Chapitre V
Pendant les quelques jours qui suivirent l’entrevue où miss Warrender m’avait avoué la haine que lui inspirait le secrétaire, tout alla bien à Dunkelthwaite.
J’eus plusieurs longues conversations avec elle dans des promenades que nous faisions à l’aventure dans les bois, avec les deux bambins, mais je ne réussis point à la faire s’expliquer nettement sur l’accès de violence qu’elle avait eu dans la bibliothèque, et elle ne me dit pas un mot qui pût jeter quelque lumière sur le problème qui m’intéressait si vivement.
Toutes les fois que je faisais une remarque qui pouvait conduire dans cette direction, elle me répondait avec une réserve extrême, ou bien elle s’apercevait tout à coup qu’il n’était que temps pour les enfants de retourner dans leur chambre, de sorte que j’en vins à désespérer d’apprendre d’elle-même quoi que ce fût.
Pendant ce temps, je ne me livrai à mes études que d’une manière irrégulière, par boutades.
De temps à autre, l’oncle Jérémie, de son pas traînant, entrait chez moi, un rouleau de manuscrits à la main, pour me lire des extraits de son grand poème épique.
Lorsque j’éprouvais le besoin d’une société, j’allais faire un tour dans le laboratoire de John, de même qu’il venait me trouver chez moi, quand la solitude lui pesait.
Parfois, je variais la monotonie de mes études en prenant mes livres et m’installant à l’aise dans les massifs où je passais le jour à travailler.
Quant à Copperthorne, je l’évitais autant que possible, et de son côté il n’avait nullement l’air empressé de cultiver ma connaissance.
Un jour, dans la seconde semaine de juin, John vint me trouver un télégramme à la main et l’air extrêmement ennuyé.
—En voilà, une affaire! s’écria-t-il. Le papa m’enjoint de partir séance tenante pour me rendre à Londres. Ce doit être pour quelque histoire de légalité. Il a toujours menacé de mettre ordre à ses affaires, et maintenant il lui a pris une crise d’énergie et il veut en finir.
—Vous ne serez pas longtemps absent, je suppose? dis-le.
—Une semaine ou deux peut-être. C’est une chose bien désagréable. Cela tombe juste au moment où je comptais réussir à décomposer cet alcaloïde.
—Vous le retrouverez tel quel quand vous reviendrez, dis-je en riant. Il n’y a personne ici qui se mêle de le décomposer en votre absence.
—Ce qui m’ennuie le plus, c’est de vous laisser ici, reprit-il. Il me semble que c’est mal remplir les devoirs de l’hospitalité que de faire venir un camarade dans ce séjour solitaire et de s’en aller brusquement en le plantant là.
—Ne vous tourmentez pas à mon sujet répondis-je. J’ai beaucoup trop de besogne pour me sentir seul. En outre, j’ai trouvé ici des attractions sur lesquelles je ne comptais pas du tout. Je ne crois pas qu’il y ait dans ma vie six semaines qui m’aient paru aussi courtes que les dernières.
—Oh! elles ont passé si vite que cela? dit John, en se moquant.
Je suis convaincu qu’il était toujours dans son illusion de me croire amoureux fou de la gouvernante.
Il partit ce même jour par un train du matin, en promettant d’écrire et de nous envoyer son adresse à Londres, car il ne savait pas dans quel hôtel son père descendrait.
Je ne me doutais pas des conséquences qui résulteraient de ce mince détail, je ne me doutais pas non plus de ce qui allait arriver avant que je pusse revoir mon ami.
À ce moment-là, son départ ne me faisait aucune peine.
Il en résultait simplement que nous quatre qui restions nous allions être en contact plus intime et il semblait que cela dût favoriser la solution du problème auquel je prenais de jour en jour un plus vif intérêt.
À un quart de mille environ de la maison de Dunkelthwaite se trouve un petit village formé d’une longue rue, qui porte le même nom, et composé de vingt ou trente cottages aux toits d’ardoises, et d’une église vêtue de lierre toute voisine de l’inévitable cabaret.
L’après-midi du jour même où John nous quitta, miss Warrender et les deux enfants se rendirent au bureau de poste et je m’offris à les accompagner.
Copperthorne n’eût pas demandé mieux que d’empêcher cette excursion ou de venir avec nous, mais, heureusement pour nous, l’oncle Jérémie était en proie aux affres de l’inspiration et ne pouvait se passer des services de son secrétaire.
Ce fut, je m’en souviens, une agréable promenade, car la route était bien ombragée d’arbres où les oiseaux chantaient joyeusement.
Nous fîmes le trajet à loisir, en causant de bien des choses, pendant que le bambin et la fillette couraient et cabriolaient devant nous.
Avant d’arriver au bureau de poste, il faut passer devant le cabaret dont il a été question.
Comme nous parcourions la rue du village, nous nous aperçûmes qu’un petit rassemblement s’était formé devant cette maison.
Il y avait là dix ou douze garçons en guenilles ou fillettes aux nattes sales, quelques femmes la tête nue, et deux ou trois hommes sortis du comptoir où ils flânaient.
C’était sans doute le rassemblement le plus nombreux qui ait jamais fait figure dans les annales de cette paisible localité.
Nous ne pouvions pas voir quelle était la cause de leur curiosité; mais nos bambins partirent à toutes jambes, et revinrent bientôt, bourrés de renseignements.
—Oh! miss Warrender, cria Johnnie qui accourait tout haletant d’empressement. Il y a là un homme noir comme ceux des histoires que vous nous racontez.
—Un bohémien, je suppose, dis-je.
—Non, non, dit Johnnie d’un ton décisif. Il est plus noir encore que ça, n’est-ce pas, May?
—Plus noir que ça, redit la fillette.
—Je crois que nous ferions mieux d’aller voir ce que c’est que cette apparition extraordinaire, dis-je.
En parlant, je regardai ma compagne, et je fus fort surpris de la voir toute pâle, avec les yeux pour ainsi dire resplendissants d’agitation contenue.
—Est-ce que vous vous trouvez mal? demandai-je.
—Oh non! dit-elle avec vivacité, en hâtant le pas. Allons, allons!
Ce fut certainement une chose curieuse qui s’offrit à notre vue quand nous eûmes rejoint le petit cercle de campagnards.
J’eus aussitôt présente à la mémoire la description du Malais mangeur d’opium que De Quincey vit dans une ferme d’Écosse.
Au centre de ce groupe de simples paysans du Yorkshire, se tenait un voyageur oriental de haute taille, au corps élancé, souple et gracieux; ses vêtements de toile salis par la poussière des routes et ses pieds bruns sortant de ses gros souliers.
Évidemment, il venait de loin et avait marché longtemps.
Il tenait à la main un gros bâton, sur lequel il s’appuyait, tout en promenant ses yeux noirs et pensifs dans l’espace, sans avoir l’air de s’inquiéter de la foule qui l’entourait.
Son costume pittoresque, avec le turban de couleur qui couvrait sa tête à la teinte basanée, produisait un effet étrange et discordant en ce milieu prosaïque.
—Pauvre garçon! me dit miss Warrender d’une voix agitée et haletante. Il est fatigué. Il a faim, sans aucun doute, et il ne peut faire comprendre ce qu’il lui faut. Je vais lui parler.
Et, s’approchant de l’Hindou, elle lui adressa quelques mots dans le dialecte de son pays.
Jamais je n’oublierai l’effet que produisirent ces quelques syllabes.
Sans prononcer un mot, le voyageur se jeta la face contre terre sur la poussière de la route, et se traîna littéralement aux pieds de ma compagne.
