L'ACROPOLE D'ATHÈNES, VUE DE LA TRIBUNE AUX HARANGUES
Dessin de Taylor d'après un croquis de M. A. Curzon.
Mais quelle différence entre les monuments de la ville moderne et les ruines de la ville antique! Quoique éventré par les bombes du Vénitien Morosini, quoique dépouillé depuis de ses plus belles sculptures, le temple du Parthénon est resté, par sa beauté pure et simple, qui s'accorde si bien avec la sobre nature environnante, le premier parmi tous les chefs-d'oeuvre de l'architecture. À côté de cet auguste débris, sur le plateau de l'Acropole, où les marins voguant dans le golfe d'Égine voyaient au loin briller la lance d'or d'Athéné Promachos, s'élèvent d'autres monuments à peine moins beaux et datant aussi de la grande période de l'art, l'Érechthéion et les Propylées. En dehors de la ville, sur un promontoire, se dresse le temple de Thésée, l'édifice le mieux conservé qui nous reste encore de l'antiquité grecque; ailleurs, près de l'Illissus, un groupe de colonnes rappelle la magnificence du temple de Jupiter Olympien, que les Athéniens employèrent sept cents années à construire et qui servit de carrière à leurs descendants. En maint autre endroit de l'emplacement occupé par l'ancienne ville se montrent des restes remarquables, et la vue du moindre de ces débris intéresse d'autant plus que les souvenirs d'hommes illustres s'y rattachent.
Sur ce rocher siégeait l'aréopage qui jugea Socrate; sur cette tribune de pierre parlait Démosthène; dans ce jardin professait Platon!
C'est un intérêt historique de même nature que l'on éprouve en parcourant le reste de l'Attique, soit qu'on aille visiter le village d'Éleusis, où se célébraient les mystères de Cérès, et la ville de Mégare à la double acropole, soit que l'on parcoure les champs de Marathon ou les rivages de l'île de Salamine. De même, en dehors de l'Attique, les voyageurs sont attirés par les souvenirs du passé vers Platée, Leuctres, Chéronée, la Thèbes d'Oedipe et l'Orchomène des Myniens; mais, en comparaison de ce qu'ils furent autrefois, tous les districts sont presque déserts. Après Athènes et Thèbes, les deux seules villes de quelque importance qui se trouvent de nos jours dans la Grèce orientale, sur le continent, sont Lamia, située au milieu des plaines basses du Sperchius, et Livadia la béotienne, jadis célèbre par l'antre de Trophonius, que les archéologues ne sont pas encore sûrs d'avoir retrouvé. L'île d'Égine, qui dépend de l'Attique, n'est pas moins déchue et dépeuplée que la grande terre voisine. Dans l'antiquité, plus de deux cent mille habitants s'y pressaient, et maintenant il ne reste plus même la trentième partie de ces multitudes. L'île a du moins gardé les pittoresques ruines de son temple de Minerve, et l'admirable spectacle que présente le demi-cercle des rivages montueux de l'Argolide et de l'Attique.
III
MORÉE OU PÉLOPONÈSE
Géographiquement, le Péloponèse mérite bien le nom d'île que lui avaient donné les anciens. Le seuil bas de Corinthe le sépare complètement de la montueuse péninsule de Grèce: c'est un monde à part, fort petit si l'on en juge par la place qu'il occupe sur la carte, mais bien grand par le rôle qu'il a rempli dans l'histoire de l'humanité.
Quand on pénètre dans la Morée par l'isthme de Corinthe, on voit immédiatement se dresser comme un rempart les monts Onéiens, qui défendaient l'entrée de la péninsule et dont un promontoire portait la forteresse de l'Acrocorinthe. Ces montagnes, derrière lesquelles les populations du Péloponèse vivaient à l'abri de toute attaque, ne constituent point un massif isolé, et se rattachent au système général de l'île entière. C'est directement à l'ouest de Corinthe, à une cinquantaine de kilomètres dans l'intérieur de la Morée, que s'élève le groupe principal des sommets, le «noeud» d'où se ramifient tous les chaînons de montagnes vers les extrémités péninsulaires. Là se dressent le Cyllène des anciens Grecs, ou Ziria, aux flancs noirs de sapins, et le Khelmos ou massif des monts Aroaniens, dont les neiges versent au nord dans une sombre vallée la cascade ou plutôt le long voile vaporeux du Styx: c'est le «fleuve» aux eaux froides, jadis redoutées des parjures, qui disparaît ensuite dans les replis d'un défilé, devenu pour la mythologie les neuf cercles de l'enfer. A l'ouest, le Khelmos se relie par une rangée de pics boisés au groupe de l'Olonos, l'antique Érymanthe, célèbre par les chasses d'Hercule. Toutes ces montagnes, de Corinthe à Patras, forment comme un mur parallèle au rivage méridional du golfe, vers lequel leurs contre-forts s'abaissent par degrés, enfermant entre leurs pentes des vallées latérales fortement inclinées. Sur le versant de l'une de ces vallées, celle du Bouraïcos, s'ouvre l'énorme grotte de Mega-Spileon, qui sert de couvent, et à l'entrée de laquelle se suspendent aux rochers les constructions les plus bizarres, des pavillons de toutes formes et de toutes couleurs, pareils aux alvéoles d'un immense «nid de guêpes».
Limité au nord par les massifs superbes de la chaîne côtière, le plateau montagneux du Péloponèse central a pour bornes, du côté de l'Orient, une autre chaîne qui commence également au Cyllène: c'est le Gaurias, connu plus au sud sous le nom de Malevo ou d'Artemision, puis sous celui de Parthenion. Interrompue par de larges brèches, cette chaîne se relève à l'orient de Sparte pour former la rangée d'Hagios Petros ou Parnon; ensuite, s'abaissant peu à peu, elle va projeter vers Cérigo le long promontoire du cap Malée ou Malia. C'est là, raconte la légende, que se réfugièrent les derniers Centaures, c'est-à-dire les barbares ancêtres des Tzakones de nos jours. Nulle pointe n'était plus redoutée des marins hellènes que celle du cap Malée, à cause des sautes brusques du vent: «As-tu doublé le cap, oublie le nom de ta patrie!» disait un ancien proverbe.
Les montagnes qui s'élèvent à l'ouest de la Morée n'ont point cette régularité d'allures que présente la chaîne orientale de la Péninsule. Diversement échancrées par les rivières qui en découlent, elles se ramifient au sud des monts Aroaniens et de l'Érymanthe en une multitude de petits chaînons qui se rejoignent ça et là en massifs et donnent à cette partie du plateau l'aspect le plus varié. Partout les vallées s'ouvrent en paysages imprévus, auxquels un simple bouquet d'arbres, une source, un troupeau de brebis, un berger assis sur des ruines, prêtent un charme merveilleux. C'est là cette gracieuse Arcadie, que chantaient les anciens poètes. Quoique en partie dépouillée de ses bois et devenue trop austère, elle est belle encore, mais bien plus charmantes sont les déclivités occidentales du plateau tournées vers la mer d'Ionie. Là, de riches forêts et des eaux abondantes ajoutent aux flots bleus, aux îles lointaines, au ciel pur, un élément de beauté qui manque à presque tous les autres rivages de la Grèce.
