II
NAISSANCE ET ENFANCE D'OURSON
Trois mois après l'apparition du crapaud et la sinistre prédiction de la fée Rageuse, Agnella mit au jour un garçon, qu'elle nomma Ourson, selon les ordres de la fée Drôlette. Ni elle ni Passerose ne purent voir s'il était beau ou laid, car il était si velu, si couvert de longs poils bruns, qu'on ne lui voyait que les yeux et la bouche; encore ne les voyait-on que lorsqu'il les ouvrait. Si Agnella n'avait été sa mère, et si Passerose n'avait aimé Agnella comme une soeur, le pauvre Ourson serait mort faute de soins, car il était si affreux que personne n'eût osé le toucher; on l'aurait pris pour un petit ours, et on l'aurait tué à coups de fourche. Mais Agnella était sa mère, et son premier mouvement fut de l'embrasser en pleurant.
«Pauvre Ourson, dit-elle, qui pourra t'aimer assez, pour te délivrer de ces affreux poils? Ah! que ne puis-je faire l'échange que permet la fée à celui ou à celle qui t'aimera? Personne ne pourra t'aimer plus que je ne t'aime!»
Ourson ne répondit rien, car il dormait.
Passerose pleurait aussi pour tenir compagnie à Agnella, mais elle n'avait pas coutume de s'affliger longtemps; elle s'essuya les yeux et dit à Agnella:
«Chère reine, je suis si certaine que votre fils ne gardera pas longtemps sa vilaine peau d'ours, que je vais l'appeler dès aujourd'hui le prince Merveilleux.
—Garde-t'en bien, ma fille, répliqua vivement la reine: tu sais que les fées aiment à être obéies.»
Passerose prit l'enfant, l'enveloppa avec les langes qui avaient été préparés, et se baissa pour l'embrasser; elle se piqua les lèvres aux poils d'Ourson et se redressa précipitamment.
«Ça ne sera pas moi qui t'embrasserai souvent, mon garçon, murmura-t-elle à mi-voix. Tu piques comme un vrai hérisson!»
Ce fut pourtant Passerose qui fut chargée par Agnella d'avoir soin du petit Ourson. Il n'avait de l'ours que la peau: c'était l'enfant le plus doux, le plus sage, le plus affectueux qu'on pût voir. Aussi Passerose ne tarda-t-elle pas à l'aimer tendrement.
A mesure qu'Ourson grandissait, on lui permettait de s'éloigner de la ferme; il ne courait aucun danger, car on le connaissait dans le pays; les enfants se sauvaient à son approche; les femmes le repoussaient; les hommes l'évitaient: on le considérait comme un être maudit. Quelquefois, quand Agnella allait au marché, elle le posait sur son âne, et l'emmenait avec elle. Ces jours-là, elle vendait plus difficilement ses légumes et ses fromages; les mères fuyaient, de crainte qu'Ourson ne les approchât de trop près. Agnella pleurait souvent et invoquait vainement la fée Drôlette; à chaque alouette qui voltigeait près d'elle, l'espoir renaissait dans son coeur; mais ces alouettes étaient de vraies alouettes, des allouettes à mettre en pâté, et non des alouettes fées.
III
VIOLETTE
Cependant Ourson avait déjà huit ans; il était grand et fort; il avait de beaux yeux, une voix douce; ses poils avaient perdu leur rudesse; ils étaient devenus doux comme de la soie, de sorte qu'on pouvait l'embrasser sans se piquer, comme avait fait Passerose le jour de sa naissance. Il aimait tendrement sa mère, presque aussi tendrement Passerose, mais il était souvent triste et souvent seul: il voyait bien l'horreur qu'il inspirait, et il voyait aussi qu'on n'accueillait pas de même les autres enfants.
Un jour, il se promenait dans un beau bois qui touchait presque à la ferme; il avait marché longtemps; accablé de chaleur, il cherchait un endroit frais pour se reposer, lorsqu'il crut voir une petite masse blanche et rosé à dix pas de lui. S'approchant avec précaution, il vit une petite fille endormie: elle paraissait avoir trois ans; elle était jolie comme les amours; ses boucles blondes couvraient en partie un joli cou blanc et potelé; ses petites joues fraîches et arrondies avaient deux fossettes rendues plus visibles par le demi-sourire de ses lèvres roses et entr'ouvertes, qui laissaient voir des dents semblables à des perles. Cette charmante tête était posée sur un joli bras que terminait une main non moins jolie; toute l'attitude de cette petite fille était si gracieuse, si charmante, qu'Ourson s'arrêta immobile d'admiration.
Il contemplait avec autant de surprise que de plaisir cette enfant qui dormait dans cette forêt aussi tranquillement qu'elle eût dormi dans un bon lit. Il la regarda longtemps; il eut le temps de considérer sa toilette, qui était plus riche, plus élégante que toutes celles qu'il avait vues dans la ville voisine.
Elle avait une robe en soie blanche brochée d'or; ses brodequins étaient en satin bleu également brodés en or; ses bas étaient en soie et d'une finesse extrême. A ses petits bras étincelaient de magnifiques bracelets dont le fermoir semblait recouvrir un portrait. Un collier de très belles perles entourait son cou.
Une alouette, qui se mit à chanter juste au-dessus de la tête de la petite fille, la réveilla. Elle ouvrit les yeux, regarda autour d'elle, appela sa bonne, et, se voyant seule dans un bois, se mit à pleurer.
Ourson était désolé de voir pleurer cette jolie enfant: son embarras était très grand.
«Si je me montre, se disait-il, la pauvre petite va me prendre pour un animal de la forêt; elle aura peur, elle se sauvera et s'égarera davantage encore. Si je la laisse là, elle mourra de frayeur et de faim.»
Pendant qu'Ourson réfléchissait, la petite tourna les yeux vers lui, l'aperçut, poussa un cri, chercha à fuir et retomba épouvantée.
«Ne me fuyez pas, chère petite, lui dit Ourson de sa voix douce et triste; je ne vous ferai pas de mal; bien au contraire, je vous aiderai à retrouver votre papa et votre maman.»
La petite le regardait toujours, avec de grands yeux effarés, et semblait terrifiée.
«Parlez-moi, ma petite, continua Ourson; je ne suis pas un ours, comme vous pourriez le croire, mais un pauvre garçon bien malheureux, car je fais peur à tout le monde, et tout le monde me fuit.»
La petite le regardait avec des yeux plus doux; sa frayeur se dissipait; elle semblait indécise.
Ourson fit un pas vers elle; aussitôt la terreur de la petite prit le dessus; elle poussa un cri aigu et chercha encore à se relever pour fuir.
Ourson s'arrêta; il se mit à pleurer à son tour.
«Infortuné que je suis! s'écria-t-il, je ne puis même venir au secours de cette pauvre enfant abandonnée. Mon aspect la remplit de terreur. Elle préfère l'abandon à ma présence!»