J’avais vu dans des livres de quelle façon les Orientaux manifestent leur abaissement en présence d’un supérieur, mais je n’aurais jamais pu m’imaginer qu’aucun être humain descendît jusqu’à une humilité aussi abjecte que l’indiquait l’attitude de cet homme.
Miss Warrender reprit la parole d’un ton tranchant, impérieux.
Aussitôt il se redressa et resta les mains jointes, les yeux baissés, comme un esclave devant sa maîtresse.
Le petit rassemblement qui semblait croire que ce brusque prosternement était le prélude de quelque tour de passe-passe ou d’un chef d’œuvre d’acrobatie, avait l’air de s’amuser et de s’intéresser à l’incident.
—Consentiriez-vous à emmener les enfants et à mettre les lettres à la poste? demanda la gouvernante. Je voudrais bien dire un mot à cet homme.
Je fis ce qu’elle me demandait.
Quelques minutes après, quand je revins, ils causaient encore.
L’Hindou paraissait raconter ses aventures ou expliquer les motifs de son voyage.
Ses doigts tremblaient; ses yeux pétillaient.
Miss Warrender écoutait avec attention, laissant échapper de temps à autre un mouvement brusque ou une exclamation, et montrant ainsi combien elle était intéressée par les détails que donnait cet homme.
—Je dois vous prier de m’excuser pour vous avoir tenu si longtemps au soleil, dit-elle enfin en se tournant vers moi. Il faut que nous rentrions. Autrement nous serons en retard pour le dîner.
Elle prononça ensuite quelques phrases sur un ton de commandement et laissa son noir interlocuteur debout dans la rue du village.
Puis nous rentrâmes avec les enfants.
—Et bien! demandai-je, poussé par une curiosité bien naturelle, lorsque nous ne fûmes plus à portée d’être entendus des visiteurs. Qui est-il? qu’est-il?
—Il vient des Provinces centrales, près du pays des Mahrattes. C’est un des nôtres. J’ai été réellement bouleversée de rencontrer un compatriote d’une manière aussi inattendue. Je me sens tout agitée.
—Voilà qui a dû vous faire plaisir, remarquai-je.
—Oui, un très grand plaisir, dit-elle vivement.
—Et comment se fait-il qu’il se soit prosterné ainsi?
—Parce qu’il savait que je suis la fille d’Achmet Genghis Khan, dit-elle avec fierté.
—Et quel hasard l’a amené ici?
—Oh! c’est une longue histoire, dit-elle négligemment. Il a mené une vie errante. Comme il fait sombre dans cette avenue et comme les grandes branches s’entrecroisent là-haut! Si l’on s’accroupissait sur l’une d’elles, il serait facile de se laisser tomber sur le dos de quelqu’un qui passerait. On ne saurait jamais que vous êtes là, jusqu’au moment où vous auriez vos doigts serrés autour de la gorge du passant.
—Quelle horrible pensée! m’écriai-je.
—Les endroits sombres me donnent toujours de sombres pensées, dit-elle d’un ton léger. À propos, j’ai une faveur à vous demander, M. Lawrence.
—De quoi s’agit-il? demandai-je.
—Ne dites pas un mot à la maison au sujet de mon pauvre compatriote. On pourrait le prendre pour un coquin, un vagabond, vous savez, et donner l’ordre de le chasser du village.
—Je suis convaincu que M. Thurston n’aurait jamais cette dureté.
—Non, mais M. Copperthorne en est capable.
—Je ferai ce que vous voudrez, dis-je, mais les enfants parleront certainement.
—Non, je ne crois pas, répondit-elle.
Je ne sais comment elle s’y prit pour empêcher ces petites langues bavardes, mais, en fait, elles se turent sur ce point, et ce jour-là on ne dit pas un mot de l’étrange visiteur qui, de course en course, était venu jusque dans notre petit village.
J’avais quelque soupçon subtil que ce fils des régions tropicales n’était point arrivé par hasard jusqu’à nous, mais qu’il s’était rendu à Dunkelthwaite pour y remplir une mission déterminée.
Le lendemain, j’eus la preuve la plus convaincante possible qu’il était encore dans les environs, car je rencontrai miss Warrender pendant qu’elle descendait par l’allée du jardin avec un panier rempli de croûtes de pain et de morceaux de viande.
Elle avait l’habitude de porter ces restes à quelques vieilles femmes du pays.
Aussi je m’offris à l’accompagner.
—Est-ce chez la vieille Venables ou chez la bonne femme Taylforth que vous allez aujourd’hui? demandai-je.
—Ni chez l’une ni chez l’autre, dit-elle en souriant. Il faut que je vous dise la vérité, M. Lawrence. Vous avez toujours été un bon ami pour moi et je sais que je puis avoir confiance en vous. Je vais suspendre le panier à cette branche-ci et il viendra le chercher.
—Il est encore par ici? remarquai-je.
—Oui, il est encore par ici.
—Vous croyez qu’il le découvrira?
—Oh! pour cela, vous pouvez vous en rapporter à lui, dit-elle. Vous ne trouverez pas mauvais que je lui donne quelque secours, n’est-ce pas? Vous en feriez tout autant si vous aviez vécu parmi les Hindous, et que vous vous trouviez brusquement transplanté chez un Anglais. Venez dans la serre, nous jetterons un coup d’œil sur les fleurs.
Nous allâmes ensemble dans la serre chaude.
À notre retour, le panier était resté suspendu à la branche, mais son contenu avait disparu.
Elle le reprit en riant et le rapporta à la maison.
Il me parut que depuis cette entrevue de la veille avec son compatriote, elle avait l’esprit plus gai, le pas plus libre, plus élastique.
C’était peut-être une illusion, mais il me sembla aussi qu’elle avait l’air moins contrainte qu’à l’ordinaire en présence de Copperthorne, qu’elle supportait ses regards avec moins de crainte, et était moins sous l’influence de sa volonté.
Et maintenant j’en viens à la partie de mon récit où j’ai à dire comment j’arrivai à pénétrer les rotations qui existaient entre ces deux étranges créatures, comment j’appris la terrible vérité au sujet de miss Warrender, ou de la Princesse Achmet Genghis; j’aime mieux la désigner ainsi, car elle tenait assurément plus de ce redoutable et fanatique guerrier, que de sa mère, si douce.
Cette révélation fut pour moi un coup violent, dont je n’oublierai jamais l’effet.
Il peut se faire que d’après la manière dont j’ai retracé ce récit, en appuyant sur les faits qui y ont quelque importance, et omettant ceux qui n’en ont pas, mes lecteurs aient déjà deviné le projet qu’elle avait au cœur.
Quant à moi, je déclare solennellement que jusqu’au dernier moment je n’eus pas le plus léger soupçon de la vérité.
J’ignorais tout de la femme, dont je serrais amicalement la main et dont la voix charmait mon oreille.
Cependant, je crois aujourd’hui encore qu’elle était vraiment bien disposée envers moi et qu’elle ne m’aurait fait aucun mal volontairement.
Voici comment se fit cette révélation.
Je crois avoir déjà dit qu’il se trouvait au milieu des massifs une sorte d’abri, où j’avais l’habitude d’étudier pendant la journée.
Un soir, vers dix heures, comme je rentrais chez moi, je me rappelai que j’avais oublié dans cet abri un traité de gynécologie, et comme je comptais travailler un couple d’heures avant de me coucher, je me mis en route pour aller le chercher.
L’oncle Jérémie et les domestiques étaient déjà au lit.
Aussi descendis-je sans faire de bruit, et je tournai doucement la clef dans la serrure de la porte d’entrée.
Une fois dehors, je traversai à grands pas la pelouse, pour gagner les massifs, reprendre mon bien et revenir aussi promptement que possible.
