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Nouveaux mystères et aventures cover

Nouveaux mystères et aventures

Chapter 29: Chapitre VII
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About This Book

A collection of compact mystery and adventure tales presented largely through personal narratives and third-person episodes. Individual pieces depict uncanny domestic encounters, the discovery and investigation of human remains, a puzzling disappearance in a remote valley, a story built around a wagering episode, and a short account framed as an outsider’s testimony. The texts balance atmospheric description with methodical detail, moving between leisurely exposition and sudden tension. Recurring motifs include the limits of ordinary explanation, the use of observation and deduction, and abrupt revelations that reframe earlier events.

Chapitre X

Mais cette fois, Abe ne tint pas parole.

Sa robuste constitution intervint, et il triompha d’une blessure qui eût été mortelle pour un homme plus faible.

Faut-il l’attribuer à l’air balsamique des bois que la brise amenait par dessus des milliers de milles de forêt jusque dans la chambre du malade; ou à la petite garde-malade qui le soignait avec une telle douceur?

En tout cas nous savons qu’en moins de deux mois il avait vendu ses actions du Conemara et quitté pour toujours la petite cabane de la côte.

Peu de temps après, j’eus le plaisir de lire l’extrait d’une lettre écrite par une jeune personne du nom d’Amélie, à laquelle nous avons fait une allusion passagère au cours de notre récit.

Nous avons déjà enfreint le secret d’une épître féminine: aussi ne nous ferons-nous guère de scrupule de jeter un coup d’œil sur une autre épître:

«J’ai été l’une des demoiselles d’honneur, dit-elle, et Carrie paraissait charmante (mot souligné) sous le voile et les fleurs d’oranger.

«Quel homme! Il est deux fois plus gros que votre Jack! Il était bien amusant avec sa rougeur; il a lâché le livre de prières. Et quand on lui a posé la question, il a répondu oui, d’une voix telle, que vous l’auriez entendu d’un bout à l’autre de George Street.

«Son témoin était charmant (mot souligné de deux traits), avec sa figure douce. Il était bien beau, bien gentil. Trop doux pour se défendre parmi ces rudes gaillards, j’en suis sûre.»

Il est, selon moi, parfaitement possible que quand les temps furent accomplis, miss Amélie se soit chargée de veiller elle-même sur notre ancien ami M. Jack Morgan, généralement connu sous le nom de patron.

Il y a près du coude de la rivière un arbre qu’on montre en disant: c’est le gommier de Ferguson.

Il est inutile d’entrer dans des détails qui seraient répugnants.

La justice est brève et sévère dans les colonies qui débutent et les habitants de l’Écluse de Harvey étaient gens sérieux et pratiques.

L’élite de la société continue à se donner rendez-vous le samedi soir dans la chambre réservée du Bar Colonial.

En de telles circonstances, si l’on a un étranger ou un invité à régaler, on observe constamment le même cérémonial, qui consiste à remplir les verres en silence, à les frapper sur la table, puis, après avoir toussé, comme pour s’excuser, Jim Struggles s’avance et fait la narration du poisson d’avril et de la façon dont l’aventure se termina.

On est d’accord pour reconnaître qu’il s’en tire en véritable artiste, lorsque, parvenu au terme de son récit, il le conclut en balançant son verre en l’air, et disant:

—Maintenant, à la santé de Monsieur et Madame «Les Os».

Manifestation sentimentale à laquelle l’étranger ne manquera pas d’applaudir, s’il est un homme avisé.

LE MYSTÈRE DE LA VALLÉE DE SASASSA

Chapitre I

Si je sais pourquoi l’on a qualifié Tom Donahue de Tom le Chançard?

Oui, je le sais, et c’est plus que ne peut en dire un sur dix des gens qui l’appellent ainsi.

J’ai pas mal roulé le monde en mon temps, et vu maintes choses étranges, mais aucune qui le soit plus que la façon dont Tom gagna ce sobriquet, et avec cela sa fortune. Car je me trouvais alors avec lui.

La raconter?

Oh, certainement, mais c’est une histoire un peu longue, et une histoire des plus étranges. Ainsi donc remplissez de nouveau votre verre, et allumez un autre cigare, pendant que je tâcherai de la dévider.

Oui, c’est une histoire fort étrange, et qui laisse bien loin certains contes de fées que j’ai entendus.

Et pourtant elle est vraie, Monsieur, vraie d’un bout à l’autre.

Il y a dans la Colonie du Cap des gens qui vivent encore, qui s’en souviennent et qui vous confirmeront ce que je dis.

Le récit a été fait bien des fois autour du feu dans les chaumières des Boers depuis l’État d’Orange jusqu’au Criqualand, oui, et aussi dans la Brousse et aux Champs de diamants.

J’ai pris des manières assez rudes, Monsieur, mais j’ai été inscrit jadis à Middle Temple, et j’ai fait mes études pour le Barreau.

Tom—c’est tant pis pour moi—fut un de mes condisciples, et nous avons fait une rude noce pendant ce temps-là de sorte que nos finances allaient se trouver à sec.

Nous fûmes obligés de laisser là nos prétendues études, et de voir s’il n’y aurait point quelque part dans le monde un pays où deux jeunes gaillards aux bras vigoureux, à la constitution saine, pourraient faire leur chemin.

En ce temps-là, le courant de l’émigration commençait à peine à dévier du côté du l’Afrique.

Nous pensâmes donc que le meilleur parti à prendre était d’aller là-bas, dans la colonie du Cap.

Donc, pour couper au plus court, nous nous embarquâmes, et nous débarquâmes au Cap, avec un capital de moins de cinq livres, et alors nous nous séparâmes.

On tenta la chance dans bien des directions, l’on eut des hauts et des bas, mais au bout du compte, quand le hasard, après trois ans, eut amener chacun de nous dans le haut pays, où l’on se rencontra de nouveau, j’ai le regret de dire que nous étions dans une situation aussi embarrassée qu’à notre point de départ.

Chapitre II

Voilà qui n’avait guère l’air d’un début brillant, et nous étions bien découragés, si découragés, que Tom parlait de retourner en Angleterre et de chercher une place d’employé.

Par où vous voyez que, sans le savoir, nous n’avions joué que nos basses cartes, et que nous avions encore en main tous nos atouts.

Non, nous nous figurions que nous avions la main malheureuse en tout.

Nous nous trouvions dans une région presque dépourvue de population.

Il ne s’y trouvait que quelques fermes éparpillées à de grandes distances, avec des maisons d’habitation entourées d’une palissade et de barrières pour se défendre contre les Cafres.

Tom Donahue et moi nous avions tout juste une méchante hutte dans la brousse, mais on savait que nous ne possédions rien, et que nous jouions avec quelque adresse du revolver, de sorte que nous ne courions pas grand risque.

Nous restions là, à faire quelques besognes par ci par là, et à espérer des temps meilleurs.

Or, au bout d’un mois, il arriva un soir certaine chose qui commença à nous remonter un peu l’un et l’autre, et c’est de cette chose-là, Monsieur, que je vais vous parler.

Je m’en souviens bien.

Le vent hurlait auteur de notre cabane et la pluie menaçait de faire irruption par notre misérable fenêtre.

Nous avions allumé un grand feu de bois qui pétillait et lançait des étincelles sur le foyer.

J’étais assis à côté, m’occupant à réparer un fouet, pendant que Tom, étendu dans la caisse qui lui servait de lit, geignait piteusement sur la malchance qui l’avait amené dans un tel endroit.

—Du courage, Tom, du courage, dis-je. Aucun homme ne sait jamais ce qui l’attend.

