adresse, c'est la légèreté des mains; j'étais un chasseur sans pareil; de plus, je sais comment l'on flatte et l'on ment; je m'y connais, j'étais pacha: choisissons un état où je puisse étonner le monde par ces brillantes qualités et conquérir rapidement une honnête fortune.»

Sur ces réflexions, Ali se fit barbier.

Les premiers jours tout alla bien: le patron du nouveau barbier lui faisait tirer de l'eau, laver la boutique, secouer les nattes, ranger les ustensiles, servir le café et les pipes aux habitués. Ali se tirait à merveille de ces fonctions délicates. Si, par hasard, on lui confiait la tête de quelque paysan de la montagne, un coup de rasoir donné de travers passait inaperçu: ces bonnes gens ont la peau dure et n'ignorent pas qu'ils sont faits pour être écorchés; un peu plus, un peu moins, cela ne les change guère et n'émeut en rien leur stupidité.

Un matin, en l'absence du patron, il entra dans la boutique un grand personnage dont la vue seule était faite pour intimider le pauvre Ali. C'était le bouffon du pacha, un horrible petit bossu qui avait la tête en citrouille, avec les longue pattes velues, l'oeil inquiet et les dents d'un singe. Tandis qu'on lui versait sur le crâne les flots d'une mousse odorante, le bouffon, renversé sur son siège, s'amusait à pincer le nouveau barbier, à lui rire au nez, à lui tirer la langue. Deux fois, il lui fit tomber des mains le bassin de savon, ce qui deux fois le mit en telle joie qu'il lui jeta quatre paras. Cependant le prudent Ali ne perdait rien de son sérieux; tout entier au soin d'une tête si chère, il faisait marcher son rasoir avec une régularité, avec une légèreté admirables, quand tout à coup le bossu fit une grimace si hideuse et poussa un tel cri, que le barbier, effrayé, retira brusquement la main, emportant au bout de son rasoir la moitié d'une oreille, et ce n'était pas la sienne.

Les bouffons aiment à rire, mais c'est aux dépens d'autrui. Il n'y a pas de gens qui aient l'épiderme plus sensible que ceux qui daubent sur la peau de leurs voisins. Tomber à coups de poing sur Ali et l'étrangler, tout en criant à l'assassin, ce fut pour le bossu l'affaire d'un instant. Par bonheur pour Ali, l'entaille était si forte, qu'il fallut bien que le blessé songeât à son oreille, d'où jaillissait un flot de sang. Ali saisit ce moment favorable et se mit à fuir dans les ruelles de Damas avec la légèreté d'un homme qui n'ignore pas que, s'il est pris, il est pendu.

Après mille détours, il se cacha dans une cave ruinée et n'osa regagner sa demeure qu'au milieu des ténèbres et du silence de la nuit. Rester à Damas après un tel accident, c'était une mort certaine; Ali n'eut pas de peine à convaincre sa fille qu'il fallait partir, et sur l'heure. Leur bagage ne les gênait guère; avant l'aurore ils avaient gagné la montagne. Trois jours durant, ils marchèrent sans s'arrêter, n'ayant pour vivres que quelques figues dérobées aux arbres du chemin, avec un peu d'eau trouvée à grand'peine au fond des ravines desséchées. Mais toute misère à sa douceur, et il est vrai de dire qu'au temps de leurs splendeurs jamais le pacha ni sa fille n'avaient bu ni mangé de meilleur appétit.

A leur dernière étape, les fugitifs furent accueillis par un brave paysan qui pratiquait largement la sainte loi de l'hospitalité. Après souper, il fit causer Ali, et, le voyant sans ressources, il lui offrit de le prendre pour berger. Conduire à la montagne une vingtaine de chèvres, suivies d'une cinquantaine de brebis, ce n'était pas un métier difficile; deux bons chiens faisaient le plus fort de la besogne; on ne courait pas risque d'être battu pour sa maladresse, on avait à discrétion le lait et le fromage, et, si le fermier ne donnait pas un para, du moins il permettait à Charme-des-Yeux de prendre autant de laine qu'elle en pourrait filer pour les habits de son père et les siens. Ali, qui n'avait que le choix de mourir de faim ou d'être pendu, se décida, sans trop de peine, à mener la vie des patriarches. Dès le lendemain, il s'enfonça dans la montagne avec sa fille, ses chiens et son troupeau.