Au sud du plateau de l'Arcadie, que dominent à l'ouest les cimes du Ménale, quelques groupes assez élevés servent de point de départ à des chaînes distinctes. Un de ces massifs, le Kotylion ou Paloeocastro, donne naissance aux montagnes de Messène, parmi lesquelles se dresse le fameux Ithôme, et à celles de l'Aegalée, qui se prolongent en péninsule à l'ouest du golfe de Coron et reparaissent dans la mer aux îlots rocheux de Sapienza, de Cabrera, de Venetiko. Un autre massif, le Lycée ou Diaforti, l'Olympe d'Arcadie, que les Pélasges disaient avoir été leur berceau, et qui s élève à peu près au centre du Péloponèse, se continue à l'ouest de la Laconie par un long rempart de montagnes qui forme la chaîne la mieux caractérisée et la plus haute de la Morée. Elle a pour cime principale le célèbre Taygète, appelé aussi Pentedactylos (Cinq-Doigts), à cause des cinq pitons qui le couronnent, et Saint-Élie, sans doute en souvenir d'Hélios, le Soleil ou l'Apollon dorien. Des forêts de châtaigniers et de noyers, auxquels se mêlent les cyprès et les chênes, revêtent en partie les pentes inférieures de la montagne, mais la cime est sans arbres et recouverte de neige pendant les trois quarts de l'année. C'est le Taygète neigeux qui de loin signale la terre de Grèce aux navigateurs. En se rapprochant de la côte ils voient surgir de l'eau bleue les contre-forts et les chaînons avancés de la «Mauvaise Montagne» ou Kakavouni, puis bientôt le promontoire du Ténare avec ses deux caps, le Matapan et le Grasso, immense bloc de marbre blanc, haut de deux cents mètres, sur lequel les cailles fatiguées viennent s'abattre par millions après avoir traversé la mer. Dans les grottes de sa base l'eau s'engouffre avec un sourd clapotis, que les anciens prenaient pour les aboiements de Cerbère. Comme le cap Malée, le Matapan est redouté par les pilotes comme un grand «tueur d'hommes».
Ainsi les trois extrémités méridionales du Péloponèse sont occupées par des montagnes et de hauts escarpements rocheux. A l'est, la péninsule de l'Argolide est dominée également dans toute son étendue par des rangées de hauteurs qui se rattachent au Cyllène, comme le Gaurias et les monts de l'Arcadie. La Morée tout entière est donc un pays de plateaux et de montagnes 11. A l'exception des plaines de l'Élide, composées de débris alluviaux qu'ont apportés les torrents de l'Arcadie, et des bassins lacustres de l'intérieur qui se sont graduellement comblés, la péninsule n'offre partout que des terrains montueux. Comme dans la Grèce continentale et les Cyclades, les rochers qui constituent les principales arêtes de montagnes, le Cyllène, le Taygète, l'Hagios Petros, sont des schistes cristallins et des marbres métamorphiques. Autour de ces formations se sont déposées çà et là quelques strates de l'époque jurassique et de puissantes assises calcaires de la période crétacée. Dans le voisinage des côtes, en Argolide et sur les flancs du Taygète, des serpentines et des porphyres se sont fait jour à travers les roches supérieures.
Note 11: (retour) Altitudes du Péloponèse:Hauteur moyenne de la Péninsule. 600 mètres.
Cyllène (Ziria) 2,402 ----
Monts Aroaniens (Khelmos) 2,361 ----
Erymanthe (Olonos) 2,118 ----
Artemision (Malevo) 1,672 ----
Parnon (Hagios Petros) 1,937 ----
Lycée (Diaforti) 1,420 ----
Ithôme 802 ----
Taygète 2,408 ----
Arachneion (Argolide) 1,199 ----
Enfin, sur le rivage nord-oriental de l'Argolide, notamment dans la petite péninsule de Methana, se trouvent des volcans modernes, entre autres celui de Kaïménipetra, dans lequel M. Fouqué a reconnu la bouche ignivome dont parle Strabon et qui rejeta ses dernières laves, il y a vingt et un siècles. On doit voir sans doute dans ces volcans des évents du foyer sous-marin qui s'étend au sud de la mer Égée par les îles de Milos, Santorin et Nisyros. La grotte de Sousaki, d'où s'écoule un véritable ruisseau gazeux d'acide carbonique, de nombreuses sources thermales et des solfatares témoignent que dans l'Argolide l'activité volcanique ne s'est point encore calmée.
Peut-être les fontaines sulfureuses qui jaillissent en abondance sur la côte occidentale du Péloponèse indiquent-elles que là aussi se produit une certaine poussée intérieure du sol. L'opinion de quelques géologues est que les rivages occidentaux de la Grèce s'élèvent insensiblement; en maints endroits, à Corinthe notamment, d'anciennes grottes marines et des plages sont maintenant à plusieurs mètres au-dessus des flots. C'est par cette élévation, et non pas seulement par l'apport des alluvions fluviales, qu'on s'expliquerait l'empiétement rapide des alluvions de l'Achéloüs et la formation des rivages de l'Élide qui ont annexé au continent quatre îlots rocheux. En d'autres endroits, principalement dans le golfe de Marathonisi ou de Laconie, et sur les côtes orientales de la Grèce, ce sont des phénomènes d'abaissement du sol qu'on aurait constatés, puisque la péninsule d'Élaphonisi s'est changée en île; mais là aussi les alluvions des rivières ont grandement empiété sur les eaux de la Méditerranée. La ville de Calamata, sur le golfe de son nom, est deux fois plus éloignée de la mer qu'elle ne l'était à l'époque de Strabon. De même, le rivage du golfe de Laconie a délaissé les vestiges de l'ancien port d'Hélos dans l'intérieur des terres.
Les roches calcaires de l'intérieur du Péloponèse ne sont pas moins riches que la Béotie et que les régions occidentales de toute la péninsule des Balkans en katavothres où s'engouffrent les eaux. Les uns sont de simples cribles du sol rocheux, difficiles à reconnaître sous les herbes et les cailloux; les autres sont de larges portes, des cavernes où l'on peut suivre le ruisseau dans son cours souterrain. En hiver, des oiseaux sauvages, postés près de l'entrée, attendent en foule la proie que vient leur apporter le flot; en été, les renards et les chacals reprennent possession de ces antres d'où les avait chassés l'inondation. De l'autre côté des montagnes, l'eau qui s'était engloutie dans les fissures du plateau reparaît en sources ou kephalaria (kephalouryris); toujours clarifiée et d'une température égale à celle du sol, on la voit jaillir, ici des fentes du rocher, ailleurs du sol alluvial des plaines, ailleurs encore du milieu des eaux marines. La géographie souterraine de la Grèce n'est pas assez connue pour qu'il soit possible de préciser partout à quels katavothres d'en haut correspondent les kephalaria d'en bas.
Les anciens avaient grand soin de nettoyer les entonnoirs naturels, afin de faciliter l'issue des eaux et d'empêcher ainsi la formation de marécages insalubres. Ces précautions ont été négligées pendant les siècles de barbarie qu'a dû plus tard subir la Grèce, et l'eau s'est accumulée en maints endroits aux dépens de la salubrité du pays. C'est ainsi que la plaine du Pheneos ou de Phonia, ouverte comme un large entonnoir entre le massif du Cyllène et celui des monts Aroaniens, a été fréquemment changée en lac. Au milieu du siècle dernier, l'eau remplissait tout l'immense bassin et recouvrait les campagnes d'une couche liquide de plus de cent mètres d'épaisseur. En 1828, la nappe lacustre, déjà fort réduite, avait encore sept kilomètres de large et s'étendait à cinquante mètres au-dessus du fond. Enfin, quelques années après, les écluses souterraines se rouvraient, mais en laissant deux petits marécages dans les parties les plus basses de la plaine, près des gouffres de sortie; en 1850, le lac avait de nouveau soixante mètres de profondeur. Hercule, dit la légende antique, avait creusé un canal pour assainir la plaine et dégorger les entonnoirs; maintenant on se contente de placer des grillages à l'entrée des gouffres pour arrêter les troncs d'arbres et autres gros débris entraînés par les eaux.