—La déveine, Jack, la déveine. J’ai toujours été le chien le plus déveinard qu’il y ait. Voici trois ans que je suis dans cet abominable pays. Je vois des jeunes gens qui arrivent à peine d’Angleterre, et qui font sonner leurs poches pleines d’argent et moi je suis aussi pauvre que le jour où j’ai débarqué. Ah! Jack, vieux copain, si vous tenez à rester la tête au-dessus de l’eau, il faut que vous cherchiez fortune ailleurs qu’en ma compagnie.

—Des bêtises, Jack! vous êtes en déveine aujourd’hui... Mais écoutez, quelqu’un marche au dehors! À son pas, je reconnais Dick Wharton. Si quelqu’un est capable de vous remettre en train, c’est lui.

Je parlais encore, que la porte s’ouvrit pour laisser entrer l’honnête Dick Wharton, tout ruisselant d’eau, sa bonne face rouge apparaissant à travers une buée comme la lune dans l’équinoxe d’automne.

Il se secoua, et, après nous avoir dit bonjour, il s’assit près du feu.

—Dehors, Dick, par une nuit pareille? dis-je. Vous trouverez dans le rhumatisme un ennemi pire que les Cafres, si vous ne prenez pas des habitudes régulières.

Dick avait l’air plus sérieux que d’ordinaire.

On eut même pu dire qu’il paraissait effrayé, si l’on n’avait pas connu son homme.

—Fallait y aller, dit-il. Fallait y aller. Une des bêtes de Madison s’est égarée. On l’a aperçue par là-bas, dans la vallée de Sasassa, et naturellement pas un de nos noirs n’a consenti à se hasarder la nuit dans cette vallée et si nous avions attendu jusqu’au matin, l’animal se serait trouvé dans le pays des Cafres.

—Pourquoi refusent-ils d’aller la nuit dans la vallée de Sasassa? demanda Tom.

—À cause des Cafres, je suppose, dis-je.

—Fantômes, dit Dick.

Nous nous mîmes tous deux à rire.

—Je suis persuadé qu’à un homme aussi prosaïque que vous, ils n’ont pas seulement laissé entrevoir leurs charmes? dit Tom du fond de sa caisse.

—Si, dit Jack d’un ton sérieux, mais si, j’ai vu ce dont parlent les noirauds, et, sur ma parole, mes garçons, je ne tiens pas à le revoir.

Tom se mit sur son séant:

—Des sottises, Dick, vous voulez rire, l’ami. Allons, contez-nous tout cela: La légende d’abord, et ensuite ce que vous avez vu. Passez-lui la bouteille, Jack.

—Eh bien, dit Dick, pour la légende, il paraît que les noirauds se repassent de génération en génération la croyance que la vallée de Sasassa est hantée par un Démon horrible. Des chasseurs, des voyageurs qui descendaient le défilé ont vu ses yeux luisants sous les ombres des escarpements, et le bruit court que quiconque a subi par hasard ce regard malfaisant, est poursuivi pendant tout le reste de sa vie par la malchance due à l’influence maudite de cet être. Est-ce vrai, ou non? dit Dick d’un air piteux. Je pourrai avoir l’occasion de le savoir par moi-même.

—Continuez, Dick, continuez, s’écria Tom. Racontez-nous ce que vous avez vu.

—Eh bien voilà: j’allais à tâtons par la vallée en cherchant la vache de Madison, et j’étais arrivé, je crois, à moitié chemin de la pente, vers l’endroit où un rocher escarpé, tout noir, se dresse dans le ravin de droite. Je m’y arrêtai pour boire une gorgée.

«À ce moment-là, j’avais les yeux tournés vers cette pointe de rocher.

«Au bout d’un moment je vis surgir, en apparence, de la base du roc, à huit pieds de terre, et à une centaine de yards de distance, une étrange flamme livide, qui papillotait, oscillait, tantôt semblait près de s’éteindre, et tantôt reparaissait...

«Non, non, j’ai vu bien des fois le ver luisant et la mouche de feu. Ce n’était rien de pareil.

«Cette flamme était bien là, et je la regardai dix bonnes minutes en tremblant de tous mes membres.

«Je fis alors un pas en avant.

«Elles disparut instantanément, comme la flamme d’une bougie qu’on a soufflée.

«Je fis un pas en arrière; mais il me fallut un certain temps pour retrouver l’endroit exact et la position d’où la flamme était visible.

«À la fin, elle reparut, la lueur mystérieuse, mobile comme auparavant.

«Alors, rassemblant tout mon courage, je marchai vers le rocher, mais le sol était si accidenté qu’il m’était impossible de marcher en droite ligne, et quoique j’aie fait tout le tour de la base du rocher, je ne pus rien voir.

«Alors je me remis en route pour la maison, et je puis vous le dire, mes enfants, je ne me suis pas aperçu qu’il pleuvait pendant tout le long du trajet, jusqu’au moment où vous me l’avez dit.

Mais holà? Qu’est-ce qui prend à Tom?

Qu’est-ce qui lui prenait, en effet?

À ce moment-là Tom était assis, les jambes hors de sa caisse, et sa figure entière trahissait une excitation si intense qu’elle faisait peine à voir.

—Le démon aurait deux yeux. Combien avez-vous vu de lumières, Dick? Parlez.

—Une seule.

—Hourra! s’écria Tom. À la bonne heure.

Sur quoi il lança d’un coup de pied les couvertures jusqu’au milieu de la pièce, qu’il se mit à arpenter à grands pas fiévreux.

Tout à coup, il s’arrêta devant Dick, et, lui mettant la main sur l’épaule:

—Dites-moi, Dick, est-ce que nous pourrions arriver dans la vallée de Sasassa avant le lever du soleil?

—Ce serait bien difficile.

—Eh bien, faites attention, nous sommes vieux amis, Dick Wharton. Je vous le demande, d’ici à huit jours, ne parlez à personne de ce que vous venez de nous raconter. Vous le promettez, n’est-ce pas?

Au regard que jeta Dick sur la figure de Tom, il était facile de deviner qu’il regardait le pauvre Tom comme devenu fou, et je dois dire que sa conduite me confondit absolument.

Mais j’avais eu jusqu’alors tant de preuves du bon sens de mon ami et de sa rapidité de compréhension qu’il me parut parfaitement admissible que le récit de Dick avait pour lui un sens, bien que mon intelligence obtuse ne pût le saisir.

Chapitre III

Pendant toute la nuit, Tom fut extrêmement agité.

Lorsque Wharton nous quitta, il lui fit répéter sa promesse.

Il se fit également faire une description minutieuse de l’endroit où il avait vu l’apparition, et indiquer l’heure où elle s’était montrée.

Quand Wharton fut parti, vers quatre heures du matin, je me couchai dans ma caisse, d’où je vis Tom assis près du feu, occupé à lier ensemble, deux bâtons.

Je m’endormis.

Je dus dormir environ deux heures, mais à mon réveil, je trouvai Tom qui, dans la même attitude, était toujours à sa besogne.

Il avait fixé un des bouts de bois à l’extrémité de l’autre de manière à représenter grossièrement un T et il était actuellement en train de fixer dans l’angle un bout de bois plus petit au moyen duquel le bras transversal du T pouvait être placé dans une position plus ou moins relevée ou inclinée.

Il avait pratiqué des entailles dans le bâton vertical, de sorte qu’au moyen de ce petit étai, la croix pouvait être maintenue indéfiniment dans la même position.

—Regardez cela, Jack, s’écria-t-il en me voyant réveillé, venez me donner votre opinion. Supposons que je mette ce bâton juste dans la direction d’un objet, et que je place cet autre bout de bois de manière à maintenir le premier, dans sa position, qu’ensuite je le laisse là, pourrais-je retrouver ensuite l’objet, si je le voulais? Ne croyez-vous pas que je le pourrais? Jack, ne le croyez-vous pas? reprit-il avec agitation, en me saisissant par le bras.