En disant ces mots, le pauvre Ourson se couvrit le visage de ses mains et se jeta à terre en sanglotant.
Au bout d'un instant, il sentit une petite main qui cherchait à écarter les siennes; il leva la tête et vit l'enfant debout devant lui, ses yeux pleins de larmes.
Elle caressait les joues velues du pauvre Ourson.
«Pleure pas, petit ours, dit-elle; pleure pas; Violette n'a plus peur; plus se sauver. Violette aimer pauvre petit ours; petit ours donner la main à Violette, et si pauvre petit ours pleure encore, Violette embrasser pauvre ours.»
Des larmes de bonheur, d'attendrissement, succédèrent chez Ourson aux larmes de désespoir.
Violette, le voyant pleurer encore, approcha sa jolie petite bouche de la joue velue d'Ourson, et lui donna plusieurs baisers en disant:
«Tu vois, petit ours, Violette pas peur; Violette baiser petit ours; petit ours pas manger Violette. Violette venir avec petit ours.»
Si Ourson s'était écouté, il aurait pressé contre son coeur et couvert de baisers cette bonne et charmante enfant, qui faisait violence à sa terreur pour calmer le chagrin d'un pauvre être qu'elle voyait malheureux. Mais il craignit de l'épouvanter.
«Elle croit que je veux la dévorer», se dit-il.
Il se borna donc à lui serrer doucement les mains et à les baiser délicatement. Violette le laissait faire et souriait.
«Petit ours content? Petit ours aimer Violette? Pauvre Violette! Perdue!»
Ourson comprenait bien qu'elle s'appelait Violette; mais il ne comprenait pas du tout comment cette petite fille, si richement vêtue, se trouvait toute seule dans la forêt.
«Où demeures-tu, ma chère petite Violette?
—Là-bas, là-bas, chez papa et maman.
—Comment s'appelle ton papa?
—Il s'appelle le roi, et maman, c'est la reine.»
Ourson, de plus en plus surpris, demanda:
«Pourquoi es-tu toute seule dans la forêt?
—Violette sait pas. Pauvre Violette montée sur gros chien: gros chien courir vite, vite, longtemps. Violette fatiguée, tombée, dormi.
—Et le chien, où est-il?»
Violette se tourna de tous côtés, appela de sa douce petite voix:
«Ami! Ami!»
Aucun chien ne parut.
«Ami parti, Violette toute seule.»
Ourson prit la main de Violette; elle ne la retira pas et sourit.
«Veux-tu que j'aille chercher maman, ma chère Violette?
—Violette pas rester seule dans le bois, Violette aller avec petit ours.
—Viens alors avec moi, chère petite; je te mènerai à maman à moi.»
Ourson et Violette marchèrent vers la ferme. Ourson cueillait des fraises et des cerises pour Violette, qui ne les mangeait qu'après avoir forcé Ourson à en prendre la moitié. Quand Ourson gardait dans sa main la part que Violette lui adjugeait, Violette reprenait les fraises et les cerises, et les mettait elle-même dans la bouche d'Ourson, en disant:
«Mange, mange, petit ours. Violette pas manger si petit ours ne mange pas. Violette veut pas pauvre ours malheureux. Violette veut pas pauvre ours pleurer.»
Et elle le regardait attentivement pour voir s'il était content, s'il avait l'air heureux.
Il était réellement heureux, le pauvre Ourson, de voir que son excellente petite compagne non seulement le supportait, mais encore s'occupait de lui et cherchait à lui être agréable. Ses yeux s'animaient d'un bonheur réel; sa voix toujours si douce prenait des accents encore plus tendres. Après une demi-heure de marche, il lui dit:
«Violette n'a donc plus peur du pauvre Ourson?
—Oh non! oh non! s'écria-t-elle. Ourson bien bon; Violette pas vouloir quitter Ourson.
—Tu voudras donc bien que je t'embrasse, Violette? tu n'aurais pas peur!»
Pour toute réponse, Violette se jeta dans ses bras.
Ourson l'embrassa tendrement, la serra contre son coeur.
«Chère Violette, dit-il, je t'aimerai toujours; je n'oublierai jamais que tu es la seule enfant qui ait bien voulu me parler, me toucher, m'embrasser.»
Ils arrivèrent peu après à la ferme. Agnella et Passerose étaient assises à la porte; elles causaient.
Lorsqu'elles virent arriver Ourson donnant la main à une jolie petite fille richement vêtue, elles furent si surprises, que ni l'une ni l'autre ne put proférer une parole.
«Chère maman, dit Ourson, voici une bonne et charmante petite fille que j'ai trouvée endormie dans la forêt; elle s'appelle Violette, elle est bien gentille, je vous assure, elle n'a pas peur de moi, elle m'a même embrassé quand elle m'a vu pleurer.
—Et pourquoi pleurais-tu, mon pauvre enfant? dit Agnella.
—Parce que la petite fille avait peur de moi, répondit Ourson d'une voix triste et tremblante....
—A présent, Violette a plus peur, interrompit vivement la petite. Violette donner la main à Ourson; embrasser pauvre Ourson, faire manger des fraises à Ourson.
—Mais que veut dire tout cela? dit Passerose. Pourquoi est-ce notre Ourson qui amène cette petite! Pourquoi est-elle seule? Qui est-elle? Réponds donc, Ourson! Je n'y comprends rien, moi.
—Je n'en sais pas plus que vous, chère Passerose, dit Ourson; j'ai vu cette pauvre petite endormie dans le bois toute seule; elle s'est éveillée, elle a pleuré; puis elle m'a vu, elle a crié. Je lui ai parlé, j'ai voulu approcher d'elle, elle a crié encore; j'ai eu du chagrin, beaucoup de chagrin, j'ai pleuré....
—Tais-toi, tais-toi, pauvre Ourson, s'écria Violette en lui mettant la main sur la bouche. Violette plus faire pleurer jamais, bien sûr.»
Et en disant ces mots, Violette elle-même avait la voix tremblante et les yeux pleins de larmes.
«Bonne petite, dit Agnella en l'embrassant, tu aimeras donc mon pauvre Ourson qui est si malheureux?
—Oh! oui; Violette aimer beaucoup Ourson. Violette toujours avec Ourson.»
Agnella et Passerose eurent beau questionner Violette sur ses parents, sur son pays, elles ne purent savoir autre chose que ce que savait Ourson. Son père était roi, sa mère était reine. Elle ne savait pas comment elle s'était trouvée dans la forêt.
Agnella n'hésita pas à prendre sous sa garde cette pauvre enfant perdue; elle l'aimait déjà, à cause de l'affection que la petite semblait éprouver pour Ourson, et aussi à cause du bonheur que ressentait Ourson de se voir aimé, recherché par une créature humaine autre que sa mère et Passerose.