A l'est de la cavité du Pheneos et à la base méridionale du mont Cyllène, se trouve un autre bassin, célèbre dans la mythologie grecque par les oiseaux mangeurs d'hommes, qu'exterminèrent les flèches d'Hercule: c'est le Stymphale, alternativement nappe lacustre et campagne cultivée. Pendant l'hiver, les eaux recouvrent environ un tiers de la plaine, mais il arrive aussi, dans les années exceptionnellement pluvieuses, que les dimensions de l'ancien lac sont rétablies en entier. Le katavothre unique qui sert d'issue au lac Stymphale se distingue de la plupart des autres gouffres; il s'ouvre, non sur un rivage, au pied d'une falaise, mais au fond même du lac: il engloutit à la fois les eaux, les débris des plantes, la vase, le limon corrompu, et tous ces détritus sont emportés sous la terre, où ils se déposent dans quelque réservoir inconnu et se pourrissent lentement, comme on peut en juger par les exhalaisons fétides du katavothre. C'est dans les abîmes souterrains que se clarifient les eaux, qui vont plus loin rejaillir au bord de la mer en flots cristallins.
Toute une série d'autres bassins d'origine lacustre, qui se développent au sud entre les montagnes de l'Arcadie et la chaîne du Gaurias, sont également parsemés de marécages et de cavités humides où s'amassent des lacs temporaires; mais les katavothres y sont assez nombreux pour que les inondations complètes ne soient jamais à craindre. La plus grande de ces plaines, la fameuse campagne de Mantinée, où se livrèrent tant de batailles, est aussi au point de vue hydrologique un des endroits les plus curieux du monde, car les eaux qui s'y amassent vont s'épancher vers deux mers opposées, à l'est vers le golfe de Nauplie, à l'ouest vers l'Alphée et la mer Ionienne; peut-être aussi, comme le croyaient les anciens Grecs, quelques ruisseaux souterrains se dirigent-ils au sud vers l'Eurotas et le golfe de Laconie.
La disparition des eaux de neige et de pluie dans les veines intérieures de la terre a condamné à la stérilité plusieurs contrées du Péloponèse, qu'un peu d'eau rendrait admirablement fertiles. Les eaux d'averse qui coulent à la superficie du sol se perdent bientôt sous les pierres de leur lit, parmi les touffes de lauriers-roses: c'est dans les profondeurs que passe le ruisseau permanent, dérobé à tous les regards, et là où il apparaît enfin à la surface, il est presque partout trop tard pour l'utiliser, car c'est au bord du rivage qu'il rejaillit à la lumière. Ainsi la plaine d'Argos, si belle dans son majestueux hémicycle de montagnes aux pentes abondamment arrosées, est encore plus aride, plus dépourvue d'humidité que Mégare et l'Attique; c'est un sol toujours desséché, avide d'eau comme un crible: de là la fable antique du tonneau des Danaïdes. Mais au sud de la plaine, là où les monts rapprochés de la mer ne laissent plus qu'une étroite zone de campagnes à irriguer, le rocher laisse jaillir une forte rivière, l'Erasinos ou «l'Aimable», ainsi nommée de la beauté de ses eaux, admirée des Argiens. A l'extrémité méridionale de la plaine, au défilé de Lerne, d'autres sources, que l'on croit provenir, comme l'Erasinos, du bassin de Stymphale, s'élancent en grand nombre de la base du rocher, à côté d'un gouffre dit «insondable» où nagent d'innombrables tortues, et s'étalent en marécages pleins de serpents venimeux: ce sont les kephalaria ou «têtes» de l'antique hydre de Lerne, que le héros Hercule, le dompteur de monstres, trouva si difficiles à saisir, ou plutôt à «capter», comme diraient actuellement nos ingénieurs. Enfin, plus au sud, une fontaine abondante n'a plus même la place nécessaire pour jaillir de la terre ferme; elle sort du fond de la mer, à plus de trois cents mètres du rivage. Cette source, l'antique Doïné, l'Anavoulo des marins grecs, n'est autre que l'un des ruisseaux engouffrés dans les katavothres de Mantinée: lorsque la surface du golfe est unie, le jet d'eau de Doïné s'élève au-dessus de la mer en un bouillonnement de quinze mètres de largeur.
Des phénomènes analogues se produisent dans les deux vallées méridionales de la Péninsule, celles de Sparte et de la Messénie. Ainsi l'Iri ou Eurotas n'est en réalité qu'un fort ruisseau. A l'issue d'un long défilé que les eaux du lac de Sparte se sont creusé dans quelque déluge antique, à travers des roches de marbre, l'Eurotas se jette dans le golfe de Marathonisi; mais il est rare qu'il ait assez d'eau pour déblayer la barre qui en obstrue l'entrée. Il se perd dans les sables de la plage. Par contre, le Vasili-Potamo ou Fleuve-Royal, qui jaillit de la base d'un rocher, à une petite distance à l'ouest de l'Eurotas, et dont le cours ne dépasse pas dix kilomètres, roule en toute saison une masse d'eau considérable et sa bouche reste toujours largement ouverte. Quant au fleuve de Messénie, l'antique Pamisos, appelé aujourd'hui le Pirnatza, il possède avec l'Alphée, parmi tous les cours d'eau de la Grèce, le privilège de former un port, et de se laisser remonter jusqu'à une dizaine de kilomètres par des embarcations d'un faible tirant: mais c'est aux puissantes sources d'Ilagios Floros, fournies par les montagnes de sa rive orientale, qu'il doit cet avantage. Ces fontaines, qui forment à leur sortie de terre un marais assez étendu, sont le véritable fleuve: la terre qu'elles arrosent et qu'elles fertilisent est celle que les anciens appelaient la "Bienheureuse" à cause de sa fécondité.
Les régions occidentales du Péloponèse, les mieux arrosées par les eaux du ciel, ont aussi le bassin fluvial le plus considérable, celui de l'Alphée, appelé aujourd'hui Rouphia, de son tributaire le plus abondant, l'antique Ladon. Ce dernier cours d'eau, qui par son volume mérite d'être, en effet, considéré comme le véritable fleuve, était célébré par les Grecs à l'égal du Pénée de Thessalie, à cause de la limpidité de son onde et des riants paysages de ses bords. Il est alimenté en partie par les neiges de l'Érymanthe, mais comme la plupart des autres rivières de la Morée, il a aussi ses affluents souterrains provenant des gouffres du plateau central: c'est dans le Ladon que se versent les eaux du bassin de Pheneos. L'Alphée proprement dit reçoit le tribut des katavothres ouverts sur les bords des anciens lacs d'Orchomène et de Mantinée, puis après avoir parcouru le bassin de Mégalépolis, qui fut également un lac avant l'époque historique, il gagne sa basse vallée par une succession de pittoresques défilés. D'après une tradition charmante, qui rappelle les antiques relations de commerce et d'amitié entre l'Élide et Syracuse, l'Alphée plongeait sous la mer pour reparaître en Sicile près de son amante, la fontaine d'Aréthuse. Après tant d'excursions faites par les eaux du Péloponèse dans l'intérieur de la terre, un voyage sous-marin de l'Alphée semblait à peine un prodige aux yeux des Grecs.
