Chapitre V
On ne saurait croire à quel point l’état de la cheville s’améliora dès que le dernier de la bande eut disparu au tournant de la haie.
Quand les fougères eurent été plantées, quand le gig[3] fut attelé, Jack avait retrouvé toute son activité, toute sa vivacité.
—Il me semble que vous avez mis bien peu de temps à guérir, dis-je pendant que nous trottions à travers les méandres du petit sentier champêtre.
—En effet, dit Jack, c’est que je n’avais rien du tout, Nell. Je voulais causer avec vous.
—Vous n’allez pas me soutenir que vous avez dit un mensonge pour pouvoir causer avec moi? protestai-je.
—J’en dirais quarante, dit Jack avec aplomb.
J’étais tellement perdue dans la contemplation de pareils abîmes de scélératesse dans le caractère de Jack, que je ne fis plus aucune riposte.
Je me demandai si Elsie serait flattée ou indignée qu’on lui parlât de commettre un tel nombre de mensonges pour elle.
—Nous avons toujours été si bons amis quand nous étions enfants, Nell, commença mon compagnon.
—Oui, dis-je en baissant les yeux sur la couverture jetée sur nos genoux.
Je commentais à ce moment à devenir une jeune personne d’une grande expérience, comme vous le voyez, et à comprendre ce que signifient certaines inflexions de la voix masculine.
Ce sont des choses que l’on n’acquiert que par la pratique.
—Vous n’avez pas l’air d’avoir autant d’affection pour moi que vous en aviez alors, dit Jack.
J’étais toujours absorbée entièrement par l’examen de la peau de léopard que j’avais devant moi.
—Savez-vous, Nelly, reprit Jack, que quand je campais en plein air dans les passes glacées de l’Himalaya, quand je voyais l’armée ennemie rangée en bataille devant moi, bref... reprit-il en prenant soudain un ton passionné, tout le temps que j’ai passé dans ce maudit trou d’Afghanistan, je n’ai pas eu d’autre pensée que celle de la fillette que j’avais laissée en Angleterre.
—Vraiment! dis-je à demi-voix.
—Oui, dit Jack, j’ai emporté votre souvenir dans mon cœur, et quand je suis revenu, vous n’étiez plus une fillette. Je vous ai retrouvée belle femme, Nelly, et je me suis demandé si vous aviez oublié les jours d’autrefois.
Jack commençait à devenir très poétique dans son enthousiasme.
Pendant ce temps, il avait abandonné complètement à son initiative le vieux poney, qui se laissait aller, lui, à son penchant chronique, celui de s’arrêter pour admirer le paysage.
—Voyons, Nelly, dit Jack, avec une défaillance dans la respiration, comme quand on va tirer la corde de sa douche en pluie, une des choses que l’on apprend en faisant campagne, c’est à mettre la main sur les bonnes choses dès qu’on les aperçoit. Pas de retard, pas d’hésitation, car on ne sait pas si quelque autre ne va pas l’emporter pendant qu’on cherche à prendre son parti.
«Nous y venons, me dis-je avec désespoir, et il n’y a pas de fenêtre par où Jack puisse se jeter dès qu’il aura fait le plongeon.»
J’en étais venue à former une association d’idées entre celle d’amour et celle de saut par la fenêtre et cela datait de l’aveu du pauvre Sol.
—Ne croyez-vous pas, Nell, dit Jack, que vous auriez pour moi assez d’affection pour lier éternellement votre existence à la mienne? Voudriez-vous être ma femme, Nelly?
Il ne sauta pas même à bas du véhicule.
Il y resta, assis près de moi, me regardant avec ses brillants yeux gris, pendant que le poney allait flânant, et broutant les fleurs des deux côtés de la route.
Très évidemment il tenait à obtenir une réponse.
Je ne sais comment je crus voir une figure pâle et timide me regarder d’un fond obscur et entendre la voix de Sol me faisant sa déclaration d’amour.
Pauvre garçon, après tout il s’était mis le premier en campagne!
—Le pourriez-vous, Nell? demanda Jack une fois de plus.
—J’ai beaucoup d’affection pour vous, Jack, lui dis-je en le regardant avec un certain trouble, mais...
Comme sa figure s’altéra, à ce monosyllabe:
«Mais je ne crois, pas que mon affection aille jusque-là. En outre, je suis si jeune, voyez-vous. Je crois bien que votre proposition me vaudrait beaucoup de compliments et le reste, mais il ne faut plus songer à moi à ce point de vue.
—Alors vous me refusez, dit Jack en pâlissant légèrement.
—Pourquoi ne vous adressez-vous pas à Elsie, m’écriai-je dans mon désespoir. Pourquoi tout le monde s’adresse-t-il à moi?
—Ce n’est pas Elsie que je veux, s’écria Jack en lançant au poney un coup de fouet qui surprit un peu ce quadrupède à l’allure peu pressée. Qu’est-ce que veut dire ce «tout le monde», Nell?
Pas de réponse.
—Je vois ce que c’est, dit Jack avec amertume. J’ai remarqué ce cousin, qui est toujours après vous, depuis que je suis ici. Vous êtes engagée avec lui?
—Non, non, je ne le suis pas.
—Que Dieu en soit loué! répondit dévotement Jack. Il y a encore de l’espoir. Peut-être, avec le temps, en viendrez-vous à de meilleures idées. Dites-moi, Nell, aimez-vous beaucoup ce nigaud d’étudiant en médecine?
—Ce n’est pas un nigaud, dis-je avec indignation, et je l’aime tout autant que je vous aimerai jamais.
—Vous pourriez l’aimer tout autant sans beaucoup l’aimer, dit Jack d’un ton boudeur.
Puis ni l’un ni l’autre ne dîmes mot, jusqu’au moment où un grand cri poussé en chœur par Bob et master Cronin annonça l’arrivée du reste de la troupe.
Chapitre VI
Si la partie de campagne fut réussie, cela fut dû entièrement aux efforts de ce dernier gentleman.
Trois amoureux sur quatre personnes, c’est hors de proportion, et il fallut toutes ses facultés de boute-en-train pour compenser l’effet désastreux de l’humeur des autres.
Bob avait l’air de ne voir que les charmes de miss Maberly.
La pauvre Elsie restait à se morfondre dans l’isolement, pendant que mes deux admirateurs passaient leur temps à se regarder, puis à me regarder tour à tour.
Mais master Cronin lutta courageusement contre cet état de choses décourageant, se rendit agréable à tous, en explorant des ruines ou débouchant des bouteilles avec la même véhémence, la même énergie.
Le cousin Sol, en particulier, se montrait découragé et dépourvu d’entrain.
Il était convaincu, j’en suis sûre, que mon voyage en tête-à-tête avec Jack avait été arrangé d’avance entre nous. Mais il y avait dans son expression plus de peine que de colère.
Jack, au contraire, j’ai regret de le dire, se montrait nettement agressif.
Ce fut même cela qui me décida à choisir mon cousin pour m’accompagner dans la promenade à travers bois qui suivit le lunch.
Jack avait fini par prendre des airs de propriétaire si provocants que j’étais résolue à en finir une fois pour toutes.