C'était l'heure du souper et Passerose mit le couvert; on prit place à table. Violette demanda à être près d'Ourson; elle était gaie, elle causait, elle riait. Ourson était heureux comme il ne l'avait jamais été. Agnella était contente. Passerose sautait de joie de voir une petite compagne de jeu à son cher Ourson. Dans ses transports, elle répandit une jatte de crème, qui ne fut pas perdue pour cela: un chat qui attendait son souper lécha la crème jusqu'à la dernière goutte.
Après souper, Violette s'endormit sur sa chaise.
«Où la coucherons-nous? dit Agnella. Je n'ai pas de lit à lui donner.
—Donnez-lui le mien, chère maman, dit Ourson; je dormirai aussi bien dans l'étable.»
Agnella et Passerose refusèrent, mais Ourson demanda si instamment à faire ce petit sacrifice, qu'elles finirent par l'accepter.
Passerose emporta donc Violette endormie, la déshabilla sans l'éveiller et la coucha dans le lit d'Ourson, près de celui d'Agnella. Ourson alla se coucher dans l'étable sur des bottes de foin; il s'y endormit paisiblement et le coeur content.
Passerose vint rejoindre Agnella dans la salle; elle la trouva pensive, la tête appuyée sur sa main.
«A quoi pensez-vous, chère reine? dit Passerose; vos yeux sont tristes, votre bouche ne sourit plus! Et moi qui venais vous montrer les bracelets de la petite! Le médaillon doit s'ouvrir, mais j'ai vainement essayé. Nous y trouverions peut-être un portrait ou un nom.
—Donne, ma fille.... Ces bracelets sont beaux. Ils m'aideront peut-être à retrouver une ressemblance qui se présente vaguement à mon souvenir et que je m'efforce en vain de préciser.»
Agnella prit les bracelets, les retourna, les pressa de tous côtés pour ouvrir le médaillon; elle ne fut pas plus habile que Passerose.
Au moment où, lassée de ses vains efforts, elle remettait les bracelets à Passerose, elle vit dans le milieu de la chambre une femme brillante comme un soleil. Son visage était d'une blancheur éclatante; ses cheveux semblaient être des fils d'or; une couronne d'étoiles resplendissantes ornait son front; sa taille était moyenne; toute sa personne semblait transparente, tant elle était légère et lumineuse; sa robe flottante était parsemée d'étoiles semblables à celles de son front; son regard était doux; elle souriait malicieusement, mais avec bonté.
«Madame, dit-elle à la reine, vous voyez en moi la fée Drôlette; je protège votre fils et la petite princesse qu'il a ramenée ce matin de la forêt. Cette princesse vous tient de près: elle est votre nièce, fille de votre beau-frère Indolent et de votre belle-soeur Nonchalante. Votre mari est parvenu, après votre fuite, à tuer Indolent et Nonchalante, qui ne se méfiaient pas de lui et qui passaient leurs journées à dormir, à manger, à se reposer. Je n'ai pu malheureusement empêcher ce crime, parce que j'assistais à la naissance d'un prince dont je protège les parents, et je me suis oubliée à jouer des tours à une vieille dame d'honneur méchante et guindée, et à un vieux chambellan avare et grondeur, grands amis tous deux de ma soeur Rageuse. Mais je suis arrivée à temps pour sauver la princesse Violette, seule fille et héritière du roi Indolent et de la reine Nonchalante. Elle jouait dans un jardin; le roi Féroce la cherchait pour la poignarder; je l'ai fait monter sur le dos de mon chien Ami, qui a reçu l'ordre de la déposer dans le bois où j'ai dirigé les pas du prince votre fils. Cachez à tous deux leur naissance et la vôtre. Ne montrez à Violette ni les bracelets qui renferment les portraits de son père et de sa mère, ni les riches vêtements que j'ai remplacés par d'autres plus conformes à l'existence qu'elle doit mener à l'avenir. Voici, ajouta la fée, une cassette de pierres précieuses; elle contient le bonheur de Violette; mais vous devez la cacher à tous les yeux et ne l'ouvrir que lorsqu'elle aura été perdue et retrouvée.
—J'exécuterai fidèlement vos ordres, Madame, répondit Agnella; mais daignez me dire si mon pauvre Ourson devra conserver longtemps encore sa hideuse enveloppe.
—Patience, patience, dit la fée; je veille sur vous, sur lui, sur Violette. Instruisez Ourson de la faculté que je lui ai donnée de changer de peau avec la personne qui l'aimera assez pour accomplir ce sacrifice. Souvenez-vous que nul ne doit connaître le rang d'Ourson ni de Violette. Passerose a mérité par son dévouement d'être seule initiée à ce mystère; à elle vous pouvez toujours tout confier. Adieu, reine; comptez sur ma protection; voici une bague que vous allez passer à votre petit doigt; tant qu'elle y sera, vous ne manquerez de rien.»
Et faisant un signe d'adieu avec la main, la fée reprit la forme d'une alouette et s'envola à tires d'aile en chantant.
Agnella et Passerose se regardèrent; Agnella soupira, Passerose sourit.
«Cachons cette précieuse cassette, chère reine, ainsi que les vêtements de Violette. Je vais aller voir bien'vite ce que la fée lui a préparé pour sa toilette de demain.»
Elle y courut en effet, ouvrit l'armoire, et la trouva pleine de vêtements, de linge, de chaussures simples mais commodes. Après avoir tout regardé, tout compté, tout approuvé, après avoir aidé Agnella à se déshabiller, Passerose alla se coucher et ne tarda pas à s'endormir.
IV
LE RÊVE
Le lendemain, ce fut Ourson qui s'éveilla le premier, grâce au mugissement de la vache. Il se frotta les yeux, regarda autour de lui, se demandant pourquoi il était dans une étable: il se rappela les événements de la veille, sauta à bas de son tas de foin et courut bien vite à la fontaine pour se débarbouiller.
Pendant qu'il se lavait, Passerose, qui s'était levée de bonne heure comme Ourson, sortit pour traire la vache et laissa la porte de la maison ouverte. Ourson entra sans faire de bruit, pénétra jusqu'à la chambre de sa mère, qui dormait encore, et entr'ouvrit les rideaux du lit de Violette; elle dormait comme Agnella.
Ourson la regardait dormir, et souriait de la voir sourire dans ses rêves. Tout à coup le visage de Violette se contracta; elle poussa un cri, se releva à demi, et, jetant ses petits bras au cou d'Ourson, elle s'écria:
«Ourson, bon Ourson, sauver Violette! pauvre Violette dans l'eau! Méchant crapaud tirer Violette!»
Et elle s'éveilla en pleurant, avec tous les symptômes d'une vive frayeur; elle tenait Ourson serré de ses deux petits bras: il avait beau la rassurer, la consoler, l'embrasser, elle criait toujours:
«Méchant crapaud! bon Ourson! sauver Violette!»
