MULETIERS TURCS TRAVERSANT L'HERZÉGOVINE.
Dessin de Valerio d'après nature.
Les Turcs d'Europe ne prennent qu'une part fort minime au travail qui se fait dans leur empire. Bien des causes spéciales contribuent à les rendre moins actifs que les représentants des autres races. D'abord c'est parmi eux que se recrutent les maîtres du pays, et leur ambition se porte naturellement vers les honneurs et les voluptés du kief, c'est-à-dire de la molle oisiveté. Par mépris de tout ce qui n'est pas mahométan, non moins que par insouciance et lenteur d'esprit, ils n'apprennent que rarement des langues étrangères et, par conséquent, se trouvent à la merci des autres races, dont la plupart sont plus ou moins polyglottes. D'ailleurs leur propre langue est un instrument difficile à manier utilement, à cause des divers systèmes de caractères que l'on emploie et du grand nombre de mots persans et arabes qui se trouvent dans le langage littéraire. En outre, le fatalisme que le Coran enseigne aux Turcs leur enlève toute initiative; en dehors de la routine ils ne savent plus rien faire. La polygamie et l'esclavage sont aussi pour eux deux grandes causes de démoralisation. Quoique les riches seuls puissent se donner le luxe d'un harem, les pauvres apprennent par l'exemple de leurs maîtres à ne point respecter la femme, se corrompent, s'avilissent et prennent part à ce trafic de chair humaine que nécessite la polygamie. Du reste, en dépit de ces innombrables esclaves qui, depuis plus de quatre siècles, ont été amenés de tous les confins de l'empire ottoman, et qui ont accru la population turque; en dépit de ces millions de jeunes filles du Caucase, de la Grèce, de l'Archipel, de la Nubie, de l'intérieur du Soudap, qui ont peuplé les harems de la Turquie, le nombre des Osmanlis est resté très-inférieur relativement à celui des autres éléments ethniques de la Péninsule: à peine la race dominante, si l'on peut donner le nom de race à des hommes provenant de tant de croisements divers, représente-t-elle le dixième des habitants de la Turquie d'Europe. Et cette infériorité ne pourra que s'accuser de plus en plus, car, précisément à cause de la polygamie, le nombre des enfants qui survivent est moindre dans les familles mahométanes que dans les familles chrétiennes. Quoiqu'on ne puisse à cet égard s'appuyer sur aucun dénombrement précis, il paraît incontestable que la population turque diminue réellement. La conscription, qui naguère pesait uniquement sur eux, devenait de plus en plus difficile, à cause du manque de recrues.
Depuis Chateaubriand, on a souvent répété que les Turcs ne sont que campés en Europe et qu'ils s'attendent eux-mêmes à reprendre bientôt le chemin des steppes d'où ils vinrent jadis. Ce serait par une sorte de pressentiment que tant de Turcs de Stamboul demandent à être ensevelis dans le cimetière de Scutari: ils voudraient ainsi sauver leurs ossements du pied profanateur des Giaours, lorsque ceux-ci rentreront en maîtres dans Constantinople. En maints endroits, les vivants imitent les morts, et des îles de l'Archipel, du littoral de la Thrace, un faible courant d'émigration entraîne chaque année vers l'Asie quelques vieux Turcs, mécontents de toute cette activité européenne qui se manifeste autour d'eux. Toutefois ces mouvements n'ont pas grande importance, et la masse de la population ottomane dans l'intérieur de l'empire n'en est point affectée. Les Turcs de la Bulgarie, les Yuruks de la Macédoine, et ces Koniarides qui habitent les montagnes de la Roumélie depuis le onzième siècle, ne songent point à quitter la terre qui est devenue leur patrie. Pour supprimer l'élément turc dans la péninsule thraco-hellénique, il faudrait procéder par extermination, c'est-à-dire être plus féroce à l'égard des Osmanlis qu'ils ne le furent eux-mêmes à l'époque de la conquête, lorsqu'ils se vantaient de ne pas laisser repousser l'herbe sous les pas de leurs chevaux. D'ailleurs il faut tenir compte de ce fait que les Turcs, si peu nombreux qu'ils soient en proportion des autres races, s'appuient néanmoins sur des millions de mahométans albanais, bosniaques, bulgares, tcherkesses et nogaïs. Dans la Turquie d'Europe, les musulmans représentent environ le tiers de la population, et les haines religieuses les forcent, malgré les différences de race, à rester solidaires les uns des autres. Il ne faut pas oublier non plus que les musulmans de Turquie sont les représentants de cent cinquante millions de coreligionnaires dans le reste du monde, et que ces peuples prennent une part de plus en plus large au mouvement général de l'humanité en Afrique et en Asie 38.
Note 38: (retour) Statistique approximative des races et religions de la Turquie d'Europe:Population Catholiques Catholiques
Races probable. Musulmans. grecs. latins.
Serbes.... 1,775,000 650,000 945,000 180,000
Bulgares....... 4,500,000 60,000 4,400,000 40,000
SLAVES. Russes, Ruthè-
nés, Cosaques. 10,000 -- -- --
Polonais....... 5,000 -- -- 5,000
Roumains....... 75,000 -- 75,000 --
LATlNS Zinzares....... 200,000 -- 200,000 --
GRECS.................. 1,200,000 -- 1,200,000 --
ALBANAIS Guègues....... 600,000 400,000 50,000 --
Tosques....... 800,000 600,000 200,000 --
TURCS Osmanlis...... 1,500,000 1,500,000 -- --
Tartares...... 35,000 35,000 -- --
SÉMITES Arabes........ 5,000 5,000 -- --
Israélites.... 95,000 -- -- --
ARMÉNIENS.............. 400,000 -- -- 20,000
TCHERKESSES............ 90,000 90,000 -- --
TSIGANES............... 140,000 140,000 -- --
FRANCS................. 50,000 -- -- 45,000
Population totale... 11,480,000 3,480,000 7,070,000 440,000
Autres
Arméniens. chrétiens. Juifs.
