VIII
LE REPENTIR
Blondine était stupéfaite; sa conduite lui apparut dans toute son horreur: elle avait été ingrate envers des amis qui s'étaient dévoués à elle, qui avaient passé sept ans à soigner son éducation. Ces amis voudraient-ils la recevoir, lui pardonner? Que deviendrait-elle si leur porte lui était fermée? Et puis, que signifiaient les paroles du méchant Perroquet: «Tu as causé la perte de tes amis»?
Elle voulut se remettre en route pour retourner chez Bonne-Biche: les ronces et les épines lui déchiraient les bras, les jambes et le visage; elle continua pourtant à se faire jour à travers les broussailles, et, après trois heures de marche pénible, elle arriva devant le palais de Bonne-Biche et de Beau-Minon.
Que devint-elle quand, à la place du magnifique palais, elle ne vit que des ruines; quand, au lieu des fleurs et des beaux arbres qui l'entouraient, elle n'aperçut que des ronces, des chardons et des orties? Terrifiée, désolée, elle voulut pénétrer dans les ruines pour savoir ce qu'étaient devenus ses amis. Un gros Crapaud sortit d'un tas de pierres, se mit devant elle et lui dit:
«Que cherches-tu? N'as-tu pas causé, par ton ingratitude, la mort de tes amis? Va-t'en; n'insulte pas à leur mémoire par ta présence.
—Ah! s'écria Blondine, mes pauvres amis, Bonne-Biche, Beau-Minon, que ne puis-je expier par ma mort les malheurs que j'ai causés!»
Et elle se laissa tomber, en sanglotant, sur les pierres et les chardons; l'excès de sa douleur l'empêcha de sentir les pointes aiguës des pierres et les piqûres des chardons. Elle pleura longtemps, longtemps; enfin elle se leva et regarda autour d'elle pour tâcher de découvrir un abri où elle pourrait se réfugier; elle ne vit rien que des pierres et des ronces.
«Eh bien, dit-elle, qu'importe qu'une bête féroce me déchire ou que je meure de faim et de douleur, pourvu que j'expire ici sur le tombeau de Bonne-Biche et de Beau-Minon?»
Comme elle finissait ces mots, elle entendit une voix qui disait: «Le repentir peut racheter bien des fautes».
Elle leva la tête, et ne vit qu'un gros Corbeau noir qui voltigeait au-dessus d'elle.
«Hélas! dit-elle, mon repentir, quelque amer qu'il soit, rendra-t-il la vie à Bonne-Biche et à Beau-Minon?
—Courage, Blondine! reprit la voix; rachète ta faute par ton repentir; ne te laisse pas abattre par la douleur.»
La pauvre Blondine se leva et s'éloigna de ce lieu de désolation: elle suivit un petit sentier qui la mena dans une partie de la forêt où les grands arbres avaient étouffé les ronces; la terre était couverte de mousse. Blondine, qui était épuisée de fatigue et de chagrin, tomba au pied d'un de ces beaux arbres et recommença à sangloter.
«Courage, Blondine, espère!» lui cria encore une voix.
Elle ne vit qu'une Grenouille qui était près d'elle et qui la regardait avec compassion.
«Pauvre Grenouille, dit Blondine, tu as l'air d'avoir pitié de ma douleur. Que deviendrai-je, mon Dieu! à présent que me voilà seule au monde?
—Courage et espérance!» reprit la voix.
Blondine soupira; elle regarda autour d'elle, tâcha de découvrir quelque fruit pour étancher sa soif et apaiser sa faim.
Elle ne vit rien et recommença de verser des larmes.
Un bruit de grelots la tira de ses douloureuses pensées; elle aperçut une belle vache qui approchait doucement, et puis, étant arrivée près d'elle, s'arrêta, s'inclina et lui fit voir une écuelle pendue à son cou. Blondine, reconnaissante de ce secours inattendu, détacha l'écuelle, se mit à traire la vache, et but avec délices deux écuelles de son lait. La vache lui fit signe de remettre l'écuelle à son cou, ce que fit Blondine; elle baisa la vache sur le cou et lui dit tristement:
«Merci, Blanchette; c'est sans doute à mes pauvres amis que je dois ce secours charitable; peut-être voient-ils d'un autre monde le repentir de leur pauvre Blondine, et veulent-ils adoucir son affreuse position.
—Le repentir fait bien pardonner des fautes, reprit la voix.
—Ah! dit Blondine, quand je devrais passer des années à pleurer ma faute, je ne me la pardonnerais pas encore: je ne me la pardonnerai jamais.»
Cependant la nuit approchait. Malgré son chagrin, Blondine songea à ce qu'elle ferait pour éviter les bêtes féroces dont elle croyait déjà entendre les rugissements. Elle vit à quelques pas d'elle une espèce de cabane formée par plusieurs arbustes dont les branches étaient entrelacées; elle y entra en se baissant un peu, et elle vit qu'en relevant et rattachant quelques branches elle s'y ferait une petite maisonnette très gentille; elle employa ce qui restait de jour à arranger son petit réduit: elle y porta une quantité de mousse dont elle se fit un matelas et un oreiller; elle cassa quelques branches qu'elle piqua en terre pour cacher l'entrée de sa cabane, et elle se coucha brisée de fatigue.
Elle s'éveilla au grand jour. Dans le premier moment elle eut peine à rassembler ses idées, à se rendre compte de sa position; mais la triste vérité lui apparut promptement, et elle recommença les pleurs et les gémissements de la veille.
La faim se fit pourtant sentir. Blondine commença à s'inquiéter de sa nourriture, quand elle entendit les grelots de la vache. Quelques instants après, Blanchette était près d'elle. Comme la veille, Blondine détacha l'écuelle, tira du lait et en but tant qu'elle en voulut. Elle remit l'écuelle, baisa Blanchette et la vit partir avec l'espérance de la voir revenir dans la journée.