Je lui en voulais aussi d’avoir pris l’air d’être cruellement mortifié par mon refus et d’avoir voulu dénigrer par derrière le pauvre Sol.
Il s’en fallait beaucoup que je fusse éprise de l’un ou de l’autre, mais après tout, avec mes idées juvéniles de lutte à armes égales, j’étais révoltée de voir l’un ou l’autre prendre une avance que je regardais comme un avantage mal acquis.
Je sentais que si Jack n’était pas revenu, j’aurais fini à la longue par agréer mon cousin.
D’autre part, si ce n’avait été Sol, je n’aurais jamais pu refuser Jack.
Pour le moment, je les aimais tous les deux trop pour favoriser l’un ou l’autre.
«Comment cela finira-t-il? je me le demande, pensai-je. Il faut que je fasse quelque chose de décisif dans un sens ou dans l’autre, à moins que, peut-être, le meilleur parti soit d’attendre et de voir ce que l’avenir amènera.»
Sol montra une légère surprise quand je le choisis pour compagnon, mais il accepta avec un sourire de gratitude.
Son esprit parut considérablement soulagé.
—Ainsi donc, je ne vous ai point encore perdue, Nell, me dit-il à demi-voix, pendant que nous nous enfoncions sous les grands arbres et que les voix de la troupe nous arrivaient de plus en plus affaiblies par l’éloignement.
—Personne ne peut me perdre, dis-je, car jusqu’à présent personne ne m’a gagnée. Je vous en prie, ne parlez plus de cela. Ne pourriez-vous pas causer comme vous le faisiez il y a deux ans, et ne pas être si épouvantablement sentimental?
—Vous saurez un jour pourquoi, Nell, dit l’étudiant d’un ton de reproche. Attendez jusqu’au jour où vous connaîtrez vous-même l’amour; alors vous comprendrez.
Je fis une légère moue d’incrédulité.
—Asseyons-nous ici, Nell, dit le cousin Sol, en me dirigeant habilement vers un petit tertre couvert de fraisiers et de mousse, et se perchant sur une souche d’arbre à coté de moi. Maintenant, tout ce que je vous demande, c’est de répondre à une ou deux questions. Après cela je ne vous persécuterai plus.
Je m’assis, l’air résigné, les mains sur les genoux.
—Êtes-vous fiancée au lieutenant Hawthorne?
—Non, répondis-je avec énergie.
—Est-ce que vous l’aimez mieux que moi?
—Non; je ne l’aime pas mieux.
Le thermomètre du bonheur de Sol marqua au moins cent degrés à l’ombre.
—Est-ce que vous m’aimez mieux que lui, Nelly, fit-il d’une voix très tendre.
—Non.
Le thermomètre redescendit au-dessous de zéro.
—Voulez-vous dire que nous sommes, à vos yeux, exactement au même niveau?
—Oui.
—Mais il vous faudra choisir entre nous un jour, vous savez, dit le cousin Sol d’un ton de doux reproche.
—Je voudrais bien qu’on ne me tourmente pas ainsi, m’écriai-je en me fâchant, ce que font d’ordinaire les femmes quand elles ont tort. Vous ne m’aimez pas du tout. Autrement vous ne seriez pas ainsi à me harceler. Je crois qu’à vous deux vous finirez par me rendre folle.
Et alors je parus sur le point d’éclater en sanglots, en même temps que la faction Barker manifestait des indices de consternation et de défaite.
«Est-ce que vous ne voyez pas ce qui en est, Sol? dis-je en riant à travers mes larmes de son air déconfit. Supposez que vous ayez été élevé avec deux jeunes filles, que vous en soyez venu à les aimer beaucoup toutes deux, mais que vous n’ayez jamais eu de préférence pour l’une, que vous n’ayez jamais eu l’idée d’épouser l’une ou l’autre. Puis, qu’on vous dise comme cela, à brûle pourpoint, que vous devez choisir l’une d’elles, et rendre ainsi l’autre très malheureuse, vous trouveriez, n’est-ce pas, que ce n’est pas chose facile.
—En effet, je ne le trouve pas, dit l’étudiant.
—Alors vous ne pouvez pas me blâmer.
—Je ne vous blâme pas, Nelly, répondit-il en s’attaquant avec sa canne à une grande digitale pourpre. Je trouve que vous avez parfaitement le droit de vouloir être sûre de vos dispositions. Il me semble, continua-t-il—en parlant d’une voix un peu hachée, mais disant ce qu’il pensait, en vrai gentleman anglais qu’il était—il me semble que ce Hawthorne est un excellent garçon. Il a plus vu le monde que moi. Il fait, il dit toujours ce qu’il y a de mieux à faire et à dire, et quand il le faut, et certainement ce n’est point là un des traits de mon caractère. Puis il est de bonne famille. Il a un bel avenir. Je devrais, je pense, vous savoir beaucoup de gré de votre hésitation, Nell, et la regarder comme une preuve de votre bon cœur.
—Nous ne parlerons plus de cela, dis-je en pensant, à part moi, que ce garçon-là était d’une nature bien plus fine que celui dont il faisait l’éloge. Tenez, ma jaquette est toute tachée par ces affreux champignons. Je me demande où sont les autres en ce moment.
Il ne fallut pas bien longtemps pour les découvrir.
Tout d’abord nous entendîmes des cris et des rires qui retentissaient dans les échos des longues clairières.
Puis, comme nous nous avancions dans cette direction, nous fûmes stupéfaits de voir la flegmatique Elsie courant à toutes jambes par le bois, sans chapeau, sa chevelure flottant au vent.
Ma première idée fut qu’il était arrivé une effrayante catastrophe— peut-être des brigands, ou un chien enragé—et je vis la forte main de mon compagnon se crisper sur sa canne.
Mais lorsque nous fûmes près de la fugitive, nous apprîmes que tout le tragique de la chose se réduisait à une partie de cache-cache organisée par l’infatigable master Cronin.
Comme on s’amusa, en se courbant, se cachant, courant parmi les chênes de Hatherley.
Quelle horreur aurait éprouvée le bon vieil abbé qui les avait plantés et comme la longue procession de moines en robe noire se serait mise à marmotter ses oraisons!
Jack refusa de prendre part au jeu, en alléguant sa cheville malade, et resta à fumer sous un arbre, l’air fort boudeur, en jetant sur Salomon Barker des regards pleins d’une sombre haine, pendant que ce dernier gentleman participait au jeu avec enthousiasme et se distinguait en se faisant toujours prendre et ne prenant jamais personne.
Chapitre VII
Pauvre Jack! Il fut certainement très malheureux ce jour-là.
Même un amoureux accueilli favorablement eût été quelque peu désorienté, je crois, par un incident survenu pendant notre retour à la maison.
Il avait été convenu que nous reviendrions tous à pied. La charrette avait été déjà renvoyée avec le panier vide, de sorte que nous prîmes par l’Allée des Épines, et ensuite à travers champs.
Nous étions occupés justement à franchir une barrière à claire-voie pour traverser la pièce de terre de dix acres du père Brown, quand master Cronin revint en arrière et dit que nous ferions mieux de prendre la route.