A leur sortie des montagnes, l'Alphée et toutes les autres rivières de l'Élide ont souvent changé de lit et recouvert de limon, les campagnes riveraines: c'est ainsi que les ruines d'Olympie ont disparu sous les alluvions. Le Pénée, aujourd'hui Gastouni, est de toutes ces rivières celle dont le cours a subi le plus de changements. Jadis elle s'épanchait au nord du promontoire rocheux de Chelonatas, tandis que de nos jours elle se détourne brusquement au sud pour aller se jeter dans la mer à vingt kilomètres au moins de son ancienne bouche. Il est possible que des travaux d'irrigation aient facilité ce changement de cours; mais il est certain que la nature, à elle seule, a fait beaucoup pour modifier graduellement l'aspect de cette partie de la Grèce. Des îles, fort éloignées du rivage primitif, ont été annexées à la terre; de nombreuses baies ont été graduellement séparées de la mer par des levées naturelles de sable, et transformées en étangs d'eau douce par les ruisseaux qui s'y déversent. Une de ces lagunes, qui s'étend au sud de l'Alphée, sur la distance de plusieurs lieues, est bordée, du côté de la mer, par une admirable forêt de pins. Ces bois majestueux, où les anciens Triphyliens venaient rendre un culte à la «Mort sereine», les coteaux des environs parsemés de bouquets d'arbres, et sur les flancs du mont Lycée, la vallée charmante où plonge la cascade de la Néda, «la première née des sources d'Arcadie et la nourrice de Jupiter», font de cette région de la Morée celle que le voyageur aimant la nature a le plus de bonheur à parcourir.
Le Péloponèse, comme la Grèce continentale, présente un exemple des plus remarquables de l'influence exercée par la forme du territoire sur le développement historique des populations. Réunie à l'Hellade par un simple pédoncule et défendue à l'entrée par un double rempart transversal de montagnes, «l'île de Pélops» devait naturellement, à une époque où les obstacles du sol arrêtaient les armées, devenir la patrie de peuples indépendants: l'isthme restait un chemin libre pour le commerce, mais il se fermait devant l'invasion.
A l'intérieur de la Péninsule, la distribution et le rôle des peuples divers s'expliquent aussi, en grande partie, par le relief de la contrée. Tout le plateau central, ensemble de bassins fermés qui n'ont point d'issues visibles vers la mer, devait appartenir à des tribus, comme celles des Arcadiens, qui n'entraient guère en rapport avec leurs voisines, ni même les unes avec les autres. Corinthe, Sicyone et l'Achaïe occupaient au bord du golfe tout le versant septentrional des monts de l'Arcadie; mais, séparées par de hauts chaînons transversaux, les peuplades des diverses vallées restaient dans l'isolement, et lorsqu'elles eurent enfin assez de cohésion pour s'unir en ligue contre l'étranger, il était déjà trop tard. A l'ouest, l'Élide, avec ses larges débouchés de vallées et sa zone maritime insalubre et dépourvue de ports, ne pouvait avoir dans l'histoire de la Péninsule qu'un rôle tout à fait secondaire; ses habitants, incapables de défendre leur pays ouvert à toutes les incursions, eussent même été d'avance condamnés à l'esclavage s'ils n'avaient réussi à se mettre sous la protection de tous les Grecs et à faire de leur plaine d'Olympie le lieu de réunion où les Hellènes de l'Europe et de l'Asie, du continent et des îles, venaient pendant quelques jours de fête oublier leurs rivalités et leurs haines. De l'autre côté du Péloponèse, le bassin d'Argos et la presqu'île montueuse de l'Argolide constituaient en revanche une région naturelle, parfaitement limitée et facile à défendre: aussi les Argiens purent-ils maintenir leur autonomie pendant des siècles, et même à l'époque homérique, c'est à eux qu'appartenait l'hégémonie des nations grecques. Les Spartiates leur succédèrent. Le domaine géographique dans lequel ils s'étaient établis avait le double avantage d'être parfaitement abrité contre toute attaque et de leur fournir amplement ce dont ils avaient besoin. Après avoir solidement assis leur puissance dans cette belle vallée de l'Eurotas, ils purent s'emparer facilement du littoral et de la malheureuse Hélos; puis, du haut des rochers du Taygète, ils descendirent, à l'ouest, dans les plaines de la Messénie. Cette partie de la Grèce formait également un bassin naturel, bien distinct et protégé par de hauts remparts de montagnes; aussi les Messéniens, frères des Spartiates par le sang et leurs égaux par le courage, résistèrent-ils pendant des siècles. Ils succombèrent enfin; tout le midi de la Péninsule obéit à Sparte, et celle-ci put songer à dominer la Grèce. Alors la région du Péloponèse, toute désignée d'avance pour servir de champ de bataille entre les peuples en lutte, la «salle de danse de Mars», fut le plateau ceint de montagnes qui se trouve sur le chemin de Lacédémone à Corinthe et où s'élevaient les cités de Tégée et de Mantinée.
Par un contraste géographique remarquable, cette île de Pélops, aux rivages sinueux, offre, comparée à l'Attique, un caractère essentiellement continental, qui s'est reflété dans l'histoire de ses populations: aux temps antiques, les Péloponésiens furent beaucoup plus montagnards que marins; sauf à Corinthe, où viennent presque s'effleurer les deux mers, et sur quelques points isolés du littoral, notamment dans l'Argolide, qui est une autre Attique, les populations n'étaient nulle part incitées au commerce maritime; dans leurs hautes vallées de montagnes ou dans leurs bassins fluviaux fermés, elles devaient demander toutes leurs ressources à l'industrie pastorale et à l'agriculture. L'Arcadie, qui occupe la partie centrale de la Péninsule, n'était habitée que de pâtres et de laboureurs, et son nom, qui signifia d'abord «Pays des Ours», est resté celui des contrées champêtres par excellence; on l'applique encore à tous les pays de bosquets et de pâturages. De même, les habitants de la Laconie, séparés de la mer par des massifs de rochers qui étranglent à son issue la vallée de l'Eurotas, gardèrent longtemps leurs moeurs de guerriers et d'agriculteurs, et s'accoutumèrent difficilement aux hasards de la mer. «Lorsque les Spartiates, dit Edgar Quinet, plaçaient l'Eurotas et le Taygète à la tête de leurs héros, c'était à bon escient qu'ils reconnaissaient ainsi un même caractère dans la nature de la vallée et dans la destinée du peuple qui l'occupait».
LE TAYGÈTE, VU DES RUINES DU THÉATRE DE SPARTE
Dessin de A. de Curzon d'après nature.
