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Nouvelle géographie universelle (1/19) / I L'Europe meridionale (Grèce, Turquie, Roumanie, Serbie, Italie, Espagne et Portugal) cover

Nouvelle géographie universelle (1/19) / I L'Europe meridionale (Grèce, Turquie, Roumanie, Serbie, Italie, Espagne et Portugal)

Chapter 25: I VUE D'ENSEMBLE
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About This Book

The work provides a systematic geographical survey of southern Europe, combining physical descriptions of relief, coasts, climate and waters with discussions of soils, vegetation and agricultural potential. It examines human populations, settlement patterns, economic activities and historical movements, and highlights the moderating influence of surrounding seas on regional climates. The text urges methodological caution and comparative observation while advocating the removal of cultural prejudices, and is accompanied by numerous maps and illustrations to clarify regional variations across mountains, plains and coastal zones.



III

COMMERCE ET NAVIGATION

Les avantages que l'homme peut retirer directement de l'exploitation de la Méditerranée doivent être considérés comme d'une bien faible valeur en comparaison du gain de toute espèce, économique, intellectuel et moral, que la navigation de la mer intérieure a valu à l'humanité. Ainsi que les historiens en ont fréquemment fait la remarque, les côtes, les îles et les péninsules de la Méditerranée grecque et phénicienne se trouvaient admirablement disposées pour faciliter les premiers débuts du commerce maritime. Les terres dont on aperçoit déjà les cimes blanchissantes avant de quitter le port, les plis et replis du rivage où l'embarcation surprise par la tempête peut se mettre en sûreté; ces brises régulières et ces vents généraux qui soufflent alternativement de la terre et de la mer; cette égalité du climat qui permet aux matelots de se croire partout dans leur patrie; enfin cette variété de produits de toute nature causée par la configuration si diverse des contrées riveraines, toutes ces raisons ont contribué à faire de la Méditerranée le berceau du commerce européen. Or, que sont les échanges, à un certain point de vue, sinon la rencontre des peuples sur un terrain neutre de paix et de liberté, sinon la lumière se faisant dans les esprits par la communication des idées? Toute forme du littoral qui favorise les relations de peuple à peuple a par cela même aidé au développement de la civilisation. En voyant les îles nombreuses de la mer Égée, les franges de presqu'îles qui les bordent et les grandes péninsules elles-mêmes, le Péloponèse, l'Italie, l'Espagne, on les compare naturellement à ces replis du cerveau dans lesquels s'élabore la pensée de l'homme.

La marche de la civilisation s'est opérée longtemps suivant la direction du sud-est au nord-ouest: la Phénicie, la Grèce, l'Italie, la France ont été successivement les grands foyers de l'intelligence humaine. La raison principale de ce phénomène historique se trouve dans la configuration même de la mer qui a servi de véhicule aux peuples en mouvement; l'axe de la civilisation, si l'on peut parler ainsi, s'est confondu avec l'axe central de la Méditerranée, des eaux de la Syrie au golfe du Lion. Mais depuis que l'Europe a cessé d'avoir son unique centre de gravitation dans le monde méditerranéen, et que l'appel du commerce entraîne ses navires vers les deux Amériques et l'extrême Orient, le mouvement général de la civilisation n'a plus cette marche uniforme du sud-est au nord-ouest; il rayonne plutôt dans tous les sens. Si l'on devait indiquer les courants principaux, il faudrait signaler ceux qui partent de l'Angleterre et de l'Allemagne vers l'Amérique du Nord, et des pays latinisés de l'Europe vers l'Amérique méridionale. Ces deux courants continuent de se diriger à l'occident, mais ils sont l'un et l'autre infléchis vers le sud. Le climat, la forme des continents, la distribution des mers ont nécessité ce changement de direction dans le mouvement général des nations.

Il est intéressant de constater les alternatives qui se sont produites dans le rôle historique de la Méditerranée. Tant que cette mer intérieure resta la grande voie de communication des peuples, les républiques commerçantes ne songèrent qu'à la prolonger à l'orient par des routes de caravanes tracées dans la direction du golfe Persique, des Indes, de la Chine. Au moyen âge, les comptoirs génois bordaient les rivages de la mer Noire et se continuaient dans la Transcaucasie jusqu'à la Caspienne. Les voyageurs d'Europe, et surtout les Italiens, pratiquaient les routes de l'Asie Mineure, et maint itinéraire, qui n'est plus connu de nos jours, était fréquemment suivi à cette époque. Depuis cinq cents années, le domaine du commerce s'est rétréci dans l'Asie centrale, et les relations de peuple à peuple y sont devenues plus difficiles.

C'est que, dans l'intervalle, la Méditerranée a cessé d'être la grande mer de navigation. Les marins, libérés de la frayeur que causaient les mers sans bords, ont aventuré leurs navires dans tous les parages de l'Océan. Les routes de terre, toujours pénibles et semées de périls, ont été abandonnées, les marchés intermédiaires de l'Asie centrale sont devenus des solitudes, et la Méditerranée s'est transformée pour le commerce en un véritable cul-de-sac. Cet état de choses a duré longtemps; seulement, depuis le milieu du siècle, les rapports ont commencé à se renouer de proche en proche, et la reconquête du terrain perdu s'accomplit rapidement. En outre, un grand événement, que l'on peut qualifier de révolution géologique aussi bien que de révolution commerciale, a rouvert une ancienne porte de la Méditerranée. Naguère sans issue vers l'Orient, cette mer communique maintenant avec l'océan des Indes par le détroit de Suez; elle est devenue le grand chemin des bateaux à vapeur entre l'Europe occidentale, les Indes et l'Australie. Il faut espérer que dans un avenir prochain d'autres canaux, ouverts de la mer Noire à la mer Caspienne et de celle-ci au lac d'Aral et aux fleuves de l'Asie centrale, l'Amou et le Syr, permettront au commerce maritime de pénétrer directement jusque dans le coeur de l'ancien continent.

Ainsi, pendant le cours de l'histoire, se déplacent au bord des mers et sur la face des continents les grands lieux de rendez-vous, que l'on pourrait appeler les points vitaux de la planète. Port-Saïd, ville improvisée sur une plage déserte, est devenue l'une de ces localités vers lesquelles se porte le mouvement des hommes et des marchandises de toute espèce, tandis que, non loin de là, sur la côte de Syrie, les anciennes cités reines de Tyr et de Sidon ne sont plus que de misérables villages où l'on cherche vainement les restes d'un orgueilleux passé. De même a péri Carthage, de même a décliné Venise. Les atterrissements du littoral, l'emploi de navires beaucoup plus grands que ceux des anciens, les changements politiques de toute espèce, la perte de la liberté, les destructions violentes ont supprimé maint point vital des rivages de la Méditerranée; mais presque partout le port détruit s'est rouvert dans le voisinage ou bien plusieurs havres secondaires en ont pris la place. La plupart des grandes voies commerciales ont gardé leur direction première, et c'est dans les mêmes parages que se trouvent leurs points d'attache et leurs escales.

D'ailleurs, certaines localités sont des lieux de passage ou de rendez-vous nécessaires pour les navires, et des villes importantes doivent forcément y surgir. Tels sont les détroits, comme Gibraltar et le «Phare» de Messine; telles sont aussi les baies terminales des golfes qui s'avancent profondément dans les terres, comme Gênes, Trieste et Salonique. Les ports qui offrent le point de débarquement le plus facile pour les marchandises à destination des mers étrangères, par exemple Marseille et Alexandrie, sont également des foyers naturels d'attraction où les commerçants doivent accourir en foule. Enfin, il est une ville de la Méditerranée qui réunit à la fois tous les avantages géographiques, car elle est située sur un détroit, au point de jonction de deux mers et de deux continents. Cette ville est Constantinople. Malgré la déplorable administration qui l'opprime, sa situation même en fait une des grandes cités du monde.

Quoique les ports de la Méditerranée ne soient plus, comme ils le furent pendant des milliers d'années, en possession de l'hégémonie commerciale, cependant cette mer intérieure est toujours, en proportion, beaucoup plus peuplée de navires que ne le sont les grands océans. Sans compter les embarcations de pêche, ses ports riverains ne possèdent pas moins de 30,000 navires; d'une capacité totale de 2 millions et demi de tonneaux. C'est plus du quart de la flotte commerciale du monde entier, mais seulement la sixième partie du tonnage, car la force de l'habitude a fait conserver plus longtemps dans les ports italiens et grecs les anciens types d'embarcations à faible capacité, et d'ailleurs le peu de longueur des traversées, l'immunité relative du péril, le voisinage des ports de refuge facilitent surtout la navigation de petit cabotage.