—Oh! dis-je, cela dépendrait de la distance où se trouverait l’objet, et de l’exactitude avec laquelle votre bâton serait orienté. Si c’était à une distance quelconque, je taillerais des mires sur votre bâton en croix; au bout, j’attacherais une corde, que je ferais descendre en fil à plomb; et cela vous conduirait fort près de l’objet que vous voulez. Mais, assurément, Tom, ce n’est point votre intention de marquer ainsi la place exacte du fantôme.

—Vous verrez ce soir, mon vieux, vous verrez ce soir. Je porterai cela à la vallée de Sasassa. Vous emprunterez le levier de Madison et vous viendrez avec moi; mais souvenez-vous bien qu’il ne faut dire à personne ni où vous allez, ni pourquoi vous voulez ce levier.

Tom passa toute la journée à se promener dans la pièce ou à travailler à son appareil.

Il avait les yeux brillants, les joues animées d’un rouge de fièvre, dont il présentait au plus haut degré tous les symptômes.

—Fasse le ciel que le diagnostic de Dick ne se confirme pas, me dis-je, en revenant avec mon levier.

Et pourtant, quand vint le soir, je me sentis envahi à mon tour par cette excitation.

Vers six heures, Tom se leva et prit son instrument.

—Je n’y tiens plus, Jack, dit-il, prenez votre levier, et en route pour la vallée de Sasassa. La besogne de cette nuit, mon vieux, nous rendra opulents ou nous achèvera. Prenez votre revolver, pour le cas où on rencontrerait des Cafres...

«Je n’ose pas prendre le mien, Jack, reprit-il en me mettant les mains sur les épaules, car si ma déveine me poursuit encore cette nuit, je ne sais ce que je serais capable n’en faire.

Ayant donc rempli nos poches de vivres, nous partîmes pour ce fatigant trajet de la vallée de Sasassa.

En route, je fis maints efforts pour tirer de mon compagnon quelques indications sur son projet.

Il se bornait à répondre:

—Hâtons-nous, Jack. Qui sait combien de gens ont, à cette heure, entendu le récit de Wharton. Hâtons-nous, sans quoi nous ne serons peut-être pas les premiers arrivés sur le terrain.

Ah! Monsieur, nous fîmes un trajet de dix milles environ à travers les montagnes.

Enfin, après être descendus par une pente rapide, nous vîmes s’ouvrir devant nous un ravin si sombre, si noir qu’on eût pu le prendre pour la porte même de l’enfer.

Des falaises hautes de plusieurs centaines de pieds enfermaient de tous côtés ce défilé encombré de blocs éboulés qui conduisait à travers le pays hanté, dans la direction du Pays des Cafres.

La lune, surgissant au-dessus des escarpements, dessinait en contours des plus nets les dentelures irrégulières des rochers qui en formaient les sommets, pendant qu’au-dessous de cela tout était noir comme l’Érèbe.

—La vallée de Sasassa? dis-je.

—Oui, répondit Tom.

Je le regardai.

En ce moment, il était calme.

L’ardeur fébrile avait disparu.

Il agissait avec réflexion, avec lenteur.

Cependant, il avait dans les traits une certaine raideur, dans l’œil une lueur qui annonçaient que l’instant grave était venu.

Chapitre IV

Nous entrâmes dans le défilé, en trébuchant parmi les éboulis.

Tout à coup j’entendis une exclamation courte, vive, lancée par Tom.

—Le voici, le rocher, s’écria-t-il en désignant une grande masse qui se dressait devant nous dans l’obscurité.

—Maintenant, je vous en supplie, faites bon usage de vos yeux. Nous sommes à environ cent yards de la falaise, à ce que je crois. Avancez lentement d’un côté; j’en ferai autant de l’autre. Si vous apercevez quelque chose, arrêtez-vous et appelez. Ne faites pas plus de douze pouces à chaque pas et tenez les yeux fixes sur l’escarpement à environ huit pieds de terre. Êtes-vous prêt?

—Oui!

À ce moment j’étais encore plus excité que lui.

Quelle était son intention, qu’avait-il en vue?

Je n’avais pas même de supposition à ce sujet, si ce n’est qu’il se proposait d’examiner en plein jour la partie de la falaise d’où venait la lumière.

Mais l’influence de cette situation romanesque et de l’agitation que mon compagnon éprouvait en la comprimant, était si forte que je sentais le sang courir dans mes veines et le pouls battre violemment à mes tempes.

—Partez, cria Tom.

Et alors nous nous mîmes en marche, lui à droite, moi à gauche, en tenant les yeux fixés sur la base du rocher.

J’avais avancé d’environ vingt pas, quand la chose m’apparut soudain.

À travers la nuit de plus en plus noire, brillait une petite lueur rouge, une lueur qui diminuait, qui augmentait, papillotait, oscillait, qui à chaque changement faisait un effet de plus en plus étrange.

L’antique superstition cafre s’empara de mon esprit et je sentis passer en moi un frisson glacial.

Dans mon agitation, je fis un pas en arrière.

Alors la lueur disparut instantanément, laissant à sa place une profonde obscurité.

Je m’avançai de nouveau.

Elle reparut, la lueur rouge, à la base du rocher.

—Tom, Tom! criai-je.

—Oui, j’y vais, l’entendis-je crier à son tour, comme il accourait à moi.

—La voici... là, en haut, contre le rocher.

Tom était tout prés de moi.

—Je ne vois rien, dit-il.

—Voyons, là, là, ami, en face de vous.

En disant ces mots, je m’écartai un peu vers la droite, et aussitôt la lueur disparut à mes yeux.

Mais à en juger par les exclamations joyeuses que lançait Tom, il était évident qu’après avoir pris la place que j’avais occupée, il voyait aussi la lueur.

—Jack, s’écria-t-il en se tournant et me serrant la main de toutes ses forces, Jack, vous et moi nous n’aurons plus lieu de nous plaindre de notre malchance.

«Maintenant faisons un tas de pierres à l’endroit où nous sommes. C’est cela.

«À présent nous allons fixer solidement notre poteau indicateur au sommet. Voilà!

«Il faudrait un vent bien fort pour l’abattre et il nous suffit qu’il tienne bon jusqu’au matin.

«Oh! Jack, mon garçon, quand je songe que nous parlions hier de nous faire employés, et vous qui répondiez que personne ne sait ce qui l’attend.

«Par Jupiter, Jack, voilà qui ferait une jolie nouvelle.

À ce moment, nous avions fixé solidement le piquet vertical entre deux grosses pierres.

Tom se baissa et visa au moyen du montant horizontal.

Il resta un bon quart d’heure à le faire monter et descendre tour à tour; enfin, poussant un soupir de satisfaction, il fixa le support dans l’angle et se redressa.

—Regardez sur cette ligne, Jack, dit-il. Vous avez le coup d’œil le plus juste que j’aie jamais rencontré.

Je regardai sur la mire.

Là-bas, à portée de la vue, brillait la tache scintillante.

On eût dit qu’elle était au bout de la mire, tant la visée avait été exactement faite.

—Et maintenant, mon garçon, dit Tom, mangeons un peu et dormons.

«Il n’y a plus rien à faire cette nuit, mais demain nous aurons besoin de tout ce que nous aurons d’esprit et de force.

«Ramassons du bois et faisons un feu ici. Alors nous serons en état d’avoir l’œil sur notre poteau indicateur et de veiller à ce que rien ne lui arrive pendant la nuit.