J’avais à peine franchi la petite grille de bois, et j’étais à peine entré dans le jardin que j’entendis un bruit de voix.
Je me doutai bien que j’étais tombé sur une de ces entrevues nocturnes que j’avais remarquées de ma fenêtre.
Ces voix étaient celles du secrétaire et de la gouvernante, et il était évident pour moi, d’après la direction d’où elles venaient, qu’ils étaient assis dans l’abri, et qu’ils causaient sans se douter le moins du monde qu’il y eut un tiers.
J’ai toujours regardé le fait d’écouter aux portes comme une preuve de bassesse, en quelque circonstance que ce fût, et si curieux que je fusse de savoir ce qui se passait entre ces deux personnes, j’allais tousser ou indiquer ma présence par quelque autre signal, quand j’entendis quelques mots prononcés par Copperthorne, qui m’arrêtèrent brusquement et mirent toutes mes facultés en un état de désordre et d’horreur.
—On croira qu’il est mort d’apoplexie.
Tels furent les mots qui m’arrivèrent clairement, distinctement, dans la voix tranchante du secrétaire, à travers l’air tranquille.
Je restai la respiration suspendue, à écouter de toutes mes oreilles.
Je ne songeais plus du tout à avertir de ma présence.
Quel était le crime que tramaient ces conspirateurs si dissemblables en cette belle nuit d’été?
J’entendis le son grave et doux de la voix de miss Warrender, mais elle parlait si vite, si bas que je ne pus distinguer les mots.
Son intonation me permettait de juger qu’elle était sous l’influence d’une émotion profonde.
Je me rapprochai sur la pointe des pieds, en tendant l’oreille pour saisir le plus léger bruit.
La lune n’était pas encore levée et il faisait très sombre sous les arbres.
Il y avait fort peu de chances pour que je fusse aperçu.
—Mangé son pain, vraiment! disait le secrétaire d’un ton de raillerie. D’ordinaire vous n’êtes pas si bégueule. Vous n’avez pas eu cette idée-là quand il s’agissait de la petite Ethel.
—J’étais folle! j’étais folle! cria-t-elle d’une voix brisée. J’avais beaucoup prié Bouddha et la grande Bowhanee et il me semblait que dans ce pays d’infidèles, ce serait pour moi une grande et glorieuse action, si moi, une femme isolée, j’agissais suivant les enseignements de mon noble père. On n’admet qu’un petit nombre de femmes dans les mystères de notre foi, et c’est uniquement le hasard qui m’a valu cet honneur. Mais une fois que le chemin fut ouvert devant moi, j’y marchai droit, et sans crainte, et dès ma quatorzième année, le grand gourou Ramdeen Singh déclara que je méritais de m’asseoir sur le tapis du Trepounee avec les autres Bhuttotees. Oui, je le jure par la hache sacrée, j’ai bien souffert en cette occasion, car qu’avait-elle fait, la pauvre petite, pour être sacrifiée!
—Je m’imagine que votre repentir tient beaucoup plus à ce que vous avez été surprise par moi qu’au côté moral de l’affaire, dit Copperthorne, railleur. J’avais déjà conçu des soupçons, mais ce fut seulement en vous voyant surgir le mouchoir à la main que je fus certain d’avoir cet honneur, l’honneur d’être en présence d’une Princesse des Thugs. Une potence anglaise serait une fin bien prosaïque pour une créature aussi romanesque.
—Et depuis vous vous êtes servi de votre découverte pour tuer tout ce qu’il y a de vivant en moi, dit-elle avec amertume. Vous avez fait de mon existence un fardeau pour moi.
—Un fardeau pour vous! dit-il d’une voix altérée. Vous savez ce que j’éprouve à votre égard. Si, de temps à autre, je vous ai dirigée par la crainte d’une dénonciation, c’est uniquement parce que je vous ai trouvée insensible à l’influence plus douce de l’amour.
—L’amour! s’écria-t-elle avec amertume. Comment aurais-je pu aimer l’homme qui me faisait sans cesse entrevoir la perspective d’une mort infâme? Mais venons au fait. Vous me promettez ma liberté sans restriction si je fais seulement pour vous cette chose?
—Oui, répondit Copperthorne, vous pourrez partir quand vous voudrez dès que la chose sera faite. J’oublierai que je vous ai vue ici dans ces massifs.
—Vous le jurez?
—Oui, je le jure.
—Je ferais n’importe quoi pour recouvrer ma liberté, dit-elle.
—Nous n’aurons jamais autant de chances de succès, s’écria Copperthorne. Le jeune Thurston est parti, et son ami dort profondément. Il est trop stupide pour se douter de quelque chose. Le testament est fait en ma faveur et, si le vieux meurt, il n’est pas un brin d’herbe, pas un grain de sable qui ne m’appartienne ici.
—Pourquoi n’agissez-vous pas vous même alors? demanda-t-elle.
—Ce n’est point dans ma manière, dit-il. En outre, je n’ai pas attrapé le tour de main. Ce roomal, c’est ainsi que vous appelez cela, ne laisse aucune trace. C’est ce qui en fait l’avantage.
—C’est un acte infâme que d’assassiner son bienfaiteur.
—Mais c’est une grande chose que de servir Rowhanee, la déesse de l’assassinat. Je connais assez votre religion pour savoir cela. Votre père ne le ferait-il pas, s’il était ici?
—Mon père était le plus grand de tous les Borkas de Jublepore, dit-elle fièrement. Il a fait périr plus d’hommes qu’il n’y a de jours dans l’année.
—J’aurais bien donné mille livres pour ne pas le rencontrer, dit Copperthorne en riant. Mais que dirait maintenant Achmet Genghis Khan, s’il voyait sa fille hésiter en présence d’une chance, aussi favorable pour servir les dieux? Jusqu’à ce moment vous avez agi dans la perfection. Il a bien dû sourire en voyant la jeune âme de la petite Ethel voleter jusque devant ce dieu ou cette goule de chez vous. Peut-être n’est-ce pas le premier sacrifice que vous ayez fait. Parlons un peu de la fille de ce brave négociant allemand. Ah! je vois à votre figure que j’ai encore raison. Après avoir agi ainsi, vous avez tort d’hésiter maintenant qu’il n’y a plus aucun danger, et que toute la tache nous sera rendue facile. En outre, cet acte vous délivrera de l’existence que vous menez ici, et qui ne doit pas être des plus agréables, attendu que vous avez continuellement la corde au cou pour ainsi dire. Si la chose doit se faire, qu’elle se fasse sur le champ. Il pourrait refaire son testament d’un instant à l’autre, car il a de l’affection pour le jeune homme et il est aussi changeant qu’une girouette.
Il y eut un long silence, un silence si profond qu’il me sembla entendre dans l’obscurité les battements violents de mon cœur.
—Quand la chose se fera-t-elle? demanda-t-elle enfin.
—Pourquoi pas demain dans la nuit?
—Comment parviendrai-je jusqu’à lui?
—Je laisserai la porte ouverte, dit Copperthorne. Il a le sommeil lourd et je laisserai une veilleuse allumée pour que vous puissiez vous diriger.
—Et ensuite?
—Ensuite vous rentrerez chez vous. Le matin, on découvrira que notre pauvre vieux maître est mort pendant son sommeil. On découvrira aussi qu’il a laissé tout ce qu’il possède en ce monde à son fidèle secrétaire, comme une faible marque de reconnaissance pour son dévouement au travail. Alors comme on n’aura plus besoin des services de miss Warrender, elle sera libre de retourner dans sa chère patrie, où dans tout autre pays qui lui plaira. Elle pourra se sauver, si elle veut, avec M. John Lawrence, étudiant en médecine.
