»Nos yeux cherchaient à percer les ténèbres pour découvrir quelque chose à l'horizon, lorsque… ô mes amis! à ce souvenir, mon sang se fige encore dans mes veines… nous restâmes encore pétrifiés par le spectacle qui s'offrit à nos yeux.
»A quatre cents brasses de nous se dessinait la coque d'un navire aux proportions colossales, qui nous paraissait immobile et comme rivé au milieu des eaux. Il n'y avait pas un chiffon de toile au vent: nul mouvement, nul bruit ne révélait à bord de ce vaisseau la présence d'un équipage. Les mâts, les vergues, les agrès, tout était recouvert de neige et offrait aux yeux la blancheur de l'albâtre.
»Notre terreur fut au comble, lorsque nous vîmes cette masse gigantesque s'approcher. Elle n'était plus qu'à une encâblure de notre bâtiment.
»—Pare à vire! pare! s'écria le capitaine de notre navire, la voix étranglée et les cheveux hérissés sur sa tête. C'est le vaisseau-fantôme.
»—Vous faites erreur, capitaine, lui répliqua le second dont les lèvres étaient aussi blêmes que celles d'un cadavre. Ce n'est pas le vaisseau-fantôme, car il n'y a pas une âme à bord et le pont n'est pas couvert, comme celui du Hollandais volant, de squelettes blanchis; c'est plutôt le vaisseau du diable qui marche tout seul, mû par un pouvoir surnaturel.
»Notre capitaine prit son porte-voix et héla le navire inconnu. Aucun mouvement, aucun signe de vie ne répondit à cet appel. Seulement le vaisseau continuait à s'avancer sur nous. En moins de quelques minutes, il ne fut plus qu'à une encâblure de notre navire. Il semblait vouloir s'attacher à nous comme le fer à l'aimant. Une catastrophe inévitable et une mort terrible menaçaient notre vie à tous. Chacun des matelots prit en main un espar et, au moment où le vaisseau arrivait à bâbord, nous parvînmes à amortir le choc. Soudain, par un bonheur inespéré, un coup de vent rejeta notre navire à tribord, et c'est grâce à ce hasard seul que nous échappâmes au péril.
»—Il y a du monde là-bas! s'écria tout à coup notre capitaine. Regardez sur la pont, à côté de l'habitacle.»
»Et nos yeux suivaient le vaisseau mystérieux en cherchant à pénétrer le terrible mystère, la coque demeurait toujours immobile. Point de timonier à la roue, pas de vigie dans les haubans, pas de matelots aux manoeuvres; mais sur le gaillard d'arrière nous apercevions distinctement deux formes blanches, immobiles et comme appuyées sur le bastingage. Elles étaient enroulées dans des manteaux blancs que le vent faisait flotter à son gré.
»Une seconde fois notre capitaine héla de toute la force de ses poumons: cet appel fut inutile. Le vaisseau s'évanouit dans l'obscurité, silencieusement comme il nous était apparu.
»Pendant les heures qui suivirent cette mystérieuse rencontre, nous nous demandions à chaque instant si ce n'était point un rêve, si nous n'avions pas été déçus par une illusion de mirage. Les plus superstitieux étaient persuadés que le diable était mêlé à cette fantasmagorie et que nous étions menacés de quelque catastrophe.
»Tout alla bien jusqu'au soir; mais pendant la nuit le vent sauta au nord-est et nous filions avec une rapidité de douze noeuds à l'heure, toutes voiles dehors. Tout à coup quelque chose d'informe se dessina devant nous, se detachant en noir au milieu de l'obscurité de la nuit. Le timonier gouverna directement sur l'objet; tout l'équipage était rassemblé sur le pont, les yeux fixés sur ce point de mire.
—»Largue les voiles!—hurla le capitaine qui se mit lui-même au gouvernail;—pare à vire.
»Et nous arrivâmes à cinq ou six encâblures de l'horrible spectre qui paraissait devant nous, non pas blanc, comme la nuit précédente, mais absolument noir, de la flottaison à la cime des mâts.