Nous fîmes du feu, et nous soupâmes pendant que le démon de la Sasassa nous contemplait face à face de son œil mobile et étincelant.

Il continua de le faire pendant toute la nuit.

Toutefois ce ne fut pas toujours du même endroit, car, après souper, quand je regardai le long de la mire pour le revoir, il était entièrement invisible.

Mais cette information ne troubla nullement Tom; il se borna à cette remarque:

—C’est la lune, et non l’objet, qui a changé de place.

Puis, se recroquevillant sur lui-même, il s’endormit.

Le lendemain, dès la pointe du jour, nous étions debout, et nous examinions le rocher au bout de notre mire. Nous ne distinguions rien, qu’une surface terne, ardoisée, uniforme, peut-être un peu plus raboteuse à l’endroit où arrivait notre ligne de mire, mais sans autre particularité remarquable.

—Maintenant mettons à exécution votre idée, Jack, dit Tom Donahue, en déroulant d’autour de sa taille une longue ficelle, fixez-la par un bout, tandis que j’irai jusqu’à l’autre bout.

En disant ces mots, il partit dans la direction de la base de l’escarpement, en tenant un bout de la corde, pendant que je tirais sur l’autre en l’enroulant autour du piquet, et le faisant passer par la mire du bout.

De cette façon, je pouvais dire à Tom d’aller à droite ou à gauche.

Notre corde était maintenue tendue depuis son point d’attache, par le point de mire, et de là dans la direction du rocher, où elle aboutissait à environ huit pieds du sol.

Tom traça à la craie un cercle d’environ trois pieds de diamètre autour de ce point.

Alors il me cria de venir le rejoindre.

—Nous avons combiné l’affaire ensemble, Jack, dit-il, et nous ferons la trouvaille ensemble, s’il y en a une.

Le cercle, qu’il avait tracé, comprenait une partie du rocher plus lisse que le reste, excepté au centre, ou se remarquaient quelques noyaux saillants et rugueux.

Tom m’en montra un en poussant un cri de joie.

C’était une masse assez irrégulière, de teinte brune, qui avait à peu près le volume du poing d’un homme, et qu’on eût pris pour un tesson de verre sale incrusté dans le mur escarpé.

—C’est cela! s’écria-t-il, c’est cela!

—Cela, quoi?

—Eh! mon homme, un diamant, et un diamant tel qu’il n’y a monarque au monde qui n’en envie la possession à Tom Donahue! Jouez de votre barre de fer, et bientôt nous aurons exorcisé le démon de la vallée de Sasassa.

J’étais si abasourdi que pendant un instant je restai muet de surprise, à contempler le trésor qui était tombé entre nos mains de façon si inespérée.

—Allons, dit Tom, passez-moi le levier. À présent, en prenant comme point d’appui la saillie qui sort ici du rocher, nous pourrons le faire sauter... Oui, il cède. Je n’aurais jamais cru qu’il serait venu aussi facilement... À présent, Jack, plus nous nous dépêcherons de retourner à la cabane, et de là d’aller au Cap, mieux nous ferons.

Chapitre V

Après avoir enveloppé notre trésor, nous reprîmes à travers les collines la route de la maison. Chemin faisant, Tom me conta qu’au temps où il étudiait le droit à Middle-Temple, il avait trouvé dans la bibliothèque une brochure poudreuse d’un certain Jans Van Hounym, qui racontait une aventure fort semblable à la nôtre, et qui était arrivée à ce brave Hollandais vers la fin du XVIIe siècle, aventure qui avait abouti à la découverte d’un diamant lumineux.

Ce récit s’était représenté à l’esprit de Tom pendant qu’il écoutait l’histoire de fantôme de l’honnête Dick Wharton.

Quant aux moyens inventés pour vérifier la supposition, ils étaient sortis de son fertile cerveau d’Irlandais.

Nous le porterons au Cap, dit Tom, et si nous ne pouvons nous en défaire avantageusement dans cette ville, nous gagnerons bien notre voyage en nous embarquant pour Londres. Tout de même allons d’abord chez Madison; il se connaît un peu en ces choses, et peut-être nous donnera quelque idée de ce que nous pouvons regarder comme un prix équitable pour notre trésor.

En conséquence, nous quittâmes notre route, au lieu de retourner à notre butte, pour prendre le sentier étroit qui conduisait à la ferme de Madison.

Nous le trouvâmes en train de déjeuner.

Une minute après, nous étions assis à sa table, grâce à l’hospitalité sud-africaine.

—Eh bien, dit-il, quand les domestiques furent partis, qu’y a-t-il sous roche? Vous avez quelque chose à me dire, je le vois. Qu’est-ce que c’est?

Tom tira son paquet, dénoua d’un air solennel les mouchoirs qui l’enveloppaient.

—Voilà, dit-il, en posant le cristal sur la table, quel prix vous paraîtrait-il honnête d’offrir pour ceci?

Madison prit l’objet et l’examina d’un air de connaisseur.

—Eh bien, dit-il, en le remettant sur la table, à l’état brut, cela vaudrait douze shillings la tonne.

—Douze shillings, s’écria Tom, en se dressant d’un bond. Ne voyez-vous pas ce que c’est?

—Du sel gemme.

—Au diable le sel gemme! C’est du diamant.

—Goûtez-y, dit Madison.

Tom le porta à ses lèvres, le jeta à terre en poussant un juron terrible, et sortit aussitôt de la chambre.

Je me sentais moi-même attristé, déçu, mais me rappelant ce que Tom avait dit au sujet du révolver, je sortis aussi et retournai à la hutte, plantant là Madison, muet, abasourdi.

Quand j’entrai, je trouvai Tom couché dans sa caisse, la figure tournée vers le mur, et l’air trop découragé pour accepter mes paroles de consolation.

Maudissant Dick et Madison, le démon de Sasassa et tout le reste, j’allai faire un tour hors de la hutte et me réconfortai de notre pénible mésaventure en fumant une pipe.

J’étais arrivé à cinquante pas de la hutte quand j’en entendis partir le bruit auquel je m’attendais le moins de ce côté-là.

Si ce son avait été un gémissement ou un juron, je l’aurais trouvé tout naturel, mais celui qui me fit m’arrêter et retirer ma pipe de ma bouche était un bruyant éclat de rire.

L’instant d’après, Tom en personne sortait de la hutte, la figure toute rayonnante de joie.

Chapitre VI

—En chasse pour dix autres milles à pied, vieux camarade.

—Ah! oui, pour un autre morceau de sel gemme, à douze shillings la tonne...

—Ne parlons plus de cela, Jack, me dit Tom avec un large rire, si vous avez de l’affection pour moi. Maintenant faites attention, Jack. Quels sots, quels fous nous avons été de nous laisser jeter à bas par une bagatelle? Asseyez-vous seulement, un instant sur cette souche, et je vous rendrai la chose aussi claire que le jour. Vous avez vu plus d’une fois un bloc de sel gemme incrusté dans de la roche, et moi aussi j’en ai vu, quoique j’aie fait tant d’affaires avec celui-ci. Eh bien, Jack, avez-vous jamais vu de ces morceaux-là briller dans l’obscurité à peine autant qu’une luciole?

—Non, je ne peux pas dire que j’en aie vu.