A la flotte méditerranéenne proprement dite il faut ajouter celle que les ports de l'Océan, principalement ceux de l'Angleterre, y envoient trafiquer. Pour la protection du commerce de ses nationaux, le gouvernement de la Grande-Bretagne a même pris soin de se mettre au nombre des puissances riveraines de la Méditerranée; il s'est emparé de Gibraltar l'espagnole, qui est la porte occidentale du bassin, et de Malte l'italienne, qui en est la forteresse centrale. Il n'en possède point la porte de sortie, qui est le détroit artificiel de Port-Saïd à Suez; mais il peut, s'il le veut, tirer le verrou à l'extrémité du long corridor extérieur que forme la mer Rouge, car ses garnisons veillent à l'îlot de Périm et sur le rocher d'Aden, à l'entrée de l'océan des Indes.

Si l'Angleterre a la plus grosse part du commerce de la Méditerranée, presque toutes les populations riveraines y ont aussi un mouvement considérable d'échanges. Au point de vue du trafic, la mer qui s'étend de Gibraltar à l'Égypte est bien un lac français, ainsi que la nommait un souverain visant à l'empire universel; c'est aussi un lac hellénique, dalmate, espagnol, plus encore un lac italien. Les derniers maîtres en furent les pirates barbaresques, dont les embarcations légères se présentaient inopinément devant les villages des côtes, et s'emparaient des habitants pour les réduire en esclavage. Depuis l'extermination de ces flottes de rapine, le commerce a fait de la Méditerranée une propriété commune où les mailles du réseau international de navigation se resserrent de plus en plus. Les navires ne s'associent pas comme jadis en convois ou caravanes pour aller déposer leurs marchandises d'échelle en échelle, la mer est devenue assez sûre pour que les embarcations isolées puissent s'y aventurer en tout temps. Reste le péril toujours imminent des récifs et des tempêtes. Quoique l'art de la navigation ait fait de très-grands progrès, quoique la plupart des caps, ceux du moins des rivages européens, soient éclairés par des phares, et que l'entrée des ports soit indiquée par des feux, des balises, des bouées, cependant les naufrages sont encore très-fréquents dans les eaux méditerranéennes. Même de grands navires s'y sont perdus quelquefois sans qu'on ait pu retrouver une planche de l'épave.

De nos jours les bateaux à vapeur, suivant d'escale en escale un itinéraire tracé, tendent à se substituer de plus en plus aux bateaux à voiles. Certaines lignes de navigation, qui se rattachent de part et d'autre aux chemins de fer des rivages méditerranéens, sont ainsi devenues comme un sillage permanent où passent et repassent les navires, semblables aux bacs qui traversent les fleuves. La régularité, la vitesse de ces bacs à vapeur, la facilité qu'ils procurent aux expéditions de toute espèce, le nombre croissant des voies ferrées qui viennent aboutir aux ports et y déverser leurs marchandises, enfin les fils télégraphiques sous-marins, déjà ramifiés dans tous les sens, qui relient les côtes les unes aux autres et font penser les peuples à l'unisson, tout contribue à développer le commerce de la Méditerranée. Il est actuellement, sans compter le transit par Gibraltar et Suez, d'environ huit milliards de francs 8. En comparaison des échanges de l'Angleterre, de la Belgique, de l'Australie, c'est là un trafic encore peu considérable pour une population riveraine de près de cent millions d'hommes; mais chaque année l'accroissement est zensible.

Note 8: (retour) Navigation de la Méditerranée en 1875 (évaluation approximative).
                         Flotte commerciale            Mouvement     Total des
                         à voile.  à vapeur.  Tonnage.  des ports.    échanges.
Espagne méditerranéenne    2,500    100      250,000   5,000,000     600,000,000 fr.
France                     4,000    250      300,000   6,000,000   2,000,000,000
Italie                    18,800    140    1,030,000  21,000,000   2,600,000,000
Autriche                   3,300    100      400,000   3,000,000     400,000,000
Grèce                      6,100     20      420,000   7,000,000     200,000,000
Turquie d'Europe et d'Asie 2,200     10      210,000  25,000,000     600,000,000
Roumanie                    (?)     (?)        (?)       600,000     200,000,000
Russie méditerranéenne       500     50       50,000   2,000,000     400,000,000
Égypte                       100(?)  25        (?)     4,000,000     500,000,000
Malte et Gibraltar.          (?)               (?)     6,000,000     400,000,000
Algérie                      170              10,000   2,000,000     400,000,000
Tunis, Tripoli, etc.         500              10,000     500,000     100,000,000
                          ------    ----   ---------  ----------   -------------
                          28,170(?) 680(?) 2,700,000  82,100,000   8,400,000,000 fr.

D'ailleurs, il faut tenir compte de ce fait qu'en face du vivant organisme des péninsules européennes, la torride Afrique est encore en grande partie comme une masse inerte; si ce n'est d'Oran à Tunis, et d'Alexandrie à Port-Saïd, ses côtes presque sans population sont rarement visitées; les marins de nos jours les évitent comme le faisaient les anciens nautonniers hellènes. On peut même s'étonner que des régions vers lesquelles se dirigeaient des essaims de navires, telles que la Cyrénaïque, Chypre et l'admirable île de Crète, située à l'entrée même de la mer Égée, soient restées si longtemps éloignées des grandes lignes de navigation moderne.



CHAPITRE IV

LA GRÈCE



I

VUE D'ENSEMBLE

La Grèce politique, resserrée dans ses étroites limites au sud des golfes de Volo et d'Arta, est une contrée d'environ 50,000 kilomètres carrés, représentant au plus la dix-millième partie de la surface terrestre. En d'immenses territoires comme celui de l'empire russe, des districts plus vastes que la Grèce n'ont rien qui les distingue des régions environnantes, et leur nom éveille à peine une idée dans l'esprit. Mais combien au contraire ce petit pays des Hellènes, si insignifiant sur nos cartes en comparaison des grands royaumes, nous rappelle de souvenirs! Nulle part l'humanité n'atteignit un degré de civilisation plus harmonieux dans son ensemble et plus favorable au libre essor de l'individu. De nos jours encore, quoique entraînés dans un cycle historique bien autrement vaste que celui des Grecs, nous devons toujours reporter nos regards en arrière pour contempler ces petits peuples qui sont restés nos maîtres dans les arts, et qui furent nos initiateurs dans les sciences. La ville qui fut «l'école de la Grèce» est encore par son histoire et ses exemples l'école du monde entier. Après vingt siècles de déchéance, elle n'a cessé de nous éclairer, comme ces étoiles déjà éteintes dont les rayons continuent d'illuminer la terre.

C'est évidemment à la situation géographique de la Grèce qu'il faut attribuer le rôle si considérable qu'ont rempli ses peuples pendant une longue période de l'histoire universelle. En effet, des tribus de même origine, mais habitant des contrées moins heureuses, notamment les Pélasges de l'Illyrie, que l'on croit être les ancêtres des Albanais, n'ont pu s'élever au-dessus de la vie barbare, tandis que les Hellènes se plaçaient à la tête des nations policées et leur frayaient des voies inexplorées jusqu'alors. Si la Grèce qui, dans la période géologique actuelle, est si merveilleusement découpée par les flots, avait continué d'être ce qu'elle fut pendant la période tertiaire, une vaste plaine continentale rattachée aux déserts de la Libye et parcourue par les grands lions et les rhinocéros, aurait-elle pu devenir la patrie de Phidias, d'Eschyle et de Démosthènes? Non, sans doute. Elle serait restée ce qu'est aujourd'hui l'Afrique, et loin d'avoir pris, comme elle l'a fait, l'initiative de la civilisation, elle eût attendu que l'impulsion lui vînt du dehors. Il est vrai que par suite de cette ampleur grandissante de l'horizon qu'ont donnée les voyages, les découvertes, les routes de commerce, la Grèce s'est rapetissée peu à peu en proportion du monde connu; elle a fini par perdre les priviléges que lui avaient assurés d'abord sa position géographique et la forme heureuse de ses contours.