»A la même place, sur le gaillard d'arrière, les deux formes recouvertes de blanches draperies, pareilles à des pleureuses, se tenaient immobiles, laissant flotter au gré de la rafale les vêtements dont elles étaient couvertes. Les vagues clapotaient contre les parois du navire. Par un secret instinct de conservation, tous mes camarades et moi nous sautâmes de nouveau sur les espars, dont plusieurs furent brisés quand le navire fantôme frôla notre bord. Nous nous crûmes perdus une seconde fois; mais glissant à la surface des eaux, comme le ferait une ombre, la coque mystérieuse se perdit aussitôt dans la brume.
»Le jour suivant, le vent passa subitement au sud-est et nous contraignit à virer de bord, nous poussant au large vers les îles Madeleines. Nous passâmes en vue de plusieurs embarcations de tout tonnage occupées à la pêche de la morue. Aucune d'elles n'avait vu le vaisseau inconnu.
»Pendant les deux jours et les deux nuits qui suivirent, la tempête continuait et nous restâmes en panne. Mais la troisième nuit ne se passa pas aussi heureusement. Vers deux heures du matin, la vigie de quart signala le vaisseau. A une portée de canon vers l'avant, le spectre se dressait sur la cime des flots, et comme toujours on voyait sur le gaillard d'arrière les deux formes humaines aux blanches draperies. Cette fois seulement le navire-fantôme disparut tout d'un coup, sans nous menacer d'un choc qui eût été fatal.
»Nous restâmes encore vingt-quatre heures ballotés par la tempête devenue plus terrible: mais vers le soir nous aperçûmes devant nous, calme comme une mare d'eau douce, le port de Pine-Light qui semblait nous convier à chercher un refuge dans son enceinte. Le rocher qui forme la pointe nord de l'autre côté de la tour du phare s'élevait majestueusement à l'horizon et, devant nous le phare envoyait comme aujourd'hui sa gerbe de rayons, dont les mouvantes clartés ricochaient au loin sur les vagues.
»Le capitaine se décida à venir attendre à Pine Light la fin de la tourmente. Tandis que nous approchions de la côte, l'air fut ébranlé par une épouvantable détonation. Les coups se suivaient à des intervalles égaux, avec une rapidité croissante. Et pourtant l'atmosphère était pure et limpide. Malgré cela, nous ne voyions rien, et il nous était impossible de découvrir d'où venait ce bruit qui ressemblait à celui d'un combat naval.
»Tout à coup la vigie s'écria:
»Le vaisseau! Voyez là, devant nous!»
»En regardant dans la direction de son bras tendu, nous le découvrîmes en effet, pris entre deux rochers du côté du petit îlot qui longe au nord la côte, dans la direction du Labrador. Ses mâts étaient brisés, et la carène, qui se cabrait comme un cheval indompté, retombait lourdement à chaque vague, se désemparant de toutes parts. Les formes humaines dont j'ai déjà parlé laissaient apercevoir leurs silhouettes blanches, chaque fois que la lame éparpillait son eau phosphorescente le long des parois de l'épave.
»Sur la rive du continent, tout s'agitait aussi. Le capitaine du port de Pine-Light, suivi de la foule des habitants, se dirigeait en toute hâte vers le lieu du naufrage. La grève était illuminée par des torches sans nombre, et bien avant que nous eussions atteint le vaisseau, une flottille d'embarcations de toutes grandeurs couvrait la mer et s'élançait au-dessus du ressac. Néanmoins nous fûmes les premiers à aborder l'épave défoncée, disputant aux flots les débris de sa membrure. Nous nous hissâmes sur le pont, huit matelots et le capitaine; celui-ci arriva le premier avec moi, mais malgré notre courage, je puis le dire, les plus braves se sentaient glacés d'effroi en contemplant le spectacle étrange qui s'offrait à leurs yeux. Il était fait, réellement, pour exciter la plus profonde horreur.
»Contrairement à notre attente, l'équipage du vaisseau se trouvait au grand complet.
Mais, le croiriez-vous? cet équipage ne se composait que de cadavres. A la base du grand mât, amarrés avec des cordes, deux hommes étaient couchés sur un tapis de Smyrne. Le plus âgé, enveloppé de précieuses fourrures, tenait enlacé un jeune homme dont la tête reposait sur son coeur. A côté d'eux, une jeune femme serrait sur sa poitrine glacée un enfant de cinq à six mois.
»La scène qui devait frapper nos yeux dans la cabine était bien autrement horrible. Tout autour de ce caveau mortuaire, sur les coussins du divan, il y avait des cadavres dont les traits crispés laissaient supposer qu'ils avaient perdu la vie dans des convulsions violentes.