—Vous m’insultez, dit-elle avec colère.
Puis, après un silence:
—Il faut que nous nous retrouvions demain soir avant que j’agisse.
—Pourquoi cela?
—Parce que j’aurai peut-être besoin de quelques nouvelles instructions.
—Soit, eh bien, ici, à minuit, dit-il.
—Non, pas ici, c’est trop près de la maison. Retrouvons-nous sous le grand chêne qui est au commencement de l’avenue.
—Où vous voudrez, répondit-il d’un ton bourru, mais rappelez-vous le bien, j’entends ne pas être avec vous au moment où vous ferez la chose.
—Je ne vous le demanderai pas, dit-elle avec dédain. Je crois que nous avons dit ce soir tout ce qu’il fallait dire.
J’entendis le bruit que fit l’un d’eux en se levant, et, bien qu’ils eussent continué à causer, je ne m’arrêtai pas à en entendre plus long.
Je quittai furtivement ma cachette, pour traverser la pelouse plongée dans l’obscurité, et je gagnai la porte, que je refermai derrière moi.
Ce fut seulement quand je fus rentré chez moi, quand je me laissai aller dans mon fauteuil, que je me trouvai en état de remettre quelque ordre dans mes penses bouleversées et de songer au terrible entretien que j’aurais écouté.
Cette nuit-là, pendant de longues heures, je restai immobile, méditant sur chacune des paroles entendues, et m’efforçant de combiner un plan d’action pour l’avenir.
Chapitre VI
Les Thugs! J’avais entendu parler des féroces fanatiques de ce nom qu’on trouve dans les régions centrales de l’Inde, et auxquels une religion détournée de son but présente l’assassinat comme l’offrande la plus précieuse et la plus pure qu’un mortel puisse faire au Créateur.
Je me rappelle une description que j’avais lue dans les œuvres du colonel Meadows Taylor, où il était question du secret des Thugs, de leur organisation, de leur foi implacable et de l’influence terrible que leur manie homicide exerce sur toutes les autres facultés mentales et morales.
Je me rappelai même que le mot de roomal—un mot que j’avais vu revenir plus d’une fois—désignait le foulard sacré au moyen duquel ils avaient coutume d’accomplir leur diabolique besogne.
Miss Warrender était déjà femme quand elle les avait quittés, et à en croire ce qu’elle disait, elle qui était la fille de leur principal chef, il n’était pas étonnant qu’une culture toute superficielle n’eût pas déraciné toutes les impressions premières ni empêché le fanatisme de se faire jour à l’occasion.
C’était probablement pendant une de ces crises qu’elle avait mis fin aux jours de la pauvre Ethel après avoir soigneusement préparé un alibi pour cacher son crime, et Copperthorne ayant découvert par hasard cet assassinat, cela lui avait donné l’ascendant qu’il exerçait sur son étrange complice.
De tous les genres de morts, celui de la pendaison est regardé dans ces tribus comme le plus impie, le plus dégradant, et sachant qu’elle s’était exposée à cette mort d’après la loi du pays, elle y voyait évidemment une nécessité inéluctable de soumettre sa volonté, de dominer sa nature impérieuse lorsqu’elle se trouvait en présence du secrétaire.
Quant à Copperthorne, après avoir réfléchi sur ce qu’il avait fait et sur ce qu’il comptait faire, je me sentais l’âme pleine d’horreur et de dégoût à son égard.
C’était donc ainsi qu’il reconnaissait les bontés que lui avait prodiguées le pauvre vieux.
Il lui avait déjà arraché par ses flatteries une signature qui était l’abandon de ses propriétés, et maintenant, comme il craignait que quelques remords de conscience ne modifiassent la volonté du vieillard, il avait résolu de le mettre hors d’état d’y ajouter un codicille.
Tout cela était assez canaille, mais ce qui semblait y mettre le comble, c’était que trop lâche pour exécuter son projet de sa propre main, il avait à mis à profit les horribles idées religieuses de cette malheureuse créature, pour faire disparaître l’oncle Jérémie d’une façon telle que nul soupçon ne pût atteindre le véritable auteur du crime.
Je décidai en moi-même que, quoi qu’il dût arriver, le secrétaire n’échapperait point au châtiment qui lui était dû.
Mais que faire?
Si j’avais connu l’adresse de mon ami, je lui aurais envoyé un télégramme le lendemain matin, et il aurait pu être de retour à Dunkelthwaite avant la nuit.
Malheureusement, John était le pire des correspondants, et bien qu’il fût parti depuis quelques jours déjà, nous n’avions point reçu de ses nouvelles.
Il y avait trois servantes dans la maison, mais pas un homme, à l’exception du vieil Élie, et je ne connaissais dans le pays personne sur qui je puisse compter.
Toutefois, cela importait peu, car je me savais de force à lutter avec grand avantage contre le secrétaire, et j’avais assez confiance en moi-même pour être sûr que ma seule résistance suffirait pour empêcher absolument l’exécution du complot.
La question était de savoir quelles étaient les meilleures mesures que je devais prendre en de telles circonstances.
Ma première idée fut d’attendre tranquillement jusqu’au matin, et alors d’envoyer sans esclandre au poste de police le plus proche pour en ramener deux constables.
Alors je pourrais livrer Copperthorne et sa complice à la justice et raconter l’entretien que j’avais entendu.
En y réfléchissant davantage, je reconnus que ce plan était tout à fait impraticable.
Avais-je l’ombre d’une preuve contre eux en dehors de mon histoire?
Et cette histoire ne paraîtrait-elle pas d’une absurde invraisemblance à des gens qui ne me connaissaient pas.
Et je m’imaginais bien aussi de quel ton rassurant, de quel air impassible Copperthorne repousserait l’accusation, combien il s’étendrait sur la malveillance que j’éprouvais contre lui et sa complice à cause de leur affection réciproque; combien il lui serait aisé de faire croire à une tierce personne que je montais de toutes pièces une histoire pour nuire à un rival; combien il me serait difficile de persuader à qui que ce fut que ce personnage à tournure d’ecclésiastique et cette jeune personne vêtue à la dernière mode étaient deux animaux de proie associés pour chasser.
Je sentais que je commettrais une grosse erreur en me montrant avant d’être sûr que je tenais le gibier.
L’autre alternative était de ne rien dire et de laisser les événements suivre leurs cours, en me tenant toujours prêt à intervenir lorsque les preuves contre les conspirateurs paraîtraient concluantes.
C’était bien la marche qui se recommandait d’elle-même à mon caractère jeune et aventureux.
C’était aussi celle qui semblait la plus propre à amener aux résultats décisifs.
Lorsqu’enfin à la pointe du jour je m’allongeai sur mon lit, j’avais complètement fixé dans mon esprit la résolution de garder pour moi ce que je savais et de m’en rapporter à moi seul pour faire échouer le complot sanguinaire que j’avais surpris.
Le lendemain, l’oncle Jérémie se montra plein d’entrain après le déjeuner, et voulut à toute force lire tout haut une scène des Cenci de Shelley, œuvre pour laquelle il avait une admiration profonde.
Copperthorne était auprès de lui, silencieux, impénétrable, excepté quand il émettait quelque indication, ou lâchait un cri d’admiration.
Miss Warrender semblait plongée dans ses pensées et je crus voir une fois ou deux des larmes dans ses yeux noirs.
J’éprouvais une étrange sensation à épier ces trois personnages et à réfléchir sur les rapports qui existaient réellement entre eux.
Mon cœur s’échauffait à la vue du petit vieux à la figure rougeaude, mon hôte, avec sa coiffure bizarre et ses façons d’autrefois.