Serbes......... -- -- --
Bulgares....... -- -- --
SLAVES. Russes, Ruthè-
nés, Cosaques. -- 10,000 --
Polonais....... -- -- --
Roumains....... -- -- --
LATlNS Zinzares....... -- -- --
GRECS.................. -- -- --
ALBANAIS Guègues....... -- -- --
Tosques....... -- -- --
TURCS Osmanlis...... -- -- --
Tartares...... -- -- --
SÉMITES Arabes........ -- -- --
Israélites.... -- -- 95,000
ARMÉNIENS.............. 380,000 -- --
TCHERKESSES............ -- -- --
TSIGANES............... -- -- --
FRANCS................. -- 5,000 --
Population totale... 380,000 15,000 95,000
Il ne s'agira donc point dans l'avenir, nous l'espérons, d'une lutte d'extermination entre les races de la Péninsule; mais dès maintenant il s'agit de savoir comment tous ces éléments divers et partiellement hostiles pourront se développer en paix et en liberté. Sous la pression des événements, les Turcs eux-mêmes ont dû le comprendre, et depuis une trentaine d'années ils ont abdiqué, en théorie du moins, la politique de pure violence et d'oppression. En vertu des lois, toutes les nationalités de l'empire, sans distinction d'origine ni de culte, sont placées sur un pied d'égalité, et les chrétiens de toute race peuvent occuper les divers emplois de l'empire au même titre que les musulmans. Il va sans dire que partout où l'occasion s'en présente, les Turcs font de leur mieux pour mettre à néant toutes ces belles affirmations du droit. Très-fins sous leur apparente lourdeur, les pachas savent fort bien rebuter les impatients de liberté par leurs formalités, leurs lenteurs, leurs atermoiements continuels. Dans certains districts éloignés de Constantinople, notamment en Bosnie et en Albanie, les réformes sont encore lettre morte. Toutefois il serait injuste de ne pas reconnaître que dans l'ensemble de la Turquie de très-grands progrès se sont accomplis vers l'égalisation définitive des races. D'ailleurs c'est aux populations elles-mêmes à vouloir avec persévérance; elles deviennent libres à mesure qu'elles arrivent à la conscience, de leur valeur et de leur force.
Heureusement le despotisme turc n'est pas un despotisme savant, basé sur la connaissance des hommes et visant avec méthode à leur avilissement. Les Osmanlis ignorent cet art «d'opprimer sagement» que les gouverneurs hollandais des îles de la Sonde avaient jadis pour mission de pratiquer, et qui n'est point inconnu en bien d'autres contrées. Pourvu que le pacha et ses favoris puissent s'enrichir à leur aise, vendre chèrement la justice et les faveurs, bâtonner de temps en temps les malheureux qui ne se rangent pas assez vite, ils laissent volontiers la société marcher à sa guise. Ils ne s'occupent point curieusement des affaires de leurs administrés et ne se font point adresser de rapports et de contre-rapports sur les individus et les familles. Leur domination est souvent violente et cruelle, mais elle est tout extérieure pour ainsi dire et n'atteint pas les profondeurs de l'être. Sans doute l'esprit public ne peut naître et se développer que bien difficilement sous un pareil régime, mais les individus isolés peuvent garder leur ressort, et les fortes institutions nationales, telles que la commune grecque, la tribu mirdite, la communauté slave, peuvent résister facilement à une domination capricieuse et dépourvue de plan. Aussi, par bien des côtés, l'autonomie des groupes de population est-elle plus complète en Turquie que dans les pays les plus avancés de l'Europe occidentale. En présence de ce chaos de nations et de races, qu'il serait difficile d'assouplir à une discipline uniforme, la paresse des fonctionnaires turcs a pris le parti le plus simple; elle laisse faire. Les Francs qui servent le gouvernement turc à Constantinople sont en mainte occurrence plus tracassiers et plus gênants pour leurs administrés que les pachas musulmans de vieille roche.
Quoi qu'il'en soit, on ne saurait douter que, dans un avenir prochain, les populations non mahométanes de la Turquie, déjà bien supérieures aux Turcs par le nombre, par l'activité matérielle, par la vivacité de l'esprit et l'instruction, n'arrivent aussi à dépasser leurs maîtres actuels par l'importance de leur rôle politique. C'est là une nécessité de l'histoire. Les amateurs du bon vieux temps, les Osmanlis qui ont gardé le turban vert de leurs ancêtres, voient avec désespoir se rapprocher cette inévitable échéance. Ils s'opposent de toutes leurs forces, soit par une résistance avouée, soit par une savante lenteur, à tous les changements administratifs ou matériels qui peuvent hâter l'émancipation complète des rayas méprisés. Toutes les inventions européennes leur paraissent, comme elles le sont, en effet, le prélude d'une grande transformation sociale qui s'accomplira contre eux. En effet, ne sont-ce pas les rayas surtout qui profilent des écoles et des livres, qui utilisent les routes, les chemins de fer, les ports de commerce et toutes ces nouvelles machines agricoles et industrielles? Grâce aux arts et aux sciences de l'Europe, Bosniaques, Bulgares et Serbes arrivent à reconnaître leur parenté; Albanais et Valaques se rapprochent des Grecs; tous les anciens sujets des conquérants d'Asie en viennent à se reconnaître Européens, préparant ainsi la future confédération du Danube.
Parmi les révolutions matérielles qui s'accomplissent en Turquie, l'une des plus importantes pour les intérêts généraux de l'Europe et du monde est l'ouverture prochaine du chemin de fer direct de Vienne à Constantinople. Cette voie ferrée, depuis si longtemps promise, et dont les malversations financières avaient retardé la construction d'année en année, complétera la grande diagonale du continent sur la route de l'Angleterre aux Indes, et du coup oblige, pour ainsi dire, la Péninsule à faire volte-face. Celle-ci, qui regardait seulement vers l'Archipel et l'Asie Mineure, commence à regarder aussi vers l'Europe, dont elle était réellement séparée par le Skhar et les Balkhans: c'est là un changement économique des plus considérables. Désormais voyageurs et marchandises, au lieu de faire un grand détour par le Danube ou par la Méditerranée, pourront suivre le chemin direct du Bosphore à l'Europe centrale; Constantinople utilisera toutes les voies commerciales dont elle est le centre de convergence, et par suite tout l'équilibre des échanges en sera modifié de proche en proche jusqu'aux extrémités du monde. Mais bien autrement sérieux sont les changements qui ne manqueront pas de s'accomplir dans le sein des populations elles-mêmes! Rattachées les unes aux autres, les diverses nationalités de la péninsule des Balkhans et de l'Austro-Hongrie verront s'élargir pour elles le théâtre de leurs conflits. Des bords-de la Baltique à ceux de la mer Egée, sur plus d'un quart de l'Europe, tous ces peuples ou fragments de peuples qui réclament l'égalité des droits et l'autonomie politique vont chercher à se grouper suivant leurs affinités naturelles, et se préparer, par la solidarité morale, à l'établissement de fédérations libres. Quelle que doive être l'issue des événements qui se préparent en Turquie, il est certain que, dans son ensemble, ce pays devient de plus en plus européen par le mouvement politique, les conditions sociales, les moeurs et les idées. Le temps n'est plus où les diplomates de Stamboul, ne comprenant rien au sens du mot République, se décidaient pourtant à reconnaître la Reboublika des Francs, par la considération spéciale qu'elle ne pouvait pas épouser une princesse d'Autriche.