—Je puis m’enhardir jusqu’à prédire que si nous attendions jusqu’à la nuit, ce que nous ne ferons pas, nous verrions cette lumière briller de nouveau parmi les rochers. Donc, Jack, quand nous avons détaché ce sel sans valeur, nous nous sommes trompés de cristal. Il n’y a rien d’étrange, dans ces collines, à ce qu’un morceau de sel gemme se trouve à un pied de distance d’un diamant. Il en a pris l’éclat, et nous étions surexcités, nous nous sommés conduits sottement, et avons laissé en place la véritable pierre. Vous pouvez y compter, Jack, la pierre précieuse de Sasassa est incrustée dans le périmètre du cercle magique tracé à la craie sur la surface de ce rocher de là-bas. Venez, vieux camarade, allumez votre pipe, et reprenez votre révolver, et nous serons bien loin avant que ce Madison ait eu le temps d’additionner deux et deux.

Je ne crois pas avoir montré un bien vif enthousiasme cette fois.

J’avais déjà commencé à regarder ce diamant comme un fléau sans compensation. Mais décidé à ne point jeter d’eau froide sur les espérances de Tom, je me déclarai tout prêt à partir.

Quelle marche ce fut?

Tom avait toujours été bon marcheur de montagne, mais ce jour-là l’excitation paraissait lui donner des ailes, pendant que je m’évertuais de mon mieux à gravir derrière lui.

Quand nous fûmes arrivés à moins d’un demi-mille, il prit le pas de charge, et ne s’arrêta que quand il fut devant le cercle blanc tracé sur le rocher.

Pauvre vieux Tom! quand je l’eus rejoint, son état d’esprit avait changé.

Il était là, debout, les mains dans les poches, et le regard distrait, flottant devant lui, la mine piteuse.

—Voyez, examinez, dit-il en me montrant le rocher.

Il ne s’y voyait absolument rien qui ressemblât à un diamant.

Dans le cercle on n’apercevait que la surface lisse de couleur ardoisée, avec un gros trou, celui d’où nous avions arraché le morceau de sel gemme, et un ou deux petits creux. Quant à la pierre précieuse, pas de trace.

—Je l’ai examiné pouce par pouce, dit le pauvre Tom; elle n’est pas là; quelqu’un sera venu et aura remarqué le cercle, et l’aura prise. Rentrons à la maison, Jack, je me sens énervé, fatigué. Oh! y eut-il jamais une mauvaise chance pareille à la mienne.

Je faisais demi-tour pour partir, mais je jetai d’abord un dernier coup d’œil sur l’escarpement.

Tom avait déjà fait une dizaine de pas.

—Holà! criai-je, n’apercevez-vous aucun changement dans ce cercle depuis hier?

—Que voulez-vous dire? demanda Tom.

—Retrouvez-vous une certaine chose qui y était auparavant?

—Le sel gemme? dit Tom.

—Non, mais le petit corps saillant et arrondi dont nous nous sommes servi comme point d’appui. Je suppose que nous l’aurons descellé en manœuvrant le levier. Regardons un peu de quoi il était fait.

En conséquence, nous cherchâmes parmi les cailloux détachés qui se trouvaient au pied de l’escarpement.

—Nous y voilà, Jack. Nous avons réussi enfin. Nous voilà redevenus des hommes.

Je fis demi-tour et me trouvai en face de Tom qui rayonnait de joie et qui tenait à la main un petit morceau de roche noire.

Au premier coup d’œil, on eut pris cela pour un éclat de la pierre, mais tout près de la base, il en sortait un objet que Tom me montrait avec enthousiasme.

On eut dit tout d’abord un œil de verre, mais il y avait là, un éclat et une profondeur transparente que jamais ne donna aucune espèce de verre.

Cette fois, il n’y avait pas erreur, nous étions bien possesseurs d’une pierre précieuse de grande valeur.

Nous quittâmes donc la vallée d’un cœur léger, en emportant le «démon» qui y avait régné si longtemps.

Chapitre VII

Voilà la chose, Monsieur, je l’ai contée d’une façon trop prolixe, et je vous ai peut-être fatigué.

Vous le voyez, quand je me mets à parler de ces rudes temps d’autrefois, je crois revoir la petite cabane, le ruisseau qui coulait auprès, et la Brousse qui l’entourait, et je crois entendre encore la voix de ce brave Tom.

Il me reste peu de chose à ajouter.

Nous prospérâmes grâce à la pierre précieuse.

Tom Donahue, comme vous le savez, s’est établi ici, et il est bien connu dans la ville.

De mon côté j’ai réussi, je me livre à l’agriculture et à l’élevage des autruches en Afrique.

Nous avons donné au vieux Dick Wharton, de quoi s’établir pour son compte, et il est un de nos plus proches voisins.

Si jamais vous venez de notre côté, Monsieur, ne manquez pas de demander Jack Turnbull, propriétaire de la ferme de Sasassa.

NOTRE CAGNOTTE DU DERBY

Chapitre I

—Bob! criai-je.

Pas de réponse.

—Bob!

Un rapide crescendo de ronflements s’achève en un bâillement prolongé.

—Réveillez-vous, Bob.

—Que diable signifie tout ce vacarme? dit une voix toute endormie.

—Il est bientôt l’heure du déjeuner, expliquai-je.

—Que le diable emporte le déjeuner! dit l’esprit rebelle de son lit.

—Et il y a une lettre, Bob, dis-je.

—Est-ce que vous ne pouviez pas le dire plus tôt? Apportez-la tout de suite.

Et sur cette aimable invitation, j’entrai dans la chambre de mon frère et m’assis sur le bord de son lit.

—Voici la chose: timbre poste de l’Inde, timbre de la poste de Brindisi. De qui cela peut-il venir?

—Mêlez-vous de ce qui vous regarde, Trognon, dit mon frère, rejetant en arrière ses cheveux frisés en désordre.

Puis, après s’être frotté les yeux, il se mit en devoir de rompre le cachet.

Or, s’il est un sobriquet qui m’inspire une plus profonde aversion que les autres, c’est bien celui de «Trognon».

Une misérable bonne, impressionnée par les proportions entre ma figure ronde et grave et mes petites jambes piquetées de taches de rousseur, m’infligea ce sobriquet aux jours de mon enfance.

En réalité, je ne suis pas plus un «trognon» que n’importe quelle autre jeune fille de dix sept ans.

En la circonstance actuelle, je me dressai avec toute la dignité qu’inspire la colère, et je me préparais à bourrer de coups de traversin la tête de mon frère, quand je fus arrêtée par l’expression d’intérêt que marquait sa physionomie.

—Vous ne devineriez jamais qui va venir, Nelly, dit-il. C’était un de vos amis autrefois.

—Comment? De l’Inde? Ce n’est pas Jack Hawthorne?

—Tout juste, dit Bob. Jack revient et va passer quelques jours chez nous. Il dit qu’il arrivera ici, presque en même temps que sa lettre. Ne vous mettez pas à danser comme cela. Vous ferez tomber les fusils ou vous causerez quelque autre accident. Tenez-vous tranquille comme une fille bien sage et rasseyez-vous.

Bob parlait avec toute l’autorité des vingt-deux étés qui avaient passé sur sa tête moutonnée.

Aussi je me calmai et repris ma première position.

—Comme ce sera charmant! m’écriai-je; mais, Bob, la dernière fois qu’il était ici, ce n’était qu’un jeune garçon, et maintenant c’est un homme. Ce ne sera plus du tout le même Jack.

—Oh! quant à cela, dit Bob, vous n’étiez alors qu’un bout de fille, une méchante gamine avec des boucles; tandis qu’à présent...

—Tandis qu’à présent?... demandai-je.

On eût dit vraiment que Bob était sur le point de me faire un compliment.

—Eh bien, vous n’avez plus les boucles, et vous êtes maintenant bien plus grosse et plus mauvaise.

À un certain point de vue, c’est excellent d’avoir des frères.

Il n’est pas possible à une jeune personne qui en a, de se faire de ses mérites une opinion exagérée.