Agnella, qui s'était éveillée au premier cri, ne comprenait rien à la terreur de Violette; enfin elle parvint à la calmer, et Violette raconta:
«Violette promener, et Ourson conduire Violette; Ourson plus donner la main, plus regarder Violette. Méchant crapaud venir tirer Violette dans l'eau: pauvre Violette tomber et appeler Ourson. Et bon Ourson venir et sauver Violette. Et Violette bien aimer bon Ourson, continua-t-elle d'une voix attendrie; Violette jamais oublier bon Ourson.»
En disant ces mots, Violette se jeta dans les bras d'Ourson, qui, ne craignant pas l'effet terrifiant de sa peau velue, l'embrassa mille fois et la rassura de son mieux.
Agnella ne douta pas que ce rêve ne fut un avertissement envoyé par la fée Drôlette; elle résolut de veiller avec soin sur Violette, et d'instruire Ourson de tout ce qu'elle pouvait lui révéler sans désobéir à la fée. Quand elle eut levé et habillé Violette, elle appela Ourson pour déjeuner. Passerose leur apportait une jatte de lait tout frais tiré, du bon pain bis et une motte de beurre. Violette sauta de joie quand elle vit ce bon déjeuner.
«Violette aimer beaucoup bon lait, dit-elle; aimer beaucoup bon pain, aimer beaucoup bon beurre. Violette bien contente; aimer tout avec bon Ourson et maman Ourson.
—Je ne m'appelle pas maman Ourson, dit Agnella en riant: appelle-moi maman.
—Oh! non, pas maman, reprit Violette en secouant tristement la tête: maman, c'est la maman là-bas qui est perdue. Maman, toujours dormir, jamais promener, jamais soigner Violette; jamais parler à Violette, jamais embrasser Violette; maman Ourson parler, marcher, embrasser pauvre Violette, habiller Violette.... Violette aimer maman Ourson, beaucoup, beaucoup», ajouta-t-elle en saisissant la main d'Agnella, la baisant et la pressant ensuite contre son coeur.
Agnella ne répondit qu'en l'embrassant tendrement.
Ourson était attendri; ses yeux devenaient humides: Violette s'en aperçut, lui passa les mains sur les yeux et lui dit d'un air suppliant:
«Ourson, pas pleurer, je t'en prie. Si Ourson pleure, Violette pleurer aussi.
—Non, non, chère petite Violette, je ne pleure pas; ne pleure pas non plus; mangeons notre déjeuner, et puis nous irons promener.»
Ils déjeunèrent tous avec appétit; Violette battait des mains, s'interrompait sans cesse pour s'écrier, la bouche pleine:
«Ah! que c'est bon! Violette aimer beaucoup cela! Violette très contente!»
Après le déjeuner, Ourson et Violette sortirent pendant qu'Agnella et Passerose faisaient le ménage. Ourson jouait avec Violette, lui cueillait des fleurs et des fraises. Violette lui dit:
«Violette promener toujours avec Ourson; Ourson toujours jouer avec Violette.
—Je ne pourrai pas toujours jouer, ma petite Violette. Il faut que j'aide maman et Passerose.
—Aider à quoi faire, Ourson?
—Aider à balayer, à essuyer, à prendre soin de la vache, à couper de l'herbe, à apporter du bois et de l'eau.
—Violette aussi aider Ourson.
—Tu es encore bien petite, chère Violette; mais tu pourras toujours essayer.»
Quand ils rentrèrent à la maison, Ourson se mit à l'ouvrage. Violette le suivait partout; elle l'aidait de son mieux, ou elle croyait l'aider, car elle était trop petite pour être réellement utile. Mais au bout de quelques jours, elle commença à savoir laver les tasses et les assiettes, étendre et plier le linge, essuyer la table; elle allait à la laiterie avec Passerose, l'aider à passer le lait, à l'écrémer, à laver les dalles de pierre. Elle n'avait jamais d'humeur; jamais elle ne désobéissait, jamais elle ne répondait avec impatience ou colère. Ourson l'aimait de plus en plus; Agnella et Passerose la chérissaient également, et d'autant plus qu'elles savaient que Violette était la cousine d'Ourson.
Violette les aimait bien aussi, mais elle aimait Ourson plus tendrement encore; et comment ne pas aimer un si excellent garçon, qui s'oubliait toujours pour elle, qui cherchait constamment ce qui pouvait l'amuser, lui plaire, qui se serait fait tuer pour sa petite amie?
Agnella profita d'un jour où Passerose avait emmené Violette au marché, pour lui raconter l'événement fâcheux et imprévu qui avait précédé sa naissance; elle lui révéla la possibilité de se débarrasser de cette hideuse peau velue, en acceptant en échange la peau blanche et unie d'une personne qui ferait ce sacrifice par affection et reconnaissance.
«Jamais, s'écria Ourson, jamais je ne provoquerai ni accepterai un pareil sacrifice! Jamais je ne consentirai à vouer un être qui m'aimerait au malheur auquel m'a condamné la vengeance de la fée Rageuse! Jamais, par l'effet de ma volonté, un coeur capable d'un tel sacrifice ne souffrira tout ce que j'ai souffert et tout ce que j'ai à souffrir encore de l'antipathie, de la haine des hommes!»
Agnella lutta en vain contre la volonté bien arrêtée d'Ourson. Il lui demanda avec instances de ne jamais lui parler de cet échange, auquel il ne donnerait certes pas son consentement, et de n'en jamais parler à Violette ni à aucune autre personne qui lui serait attachée. Elle le lui promit après avoir combattu faiblement, car au fond elle admirait et approuvait cette résolution. Elle espérait aussi que la fée Drôlette récompenserait les sentiments si nobles, si généreux de son petit protégé en le délivrant elle-même de sa peau velue.
V
ENCORE LE CRAPAUD
Quelques années se passèrent ainsi sans aucun événement extraordinaire. Ourson et Violette grandissaient. Agnella ne songeait plus au rêve de la première nuit de Violette; elle s'était relâchée de sa surveillance, et la laissait souvent se promener seule ou sous la garde d'Ourson.
Ourson avait déjà quinze ans; il était grand, fort, leste et actif; personne ne pouvait dire s'il était beau ou laid, car ses longs poils noirs et soyeux couvraient entièrement son corps et son visage. Il était resté bon, généreux, aimant, toujours prêt à rendre service, toujours gai, toujours content. Depuis le jour où il avait trouvé Violette, sa tristesse avait disparu; il ne souffrait plus de l'antipathie qu'il inspirait; il n'allait plus dans les endroits habités; il vivait au milieu des trois êtres qu'il chérissait et qui l'aimaient par-dessus tout.