Se me jurais intérieurement qu’on ne lui ferait aucun mal tant que je serais en état de l’empêcher.
Le jour s’écoula long, ennuyeux.
Il me fut impossible de m’absorber dans mon travail, aussi me mis-je à errer sans trêve par les corridors de la vieille bâtisse et par le jardin.
Copperthorne était en haut avec l’oncle Jérémie, et je le vis peu.
Deux fois, pendant que je me promenais dehors à grands pas, je vis la gouvernante venant de mon côté avec les enfants, et chaque fois je m’écartai promptement pour l’éviter.
Je sentais que je ne pourrais lui parler sans laisser voir l’horreur indicible qu’elle m’inspirait et sans lui montrer que j’étais au courant de ce qui s’était passé la nuit d’avant.
Elle remarqua que je l’évitais, car, au déjeuner, mes yeux s’étant un instant portés sur elle, je vis dans les siens un éclair de surprise et de colère, auquel néanmoins je ne ripostai pas.
Le courrier du jour apporta une lettre de John où il m’informait qu’il était descendu à l’hôtel Langham.
Je savais qu’il était désormais impossible de recourir à lui pour partager avec lui la responsabilité de tout ce qui pourrait arriver.
Cependant, je crus de mon devoir de lui envoyer une dépêche pour lui apprendre que sa présence serait désirable.
Cela nécessitait une longue course pour aller jusqu’à la gare, mais cette course aurait l’avantage de m’aider à tuer le temps, et je me sentis soulagé d’un poids en entendant le grincement des aiguilles, qui m’apprenait que mon message volait à mon but.
À mon retour d’Ingleton, quand je fus arrivé à l’entrée de l’avenue, je trouvai notre vieux domestique Élie debout en cet endroit, et il avait l’air très en colère.
—On dit qu’un rat en amène d’autres, me dit-il en soulevant son chapeau. Il paraît qu’il en est de même avec les noirauds.
Il avait toujours détesté la gouvernante à cause de ce qu’il appelait ses grands airs.
—Eh bien, qu’est-ce qu’il y a? demandai-je.
—C’est un de ces étrangers qui reste toujours par là à se cacher et à rôder, répondit le bonhomme. Je l’ai vu ici parmi les broussailles et je l’ai fait partir en lui disant ma façon de penser. Est-ce qu’il regarde du côté des poules? Ça se peut. Ou bien a-t-il envie de mettre le feu à la maison et de nous assassiner tous dans nos lits? Je vais descendre au village, M. Lawrence, et je m’informerai à son sujet.
Et il s’en alla en donnant libre cours à sa sénile colère.
Le petit incident fit sur moi une vive impression, et j’y songeai beaucoup en suivant la longue avenue.
Il était clair que l’Hindou voyageur tournait toujours autour de la maison.
C’était un élément que j’avais oublié de faire entrer en ligne de compte.
Si sa compatriote l’enrôlait comme complice dans ses plans ténébreux, il pourrait bien arriver qu’à eux trois ils fussent trop forts pour moi.
Toutefois, il me semblait improbable qu’elle agît ainsi, puisqu’elle avait pris tant de peine pour que Copperthorne ne sût rien de la présence de l’Hindou.
J’eus un instant l’idée de prendre Élie pour confident, mais en y réfléchissant j’arrivai à conclure qu’un homme de son âge serait plutôt un embarras qu’un auxiliaire.
Vers sept heures, comme je montais dans ma chambre, je rencontrai Copperthorne qui me demanda si je pouvais lui dire où était miss Warrender.
Je répondis que je ne l’avais pas vue.
—C’est bien singulier, dit-il, que personne ne l’ait vue depuis le dîner. Les enfants ne savent pas où elle est. J’ai à lui dire quelque chose en particulier.
Il s’éloigna, sans la moindre expression d’agitation et de trouble sur sa physionomie.
Pour moi, l’absence de miss Warrender n’était pas faite pour me surprendre.
Sans aucun doute, elle était quelque part dans les massifs, se montant la tête pour la terrible besogne qu’elle avait entrepris d’exécuter.
Je fermai la porte sur moi, et m’assis, un livre à la main, mais l’esprit trop agité pour en comprendre le contenu.
Mon plan de campagne était déjà construit.
J’avais résolu de me tenir en vue de leur lieu de rendez-vous, de les suivre, et d’intervenir au moment où mon intervention serait le plus efficace.
Je m’étais pourvu d’un gourdin solide, noueux, cher à mon cœur d’étudiant, et grâce auquel j’étais sûr de rester maître de la situation.
Je m’étais, en effet, assuré que Copperthorne n’avait pas d’armes à feu.
Je ne me rappelle aucune époque de ma vie où les heures m’aient paru si longues, que celles que je passai, ce jour-là, dans ma chambre.
J’entendais au loin le son adouci de l’horloge de Dunkelthwaite qui marqua huit heures, puis neuf, puis, après un silence interminable, dix heures.
Ensuite, comme j’allais et venais dans ma chambrette, il me sembla que le temps eût suspendu complètement son cours, tant j’attendais l’heure avec crainte et aussi avec impatience, ainsi qu’on le fait quand on doit affronter quelque grave épreuve.
Néanmoins tout a une fin, et j’entendis, à travers l’air calme de la nuit, le premier coup argentin qui annonçait la onzième heure.
Alors je me levai, me chaussai de pantoufles en feutre, pris ma trique et me glissai sans bruit hors de ma chambre pour descendre par le vieil escalier grinçant.
J’entendis le ronflement bruyant de l’oncle Jérémie à l’étage supérieur.
Je parvins à trouver mon chemin jusqu’à la porte à travers l’obscurité. Je l’ouvris et me trouvai dehors sous un beau ciel plein d’étoiles.
Il me fallait être très attentif dans mes mouvements, car la lune brillait d’un tel éclat qu’on y voyait presque comme en plein jour.
Je marchai dans l’ombre de la maison jusqu’à ce que je fusse arrivé à la haie du jardin.
Je rampai à l’abri qu’elle me donnait et je parvins sans encombre dans le massif où je m’étais trouvé la nuit précédente.
Je traversai cet endroit, en marchant avec la plus grande précaution, avec lenteur, si bien que pas une branche ne se cassa sous mes pieds.
Je m’avançai ainsi jusqu’à ce que je fusse caché parmi les broussailles, au bord de la plantation.
De là je voyais en plein ce grand chêne qui se dressait au bout supérieur de l’avenue.
Il y avait quelqu’un debout dans l’ombre que projetait le chêne.
Tout d’abord je ne pus deviner qui c’était, mais bientôt le personnage remua, et s’avança sous la lumière argentée que la lune versait par l’intervalle de deux branches sur le sentier, et il regarda impatiemment à droite et à gauche.
Alors je vis que c’était Copperthorne, qui attendait et qui était seul.
À ce qu’il paraît, la gouvernante n’était pas encore venue au rendez-vous.
Comme je tenais à entendre autant qu’y voir, je me frayai passage sous les ombres noires des arbres dans la direction du chêne.
Lorsque je m’arrêtai, je me trouvai à moins de quinze pas de l’endroit où la taille haute et dégingandée du secrétaire se dressait farouche et fantastique sous la lumière changeante.
Il allait et venait d’un air inquiet, tantôt disparaissant dans les ténèbres, tantôt reparaissant dans les endroits qu’éclairait la lumière argentée filtrant à travers l’épaisseur du feuillage.
Il était évidemment, d’après ses allures, intrigué et désappointé de ne point voir venir sa complice.