Je crois qu’à l’heure du déjeuner, tout le monde fut content d’apprendre le retour promis de Jack Hawthorne.

Par «tout le monde» j’entends ma mère, et Elsie, et Bob.

Notre cousin Salomon Barker, par contre, n’eut pas du tout l’air d’être accablé de joie quand je lançai cette nouvelle d’un ton triomphant, d’une voix haletante.

Jusqu’alors je n’y avais jamais songé, mais peut-être que ce jeune gentleman commence à s’éprendre d’Elsie et qu’il redoute un rival.

Sans cela je ne vois pas pourquoi une chose aussi simple l’aurait fait repousser son œuf, déclarer qu’il avait déjeuné superbement, et cela d’un ton agressif qui permettait de douter de sa sincérité.

Grace Maberly, l’amie d’Elsie, avait l’air très contente, selon son habitude.

Quant à moi, j’étais dans un état de joie exubérante.

Jack et moi, nous avions été camarades d’enfance.

Il avait été pour moi comme un frère plus âgé, jusqu’au jour ou il était entré dans les cadets et nous avait quittés.

Que de fois Bob et lui ont grimpé aux pommiers du vieux Brown, pendant que je me tenais par-dessous et recevais le butin dans mon petit tablier blanc.

Il n’y avait guère dans ma mémoire d’escapade, guère d’aventure où Jack ne jouât un rôle de premier ordre.

Mais désormais il était «le lieutenant» Hawthorne.

Il avait fait la guerre d’Afghanistan, et, selon l’expression de Bob, c’était «un guerrier fini».

Quelle tournure allait-il avoir?

Je ne sais comment cette expression de «guerrier» avait fait surgir l’image de Jack en armure complète, avec des plumes au casque, altéré de sang, et s’escrimant avec une épée énorme sur un adversaire.

Après un tel exploit, je craignais bien qu’il ne condescendît plus à jouer à saute-mouton, aux charades et aux autres amusements traditionnels de Hatherley House.

Le cousin Sol fut certainement très déprimé pendant les quelques jours qui suivirent.

On avait toutes les peines du monde à le décider à faire un quatrième aux parties de tennis.

Il témoignait une passion tout à fait extraordinaire pour la solitude et le tabac fort.

Nous tombions sur lui dans les endroits les plus inattendus, dans les massifs, le long de la rivière, et dans ces occasions, s’il lui était impossible de nous éviter, il tenait son regard rigoureusement fixé vers le lointain et refusait d’entendre nos appels féminins et de s’apercevoir qu’on agitait des ombrelles.

Cela était certainement fort peu chic de sa part.

Un soir, après dîner, je m’emparai de lui, et, me dressant de toute ma hauteur, qui atteint cinq pieds quatre pouces et demi, je me mis en devoir de lui dire ce que je pensais de lui.

C’est un procédé que Bob regarde comme le comble de la charité, car il consiste à donner libéralement ce dont j’ai moi-même le plus grand besoin.

Le cousin Sol flânait dans un rocking-chair, le Times devant lui, et regardait le feu par dessus son journal, d’un air maussade.

Je me rangeai sur son flanc et lui envoyai ma bordée.

—On dirait que nous vous avons fâché, master Barker, dis-je d’un ton de hautaine courtoisie.

—Que voulez-vous dire, Nell? demanda mon cousin en me regardant avec surprise.

Il avait une façon bien bizarre de me regarder, le cousin Sol.

—Il semble que vous ne teniez plus à notre société, remarquai-je.

Puis, descendant soudain de mon ton héroïque:

—Vous êtes stupide, Sol. Qu’est-ce qui vous a donc pris?

—Rien du tout, Nell, ou du moins rien qui en vaille la peine. Vous savez que je passe mon examen de médecine dans deux mois et que je dois m’y préparer.

—Oh! dis-je, tout hérissée d’indignation, si c’est cela, alors n’en parlons plus. Naturellement, si vous préférez des os à vos jeunes parentes, c’est fort bien. Il y a des jeunes gens qui feraient de leur mieux pour se rendre agréables, au lieu de bouder dans les coins et d’apprendre à dépecer leurs semblables avec des couteaux.

Et après avoir ainsi résumé la noble science de la chirurgie, je m’occupai avec une violence exagérée à remettre en place des têtières qui n’en pouvaient mais.

Je voyais bien le cousin Sol regarder, d’un air amusé, la petite personne aux yeux bleus qui allait et venait en colère devant lui.

—Ne soufflez pas sur moi, Nell, dit-il. J’ai déjà été cueilli une fois, vous savez. En outre (et alors il prit une figure grave) vous aurez assez de distractions quand arrivera ce... comment se nomme-t-il?... le lieutenant Hawthorne.

—Ce n’est pas toujours Jack qui irait fréquenter les momies et les squelettes, remarquai-je.

—Est-ce que vous l’appelez toujours Jack? demanda l’étudiant.

—Naturellement. Ce nom de John, cela vous a l’air si raide.

—Oh! oui, c’est vrai, dit mon interlocuteur d’un air de doute.

J’avais toujours, trottant dans ma tête ma théorie au sujet d’Elsie.

Je me figurai que je pourrais essayer de donne aux choses une tournure plus gaie.

Sol s’était levé et regardait par la fenêtre.

J’allai l’y rejoindre et regardai timidement sa figure qui, d’ordinaire, exprimait la bonhomie et qui, en ce moment, avait l’air très sombre, très malheureuse.

En tout temps, il était très renfermé, mais je pensai qu’en le poussant un peu je l’amènerais à un aveu.

—Vous êtes un vieux jaloux, dis-je.

Le jeune homme rougit et me regarda.

—Je connais votre secret, dis-je hardiment.

—Quel secret? dit-il en rougissant davantage.

—Ne vous tourmentez pas, je le connais. Permettez-moi de vous dire, repris-je, devenant plus hardie encore, que Jack et Elsie n’ont jamais été très bien ensemble. Il y a bien plus de chance pour que Jack devienne amoureux de moi. Nous avons toujours été amis.

Si j’avais planté dans le corps du cousin Sol l’aiguille à tricoter que je tenais à la main, il n’aurait pas bondi plus haut.

—Grands Dieux! s’écria-t-il.

Et je vis fort bien dans le crépuscule ses yeux noirs se fixer sur moi.

—Est-ce que vous croyez réellement que c’est votre sœur qui m’occupe.

—Certainement, dis-je d’un ton ferme, avec la conviction que je clouais mon drapeau au grand mât.

Jamais un simple mot ne produisit pareil effet.

Le cousin Sol fit un tour sur lui-même, la respiration coupée de saisissement, et sauta bel et bien par la fenêtre.

Il avait toujours eu de bizarres façons d’exprimer ses sentiments, mais cette fois-ci il s’y prit d’une manière si originale que la seule impression qui s’empara alors de moi fut celle de la stupéfaction.

Je restai là à regarder fixement dans l’obscurité croissante.

Alors je vis sur la pelouse une figure qui me regardait aussi d’un air abasourdi et stupéfait.

—C’est à vous que je pense, Nell, dit la figure.

Après quoi elle disparut.

Puis, j’entendis le bruit de quelqu’un qui courait à toutes jambes dans l’avenue.

C’était un jeune homme fort extraordinaire.

Les choses allèrent leur train quotidien à Hatherley House, malgré la déclaration d’affection qu’avait faite de manière caractéristique le cousin Sol.

Il ne me sonda jamais au sujet des sentiments que j’éprouvais à son égard et plusieurs jours se passèrent sans qu’il fît la moindre allusion à la chose.

Évidemment, il croyait avoir fait tout ce qu’il est indispensable de faire en pareilles circonstances.