—La route? dit Jack. C’est absurde. Nous gagnons un quart de mille par ce champ.
—Oui, mais il y a quelque danger. Nous ferions mieux de faire le tour.
—Où est le danger? fit notre militaire en tortillant sa moustache d’un air dédaigneux.
—Oh! ce n’est rien, dit Cronin. Ce quadrupède qui est au milieu du pré, c’est un taureau, et un taureau qui n’a pas très bon caractère. Voilà tout. Je ne suis pas d’avis de laisser aller les dames.
—Nous n’irons pas, dirent en chœur les dames.
—Alors suivons la haie pour regagner la route, suggéra Sol.
—Vous irez par où il vous plaira, dit Jack d’un ton grognon. Quant à moi, je passe par le pré.
—Ne faites pas le fou, Jack, dit mon frère.
—C’est bon pour vous autres de penser à tourner le dos à une vieille vache; moi je ne trouve pas. Cela blesse mon amour-propre, voyez-vous, et je vous rejoindrai de l’autre côté de la ferme.
Et, ce disant, Jack boutonna son habit d’un air truculent, brandit sa canne avec jactance et entra dans la prairie de dix acres.
On se groupa près de la barrière et on suivit d’un regard anxieux les événements.
Jack fit de son mieux pour avoir l’air absorbé par la contemplation du paysage et de l’état probable du temps, car il jetait des regards autour de lui et vers les nuages d’un air préoccupé.
Toutefois ses coups d’œil partaient du côté taureau et y revenaient je ne sais comment.
L’animal, après avoir examiné longuement et fixement l’intrus, avait battu en retraite dans l’ombre de la haie sur un des côtés, et Jack suivait le grand axe du champ.
—Ça va bien, dis-je, il s’est écarté du chemin.
—Je crois qu’il le fait marcher, dit master Nicolas Cronin. C’est un animal plein de méchanceté et de roublardise.
Master Cronin finissait à peine ces mots que le taureau sortit de l’ombre de la haie, et se mit à frapper du pied en secouant sa tête noire à l’expression mauvaise.
À ce moment Jack était au milieu du pré et affectait de ne pas remarquer son adversaire, tout en hâtant un peu le pas.
La manœuvre, que fit ensuite le taureau, consista à décrire rapidement deux ou trois petits cercles.
Puis il s’arrêta, lança un mugissement, baissa la tête, dressa la queue et se dirigea sur Jack de toute sa vitesse.
Ce n’était plus le moment de feindre d’ignorer l’existence de l’animal.
Jack regarda un instant autour de lui.
Il n’avait d’autre arme que sa petite canne, pour tenir tête à cette demi-tonne de viande en colère qui accourait sur lui au pas de charge.
Il fit la seule chose qui fut possible, c’est à dire qu’il courut vers la haie de l’autre côté du pré.
Tout d’abord Jack eut la condescendance de courir, mais ensuite il se mit à un trot tranquille, méprisant, une sorte de compromis entre sa dignité et sa crainte, chose si plaisante que, malgré notre effroi, nous éclatâmes de rire en chœur.
Peu à peu, toutefois, comme il entendait le galop des sabots se rapprocher, il hâta le pas, et finit par prendre pour tout de bon la fuite pour trouver un abri.
Son chapeau s’était envolé, les basques de son habit voltigeaient au vent, et son ennemi n’était plus qu’à dix yards de lui.
Quand même notre héros de l’Afghanistan aurait eu à ses trousses toute la cavalerie d’Ayoub Khan, il n’aurait pu parcourir cet espace en moins de minutes.
Si vite qu’il allât, le taureau allait plus vite encore, et ils parurent atteindre la haie en même temps.
Nous vîmes Jack s’y enfoncer hardiment, et une seconde après il en sortit de l’autre côté, d’un trait, comme s’il avait été projeté par un canon, pendant que le taureau lançait une série de mugissements triomphants à travers le trou fait par Jack.
Nous éprouvâmes une sensation de soulagement en voyant Jack se secouer pour se mettre en route dans la direction de la maison sans jeter un regard de notre côté.
Lorsque nous arrivâmes, il s’était retiré dans sa chambre et ce fut seulement le lendemain au déjeuner qu’il reparut, boitant et l’air fort déconfit.
Mais aucun de nous n’eut la cruauté de faire allusion à l’événement, et par un traitement judicieux nous l’eûmes remis dans son état normal de bonne humeur avant l’heure du lunch.
Chapitre VIII
C’était deux jours après la partie de campagne que devait se tirer notre grande cagnotte du Derby.
C’était une cérémonie annuelle qu’on n’omettait jamais à Hatherley House.
En comptant les visiteurs et les voisins il y avait généralement autant de demandes de tickets qu’il y avait de chevaux engagés.
—La cagnotte se tire ce soir, Mesdames et Messieurs, dit Bob en qualité de maître de la maison. Le montant est de dix shillings. Le second a un quart de la masse, le troisième rentre dans sa mise. Personne ne peut prendre plus d’un billet, ni vendre son billet après l’avoir pris.
Tout cela fut proclamé par Bob d’une voix très pompeuse, très officielle, bien que l’effet en fût un peu amoindri par un sonore «Amen» de master Nicolas Cronin.
Chapitre IX
Il me faut maintenant renoncer au style personnel pour un moment.
Jusqu’à présent, ma petite histoire s’est composée simplement d’une série d’extraits de mon journal particulier, mais j’ai maintenant à raconter une scène que je n’appris qu’au bout de bien des mois.
Le lieutenant Hawthorne, ou Jack, comme je ne puis m’empêcher de l’appeler, avait été fort tranquille depuis la partie de campagne, et il s’était adonné à la rêverie.
Or, le hasard voulut que master Salomon Barker vînt au fumoir après le lunch, le jour de la cagnotte, et qu’il y trouvât le lieutenant assis et faisant de la fumée, pour distraire sa grandeur solitaire.
Battre en retraite eût paru une lâcheté.
Aussi l’étudiant s’assit-il sans mot dire et se mit à feuilleter le Graphic.
Les deux nivaux trouvaient la situation également embarrassante.
Ils avaient pris l’habitude de mettre le plus grand soin à s’éviter et maintenant ils se trouvaient brusquement mis face à face, sans qu’un tiers fût là pour jouer le rôle de tampon.
Le silence finissait par devenir pénible.
Le lieutenant bâilla, toussa avec une nonchalance mal jouée et continua à examiner d’un air sombre le journal qu’il tenait.
Le tic-tac de la pendule, le choc des billes qui arrivait de l’autre côté du corridor, où se trouvait la salle de billard, prenaient une intensité et une monotonie qui, à la longue, devenaient insupportables.
Sol leva les yeux une fois, mais il rencontra les yeux de son compagnon, qui venait de faire exactement la même chose.
Les deux jeunes gens se donnèrent aussitôt l’air de s’intéresser profondément, exclusivement aux dessins du plafond.
«Pourquoi me quereller avec lui? pensait Sol à part lui. Après tout, je ne demande qu’à jouer à chances égales. Probablement je serai mal accueilli, mais je ne risque rien à lui offrir une entrée en conversation.