En effet, chaque jour, le matin, à midi et au soir, Blanchette venait présenter à Blondine son frugal repas.
Blondine passait son temps à pleurer ses pauvres amis, à se reprocher amèrement ses fautes.
«Par ma désobéissance, se disait-elle, j'ai causé de cruels malheurs qu'il n'est pas en mon pouvoir de réparer; non seulement j'ai perdu mes bons et chers amis, mais je me suis privée du seul moyen de retrouver mon père, mon pauvre père qui attend peut-être sa Blondine, sa malheureuse Blondine, condamnée à vivre et à mourir seule dans cette affreuse forêt où règne mon mauvais génie!»
Blondine cherchait à se distraire et à s'occuper par tous les moyens possibles; elle avait arrangé sa cabane, s'était fait un lit de mousse et de feuilles; elle avait relié ensemble des branches dont elle avait formé un siège; elle avait utilisé quelques épines longues et fines pour en faire des épingles et des aiguilles; elle s'était fabriqué une espèce de fil avec des brins de chanvre qu'elle avait cueillis près de sa cabane, et elle avait ainsi réussi à raccommoder les lambeaux de sa chaussure, que les ronces avaient mise en pièces. Elle vécut de la sorte pendant six semaines. Son chagrin était toujours le même, et il faut dire à sa louange que ce n'était pas sa vie triste et solitaire qui entre tenait cette douleur, mais le regret sincère de sa faute: elle eut volontiers consenti à passer toute sa vie dans cette forêt, si par là elle avait pu racheter la vie de Bonne-Biche et de Beau-Minon.
IX
LA TORTUE
Un jour qu'elle était assise à l'entrée de sa cabane, rêvant tristement comme de coutume à ses amis, à son père, elle vit devant elle une énorme Tortue.
«Blondine, lui dit la Tortue d'une vieille voix éraillée, Blondine, si tu veux te mettre sous ma garde, je te ferai sortir de cette forêt.
—Et pourquoi, Madame la Tortue, chercherais-je à sortir de la forêt? C'est ici que j'ai causé la mort de mes amis, et c'est ici que je veux mourir.
—Es-tu bien certaine de leur mort, Blondine?
—Comment! il se pourrait!... Mais non, j'ai vu leur château en ruine; le Perroquet et le Crapaud m'ont dit qu'ils n'existaient plus; vous voulez me consoler par bonté sans doute; mais, hélas! je ne puis espérer les revoir. S'ils vivaient, m'auraient-ils laissée seule, avec le désespoir affreux d'avoir causé leur mort?
—Qui te dit, Blondine, que cet abandon n'est pas forcé, qu'eux-mêmes ne sont pas assujettis à un pouvoir plus grand que le leur? Tu sais, Blondine, que le repentir rachète bien des fautes.
—Ah! Madame la Tortue, si vraiment ils existent encore, si vous pouvez me donner de leurs nouvelles, dites-moi que je n'ai pas leur mort à me reprocher, dites-moi que je les reverrai un jour! Il n'est pas d'expiation que je n'accepte pour mériter ce bonheur.
—Blondine, il ne m'est pas permis de te dire le sort de tes amis; mais si tu as le courage de monter sur mon dos, de ne pas en descendre pendant six mois et de ne pas m'adresser une question jusqu'au terme de notre voyage, je te mènerai dans un endroit où tout te sera révélé.
—Je promets tout ce que vous voulez, Madame la Tortue, pourvu que je sache ce que sont devenus mes chers amis.
—Prends garde, Blondine: six mois sans descendre de dessus mon dos, sans m'adresser une parole! Une fois que nous serons partis, si tu n'as pas le courage d'aller jusqu'au bout, tu resteras éternellement au pouvoir de l'enchanteur Perroquet et de sa soeur la Rose, et je ne pourrai même plus te continuer les petits secours auxquels tu dois la vie pendant six semaines.
—Partons, Madame la Tortue, partons sur-le-champ, j'aime mieux mourir de fatigue et d'ennui que de chagrin et d'inquiétude; depuis que vos paroles ont fait naître l'espoir dans mon coeur, je me sens du courage pour entreprendre un voyage bien plus difficile que celui dont vous me parlez.
—Qu'il soit fait selon tes désirs, Blondine; monte sur mon dos et ne crains ni la faim, ni la soif, ni le sommeil, ni aucun accident pendant notre long voyage; tant qu'il durera, tu n'auras aucun de ces inconvénients à redouter.»
Blondine monta sur le dos de la Tortue.
«Maintenant, silence! dit celle-ci; pas un mot avant que nous soyons arrivées et que je te parle la première.»
X
LE VOYAGE ET L'ARRIVÉE
Le voyage de Blondine dura, comme le lui avait dit la Tortue, six mois; elle fut trois mois avant de sortir de la forêt; elle se trouva alors dans une plaine aride qu'elle traversa pendant six semaines, et au bout de laquelle elle aperçut un château qui lui rappela celui de Bonne-Biche et de Beau-Minon. Elles furent un grand mois avant d'arriver à l'avenue de ce château; Blondine grillait d'impatience. Était-ce le château où elle devait connaître le sort de ses amis? elle n'osait le demander malgré le désir extrême qu'elle en avait. Si elle avait pu descendre de dessus le dos de la Tortue, elle eût franchi en dix minutes l'espace qui la séparait du château; mais la Tortue marchait toujours, et Blondine se souvenait qu'on lui avait défendu de dire une parole ni de descendre. Elle se résigna donc à attendre, malgré son extrême impatience. La Tortue semblait ralentir sa marche au lieu de la hâter; elle mit encore quinze jours, qui semblèrent à Blondine quinze siècles, à parcourir cette avenue. Blondine ne perdait pas de vue ce château et cette porte; le château paraissait désert; aucun bruit, aucun mouvement ne s'y faisait sentir. Enfin, après cent quatre-vingts jours de voyage, la Tortue s'arrêta et dit à Blondine:
«Maintenant, Blondine, descendez; vous avez gagné par votre courage et votre obéissance la récompense que je vous avais promise; entrez dans la petite porte qui est devant vous; demandez à la première personne que vous rencontrerez la fée Bienveillante: c'est elle qui vous instruira du sort de vos amis.»