Toutefois, de temps à autre, il lui arrivait de m’embarrasser terriblement, quand il survenait, se plantait bien devant moi, me regardait avec la fixité de la pierre, ce qui était absolument épouvantable.

—Ne faites pas ça, Sol, lui dis-je un jour, vous me faites frissonner des pieds à la tête.

—Pourquoi est-ce que je vous donne le frisson, Nelly? dit-il. N’est-ce pas parce que vous avez de l’affection pour moi?

—Oh! oui, j’en ai assez, de l’affection. J’en ai pour Lord Nelson, s’il s’agit de cela, mais il ne me plairait guère que sa statue vienne se planter devant moi et reste des heures à me regarder. Voilà qui me met dans tous mes états.

—Qu’est-ce qui a pu vous mettre lord Nelson dans la tête? dit mon cousin.

—Il est sûr que je n’en sais rien.

—Est-ce que vous avez pour moi la même affection que vous avez pour Lord Nelson, Nell?

—Oui, seulement plus forte.

Et le pauvre Sol dut se contenter de cette petite lueur d’encouragement, car Elsie et miss Maberly entrèrent à grand bruit dans la chambre et mirent fin à notre tête-à-tête.

J’avais de l’affection pour mon cousin, c’était certain.

Je savais quel caractère simple et loyal se cachait sous son extérieur tranquille.

Et pourtant l’idée d’avoir pour amoureux Sol Barker—Sol, dont le nom même est synonyme de timidité—c’était trop incroyable.

Que ne s’éprenait-il de Grace, ou bien d’Elsie?

Elles auraient su que faire de lui. Elles étaient plus âgées que moi. Elles pouvaient lui donner de l’encouragement ou le rabrouer, si elles aimaient mieux.

Mais Grace était occupée à flirter tout doucement avec mon frère Bob et Elsie paraissait ne se douter absolument de rien.

J’ai gardé souvenir d’un trait typique du caractère de mon cousin, que je ne puis m’empêcher de rapporter ici, bien qu’il soit tout à fait en dehors de la suite de mon récit.

C’était à l’occasion de sa première visite à Hatherley House. La femme du Recteur vint un jour nous rendre visite et la responsabilité de la recevoir échut à Sol et à moi.

Tout alla fort bien en commençant.

Sol se montra extraordinairement animé et causeur.

Malheureusement un mouvement d’hospitalité s’empara de lui, et, malgré de nombreux signes, et coups d’œil pour l’avertir, il demanda à la visiteuse s’il se permettrait de lui offrir un verre de vin.

Or, comme si la malchance l’eût voulu, notre provision venait d’être achevée, et bien que nous eussions écrit à Londres, l’envoi n’était pas encore arrivé à destination.

J’attendais la réponse, respirant à peine.

J’espérais un refus, mais quelle ne fut pas mon épouvante! Elle accepta avec empressement.

—Ne vous donnez pas la peine de sonner, Nell, dit Sol. Je ferai le sommelier.

Et avec un sourire plein de confiance, il se dirigea vers le petit placard où l’on mettait ordinairement les carafons.

Ce fut seulement après s’être engagé à fond qu’il se rappela soudain avoir entendu dire dans la matinée qu’il n’y avait plus de vin à la maison.

Son angoisse d’esprit fut telle qu’il passa le reste de la visite de mistress Salter dans le placard et se refusa à en sortir jusqu’à ce qu’elle fût partie.

S’il y avait eu une possibilité quelconque que le placard du vin eût une autre issue, qui aboutît ailleurs, la chose se serait arrangée, mais je savais la vieille mistress Salter parfaitement au fait de la géographie de la maison; elle la connaissait aussi bien que moi.

Elle attendit pendant trois quarts d’heure que Sol reparût.

Puis elle s’en alla de fort mauvaise humeur.

—Mon cher, dit-elle en racontant l’histoire à son mari, et dans son indignation ayant recours à un langage presque calqué sur celui de l’écriture, on eût dit que le placard s’était ouvert et l’avait englouti.

Chapitre II

—Jack arrive par le train de deux heures, dit un matin Bob, apparaissant au déjeuner une dépêche à la main.

Je pus saisir au vol un regard de reproche que me lançait Sol, mais cela ne m’empêcha point de manifester ma joie à cette nouvelle.

—Nous nous amuserons énormément quand il sera là, dit Bob. Nous viderons l’étang à poissons. Nous nous divertirons à n’en plus finir. N’est-ce pas, Sol, ce sera charmant.

L’opinion de Sol sur ce que cela pouvait avoir de charmant était évidemment de celles que l’on ne peut rendre par des paroles, car il ne répondit que par un grognement inarticulé.

Ce matin-là, je songeai longuement à Jack dans le jardin.

Après tout, je me faisais grande fille, ainsi que Bob me l’avait rappelé un peu rudement.

Il me fallait désormais me montrer réservée dans ma conduite.

Un homme, en chair et en os, avait bel et bien jeté sur moi un regard épris.

Quand j’étais une enfant, que j’eusse Jack derrière moi et qu’il m’embrassât, cela pouvait aller le mieux du monde mais désormais je devais le tenir à distance.

Je me rappelai qu’un jour il me fit présent d’un poisson crevé qu’il avait tiré du ruisseau de Hatherley, et que je rangeai cet objet parmi mes trésors les plus précieux, jusqu’au jour où une odeur traîtresse qui se répandait dans la maison fut cause que ma mère écrivit à M. Burton une lettre pleine d’injures, parce que celui-ci avait déclaré que notre système de drainage était aussi parfait qu’on pouvait le désirer.

Il faut que j’apprenne à être d’une politesse guindée qui tient les gens à distance.

Je me représentai notre rencontre, et j’en fis une répétition.

Le massif de chèvrefeuille représentant Jack, je m’en approchai solennellement, je lui fis une révérence majestueuse et lui adressai ces paroles, en lui tendant la main.

—Lieutenant Hawthorne, je suis fort heureuse de vous voir.

Elsie survint pendant que je me livrais à cet exercice; elle ne fit aucune observation, mais au lunch, je l’entendis demander à Sol si l’idiotie se transmettait dans une famille, ou si elle restait bornée aux individus.

À ces mots, le pauvre Sol rougit terriblement et se mit à bafouiller de la façon la plus confuse en voulant donner des explications.

Chapitre III

La cour de notre ferme donne sur l’avenue à peu près à égale distance de Hatherley House et de la loge.

Sol, moi, et master Nicolas Cronin, fils d’un esquire[2] du voisinage, nous y allâmes après le lunch.

Cette imposante démonstration avait pour objet de mater une révolte qui avait éclaté dans le poulailler.

Les premières nouvelles de l’insurrection avaient été apportées à la maison par le petit Bayliss, fils et héritier de l’homme préposé aux poules, et on avait requis instamment ma présence.

Qu’on me permette de dire en passant que la volaille était le département d’économie domestique dont j’étais tout spécialement chargée; et qu’il n’était pris aucune mesure en ce qui les concernait, sans qu’on eût recours à mes conseils et à mon aide.

Le vieux Bayliss sortit en clopinant à notre arrivée et me donna de grands détails sur l’émeute. Il paraît que la poule à crête et le coq de Bantam avaient acquis des ailes d’une longueur telle qu’ils avaient pu voler jusque dans le parc et que l’exemple donné par ces meneurs avait été contagieux, au point que de vieilles matrones de mœurs régulières, telles que les Cochinchinoises aux pattes arquées, avaient manifesté de la propension au vagabondage et poussé des pointes jusque sur le terrain défendu.

On tint un conseil de guerre dans la cour, et l’on décida à l’unanimité que les mutins auraient les ailes rognées.