Le cigare de Sol s’était éteint: l’occasion était trop favorable pour la laisser passer.
—Auriez-vous l’obligeance de me donner une allumette, Lieutenant? demanda-t-il.
Le lieutenant était désolé, extrêmement désolé, mais n’avait pas la moindre allumette.
C’était un mauvais début.
La politesse glaciale vous tient plus à distance que la grossièreté proprement dite. Mais master Salomon Barker, comme la plupart des gens timides, était l’audace même, dès que la glace avait été rompue.
Il ne voulait plus de ces coups d’épingle, de ces malentendus; le moment était venu des mesures définitives.
Il poussa son fauteuil jusqu’au milieu de la chambre et se planta en face du militaire étonné.
—Vous faites la cour à miss Nelly Montague, dit-il.
Jack se leva de son canapé aussi promptement que si le taureau du fermier Brown était entré par la fenêtre.
—Et si je la fais, dit-il en tortillant sa moustache roussie, que diable cela peut-il vous faire?
—Ne vous emportez pas, dit Sol, rasseyez-vous; et causons de l’affaire en gens raisonnables. Je l’aime, moi aussi.
—Où diable cet individu veut-il en venir? se demanda Jack en se ressayant, et tout fumant encore de la récente explosion.
—En un mot comme en cent, le fait est que nous l’aimons tous les deux, reprit Sol en soulignant sa remarque d’un mouvement de son doigt osseux.
—Et après? dit le lieutenant, donnant quelques indices d’une rechute. Je suppose que le plus favorisé l’emportera, et que la jeune personne est parfaitement en état de faire elle-même son choix. Vous ne vous attendez pas, n’est-ce pas, à ce que je me retire de la course, uniquement parce que vous tenez à gagner le prix?
—C’est bien cela, s’écria Sol, il faudra que l’un de nous deux se retire. Vous avez émis la bonne idée. Vous voyez, Nelly, miss Montague veux-je dire, vous aime mieux que moi, autant que je puis voir, mais elle m’aime encore assez pour ne pas vouloir m’affliger par un refus formel.
—L’honnêteté m’oblige à reconnaître, dit Jack d’un ton plus conciliant que celui donc il avait parlé jusqu’alors, que Nelly, miss Montague, veux-je dire, vous aime mieux que moi, mais que, néanmoins, elle m’aime encore assez pour ne pas préférer mon rival ouvertement, en ma présence.
—Je ne suis pas de votre avis, dit l’étudiant. À vrai dire, je crois que vous vous trompez, car elle me l’a dit en propres termes. Toutefois, ce que vous dites nous permettra d’arriver plus facilement à nous entendre. Il est parfaitement évident que tant que nous nous montrerons également amoureux d’elle, aucun de nous deux ne peut avoir le moindre espoir de faire sa conquête.
—Il y a quelque bon sens dans cela, dit le lieutenant, d’un air réfléchi, mais que proposez-vous?
—Je propose que l’un de nous se retire, pour employer votre expression. Il n’y a pas d’autre alternative.
—Mais qui devra se retirer? demanda Jack.
—Ah! voilà la question.
—Je puis alléguer que je la connais depuis plus longtemps.
—Je puis alléguer que j’ai été le premier à l’aimer.
L’affaire semblait arrivée à un point mort. Ni l’un ni l’autre des jeunes gens n’était, si peu que ce fût, disposé à abdiquer en faveur de son rival.
—Voyons, dit l’étudiant, si nous tirions au sort.
Cela paraissait équitable, tous deux en tombèrent d’accord. Mais il surgit une nouvelle difficulté.
Tous deux éprouvaient une répugnance sentimentale à risquer l’ange de leurs rêves sur une chance aussi mesquine que la chute d’une pièce de monnaie ou la longueur d’une paille.
Ce fut en ce moment critique que le lieutenant Hawthorne eut une inspiration.
—Je vais vous dire de quelle façon nous allons trancher l’affaire, proposa-t-il. Vous et moi nous sommes inscrits pour la cagnotte de notre Derby. Si votre cheval bat le mien, je renonce à ma chance. Si le mien bat le vôtre, vous renoncez pour toujours à miss Montague. Est-ce marché conclu?
—Je n’ai qu’une réserve à faire, dit Sol. C’est dans deux jours qu’auront lieu les courses. Pendant ce temps-là, aucun de nous ne devra rien faire pour gagner sur l’autre un avantage déloyal. Nous conviendrons tous les deux d’ajourner notre cour jusqu’à ce que la chose soit décidée.
—Convenu! dit le soldat.
—Convenu! dit Salomon.
Et tous deux scellèrent l’engagement d’une poignée de mains.
Chapitre X
Ainsi que je l’ai fait remarquer, je ne savais rien de l’entretien qui avait eu lieu entre mes prétendants.
Je puis dire incidemment que, pendant ce temps-là, j’étais dans la bibliothèque, ou j’écoutais du Tennyson, que me lisait de sa voix sonore et musicale master Nicolas Cronin.
Toutefois, je m’aperçus, dans la soirée, que ces deux jeunes gens montraient un entrain singulier au sujet de leurs chevaux, et que ni l’un ni l’autre n’étaient disposés à rien faire pour m’être agréable.
Je suis heureuse de pouvoir dire qu’ils furent punis de ce crime par le sort qui leur attribua des outsiders sans valeur.
Eurydice fut, je crois, le cheval échu à Sol, pendant que Jack tirait le nom de Bicyclette.
Master Cronin eut pour sa part un cheval appelé Iroquois. Quant aux autres, ils parurent enchantés de leur lot.
Avant d’aller me coucher, je jetai un coup d’œil au fumoir, et je fus enchanté de voir Jack en train de consulter le prophète du sport dans le Champ de Courses tandis que Sol était plongé jusqu’au cou dans la Gazette.
Cette passion soudaine pour le Turf paraissait d’autant plus étrange que si je savais mon cousin capable de distinguer un cheval d’une vache, c’était tout ce que ses amis pouvaient lui accorder en fait de connaissances de cette sorte.
Les différentes personnes qui se trouvaient à la maison furent unanimes à trouver que ces dix jours passaient bien lentement.
Je n’aurais pu en dire autant.
Peut-être parce que je découvris une chose fort inattendue et fort agréable au cours de cette période.
C’était un soulagement que de me sentir exempte de toute crainte de blesser la susceptibilité de l’un ou de l’autre de mes anciens amoureux.
Je pouvais dire maintenant quel était l’objet de mon choix, de ma préférence, car ils m’avaient complètement abandonnée, et me laissaient à la société de mon frère Bob ou de master Nicolas Cronin.
Le nouvel élément d’entrain qu’avaient apporté les courses de chevaux semblait avoir chassé entièrement de leur esprit leur première passion. Jamais on ne vit maison envahie à ce point par les tuyaux spéciaux, par un tel nombre d’odieux imprimés, où il pourrait par hasard se trouver un mot relatif à la forme des chevaux ou à leurs antécédents.