La Grèce, péninsule de la presqu'île des Balkhans, avait, plus encore que la Thrace et la Macédoine, l'avantage d'être complétement fermée du côté du nord par des barrières transversales de montagnes; aussi, grâce à ces remparts protecteurs, la culture hellénique a-t-elle pu se développer sans avoir à craindre d'être étouffée dans son germe par des invasions successives de barbares. Au nord et à l'est de la Thessalie, l'Olympe, le Pélion, l'Ossa constituent déjà, du côté de la Macédoine, de premiers et formidables obstacles. Aux limites de la Grèce actuelle et de la Thessalie, se dresse une deuxième barrière, la chaîne abrupte de l'Othrys. Au détour du golfe de Lamia, nouvel obstacle: la rangée de l'Œta ferme le passage; il faut se glisser entre les rochers et la mer par l'étroit défilé des Thermopyles. Après avoir traversé les monts de la Locride pour redescendre dans le bassin de Thèbes, il reste encore à franchir le Parnès ou les contre-forts du Cithéron avant de gagner les plaines de l'Attique. Au delà, l'isthme est encore défendu par d'autres barrières transversales, remparts extérieurs de la grande citadelle montagneuse du Péloponèse, «l'acropole de la Grèce.» On a souvent comparé l'Hellade à une série de chambres aux portes solidement verrouillées; il était difficile d'y entrer, plus difficile encore d'en sortir, à cause de ceux qui les défendaient. «La Grèce est faite comme un piége à trois fonds, dit Michelet. Vous pouvez entrer et vous vous trouvez pris en Macédoine, puis en Thessalie, puis entre les Thermopyles et l'isthme. «Mais c'est au delà de l'isthme surtout qu'il devient difficile de pénétrer; aussi Lacédémone fut-elle longtemps inattaquable.

A une époque où la navigation, même sur les eaux presque fermées comme l'Archipel, était fort périlleuse, la Grèce se trouvait suffisamment protégée par la mer contre les invasions des peuples orientaux; mais nulle contrée n'invitait mieux les marins aux expéditions pacifiques du commerce. Largement ouverte sur la mer Égée par ses golfes et ses ports, précédée d'îles nombreuses, d'étape et de refuge, la Grèce pouvait entrer facilement en rapports d'échange avec les populations plus cultivées qui vivaient en face, sûr les côtes dentelées de l'Asie Mineure. Les colons et les voyageurs de l'Ionie d'orient n'apportaient pas seulement des denrées et des marchandises à leurs frères Achéens ou Pélasges, ils leur transmettaient aussi les mythes, les poèmes, la science, les arts de leur patrie. Par la forme générale de ses rivages et la disposition de ses montagnes, la Grèce regarde surtout vers l'Orient, d'où lui vint la lumière; c'est du côté de l'est que les péninsules s'avancent dans les eaux et que sont parsemées les îles les plus nombreuses; c'est également sur la rive orientale que s'ouvrent les ports commodes et bien abrités, et que s'étendent, dans leur hémicycle de montagnes, les plaines les mieux situées pour servir d'emplacement à des cités populeuses. Cependant la Grèce n'a pas, comme la Turquie, le désavantage d'être à peu près complétement privée de rapports directs avec l'Occident par une large zone de montagnes difficiles et des côtes abruptes. La mer d'Ionie, à l'ouest du Péloponèse, est, il est vrai, relativement large et déserte; mais le golfe de Corinthe, qui traverse toute l'épaisseur de la péninsule hellénique, et la rangée des îles Ioniennes, d'où l'on aperçoit au loin les montagnes de l'Italie, devaient inciter à la navigation des mers occidentales. Dans les temps antiques, les Acarnaniens, qui connaissaient l'art de construire les voûtes bien avant les Romains, purent, grâce au commerce, enseigner leur art aux peuples italiens, et plus tard les Grecs devinrent sans peine les civilisateurs de tout le monde méditerranéen de l'Occident.

Le trait distinctif de l'Hellade, considérée dans son relief, est le grand nombre de petits bassins indépendants et séparés les uns des autres par des rochers et des remparts de montagnes. D'avance, la disposition du sol se prêtait au fractionnement des races grecques en une multitude de républiques autonomes. Chaque cité avait son fleuve, son amphithéâtre de collines ou de monts, son acropole, ses champs, ses vergers et ses forêts; presque toutes avaient aussi leur débouché vers la mer. Tous les éléments nécessaires à une société libre se trouvaient réunis dans ces petits groupes indépendants, et le voisinage de cités rivales, également favorisées, entretenait une émulation constante, qui trop souvent dégénérait en luttes et en batailles. Les îles de la mer Égée accroissaient encore la diversité politique; chacune d'elles, comme les bassins de la péninsule hellénique, s'était constituée en cité républicaine; partout l'initiative locale se développait librement, et c'est ainsi que, le moindre îlot de l'Archipel a pu fournir des grands hommes à l'histoire.

Mais si, par le relief du sol, par la multitude de ses îles et de ses bassins péninsulaires, la Grèce est diverse à l'infini, elle est une par la mer qui la baigne, la pénètre, la découpe en franges et lui donne un développement de côtes extraordinaire. Les golfes et les innombrables ports de l'Hellade ont fait de leurs riverains un peuple de matelots, des «amphibies», ainsi que le disait Strabon; les Grecs ont pris quelque chose de la mobilité des flots. De tout temps ils se sont laissé entraîner par la passion des voyages. Dès que les habitants d'une cité étaient un peu trop nombreux pour le sol qui leur fournissait la subsistance, ils se hâtaient d'essaimer comme une tribu d'abeilles; ils couraient les rives de la Méditerranée pour y trouver un site qui leur rappelât la patrie et pour y élever une nouvelle acropole. C'est ainsi que des Palus Méotides jusqu'au delà des colonnes d'Hercule, de Tanaïs et de Panticapée à Gadès et à Tingis, la moderne Tanger, surgirent partout des villes helléniques. Grâce à ces colonies éparses, dont plusieurs dépassèrent de beaucoup en gloire et en puissance leurs anciennes métropoles, la véritable Grèce, celle des sciences, des arts et de l'autonomie républicaine, finit par déborder largement hors de son berceau et par occuper sporadiquement tout le pourtour du monde méditerranéen. Relativement à ce qui formait l'Univers des anciens, les Grecs étaient ce que les Anglais sont aujourd'hui par rapport à la terre entière. L'analogie remarquable que la petite péninsule de Grèce et les îles voisines présentent avec l'archipel de la Grande-Bretagne, située précisément à l'autre extrémité du continent, se retrouve aussi dans le rôle des nations qui les habitent. Les mêmes avantages géographiques ont, dans un autre milieu et dans un autre cycle de l'histoire, amené des résultats de même nature; de la mer Égée aux eaux de l'Angleterre, une sorte de polarité s'est produite à travers les temps et l'espace.

VUE DU PARNASSE ET DE DELPHES

L'admiration que les voyageurs éprouvent à la vue de la Grèce provient surtout des souvenirs qui s'attachent à chacune de ses ruines, au moindre de ses ruisselets, aux plus faibles écueils de ses mers. Tel site de la Provence ou de l'Espagne, qui ressemble aux plus beaux paysages de l'Hellade ou qui même leur est supérieur par la grâce ou la hardiesse des lignes, n'est connu que d'un petit nombre d'appréciateurs, et la foule indifférente passe en le regardant à peine; c'est qu'il ne porte point le nom célèbre de Marathon, de Leuctres ou de Platée, et qu'on n'y entend pas le bruissement des siècles écoulés. Cependant, quand même les côtes de la Grèce ne se distingueraient pas entre toutes par l'éclat que reflète sur elles la gloire des ancêtres, elles n'en resteraient pas moins belles et dignes d'être contemplées. Ce qui ravit l'artiste dans les paysages des golfes d'Athènes et d'Argos, ce n'est pas seulement le bleu de la mer, le «sourire infini des flots», la transparence du ciel, la perspective fuyante des rivages, la brusque saillie des promontoires, c'est aussi le profil si pur et si net des montagnes aux assises de calcaire ou de marbre: on dirait des masses architecturales, et maint temple qui les couronne ne paraît qu'en résumer la forme.