»Bientôt le capitaine, revenant avec le livre du bord, nous lut un papier qu'il avait trouvé au milieu du registre maritime: il contenait un récit de la catastrophe qui avait changé ce navire en un vaste tombeau.
»Voici à peu près la teneur de cette épouvantable histoire.
»Le San Christoval appartenait à un armateur de Lisbonne. Le capitaine se nommait don Diego de Santas et faisait route pour Ceylan. Son fret consistait en vin de Porto, en caisses de cinabre et en plusieurs tonnes d'arsenic. Peu de temps avant de quitter Lisbonne, don Diego avait épousé dona Mannelita de Penaflor, jeune fille d'une grande beauté, qui avait voulu l'accompagner à la mer. Dona Mannelita avait été promise par ses parents à un homme d'un caractère violent et audacieux, aux manières rudes et grossières; mais elle s'était toujours opposée avec une résistance respectueuse à la volonté de sa famille, déclarant qu'elle entrerait dans un couvent plutôt que d'épouser un cavalier pour lequel son coeur n'éprouvait que de la répulsion. Don Alvar—c'était le nom de cet homme abhorré,—instruit de la réponse de dona Mannelita, ayant aussi découvert que don Diego de Santas était son rival, résolut de se venger d'une manière terrible, si les amants se mariaient jamais. En attendant, il employa toutes sortes de menaces pour empêcher cette union. En dépit de cet obstacle, le mariage eut lieu. Mais comme les nouveaux mariés connaissaient don Alvar, ils résolurent de quitter Lisbonne pour mieux se dérober aux atteintes de leur ennemi. Don Alvar, instruit de ce projet, résolut de les accompagner. Il se déguisa avec une habilité sans égale et vint s'offrir au capitaine du San Christoval, don Diego lui-même, en qualité de cambusier: il fut accepté.
»Dès ce moment, ce misérable, demeurant inconnu au jeune époux et à sa femme, tint dans ses mains la vie de tous les deux à la fois. Il remarqua avec soin quels mets ils mangeaient de préférence et quels vins ils buvaient, et, une fois ces renseignements obtenus, il basa là-dessus ses plans de vengeance. Il ouvrit une tonne d'arsenic et mélangea aux vins et aux aliments une quantité de ce poison plus que suffisante pour donner la mort à tout l'équipage.
»Ceci se passait le cinquième jour après le départ du San Christoval. Don Diego, à l'occasion du jour anniversaire de sa naissance, avait organisé une fête à laquelle il avait convié tous les passagers de son navire. L'équipage n'avait pas non plus été oublié. Tous les matelots buvaient à la santé de leur capitaine et de sa jeune épouse. C'était la mort qu'ils buvaient. Dès que don Alvar reconnut les ravages produits par son atroce vengeance, lorsqu'il comprit que seul de tous les passagers du navire, de tout l'équipage, il allait rester vivant au milieu de tant de cadavres, l'effroi et le remords entrèrent dans son âme, et cédant au vertige que donne à la raison le trouble de la conscience, il se précipita dans les flots, qui se refermèrent sur lui pour toujours.
»Don Diego conserva assez de force pour écrire les détails sommaires de cette catastrophe sur le papier trouvé dans le livre du bord. Cinq heures après ce fatal repas, le San Christoval n'était plus qu'un vaste cercueil abandonné à la merci des flots.
»Parmi les passagers, comme le faisait connaître la liste contenue dans le registre du capitaine, il y avait deux soeurs de la Merci qui se rendaient à Ceylan pour rejoindre la mission catholique de cette île. C'étaient les deux personnages aux vêtements blancs, dont les formes fantastiques nous avaient effrayés. Sans nul doute, les infortunées n'avaient pris qu'une faible quantité de vin empoisonné, et elles avaient probablement espéré, en montant sur le couronnement du navire, éprouver quelque soulagement au grand air. Etroitement serrées dans les bras l'une de l'autre, elles avaient, dans un embrassement suprême, attendu la mort à laquelle tous les passagers avaient succombé.
»D'après la date de cette note écrite par don Diego de Santas, l'horrible catastrophe avait dû s'accomplir la veille du jour où nous avions aperçu pour la première fois ce navire que nous prenions pour le vaisseau-fantôme, la terreur des matelots.