Blondine sauta lestement à terre; elle craignait qu'une si longue immobilité n'eût raidi ses jambes, mais elle se sentit légère comme au temps où elle vivait heureuse chez Bonne-Biche et Beau-Minon et où elle courait des heures entières, cueillant des fleurs et poursuivant des papillons. Après avoir remercié avec effusion la Tortue, elle ouvrit précipitamment la porte qui lui avait été indiquée, et se trouva en face d'une jeune personne vêtue de blanc, qui lui demanda d'une voix, douce qui elle désirait voir.
«Je voudrais voir la fée Bienveillante, répondit Blondine; dites-lui, Mademoiselle, que la princesse Blondine la prie instamment de la recevoir.
—Suivez-moi, princesse», reprit la jeune personne.
Blondine la suivit en tremblant; elle traversa plusieurs beaux salons, rencontra plusieurs jeunes personnes vêtues comme celle qui la précédait, et qui la regardaient en souriant et d'un air de connaissance; elle arriva enfin dans un salon semblable en tous points à celui qu'avait Bonne-Biche dans la forêt des Lilas.
Ce souvenir la frappa si douloureusement qu'elle ne s'aperçut pas de la disparition de la jeune personne blanche; elle examinait avec tristesse l'ameublement du salon; elle n'y remarqua qu'un seul meuble que n'avait pas Bonne-Biche dans la forêt des Lilas: c'était une grande armoire en or et en ivoire d'un travail exquis; cette armoire était fermée. Blondine se sentit attirée vers elle par un sentiment indéfinissable, et elle la contemplait sans en pouvoir détourner les yeux, lorsqu'une porte s'ouvrit: une dame belle et jeune encore, magnifiquement vêtue, entra et s'approcha de Blondine.
«Que me voulez-vous, mon enfant? lui dit-elle d'une voix douce et caressante.
—Oh! Madame, s'écria Blondine en se jetant à ses pieds, on m'a dit que vous pouviez me donner des nouvelles de mes chers et excellents amis Bonne-Biche et Beau-Minon. Vous savez sans doute, Madame, par quelle coupable désobéissance je les ai perdus; longtemps je les ai pleurés, les croyant morts: mais la Tortue qui m'a amenée jusqu'ici, m'a donné l'espérance de les retrouver un jour. Dites-moi, Madame, dites-moi s'ils vivent et ce que je dois faire pour mériter le bonheur de les revoir.
—Blondine, dit la fée Bienveillante avec tristesse, vous allez connaître le sort de vos amis; mais, quoi que vous voyiez, ne perdez pas courage ni espérance.»
En disant ces mots, elle releva la tremblante Blondine, et la conduisit devant l'armoire qui avait déjà frappé ses yeux.
«Voici, Blondine, la clef de cette armoire, ouvrez-la vous-même et conservez votre courage.»
Elle remit à Blondine une clef d'or.
Blondine ouvrit l'armoire d'une main tremblante.... Que devint-elle quand elle vit dans cette armoire les peaux de Bonne-Biche et de Beau-Minon, attachées avec des clous de diamant? A cette vue, la malheureuse Blondine poussa un cri déchirant et tomba évanouie dans les bras de la fée.
La porte s'ouvrit encore une fois, et un prince beau comme le jour se précipita vers Blondine en disant:
«Oh! ma mère, l'épreuve est trop forte pour notre chère Blondine.
—Hélas! mon fils, mon coeur saigne pour elle; mais tu sais que cette dernière punition était indispensable pour la délivrer à jamais du joug cruel du génie de la forêt des Lilas.»
En disant ces mots, la fée Bienveillante toucha Blondine de sa baguette. Blondine revint immédiatement à elle; mais, désolée, sanglotante, elle s'écria:
«Laissez-moi mourir, la vie m'est odieuse; plus d'espoir, plus de bonheur pour la pauvre Blondine; mes amis, mes chers amis, je vous rejoindrai bientôt.
—Blondine, chère Blondine, dit la fée en la serrant dans ses bras, tes amis vivent et t'aiment, je suis Bonne-Biche, et voici mon fils Beau-Minon. Le méchant génie de la forêt des Lilas, profitant d'une négligence de mon fils, était parvenu à s'emparer de nous et à nous donner les formes sous lesquelles vous nous avez connus; nous ne devions reprendre nos formes premières que si vous enleviez la Rose que je savais être votre mauvais génie et que je retenais captive. Je l'avais placée aussi loin que possible de mon palais, afin de la soustraire à vos regards; je savais les malheurs auxquels vous vous exposiez en délivrant votre mauvais génie de sa prison, et le ciel m'est témoin que mon fils et moi nous eussions volontiers resté toute notre vie Bonne-Biche et Beau-Minon à vos yeux, pour vous épargner les cruelles douleurs par lesquelles vous avez passé. Le Perroquet est parvenu jusqu'à vous malgré nos soins; vous savez le reste, ma chère enfant; mais ce que vous ne savez pas, c'est tout ce que nous avons souffert de vos larmes et de votre isolement.»
Blondine ne se lassait pas d'embrasser la fée, de la remercier, ainsi que le prince; elle leur adressait mille questions:
«Que sont devenues, dit-elle, les gazelles qui nous servaient?
—Vous les avez, vues, chère Blondine: ce sont les jeunes personnes qui vous ont accompagnée jusqu'ici; elles avaient, comme nous, subi cette triste métamorphose.