La verdure, l'eau claire des ruisseaux, voilà ce qui manque le plus aux rivages de la Grèce! Dans le voisinage de la mer, presque toutes les montagnes sont dépouillées de leurs grands arbres; il ne reste plus que les arbrisseaux, cytises, lentisques, arbousiers et lauriers-roses; même le tapis d'herbes odoriférantes qui revêt les déclivités et que broute la dent des chèvres, est en maints endroits réduit à quelques misérables lambeaux; les pluies torrentielles enlèvent jusqu'à la terre végétale; la roche se montre à nu: de loin, on ne voit que des escarpements grisâtres, tachetés ça et là de maigres buissons. Déjà du temps de Strabon presque toutes les montagnes des côtes avaient perdu leurs forêts; de nos jours, a dit un auteur, «la Grèce n'est plus que le squelette de ce qu'elle fut autrefois.» Par une sorte d'ironie, les noms empruntés à des arbres sont extrêmement nombreux dans toutes les parties de l'Hellade et de la Turquie hellénique. Carya est la «ville des noyers», Valanidia, celle des chênes à vallonée; Kyparissi, celle des cyprès; Platanos ou Plataniki, celle des platanes. Partout se trouvent des localités dont le nom rural n'est malheureusement plus justifié. C'est presque uniquement dans les montagnes de l'intérieur du pays et du littoral ionien que subsistent encore les forêts. L'Oeta, quelques-uns des monts de l'Étolie, les hauteurs de l'Acarnanie, et dans le Péloponèse, l'Arcadie, l'Élide, la Triphylie, les pentes du Taygète ont gardé leurs grands bois. C'est aussi dans ces contrées forestières et parcourues seulement des bergers que se sont maintenus les animaux sauvages, les loups, les renards, les chacals. Le chamois, dit-on, n'aurait pas entièrement disparu; on en rencontre sur le Pinde et sur l'Oeta; quant au sanglier d'Érymanthe, qui devait être une espèce particulière, à en juger par les sculptures antiques, il ne se retrouve plus en Grèce; le lion, que mentionne encore Aristote, n'y existe plus depuis deux mille ans. Parmi les petits animaux, un des plus communs dans certaines parties du Péloponèse, est une tortue, que les indigènes regardent avec une sorte d'horreur, semblable à celle qu'éprouvent un grand nombre d'Occidentaux à la vue du crapaud ou de la salamandre. La Grèce est petite, et cependant la variété des climats y est fort grande. Le contraste des montagnes et des plaines, des régions forestières et des vallées arides, des côtes exposées au nord et de celles qui sont tournées vers le sud, produit dans les climats locaux de remarquables oppositions. Mais, sans tenir compte de ces diversités, on peut dire que dans son ensemble la Grèce présente, du nord au sud, une gamme climatérique dont la richesse n'est égalée que dans un très-petit nombre de régions terrestres. Au nord, les monts de l'Étolie, aux pentes couvertes de hêtres, semblent appartenir aux régions tempérées du centre de l'Europe, tandis qu'au sud et à l'est les péninsules et les îles, avec leurs olivettes et leurs bosquets de citronniers et d'orangers, même leurs groupes de palmiers, leurs cactus et leurs agaves, font déjà partie de la zone subtropicale; même dans un voisinage immédiat, des contrées ont des climats fort distincts: telles, par exemple, la cavité lacustre de la Béotie, aux froids hivers, aux étés brûlants, et la campagne de l'Attique, alternativement rafraîchie et réchauffée par la brise de la mer. Dans un tout petit espace, la Grèce résume une zone considérable de la Terre. On ne saurait douter que cette extrême variété de climats et tous les contrastes qui en dérivent n'aient eu pour résultat d'éveiller plus vivement l'intelligence déjà si mobile des Hellènes, de solliciter leur curiosité, leur goût pour le commerce et leur esprit d'industrie.

D'ailleurs, la grande diversité des climats de terre est compensée en Grèce par l'unité du climat maritime. Comme dans les vallées des montagnes, le vent qui souffle sur la mer Égée oscille en brises alternantes. Pendant presque tout l'été, les grands foyers d'appel des déserts africains attirent les courants atmosphériques de l'Europe orientale. Du nord de l'Archipel et de la Macédoine, l'air se précipite alors en un vent violent qui entraîne rapidement vers le sud les navires en voyage: maintes fois les conquérants qui possédaient les rivages septentrionaux de la mer se sont servis de cette brise pour aller attaquer à l'improviste les habitants des contrées plus méridionales de l'Asie Mineure ou de la Grèce. Ce courant atmosphérique régulier, connu sous le nom de vent étésien ou «annuel», cède à la fin des chaleurs, quand le soleil est au-dessus du tropique méridional. En outre, il s'interrompt chaque nuit, quand l'air frais de la mer est attiré vers les régions du littoral réchauffées pendant le jour. Après le coucher du soleil, il se modère peu à peu; l'atmosphère reste calme durant quelques instants, puis insensiblement elle commence à se mouvoir en sens inverse, et les barques voguant vers le nord mettent à la voile. Cette brise, le propice embatès, est le doux souffle de la mer chanté par les anciens poëtes. Du reste, vents généraux et brises locales changent de direction et d'allures dans le voisinage des côtes, suivant la forme et l'orientation des golfes et des chaînes de montagnes. Ainsi le golfe de Corinthe, que de hautes arêtes dominent au nord et au sud, ne reste ouvert aux courants aériens qu'à ses deux extrémités; le vent entre et sort alternativement, «pareil, disait Strabon, à la respiration d'un animal.»

De même que les vents, les pluies dévient en maints endroits de leur course normale pour se déverser, comme en des entonnoirs, dans certaines vallées qu'entourent de toutes parts des escarpements de montagnes; ailleurs, au contraire, les nuages pluvieux passent sans laisser tomber leur fardeau d'humidité; à tous les contrastes locaux produits par la différence de relief et la variété des climats correspondent d'autres contrastes dans le taux de la précipitation annuelle. En moyenne, les pluies sont beaucoup plus abondantes sur les côtes occidentales de la Grèce que sur les rivages orientaux: de là cet aspect riant que présentent les coteaux de l'Élide, comparés aux escarpements nus de l'Argolide et de l'Attique. C'est également à l'ouest de la Péninsule que viennent éclater avec le plus de régularité les orages apportés par les vents de la Méditerranée. Au printemps, saison orageuse par excellence, il arrive fréquemment dans les campagnes de l'Élide et de l'Acarnanie que, pendant des semaines entières, le tonnerre gronde régulièrement toutes les après-midi. Nulle part n'étaient mieux placés les temples de Jupiter le Lanceur de Foudres.


Les anciens habitants des Cyclades, et probablement ceux des côtes de l'Hellade et de l'Asie Mineure, étaient déjà parvenus à un état de civilisation assez développé bien avant l'époque historique. C'est là ce qu'ont démontré les fouilles opérées sous les cendres volcaniques de Santorin et de Therasia. Lorsque leurs maisons furent ensevelies sous les débris, les Santoriniotes commençaient à sortir de l'âge de la pierre pour entrer dans celui du cuivre pur. Ils savaient construire des voûtes avec des pierres et du mortier, fabriquaient la chaux, se servaient de poids formés avec des blocs de lave, connaissaient le tissage et la poterie, l'art de teindre les étoffes et celui de peindre leurs maisons à fresque; ils cultivaient l'orge, les pois, les lentilles et commerçaient avec les pays lointains.

Ces hommes étaient-ils de la même origine que les Hellènes? on ne sait. Mais une chose est certaine: dès les premières lueurs de l'histoire, des Grecs de diverses familles habitaient les rivages et les îles de la mer Egée, tandis que des populations pélasgiques vivaient dans l'intérieur et sur les côtes occidentales de la Péninsule. D'ailleurs les Pélasges ou les «Vieux» étaient de la même souche que les Grecs, et parlaient des langues dont l'origine se confond avec celle des dialectes helléniques. Aryens de langage les uns et les autres, ils avaient dû se répandre en Grèce en venant de l'Asie Mineure, soit par l'Hellespont et la Thrace, soit par Miasme, soit par l'Hellespont et la Thrace, soit par les îles de l'archipel, à moins toutefois qu'ils ne fussent originaires du pays lui-même. D'après les traditions, les Pélasges étaient nés du mont Lycée, au centre du Péloponèse; ils se glorifiaient d'être des «autochthones», les «Hommes de la Terre noire», les «Enfants des Chênes», les «Hommes nés avant la Lune». Autour d'eux vivaient des tribus nombreuses de même origine, les Éoliens et les Lélèges, auxquels vinrent s'adjoindre les Ioniens et les Achéens ou «les Bons». Les Ioniens, qui devaient plus tard exercer une influence si considérable sur les destinées du monde, occupèrent seulement la péninsule de l'Attique et l'Eubée. Quant aux Achéens, ils eurent longtemps la prépondérance et donnèrent leur nom à l'ensemble des peuplades grecques. Plus tard, lorsque les Doriens, franchissant le golfe de Corinthe à sa partie la plus étroite, se furent établis en conquérants dans le Péloponèse, tous les habitants de la péninsule et des îles reçurent des Amphictyonies siégeant aux Thermopyles et à Delphes le nom générique d'Hellènes, qui était celui d'une petite peuplade de la Thessalie méridionale et de la Phthiotide. La désignation de Grecs, qui peut-être est un synonyme de «Montagnards», et peut-être aussi a le sens de «Vieux, Antique, Fils du sol», se répandit peu à peu dans la nation elle-même et finit par être généralement adoptée. Les Ioniens de l'Asie Mineure et les Carions des Sporades, émules des Phéniciens, naviguaient de port en port, trafiquant parmi ces tribus à demi-sauvages, et comme des abeilles qui portent le pollen sur les fleurs, répandaient de peuplade en peuplade la civilisation de l'Egypte et de l'Orient.