VIII
GOUVERNEMENT ET ADMINISTRATION
L'Empire Ottoman occupe une surface immense, de peut-être six millions de kilomètres carrés, dont il est même impossible d'indiquer les limites, car, au sud et au sud-ouest, le domaine du sultan va se perdre dans les déserts inexplorés du haut Nil et du Soudan. Toutefois la plus grande partie de ces vastes territoires n'est point sous la dépendance directe du padichah de Stamboul; Tunis et l'Egypte avec tous les pays du Nil sont gouvernés par des vassaux réellement souverains. L'intérieur de l'Arabie appartient aux Ouahabites; les côtes méridionales de l'Hadramaut sont habitées par des peuplades libres ou bien inféodées à l'Angleterre; enfin, même entre la Syrie et l'Euphrate; nombre de districts, nominalement administrés par des pachas turcs, sont pour les Bédouins un libre territoire de courses et de pillage. L'Empire Ottoman proprement dit comprend, avec ses provinces d'Europe, l'Asie Mineure, la Syrie, la Palestine, le double bassin du Tigre et de l'Euphrate, le Hedjaz et le Yémen en Arabie, Tripoli en Afrique. Ce territoire, avec les îles qui en dépendent, s'étend sur un espace d'au moins 250 millions d'hectares, soit environ cinq fois la surface de la France; mais la population, beaucoup moins dense que celle de l'Europe occidentale, s'élève à peine à 25 millions d'habitants. Quelques statisticiens pensent même que ce nombre est trop élevé de deux ou trois millions.
La Turquie d'Europe, sans y compter, comme on a souvent le tort de le faire par habitude, les pays autonomes, la Roumanie, la Serbie et le Monténégro, est un État de moyenne grandeur, dont la superficie est évaluée approximativement à un peu plus des trois cinquièmes du territoire de la France. En dehors de Constantinople et de sa banlieue, qui forme un district dépendant du ministère de la police, le pays est divisé en sept vilayets ou provinces; en outre, Lemnos, Imbros, Samothrace, Astypalaea constituent, avec Rhodes et les îles du littoral de l'Anatolie, un huitième vilayet. Du reste, les divisions conventionnelles de l'empire sont assez fréquemment modifiées. Les vilayets se divisent en moutesarifliks ou sandjaks; ceux-ci se partagent en kazas, qui répondent aux cantons français, et les kazas en communes ou nahiés 39.
Note 39: (retour)Superficie Population
Vilayets. approximative. probable.
1. Edirueh un Andrinople (Thrace).... 68,000 2,000,000
2. Danube ou Touna................... 86,000 3,700,000
3. Salonique ou Selanik (Macédoine).. 52,000 662,000
4. Monastir et Prisrend (Haute Macédoine
et Haute Albanie)............... 53,000 1,500,000
5. Bosna Seraï ou Serajevo (Bosnie).. 61,000 1,150,000
6. Janina (Epire et Thessalie)....... 36,000 718,000
7. Crète ou Candie.................. 7,800 210,000
Iles européennes du vilayet de l'Archipel. 1,200 40,000
Constanlinople et sa banlieue sur la rive
d'Europe.................. 300 490,000
Turquie d'Europe...................... 365,300 11,470,000
Vilayets. Capitales.
1. Edirueh un Andrinople (Thrace).... Andrinople.
2. Danube ou Touna................... Roustchouk.
3. Salonique ou Selanik (Macédoine).. Salonique.
4. Monastir et Prisrend (Haute Macédoine
et Haute Albanie)............... Monastir.
5. Bosna Seraï ou Serajevo (Bosnie).. Serajevo.
6. Janina (Epire et Thessalie)....... Janina.
7. Crète ou Candie.................. La Canée.
Iles européennes du vilayet de l'Archipel. Dardanelles.
Constantinople et sa banlieue sur la rive
d'Europe..................
Turquie d'Europe......................
Le sultan ou padichah, qui est en même temps Emir el moumenin, c'est-à-dire chef des croyants, concentre en sa personne tous les pouvoirs; il n'a d'autre règle de conduite que les prescriptions du Coran et les traditions de ses ancêtres. Après lui, les deux personnages les plus considérables de l'empire sont le Cheik el Islam (ancien de l'Islam) ou grand-mufti, qui préside aux cultes et à la justice, et le Sadrazam, appelé aussi grand-vizir, qui est placé à la tête de l'administration générale, et qu'assisté un conseil des ministres ou mouchirs composé de dix membres. Le Kislar-Agasi ou chef des eunuques noirs, auquel est confiée la direction du harem impérial, est aussi l'un des grands dignitaires de la Turquie et souvent celui qui jouit en réalité de la plus haute influence et qui distribue les faveurs à son gré. Les membres jurisconsultes des divers conseils des ministères sont désignés sous le nom de moufti. Les titres effendi ou «lettré»; aga «homme du sabre», sont des titres de politesse appliqués aux employés ou à des personnages considérables. Souvent aussi le titre de pacha, répondant à celui de «grand chef», est donné à tous ceux qui remplissent une haute fonction civile ou militaire. On sait que leur dignité est symbolisée, suivant le rang, par une, deux ou trois queues de cheval flottant au bout d'une lance: c'est un usage qui rappelle les temps, déjà légendaires, où les Turcs nomades parcouraient à cheval les steppes de l'Asie centrale.