Violette avait déjà dix ans; elle n'avait rien perdu de son charme et de sa beauté en grandissant; ses beaux yeux bleus étaient plus doux, son teint plus frais, sa bouche plus jolie et plus espiègle; sa taille avait gagné comme son visage; elle était grande, mince et gracieuse; ses cheveux d'un blond cendré lui tombaient jusqu'aux pieds et l'enveloppaient tout entière quand elle les déroulait. Passerose avait bien soin de cette magnifique chevelure, qu'Agnella ne se lassait pas d'admirer.
Violette avait appris bien des choses pendant ces sept années. Agnella lui avait montré à travailler. Quant au reste, Ourson avait été son maître; il lui avait enseigné à lire, à écrire, à compter. Il lisait tout haut pendant qu'elle travaillait. Des livres nécessaires à son instruction s'étaient trouvés dans la chambre de Violette, sans qu'on sût d'où ils étaient venus; il en était de même des vêtements et autres objets nécessaires à Violette, à Ourson, à Agnella et à Passerose; on n'avait plus besoin d'aller vendre ni acheter à la ville voisine: grâce à l'anneau d'Agnella, tout se trouvait apporté à mesure qu'on en avait besoin.
Un jour que Violette se promenait avec Ourson, elle se heurta contre une pierre, tomba et s'écorcha le pied. Ourson fut effrayé quand il vit couler le sang de sa chère Violette; il ne savait que faire pour la soulager; il voyait bien combien elle souffrait, car elle ne pouvait, malgré ses efforts, retenir quelques larmes qui s'échappaient de ses yeux. Enfin, il songea au ruisseau qui coulait à dix pas d'eux.
«Chère Violette, dit-il, appuie-toi sur moi; tâche d'arriver jusqu'à ce ruisseau, l'eau fraîche te soulagera.»
Violette essaya de marcher; Ourson la soutenait; il parvint à l'asseoir au bord du ruisseau; là elle se déchaussa et trempa son petit pied dans l'eau fraîche et courante.
«Je vais courir à la maison et t'apporter du linge pour envelopper ton pied, chère Violette; attends-moi, je ne serai pas longtemps, et prends bien garde de ne pas t'avancer trop près du bord: le ruisseau est profond, et, si tu glissais, je ne pourrais peut-être pas te retenir.»
Quand Ourson fut éloigné, Violette éprouva un malaise qu'elle attribua à la douleur que lui causait sa blessure. Une répulsion extraordinaire la portait à retirer son pied du ruisseau où il était plongé. Avant qu'elle se fut décidée à obéir à ce sentiment étrange, elle vit l'eau se troubler, et la tête d'un énorme Crapaud apparut à la surface; les gros yeux irrités du hideux animal se fixèrent sur Violette, qui, depuis son rêve, avait toujours eu peur des crapauds. L'apparition de celui-ci, sa taille monstrueuse, son regard courroucé, la glacèrent tellement d'épouvante qu'elle ne put ni fuir ni crier.
«Te voilà donc enfin dans mon domaine, petite sotte! lui dit le crapaud. Je suis la fée Rageuse, ennemie de ta famille. Il y a longtemps que je te guette et que je t'aurais eue, si ma soeur Drôlette, qui te protège, ne t'avait envoyé un songe pour vous prémunir tous contre moi. Ourson, dont la peau velue est un talisman préservatif, est absent; ma soeur est en voyage: tu es à moi.»
En disant ces mots, elle saisit le pied de Violette de ses pattes froides et gluantes, et chercha à l'entraîner au fond de l'eau. Violette poussa des cris perçants; elle luttait en se raccrochant aux plantes, aux herbes qui couvraient le rivage; les plantes, les herbes cédaient; elle en saisissait d'autres.
«Ourson, au secours! au secours! Ourson, cher Ourson! sauve-moi, sauve ta Violette qui périt! Ourson! Ah!...»
La fée l'emportait.... La dernière plante avait cédé; les cris avaient cessé.... Violette, la pauvre Violette disparaissait sous l'eau au moment où un autre cri désespéré, terrible, répondit aux siens.... Mais, hélas! sa chevelure seule paraissait encore lorsque Ourson accourut haletant, terrifié. Il avait entendu les cris de Violette, et il était revenu sur ses pas avec la promptitude de l'éclair.
Sans hésitation, sans retard, il se précipita dans l'eau et saisit la longue chevelure de Violette; mais il sentit en même temps qu'il enfonçait avec elle: la fée Rageuse continuait à l'attirer au fond du ruisseau.
Pendant qu'il enfonçait, il ne perdit pas la tête; au lieu de lâcher Violette, il la saisit à deux bras, invoqua la fée Drôlette, et, arrivé au fond de l'eau, il donna un vigoureux coup de talon, qui le fit remonter à la surface. Prenant alors Violette d'un bras, il nagea de l'autre, et grâce à une force surnaturelle il parvint au rivage, où il déposa Violette inanimée.
Ses yeux étaient fermés, ses dents restaient serrées, la pâleur de la mort couvrait son visage. Ourson se précipita à genoux près d'elle et pleura. L'intrépide Ourson, que rien n'intimidait, qu'aucune privation, aucune souffrance ne pouvait vaincre, pleura comme un enfant. Sa soeur bien-aimée, sa seule amie, sa consolation, son bonheur, était là sans mouvement, sans vie! Le courage, la force d'Ourson l'avaient abandonné; à son tour, il s'affaissa et tomba sans connaissance près de sa chère Violette.
A ce moment, une Alouette arrivait à tire-d'aile; elle se posa près de Violette et d'Ourson, donna un petit coup de bec à Violette, un autre à Ourson, et disparut.
Ourson n'avait pas seul répondu à l'appel de Violette. Passerose aussi avait entendu; aux cris de Violette succéda le cri plus fort et plus terrible d'Ourson. Elle courut à la ferme prévenir Agnella, et toutes deux se dirigèrent rapidement vers le ruisseau d'où partaient les cris.
En approchant, elles virent, avec autant de surprise que de douleur, Violette et Ourson étendus sans connaissance. Passerose mit tout de suite la main sur le coeur de Violette; elle le sentit battre; Agnella s'était assurée également qu'Ourson vivait encore; elle commanda à Passerose d'emporter, de déshabiller et de coucher Violette, pendant qu'elle-même ferait respirer à Ourson un flacon de sels, et le ranimerait avant de le ramener à la ferme. Ourson était trop grand et trop lourd pour qu'Agnella et Passerose pussent songer à l'emporter. Violette était légère, Passerose était robuste; elle la porta facilement à la maison, où elle ne tarda pas à la faire sortir de son évanouissement.
Elle fut quelques instants avant de se reconnaître; elle conservait un vague souvenir de terreur, mais sans se rendre compte de ce qui l'avait épouvantée.
Pendant ce temps, les tendres soins d'Agnella avaient rappelé Ourson à la vie; il ouvrit les yeux, aperçut sa mère, et se jeta à son cou en pleurant.
«Mère! chère mère! s'écria-t-il; ma Violette, ma soeur bien-aimée a péri; laissez-moi mourir avec elle.