Commerçants phéniciens et vainqueurs romains modifièrent à peine les éléments de la population hellénique; mais lors de la migration des Barbares, ceux-ci pénétrèrent dans la Grèce en multitudes. Pendant plus de deux siècles les Avares maintinrent leur pouvoir dans le Péloponèse, puis vinrent des Slaves, que la peste aida plus d'une fois à dépeupler la contrée. La Grèce devient une «Slavie», et l'idiome général fut une langue slave, probablement serbe, ainsi que le prouve encore la grande majorité des noms de lieux. Quoi qu'en disent maints auteurs, les superstitions et les légendes des Grecs ne sont pas un simple héritage des anciens Hellènes et leur monde surnaturel s'est enrichi des fantômes et des vampires inventés par les Slaves; le costume des Grecs est aussi un legs de leurs conquérants du Nord. Toutefois la langue policée des Hellènes a repris graduellement le dessus, et la race elle-même a si bien reconquis la prédominance, qu'il est impossible maintenant de retrouver les éléments serbes de la population. Mais, après avoir été presque entièrement slavisée, l'Hellade courut le risque de devenir albanaise, surtout pendant la domination vénitienne. Encore au commencement du siècle, l'albanais était la langue prépondérante de l'Élide, d'Argos, de la Béotie et de l'Attique; de nos jours, plus de cent mille prétendus Hellènes la parlent encore. La population actuelle de la Grèce est donc fort mélangée, mais il serait difficile de dire dans quelles proportions se sont unis les éléments divers: hellène, slave, albanais. On pense que les Grecs les plus purs de race sont les Maïnotes ou Maniotes de la péninsule du Ténare; eux-mêmes se disent les descendants directs des Spartiates et montrent encore parmi leurs châteaux forts celui qui appartint au «seigneur Lycurgue». Depuis un temps immémorial jusqu'à la guerre de l'indépendance, leurs assemblées de vieillards gardèrent le titre de «Sénat de Lacédémone». Tout Maïnote jurait d'aimer jusqu'à la mort «le premier des biens, la liberté, héritage des ancêtres spartiates.» Cependant les noms d'une foule de localités du Magne sont d'origine serbe et témoignent du long séjour des Slaves dans la contrée. Les Maïnotes pratiquent la «vendetta» comme s'ils étaient des Monténégrins; mais cette coutume n'est-elle pas celle de presque toutes les peuplades encore barbares?

Quoi qu'il en soit, il est certain qu'en dépit des invasions et des croisements, la race grecque, peut-être en partie sous l'influence du climat qui l'entoure, a fini par se retrouver avec la plupart de ses traits distinctifs. D'abord, elle a su garder sa langue, et l'on a vraiment lieu de s'étonner que le grec vulgaire, issu d'ailleurs d'un idiome rustique, ne diffère pas davantage du grec littéraire ancien. Les changements, analogues à ceux que l'on retrouve dans les langues-néo-latines, se réduisent presque à deux, l'abréviation des mots par la contraction des syllabes non accentuées et l'emploi des auxiliaires dans le verbe. Aussi n'est-il pas difficile aux Grecs modernes d'expurger peu à peu leur idiome des tournures barbares et des mots étrangers pour le rapprocher de la langue de Thucydide. Physiquement, la race n'a guère changé non plus; on reconnaît les anciens types en maint district de la Grèce moderne. Le Béotien a cette démarche lourde qui faisait de lui un objet de risée parmi les autres Grecs; le jeune Athénien a la souplesse, la grâce et l'allure intrépide que l'on admire dans les cavaliers sculptés sur les frises du Parthénon; la femme de Sparte a gardé cette beauté forte et fière que les poëtes célébraient autrefois chez les vierges doriennes. Au moral, la filiation des Hellènes modernes n'est pas moins évidente. Comme ses ancêtres, le Grec de nos jours est amoureux du changement, curieux de nouveautés, grand questionneur des étrangers; descendant de citoyens libres, il a gardé le sentiment de l'égalité, et toujours enivré de sa dialectique, discute sans cesse comme s'il était encore dans l'agora; il s'abaisse souvent à flatter, mais sans conviction et par artifice de langage. Enfin, comme l'ancien Grec, il place trop souvent le mérite intellectuel au-dessus du mérite moral; à l'exemple du «sage Ulysse», le héros des chants homériques, il ne sait que trop bien mentir et tromper avec grâce; pour lui l'Acarnanien véridique et le Maïnote «lent à promettre, fidèle à tenir», sont des rustres bizarres. Un des traits de caractère qui distingue aussi de tous les autres Européens l'ancien Grec et le moderne, est qu'il se laisse rarement entraîner par les fortes passions, à l'exception du patriotisme. De plus, il ignore la mélancolie; il aime la vie et il veut en jouir. Il la donnera pourtant volontiers dans un jour de bataille, mais dans ce cas la mort elle-même est un acte où se concentrent toutes les forces de la vie. Le suicide est un genre de mort inconnu parmi les Grecs de nos jours: le plus malheureux, celui qui a le plus de raisons d'etre désespéré, se rattache quand même à l'existence. Un Grec atteint de folie est également un phénomène des plus rares.

MAÏNOTES ET HABITANTS DE SPARTE
Dessin de A. de Curzon d'après nature.

Actuellement, la nationalité grecque, en dépit des éléments si divers qui l'ont composée, est une de celles qui dans leur ensemble présentent le caractère le plus homogène. Les Albanais, d'origine pélasgique, comme les Hellènes, ne leur cèdent point en patriotisme, et ce sont eux, Souliotes, Hydriotes, Spezziotes, qui ont peut-être le plus vaillamment lutté pour la cause commune de l'indépendance nationale. Les huit cents familles de Zinzares kutzo-valaques ou roumains, qui paissent leurs troupeaux dans les montagnes de l'Acarnanie et de l'Étolie, et que l'on connaît sous le nom de Kara-Gounis ou «Noires-Capotes», parlent à la fois les deux langues, et plusieurs d'entre eux épousent des Grecques, bien qu'ils ne donnent jamais leurs filles en mariage à des Hellènes. Fiers et libres, ils sont trop clair-semés pour que leur groupe de population puisse avoir une grande importance. Quant aux étrangers proprement dits, les Grecs sont assez intolérants à leur égard et ne prennent point à tâche de leur rendre le séjour agréable. Les Turcs, jadis si nombreux dans certaines parties du Péloponèse, en Béotie et dans l'île d'Eubée, ont dû fuir jusqu'au dernier le pays où leur présence rappelait les tristes souvenirs de la servitude, et ils n'ont laissé en témoignage de leur séjour que le fez, le narghilé, les babouches. Les Juifs, que l'on rencontre en multitudes dans toutes les villes de l'Orient slave et musulman, n'osent guère se hasarder parmi les Grecs, qui du reste sont pour eux de redoutables rivaux dans le maniement des fiances. On ne les voit en groupes de quelque importance que dans les îles Ioniennes, où ils s'étaient glissés à la faveur du protectorat britannique. C'est dans ce même archipel que vivent aussi les descendants des anciens colons vénitiens et nombre d'émigrants venus de toutes les parties de l'Italie. Des familles originaires de France et d'Italie constituent encore un groupe distinct de population dans l'île de Naxos. Quant aux porte-faix et aux jardiniers maltais d'Athènes et de Corfou, restant presque toujours dans une position subordonnée, ils vivent à part comme des étrangers.