Le conseil d'État (chouraï devlet) et d'autres conseils, ceux des comptes, de là guerre, de la marine, de l'instruction publique, de la police, etc., fonctionnent pour chaque ministère, et, par l'ensemble de leurs bureaux, constituent la chancellerie d'État, connue sous le nom de divan. En outre, une cour suprême, divisée en deux sections, s'occupe des affaires civiles et des affaires criminelles. Les membres des corps officiels sont nommés directement par le pouvoir; la seule apparence de droit accordée aux diverses «nations» de l'empire est, que deux représentants de chacune d'elles, d'ailleurs soigneusement choisis par le sadrazam, prennent place au conseil supérieur de l'administration ou conseil d'État. Il en est de même dans les provinces. Un vali gouverne le vilayet, un moutesarif le sandjak, un caïmacan le kazas, un moudir la commune. Tous ces chefs sont assistés, mais pour la forme seulement, par un conseil composé des principaux fonctionnaires civils et religieux, et de quelques membres musulmans et non musulmans choisis sur une liste de notables éligibles. En réalité, c'est le vali qui nomme les membres des conseils. Aussi ces assemblées sont-elles désignées en langage populaire sous le nom de «conseils des Oui»; elles n'ont d'autre fonction que d'approuver. Les conditions que le gouvernement suprême a daigné se faire à lui-même sont résumées dans le hatti-chérif de Gulhané, promulgué en 1839, et dans le hatti-houmayoum de 1856. Depuis, ces promesses, qui garantissent à tous les habitants de l'empire une entière sécurité quant à leur vie, leur honneur et leur fortune, ont été converties en articles de loi et partiellement appliquées.
L'organisation religieuse et judiciaire, jalousement surveillée par le Cheik-el-Islam et par les prêtres, ne pouvait être l'objet d'aucun changement. Le corps spécialement religieux, celui des imans, comprend les cheiks, qui ont pour devoir la prédication; les khatibs, qui récitent les prières officielles, et les imans proprement dits, qui célèbrent les mariages et les enterrements. Les juges, qui composent avec les imans le groupe des ulémas, ont pour supérieur immédiat un cazi-asker ou grand-juge, et se divisent, suivant la hiérarchie, en mollahs, cazis (cadis) et naïbs. Ils ne sont point rétribués par l'État et prélèvent eux-mêmes leurs émoluments sur la valeur des biens en litige et sur les héritages: c'est dire que la loi même les encourage à l''improbité. Des tribunaux mixtes offrent quelque garantie aux habitants de l'empire non mahométans.
Le patriarche de Constantinople, comme chef de la religion grecque dans la Turquie d'Europe et comme directeur civil des communautés de sa nation, dispose d'une influence très-considérable. Il est désigné par un synode de dix-huit membres, qui administre le budget religieux et décide souverainement en matière de foi. Les trois personnages principaux du rit latin sont un patriarche siégeant dans la capitale et les deux archevêques d'Antivari et de Durazzo. Les deux cultes arméniens ont chacun leur patriarche résidant à Constantinople.
Il serait trop dangereux pour la puissance des Ottomans en Europe que les sujets chrétiens pussent entrer en grand nombre dans l'armée. Jadis ils en étaient complètement exclus et devaient payer de lourds impôts de capitation en échange du service militaire. Actuellement, il est convenu officiellement que les «rayas» peuvent contribuer à la défense nationale et monter de grade en grade jusqu'à celui de férik (général) et de mouchir (maréchal); mais, en réalité, l'armée n'en continue pas moins d'être presque exclusivement composée d'Osmanlis et de mahométans de diverses races. C'est même afin de classer ses sujets en recrutables et en corvéables que le gouvernement turc fait procéder de temps en temps dans ses provinces à des recensements sommaires. L'armée active (nizam), organisée sur le modèle prussien, ne comprend guère plus de 100,000 soldats, quoique l'effectif officiel soit supérieur d'un tiers. Elle est divisée en sept corps, dont trois cantonnés en Europe; les deux réserves, l'idatyal et le rédif, ne dépassent point non plus une centaine de mille hommes; mais, en cas de nécessité, l'armée se grossit d'un nombre indéfini de volontaires irréguliers, les bachi-bozouks, dont le nom rappelle tant de scènes de meurtres et d'horreurs.
La flotte de guerre est très-considérable en comparaison de la marine commerciale: elle comptait en 1875 plus de vingt navires cuirassés. Si elle était complètement armée, elle devrait avoir plus de cinquante mille marins; mais à peine a-t-on réuni le tiers de cet effectif.
CHAPITRE VI
LA ROUMANIE
Le peuple roumain, héritier du grand nom des conquérants de l'ancien monde, est un des plus curieux de la Terre, à cause de son origine et de la position isolée qu'il occupe à l'orient de toutes les races latinisées. Du côté de l'Asie, c'est le groupe le plus avancé de ces nations de langue latine qui peuplent la plus grande partie de l'Europe occidentale et possèdent plus de la moitié du continent américain. Il y a peu d'années encore, ce groupe était presque entièrement ignoré. En le voyant perdu au milieu des populations les plus diverses de races et d'idiomes, on était tenté de le confondre avec elles en un même chaos; mais les graves événements qui se sont accomplis depuis le milieu du siècle dans le bassin du bas Danube, ont fini par appeler l'attention sur les Roumains, et l'on sait maintenant qu'ils se distinguent absolument de leurs voisins les Serbes, les Bulgares, les Magyars, les Turcs, les Grecs et les Russes. On sait aussi que leur importance est grande dans l'ethnologie générale de l'Europe orientale et que, du moins par le nombre, ils occupent le premier rang, après les Slavo-Bulgares, parmi les nations danubiennes. Si la confédération de l'Europe orientale doit se constituer un jour, c'est dans la Roumanie que se trouvera le centre naturel de ce groupe nouveau des peuples.
Au point de vue de la race et non de la politique officielle, la vraie Roumanie est bien autrement grande que les cartes ne la représentent. Non-seulement elle comprend la Valachie et la Moldavie du versant danubien des Carpathes, ainsi que la Bessarabie russe, mais elle se prolonge aussi sur une moitié de la Bukovine, et, de l'autre côté des monts, englobe la plus forte part de la Transylvanie, ainsi qu'une large zone de terrain dans le Banat et la Hongrie orientale. Les Roumains ont aussi franchi le Danube et colonisé de nombreux districts de la Serbie et la Bulgarie turque; enfin, leurs frères les Zinzares ou Macédo-Valaques peuplent sporadiquement le Pinde et d'autres montagnes de l'Albanie, de la Thessalie et de la Grèce; on en trouve jusqu'en Istrie. Tandis que la Roumanie proprement dite s'étend sur un espace d'environ 120,000 kilomètres carrés, égal au quart de la France, tous les pays roumains ont ensemble une superficie presque double. La population se trouverait également doublée par l'union politique de toute la race: des plaines hongroises aux montagnes de la Grèce on doit compter au moins huit millions et demi de Roumains 40. Des patriotes qui forcent la statistique à parler suivant leurs désirs n'hésitent pas à compter quinze millions de Latins appartenant à ce groupe oriental.