Les grooms de l’écurie eux-mêmes étaient las de raconter comme quoi Bicyclette descendait de Vélocipède, ou d’expliquer à l’étudiant en médecine comment Eurydice était issue de Hadès par Orphée. L’un d’eux découvrit que la grand-mère maternelle d’Eurydice était arrivée troisième au Handicap d’Ebor; mais la façon bizarre dont il se mettait sur l’œil gauche la demi-couronne qu’il avait reçue, tout en adressant de l’œil droit un clin d’œil au cocher, donne quelque lieu de mettre en doute son affirmation.
Et d’une voix qui sentait la bière, il dit tout bas ce soir-là:
—Ce nigaud! Il ne s’apercevra pas de la différence, et rien que de s’imaginer que c’est la vérité, ça vaut un dollar pour lui.
Chapitre XI
À l’approche du jour du Derby l’émotion s’accrut.
Master Cronin et moi, nous échangions des coups d’œil et des sourires, en voyant Jack et Sol se jeter, après le déjeuner, sur les journaux et dévorer les listes des paris.
Mais le point culminant, ce fut le soir qui précédait immédiatement la course.
Le lieutenant avait couru à la gare pour s’assurer les dernières nouvelles. Il revint toujours courant, et brandissant avec frénésie un journal froissé au-dessus de sa tête.
—Eurydice est couronnée, cria-t-il. Votre cheval est fichu, Barker.
—Quoi? hurla Sol.
—Oui, fichu... absolument abîmé à l’entraînement, ne courra pas du tout.
—Faites voir, gémit mon cousin, en s’emparant du journal.
Puis il le laissa tomber, s’élança hors de la chambre et descendit à grand bruit les marches quatre à quatre.
Nous ne le revîmes plus jusqu’au soir, où il reparut furtivement très ébouriffé et se hâta de se glisser dans sa chambre.
Pauvre garçon? j’aurais sympathisé avec sa peine si je n’avais songé à la conduite déloyale qu’il avait récemment tenue à mon égard.
Depuis ce moment, Jack parut un tout autre homme.
Il commença aussitôt à me témoigner des attentions visibles, ce qui fut fort ennuyeux pour moi et pour une autre personne qui se trouvait là.
Il joua du piano. Il chanta. Il proposa des amusements de société. En somme, il usurpa les fonctions exercées d’ordinaire par master Nicolas Cronin.
Je me souviens d’avoir été frappée d’un fait remarquable, c’est que dans la matinée du Derby, le lieutenant parut avoir complètement cessé de s’intéresser de la course.
À déjeuner, il se montra plein d’entrain, mais il n’ouvrit pas même le journal qui se trouvait devant lui.
Ce fut master Cronin qui le déploya à la fin, et jeta un regard sur les colonnes.
—Quoi de neuf, Nick? demanda mon frère Bob.
—Pas grand-chose. Ah! si, voici quelque chose. Un autre accident de chemin de fer. Une rencontre de trains, à ce qu’il paraît, le frein Westinghouse n’a pas fonctionné. Deux tués, sept blessés et... par Jupiter! écoutez-moi ça: parmi les victimes se trouvait un des concurrents des jeux Olympiques d’aujourd’hui. Un éclat aigu de bois lui est entré dans le côté et cet animal de valeur a dû être sacrifié sur l’autel de l’humanité. Le nom de ce cheval est Bicyclette. Holà, Hawthorne, voilà que vous avez répandu tout votre café sur la nappe. Ah! j’oubliais: Bicyclette, c’était votre cheval, n’est-ce pas? Voilà votre chance à l’eau, je le crains. Je vois qu’Iroquois, qui avait une basse cote au commencement, est devenu le favori du jour.
Chapitre XII
Paroles significatives, et je ne doute pas que votre perspicacité ne vous l’ait appris, au moins depuis les trois dernières pages.
Ne me traitez pas de flirteuse, de coquette avant d’avoir pesé les faits.
Tenez compte de mon amour-propre piqué du soudain abandon de mes amoureux, songez combien je fus charmée de l’aveu que me fit celui dont j’avais voulu me cacher l’amour, alors même que je le lui rendais, songez aux occasions qui s’offrirent à lui et dont il profita pendant tout le temps que Jack et Sol m’évitèrent d’une manière systématique et pour se conformer à leur ridicule convention.
Pesez tout cela, et alors qui d’entre vous jettera la première pierre à la jeune fille rougissante qui fut l’enjeu de la cagnotte du Derby?
Voici la chose, telle qu’elle parut au bout de trois mois bien courts dans le Morning Post: «12 août—À l’église de Hatherley, mariage de Nicolas Cronin, esquire, fils aîné de Nicolas Cronin, esquire, de Woodlands, Cropshire, avec miss Eleanor Montague, fille de feu James Montague, esquire, juge de paix, à Hatherley House».
Chapitre XIII
Jack partit en déclarant qu’il allait s’offrir comme volontaire dans une expédition en ballon pour le Pôle Nord. Mais il revint trois jours après, et dit qu’il avait changé d’intention.
Il voulait refaire à pied le trajet parcouru par Stanley à travers l’Afrique équatoriale.
Depuis, il a laissé échapper une ou deux allusions pleines d’amertume aux espérances déçues et aux joies ineffables de la mort; mais tout bien considéré, il continue à se porter fort bien, et récemment on l’a entendu grogner en des occasions telles que du mouton pas assez cuit et du bœuf trop cuit, allusions que l’on peut à bon droit regarder comme des indices de bonne santé.
Sol prit la chose avec plus de calme; mais je crains que le fer ne soit entré plus profond dans son âme.
Toutefois, il se remit d’aplomb comme un garçon courageux qu’il était.
Il poussa même la hardiesse jusqu’à désigner les demoiselles d’honneur, ce qui lui fournit l’occasion de se perdre dans un labyrinthe inextricable de mots.
Il se lava les mains de la phrase rebelle, et la coupa en deux pour s’asseoir, succombant à sa rougeur et aux applaudissements.
J’ai entendu dire qu’il avait pris pour confidente de ses douleurs et de ses déceptions la sœur de Grace Maberly et trouvé en elle la sympathie qu’il en attendait.
Bob et Grace se marient dans quelques mois, et il se pourrait qu’un autre mariage ait lieu à la même époque.
LE RÉCIT DE L’AMÉRICAIN
Chapitre I
Cela vous a un air étrange, disait-il au moment où j’ouvris la porte de la chambre où se réunissait notre cercle mi-social mi-littéraire, mais je pourrais vous raconter des choses bien plus drôles que celles-là, diablement plus drôles.
Comme vous le voyez, ça n’est pas les gens qui savent enfiler des mots anglais correctement, et qui ont reçu de bonnes éducations, qui se trouvent dans les drôles d’endroits où je me suis vu.
Messieurs, la plupart du temps, c’est des gens grossiers, qui savent toute juste se faire comprendre de vive voix; et bien moins encore décrire, avec la plume et l’encre, les choses qu’ils ont vues, mais s’ils le pouvaient, ils vous feraient dresser les cheveux d’étonnement à vous autres Européens; oui, Messieurs, c’est comme ça.
Il se nommait, je crois, Jefferson Adams.
Je sais que ses initiales étaient J. A., car vous pouvez les voir encore profondément gravées à la pointe du couteau sur le panneau d’en haut, et à droite de la porte de notre fumoir.