—Et la bonne vache qui m'apportait du lait tous les jours?
—C'est nous qui avons obtenu de la reine des fées de vous envoyer ce léger adoucissement; les paroles encourageantes du Corbeau, c'est encore de nous qu'elles venaient.
—C'est donc vous, Madame, qui m'avez aussi envoyé la Tortue?
—Oui, Blondine; la reine des fées, touchée de votre douleur, retira au génie de la forêt tout pouvoir sur vous, à la condition d'obtenir de vous une dernière preuve de soumission en vous obligeant à ce voyage si long et si ennuyeux, et de vous infliger une dernière punition en vous faisant croire à la mort de mon fils et à la mienne. J'ai prié, supplié la reine des fées de vous épargner au moins cette dernière douleur, mais elle a été inflexible:»
Blondine ne se lassait pas d'écouter, de regarder, d'embrasser ses amis perdus depuis, si longtemps, qu'elle avait cru ne jamais revoir. Le souvenir de son père se présenta à son esprit. Le prince Parfait devina le désir de Blondine et en fit part à la fée.
«Préparez-vous, chère Blondine, à revoir votre père; prévenu par moi, il vous attend.
Au même moment, Blondine se trouva dans un char de perles et d'or; à sa droite était la fée; à ses pieds était le prince Parfait, qui la regardait avec bonheur et tendresse; le char était traîné par quatre cygnes d'une blancheur éblouissante; ils volèrent avec une telle rapidité qu'il ne leur fallut que cinq minutes pour arriver au palais du roi Bénin.
Toute la cour du roi était assemblée près de lui: on attendait Blondine; lorsque le char parut, ce furent des cris de joie tellement étourdissants, que les cygnes faillirent en perdre la tête et se tromper de chemin. Le prince, qui les menait, rappela heureusement leur attention, et le char s'abattit au pied du grand escalier.
Le roi Bénin s'élança vers Blondine, qui, sautant à terre, se jeta dans ses bras. Ils restèrent longtemps embrassés. Tout le monde pleurait, mais c'était de joie.
Quand le roi se fut un peu remis, il baisa tendrement la main de la fée, qui lui rendait Blondine après l'avoir élevée et protégée. Il embrassa le prince Parfait, qu'il trouva charmant.
Il y eut huit jours de fêtes pour le retour de Blondine; au bout de ces huit jours, la fée voulut retourner chez elle; le prince Parfait et Blondine étaient si tristes de se séparer, que le roi convint avec la fée qu'ils ne se quitteraient plus; le roi épousa la fée, et Blondine épousa le prince Parfait, qui fut toujours pour elle le Beau-Minon de la forêt des Lilas.
Brunette, ayant fini par se corriger, vint souvent voir Blondine.
Le prince Violent, son mari, devint plus doux à mesure que Brunette devenait meilleure, et ils furent assez heureux.
Quant à Blondine, elle n'eut jamais un instant de chagrin; elle donna le jour à des filles qui lui ressemblèrent, à des fils qui ressemblèrent au prince Parfait. Tout le monde les aimait, et autour d'eux tout le monde fut heureux.
LE
BON PETIT HENRI
I
LA PAUVRE MÈRE MALADE
Il y avait une fois une pauvre femme qui était veuve et qui vivait seule avec son petit Henri; elle l'aimait tendrement, et elle avait bien raison de l'aimer, car jamais on n'avait vu un plus charmant enfant. Quoiqu'il n'eût encore que sept ans, il faisait tout le ménage pendant que la pauvre maman travaillait pour aller ensuite vendre son ouvrage et faire vivre son petit Henri et elle-même. Il balayait, il lavait le plancher, il faisait la cuisine, il bêchait et cultivait le jardin, et, quand son ouvrage était fini, il se mettait à raccommoder ses habits, les souliers de sa maman, ou bien à faire des bancs, des tables et tout ce qu'il avait la force de fabriquer. La maison où ils vivaient était à eux; elle était isolée; en face de leur fenêtre était une haute montagne si haute que personne n'avait jamais pu monter jusqu'au sommet; d'ailleurs elle était entourée d'un torrent, de murs élevés et de précipices infranchissables.
Ils étaient heureux et contents; mais un jour la pauvre maman tomba malade. Elle ne connaissait pas de médecin; d'ailleurs elle n'aurait pas eu d'argent pour le payer. Le pauvre Henri ne savait ce qu'il fallait faire pour la guérir; quand elle avait soif, il lui faisait boire de l'eau, car il n'avait pas autre chose à lui donner; il restait nuit et jour près d'elle; il mangeait à peine un morceau de pain sec au pied de son lit et, quand elle dormait, il la regardait et pleurait. La maladie augmenta de jour en jour, et enfin la pauvre femme fut tout à fait mourante; elle ne pouvait ni parler ni même avaler quoi que ce fût; elle ne reconnaissait plus son petit Henri, qui sanglotait à genoux près de son lit. Dans son désespoir, il s'écria:
«Fée Bienfaisante, venez à mon secours, sauvez ma pauvre maman!»
A peine eut-il prononcé ces mots, que la fenêtre s'ouvrit, et qu'il vit entrer une dame richement vêtue qui lui demanda d'une voix douce:
«Que désirez-vous de moi, mon petit ami? Vous m'avez appelée; me voici.
—Madame, s'écria Henri en se jetant à ses genoux et en joignant les mains, si vous êtes la fée Bienfaisante, sauvez ma pauvre maman, qui va mourir et me laisser seul en ce monde.»
La fée regarda Henri d'un air attendri; puis, sans mot dire, elle s'approcha de la pauvre femme, se pencha sur elle, l'examina attentivement, souffla sur son visage, et dit:
«Il n'est pas en mon pouvoir de guérir ta maman mon pauvre enfant; c'est à toi seul qu'est réservée sa guérison, si tu as le courage d'entreprendre le voyage que je vais t'indiquer.