»Nous nous hâtâmes de quitter cette scène de désolation. D'ailleurs il nous était impossible de séjourner plus longtemps à bord du San Christoval. Les vagues se ruaient déjà contre les flancs désemparés du navire, qui ne devait pas tarder à céder à leur violence. Les deux soeurs de la Merci furent les seules dépouilles que nous eûmes le temps de transporter à bord de notre yole. Nous allâmes les ensevelir dans le petit cimetière du hameau, et c'est sous la pierre tumulaire que vous connaissez tous que reposent leurs dépouilles mortelles. Leur âme est au ciel, mes amis. Prions pour elles.
»Le lendemain du naufrage du San Christoval, il ne restait plus aucun vestige de cette épave. Les vagues avaient tout brisé, tout emporté.
»Allons, ajouta le vieux Harris en s'adressant à son auditoire, il est tard, mes enfants. Vous ferez bien de rentrer chez vous. Adieu et bonne nuit!»
Le Pifferaro.
En l'an 1870, le ministre et la municipalité romaine venaient d'ouvrir le carnaval en se promenant processionnellement, suivant un ancien usage, à travers le Corso et les rues adjacentes. Les balcons des palais, les fenêtres des maisons tendues de draperies aux mille couleurs étaient occupés par une foule élégamment parée, tandis que la rue était sillonnée de toutes parts de calèches découvertes aux attelages ornés de plumets, de fleurs et de grelots retentissant. Des flots de peuples envahissaient la chaussée et les trottoirs: les voitures s'arrêtaient et la circulation sur le Corso était devenue difficile. Çà et là, au milieu des chevaux, se faufilait la foule masquée; le combat à coups de confetti venait de commencer. C'était une vraie fusillade, très-inoffensive du reste, entre les balcons, les voitures, les masques et les promeneurs. Les confetti sont de petits bonbons de plâtre ou de farine dont chaque promeneur est abondamment pourvu; on les jette par poignées, par corbeilles, et bientôt, sur tout le Corso, s'élève un nuage blanc qui recouvre en tombant les habits et les costumes des spectateurs et des acteurs. Tout ce que touchent les confetti est enfariné, moucheté, et Rome entière retentit des bruyants éclats de rire d'un peuple de meuniers.
Tout à coup, du milieu d'un groupe, un cri terrible s'éleva:
—Arrêtez-les! arrêtez-les! Ils m'ont volé mon enfant!
Et en même temps une femme affolée de douleur se dressa sur les coussins d'une voiture arrêtée sur le Corso: elle avait rejeté le masque qui cachait son visage et le domino rose qui la recouvrait, et désignait à la foule qui l'entourait une troupe masquée qui se frayait un passage au milieu des chevaux et des véhicules et qui disparut bientôt, à la faveur du tumulte et du mouvement.
La nouvelle s'était répandue comme une traînée de poudre sur le Corso; les rires et les chants cessèrent comme par enchantement et l'on n'entendit plus rien que les cris de la mère infortunée qui sanglotait et redemandait son enfant.
Cet désespoir touchait les indifférents mêmes, et tout Rome apprit bientôt que la comtesse de Casselmonte avait vu son fils unique ravi sous ses yeux par une bande de malfaiteurs.
La jeune comtesse appartenait à l'une des plus anciennes familles de la capitale de l'Italie. Mariée fort jeune au comte de Casselmonte, le type le plus accompli de l'aristocratie romaine, elle était restée veuve après quelques années de mariage et avait reporté sur son enfant toute l'affection qu'elle éprouvait pour celui qui n'était plus.
La police romaine était sur pied: elle avait visité, exploré un à un tous ces mille réduits, bouges et cloaques qui fourmillent dans la grande ville, mais les recherches avaient été infructueuses.
Pendant deux ans, la comtesse de Casselmonte, accompagnée d'un serviteur fidèle, parcourut successivement toutes les grandes villes de l'Europe, donnant partout le signalement de Pedro et offrant sa fortune entière à qui lui rendrait son fils bien-aimé. Toutes nos gazettes et celles des pays voisins prêtèrent leur publicité à cette aventure extraordinaire et firent retentir l'Europe des cris de douleur de cette mère éplorée. Mais tout fut inutile, et la malheureuse comtesse revint à Rome la mort dans l'âme. Elle n'avait plus d'enfant.