Note 40: (retour) Populations roumaines: valaques, moldaves, transylvaines, bessarabes et macédo-valaques.Population probable en 1875.
Valachie. 3,220,000
Moldavie. 1,980,000
5,180,000 (avec Juifs, Tsiganes, etc.) 4,760,000 Roumains.
Austro-Hongrie.................................. 2,896,000 »
Bessarabie et autres provinces russes........... 600,000 »
Serbie.......................................... 160,000 »
Turquie......................................... 275,000 »
Grèce........................................... 4,000 »
8,995,000 Roumains.
En laissant de côté les Valaques du Pinde, on reconnaît que le territoire latin des régions danubiennes s'arrondit autour du massif oriental des Cârpathes en un cercle presque parfait; mais une moitié seulement de ce cercle est constituée en pays autonome; le reste appartient à la monarchie austro-hongroise. Si le voeu des Roumains pouvait se réaliser et que la patrie tout entière se trouvât réunie en un seul corps politique, le centre naturel de la Roumanie ne serait plus dans les limites actuelles du pays; il faudrait le chercher à Hermannstadt, la Sibiu des Valaques, ou dans telle autre ville de la haute vallée de l'Olto, sur le versant septentrional des Carpathes, où elle se trouvait autrefois. Mais, réduite comme elle l'est: au versant extérieur des Carpathes, entré les Portes de Fer et les hauts affluents du Pruth, la Roumanie a pris une forme bizarre et mal équilibrée; elle a dû se scinder en deux parties dont la frontière commune, désignée par le cours du Sereth et d'un petit affluent, réunit l'éperon le plus avancé des Carpathes orientales au grand coude du bas Danube. Au nord de cette limite est la Moldavie, ainsi nommée d'un affluent du Sereth; au sud-ouest et à l'ouest s'étend la Valachie, ou «plaines des Vèlches» c'est-à-dire des Latins. Cette plaine, la tzara rumaneasca, ou terre Roumaine proprement dite, est interrompue de distance en distance par des cours d'eau parallèles qui constituent des limites secondaires, et coupée par la rivière Olto en deux parties: à l'est la Grande, à l'ouest la Petite Valachie. Le Danube sert aussi de frontière politique dans toute la zone inférieure de son cours. C'est qu'en aval des Portes de Fer il est trop large, trop sinueux, trop bordé de lacs, de forêts et de marécages pour que les peuplés en marché et les conquérants aient pu en faire leur grand chemin, comme en Autriche et en Bavière; au contraire, ceux qui voulaient continuer leur marche vers l'occident, cherchaient à éviter le fleuve, en passant par les défilés des montagnes. Le Danube est une formidable barrière, que, même de nos jours, de puissantes armées ne peuvent tenter de franchir sans de grands dangers. D'ailleurs le brusque méandre que le bas Danube décrit vers le nord, et le large étalement de son delta servent, pour ainsi dire, de bouclier aux plaines valaques, et jadis obligeaient les peuples non navigateurs à se détourner vers les Carpathes. Les cours parallèles du Dnieper, du Boug, du Dniester, du Pruth, protégeaient aussi, bien que dans une moindre mesure, les terres de la basse Moldavie.
Néanmoins c'est un phénomène vraiment étrange, et qui témoigne d'une singulière ténacité chez le peuple roumain, qu'il ait pu maintenir ses traditions, sa langue, sa nationalité, au milieu des chocs violents qui n'ont pas manqué de se produire sur son territoire entre les ravageurs de toute race. Depuis la retraite des armées romaines, tant de bandes détachées du gros des envahisseurs goths, avares, huns et petchénègues, tant d'oppresseurs slaves, bulgares et turcs ont successivement opprimé les paisible cultivateurs du pays, que leur disparition, comme race distincte, aurait pu sembler inévitable. Mais, en dépit des inondations et des remous de peuples qui ont, à diverses époques, recouvert la population des Daces latinisés, ceux-ci, grâce sans doute à la culture plus haute qu'ils tenaient de leurs ancêtres et qu'ils gardaient à l'état latent, ont toujours fini par émerger du déluge dans lequel on les croyait engloutis. Les voici maintenant qui, dégagés de tout élément étranger, se présentent au milieu des autres peuples et réclament leur place, comme nation indépendante! Ils justifient amplement leur vieux proverbe: Romoun no pere! «Le Roumain ne périra pas!» D'ailleurs leur nombre s'accroît rapidement, peut-être de quarante à cinquante mille personnes par an.
Les Alpes transylvaines sont aux Roumains, puisqu'ils en occupent les deux versants; mais, de part et d'autre, les hautes vallées sont faiblement habitées et l'on peut voyager pendant des journées entières sans rencontrer d'autres demeures que d'informes huttes de bergers. La frontière politique, tracée entre l'Austro-Hongrie et la Roumanie sur la principale arête des monts, est donc une simple ligne idéale traversant la solitude des forêts immenses. Sauf dans le voisinage de la grande route, encore unique, et des sentiers qui passent de l'un à l'autre versant, les hautes Alpes qui séparent la Transylvanie des plaines valaques sont restées une nature vierge, où le chasseur va poursuivre le chamois, où naguère vivait le bison, figuré sur le blason de la Moldavie. Le Tsigane s'y rend aussi pour aller capturer les ours, bruns ou noire, qu'il fera danser de village en village. Il séduit l'animal en cachant près de sa retraite une grande jarre pleine d'eau-de-vie et de miel; puis, quand l'ours et sa famille sont tombés ivres-morts, le Tsigane paraît et les enchaîne.
VALAQUES
Dessin de E. Ronjat d'après des photographies.
Sur le versant extérieur îles Carpathes, la configuration physique de la Roumanie est d'une grande simplicité. En Moldavie, les chaînes basses, parallèles aux grandes montagnes, se prolongent du nord-ouest au sud-est, et, séparées les unes des autres par les vallées de la Bistritza de la Moldava, du Sereth, s'abaissent insensiblement pour aller mourir dans les plaines du Danube. En Valachie, les chaînons des Alpes transylvaines se ramifient au sud avec une remarquable régularité, et les torrents qui en descendent se ressemblent par leur direction générale. Toutes les rivières, celles qui naissent dans les vallées méridionales, et les cours d'eau plus abondants qui traversent l'épaisseur des monts et coupent les Carpathes on fragments séparés, le Sil ou Chil, l'Olto ou Aluta, le Buseo, décrivent uniformément une courbe vers l'est avant de se mêler, soit directement, soit indirectement, dans le grand courant danubien; seulement, la courbe est d'autant plus forte que la rivière elle-même débouche plus en aval.