—Parlez, Madame, parlez; il n'est rien que je ne fasse pour sauver maman.
—Il faut, dit la fée, que tu ailles chercher la plante de vie qui croît au haut de la montagne que tu vois par cette fenêtre; quand tu auras cette plante, tu en exprimeras le suc dans la bouche de ta maman, qui reviendra immédiatement à la vie.
—Je vais partir tout de suite, Madame; mais qui est-ce qui soignera ma pauvre maman pendant mon absence? et, d'ailleurs, ajouta-t-il en sanglotant plus fort, elle sera morte bien avant mon retour.
—Sois tranquille, pauvre enfant: si tu vas chercher la plante de vie, ta mère n'aura besoin de rien jusqu'à ton retour, et elle restera dans l'état où tu la vois actuellement. Mais tu courras bien des dangers, tu subiras bien des fatigues avant d'avoir cette plante; il te faudra un grand courage et une grande persévérance pour la rapporter.
—Je ne crains pas, Madame, de manquer de courage et de persévérance. Dites-moi seulement comment je reconnaîtrai cette plante parmi toutes celles qui couvrent la montagne.
—Si tu arrives jusqu'en haut, tu appelleras le docteur chargé de la garde de cette plante; tu diras que c'est moi qui t'ai envoyé, et il t'en remettra une tige.»
Henri remercia la fée en lui baisant les mains, prit congé de sa mère, la couvrit de baisers, mit un pain dans sa poche, et sortit après avoir salué respectueusement la fée.
La fée sourit en regardant ce pauvre enfant de sept ans qui partait tout seul pour gravir une montagne si dangereuse que tous ceux qui avaient tenté d'en atteindre le sommet avaient péri.
II
LE CORBEAU, LE COQ ET LA GRENOUILLE
Le petit Henri marcha résolument à la montagne, qui se trouva être plus éloignée qu'elle ne paraissait; au lieu d'y arriver en une demi-heure, comme il le croyait, il marcha toute la journée avant de se trouver au pied.
Au tiers du chemin à peu près il vit un Corbeau qui s'était pris par la patte dans un piège que lui avait tendu un méchant garçon. Le pauvre Corbeau cherchait inutilement à se dégager de ce piège qui le faisait cruellement souffrir. Henri courut à lui, coupa la ficelle qui tenait la patte du Corbeau, et le délivra. Le Corbeau s'envola à tire-d'aile, après avoir crié à Henri:
«Grand merci, mon brave Henri, je te le revaudrai!»
Henri fut très surpris d'entendre parler un Corbeau, mais il n'en continua pas moins sa route.
Quelque temps après, pendant qu'il se reposait dans un buisson épais et qu'il mangeait un morceau de son pain, il vit un Coq poursuivi par un Renard, et qui allait être pris, malgré ses efforts inouïs pour s'échapper. Le Coq passa tout près de Henri, qui, le saisissant, adroitement, l'attira à lui et le cacha sous sa veste sans que le Renard eût pu le voir. Le Renard continua à courir, pensant que le Coq avait volé plus loin; Henri ne bougea pas jusqu'à ce que le Renard fût hors de vue; alors il laissa aller le Coq, qui lui dit à mi-voix:
«Grand merci, mon brave Henri, je te le revaudrai!»
Henri était reposé; il se leva et continua à marcher.
Quand il eut fait encore un bon bout de chemin, il vit une pauvre Grenouille qui allait être dévorée par un Serpent.
La Grenouille tremblait et ne bougeait pas, paralysée par la peur; le Serpent avançait rapidement vers elle, la gueule béante. Henri saisit une grosse pierre et la lança si habilement dans la gueule du Serpent, au moment où celui-ci allait dévorer la Grenouille, que la pierre entra dans la gorge du Serpent et l'étouffa; la Grenouille s'éloigna en sautant, et cria à Henri:
«Grand merci, mon brave Henri, je te le revaudrai!»
Henri, qui avait déjà entendu parler le Corbeau et le Coq, ne s'étonna plus d'entendre parler la Grenouille et continua sa route.
Peu après il arriva au pied de la montagne; mais il vit qu'il y avait une rivière large et profonde qui coulait au pied, si large qu'on voyait à peine l'autre bord.
Henri s'arrêta bien embarrassé. «Peut-être, se dit-il, trouverai-je un pont, ou un gué, ou un bateau.» Il se mit à longer la rivière, qui tournait tout autour de la montagne; mais partout elle était large et profonde, et nulle part il n'y avait ni pont ni bateau. Le pauvre Henri s'assit en pleurant au bord de la rivière.
«Fée Bienfaisante, fée Bienfaisante, venez à mon secours! s'écria-t-il. A quoi me sert de savoir qu'au haut de la montagne est une plante qui sauvera ma pauvre maman, si je ne puis y arriver?»
Au même moment, le Coq qu'il avait protégé contre le Renard apparut au bord et lui dit:
«La fée Bienfaisante ne peut rien pour toi; cette montagne est hors de sa puissance; mais tu m'as sauvé la vie, je veux te témoigner ma reconnaissance. Monte sur mon dos, Henri, et, foi de Coq, je te mènerai à l'autre bord.»
Henri n'hésita pas; il se lança sur le dos du Coq, s'attendant à tomber dans l'eau; mais il ne fut même pas mouillé, car le Coq le reçut si habilement sur son dos, qu'il s'y trouva assis aussi solidement que sur un cheval. Il se cramponna fortement à la crête du Coq, qui commença la traversée; la rivière était si large qu'il vola pendant vingt et un jours avant d'arriver à l'autre bord, et pendant ces vingt et un'jours Henri n'eut ni faim, ni soif, ni sommeil.