[Illustration: Elle songeait à Bagdad, et sa quenouille ne lui faisait point oublier les doux loisirs d'autrefois.]

Une fois aux champs, Ali retomba dans son indolence. Couché sur le dos et fumant sa pipe, il passait le temps à regarder les oiseaux qui tournaient dans le ciel. La pauvre Charme-des-Yeux était moins patiente: elle songeait à Bagdad, et sa quenouille ne lui faisait point oublier les doux loisirs d'autrefois.

—Mon père, disait-elle souvent, à quoi bon la vie quand elle n'est qu'une perpétuelle misère? N'aurait-il pas mieux valu en finir tout d'un coup que de mourir à petit feu?

—Dieu est grand, ma fille, répondait le sage berger, ce qu'il fait est bien fait. J'ai le repos; à mon âge, c'est le premier des biens; aussi, tu le vois, je me résigne. Ah! si seulement j'avais appris un métier! Toi, tu as la jeunesse et l'espérance, tu peux attendre un retour de fortune. Que de raisons pour te consoler!

—Je me résigne, mon bon père, disait Charme-des-Yeux en soupirant.

Et elle se résignait d'autant moins qu'elle espérait davantage.

Il y avait plus d'un an qu'Ali menait cette heureuse vie dans la solitude quand, un matin, le fils du pacha de Damas alla chasser dans la montagne. En poursuivant un oiseau blessé, il s'était égaré; seul et loin de sa suite, il cherchait à retrouver son chemin en descendant le cours d'un ruisseau, quand, au détour d'un rocher, il aperçut en face de lui une jeune fille qui, assise sur l'herbe et les pieds dans l'eau, tressait sa longue chevelure. A la vue de cette belle créature, Yousouf poussa un cri. Charme-des-Yeux leva la tête. Effrayée de voir un étranger, elle s'enfuit auprès de son père et disparut aux regards du prince étonné.

—Qu'est cela? pensa Yousouf. La fleur de la montagne est plus fraîche que la rose de nos jardins; cette fille du désert est plus belle que nos sultanes. Voici la femme que j'ai rêvée.

Il courut sur les traces de l'inconnue aussi vite que le permettaient les pierres qui glissaient sous ses pieds. Il trouva enfin Charme-des-Yeux occupée à traire les brebis, tandis qu'Ali appelait à lui les chiens, dont les aboiements furieux dénonçaient l'approche d'un étranger. Yousouf se plaignit d'être égaré et de mourir de soif. Charme-des-Yeux lui apporta aussitôt du lait dans un grand vase de terre; il but lentement, sans rien dire, en regardant le père et la fille; puis, enfin, il se décida à demander son chemin. Ali, suivi de ses deux chiens, conduisit le chasseur jusqu'au bas de la montagne, et revint tremblant. L'inconnu lui avait donné une pièce d'or: c'était donc un officier du sultan, un pacha peut-être? Pour Ali, qui jugeait avec ses propres souvenirs, un pacha était un homme qui ne pouvait que faire le mal, et dont l'amitié n'était pas moins redoutable que la haine.

En arrivant à Damas, Yousouf courut se jeter au cou de sa mère; il lui répéta qu'elle était belle comme à seize ans, brillante comme la lune dans son plein, qu'elle était sa seule amie, qu'il n'aimait qu'elle au monde, et, disant cela, il lui baisait mille et mille fois les mains.

La mère se mit à sourire: «Mon enfant, lui dit-elle, tu as un secret à me confier: parle vite. Je ne sais pas si je suis aussi belle que tu le dis; mais ce dont je suis sûre, c'est que jamais tu n'auras de meilleure amie que moi.»

Yousouf ne se fit pas prier; il brûlait de raconter ce qu'il avait vu dans la montagne; il fit un portrait merveilleux de la belle inconnue, déclara qu'il ne pouvait vivre sans elle, et qu'il voulait l'épouser dès le lendemain.

—Un peu de patience, mon fils, lui répétait sa mère; laisse-nous savoir quel est ce miracle de beauté; après cela, nous déciderons ton père, et nous le ferons consentir à cette heureuse union.