La population homogène de la Grèce ne permet donc pas de diviser cette contrée, comme l'Austro-Hongrie et la Turquie, en provinces ethnologiques, mais elle se partage géographiquement en quatre régions naturelles bien distinctes: l'Hellade continentale, connue du temps de la population turque du nom de Roumélie, en souvenir de l'empire «romain» de Byzance; l'antique Péloponèse, appelé de nos jours Morée, peut-être par métathèse du mot «Romée», ou plutôt d'un mot slave qui signifie «rivage marin» et qui s'appliquait jadis à l'Élide; les îles de la mer Égée, Sporades et Cyclades; et les îles Ioniennes. En décrivant les diverses parties de la Grèce, il nous arrivera souvent d'employer de préférence les noms anciens des montagnes, des fleuves et des cités, car les Hellènes de nos jours, jaloux des gloires de la Grèce d'autrefois, cherchent à débarrasser peu à peu la carte de leur pays de tous les noms d'origine slave ou italienne 9.

Note 9: (retour) Grèce dans ses limites politiques:
                   Superficie.  Population            Population
                                 en 1870.            kilométrique.

Grèce continentale.. 19,575       341,038                  17
Péloponèse.......... 21,466       645,380                  30
Iles de l'Egée......  6,475       205,840                  32
Iles Ioniennes......  2,607       218,879                  84
     TOTAUX......... 50,123     1,411,143 (1,458,000 avec  24
                                          les marins, etc.)


II

GRÈCE CONTINENTALE

Les montagnes du Pinde, qui forment l'arête médiane de la Turquie méridionale, se prolongent en Grèce et lui donnent un caractère orographique analogue. Des deux côtés de la frontière conventionnelle, ce sont les mêmes roches et la même végétation, des paysages semblables, et presque partout des populations de même origine. En partageant l'Épire et en prenant la Thessalie à la Grèce, la diplomatie européenne ne s'est point occupée de faire son oeuvre conformément aux indications de la nature. Elle s'est bornée, dans la partie orientale de la frontière, à suivre la ligne de partage des eaux sur les hauteurs du chaînon de l'Othrys, le mont «sourcilleux» qui domine la plaine du Sperchius. A l'ouest du Pinde, au contraire, la limite politique des deux pays coupe transversalement la vallée de l'Achéloüs et les croupes terreuses qui la séparent du golfe d'Arta.

La cime isolée du mont Tymphreste ou Yeloukhi, dressée en tour à l'angle où l'Othrys se détache de la grande chaîne du Pinde, est, non le plus haut sommet de la Grèce continentale, mais celui qui forme, pour ainsi dire, le centre de rayonnement des eaux et des montagnes. Au sud et au sud-est, ses contre-forts, abritant de leur masse la charmante vallée de Karpénisi, se rattachent par une arête élevée au massif le plus considérable de la Grèce moderne: c'est le groupe que couronnent les pyramides presque toujours neigeuses de Vardoussia et de Khiona, aux pentes noires de sapins, et le superbe Katavothra, l'antique Oeta, où se dressa le bûcher d'Hercule. Les montagnes de Vardoussia et de Khiona font précisément face aux beaux massifs de la Morée septentrionale, également boisés et neigeux.

A l'ouest du Veloukhi et du Vardoussia, les monts de l'Étolie, beaucoup moins élevés, mais abrupts, sans chemins, forment un véritable chaos de broussailles, de rochers et de défilés sauvages où ne s'aventurent guère que les tribus des bergers valaques. La contrée devient plus accessible dans l'Étolie méridionale, au bord des lacs et des rivières; mais là aussi s'élèvent des montagnes qui, par des ramifications sinueuses, se relient au système du Pinde. Celles du littoral de l'Acarnanie qui font face aux îles Ioniennes sont escarpées, couvertes d'arbres et de buissons; ce sont les monts du «noir continent» dont parlait Ulysse. A l'est de l'Achéloüs, une autre chaîne côtière, bien connue des marins, est le Zygos, dont les escarpements méridionaux, âpres et nus, se voient au-dessus de Missolonghi; plus à l'est, une autre chaîne s'avance dans la mer pour former, avec les promontoires de la Morée, l'étroit goulet du golfe de Corinthe. Tout près de l'entrée, une des montagnes de la côte d'Étolie, le Varassova, aux pans brusquement coupés, ressemble à un énorme bloc, à une pierre monstrueuse. C'était, en effet, disent les gens du pays, une roche que les anciens Titans hellenes voulaient jeter au milieu du détroit pour qu'elle servît de pont entre les deux rivages. Mais la pierre était trop lourde, ils la laissèrent tomber à l'endroit où on la voit aujourd'hui.

Vers la mer Egée, le haut massif du Katavothra se continue à l'est, parallèlement aux montagnes de l'île d'Eubée, par une chaîne côtière, ou plutôt par une série de groupes distincts, que séparent les uns des autres de profondes échancrures, de larges dépressions et même des vallées fluviales. Quoique basses et coupées de nombreux passages, ces montagnes aux roches escarpées, aux brusques promontoires, aux soudains précipices, n'en sont pas moins d'un accès fort difficile, et pendant les guerres de la Grèce ancienne, il suffisait d'un petit nombre d'hommes pour les défendre contre des armées entières. A l'une des extrémités de cette chaîne se trouve le passage des Thermopyles; à l'autre extrémité s'étend, à la base orientale du Pentélique, la fameuse plaine de Marathon.

Les groupes de sommets qui se dressent sur la rive septentrionale du golfe de Corinthe, au sud de la Béotie, forment aussi dans leur ensemble une sorte de chaîne, parallèle à celle qui longe le canal d'Eubée, mais plus belle et plus pittoresque. Il n'est pas une de ces grandes cimes dont le nom ne réveille les souvenirs les plus doux de la poésie et ne fasse aussitôt surgir la figure des anciens dieux. A l'ouest, se présente d'abord le Parnasse «à la double tête», la montagne où se réfugièrent Deucalion et Pyrrha, ancêtres de tous les Grecs, et où les Athéniennes, agitant leurs torches, allaient danser la nuit en l'honneur de Bacchus. Des sommets du Parnasse, presque aussi hauts que le Khiona, qui pyramide au nord-ouest, on aperçoit la Grèce entière, avec ses golfes, ses rivages et ses montagnes, depuis l'Olympe de Thessalie jusqu'au Taygète de l'extrême Péloponèse, et l'on distingue à ses pieds l'admirable bassin de Delphes, jadis «l'ombilic» du monde, le lieu de paix et de concorde où tous les Grecs venaient oublier leurs haines. Non moins beau que le Parnasse est le groupe qui lui succède du côté de l'est. L'Hélicon des Muses est, comme aux temps de la Grèce antique, la montagne dont les vallées sont les plus fertiles et les plus riantes. Ses pentes orientales surtout sont de l'aspect le plus gracieux, et leurs bosquets, leurs pâturages, leurs jardins, où murmurent les fontaines, contrastent de la manière la plus heureuse avec les plaines nues et desséchées de la Béotie. Si le Parnasse a la source de Castalie, l'Hélicon a celle de l'Hippocrène, qui jaillit sous le sabot de Pégase. La longue croupe du Cithéron, où le mythe a fait naître Bacchus, relie les montagnes de la Béotie méridionale à celles de l'Attique, roches de marbre devenues fameuses par le voisinage de la cité qu'elles abritent. Au nord d'Athènes, c'est le Parnès, au profil si pur et si rhythmique; à l'est, le Pentélique, où se trouvent les cavernes de Pikermi, fameuses par leurs ossements fossiles; au sud, le mont Hymette, dont les anciens poètes ont chanté les abeilles. Puis le Laurion, aux riches scories d'argent, se prolonge au sud-est et se termine par le beau cap Sunium, consacré à Minerve et à Neptune, et portant encore quinze colonnes d'un ancien temple.

Au sud de l'Attique, un autre groupe isolé, occupant toute la largeur de l'isthme de Mégare, servait de rempart de défense aux Athéniens contre leurs voisins du Péloponèse. C'est le massif de Geraneia, aujourd'hui Macryplagi 10 Au delà se trouve l'isthme de Corinthe proprement dit, resserré entre le golfe de Lépante et celui d'Athènes. C'est un simple seuil dont les roches calcaires, stériles et sans eau, s'élèvent de 40 à 70 mètres au-dessus de la mer, et qui n'a pas 6 kilomètres de large entre les deux rivages. Cette langue de terre, espace neutre séparant deux régions géographiques distinctes, se trouvait tout naturellement choisie pour devenir un lieu d'assemblées, de fêtes et de marchés. On reconnaît encore en travers de l'isthme les restes du mur de défense élevé par les Péloponnésiens, et sur les bords du golfe de Corinthe les traces du canal commencé par l'ordre de Néron et destiné à rejoindre les deux mers.