Quand ils furent arrivés, Henri remercia poliment le Coq, qui hérissa gracieusement ses plumes et disparut.
Un instant après, Henri se retourna, la rivière avait aussi disparu.
«C'est sans doute le génie de la montagne qui voulait m'empêcher d'arriver, dit Henri; mais avec le secours de la fée Bienfaisante, me voici bien près d'atteindre le but.»
III
LA MOISSON
Il marcha longtemps, longtemps; mais il avait beau marcher, il n'était pas plus loin du pied de la montagne ni plus près du sommet que lorsqu'il avait passé la rivière.
Un autre enfant aurait retourné sur ses pas; mais le brave petit Henri ne se découragea pas, et, malgré une fatigue extrême, il marcha vingt et un jours sans avancer davantage. Au bout de ce temps, il n'était pas plus découragé qu'au premier jour «Dussé-je marcher cent ans, dit-il, j'irai jusqu'à ce que j'arrive en haut.»
A peine avait-il prononcé ces paroles, qu'il vit devant lui un petit Vieillard qui le regardait d'un air malin.
«Tu as donc bien envie d'arriver, petit? lui dit-il. Que cherches-tu au haut de cette montagne?
—La plante de vie, mon bon Monsieur, pour sauver ma bonne maman qui se meurt.»
Le petit Vieillard hocha la tête, appuya son petit menton pointu sur la pomme d'or de sa canne, et dit, après avoir examiné longuement Henri:
«Ta physionomie douce et franche me plaît, mon garçon; je suis un des génies de la montagne: je te laisserai avancer à condition que tu me récolteras tout mon blé, que tu le battras, que tu en feras de la farine, et que tu mettras la farine en pains. Quand tout sera récolté, battu, moulu et cuit, appelle-moi. Tu trouveras tous les ustensiles qui te seront nécessaires dans le fossé ici près de toi: les champs de blé sont devant toi et couvrent la montagne.»
Le petit Vieillard disparut, et Henri considéra d'un oeil effrayé les immenses champs de blé qui se déroulaient devant lui. Mais il surmonta bien vite ce sentiment de découragement, ôta sa veste, prit dans le fossé une faucille et se mit résolument à couper le blé. Il y passa cent quatre-vingt-quinze jours et autant de nuits.
Quand tout fut coupé, Henri se mit à battre le blé avec un fléau qu'il trouva sous sa main, il le battit pendant soixante jours. Quand tout fut battu, il commença à le moudre dans un moulin qui s'éleva près du blé. Il moulut pendant quatre-vingt-dix jours. Quand tout fut moulu, il se mit à pétrir et à cuire, il pétrit et cuisit pendant cent vingt jours. A mesure que les pains étaient cuits, il les rangeait proprement sur des rayons, comme des livres dans une bibliothèque. Lorsque tout fut fini, Henri se sentit transporté de joie et appela le génie de la montagne. Le génie apparut immédiatement, compta quatre cent soixante-huit mille trois cent vingt-neuf pains, croqua un petit bout du premier et du dernier, s'approcha de Henri, lui donna une petite tape sur la joue et lui dit:
«Tu es un bon garçon et je veux te payer ton travail.»
Il tira de sa petite poche une tabatière en bois, qu'il donna à Henri en disant avec malice:
«Quand tu seras de retour chez toi, tu ouvriras ta tabatière, tu y trouveras du tabac comme jamais tu n'en as eu.»
Henri ne prenait jamais de tabac, et le présent du petit génie ne lui sembla pas bien utile; mais il était trop poli pour témoigner ce qu'il pensait; et il remercia le Vieillard d'un air satisfait.
Le petit Vieillard sourit, puis éclata de rire et disparut.
IV
LA VENDANGE
Henri recommença à marcher et s'aperçut avec bonheur que chaque pas le rapprochait du haut de la montagne. En trois heures il était arrivé aux deux tiers du chemin, lorsqu'il se trouva arrêté par un mur très élevé qu'il n'avait pas aperçu; il le longea et vit avec effroi, après trois jours de marche, que ce mur faisait le tour de la montagne, et qu'il n'y avait pas la moindre porte, la moindre ouverture par laquelle on pût pénétrer.
Henri s'assit par terre et réfléchit à ce qu'il devait faire; il se résolut à attendre. Il attendit pendant quarante-cinq jours; au bout de ce temps il dit:
«Dussé-je encore attendre cent ans, je ne bougerai pas d'ici!»
A peine eut-il dit ces mots, qu'un pan de mur s'écroula avec un bruit effroyable et qu'il vit s'avancer, par cette ouverture, un géant qui brandissait un énorme bâton.
«Tu as donc bien envie de passer, mon garçon? Que cherches-tu au delà de mon mur?
—Je cherche la plante de vie, Monsieur le Géant, pour guérir ma pauvre maman qui se meurt. S'il est en votre pouvoir de me faire franchir ce mur, je ferai pour votre service tout ce que vous me commanderez.
—En vérité? Eh bien, écoute: ta physionomie me plaît; je suis un des génies de la montagne, et je te ferai passer ce mur si tu veux me remplir mes caves. Voici toutes mes vignes; cueille le raisin, écrase-le; mets-en le jus dans mes tonneaux, et range mes tonneaux dans mes caves. Tu trouveras tout ce qui te sera nécessaire au pied de ce mur. Quand ce sera fait, appelle-moi.»
Et le Géant disparut, refermant le mur derrière lui.
Henri regarda autour de lui; à perte de vue s'étendaient les vignes du Géant.
«J'ai bien ramassé tous les blés du petit vieillard, se dit Henri, je pourrai bien cueillir les raisins du Géant: ce sera un travail moins long et moins difficile de mettre le raisin en vin que de mettre le blé en pains.»