De l'arête suprême des montagnes à la plaine du Danube, l'inclinaison moyenne des pentes est à peu près la même dans les divers chaînons, et, par suite, les zones de température et de végétation se succèdent du nord au sud avec une singulière uniformité. En haut, sur la frontière transylvaine, se dressent les cimes revêtues de forêts de conifères et de bouleaux, et toutes blanches de neige en hiver; puis viennent les croupes des montagnes secondaires, où dominent le hêtre et le châtaignier, où se mêlent pittoresquement toutes les essences des forêts d'Europe; plus bas encore, les collines doucement ondulées sont parsemées de bouquets de chênes et d'érables, et les vignes occupent les pentes ensoleillées. Enfin viennent la grande plaine unie et les lacs riverains du Danube avec les arbres fruitiers de toute espèce, les peupliers et les saules. La zone moyenne, entre les grandes Alpes et les campagnes basses, abonde en sites ravissants par la forme pittoresque des rochers, la richesse et la variété de la verdure, la limpidité des eaux. C'est dans cette «Arcadie heureuse» que se trouvent la plupart des grands monastères, magnifiques châteaux forts, couronnés de dômes et de tours, entourés de jardins et de parcs. Quant à la plaine, elle est en maints endroits nue et monotone; mais ses villages, à demi enfouis dans le sol et se confondant avec les herbes, ont du moins l'admirable horizon des montagnes bleuies par la distance. Les objets qui arrêtent le plus le regard sur la terre unie sont les hautes meules de foin, déjà figurées par les sculpteurs romains sur la colonne Trajane.
La campagne roumaine est une autre Lombardie, non certainement par la perfection de l'agriculture, mais par l'exubérance spontanée du sol et par la beauté du ciel et des lointains. Malheureusement, elle n'est point, comme le Milanais et le Vénitien, protégée par son rempart de montagnes contre les vents polaires du nord-est, qui sont les plus fréquents de l'année. Le climat y est extrême, alternativement très-chaud et d'un froid rigoureux 41. En hiver, il faut protéger les vignes en en recouvrant les sarments d'une couche de terre. Il arrive parfois, dans la partie sud-orientale de la plaine valaque, la plus exposée à la violence du vent, que des troupeaux entiers de boeufs et de chevaux, surpris par des tempêtes de neige, vont, en s'enfuyant devant l'orage, se précipiter dans les lacs riverains du Danube. Quelques districts, où l'eau du ciel ne tombe pas en assez grande abondance, sont même de véritables steppes; telles sont, entre le Danube et la Jalomitza, les plaines de Baragan, où les outardes vivent en compagnies nombreuses; sur des étendues de plusieurs lieues, on n'y aperçoit pas un arbre.
Géologiquement, la Roumanie présente aussi, de l'arête des montagnes à la plaine du Danube, une succession assez régulière de terrains depuis le granit des sommets jusqu'aux alluvions modernes que le fleuve a déposées sur ses bords. Par une remarquable analogie, le versant méridional des Carpathes se compose d'une série de terrains analogues à ceux que l'on observe en Galicie, sur le versant septentrional, et les mêmes produits minéraux, le sel gemme, dont il existe de véritables montagnes, le gypse, les calcaires lithographiques, le pétrole, coulant en très-grande abondance, invitent le travail de l'homme. Des strates de terrains tertiaires forment la plus grande partie des plaines, mais toutes celles qui s'étendent à l'est de Ploiesti et de Bucarest sont en entier recouvertes de couches quaternaires d'argile et de cailloux roulés, dans lesquelles on a trouvé en abondance des ossements de mammouths, d'éléphants et de mastodontes. Les rivières troublées qui traversent ces campagnes se sont creusé, entre les berges de cailloux, des lits sinueux, semblables à de larges fossés.
Comme la Lombardie, à laquelle tant de traits physiques et sa population même la font ressembler, la plaine de Roumanie est un ancien golfe marin comblé par les débris descendus des montagnes. Mais si la mer a disparu, le Danube, qui développe sa vaste courbe de 850 kilomètres au sud de la plaine valaque, est lui-même une autre mer par la masse de ses eaux et par la facilité qu'il offre à la navigation. Précisément à son entrée dans les campagnes basses, au célèbre défilé de la «Porte de Fer», son lit, profond de 50 mètres, se trouve à 20 mètres au-dessous du niveau de la mer Noire, et la portée moyenne de son courant dépasse celle de tous les fleuves réunis de l'Europe occidentale, du Rhône au Rhin. Pourtant les Romains avaient déjà jeté sur le Danube, immédiatement en aval de la Porte de Fer, un pont considéré à bon droit comme l'une des merveilles du monde. Poussé, dit-on, par un sentiment de basse envie, l'empereur Adrien fit démolir ce monument qui devait rappeler la gloire de Trajan aux générations futures. On n'en voit plus que les culées des deux rives et, lorsque les eaux sont très-basses, les fondements de seize des vingt piles qui soutenaient l'ouvrage; sur le territoire valaque, une tour romaine, qui a donné son nom à la petite ville de Turnu-Severin, désigne aussi l'endroit où les légions de Rome posaient le pied sur la terre de Dacie. Le lieu de passage entre la Serbie et la Roumanie a gardé son importance, mais l'industrie moderne n'a pas encore remplacé le pont de Trajan, et tant qu'on n'aura pas commencé la construction du pont-viaduc de Giurgiu ou Giurgevo à Roustchouk, le Danube continuera de rouler librement ses flots de la Porte de Fer à la mer Noire.