Il finit par s’arrêter sous une grosse branche qui cachait son corps, mais d’où il pouvait voir dans toute son étendue la route couverte de gravier qui partait de la maison, et par laquelle il comptait certainement voir venir miss Warrender.
J’étais toujours tapi dans ma cachette et je me félicitais intérieurement d’être parvenu jusqu’à un endroit où je pouvais tout entendre sans courir le risque d’être découvert, quand mes yeux rencontrèrent soudain un objet qui me saisit au cœur et faillit m’arracher une exclamation qui eût décelé ma présence.
J’ai dit que Copperthorne se trouvait juste au-dessous d’une des grosses branches du chêne.
Au-dessous de cette branche régnait l’obscurité la plus complète, mais la partie supérieure de la branche même était tout argentée par la lumière de la lune.
À force de regarder, je finis par voir quelque chose qui descendait en rampant le long de cette branche lumineuse; c’était je ne sais quoi de papillotant, d’informe qui semblait faire partie de la branche elle-même, et qui, néanmoins, avançait sans trêve en se contournant.
Mes yeux s’étant accoutumés, au bout de quelque temps, à la lumière, ce je ne sais quoi, cet objet indéfini prit forme et substance.
C’était un être humain, un homme.
C’était l’Hindou que j’avais vu au village.
Les bras et les jambes enlacés autour de la grosse branche, il avançait en descendant, sans faire plus de bruit et presque aussi vite que l’eût fait un serpent de son pays.
Avant que j’eusse le temps de faire des conjectures sur ce que signifiait sa présence, il était arrivé juste au-dessus de l’endroit où le secrétaire se tenait debout, et son corps bronzé se dessinait en un contour dur et net sur le disque de la lune, qui apparaissait derrière lui.
Je le vis détacher quelque chose qui lui ceignait les reins, hésiter un instant, comme s’il mesurait la distance, puis descendre d’un bond, en faisant bruire les feuilles sur son passage.
Ensuite eut lieu un choc sourd, on eût dit deux corps tombant ensemble, puis ce fut, dans l’air de la nuit, un bruit analogue à celui qu’on fait en se gargarisant, et qui fut suivi d’une série de croassements, dont le souvenir me hantera jusqu’à mon dernier jour.
Pendant tout le temps que cette tragédie mit à s’accomplir sous mes yeux, sa soudaineté, son caractère d’horreur m’avaient ôté toute faculté d’agir en un sens quelconque.
Ceux-là seuls qui se sont trouvés dans une situation analogue pourront se faire une idée de l’impuissance paralysante qui s’empara de l’esprit et du corps d’un homme en pareille aventure. Elle l’empêche de faire aucune des mille choses qui pourraient plus tard vous venir à la pensée, et qui vous paraîtraient tout indiquées par la circonstance.
Pourtant, quand ces accents d’agonie parvinrent à mon oreille, je secouai ma léthargie et je m’élançai de ma cachette en jetant un grand cri.
À ce bruit, le jeune Thug se détacha de sa victime par un bond, en grondant comme une bête féroce qu’on chasse de son cadavre, et descendit l’avenue en détalant d’une telle vitesse que je sentis l’impossibilité de le rejoindre.
Je courus vers le secrétaire et lui soulevai la tête.
Sa figure était pourpre et horriblement contorsionnée.
J’ouvris son col de chemise. Je fis de mon mieux pour le rappeler à la vie. Tout fut inutile.
Le roomal avait fait sa besogne; l’homme était mort.
Je n’ai plus que quelques détails à ajouter à mon étrange récit.
Peut-être ai-je été un peu prolixe dans ma narration, mais je sens que je n’ai point à m’en excuser, car je me suis borné à dire la suite des incidents dans leur ordre, d’une manière simple, dépourvue de toute prétention, et le récit eût été incomplet si j’en avais omis un seul.
On sut par la suite que miss Warrender était partie par le train de sept heures vingt minutes pour Londres, et qu’elle avait gagné la capitale assez à temps pour y être en sûreté, avant qu’on pût commencer des recherches pour la retrouver.
Quant au messager de mort qu’elle avait laissé derrière elle pour prendre sa place au lieu du rendez-vous, on n’entendit plus parler de lui. On ne le revit plus.
On lança son signalement dans tout le pays, mais ce fut peine perdue.
Sans doute le fugitif passait le jour dans une retraite sûre, et employait la nuit à voyager, en se nourrissant de débris, comme un Oriental peut le faire, jusqu’à ce qu’il fût hors de danger.
John Thurston revint le lendemain, et il fut stupéfait quand je lui fis part de l’aventure.
Il fut d’accord avec moi pour reconnaître qu’il valait mieux ne rien dire de ce que je savais sur les projets de Copperthorne et des raisons qui l’auraient obligé à s’attarder si longtemps au dehors pendant cette nuit d’été.
Aussi la police du comté elle-même n’a jamais su complètement l’histoire de cette extraordinaire tragédie et elle ne la saura certainement jamais, à moins que le hasard ne fasse tomber ce récit sous les yeux d’un de ses membres.
Le pauvre oncle Jérémie se lamenta sur la perte de son secrétaire, et pondit des quantités de vers sous forme d’épitaphes et des poèmes commémoratifs.
Il a été depuis réuni à ses pères, et je suis heureux de pouvoir dire que la majeure partie de sa fortune a passé à son héritier légitime, à son neveu.
Il n’y a qu’un point sur lequel je désirerais faire une remarque.
Comment le Thug voyageur était-il arrivé à Dunkelthwaite?
Cette question-là n’a jamais été éclaircie, mais je n’ai pas dans l’esprit le moindre doute à ce sujet, et je suis certain que quand on pose les circonstances, on admettra, comme moi, que son apparition ne fut point un effet du hasard.
Cette secte formait dans l’Inde un corps nombreux et pressant, et quand elle songea à se choisir un nouveau chef, elle se rappela tout naturellement la fille si belle de son ancien maître.
Il ne devait pas être malaisé de retrouver sa trace à Calcutta, en Allemagne et, finalement, à Dunkelthwaite.
Il était sans doute venu l’informer qu’elle n’était pas oubliée dans l’Inde, et qu’elle serait accueillie avec le plus grand empressement si elle jugeait bon de venir retrouver les débris épars de sa tribu.
On pourra juger cette supposition un peu forcée mais c’est la manière de voir qui a toujours été la mienne en cette affaire.
Chapitre VII
J’ai commencé ce récit par la copie d’une lettre; je le finirai de même.
Celle-ci me vint d’un vieil ami, le Docteur B. C. Haller, homme de science encyclopédique et particulièrement au fait des mœurs et coutumes de l’Inde.
C’est grâce à sa complaisance que je suis en état de transcrire les divers mots indigènes que j’ai entendu de temps à autre prononcer par miss Warrender, et que je n’aurais pas été capable de retrouver dans ma mémoire, s’il ne me les avait rappelés.
Dans sa lettre, il fait des commentaires sur le sujet que je lui avais exposé quelque temps auparavant au cours d’une conversation.
«Mon cher Lawrence,
«Je vous ai promis de vous écrire au sujet du Thuggisme, mais mon temps a été tellement pris que c’est seulement aujourd’hui que je puis tenir mon engagement.
«J’ai été fort intéressé par votre extraordinaire aventure et j’aurais grand plaisir à causer encore de ce sujet avec vous.
«Je puis vous apprendre qu’il est extrêmement rare qu’une femme soit initiée aux mystères du Thuggisme, et dans le cas qui vous concerne, cela a pu arriver parce qu’elle avait goûté, soit par hasard, soit à dessein, le goor sacré, qui est le sacrifice offert par la bande après chaque assassinat.