Henri ôta sa veste, ramassa une serpette qu'il trouva à ses pieds, et se mit à couper les grappes et à les jeter dans des cuves. Il fut trente jours à faire la récolte. Quand tout fut cueilli, il écrasa le raisin et en versa le jus dans des tonneaux, qu'il rangeait dans des caves à mesure qu'il les remplissait; il fut quatre-vingt-dix jours à faire le vin. Lorsque tout le vin fut prêt, les tonneaux bien mis en ordre, les caves bien arrangées, Henri appela le Géant, qui apparut immédiatement, examina les tonneaux, goûta le vin du premier et du dernier, se tourna vers Henri et lui dit:
«Tu es un brave petit homme, et je veux te payer de ta peine; il ne sera pas dit que tu aies travaille gratis pour le Géant de la montagne.»
Il tira de sa poche un chardon, le donna à Henri et lui dit:
«Quand tu seras revenu chez toi, chaque fois que tu désireras quelque chose, sens ton chardon.»
Henri trouva que le présent n'était pas généreux, mais il le reçut en souriant d'un air aimable.
Au même instant, le Géant siffla à faire trembler la montagne; le mur et le Géant disparurent immédiatement, et Henri put continuer sa route.
V
LA CHASSE
Il n'était plus qu'à une demi-heure de marche du sommet de la montagne, lorsqu'il se vit arrêté par un précipice si large qu'il était impossible de sauter de l'autre côté, et si profond qu'il n'en voyait pas le fond.
Henri ne perdit pas courage; il suivit le bord du précipice jusqu'à ce qu'il fût revenu à l'endroit d'où il était parti; il vit alors que le précipice tournait autour de la montagne.
«Que faire? dit le pauvre Henri; à peine ai-je franchi un obstacle, qu'il s'en élève un autre. Comment passer ce précipice?»
Et le pauvre enfant sentit, pour la première fois, ses yeux pleins de larmes: il chercha le moyen de passer ce précipice; il n'en trouva pas et il s'assit tristement au bord. Tout à coup il entendit un effroyable rugissement; en se retournant, il vit, à dix pas de lui, un Loup énorme qui le regardait avec des yeux flamboyants.
«Que viens-tu chercher dans mes domaines? dit le Loup d'une voix formidable.
—Monseigneur le Loup, je viens chercher la plante de vie pour ma pauvre maman qui se meurt. Si vous pouvez me faire passer ce précipice, je serai votre serviteur dévoué pour tout ce que vous me commanderez.
—Eh bien, mon garçon, si tu peux attraper tout le gibier qui est dans mes forêts, oiseaux et quadrupèdes, et me les mettre en rôtis et en pâtés, foi de génie de la montagne, je te ferai passer de l'autre côté du précipice. Tu trouveras près de cet arbre tout ce qu'il te faut pour ta chasse et ta cuisine. Quand tu auras fini, tu m'appelleras.»
En disant ces mots, il disparut.
Henri reprit courage; il ramassa un arc et des flèches qu'il vit à terre et se mit à tirer sur les perdrix, les bécasses, les gelinottes, les coqs de bruyère qui passaient; mais il ne savait pas tirer et il ne tuait rien.
Il y avait huit jours qu'il tirait en vain, et il commençait à s'ennuyer, lorsqu'il vit près de lui le Corbeau qu'il avait sauvé en commençant son voyage.
«Tu m'as sauvé la vie, croassa le Corbeau, et je t'ai dit que je te la revaudrais; je viens tenir ma promesse: car, si tu n'accomplis pas les ordres du Loup, il te croquera en guise de gibier. Suis-moi; je vais faire la chasse; tu n'auras qu'à ramasser le gibier et à le faire cuire.»
En disant ces mots, il vola au-dessus des arbres du la forêt et se mit à tuer à coups de bec et de griffes tout le gibier qui peuplait cette forêt; il tua ainsi, pendant cent cinquante jours, un million huit cent soixante mille sept cent vingt-six pièces: chevreuils, perdrix, bécasses, gelinottes, coqs de bruyère et cailles.
A mesure que le Corbeau les tuait, Henri les dépeçait, les plumait ou les écorchait, et les faisait cuire soit en pâtés, soit en rôtis. Quand tout fut cuit, il rangea tout, proprement, le long de la forêt; alors le Corbeau lui dit:
«Adieu, Henri, il te reste encore un obstacle à franchir, mais je ne puis pas t'y aider; ne perds pas courage; les fées protègent l'amour filial!»
Avant que Henri eût le temps de remercier le Corbeau, il avait disparu. Il appela alors le Loup et lui dit:
«Voici, Monseigneur, tout le gibier de vos forêts; je l'ai cuit comme vous me l'avez ordonné. Veuillez me faire passer le précipice.»
Le Loup examina le gibier, croqua un chevreuil rôti et un pâté, se lécha les lèvres, et dit à Henri:
«Tu es un bon et brave garçon; je vais te payer de ta peine; il ne sera pas dit que tu aies travaillé pour le Loup de la montagne sans qu'il t'ait payé ton travail.»
En disant ces mots, il donna à Henri un bâton qu'il alla chercher dans la forêt et lui dit:
«Quand tu auras cueilli la plante de vie et que tu voudras te transporter quelque part, monte à cheval sur ce bâton.»
Henri fut sur la point de rejeter dans la forêt ce bâton inutile, mais il pensa que ce ne serait pas poli, il le prit en remerciant le Loup.
«Monte sur mon dos, Henri», dit le Loup.
Henri sauta sur le dos du Loup; aussitôt le Loup fit un bond si prodigieux qu'il se trouva de l'autre côté du précipice. Henri descendit, remercia le Loup et continua sa marche.
VI
LA PÊCHE
Enfin il aperçut le treillage du jardin où était enfermée la plante de vie, et il sentit son cour bondir de joie; il regardait toujours en haut tout en marchant et allait aussi vite que te lui permettaient ses forces, quand il sentit tout d'un coup qu'il tombait dans un trou; il sauta vivement en arrière, regarda à ses côtés et vit un fossé plein d'eau, assez large et surtout très long, si long qu'il n'en voyait pas les deux bouts.