—Rassure-toi, mon cher fils, répondit Agnella, Violette vit encore; Passerose l'a emportée à la maison, pour lui donner les soins que réclame son état.»
Ourson sembla renaître à ces paroles; il se releva et voulut courir à la ferme; mais sa seconde pensée fut pour sa mère, et il modéra son impatience pour revenir avec elle.
Pendant le court trajet du ruisseau à la ferme, il lui raconta ce qu'il savait sur l'événement qui avait failli coûter la vie à Violette; il ajouta que la bave de la fée Rageuse lui avait laissé dans la tête une lourdeur étrange.
Agnella raconta à son tour comment elle et Passerose les avaient trouvés évanouis au bord du ruisseau. Ils arrivèrent ainsi à la ferme; Ourson s'y précipita tout ruisselant encore.
Violette, en le voyant, se ressouvint de tout; elle s'élança vers lui, se jeta dans ses bras, et pleura sur sa poitrine. Ourson pleura aussi; Agnella pleurait; Passerose pleurait: c'était un concert de larmes à attendrir les cours. Passerose y mit fin en s'écriant:
«Ne dirait-on pas... hi! hi!... que nous sommes... hi! hi!... les gens les plus malheureux... hi! hi!... de l'univers? Voyez donc notre pauvre Ourson... déjà mouillé... comme un roseau... qui s'inonde encore de ses larmes et de celles de Violette.... Allons, enfants!... courage et bonheur; nous voilà tous vivants, grâce à Ourson....
—Oh! oui, interrompit Violette, grâce à Ourson, à mon cher, à mon bien-aimé Ourson! comment m'acquitterai-je jamais de ce que je lui dois? Comment pourrai-je lui témoigner ma profonde reconnaissance, ma tendre affection?
—En m'aimant toujours comme tu le fais, ma soeur, ma Violette chérie. Ah! si j'ai été assez heureux pour te rendre plusieurs services, n'as-tu pas changé mon existence, ne l'as-tu pas rendue heureuse et gaie, de misérable et triste qu'elle était? N'es-tu pas tous les jours et à toute heure du jour la consolation, le bonheur de ma vie et de celle de notre excellente mère?»
Violette pleurait encore, elle ne répondit qu'en pressant plus tendrement contre son coeur son Ourson, son frère adoptif.
«Cher Ourson, lui dit sa mère, tu es trempé; va changer de vêtements. Violette a besoin d'une heure de repos; nous nous retrouverons pour dîner.»
Violette se laissa coucher, mais ne dormit pas; son coeur débordait de reconnaissance et de tendresse; elle cherchait vainement comment elle pourrait reconnaître le dévouement d'Ourson, elle ne trouva d'autre moyen que de s'appliquer à devenir parfaite, afin de faire le bonheur d'Ourson et d'Agnella.
VI
MALADIE ET SACRIFICE
Quand l'heure du dîner fut venue, Violette se leva, s'habilla et vint dans la salle où l'attendaient Agnella et Passerose. Ourson n'y était pas.
«Ourson n'est pas avec vous, mère? demanda Violette.
—Je ne l'ai pas revu, dit Agnella.
—Ni moi, dit Passerose. Je vais le chercher.»
Elle alla dans la chambre d'Ourson; elle le trouva assis près de son lit, la tête appuyée sur son bras.
«Venez, Ourson, venez vite; on vous attend pour dîner.
—Je ne puis, dit Ourson d'une voix affaiblie; j'ai la tête trop pesante.»
Passerose alla prévenir Agnella et Violette qu'Ourson était malade; elles coururent toutes deux auprès de lui. Ourson voulut se lever pour les rassurer, mais il tomba sur sa chaise. Agnella lui trouva de la fièvre, et le fit coucher. Violette refusa résolument de le quitter.
«C'est à cause de moi qu'il est malade, dit-elle: je ne le quitterai que lorsqu'il sera guéri. Je mourrai d'inquiétude si vous m'éloignez de mon frère chéri.»
Agnella et Violette s'installèrent donc près de leur cher malade. Bientôt le pauvre Ourson ne les reconnut plus; il avait le délire; à chaque instant il appelait sa mère et Violette, et il continuait à les appeler et à se plaindre de leur absence pendant qu'elles le soutenaient dans leurs bras.
Agnella et Violette ne le quittèrent ni jour ni nuit pendant toute la durée de la maladie: le huitième jour Agnella, épuisée de fatigue, s'était assoupie près du lit du pauvre Ourson, dont la respiration haletante, l'oeil éteint, semblaient annoncer une fin prochaine. Violette, à genoux près de son lit et tenant entre ses mains une des mains velues d'Ourson, la couvrait de larmes et de baisers.
Au milieu de cette désolation, un chant doux et clair vint interrompre le lugubre silence de la chambre du mourant. Violette tressaillit. Ce chant si doux semblait apporter la consolation et le bonheur; elle leva la tête et vit une Alouette perchée sur la croisée ouverte.
«Violette!» dit l'Alouette.
Violette tressaillit.
«Violette, continua la petite voix douce de l'Alouette, aimes-tu Ourson.
—Si je l'aime! Ah! je l'aime,... je l'aime plus que tout au monde, plus que moi-même.
—Rachèterais-tu sa vie au prix de ton bonheur?
—Je la rachèterais au prix de mon bonheur et de ma propre vie!
—Écoute, Violette, je suis la fée Drôlette; j'aime Ourson, je t'aime, j'aime ta famille. Le venin que ma soeur Rageuse a soufflé sur la tête d'Ourson doit le faire mourir.... Cependant, si tu es sincère, si tu éprouves réellement pour Ourson le sentiment de tendresse et de reconnaissance que tu exprimes, sa vie est entre tes mains.... Il t'est permis de la racheter; mais souviens-toi que tu seras bientôt appelée à lui donner une preuve terrible de ton attachement, et que, s'il vit, tu payeras son existence par un terrible dévouement.
—Oh! madame! vite, vite, dites-moi ce que je dois faire pour sauver mon cher Ourson! Rien ne me sera terrible, tout me sera joie et bonheur si vous m'aidez à le sauver.
—Bien, mon enfant; très bien, dit la fée. Baise-lui trois fois l'oreille gauche en disant à chaque baiser: «A toi.... Pour toi.... Avec toi....» Réfléchis encore avant d'entreprendre sa guérison. Si tu n'es pas prête aux plus durs sacrifices, il t'en arrivera malheur. Ma soeur Rageuse serait maîtresse de ta vie.»
Pour toute réponse, Violette croisa les mains sur son coeur, jeta sur la fée qui s'envolait un regard de tendre reconnaissance, et, se précipitant sur Ourson, elle lui baisa trois fois l'oreille en disant d'un accent pénétré: «A toi.... Pour toi.... Avec toi....» A peine eut-elle fini qu'Ourson poussa un profond soupir, ouvrit les yeux, aperçut Violette, et, lui saisissant les mains, les porta à ses lèvres en disant:
«Violette,... chère Violette,... il me semble que je sors d'un long rêve! Raconte-moi ce qui s'est passé.... Pourquoi suis-je ici? Pourquoi es-tu pâlie, maigrie?... Tes joues sont creuses comme si tu avais veillé,... tes yeux sont rouges comme si tu avais pleuré....