Aux âges les plus anciens auxquels remonte la tradition, les Phéniciens avaient d'importants comptoirs sur les côtes du Péloponèse. Ils s'étaient installés à Nauplie, dans le golfe d'Argos; à Kranæ, devenu aujourd'hui le port de Marathonisi ou Gythium, en Laconie; ils achetaient les coquillages qui leur servaient à teindre la pourpre. Les Grecs eux-mêmes avaient quelques ports assez actifs, tels que la «sablonneuse Pylos», cité du vieux Nestor, remplacée de nos jours, de l'autre côté du golfe, par la ville de Navarin. Plus tard, lorsque la Grèce devint le centre du commerce de la Méditerranée, Corinthe, si bien située à l'entrée du Péloponèse, entre les deux mers, prit le premier rang parmi les cités grecques, non par son importance politique, son amour de l'art ou son zèle pour la liberté, mais par la richesse de ses habitants et le chiffre de sa population; elle eut, dit-on, jusqu'à trois cent mille personnes dans ses murs. Même après avoir été rasée par les Romains, elle reprit son importance; mais depuis, sa position exposée la fit ravager tant de fois qu'elle cessa d'avoir le moindre commerce. Ce n'était qu'une misérable bourgade, lorsqu'un tremblement de terre la renversa en 1858. Elle a été reconstruite à sept kilomètres de distance au bord même du golfe auquel elle a donné son nom, mais il est douteux qu'elle reprenne son rang de cité, tant qu'on n'aura pas creusé de canal entre les deux mers. Les chemins de Marseille et de Trieste à Smyrne et à Constantinople se réuniront alors au détroit de Corinthe, et le mouvement des navires égalera peut-être dans ce passage celui que l'on voit en divers canaux semblables, naturels ou creusés de mains d'hommes, le Sund, le Bosphore, et le canal de Suez. En attendant le percement, que des industriels nous promettent pour un avenir prochain, l'isthme est presque désert; il ne sert qu'au passage des voyageurs et des colis débarqués par les vapeurs grecs dans les deux petits ports des rives opposées. Les anciens, qui n'avaient pu réaliser leurs projets de jonction entre le golfe de Corinthe et celui d'Égine, et qui, d'ailleurs, avant la tentative de Néron, craignaient d'entreprendre cette oeuvre, dans la pensée que l'une des deux mers était plus haute et submergerait la rive opposée, avaient eu du moins l'ingénieuse idée de faciliter le trafic au moyen de mécanismes qui faisaient rouler les petits navires de l'une à l'autre plage: c'était un «portage» perfectionné. 12
Après l'époque des Croisades, lorsque la puissante république de Venise se fut rendue maîtresse du littoral de la Morée, elle attira naturellement la population vers les côtes, et celles-ci se trouvèrent bientôt bordées de colonies commerçantes, Arkadia, l'île Prodano, la Protée des Grecs, Navarin, Modon, Coron, Kalamata, Malvoisie, Nauplie d'Argolide. Ainsi, grâce à l'appel des commerçants vénitiens, le Péloponèse, devenu pays d'exportation et de trafic, perdit graduellement le caractère continental que lui donnaient ses plateaux et ses remparts de montagnes, pour reprendre le rôle maritime qu'il avait eu partiellement à l'époque des Phéniciens. Le régime des Turcs, l'appauvrissement du sol et les guerres civiles qui en furent les conséquences, forcèrent de nouveau les populations à rompre leurs relations commerciales avec l'extérieur et à se renfermer dans leur île comme dans une prison. Alors le principal groupe d'habitants s'établit précisément au centre de la Péninsule, dans la ville de Tripolis ou Tripolitza, ainsi nommée, dit-on, parce qu'elle est l'héritière des trois cités antiques de Mantinée, Tégée et Pallantium. Depuis la reconquête de l'autonomie hellénique, la vie s'est encore une fois, comme par une sorte de rhythme, reportée vers le pourtour du Péloponèse. De nos jours, la ville qui prime de beaucoup toutes les autres en importance est celle de Patras, située loin de l'entrée du golfe de Corinthe et au débouché des plaines les plus fertiles et les mieux cultivées de la côte occidentale. En prévision de la grandeur future que lui promet son trafic, déjà fort considérable, avec l'Angleterre et les autres pays d'Europe, on a tracé les quartiers de la nouvelle ville comme si elle devait un jour devenir l'égale de Trieste ou de Smyrne.
En comparaison de cet emporium du Péloponèse, les autres villes de la Péninsule, même celles qui avaient le plus d'activité à l'époque vénitienne, ne sont que des marchés tout à fait secondaires. Ægium ou Vostitza, au bord du golfe de Corinthe, est une simple escale, moins célèbre par son commerce que par son admirable platane de plus de 15 mètres de circonférence, dont le tronc creux servait naguère de prison. Pyrgos, près de l'Alphée, n'a point de port. Dans la belle rade de Navarin, défendue contre les flots et les vents du large par le long îlot rocheux de Sphactérie, les carcasses des vaisseaux turcs coulés à fond dans le combat de 1828 sont toujours plus nombreuses que les navires de commerce flottant sur les eaux du port. Modon, Coron, sont également déchues. Kalamata, débouché des vallées fertiles de la Messénie, n'a qu'une mauvaise rade, où les embarcations ne peuvent mouiller en tout temps. La célèbre Malvoisie, aujourd'hui Monemvasia, n'est plus qu'une forteresse à demi ruinée, et les vignobles des environs, qui produisaient le vin exquis dont le nom est appliqué maintenant à d'autres crus, ont depuis longtemps cessé d'exister. Enfin, Nauplie, qui se rappelle les courtes années pendant lesquelles elle servit de capitale au royaume naissant, a l'avantage de posséder un bon port bien abrité; mais ses murailles, ses bastions et ses forts en font une place plus militaire que commerciale.
Les cités de l'intérieur, quelle que soit la gloire attachée à leurs noms, ne sont pour la plupart que de grosses bourgades. La plus célèbre de toutes, Sparte ou "l'Éparse", ainsi nommée de ses groupes de maisons dispersées dans la plaine et n'ayant jadis pour toute muraille que la vaillance de ses citoyens, promet de devenir une des villes les plus prospères de l'intérieur du Péloponèse, grâce à la fertilité de son bassin. Après avoir été supplantée, au moyen âge, par sa voisine Mistra, dont les constructions gothiques, à demi ruinées et désertes, maisons, palais, églises et châteaux forts, recouvrent une colline abrupte à l'ouest de la plaine de l'Eurotas, Sparte reprend pour la deuxième fois le rang de cité prépondérante en Laconie. Argos, plus ancienne encore que Lacédémone, a pu comme elle renaître de ses ruines, à cause de sa position dans une plaine souvent desséchée, mais d'une grande fécondité naturelle. Toutefois, si les étrangers parcourent en grand nombre les campagnes du Péloponèse, ce n'est point pour visiter ces villes restaurées, où quelques pierres seulement rappellent l'antiquité grecque, ce sont les anciens monuments de l'art qui les attirent.
A cet égard, l'Argolide est l'une des provinces les plus riches de l'Hellade. Près d'Argos même, dans les flancs escarpés de la colline de Larisse, sont taillés les gradins d'un théâtre. Entre Argos et Nauplie s'élève, au milieu de la plaine, le petit rocher qui porte l'antique acropole de Tirynthe, aux puissantes murailles cyclopéennes de 15 mètres de largeur. Au nord, sur des escarpements rocailleux, est la vieille Mycènes, la tragique cité d'Agamemnon, où l'on voit aussi des murs cyclopéens, mais où l'on visite surtout la célèbre porte des Lions, grossièrement sculptée à la première époque de l'art grec, et le vaste souterrain connu sous le nom de trésor des Atrides: ce monument, l'un des restes les plus curieux de l'architecture primitive des Argiens, est aussi l'un des mieux conservés, et l'on peut en admirer dans tous les détails la solide construction; une de ses pierres, qui sert de linteau à la porte d'entrée, ne pèse pas moins de 169 tonnes. C'est également en Argolide, à Épidaure, sur le rivage du golfe d'Égine et près de l'ancien sanctuaire d'Esculape, que se trouve le théâtre de la Grèce le moins dégradé par le temps: on distingue encore, au milieu des broussailles et des arbustes entremêlés, les cinquante-quatre gradins en marbre blanc, sur lesquels pouvaient s'asseoir douze mille spectateurs. Parmi ses autres débris, l'Argolide a les beaux restes du temple de Jupiter, à Némée, et les sept colonnes doriques de Corinthe, que l'on dit être les plus anciennes de la Grèce; mais c'est à l'extrémité opposée du Péloponèse, dans la charmante vallée de la Néda, que s'élève le monument le plus admirable de la Péninsule, bâti par Ictinus en l'honneur d'Apollon Secourable: ce temple est celui de Bassæ, près de Phigalée d'Arcadie. Les grands chênes, les superbes rochers qui l'entourent rehaussent la beauté de ce noble édifice.