Note 10: (retour) Altitudes de la Grèce continentale:
Gerakovouni (Othrys).....            1,729   mètres.
Veloukhi (Tymphreste)....            2,319     »
Khonia...................            2,495     »
Vardoussia...............            2,512     »
Katavothra (Oeta)........            2,000     »
Monts d'Acarnanie........            1,590     »
Varassova................              917     »
Liakoura (Parnasse)......            2,459     »
Pateovouna (Hélicon).....            1,749     »
Elatea (Cithéron)........            1,411     »
Parnès...................            1,416     »
Pentélique...............            1,126     »
Hymette..................            1,036     »
Macryplagi (Geraneia)....            1,366     »

Les montagnes calcaires de la Grèce, de même que celles de l'Épire et de la Thessalie, sont riches en bassins où les eaux s'amassent en lacs, tandis que tout autour la terre, percée de gouffres où s'engouffrent les torrents, est aride et desséchée. L'Acarnanie méridionale, dont une partie a reçu le nom de Xeromeros ou «pays sec», à cause de son manque d'eau courante, est ainsi parsemée de bas-fonds lacustres. Au sud du golfe d'Arta, qui lui-même est une espèce de lac communiquant avec la mer par une bouche fort étroite, se trouvent plusieurs de ces nappes d'eau, restes d'une sorte de mer intérieure, comblée par les alluvions de l'Achéloüs. Le lac le plus considérable de la région a même reçu des indigènes le nom de Pelagos ou de «Mer», à cause de son étendue et de la violence de ses eaux, qui se brisent contre les rochers: c'est l'ancien Trichonis des Étoliens. Réputé insondable, il est en réalité très-profond et ses eaux sont pures; mais il se déverse d'un flot lent dans un autre bassin beaucoup moins vaste, aux abords empestés de marécages, et s'épanchant lui-même dans l'Achéloüs par un courant bourbeux. Les coteaux qui entourent le lac de Trichonis sont couverts de villages et de cultures, tandis qu'aux alentours du lac inférieur, la fièvre a dépeuplé la contrée. Néanmoins le pays est fort beau. A peine sorti d'une étroite «cluse» ou clissura des montagnes du Zygos, le chemin s'engage sur un pont de près de deux kilomètres, construit jadis par un gouverneur turc au-dessus des marais qui séparent les deux lacs. Le viaduc s'est à demi enfoncé dans la vase, mais il est encore assez élevé pour laisser le regard se promener librement sur les eaux et leurs rives; des chênes, des platanes, des oliviers sauvages entremêlent leurs branches au-dessus du pont; des vignes folles se suspendent en nappes à ces beaux arbres, et leurs festons encadrent gracieusement les tableaux formés par la nappe bleue du lac et les grandes montagnes.

Au sud du Zygos, entre les terres alluviales de l'Achéloüs et du Fidaris, s'étend un autre bassin lacustre, à moitié marais d'eau douce ou saumâtre, à moitié golfe salin, qui depuis le temps des anciens Grecs s'est accru aux dépens des terres cultivées, à cause de la négligence des habitants. C'est à sa position au bord de cette grande lagune que l'héroïque Missolonghi doit son nom, signifiant «Milieu des marais». Un cordon littoral ou ramma, çà et là rompu par les flots, sépare le bassin de Missolonghi de la mer Ionienne; pendant la guerre de l'indépendance, des fortins et des estacades défendaient toutes les entrées du lac, mais elles ne sont plus occupées maintenant que par des barrages de roseaux, que les pêcheurs ouvrent au printemps pour laisser entrer le poisson de mer et ferment en été pour l'empêcher de sortir. Quoique située au milieu des eaux salées, Missolonghi n'est point insalubre, grâce aux brises de mer; mais sur la petite ville plus active et plus commerçante d'Ætoliko, bâtie plus à l'ouest en plein étang et réunie par deux ponts à la terre ferme, pèse un air lourd et chargé de miasmes. Entre Ætoliko et l'Achéloüs, on remarque un grand nombre d'éminences rocheuses semblables à des pyramides dressées sur la plaine. Ce sont évidemment d'anciens îlots pareils à ceux que l'on voit en archipels entre le littoral du continent et l'île de Sainte-Maure; les apports de l'Achéloüs ont graduellement comblé les interstices qui séparaient tous ces rochers, et les ont rattachés à la terre ferme. L'antique ville commerçante d'Œniades occupait jadis une de ces îles, une «terre qui n'était pas encore terre». Ce travail géologique, observé déjà par Hérodote, se continue sous nos yeux; les troubles du fleuve, qui lui ont valu son nom moderne d'Aspros ou «Blanc», accroissent incessamment l'étendue du sol aux dépens de la mer.

L'Achéloüs, que les anciens comparaient à un taureau sauvage à cause de la violence de son cours et de l'abondance de ses eaux, est de beaucoup le fleuve le plus considérable de la Grèce: ce fut un des grands exploits d'Hercule de lui ravir une de ses cornes, c'est-à-dire de l'endiguer et de reconquérir les terres jadis inondées par ses flots errants. Ses voisins, le rapide Fidaris, que franchit le centaure Nessus, portant Hercule et Déjanire, et le Mornos, descendu des neiges de l'Œta, ne peuvent lui être comparés. Sur le versant de la mer Égée, que sont les fleuves de l'Attique, l'Orope, les deux Céphyse, et l'Illissus, «mouillé quand il pleut?» Le principal cours d'eau de la Grèce orientale, le Sperchius, est aussi très-inférieur à l'Achéloüs, mais il a, comme lui, grandement travaillé à changer l'aspect de la plaine basse. A l'époque où Léonidas et ses vaillants gardaient contre les Perses le défilé des Thermopyles, le golfe de Lamia s'avançait beaucoup plus profondément dans les terres; mais le fleuve a fait peu à peu reculer le rivage et recueilli comme affluents quelques cours d'eau qui se jetaient directement dans la mer. En déplaçant graduellement son delta, le Sperchius a donné plusieurs kilomètres de largeur au passage jadis si resserré entre la base du Kallidromos et les flots, et des armées entières pourraient maintenant y manoeuvrer à l'aise. Les fontaines chaudes, sulfureuses et pétrifiantes, qui jaillissent de la roche, ont aussi contribué à l'agrandissement de la plage des Thermopyles par la couche pierreuse qu'elles étalent sur le sol. Du reste, cette contrée volcanique peut avoir été modifiée depuis deux mille ans par les trépidations du sol. Dans la mer voisine, les matelots montrent encore le rocher de Lichas, petit cratère de scories dans lequel les anciens voyaient le compagnon d'Hercule lancé du haut de l'Œta par le demi-dieu courroucé. En face, sur la côte de l'île d'Eubée, des eaux thermales sourdent en telle abondance qu'elles ont formé sur les pentes d'énormes concrétions qui, de loin, ressemblent à un glacier. Un établissement thérapeutique, fondé récemment aux Thermopyles, en utilise les eaux sulfureuses, et permet aux étrangers de parcourir des contrées si riches en grands souvenirs historiques. Naguère le piédestal sur lequel reposait le lion de marbre élevé à Léonidas était encore visible, mais on l'a démoli pour la construction d'un moulin.

Le bassin du Cephissus, ouvert comme un sillon entre la chaîne de l'Œta et celle du Parnasse, est aussi des plus remarquables au point de vue hydrologique. La rivière parcourt d'abord un premier fond jadis couvert par les eaux d'un lac; puis, à l'issue d'un défilé que dominent les contre-forts du Parnasse, il contourne le rocher qui portait l'antique cité d'Orchomène, et pénètre dans une vaste plaine où les cultures et les roselières entourent des étangs et des réservoirs d'eau profonde. Plusieurs torrents, dont l'un, celui de Livadia, reçoit l'eau fort abondante des célèbres fontaines de la «Mémoire» et de «l'Oubli», Mnémosyne et Léthé, accourent aussi vers le bassin marécageux en descendant du massif de l'Hélicon et des montagnes voisines. En été, une grande partie de la plaine est à sec, et ses champs donnent d'admirables récoltes de maïs dont les tiges sont douces comme la canne à sucre; mais, après les fortes pluies d'automne et d'hiver, le niveau des eaux s'accroît de 6 mètres et même de 7 mètres et demi; toute la plaine basse est inondée et devient un véritable lac de 230 kilomètres de superficie; le mythe du déluge d'Ogygès porte même à penser que la vaste nappe d'eau a parfois envahi toutes les vallées habitables qui débouchent dans le bassin. Les anciens lui donnaient le nom de Cephissis dans sa partie occidentale, et de Copaïs dans ses parages plus profonds de l'est; actuellement il est désigné d'après la ville de Topolias, qui s'élève sur un promontoire de la rive septentrionale.