Au sud des plaines de la Roumanie, le Danube, de même que presque tous les fleuves de l'hémisphère septentrional, ne cesse d'appuyer à droite, du côté de la Bulgarie. Il en résulte un contraste remarquable entre les deux rives. Au sud, la berge rongée par le flot s'élève assez brusquement en petites collines et en terrasses; au nord, la plage, égalisée par le fleuve pendant ses crues, s'étend au loin et se confond avec les campagnes basses. Des marécages, des lacs, des coulées, restes des anciens lits du Danube, s'entremêlent de ce côté en un lacis de fausses rivières entourant un grand nombre d'îles et de bancs à demi noyés. Sur cet espace, où les eaux se sont promenées deci et delà, on voit même, au sud de la Jalomitza, les traces de toute une rivière qui a cessé d'exister en cours indépendant pour emprunter le lit d'un autre fleuve, et dont il ne reste plus que des lagunes et des marais. Tous les terrains bas, que le fleuve a nivelés et délaissés, se trouvent appartenir à la Valachie, dont ils accroissent la zone marécageuse et déserte, tandis que la Bulgarie perd sans cesse du terrain; mais elle a pour elle la salubrité du sol, les beaux emplacements commerciaux, et c'est de ce côté qu'ont dû être bâties presque toutes les cités riveraines. On dit que les castors, exterminés dans presque toutes les autres parties de l'Europe, sont encore assez communs dans les terres à demi noyées de la rive valaque.
Arrivé à une soixantaine de kilomètres de la mer en ligne droite, le Danube vient se heurter contre les hauteurs granitiques de la Dobroudja et se rejette vers le nord pour contourner ce massif et s'épanouir en delta dans un ancien golfe conquis sur la mer Noire. C'est à ce détour du fleuve que ses derniers grands affluents, le Sereth moldave et le Pruth, à demi russe par la rive orientale de son cours supérieur, lui apportent leurs eaux. Mais le Danube, gonflé par ces deux rivières, ne garde tout son volume que sur un espace de 50 kilomètres environ: il se bifurque. Le grand bras du fleuve, connu sous le nom de branche de Kilia, emporte environ les deux tiers de la masse liquide, et continue de former la frontière entre la Roumanie et la Bulgarie turque. La branche méridionale ou de Toultcha, qui se subdivise elle-même, coule en entier sur le territoire ottoman: c'est la grande artère de navigation, par sa bouche turque de la Soulina.
La maîtresse branche du fleuve est fort importante dans l'histoire actuelle de la Terre, à cause des changements rapides que ses alluvions accomplissent sur le rivage de la mer Noire. En aval d'Ismaïl, le Danube de Kilia se ramifie en une multitude de branches qui changent incessamment suivant les alternatives des maigres et des inondations, des affouillements et des apports de sable. Deux fois les eaux se réunissent en un seul canal avant de s'étaler en patte d'oie au milieu des flots marins et de former leur delta secondaire en dehors du grand delta. La côte de ces terres nouvelles, dont le développement extérieur est d'environ vingt kilomètres, s'accroît tous les ans d'une quantité de limon égale à 200 mètres de largeur sur des fonds de dix mètres seulement 42. Pourtant, en dépit de la marche rapide des alluvions au débouché de la Kilia, la ligne normale du rivage se trouve en cet endroit beaucoup moins avancée à l'est qu'à la partie méridionale du delta. On peut en conclure que le Danube de Kilia est d'origine moderne et que la grande masse des eaux s'épanchait autrefois par les bouches ouvertes plus au sud. En étudiant la carte du delta danubien, on voit que le cordon littoral d'une si parfaite régularité qui forme la ligne de la côte, en travers des golfes salins de la Bessarabie russe et moldave, se continue au sud à travers le delta en s'infléchissant légèrement vers l'est. C'est l'ancien rivage, il se relève au-dessus des plaines à demi noyées comme une espèce de digue, que les diverses bouches du fleuve ont dû traverser pour se jeter dans la mer. Les alluvions portées par les bras de Soulina et de Saint-Georges se sont étalées en une vaste plaine en dehors de cette digue, tandis que le grand bras actuel n'a pu déposer au-devant du rempart qu'un archipel d'îles encore incertaines. Il est donc plus jeune dans l'histoire du Danube.
Tout en gagnant peu à peu sur la mer, le fleuve en a aussi graduellement isolé des lacs d'une superficie considérable. Entre la bouche du Dniester et le delta danubien, on remarque sur la côte plusieurs golfes ou «limans» d'une très-faible profondeur, dans lesquels les eaux s'évaporent pendant les chaleurs, en laissant sur le sol une mince couche saline. La forme générale de ces nappes d'eau, la nature des terrains qui les entourent, la disposition parallèle des ruisseaux qui s'y jettent, les font ressembler complètement à d'autres lacs que l'on voit plus à l'ouest jusqu'à l'embouchure du Pruth; seulement ces derniers sont remplis d'eau douce, et le cordon de sable qui les barre à l'entrée les sépare non des flots de la mer Noire, mais de ceux du Danube. Sans aucun doute tous ces lacs riverains du fleuve étaient autrefois des limans d'eau salée comme les lagunes de la côte; mais à mesure que le Danube a comblé son golfe, ces lacs, graduellement séparés de la mer, se sont vidés de leurs eaux salées et se sont remplis d'eau douce: que le fleuve continue d'empiéter dans la mer, et les nappes salines du littoral, alimentées en amont par des ruisseaux d'eau pure, se transformeront de la même manière.
Immédiatement au nord de ces lacs du littoral maritime et danubien, l'entrée des plaines valaques était défendue par une ligne de fortifications romaines, connues sous le nom de «mur» ou «val de Trajan», comme les fossés, les murailles et les camps retranchés de la Dobroudja méridionale; le peuple les attribue d'ordinaire au césar, quoiqu'elles aient été élevées beaucoup plus tard par le général Trajan contre les Visigoths. Cette barrière de défense, qui coïncide à peu près avec la frontière politique tracée entre la Bessarabie moldave et la Bessarabie russe, est devenue très-difficile à reconnaître sur une partie notable de son parcours. Il est probable qu'à l'ouest du Pruth elle se continuait par un autre rempart traversant la basse Moldavie et la Valachie tout entière; les traces, encore visibles ça et là, en sont désignées sous le nom de «chemin des Avares». Entre le Pruth et le Dniester, le mur de Trajan était double; une deuxième muraille, dont les vestiges se trouvent en entier sur le territoire russe, entre Leova et Bender, couvrait les approches de la vallée danubienne. Ce n'était pas trop, en effet, d'une double ligne de défense pour interdire l'accès d'une plaine si fertile, dont les richesses naturelles devaient allumer la cupidité de tous les conquérants!