Les constructions les plus nombreuses du Péloponèse sont des citadelles; mainte place forte, avec son enceinte et son acropole, se voit encore précisément dans le même état qu'aux temps de l'ancienne Grèce. Les murs d'enceinte de Phigalée, ceux de Messène ont gardé leurs tours, leurs portes, leurs réduits de défense. D'autres acropoles, utilisées depuis par les Francs des Croisades, les Vénitiens ou les Turcs, se sont hérissées de tours crénelées et de donjons qui ajoutent leurs traits hardis et pittoresques aux beaux paysages environnants. A la porte même du Péloponèse s'élève une de ces forteresses antiques transformée en citadelle du moyen âge: c'est l'Acro-Corinthe, gardienne de la péninsule entière. Du chaos de fortifications et de masures qui la dominent, on aperçoit presque toute la Grèce, enfermée dans le cercle bleuâtre de l'horizon.
Quelques-unes des îles grecques de la mer Égée doivent être considérées comme une dépendance naturelle du Péloponèse, auquel les rattachent des isthmes sous-marins et des chaînes d'écueils. C'est donc à bon droit qu'on les a reliées administrativement à la Péninsule.
Les îles de la côte d'Argolide, peuplées de marins albanais qui furent pendant la guerre contre les Turcs les plus vaillants défenseurs de l'indépendance hellénique, ont perdu en grande partie leur importance commerciale et politique d'autrefois. Pendant la guerre, la petite bourgade albanaise de Poros, qui s'élève dans l'île du même nom, sur un terrain d'origine volcanique, a servi de capitale au peuple soulevé; elle est encore assez animée, grâce à son port et à sa rade admirable, parfaitement abritée, que le gouvernement grec a choisie pour en faire la principale station de sa marine. Mais Hydra et l'îlot voisin, connu sous le nom italien de Spezia, ne pouvaient que déchoir depuis que la Grèce a reconquis son existence propre. Ce sont des masses rocheuses, presque entièrement dépourvues de sol végétal, sans arbres, sans eaux de source, et pourtant plus de cinquante mille habitants avaient pu trouver à vivre par le commerce sur ces îlots rocheux. Une liberté relative avait fait ce miracle. En 1730, quelques colons albanais, las des exactions d'un pacha de la Morée, s'étaient réfugiés dans l'île d'Hydra. On les laissa tranquilles et ils n'eurent qu'à payer un faible impôt. Aussi leur commerce, mêlé parfois d'un peu de piraterie, grandit rapidement. Hydra occupe, il est vrai, une position fort heureuse, commandant l'entrée des deux golfes de l'Argolide et de l'Attique; mais elle n'a point de port ni même d'abri véritablement digne de ce nom. C'est donc en dépit même de la nature que les Hydriotes avaient fait de leur rocher un rendez-vous du commerce; les navires devaient se presser dans quelque anfractuosité de la côte, serrés les uns contre les autres, retenus immobiles par quatre amarres. Avant la guerre de l'indépendance, les seuls armateurs d'Hydra possédaient près de quatre cents navires de cent à deux cents tonneaux et, pendant la lutte, ils lancèrent contre le Turc plus de cent vaisseaux armés de deux mille canons. En luttant pour la liberté de la Grèce, les Hydriotes travaillaient aussi, sans le vouloir, à la décadence de leur ville, et, dès que leur cause eut triomphé, le mouvement des échanges dut se déplacer graduellement pour aller se concentrer dans les ports mieux situés de Syra et du Pirée.
Beaucoup plus grande que les îles de l'Argolide, la Cythère de Laconie, plus connue des marins sous son nom italien de Cérigo, dû peut-être à des envahisseurs slaves, faisait naguère partie de la prétendue république Sept-insulaire gouvernée par les Anglais. Pourtant elle n'est point située dans la mer Ionienne et dépend évidemment du Péloponèse, qu'elle relie à l'île de Crète par un seuil sous-marin et l'îlot de Cérigotto, peuplé de Sphakhiotes crétois. Cythère n'est plus l'île de Venus et n'a point de voluptueux bosquets. Vue du nord, elle ressemble à un amas de roches stériles: cependant elle porte de riches moissons, de belles plantations d'oliviers, et ses villages sont assez populeux. Jadis la position de Cérigo, entre les deux mers d'Ionie et de l'Archipel, donnait une grande importance à son havre de refuge; mais ce port est redevenu presque désert depuis que le cap Malée a perdu ses terreurs. On a trouvé sur ses côtes des amas de coquillages qui proviennent d'anciens ateliers phéniciens pour la fabrication de la pourpre. Ce sont les commerçants et les industriels de Syrie qui ont introduit dans l'île le culte de la Vénus Astarté, devenue plus tard, sous le nom d'Aphrodite, la déesse de tous les Grecs.
IV
ILES DE LA MER ÉGÉE
Au milieu des flots moutonnants qui valurent sans doute à la «grande Mer» ou «Archipel» de Grèce son nom d'Égée ou de «mer des Chevreaux» sont dispersés en un désordre apparent les îles et les îlots; il sont tellement nombreux que, par une transposition singulière, l'appellation d'Archipel, au lieu de s'appliquer aux bassins maritimes, ne désigne plus que des îles groupées en multitudes. Au nord, les Sporades se développent en une longue rangée qui se recourbe vers le mont Athos; plus au sud, Skyros, l'île où, d'après la légende, naquit le héros Achille et où mourut Thésée, se dresse isolément; la grande île d'Eubée se ploie et s'allonge au bord du continent; puis on voit au large du Péloponèse surgir de toutes parts les montagnes blanches des Cyclades, que les anciens Grecs comparaient à une ronde d'Océanides dansant autour d'un dieu.
Toutes les îles de l'archipel grec se rattachent au continent, soit par leur formation géologique, soit par le plateau sous-marin qui les supporte. Les Sporades du nord sont un rameau de la chaîne du Pélion. L'île d'Eubée est dominée par des massifs calcaires d'une assez grande hauteur dont la direction générale est parallèle aux chaînes de l'Attique, de l'Argolide, de l'Olympe et du mont Athos. Skyros est un petit massif rocailleux parallèle aux montagnes de l'Eubée centrale. Les sommets des Cyclades, qui continuent dans la direction du sud-est les chaînes de l'Eubée et de l'Attique, appartiennent aux mêmes formations. «Montagnes de la Grèce égarées dans la mer,» elles sont aussi composées de schistes micacés et argileux, de roches calcaires et de marbres cristallins. Athènes a le Pentélique, mais les Cyclades ont les marbres éclatants de Naxos et ceux plus beaux encore de Paros, dans lesquels on taillait les statues des héros et des dieux. Des grottes curieuses, notamment celle d'Antiparos, que les anciens ne connaissaient point, puisque aucun d'eux ne l'a mentionnée, et celle, plus régulière, de Sillaka, dans l'île de Cythnos ou Thermia, célèbre par ses eaux chaudes, s'ouvrent dans les assises calcaires. Le granit se montre aussi dans quelques îles, surtout dans la petite Délos, la terre sacrée des Grecs. Enfin, vers leur extrémité méridionale, les rangées des Cyclades, orientées dans le sens du nord-ouest au sud-est, sont traversées par une chaîne d'îles et d'îlots d'origine ignée, qui se continuent, d'un côté, jusqu'à la péninsule de Methana, dans l'Argolide; de l'autre, jusqu'à l'île de Cos et aux rivages de l'Asie Mineure.