Quelle course folle nous fîmes! Par nous, j’entends master Cronin et moi, car le cousin Sol restait à planer dans le lointain, les ciseaux à la main, et à nous encourager.

Les deux coupables se doutaient évidemment pourquoi on les réclamait, car ils se précipitaient sous les meules de foin, ou par dessus les cages au point qu’on eût cru avoir affaire à une demi-douzaine au moins de poules à crête et de coqs Bantam, jouant à cache-cache dans la cour.

Les autres poules avaient l’air de s’intéresser sans vacarme aux événements et se contentaient de lancer de temps à autre un gloussement moqueur.

Toutefois, il n’en était pas de même de l’épouse favorite du Bantam.

Elle nous injuriait positivement du haut de son perchoir.

Les canards formaient la partie la plus indisciplinable de cette réunion, car bien qu’ils n’eussent rien à voir dans les débuts de ce désordre, ils témoignaient vivement leur intérêt pour les fuyards, couraient après eux de toute la vitesse de leurs courtes pattes jaunes et embarrassaient les pas des poursuivants.

—Nous la tenons, criai-je toute haletante, quand la poule à crête fut cernée dans un angle. Attrapez-la, master Cronin. Ah! vous l’avez manquée! Vous l’avez manquée! Arrêtez-la, Sol. Oh! mon Dieu! Elle arrive de mon côté.

—C’est très bien, miss Montague, s’écria master Cronin, pendant que j’attrapais par les pattes la malheureuse volatile et que je me disposais à la mettre sous mon bras pour l’empêcher de reprendre la fuite. Permettez-moi de vous la tenir.

—Non, non, je vous prie d’attraper le coq. Le voilà! Tenez, là, derrière la meule de foin! Passez d’un côté, je passe de l’autre.

—Il s’en va par la grande porte, cria Sol.

—Chou! criai-je à mon tour, Chou! Oh! il est parti.

Et nous nous élançâmes tous deux dans le parc pour l’y poursuivre.

On tourna l’angle, on passa dans l’avenue, où je me trouvai face à face avec un jeune homme à figure très halée, en complet à carreaux, qui se dirigeait vers la maison, en flânant.

Il n’y avait pas à se méprendre avec ces yeux gris et rieur.

Lors même que je ne l’aurais pas regardé, un instinct, j’en suis sûre, m’aurait dit que c’était Jack.

M’était-il possible d’avoir un air digne, avec la poule à crête fourrée sous mon bras?

Je fis un effort pour me redresser, mais le gredin d’oiseau semblait se douter qu’il avait enfin trouvé un protecteur, car il se mit à piauler avec un redoublement de violence.

Dans mon désespoir, je la lâchai et j’éclatai de rire.

Jack en fit autant.

—Comment ça va-t-il, Nell? dit-il en me tendant la main.

Puis, d’une voix qui marquait l’étonnement:

—Tiens, vous n’êtes plus du tout comme quand je vous ai vue pour la dernière fois.

—Ah! alors je n’avais pas une poule sous le bras, dis-je.

—Qui aurait cru que la petite Nelly serait jamais devenue une femme? dit Jack tout entier encore à sa stupéfaction.

—Vous ne vous attendiez pas à ce que je devienne un homme en grandissant, n’est-ce pas? dis-je avec une profonde indignation.

Et alors, renonçant brusquement à toute réserve:

—Nous sommes rudement contents de votre arrivée, Jack. Ne vous pressez pas tant d’aller à la maison. Venez nous aider à attraper le coq bantam.

—Vous avez bien raison, dit Jack avec sa voix si gaie d’autrefois. Allons!

Et nous voici tous les trois à courir comme des fous, à travers le parc, pendant que le pauvre Sol s’empressait à notre aide, embarrassé à l’arrière-garde avec les ciseaux et la prisonnière.

Jack avait son costume très froissé pour un homme en visite, quand il présenta ses respects à maman dans l’après-midi, et mes rêves de dignité et de réserve étaient dispersés à tous les vents.

Chapitre IV

Ce mois de mai, nous eûmes à Hatherley House une véritable troupe.

C’était Bob, et Sol, et Jack Hawthorne, et master Nicolas Cronin. C’était, d’autre part, miss Maberly, et Elsie, et maman, et moi.

En cas de nécessité, nous pouvions recruter dans les résidences des environs une demi-douzaine d’invités, de manière à pouvoir former un auditoire quand on produisait des charades ou des pièces, de notre cru.

Master Nicolas Cronin, jeune étudiant d’Oxford, adonné aux sports et plein de complaisance, fut, de l’avis de tous, une acquisition utile, car il était doué d’un étonnant talent pour l’organisation et l’exécution.

Jack ne montrait pas, tant s’en faut, autant d’entrain qu’autrefois.

En fait, nous fûmes unanimes à l’accuser d’être amoureux, ce qui lui fit prendre cet air nigaud qu’ont les jeunes gens en pareille circonstance, mais il n’essaya point de se disculper de cette charmante imputation.

—Qu’allons-nous faire aujourd’hui? dit un matin Bob. Quelqu’un de vous a-t-il une idée?

—Vider l’étang, dit master Cronin.

—Nous n’avons pas assez d’hommes, dit Bob. Passons à autre chose.

—Il faut organiser une cagnotte pour le Derby, dit Jack.

—Oh! on a du temps de reste pour cela: les courses n’auront lieu que dans la seconde semaine. Voyons, autre chose?

—Le Lawn-tennis, suggéra Sol, avec hésitation.

—Du Lawn-tennis, il n’en faut pas.

—Vous pourriez organiser une dînette à l’Abbaye d’Hatherley, dis-je.

—Superbe, s’écria master M. Cronin, c’est bien cela. Qu’en dites-vous, Bob?

—Une idée de première classe, dit mon frère, adoptant la proposition avec empressement.

Les repas sur l’herbe sont très aimés de ceux qui en sont à la première phase de la tendre passion.

—Eh bien, comment nous y rendrons-nous, Nell? dit Elsie.

—Je n’irai pas du tout, dis-je. J’y tiendrais énormément, mais j’ai à planter ces fougères que Sol est allé me chercher. Vous feriez mieux d’aller à pied. Ce n’est qu’à trois milles, et on pourrait envoyer d’avance le petit Bayliss avec le panier de provisions.

Il surgit alors un autre obstacle.

Le lieutenant s’était donné une entorse la veille. Il n’en avait jusqu’alors parlé à personne, mais à présent, ça commençait à lui faire mal.

—Vraiment, pourrais pas, dit Jack, trois milles à l’aller, trois au retour.

—Allons, venez, ne faites pas le fainéant, dit Bob.

—Mon cher garçon, dit le lieutenant, j’ai fait assez de marches pour le reste de ma vie. Si vous aviez vu avec quelle ardeur notre énergique général me poussait de Kaboul à Kandahar, vous auriez pitié de moi.

—Laissons le vétéran tranquille, dit master Nicolas Cronin.

—Ayons pitié de ce soldat blanchi sous le harnais, remarqua Bob.

—Assez blagué comme cela! fit Jack. Je vais vous dire ce que je compte faire, reprit-il en se ranimant. Vous me donnerez la charrette anglaise, Bob, et je la conduirai en compagnie de Nell, dès qu’elle aura fini de planter ses fougères. Nous pourrons nous charger du panier. Vous venez, n’est-ce pas, Nell?

—C’est entendu, dis-je.

Bob donna son approbation à cet arrangement, et tout le monde fut content, à l’exception de master Salomon Barker, qui jeta sur le militaire un regard imprégné d’une indulgente malice.

L’affaire définitivement convenue, toute la troupe alla faire les préparatifs, et ensuite on partit par l’avenue.