—Chut! dit Violette; n'éveille pas notre mère qui dort. Voilà bien longtemps qu'elle n'avait dormi; elle est fatiguée; tu as été bien malade!
—Et toi, Violette, t'es-tu reposée?»
Violette rougit, hésita.
«Comment aurais-je pu dormir, cher Ourson, quand j'étais cause de tes souffrances?»
Ourson se tut à son tour; il la regarda d'un oeil attendri et lui baisa les mains. Il lui demanda encore ce qui s'était passé, elle le lui raconta; mais elle était trop modeste et trop réellement dévouée pour lui révéler le prix que la fée avait attaché à sa guérison. Ourson n'en sut donc rien.
Ourson, qui se sentait revenu à la santé, se leva et, s'approchant doucement de sa mère, l'éveilla par un baiser. Agnella crut qu'il avait le délire; elle cria, appela Passerose, et fut fort étonnée quand Violette lui raconta comment Ourson avait été sauvé par la bonne petite fée Drôlette.
A partir de ce jour, Ourson et Violette s'aimèrent plus tendrement que jamais: ils ne se quittaient que lorsque leurs occupations l'exigeaient impérieusement.
VII
LE SANGLIER
Il y avait deux ans que ces événements s'étaient passés. Un jour, Ourson avait été couper du bois dans la forêt; Violette devait lui porter son dîner et revenir le soir avec lui.
A midi, Passerose mit au bras de Violette un panier qui contenait du vin, du pain, un petit pot de beurre, du jambon et des cerises. Violette partit avec empressement; la matinée lui avait paru bien longue, et elle était impatiente de se retrouver avec son cher Ourson. Pour abréger la route, elle s'enfonça dans la forêt, qui se composait de grands arbres sous lesquels on passait facilement. Il n'y avait ni ronces ni épines; une mousse épaisse couvrait la terre. Violette marchait légèrement; elle était contente d'avoir pris le chemin le plus court.
Arrivée à la moitié de sa course, elle entendit le bruit d'un pas lourd et précipité, mais encore trop éloigné pour qu'elle pût savoir ce que c'était. Après quelques secondes d'attente, elle vit un énorme Sanglier qui se dirigeait vers elle. Il semblait irrité, il labourait la terre de ses défenses, il écorchait les arbres sur son passage; son souffle bruyant s'entendait aussi distinctement que sa marche pesante.
Violette ne savait si elle devait fuir ou se cacher. Pendant qu'elle hésitait, le Sanglier l'aperçut, s'arrêta. Ses yeux flamboyaient, ses défenses claquaient, ses poils se hérissaient. Il poussa un cri rugissant et s'élança sur Violette.
Par bonheur, près d'elle se trouvait un arbre vert dont les branches étaient à sa hauteur. Elle en saisit une des deux mains, sauta dessus et grimpa de branche en branche jusqu'à ce qu'elle fût à l'abri des attaques du Sanglier. A peine était-elle en sûreté que le Sanglier se précipita de tout son poids contre l'arbre qui servait de refuge à Violette. Furieux de ne pouvoir assouvir sa rage, il dépouilla le tronc de son écorce, et lui donna de si vigoureux coups de boutoir que Violette eut peur; l'ébranlement causé par ces secousses violentes et répétées pouvait la faire tomber. Elle se cramponna aux branches. Le Sanglier se lassa enfin de ses attaques inutiles et se coucha au pied de l'arbre, lançant de temps à autre des regards flamboyants sur Violette.
Plusieurs heures se passèrent ainsi: Violette, tremblante et immobile; le Sanglier tantôt calme, tantôt dans une rage effroyable, sautant sur l'arbre, le déchirant avec ses défenses.
Violette appelait à son secours son frère, son Ourson chéri. A chaque nouvelle attaque du Sanglier, elle renouvelait ses cris; mais Ourson était bien loin, il n'entendait pas: personne ne venait à son aide.
Le découragement la gagnait; la faim se faisait sentir. Elle avait jeté le panier de provisions pour grimper à l'arbre; le Sanglier l'avait piétiné et avait écrasé, broyé tout ce qu'il contenait.
Pendant que Violette était en proie à la terreur et qu'elle appelait vainement du secours, Ourson s'étonnait de ne voir arriver ni Violette ni son dîner.
«M'aurait-on oublié?... se dit-il. Non; ni ma mère ni Violette ne peuvent m'avoir oublié.... C'est moi qui me serai mal exprimé.... Elles croient sans doute que je dois revenir dîner à la maison!... Elles m'attendent! elles s'inquiètent peut-être!...»
A cette pensée, Ourson abandonna son travail, et reprit précipitamment le chemin de la maison. Lui aussi, il voulut abréger la route en marchant à travers bois. Bientôt il crut entendre des cris plaintifs. Il s'arrêta,... écouta.... Son coeur battait violemment; il avait cru reconnaître la voix de Violette.... Mais non... plus rien.... Il allait reprendre sa marche, lorsqu'un cri, plus distinct, plus perçant, frappa son oreille;... plus de doute, c'était Violette, sa Violette qui était en péril, qui appelait Ourson. Il courut du côté d'où partait la voix. En approchant il entendit non plus des cris, mais des gémissements, puis des grondements accompagnés de cris féroces et de coups violents.
Le pauvre Ourson courait, courait avec la vitesse du désespoir. Il aperçut enfin le Sanglier ébranlant de ses coups de boutoir l'arbre sur lequel était Violette, pâle, défaite, mais en sûreté. Cette vue-là lui donna des forces; il invoqua la protection de la bonne fée Drôlette et courut sur le Sanglier sa hache à la main. Le Sanglier dans sa rage soufflait bruyamment; il faisait claquer l'une contre l'autre des défenses formidables, et à son tour il s'élança sur Ourson. Celui-ci esquiva l'attaque en se jetant de coté. Le Sanglier passa outre, s'arrêta, se retourna plus furieux que jamais et revint sur Ourson qui avait repris haleine et qui, sa hache levée, attendait l'ennemi.
Le Sanglier fondit sur Ourson et reçut sur la tête un coup assez violent pour, la fendre en deux; mais telle était la dureté de ses os, qu'il n'eut même pas l'air de le sentir.
La violence de l'attaque renversa Ourson. Le Sanglier, voyant son ennemi à terre, ne lui donna pas le temps de se relever, et, sautant sur lui, le laboura de ses défenses et chercha à le mettre en pièces.