La terre d'Eubée a de tout temps été considérée comme à demi continentale. C'est une île, mais le bras de mer qui la sépare de la Béotie et de l'Attique n'est, en réalité, qu'une vallée longitudinale, peu profonde en certains endroits, et formant, comme les vallées terrestres, une succession régulière d'étranglements et de bassins. Le défilé le plus étroit de cette vallée maritime n'a que soixante-cinq mètres de largeur, de sorte que depuis vingt-trois siècles déjà on avait pu facilement jeter entre la rive du continent et Chalcis, la capitale d'Eubée, un pont, remplacé maintenant par un palier tournant qui laisse passer les vaisseaux. Les courants alternatifs de marée qui se succèdent assez irrégulièrement dans le canal avaient autrefois donné une grande célébrité au détroit de l'Euripe; ce flux et ce reflux étaient considérés comme l'une des grandes merveilles naturelles de la Grèce: aussi l'île entière en a-t-elle pris son nom vulgaire de Negripon, corrompu par les Italiens en celui de Negroponte. L'île d'Eubée est trop rapprochée du continent pour que ses vicissitudes de prospérité et de décadence n'aient pas concordé d'une manière générale avec les destinées des contrées voisines, l'Attique et la Béotie. Lorsque les cités grecques étaient dans leur période de gloire et de puissance, les villes eubéennes de Chalcis, Erétrie, Cumes étaient aussi des foyers de rayonnement et leurs populations essaimaient en colonies vers toutes les côtes de la Méditerranée. Plus tard, les divers conquérants qui ravagèrent l'Attique dévastèrent également Négrepont, et maintenant cette île, simple dépendance de la péninsule voisine, participe à tous ses mouvements politiques et sociaux
La partie septentrionale de l'Eubée est embellie par des forêts de diverses essences, chênes, pins, aunes et platanes; tous les villages y sont entourés de bosquets d'arbres fruitiers et les paysages environnants ressemblent aux sites de l'Élide et de l'Arcadie. Mais dans le fourmillement des Cyclades on cherche en vain ces gracieux tableaux champêtres; un très-petit nombre d'îles ont encore ça et là quelque reste de la beauté naturelle que donnent les ombrages et les eaux courantes. La plupart semblent avoir été pétrifiées par la tête de Méduse, comme l'antique légende le racontait de l'île de Seriphos; des olivettes, des groupes de chênes à vallonnée, quelques bosquets de pins, des figuiers, voilà ce que possèdent les îles les plus ombragées! Mais ailleurs, quelle nudité! quels rochers gris! Les promontoires de la Grèce sont arides, mais bien plus dépourvus de verdure sont la plupart de ces îlots de l'Archipel, que néanmoins on contemple avec une sorte de ferveur, à cause du retentissement de leur nom dans l'histoire! C'est à bon droit que la plupart des grandes cimes des Cyclades grecques, comme celles de la Turquie hellénique, ont été consacrées au prophète Élie, successeur biblique d'Apollon, la divinité solaire. En effet, le soleil règne en maître sur ces âpres rochers, il les brûle, il en dévore les broussailles et le gazon.
Une de ces îles inhabitées par l'homme, Antimilo, donne encore asile à un bouquetin (capra caucasien) qui a disparu du reste de l'Europe, et que l'on retrouve seulement en Crète et peut-être à l'île de Rhodes. Des cochons sauvages errent aussi au milieu des rochers d'Antimilo. Quant aux lapins, importés d'Occident, ils vivent en multitudes dans les cavernes de quelques Cyclades, surtout à Mykonos et à Délos; les anciens auteurs ne les ont jamais mentionnés; Polybe, qui les avait vus en Italie, leur donne le nom latin. Chose curieuse, les lièvres et les lapins n'habitent pas les mêmes îles: chaque espèce vit à part dans son domaine insulaire. L'île d'Andros seule fait exception; mais les deux races n'y sont pas moins nettement séparées: les lièvres occupent l'extrémité septentrionale de l'île, tandis que les lapins se creusent des terriers dans la partie du midi. En fait de curiosités zoologiques, il est à remarquer aussi qu'une grosse espèce de lézard, connue par le peuple sous le nom de «crocodile», ne se trouve point sur le continent, mais seulement dans quelques îles de l'archipel. Il faut en conclure que les Cyclades sont séparées de la péninsule thraco-hellénique depuis des âges d'une longue durée.
Une chaîne d'îles volcaniques limite au sud la ronde des Cyclades en longeant le grand fossé maritime qui sépare l'Archipel et la mer de Crète. La plus grande de ces îles de laves et de cendres, Milo, est un cratère irrégulier, effondré au nord-ouest et laissant pénétrer les eaux de la mer à l'intérieur de son bassin, qui est l'un des ports de refuge les plus vastes et les plus sûrs de la Méditerranée. Milo n'a point eu d'éruption dans les temps modernes, mais des solfatares encore fumantes et des sources thermales qui jaillissent sur le rivage et dans la mer elle-même témoignent de l'activité des laves souterraines. D'autres fontaines thermales, à Seriphos, à Siphnos et dans les îlots de ces parages, sont également en rapport avec le foyer volcanique.
Actuellement le centre de la poussée intérieure se manifeste à peu près à égale distance des côtes de l'Europe et de l'Asie dans le petit groupe des îles généralement désignées sous le nom de Santorin ou Sainte-Irène. Ces îles, dont le noyau consiste en roches de marbre et de schistes semblables à celles des autres Cyclades, sont disposées circulairement autour d'un vaste cratère qui n'a pas moins de 390 mètres de profondeur. A l'est, le croissant de Thera présente du côté du gouffre de larges falaises à pic d'où s'écroulent les scories, et du côté du large, de longues pentes couvertes de vignobles aux produits exquis. A l'ouest du cratère, Therasia, plus petite, se dresse comme la muraille à demi ruinée du volcan, et l'écueil d'Aspronisi indique l'existence d'une paroi sous-marine. C'est près du centre de ce bassin que brûle encore le fond de la mer. Le foyer de laves reste longtemps presque assoupi, puis il se réveille tout à coup pour rejeter des amas de scories. Il y a bientôt vingt et un siècles, surgit une première île que les anciens émerveillés nommèrent la «Sainte» et que l'on appelle aujourd'hui Palæa-Kaïméni (l'ancienne Brûlée). Au seizième siècle, trois années d'éruptions firent naître l'île plus petite de Mikra-Kaïméni. Un cône de laves plus considérable, celui de Néa-Kaïméni, s'éleva au commencement du dix-huitième siècle, et tout récemment encore, de 1866 à 1870, cette île s'est agrandie de deux nouveaux promontoires, Aphroëssa et la montagne de George, qui ont plus que doublé l'étendue primitive du massif volcanique, en recouvrant le petit village et le port de Vulkano et en se rapprochant du rivage de Mikra-Kaïméni jusqu'à l'effleurer. Pendant les cinq années, plus de cinq cent mille éruptions partielles ont eu lieu, lançant parfois les cendres jusqu'à 1,200 mètres d'élévation; même de l'île de Crète on a pu discerner les nues de scories brisées, noires en apparence pendant le jour et rouges pendant la nuit.