«Quiconque a fait cela peut devenir un membre actif du Thuggisme, quels que soient son rang, son sexe et son état.
«Comme elle était de sang noble, elle a dû franchir rapidement les divers grades, celui de Tuhaee, ou éclaireur, celui de Lughaee, ou fossoyeur, celui de Shumshaee, qui maintient les mains de la victime, et finalement celui de Bhuttotee, ou étrangleur.
«En tout cela, elle aurait reçu les leçons de son gourou, ou conseiller spirituel, qu’elle indique dans votre récit comme son propre père, qui fut un Borka ou Thug accompli.
«Une fois qu’elle eût atteint ce degré, je ne m’étonne pas qu’elle eût eu de temps en temps des accès de fanatisme instinctif.
«Le Pilhaoo, dont elle parle à un endroit, est un présage venu du côté gauche, lequel, s’il est suivi du Thibaoo, ou présage du côté droit, était regardé comme une indication que tout irait bien.
«À propos, vous parlez du vieux cocher qui vit l’Hindou sortant parmi les broussailles dans la matinée.
«Ou je me trompe fort, ou bien il était occupé à creuser la fosse de Copperthorne, car les coutumes des Thugs s’opposent absolument à ce que le meurtre soit commis avant qu’un réceptacle soit préparé pour le corps.
«À ma connaissance, un seul officier anglais dans l’Inde a été victime de cette confrérie, ce fut le Lieutenant Monsell, en 1812.
«Depuis, le colonel Sleeman est parvenu à l’écraser en grande partie, bien que l’on ne puisse pas douter qu’elle a une extension plus grande que ne le supposent les autorités.
«Vraiment, les endroits ténébreux de la terre sont pleins de cruautés et l’Évangile seul est en état de concourir efficacement à dissiper ces ténèbres. Je vous autorise très volontiers à publier ces quelques remarques, s’il vous semble qu’elles jettent quelque lumière sur votre récit.
«Votre sincère ami»
«B. C. Haller»
LES OS
Chapitre I
La cabane d’Abe Durton n’était point belle.
On a entendu des gens affirmer qu’elle était laide, et morne, suivant l’exemple des gens de l’Écluse de Harvey, aller jusqu’à faire précéder leur adjectif d’un explétif plein d’expression qui soulignait leur appréciation.
Mais Abe était un homme impassible, qui allait son train, et pour l’esprit duquel les commentaires d’un public dépourvu de goût ne faisaient guère d’impression.
Il avait bâti lui-même la maison.
Elle faisait son affaire et celle de son associé; leur fallait-il quelque chose de plus?
À vrai dire, il montrait quelque susceptibilité sur ce point.
—Quoique je dise que c’est moi qui l’ai bâtie, remarquait-il. Elle est bien préférable à tous les hangars de la vallée.
«Des trous? mais oui, naturellement; est-ce que vous prétendriez avoir de l’air frais sans qu’il y ait des trous? Ça ne sent pas le renfermé chez moi.
«La pluie? Eh bien, si elle laisse entrer la pluie, n’est-ce pas un avantage de savoir qu’il pleut sans avoir à ouvrir la porte.
«Je ne voudrais pas d’une maison qui ne laisserait pas passer l’eau quelque part.
«Quant à être un peu écartée de la perpendiculaire, eh bien, il ne me déplaît pas qu’une maison penche un peu de côté.
«En tout cas elle plaît à mon camarade, le patron Morgan, et ce qui est bon pour lui est assez bon pour vous, je suppose.
Et alors son interlocuteur, sentant venir les arguments ad homineum, s’esquivait ordinairement, et laissait l’architecte indigné maître du champ de bataille.
Mais si différentes que pussent être les opinions quant à la beauté de l’édifice, il n’y en avait qu’une au sujet de son utilité.
—Pour le voyageur fatigué, après une marche pénible de la route de Buckhurst dans la direction de l’Écluse de Harvey, la belle lueur qui brillait au sommet de la hauteur était comme un phare d’espoir et de confort.
Ces mêmes trous, dont parlaient les voisins narquois, contribuaient à répandre au dehors une joyeuse atmosphère de lumière, qui était deux fois la bienvenue en un soir comme celui-ci.
Il n’y avait qu’un homme à l’intérieur de la hutte.
C’était le propriétaire, Abe Durton, en personne, ou «Les Os», comme on l’avait baptisé d’après les règles primitives du blason en usage au camp.
Il était assis devant le grand feu de bois, contemplant d’un air farouche les profondeurs brûlantes, et donnant de temps à autre un coup de pied à un fagot en manière de leçon dès que ce fagot faisait mine de se consumer en cendres.
Sa figure de saxon au teint clair, aux yeux naïfs et hardis, à la barbe blonde et frisée, se dessinait en un contour découpé nettement sur l’obscurité, quand la lumière fantasque s’y jouait.
C’était celle d’un homme viril, résolu.
Cependant, un physionomiste aurait pu découvrir, dans le dessin de la bouche, des indices qui trahissaient je ne sais quelle faiblesse, une indécision qui contrastait étrangement avec ses épaules d’hercule et ses membres massifs.
Cette faiblesse d’Abe, c’était d’être une de ces natures confiantes, simples, qui sont aussi aisées à mener que difficiles à faire marcher, et cette heureuse flexibilité de caractère avait fait de lui en même temps le jouet et le favori des habitants de l’Écluse.
Dans cette colonisation primitive, le badinage avait des allures assez lourdes, et cependant, si loin qu’on poussât la blague, on n’était jamais arrivé à faire prendre à la physionomie de «Les Os» un air sombre, à faire naître en son brave cœur une méchante pensée.
C’était seulement quand il se figurait qu’on mettait en jeu son aristocratique associé, que l’on voyait sa lèvre inférieure prendre une contraction de mauvais augure et qu’un éclair de colère dans ses yeux bleus obligeait le plaisant le plus incorrigible de la colonie à rentrer jusqu’à l’apparence de sa raillerie préférée et à bifurquer vers une dissertation sérieuse et absorbante sur le temps qu’il faisait.
—Le patron est en retard ce soir, murmura-t-il en se levant et s’étirant en un bâillement de géant. Par mes étoiles! quelle pluie, quel vent! N’est-ce pas, Blinky?
Blinky était une chouette pleine de réserve, à l’humeur méditative, dont le confort et le bien-être étaient pour son maître un sujet de sollicitude constante, et qui, en ce moment même, le contemplait gravement, perchée sur une des solives du toit.
«C’est dommage que vous ne sachiez parler, Blinky, reprit Abe, en jetant un coup d’œil à sa compagne emplumée, car il y a terriblement de raison dans votre figure. Et aussi pas mal de mélancolie, on le dirait. Amour malheureux, peut-être, quand vous étiez jeune... À propos d’amour, ajouta-t-il, je n’ai pas vu Suzanne de la journée.
Il alluma la bougie plantée dans une bouteille noire sur la table, traversa la chambre et alla considérer d’un air grave une des nombreuses gravures des journaux illustrés qui s’étaient égarés par là, où elles avaient été découpées par les habitants de la maison et collées au mur.
La gravure qui attirait particulièrement son attention représentait une actrice au costume très voyant, qui, un bouquet à la main, minaudait devant un auditoire imaginaire.
Ce dessin avait, pour je ne sais quel motif insondable, fait une impression profonde sur le cœur sensible du mineur.
Il avait conçu à l’égard de la jeune personne un intérêt tout humain, et sans que rien l’y autorisât, il l’avait baptisée Suzanne Banks, et avait fait d’elle son idéal de la beauté féminine.