Il nous légua ce souvenir, ainsi que quelques dessins artistiques exécutés par lui avec du jus de tabac sur notre tapis de Turquie, mais à part ces reliques, notre Américain conteur d’histoire a disparu de notre monde.
Il flamba comme un météore brillant au milieu de nos banales et calmes réunions, et alla se perdre dans les ténèbres extérieures.
Ce soir-là, cependant, notre hôte du Nevada était complètement lancé. Aussi j’allumai tranquillement ma pipe et m’installai sur la chaise la plus proche, en me gardant bien d’interrompre son récit.
—Remarquez-le bien, reprit-il, je ne veux pas chercher noise à vos hommes de science.
«J’aime, je respecte un type qui est capable de mettre à sa place n’importe quelle bête ou plante, depuis une baie de houx jusqu’à un ours grizzly, avec des noms à vous casser la mâchoire, mais si voulez des faits vraiment intéressants, des faits pleins d’un jus savoureux, adressez-vous à vos baleiniers, à vos gens de la frontière, à vos éclaireurs, aux hommes de la Baie d’Hudson, des gaillards qui savent à peine signer leur nom.
Il y eut alors une pause, pendant laquelle master Jefferson Adams sortit un long cigare et l’alluma.
Nous observions un rigoureux silence, car l’expérience nous avait appris qu’à la moindre interruption notre Yankee rentrait aussitôt dans sa coquille.
Il regarda autour de lui avec un sourire d’amour-propre satisfait, et remarquant notre air attentif, il reprit à travers une auréole de fumée:
—Eh bien lequel de vous, gentlemen, est jamais allé dans l’Arizona? Aucun, je parie.
«Et parmi tous les Anglais et Américains qui promènent la plume sur le papier, combien y en a-t-il qui sont allés dans l’Arizona? Bien peu, j’en suis sûr.
«J’y suis allé, Monsieur, j’y ai vécu des années, et quand je pense à ce que j’y ai vu, c’est à peine si je me crois moi-même aujourd’hui.
«Ah! en voilà un du pays!
«J’étais du nombre des flibustiers de Walker.
«On avait jugé à propos de nous qualifier ainsi. Après que nous eûmes été dispersés, et notre chef fusillé, plusieurs d’entre nous se frayèrent des routes et s’installèrent par là.
«C’était une colonie anglaise, et américaine au grand complet, avec nos femmes et enfants.
«Je crois qu’il en reste encore des anciens, et qu’ils n’ont pas encore oublié ce que je vais vous raconter. Non, je vous garantis qu’ils ne l’ont point oublié, tant qu’ils seront de ce côté-ci de la tombe.
«Mais je parlais du pays, et je parie que je vous étonnerais énormément, si je ne vous parlais pas d’autre chose.
«Songer qu’un tel pays aurait été fait pour quelques Graisseurs et quelques demi-sang! C’est faire un mauvais usage des bienfaits de la Providence, je vous le dis.
«L’herbe y poussait plus haut que la tête d’un homme à cheval, et des arbres si serrés que pendant des lieues et des lieues vous n’arriviez pas à entrevoir un bout de ciel bleu, et des orchidées grandes comme des parapluies. Peut-être quelqu’un de vous a-t-il vu une plante qu’on appelle piège à mouches quelque part dans les États.
—Dionoea muscipula, dit à demi-voix Dawson, notre savant par excellence.
—Ah! Dix au nez de municipal, c’est ça! Vous voyez une mouche se poser sur cette plante-là. Alors vous voyez aussitôt les deux battants de la feuille se rapprocher brusquement et tenir la mouche prisonnière entre eux, la broyer, la triturer en petits morceaux.
«Ça ressemble à s’y méprendre à une grande pieuvre avec son bec, et des heures après, si vous ouvrez la feuille, vous voyez le corps de la mouche à moitié digéré, et en menus morceaux. Eh bien j’ai vu dans l’Arizona de ces pièges à mouche avec des feuilles de huit, de dix pieds de long, des épines ou dents d’au moins un pied.
«Elles étaient capables de... Mais, Dieu me damne, je vais trop vite.
«C’était la mort de Joe Hawkins que je voulais votre raconter.
«C’est bien la chose la plus étrange que vous puisiez jamais entendre.
«Il n’y avait personne du Montana qui ne connût Joe Hawkins, Alabama Joe, comme on l’appelait là-bas.
«C’était un homme de plein air, je vous en réponds, mais le plus damné putois qu’un homme ait jamais vu.
«Un bon garçon, souvenez-vous en, tant que vous le caressiez dans le sens du poil, mais pour peu qu’on le blaguât, il devenait pire qu’un chat sauvage.
«Je l’ai vu tirer ses six coups dans une foule d’hommes qui le bousculait pour l’entraîner dans le bar de Simpson, alors qu’une danse était en train, et il planta son bowie-knife dans Tom Hooper, parce que celui-ci lui avait versé par mégarde son verre sur son gilet.
«Non, il ne reculait pas devant un assassinat, Joe, oh non, et il ne fallait pas avoir confiance en lui, tant que vous n’aviez pas l’œil sur lui.
«Car, au temps dont je parle, alors que Joe Hawkins faisait le matamore par la ville et piétinait la loi sous son révolver, il y avait là un Anglais nommé Scott, Tom Scott, si je me souviens bien.
«Ce diable de Scott était un Anglais pour tout de bon (je demande pardon à la compagnie présente) et pourtant il ne plaisait guère à la bande d’Anglais de là-bas, ou la bande d’Anglais ne lui allait pas beaucoup.
«C’était un homme tranquille, ce Scott, même trop tranquille pour une population aussi rude que celle-là.
«On l’appelait sournois, mais il ne l’était pas.
«Il se tenait le plus souvent à l’écart et ne se mêlait d’aucune affaire tant qu’on le laissait tranquille.
«Certains disaient qu’il avait été comme qui dirait persécuté dans son pays, qu’il avait été Chartiste, ou quelque chose dans ce genre, qu’il lui avait fallu lever le pied et décamper, mais il n’en parlait jamais lui-même et ne se plaignait jamais.
«Cet individu de Scott était une sorte de cible pour les gens du Montana, tant il était tranquille et avait l’air simple.
«Il n’avait personne pour le soutenir dans ses ennuis, car, comme je le disais tout à l’heure, c’est à peine si les Anglais le regardaient comme l’un des leurs, et on lui fit plus d’une mauvaise farce.
«Il ne répondait jamais grossièrement; il était poli avec tout le monde.
«Je crois que les gens en vinrent à croire qu’il manquait d’énergie, jusqu’au jour où il leur montra qu’ils se trompaient.
«Ce fut au bar de Simpson que le coup se monta, et ça aboutit à la drôle de chose que j’allais vous conter.
Chapitre II
«Alabama Joe et un ou deux autres vauriens en voulaient alors à mort aux Anglais, et ils disaient ouvertement ce qu’ils pensaient, quoique je les eusse avertis que ça pourrait bien aboutir à une terrible affaire.
«Ce soir-là, en particulier, Joe était plus qu’à moitié ivre.