On comprend qu'il serait indispensable de régulariser la marche des eaux et d'empêcher les irruptions soudaines du lac sur les cultures de ses bords. C'est ce travail que tentèrent les anciens Grecs. A l'est du grand lac de Copaïs se trouve un autre bassin lacustre, situé à 40 mètres plus bas et de toutes parts environné d'escarpements rocheux difficiles à cultiver. Ce réservoir, l'Hylice des Béotiens, semble naturellement indiqué pour emmagasiner le trop-plein des eaux du Copaïs; un canal, dont on suit les traces dans la plaine, devait servir à décharger le flot d'inondation dans l'énorme cuve de l'Hylice, mais il ne paraît pas que cette oeuvre ait jamais été terminée. On dut s'occuper aussi de déblayer les divers entonnoirs ou katavothres dans lesquels l'eau du lac Copaïs s'engouffre pour aller rejoindre la mer par-dessous les montagnes. Au nord-ouest, en face du rocher d'Orchomène, d'où jaillit le Mélas, un premier réservoir souterrain reçoit cette rivière pour la porter au golfe d'Atalante; à l'est, d'autres émissaires cachés se dirigent vers le lac Hylice et celui de Paralimni; mais c'est au nord-est, dans le golfe de Kokkino, que se trouvent les gouffres principaux. Dans cet angle extrême du lac, véritable Copaïs des anciens, la rivière Céphise, qui vient de traverser la plaine marécageuse dans sa plus grande largeur, se heurte à la base du mont Skroponéri et se divise en un delta souterrain. Au sud, une première caverne s'ouvre dans le rocher pour livrer passage aux eaux, mais ce n'est qu'une sorte de tunnel à travers un promontoire, et pendant la saison sèche les piétons peuvent l'utiliser en guise de chemin. Au delà de ce faux entonnoir apparaît une deuxième porte de rochers, dans laquelle se perd une des branches les plus importantes du Céphise, sans doute pour rejaillir directement à l'est en de fortes sources qui s'épanchent aussitôt dans la mer. A près d'un kilomètre au nord, deux autres bras de la rivière pénètrent dans la falaise, pour se rejoindre bientôt et couler au nord, précisément au-dessous d'une vallée sinueuse qui servit anciennement de lit aux eaux passant maintenant dans les profondeurs. C'est dans cette vallée que les ingénieurs grecs avaient autrefois creusé des puits qui leur permettaient de descendre jusqu'au niveau de l'eau et d'en nettoyer le lit en cas d'obstruction. De l'entrée des katavothres jusqu'à l'endroit où reparaissent les eaux, on compte seize de ces puits, dont quelques-uns ont encore 10 et même 30 mètres de profondeur; mais la plupart sont comblés par les pierrailles et les terres éboulées. Il est probable que ces travaux, ruinés depuis des milliers d'années, et vainement réparés du temps d'Alexandre par l'ingénieur Cratès, datent de l'époque presque mythique des Myniens d'Orchomène. L'assèchement des marais qui bordent le lac Copaïs et la régularisation des fleuves souterrains avaient donné à cet ancien peuple leurs immenses richesses, attestées par Homère. Ainsi les Grecs des âges homériques avaient su mener à bonne fin des travaux d'art devant lesquels l'industrie moderne s'arrête indécise!

Toute la région occidentale de la Roumélie, occupée par les montagnes de l'Acarnanie, de l'Étolie, de la Phocide, est condamnée par la nature même du pays à n'avoir qu'une très-faible importance relativement aux provinces orientales. C'est à peine si, du temps des anciens Grecs, ces contrées étaient considérées comme en deçà des limites du monde barbare, et de nos jours encore les Étoliens sont les plus ignorants des Grecs. Il n'y a de mouvement commercial que dans quelques localités privilégiées du bord de la mer, telles que Missolonghi, Ætoliko, Salona, Galaxidi. Cette dernière ville, située au bord d'une baie où débouche le Pleistos, ruisseau de Delphes jadis consacré à Neptune, quoique presque toujours sans eau, était, avant la guerre de l'indépendance, le chantier et l'entrepôt de commerce le plus actif du golfe de Corinthe, et même lui donna son nom. Quant à la ville de Naupacte, appelée Lépante par les Italiens, et dont le nom servit également à désigner le golfe de Corinthe, elle n'a plus guère que son importance stratégique à cause de sa position dans le voisinage de l'entrée du détroit. Nombre de batailles navales ont eu lieu pour forcer le passage de ce défilé marin, que gardent maintenant les deux forts de Rhium et d'Anti-Rhium, le château de Morée et le château de Roumélie. On a remarqué un curieux phénomène de géographie physique dans le canal qui sert d'entrée au golfe de Corinthe. Le seuil, qui d'ailleurs n'a que 66 mètres d'eau à l'endroit le plus profond, varie constamment en largeur par suite de l'action contraire des alluvions terrestres et des courants maritimes; ce que l'un apporte, l'autre le remporte. Lors de la guerre du Péloponèse, le détroit avait sept stades, soit environ 1,255 mètres de large; du temps de Strabon, l'ouverture était réduite à cinq stades; actuellement sa largeur a doublé; elle atteint près de 2 kilomètres de promontoire à promontoire. L'entrée du golfe d'Arta, entre l'Épire de Turquie et l'Acarnanie grecque, ne présente pas les mêmes phénomènes; elle a précisément les dimensions que lui assignent tous les auteurs anciens, un peu moins d'un kilomètre.

Les fonds de vallée et les bassins lacustres de la Roumélie orientale, et surtout sa position essentiellement péninsulaire entre le golfe de Corinthe, la mer d'Égine et le long canal d'Eubée, devaient faire de cette région une des parties les plus vivantes de la Grèce; c'est la contrée historique par excellence, où s'élevèrent les cités de Thèbes, d'Athènes, de Mégare. Entre les deux pays les plus importants de cette région, la Béotie et l'Attique, le contraste est grand. La première de ces contrées est un bassin fermé, dont les eaux surabondantes s'accumulent en lacs, où les brouillards s'amassent, où le sol de grasses alluvions nourrit une végétation plantureuse. L'Attique, au contraire, est aride; une mince couche de terre végétale recouvre les terrasses de ses rochers; ses vallées s'ouvrent librement vers la mer; un ciel pur baigne les sommets de ses montagnes; et l'eau bleue de la mer Égée en lave la base; la péninsule s'avance au loin dans les flots et s'y continue par la chaîne des Cyclades. Si les Grecs, redoutant les aventures de mer, avaient dû, comme dans les premiers âges, s'occuper surtout de la culture de leurs champs, nul doute que la Béotie n'eût gardé la prépondérance qu'elle avait à l'époque des Myniens de la riche Orchomène; mais les progrès de la navigation et l'appel du commerce, irrésistible pour les Hellènes, devaient assurer peu à peu le rôle principal aux populations de l'Attique. La ville d'Athènes, qui s'éleva dans la plaine la plus ouverte de la presqu'île, occupait donc une position que la nature avait désignée d'avance pour un grand rôle historique.

On a beaucoup critiqué le choix que fit le gouvernement grec en installant sa capitale au pied de l'Acropole. Sans doute, les temps ont changé, et les mouvements des nations ont déplacé peu à peu les centres naturels du commerce. Corinthe, dominant à la fois les deux mers, à la jonction de la Grèce continentale et du Péloponèse, eût été un meilleur choix; de là les rapports eussent été beaucoup plus faciles, d'un côté avec Contantinople et tous les rivages grecs de l'Orient restés sous la domination des Osmanlis, de l'autre avec ce monde occidental d'où reflue maintenant la civilisation que la Grèce lui donna jadis. Si l'Hellade, au lieu de devenir un petit royaume centralisé, s'était constituée en république fédérative, ainsi qu'il convenait à son génie et à ses traditions, il n'est pas douteux que d'autres villes de la Grèce, mieux situées qu'Athènes pour entretenir des communications rapides avec les pays d'Europe, ne l'eussent facilement dépassée en population et en richesse commerciale; néanmoins, en grandissant dans sa plaine et en s'unissant avec le Pirée par un chemin de fer, Athènes a repris une importance naturelle des plus considérables; elle est redevenue cité maritime, comme aux jours de sa grandeur antique, alors que, par son triple mur, ses «jambes» appuyées sur la mer, elle ne formait qu'un seul et même organisme avec ses deux ports du Pirée et de Phalère.

N° 14--ATHÈNES ET SES LONGS MURS.