—Vous voyez ma Suzanne, disait-il, quand un voyageur venant de Buckhurst ou même de Melbourne décrivait les charmes d’une Circé qu’il avait laissée là-bas. Il n’y a pas de jeune fille comparable à ma Suz. Si jamais vous retournez au vieux pays, ne manquez pas de demander à la voir. Suzanne Banks, c’est son nom, et j’ai trouvé son portrait, que j’ai mis dans la cabane.
Chapitre II
Abe était encore à la contemplation de sa charmeuse, quand la grossière porte s’ouvrit.
Un nuage aveuglant de rafale et de pluie pénétra dans la cabane, cachant presque entièrement un jeune homme, qui avança d’un bond et se mit en devoir de fermer la porte derrière lui, opération que la violence du vent rendait assez malaisée.
On aurait pu le prendre pour le génie de la tempête, avec l’eau qui ruisselait de sa longue chevelure et coulait sur sa figure pâle et distinguée.
—Eh bien, dit-il, d’une voix légèrement boudeuse, n’avez-vous rien préparé pour souper?
—Il est prêt à servir, dit gaiement son compagnon, en montrant une grande marmite qui bouillait près du feu. Vous avez l’air un peu mouillé.
—Peste! un peu mouillé! je suis trempé, ami, je suis inondé jusqu’aux os. C’est une nuit à ne pas mettre un chien dehors, du moins un chien pour lequel j’aurais quelque respect. Passez-moi cet habit sec qui est suspendu au clou.
Jack Morgan, ou le patron, comme on l’appelait, appartenait à une classe plus nombreuse qu’on ne l’eût supposé à l’époque de la ruée qui avait marqué les commencements.
C’était un homme de bonne famille, qui avait reçu une éducation libérale, un gradué d’une université anglaise.
Le patron aurait, suivant le cours naturel des choses, été un vicaire énergique.
Il aurait cherché à faire son chemin dans les carrières libérales, sans certains traits cachés de son caractère qui avaient fait irruption au dehors, et qui avaient bien pu lui être légués en héritage par le vieux sir Henry Morgan, l’homme qui avait fondé la famille, grâce à quelques pièces de huit vaillamment conquises dans des batailles navales.
C’était évidemment ces quelques gouttes de sang aventureux qui l’avaient poussé à quitter, en sautant par la fenêtre de la chambre à coucher, le presbytère vêtu de lierre, à abandonner le home et les amis, pour venir en Australie, tenter la fortune, le pic et la pelle à la main dans les plaines australiennes.
Les rudes habitants de l’Écluse de Harvey n’avaient pas tardé à apprendre qu’en dépit de sa figure féminine et de ses manières précieuses, ce petit homme possédait un courage froid, une résolution invincible, grâce auxquels il avait conquis ce respect dans une réunion d’hommes où l’audace était regardée comme la plus élevée des qualités humaines.
Personne d’entre eux ne savait comment «Les Os» et lui étaient devenus associés, et pourtant ils l’étaient, associés, et l’homme le plus vigoureux, dans sa simple et sympathique nature, éprouvait un respect presque superstitieux envers son compagnon à l’esprit clair et décidé.
—Voilà qui va mieux, dit le patron en se laissant tomber dans la chaise devenue libre devant le feu, et regardant Abe qui mettait le couvert, deux assiettes de métal, des couteaux à manches de corne et des fourchettes aux dents de longueur anormale.
—Enlevez vos bottes de mineur, dit «Les Os». Ce n’est pas la peine d’emplir la cabane de terre rouge... Venez vous asseoir.
Son gigantesque associé s’approcha d’un air humble et s’assit sur un baril.
—Qu’y a-t-il de nouveau? demanda-t-il.
—Les actions montent, dit son compagnon, voilà ce qu’il y a. Regardez ça.
Et il tira de la poche de son habit fumant un numéro de journal froissé.
«Voici la Sentinelle de Buckhurst. Lisez cet article: celui qui se rapporte à un filon qui donne un bon rendement dans la mine de Conemara. Nous sommes fortement engagés dans l’affaire, mon garçon. Nous pourrions vendre aujourd’hui et faire quelque bénéfice, mais je crois qu’il vaut mieux attendre.
Pendant qu’il parlait, Abe déchiffrait laborieusement l’article en question, en suivant les lignes avec son gros index et marmottant sous sa moustache couleur de rouille.
—Deux cents dollars le pied! dit-il en relevant la tête. Eh! camarade, nous avons cent pieds chacun. Ça nous ferait vingt mille dollars. Avec ça on pourrait retourner au pays.
—Quelle sottise! dit son compagnon. Nous l’avons quitté pour venir ramasser ici un peu mieux qu’un misérable millier de livres. L’affaire doit devenir encore meilleure. Sinclair, l’essayeur, s’est rendu sur place et il dit qu’il a là une des couches de quartz les plus riches qu’il aie jamais vues. C’est le moment de faire l’acquisition de machines à broyer. À propos, quel est le résultat de la journée?
Abe tira de sa poche une petite boîte de bois et la tendit à son camarade.
Elle contenait la valeur d’une cuillère à thé de sable et un ou deux petits grains métalliques de la grosseur d’un pois tout au plus.
Le patron Morgan se mit à rire et la rendit à son associé.
—À ce compte-là, nous ne ferons pas notre fortune, «Les Os», dit-il.
Et il y eut une pause dans la conversation, pendant que les deux hommes écoutaient le vent qui tournait la petite cabane en hurlant et sifflant.
—Et des nouvelles de Buckhurst? dit Abe en se levant, et se mettant en devoir d’extraire le contenu de la marmite.
—Pas grand-chose, dit son compagnon. Joe-à-l’œil-de-coq à été tué d’un coup de feu par Billy-Reid dans le magasin de Mac Farlane.
—Ah! dit Abe d’un air vaguement intéressé.
—Les coureurs de la Brousse sont en campagne et arrivés presqu’à la gare de Rochdale: on dit qu’ils vont se montrer par ici.
Le mineur sifflota en versant un peu de whisky dans une cruche.
—Rien de plus? demanda-t-il.
—Rien d’important, sinon que les Noirs se sont un peu fait voir par là-bas vers la route de Sterling, et que l’essayeur a acheté un piano, et qu’il va faire venir sa fille de Melbourne, pour s’établir dans la maison neuve, de l’autre côté de la route. Ainsi, vous le voyez, mon garçon, nous aurons quelque chose à voir, ajouta-t-il en s’asseyant et attaquant le plat qui lui était servi.
—On dit que c’est une beauté, «Les Os», reprit-il.
—Elle ne serait qu’un chiffon à coudre sur ma Suzon, répliqua l’autre d’un ton décidé.
Son associé sourit en regardant l’image aux couleurs criardes collée au mur.
Soudain il posa son couteau et parut écouter.
Au milieu du grondement furieux du vent et de la pluie, passait un son sourd et roulant qui évidemment ne venait pas de la lutte des éléments.
—Qu’est-ce que c’est?
—Du diable! si je le sais.
Les deux hommes se dirigèrent vers la porte et sondèrent attentivement l’obscurité du regard.
Bien loin sur la route de Buckhurst, ils entrevirent une lumière mobile et le son sourd s’accrut.
—C’est un buggy qui arrive, dit Abe.
—Où va-t-il?
—Je ne sais pas. Sans doute il va traverser le gué.
—Mais, mon homme, il y aura six pieds d’eau au gué cette nuit et un courant aussi violent qu’une chute de moulin.
Maintenant la lumière était plus rapprochée. Elle se mouvait rapidement au tournant de la route.
On entendait un galop furieux avec le cahot des roues.
—Les chevaux se sont emportés, par le tonnerre?
—Mauvaise affaire pour l’homme qui est dedans.