«Il faisait le fanfaron par la ville avec son révolver et cherchait quelqu’un avec qui se chamailler.
«Alors il retourna au bar, où il était certain de rencontrer quelqu’un des Anglais aussi disposé à une querelle qu’il l’était lui-même.
«Et pour sûr, en effet; il y en avait une demi-douzaine qui flânaient par là et Tom Scott était debout seul devant le poêle.
«Joe s’assit près de la table, et mit devant lui son révolver et son bowie-knife.
«—Les voici, mes arguments, Jeff me dit-il, si jamais un de ces Anglais au foie blanc ose me donner un démenti.
«Je tentai de l’arrêter, Messieurs, mais il n’était pas homme à se laisser convaincre si aisément, et il se mit à tenir des propos tels que personne ne pouvait les endurer.
«Oui, un graisseur lui-même aurait pris feu, si vous lui aviez tant parlé du pays de la Graisse.
«Il y eut de l’émotion dans le bar, et chacun mit la main sur ses armes, mais avant qu’ils eussent le temps de les tirer, on entendit une voix calme, partant du côté du poêle, dire:
«—Faites vos prières, Joe Hawkins, car, par le ciel, vous êtes un homme mort.
«Joe fit demi-tour et fit le geste de prendre son arme, mais ça ne servait à rien.
«Tom Scott était debout et le tenait sous son Derringer.
«Sa face pâle était souriante, et c’était le diable en personne qu’on voyait dans ses yeux.
«—Ça n’est pas que le vieux pays se soit montré bien tendre pour moi, dit-il, mais jamais personne n’en dira du mal devant moi.
«Pendant une ou deux secondes, je vis son doigt presser peu à peu sur la gâchette.
«Puis il éclata de rire, et jetant son révolver à terre:
«—Non, dit-il, je ne peux pas tuer un homme qui est à moitié ivre. Gardez votre sale existence Joe, et employez-la mieux que vous n’avez fait. Vous avez été plus près de la tombe ce soir que vous ne le serez jamais jusqu’à ce que votre heure soit venue. Vous ferez mieux de partir, pour la forêt, je parie. Non, ne me regardez pas de cet air farouche. Je n’ai pas peur de votre arme: un fanfaron est bien près d’être un lâche.
«Et il fit demi-tour d’un air méprisant, ralluma au poêle sa pipe, qu’il n’avait pas fini de fumer, pendant qu’Alabama s’esquivait du bar, accompagné par les rires bruyants des Anglais.
«Je vis sa figure quand il passa près de moi, et sur cette figure je vis l’assassinat, Messieurs, l’assassinat, aussi clairement que la chose que j’ai jamais vue le plus clair.
«Je m’attardai au bar après cette querelle, et je regardai Tom Scott à qui tous les hommes allaient serrer la main.
«Ça me semblait comme qui dirait étrange de lui voir l’air si souriant et si gai, car je connaissais le caractère sanguinaire de Joe, et je me disais que l’Anglais n’avait guère de chance de voir le lendemain matin.
«Il habitait dans un endroit en quelque sorte désert, vous savez, tout à fait en dehors de la route battue, et il lui fallait pour s’y rendre passer par le ravin du Piège à mouche.
«Ce ravin-là était un endroit sombre et marécageux, fort solitaire même en plein jour, car ça vous donnait le frisson rien que de voir ces grandes feuilles de huit ou dix pieds de long se fermer brusquement pour peu que quelque chose les toucha, mais la nuit il n’y avait pas une âme dans les environs.
«En outre, dans certains endroits du ravin le sol était mou jusqu’à une grande profondeur et si on y avait jeté un corps, on ne l’aurait plus revu le lendemain.
«Je croyais voir Alabama Joe tapi sous les feuilles du grand Piège à mouche dans la partie la plus sombre du ravin, l’air farouche, le revolver en main, je le voyais presque, Messieurs, comme si je l’avais eu sous les yeux.
«Vers minuit, Simpson ferme son bar, en sorte qu’il nous fallut partir.
«Tom Scott se mit en route d’un bon pas pour son trajet de trois milles.
«Je n’avais pas manqué de lui glisser un mot d’avertissement quand il passa près de moi, car j’avais une sorte d’affection pour mon homme.
«—Tenez votre Derringer bien libre dans votre ceinture, Monsieur, que je dis, car il pourrait se faire que vous en ayez besoin.
«Il me regarda bien en face avec un sourire tranquille, et alors je le perdis de vue dans l’obscurité.
«J’étais convaincu que je ne le reverrais plus.
«Il avait à peine disparu que Simpson vient à moi et me dit:
«—Il va y avoir une jolie affaire au ravin du Piège à mouche, cette nuit. Les garçons disent que Hawkins est parti une demi-heure à l’avance pour attendre Scott et le tuer à bout portant. Je suis d’avis que le coroner aura de la besogne demain.
Chapitre III
«Que se passa-t-il dans le ravin cette nuit-là?
«C’était une question qu’on ne manqua pas de se poser le lendemain matin.
«Un demi-sang était à la pointe du jour dans la boutique de Ferguson.
«Il raconta qu’un peu auparavant il s’était trouvé aux environs du ravin vers une heure du matin.
«Il ne fut pas facile de lui faire raconter son histoire, tellement il avait l’air effrayé, mais à la fin, il nous dit qu’il avait entendu des cris épouvantables au milieu du silence de la nuit.
«Il n’y avait point eu de coups de feu, mais une série de hurlements, comme qui dirait des hurlements étouffés, tels qu’en jetterait un homme qui aurait la tête dans un serape et qui souffrirait à mort.
«Abner Brandon, moi et quelques autres nous étions alors à la boutique.
«Nous montâmes donc à cheval pour nous rendre à la maison de Scott et pour cela on traversa le ravin.
«On n’y remarquait rien de particulier, point de sang, point de marques de lutte; et quand nous arrivons à la maison de Scott, il sortit au-devant de nous, aussi guilleret qu’une alouette.
«—Hallo! Jeff, qu’il dit, pas du tout besoin de pistolet. Entrez prendre un cocktail, les camarades!
«—Avez-vous vu ou entendu quelque chose cette nuit en rentrant chez vous? que je dis.
«—Non, répondit-il, ça s’est passé bien tranquillement. Une sorte de plainte jetée par une chouette, dans le ravin du Piège à mouche, et voilà tout. Allons, pied à terre, et prenez un verre.
«—Merci, dit Abner.
«Alors nous descendons, et Tom Scott nous accompagna à cheval quand nous repartîmes.
Chapitre IV
«Une agitation énorme régnait dans la Grande Rue quand nous y arrivâmes.
«Le parti des Américains avait l’air d’avoir perdu la tête.
«Alabama Joe avait disparu. On n’en retrouvait pas miette.
«Depuis qu’il était allé au ravin, personne ne l’avait revu.
«Lorsque nous mîmes pied à terre, il y avait un nombreux rassemblement devant le Bar à Simpson, et je vous réponds qu’on regardait de travers Tom Scott.
«On entendit armer des pistolets et je vis Scott mettre lui aussi la main à sa ceinture.