Pendant qu'Ourson se croyait perdu et que, s'oubliant lui-même, il demandait à la fée de sauver Violette; pendant que le Sanglier triomphait et piétinait son ennemi, un chant ironique se fit entendre au-dessus des combattants. Le Sanglier frissonna, quitta brusquement Ourson, leva la tête et vit une Alouette qui voltigeait au-dessus d'eux: elle continuait son chant moqueur. Le Sanglier poussa un cri rauque, baissa la tête et s'éloigna à pas lents sans même se retourner.
Violette, à la vue du danger d'Ourson, s'était évanouie et était restée accrochée aux branches de l'arbre.
Ourson, qui se croyait déchiré en mille lambeaux, osait à peine essayer un mouvement; mais, voyant qu'il ne sentait aucune douleur, il se releva promptement pour secourir Violette. Il remercia en son coeur la fée Drôlette, à laquelle il attribuait son salut; au même instant, l'Alouette vola vers lui, lui becqueta doucement la joue et lui dit à l'oreille:
«Ourson, c'est la fée Rageuse qui a envoyé ce Sanglier; je suis arrivée à temps pour te sauver. Profite de la reconnaissance de Violette; change de peau avec elle; elle y consentira avec joie.
—Jamais, répondit Ourson; plutôt mourir et rester ours toute ma vie. Pauvre Violette! je serais un lâche si j'abusais ainsi de sa tendresse pour moi.
—Au revoir, entêté! dit l'Alouette en s'envolant et en chantant; au revoir. Je reviendrai... et alors....
—Alors comme aujourd'hui», pensa Ourson. Et il monta à l'arbre, prit Violette dans ses bras, redescendit avec elle, la coucha sur la mousse et lui bassina le front avec un reste de vin qui se trouvait dans une bouteille brisée. Presque immédiatement, Violette se ranima; elle ne pouvait en croire ses yeux, lorsqu'elle vit Ourson, vivant et sans blessure, agenouillé près d'elle et lui bassinant le front et les tempes.
«Ourson, cher Ourson! encore une fois tu m'as sauvé la vie! Dis-moi, ah! dis-moi ce que je puis faire pour te témoigner ma profonde reconnaissance.
—Ne parle pas de reconnaissance, ma Violette chérie; n'est-ce pas toi qui me donnes le bonheur? Tu vois donc qu'en te sauvant je sauve mon bien et ma vie.
—Ce que tu dis là est d'un tendre et aimable frère, cher Ourson; mais je n'en désire pas moins être à même de te rendre un service réel, signalé, qui te prouve toute la tendresse et toute la reconnaissance dont mon coeur est rempli pour toi.
—Bon, bon, nous verrons cela, dit Ourson en riant. En attendant, songeons à vivre. Tu n'as rien mangé depuis ce matin, pauvre Violette, car je vois à terre les débris des provisions que tu apportais sans doute pour notre dîner. Il est tard, le jour baisse. Si nous pouvions revenir à la ferme avant la nuit!»
Violette essaya de se lever; mais la terreur, le manque prolongé de nourriture, l'avaient tellement affaiblie qu'elle retomba à terre.
«Je ne puis me soutenir, Ourson; je suis faible; qu'allons-nous devenir?»
Ourson était fort embarrassé; il ne pouvait porter si loin Violette, déjà grande et sortie de l'enfance, ni la laisser seule, exposée aux attaques des bêtes féroces qui habitaient la forêt; il ne pouvait pourtant la laisser sans nourriture jusqu'au lendemain.
Dans cette perplexité, il vit tomber un paquet à ses pieds; il le ramassa, l'ouvrit et y trouva un pâté, un pain, un flacon de vin.
Il devina la fée Drôlette, et, le coeur plein de reconnaissance, il s'empressa de porter le flacon aux lèvres de Violette; une seule gorgée de vin, qui n'avait pas son pareil, rendit à Violette une partie de ses forces; le pâté et le pain achevèrent de la réconforter ainsi qu'Ourson, qui fit honneur au repas. Tout en mangeant, ils s'entretenaient de leurs terreurs passées et de leur bonheur présent.
Cependant la nuit était venue; ni Violette ni Ourson ne savaient de quel côté tourner leurs pas pour revenir à la ferme. Ils étaient au beau milieu du bois; Violette était adossée à l'arbre qui lui avait servi de refuge contre le Sanglier; elle n'osait le quitter, de crainte de ne pas retrouver dans l'obscurité une place aussi commode.
«Eh bien? chère Violette, ne t'alarme pas; il fait beau, il fait chaud. Tu es mollement étendue sur une mousse épaisse; passons la nuit où nous sommes; je te couvrirai de mon habit et je me coucherai à tes pieds pour te préserver de tout danger et de toute terreur. Maman et Passerose ne s'inquiéteront pas. Elles ignorent les dangers que nous avons courus, et tu sais qu'il nous est arrivé bien des fois, par une belle soirée comme aujourd'hui, de rentrer après qu'elles étaient couchées.»
Violette consentit volontiers à passer la nuit dans la forêt, d'abord parce qu'ils ne pouvaient faire autrement, ensuite parce qu'elle n'avait jamais peur avec Ourson, et qu'elle trouvait toujours bon ce qu'il avait décidé.
Ourson arrangea donc de son mieux le lit de mousse de Violette; il se dépouilla de son habit et l'en couvrit malgré sa résistance; ensuite, après avoir vu les yeux de Violette se fermer et le sommeil envahir tous ses sens, il s'étendit à ses pieds et ne tarda pas lui-même à s'endormir profondément.
Ourson était fatigué. Le lendemain, ce fut Violette qui s'éveilla la première. Il faisait jour; elle sourit en voyant l'attitude menaçante d'Ourson qui, la hache serrée dans la main droite, semblait défier tous les sangliers de la forêt. Elle se leva sans bruit et se mit à la recherche du chemin à suivre pour regagner la ferme.
Pendant qu'elle rôdait aux environs de l'arbre qui l'avait abritée contre l'humidité de la nuit, Ourson se réveilla, et, ne voyant pas Violette, il fut debout en un instant; il l'appela d'une voix étouffée par la frayeur.
«Me voici, me voici, cher frère, répondit-elle en accourant; je cherchais le chemin de la ferme. Mais qu'as-tu donc? tu trembles.
—Je te croyais enlevée par quelque méchante fée, chère Violette, et je me reprochais de m'être laissé aller au sommeil. Te voilà gaie et bien portante: je suis rassuré et heureux. Partons maintenant; partons vite, afin d'arriver avant le réveil de notre mère et de Passerose.»
Ourson connaissait la forêt; il retrouva promptement la direction de la ferme, et ils y arrivèrent quelques minutes avant qu'Agnella et Passerose fussent éveillées. Ils étaient convenus de cacher à leur mère les dangers qu'ils avaient courus, afin de lui éviter les angoisses de l'inquiétude pour l'avenir. Passerose fut seule dans le secret de leurs aventures de la veille.