Le chagrin minait cette belle âme qui s'abandonnait tout entière à sa douleur et qui demanda à la religion les consolations que le monde était impuissant à lui donner. Sa vie se passait à accomplir des actes de charité, et il n'était pas une misère à Rome qu'elle ne soulageât, pas un appel de malheureux qu'elle n'entendît. Aussi l'avait-on nommée la Madre degl' infelici. C'est ainsi que la comtesse de Casselmonte priait Dieu pour son fils.
Cette année, à l'ouverture du Salon, il y avait foule dans les salles du palais de l'Industrie où sont exposées, chaque année, les oeuvres de nos meilleurs artistes. Parmi les tableaux qui s'y trouvent réunis, les curieux s'arrêtaient avec une prédilection marquée devant une toile due au pinceau de M. V… L…, un de nos artistes les plus aimés. C'est cette toile que reproduit notre gravure. Elle représente un pifferaro aux grands yeux noirs, à la physionomie ouverte, à la mine souriante et éveillée.
Les larges boucles de cheveux noirs qui s'échappent de tous côtés encadrent merveilleusement cette délicieuse figure. On ne se lasse pas de contempler cette tête expressive, et l'on ne sait ce qu'il faut le plus admirer, ou de la beauté du modèle ou de l'art que le peintre a déployé dans l'interprétation du sujet. Les éloges les plus mérités ont été prodigués à M. V… L… par les critiques les plus éminents de la presse de Paris.
Parmi les nouveaux arrivants, une femme toute vêtue de noir s'était approchée du groupe de curieux et leva tristement les yeux sur le tableau. Tout-à-coup elle pâlit, chancela et tomba évanouie sur le parquet en poussant un cri à peine contenu.
On s'empressa autour d'elle, on lui prodigua les soins d'usage, et, quand elle eut repris connaissance, la belle inconnue montra à tous ceux qui se trouvaient près d'elle, le jeune pifferaro de V… L… qui était, disait-elle, son fils chéri, son Pedro bien-aimé qu'on lui avait volé il y a huit ans sur le Corso, un jour de carnaval, et qu'elle croyait à jamais perdu.
Une heure après cette scène qui avait vivement ému tous ceux qui en avaient été témoins, la comtesse de Casselmonte se présentait chez le peintre auteur du tableau et, après lui avoir raconté son histoire en quelques mots, lui demandait en suppliant l'adresse de son jeune modèle.
Malheureusement, comme cela arrive à Paris, le petit pifferaro était un de ces modèles de rencontre qui s'était présenté un matin chez lui, avec d'autres Italiens. Le sujet lui avait plu, et il avait demandé au chef de la bande de le lui amener dans son atelier, ce à quoi celui-ci avait consenti avec quelque difficulté.
Tout ce que le peintre V… L… savait, c'est que l'enfant s'appelait Ludovico, mais il ignorait son adresse, et depuis un an on ne l'avait plus revu dans le quartier Bréda.
Avec les renseignements très-bornés que lui avait donnés l'artiste, la comtesse alla demander une audience à M. Gigot, notre préfet de police; elle lui fut aussitôt accordée. Ce magistrat mit à sa disposition un agent très habile, avec lequel elle entra aussitôt en campagne.
Notre policier s'en alla dans le quartier Mouffetard fouiller tous ces bouges hideux où grouille la population des pifferari. Dans la rue des Boulangers, il amena un certain matin la comtesse, qui y trouva entassés pêle-mêle une douzaine de pifferari qui préludaient par leurs concerts discordants aux accords abominables qu'ils exhibaient le soir dans les brasseries et les cafés de la capitale.
Tous, rangés en cercle, le violon renversé, suivaient de l'oeil les mouvements du maître et s'étudiaient à reproduire les airs que celui-ci leur notait.
La comtesse n'eut pas besoin d'un long examen pour découvrir Pedro au milieu de ces petits virtuoses du pavé, tous sales et déguenillés.
Elle alla droit à lui, le prit dans ses bras et le tint longtemps embrassé, tandis que le policier procédait à l'arrestation du misérable logeur.
FIN
TABLE
Un tête-à-tête avec une Panthère.
Le Garrotte.
Une exécution à San-Francisco.
L'arbre anthropophage.
La prairie en feu.
Une chasse en ballon.
Empalé.
Les Gauchos.
Un combat entre ciel et terre.
Un Vaisseau-Fantôme.
Le Pifferaro.