Des milliers de spectateurs, et dans le nombre quelques savants, Fouqué, Gorceix, Reiss et Stübel, Schmidt, sont accourus de toutes les parties du monde pour assister à ce merveilleux spectacle de la naissance d'une terre, et leurs observations précises sont une grande conquête pour la science. Grâce à eux, il reste prouvé que de véritables flammes jaillissent des volcans, et que les éruptions ont leurs périodes de calme et d'exaspération, de la nuit au jour et de l'hiver à l'été. Il paraît très-probable que le gouffre de Santorin est le produit d'une explosion qui, dans les temps préhistoriques, aurait fait voler en cendres toute la partie centrale de la montagne. Les énormes quantités de tuf croulant que l'on voit sur les pentes extérieures de l'île racontent ce cataclysme au géologue qui les étudie 13.
Des Albanais habitent la partie méridionale de l'Eubée et se sont établis en colonie autour du port de Gavrion, dans l'île d'Andros, mais dans tout le reste de l'Archipel la population est grecque ou du moins complètement hellénisée. Les quelques familles italiennes ou françaises de Skyros, de Syra, de Naxos, de Santorin, sont trop peu nombreuses pour compter: elles-mêmes se disent françaises et dans l'Archipel on leur donne le nom de «Francs.» Durant la guerre de l'indépendance hellénique, ces familles se réclamèrent toujours de la protection de la France. Autrefois, la classe des propriétaires se composait presque en entier de ces Francs, qui s'étaient emparés des îles au moyen âge. C'est même, dit-on, au régime de la grande propriété maintenue longtemps par ces familles qu'il faut s'en prendre de la faiblesse relative de la population de Naxos. Jadis l'île nourrissait facilement cent mille personnes; maintenant, elle est trop petite pour un nombre d'habitants sept fois moins considérable.
Les Cyclades, plus éloignées que l'Eubée des rivages de la Grèce, ont eu aussi une vie politique plus distincte de celle de l'Hellade, et bien souvent l'histoire y a suivi une marche différente. Par leur position au milieu de l'Archipel, ces îles devaient naturellement servir d'étapes à tous les peuples navigateurs de la Méditerranée, et par conséquent leurs habitants devaient être soumis aux influences les plus diverses. Jadis les marins de l'Asie Mineure et de la Phénicie s'arrêtaient aux Cyclades en voguant vers la Grèce; au moyen âge, les Byzantins, puis les croisés, les Vénitiens, les Génois, les chevaliers de Rhodes y furent les maîtres à leur tour; les Osmanlis y passèrent, et de nos jours, grâce au commerce, ce sont les nations occidentales de l'Europe qui, avec les Grecs eux-mêmes, ont la prépondérance dans l'Archipel.
Toutes ces vicissitudes historiques ont déplacé d'une île à l'autre le centre des Cyclades. Du temps des anciens Grecs, Délos, l'île d'Apollon, était la terre sacrée, où de toutes parts accouraient les fidèles et les marchands. Les échanges se faisaient à l'ombre des sanctuaires, et des marchés d'esclaves se tenaient à côté des temples. La vente de la chair humaine finit même par devenir la grande spécialité de Délos, et sous les empereurs romains, jusqu'à dix mille esclaves y furent brocantés en un seul jour. Mais les marchés, les temples, les monuments ont disparu de Délos et de l'île voisine, qui lui servait de nécropole, et qu'un pont réunissait à la terre sacrée. Délos et Rhéneia sont maintenant deux étendues pierreuses où quelques troupeaux de brebis broutent de maigres pâturages, et dont les édifices ont servi de carrières aux habitants des îles plus prospères des alentours. Au moyen âge, c'est à la grande Naxos qu'appartint l'hégémonie. De nos jours, Tinos est l'île la plus sainte, à cause de son église vénérée de la Panagia, et l'affluence des pèlerins y est vraiment énorme; mais pour le commerce, c'est la petite île de Syra ou Syros, quoique sans arbres et sans eau, qui est devenue la métropole des Cyclades. Sa ville, connue d'ordinaire sous le nom de l'île, quoique portant officiellement l'appellation d'Hermoupolis, est la quatrième cité de la Grèce par sa population et la première par son commerce. Avant la guerre de l'indépendance, Syra était une ville sans importance, mais sa neutralité pendant la lutte, la protection efficace des escadres françaises, l'arrivée de nombreux réfugiés des îles turques de Chios et de Psara, enfin son heureuse position au centre des Cyclades en ont fait graduellement le principal entrepôt, le chantier et la station centrale de la mer Égée. C'est dans le port de Syra que viennent se nouer, comme les fils d'un réseau, toutes les lignes de navigation de la Méditerranée orientale. Hermoupolis est une étape nécessaire des voyageurs qui se rendent à Salonique, à Smyrne, à Constantinople, dans la mer Noire. Aussi la ville, jadis bâtie sur la hauteur par crainte des pirates, s'est-elle hâtée de descendre la pente pour développer ses quais et bâtir ses magasins sur le rivage. Vue de la rade, Hermoupolis se montre tout entière sur le flanc de la montagne, semblable à la face d'une pyramide aux degrés d'une blancheur éblouissante.
Le commerce a peuplé l'âpre rocher de Syra, mais il est encore loin d'avoir utilisé toutes les ressources de l'Archipel et d'avoir rendu à l'ensemble du groupe l'importance qu'il avait dans l'antiquité. L'Eubée n'est plus «riche en boeufs», ainsi que le prétend son nom, et n'exporte guère que des céréales, des vins, des fruits et le lignite extrait en abondance des mines de Cumes ou Koumi. Les jardins de Naxos produisent leurs oranges, leurs citrons, leurs cédrats exquis; Skopelos, Andros, Tinos, la mieux cultivée des îles, expédient leurs vins; les bons crûs viennent de Santorin, que les Grecs d'autrefois avaient nommée Kallisté ou la «Meilleure», à cause de l'excellence de ses produits. En outre, cette île et les autres Cyclades volcaniques fournissent au commerce des laves, des pierres meulières, des pouzzolanes, de l'argile de Cimolos ou «terre cimolée», bonne à blanchir les étoffes, Naxos envoie son émeri, Tinos ses marbres veinés; mais c'est là tout. Les marbres de Paros restent même inexploités, et rarement un navire se montre dans l'admirable port de l'île. Sauf la culture du sol, et ça et là l'élève des vers à soie, les habitants des Cyclades n'ont aucune industrie, et les îles surpeuplées, telles que Tinos et Siphnos, doivent envoyer chaque année à Constantinople, à Smyrne, dans les villes de la Grèce, un certain nombre d'émigrants qui vont travailler comme manoeuvres, cuisiniers, potiers, maçons ou sculpteurs. Si quelques îles ont une population surabondante, combien d'autres en revanche ne sont plus habitées ou ne donnent asile qu'à des bergers! Ainsi la plupart des îles qui se trouvent entre Naxos et Amorgos ne sont que des rochers déserts. Antimilo n'est, comme Délos, qu'un pâtis semé de pierres. Enfin Seriphos et Gioura, l'antique Gyaros, sont encore des solitudes mornes, comme aux temps où les empereurs romains les désignèrent pour servir de lieux d'exil; néanmoins on espère que, grâce à ses minerais de fer, déclarés excellents, Seriphos reprendra prochainement quelque importance. L'île d'Antiparos compte sur ses riches mines de plomb.