«Il n’y avait pas l’ombre d’un Anglais en cet endroit.
«—Écartez-vous, Jeff Adams, fait Zebb Humphrey, le plus grand coquin qui ait existé, vous n’avez rien à voir dans cette affaire. Dites donc, les amis, est-ce que de libres Américains vont se laisser assassiner par un maudit Anglais?
«Ce fut la chose la plus prompte que j’aie jamais vu.
«Il y eut une mêlée et un coup de feu.
«Zebb était par terre, avec une balle de Scott dans la cuisse, et Scott lui aussi était par terre, maintenu par une douzaine d’hommes.
«Ça ne lui aurait servi à rien de se débattre. Aussi ne bougeait-il pas.
«Ils parurent ne pas savoir ce qu’ils feraient de lui, puis un des amis intimes d’Alabama les décida.
«—Joe a disparu, qu’il dit. C’est tout ce qu’il y a de plus certain, et voici l’homme qui l’a tué. Quelqu’un de vous sait qu’il est allé au ravin cette nuit pour affaire; il n’est pas revenu. Cet Anglais que voilà y est allé de son côté après lui. Ils se sont battus. On a entendu des cris du côté des grands Pièges à mouche. Il aura joué au pauvre Joe un de ses tours de sournois et l’aura jeté dans le marais. Ça n’est pas étonnant que le corps ait disparu. Est-ce que nous allons rester comme ça et laisser tuer nos camarades par les Anglais? Non, n’est-ce-pas. Qu’il comparaisse devant le Juge Lynch, voilà mon avis.
«—Lynchons-le, crièrent cent voix furieuses, car à ce moment toute la colonie était accourue jusqu’au dernier gredin.
«—Allons, les enfants, qu’on apporte une corde et hissons-le. Pendons-le à la porte de Simpson.
«—Attendez un moment, dit un autre en s’avançant. Pendons-le à côté du grand Piège à mouche dans le ravin. Que Joe voie qu’il est vengé, puisque c’est par là qu’il est enterré.
«On applaudit à grands cris, et ils partirent, emmenant au milieu d’eux Scott ficelé sur un mustang, et entouré d’une garde à cheval, le révolver prêt à tirer, car nous savions qu’il y avait par là une vingtaine d’Anglais, qui n’avaient pas l’air de reconnaître le Juge Lynch, et qui n’attendaient que le moment de livrer bataille.
«Je partis avec eux, le cœur bien ému de pitié pour ce pauvre Scott, qui pourtant n’avait pas l’air ému pour un sou, non, pas du tout.
«C’était un homme rudement trempé.
«Ça vous paraît comme qui dirait bizarre, de pendre un homme à un Piège à mouche, mais le nôtre était bel et bien un arbre.
«Les feuilles étaient comme des bateaux accouplés, avec une charnière entre les deux et les épines au fond.
Chapitre V
«Nous descendîmes dans ce ravin jusqu’à l’endroit où poussait le plus grand de ces arbres et nous le vîmes, avec des feuilles fermes et d’autres étalées.
«Mais nous vîmes en cet endroit autre chose encore.
«Debout autour de l’arbre étaient une trentaine d’hommes, tous des Anglais, et armés jusqu’aux dents.
«Évidemment, ils nous attendaient et avaient l’air fort disposés à la besogne: ils étaient venus pour quelque motif et ils entendaient bien parvenir par leur but.
«Il y avait là tous les matériaux voulus pour faire la plus belle mêlée que j’eusse jamais vue.
«Comme nous arrivions, un grand Écossais à barbe rousse—il se nommait Cameron—fit quelques pas en avant des autres, tenant son révolver armé.
«—Voyez, mes gaillards, vous n’avez pas le droit de toucher à un cheveu de la tête de cet homme. Vous n’avez pas encore prouvé que Joe était mort, et quand vous l’auriez prouvé, vous n’auriez pas prouvé que c’est Scott qui l’a tué. En tout cas, il aurait été en cas de légitime défense, car vous savez tous que Joe était en embuscade pour tuer Scott, pour l’abattre à bout portant. Donc, je vous le répète, vous n’avez nullement le droit de toucher à cet homme, et ce qui vaut encore mieux, j’ai réuni trente arguments à six coups chacun pour vous dissuader de le faire.
«—C’est un point intéressant, et qui vaut la peine d’être discuté, dit l’homme qui était le camarade intime de Alabama Joe.
«On entendit armer des pistolets, tirer des pistolets, tirer des couteaux, et les deux troupes se mirent à tirer l’une sur l’autre. Il était évident que la moyenne de la mortalité allait s’élever dans le Montana.
«Scott était debout en arrière, avec un pistolet à l’oreille, s’il faisait un mouvement.
«Il avait l’air aussi tranquille, aussi calme que s’il n’avait point son argent sur la table de jeu, quand tout à coup il sursaute et jette un cri qui retentit à nos oreilles comme un coup de trompette.
«—Joe! crie-t-il, Joe. Regardez. Le voici dans le Piège à mouche.
«Tout le monde se retourna et regarda du côté qu’il montrait.
«Ah! Jérusalem. Je crois que ce tableau ne s’effacera jamais de notre mémoire.
«Une des grandes feuilles du Piège à mouche, qui était restée fermée et allongée sur le sol, commençait à s’entr’ouvrir peu à peu sur la charnière.
«Dans le creux de la feuille, Joe Alabama était étendu, comme un enfant dans son berceau.
«En se fermant, la feuille lui avait enfoncé lentement à travers le cœur ses longues épines.
«Nous vîmes bien qu’il avait fait une tentative pour s’ouvrir un passage, et sortir, car il y avait une fente dans la feuille épaisse et charnue, et il avait son bowie-knife dans la main, mais la feuille avait déjà enserré.
«Sans doute, il s’était couché dedans pour attendre Scott, à l’abri de l’humidité, et elle s’était fermée sur lui, comme vous voyez vos petites plantes de serre chaude se fermer sur une mouche et nous le trouvâmes là, tel qu’il était, déchiré, réduit en bouillie par les grandes dents rugueuses de la plante cannibale.
«Voilà la chose, Messieurs, et vous conviendrez que c’est une curieuse histoire.
—Et qu’advint-il de Scott? demanda Jack Sinclair.
—Eh bien nous le remportâmes sur nos épaules, jusqu’au bar de Simpson, et il nous paya une tournée.
«Et même il fit un speech, un fameux speech encore, debout sur le comptoir.
«Ça parlait du Lion Anglais et de l’Aigle Américain qui désormais iraient bras dessus, bras dessous.
«À présent, Messieurs, comme l’histoire était longue, et que mon cigare est fini, je crois que je vais me trotter avant qu’il soit plus tard.
Il nous souhaita le bonsoir et sortit.
Chapitre VI
—Voilà une histoire bien extraordinaire, dit Dawson, qui aurait cru qu’une Dionoea aurait une telle puissance.
—Une histoire diablement trouble, dit le jeune Sinclair.
—Évidemment, dit le Docteur, c’est un homme qui s’en tient à la vérité la plus prosaïque.
—Ou bien c’est le menteur le plus original qui fut jamais.
Je me demande lequel des deux avait raison.