«C'est sans doute le dernier obstacle don't m'a parlé le Corbeau, dît Henri. Puisque j'ai franchi tous les autres avec le secours de la bonne fée Bienfaisante, elle m'aidera bien certainement à surmonter celui-ci. C'est elle qui m'a envoyé le Coq et le Corbeau, ainsi que le petit Vieillard, le Géant et le Loup. Je vais attendre qu'il lui plaise de m'aider cette dernière fois.»
En disant ces mots, Henri se mit à longer le fossé dans l'espoir d'en trouver la fin; il marcha pendant deux jours, au bout desquels il se retrouva a la même place d'où il était parti.
Henri ne s'affligea pas, ne se découragea pas; il s'assit au bord du fossé et dit:
«Je ne bougerai pas d'ici jusqu'à ce que le génie de la montagne m'ait fait passer ce fossé.»
A peine eut-il dit ces mots, qu'il vit devant lui un énorme Chat qui se mit à miauler si épouvantablement, que Henri en fut étourdi. Le Chat lui dit:
«Que viens-tu faire ici? Sais-lu que je pourrais te mettre en pièces d'un coup de griffe?
—Je n'en doute pas, Monseigneur le Chat, mais vous ne le voudrez pas faire quand vous saurez que je viens chercher la plante de vie pour sauver ma pauvre maman qui se meurt. Si vous voulez bien me permettre de passer votre fossé, je suis prêt à faire tout ce qu'il vous plaira de me commander.
—En vérité? dit le Chat. Écoute: ta figure me plaît; si tu peux me pêcher tous les poissons qui vivent dans ce fossé; si tu peux, après les avoir pêchés, me les faire cuire ou me les saler, je te ferai passer de l'autre côté, foi de Chat. Tu trouveras ce qu'il te faut ici près sur le sable. Quand tu auras fini, appelle-moi.»
Henri fit quelques pas et vit à terre des filets, des lignes, des hameçons. Il prit un filet, pensant que d'un coup il prendrait beaucoup de poissons, et que cela irait plus vite qu'avec la ligne. Il jeta donc le filet, le retira avec précaution: il n'y avait rien. Désappointé, Henri pensa qu'il s'y était mal pris; il rejeta le filet, tira doucement: rien encore. Henri était patient; il recommença pendant dix jours sans attraper un seul poisson. Alors il laissa le filet et jeta la ligne.
Il attendit une heure, deux heures: aucun poisson ne mordit à l'hameçon. Il changea de place jusqu'à ce qu'il eut fait le tour du fossé; il ne prit pas un seul poisson; il continua pendant quinze jours. Ne sachant que faire, il pensa à la fée Bienfaisante, qui l'abandonnait à la fin de son entreprise, et s'assit tristement en regardant le fossé, lorsque l'eau se mit à bouillonner, et il vît paraître la tête d'une Grenouille.
«Henri, dit la Grenouille, tu m'as sauvé la vie, je veux te la sauver à mon tour; si tu n'exécutes pas les ordres du Chat de la montagne, il te croquera pour son déjeuner. Tu ne peux pas attraper les poissons, parce que le fossé est si profond qu'ils se réfugient tous au fond; mais laisse-moi faire: allume ton feu pour les cuire, prépare tes tonneaux pour, les saler, je vais te les apporter tous.»
Disant ces mots, la Grenouille s'enfonça dans l'eau; Henri vit l'eau s'agiter et bouillonner comme s'il se livrait un grand combat au fond du fossé. Au bout d'une minute, la Grenouille reparut et sauta sur le bord, ou elle déposa un superbe saumon, qu'elle venait de pêcher avec ses pattes. A peine Henri avait-il eu le temps de saisir le saumon que la Grenouille reparut avec une carpe; elle continua ainsi pendant soixante jours. Henri cuisait les gros poissons, jetait les petits dans les tonneaux et les salait; enfin, au bout de deux mois, la Grenouille sauta au bord du fossé et dit à Henri:
«Il ne reste plus un seul poisson dans le fossé, tu peux appeler le Chat de la montagne.»
Henri remercia vivement la Grenouille, qui lui tendit sa patte mouillée en signe d'amitié; Henri la serra amicalement, et la Grenouille disparut.
Quand Henri eut rangé pendant quinze jours tous les poissons cuits et tous les tonneaux pleins de poissons salés, il appela le Chat, qui apparut tout de suite.
«Voici, Monseigneur, lui dit Henri, tous vos poissons cuits et salés. Veuillez tenir votre promesse et me faire passer à l'autre bord.»
Le Chat examina les poissons et les tonneaux, goûta un poisson cuit et un poisson salé, se lécha les lèvres, sourit et dit à Henri:
«Tu es un brave garçon; je veux récompenser ta patience; il ne sera pas dit que le Chat de la montagne n'ait pas payé tes services.»
En disant ces mots, le Chat s'arracha une griffe et la donna à Henri en lui disant:
«Quand tu seras malade ou que tu te sentiras vieillir, touche ton front avec cette griffe: maladie, souffrance, vieillesse disparaîtront; elle aura la même vertu pour tous ceux que tu aimeras et qui t'aimeront.»
Henri remercia le Chat avec effusion, prit la précieuse griffe et voulut l'essayer immédiatement, car il se sentait fatigué et souffrant. A peine la griffé eut-elle touché son front, qu'il se sentit frais et dispos comme s'il sortait du lit.
Le Chat sourit et dit:
«A présent monte sur ma queue.»
Henri obéit. A peine fut-il sur la queue du Chat, que cette queue s'allongea tellement qu'il se trouva à l'autre bord du fossé.