Malgré les populations si diverses qui ont parcouru, conquis ou dévasté leur territoire, les habitants de la Roumanie ont gardé sur tous leurs limitrophes le privilège d'une beaucoup plus grande cohésion nationale: ils ont ce qui manque à la Hongrie, à la Transylvanie, à la Bukovine, à la Bulgarie, l'unité de race et de langue. Valaques et Moldaves ne forment qu'un seul peuple, et loin de laisser envahir leur territoire, ce sont eux, au contraire, qui débordent sur les pays environnants. Dans toutes les provinces de la Roumanie, à l'exception de la Bessarabie, qui lui fut donnée par les puissances occidentales à l'issue de la guerre de Crimée, les habitants non roumains sont en minorité.
L'origine de ce peuple de langue latine est encore enveloppée de mystère. Les Roumains, habitants de l'antique Dacie, sont-ils exclusivement les descendants de Gètes et de Daces latinisés, ou bien le sang des colons italiens amenés par Trajan prédomine-t-il chez eux? Dans quelle proportion se sont mêlés au peuple roumain les divers éléments des populations environnantes, slaves et illyriennes? Quelle part ont eue les Celtes dans la formation de la nationalité valaque? Leurs descendants seraient-ils les «Petits Valaques», des bords de l'Olto, les «hommes à vingt-quatre dents», ainsi nommés à cause de leur bravoure? On ne saurait le dire avec certitude; des savants de premier ordre, comme Chafarik et Miklosich, font à ces diverses questions des réponses contradictoires. Les vastes plaines que les Roumains habitent aujourd'hui avaient été, sinon complètement, du moins en grande partie abandonnées par eux au troisième siècle, lorsqu'ils durent émigrer de l'autre côté du fleuve, par ordre de l'empereur Aurélien. S'il est vrai que les arrière-petits-fils de ces exilés soient jamais retournés dans leur patrie, à quelle époque y revinrent-ils pour y remplacer les Slaves, les Magyars, les Petchénègues? Miklosich présume que ce fut vers le cinquième siècle, Roesler croit que ce fut huit cents ans plus tard; mais son opinion est certainement erronée, car dès le onzième siècle les chroniques mentionnent l'existence des Roumains dans la région des Carpathes. Enfin d'autres écrivains pensent qu'il n'y eut point d'immigration nouvelle et que le résidu des populations romanisées du pays suffît pour reconstituer peu à peu la nationalité. Quoi qu'il en soit, ce petit peuple, dont les commencements sont tellement incertains, a grandi d'une manière surprenante, puisqu'il est devenu la race prépondérante sur le bas Danube et dans les Alpes transylvaines, et sert aux populations de la péninsule thraco-hellénique de rempart contre les envahissements de la Russie.
Encore au dix-septième siècle la langue roumaine était tenue pour un patois et les Valaques eux-mêmes devaient parler slave dans les églises et devant les tribunaux. De nos jours, au contraire, les patriotes roumains travaillent activement à purifier leur idiome de tous les mots serbes, qui s'y trouvent dans la proportion d'un dixième environ, et des termes turcs et grecs introduits dans la langue lors de la domination des Osmanlis. De même que les Grecs modernes cherchent à rapprocher le romaïque du langage des auteurs classiques, de même les «Romains» du Danube s'occupent de policer leur latin, afin de le placer sur le même rang que les langues romanes occidentales, le français et l'italien. Ils se sont également débarrassés de l'écriture slave pour prendre les caractères français; malheureusement, cette réforme s'est faite d'une manière un peu violente, en désaccord avec la prononciation vraie des mots, et les grammairiens ne sont pas encore unis pour fixer la véritable orthographe: Bukoviniens, Transylvains, Valaques, veulent tous faire prévaloir leur mode de transcription. Ces derniers, grâce à leur indépendance politique, l'emporteront sans doute. Quoi qu'il en soit, la langue roumaine devient chaque année plus néo-latine par le vocabulaire aussi bien que par la syntaxe. La lecture des ouvrages français, qui constituent la principale littérature de la Roumanie, aide à cette transformation. Par un remarquable contraste, l'idiome des villes, qui jadis, à cause du va-et-vient des étrangers, était beaucoup plus impur que celui des campagnes, est devenu maintenant le plus latin des deux, le moins patoisé d'éléments slaves. Mais il y reste encore un fonds de deux cents mots environ qui ne se retrouve dans aucune langue connue et que l'on croit être un débris de l'ancien dace parlé avant l'occupation romaine. En outre, le valaque se distingue foncièrement des langues romanes de l'Occident par l'habitude de placer l'article et le pronom démonstratif après le substantif. Ce phénomène se présente aussi dans l'albanais et le bulgare, ce qui autorise Miklosich à supposer que c'est là un trait de l'ancienne langue des aborigènes, transmis depuis aux autres habitants du pays. Un trait non moins caractéristique de l'idiome roumain se retrouve dans la façon de prononcer les voyelles.
Mais, si ce sont là des indices précieux pour le linguiste, le peuple roumain, pris en masse, les ignore, et s'il les connaissait, il ne s'arrêterait point à de pareils détails. Encore tout fier de la gloire des anciens conquérants romains, le moindre paysan valaque se croit descendu des patriciens de Rome. Plusieurs de ses coutumes, à la naissance des enfants, aux mariages, aux cérémonies mortuaires, rappellent encore celles des Romains: la danse des Calouchares n'est autre, dit-on, que celle des anciens prêtres saliens. Le Valaque aime à parler de son «père» Trajan, auquel il attribue tout ce qu'il voit de grand dans son pays, non-seulement les ruines de ponts, de forteresses et de chemins, mais jusqu'aux oeuvres que d'autres peuples attribueraient à Roland, à Fingal, aux puissances divines ou infernales. Maint défilé de montagne a été ouvert d'un coup par le glaive de Trajan; l'avalanche qui se détache des cimes, c'est le «tonnerre de Trajan»; la Voie lactée même est devenue le «chemin de Trajan»: pendant le cours des siècles, l'apothéose est devenue complète. Ayant choisi le vieil empereur pour le représentant même de sa nation, le Roumain se refuse donc à considérer comme ses ancêtres les Gètes et les Daces; il ignore ce que furent les Goths, et s'il est vrai qu'il soit leur parent par l'origine première, certes il a cessé de leur ressembler, si ce n'est dans les montagnes, où l'on voit beaucoup d'hommes grands, aux yeux bleus, à la blonde chevelure flottante, comme devaient être probablement les anciennes populations du pays. Mais, par la grâce et la souplesse, les montagnards, aussi bien que les gens des campagnes danubiennes, se distinguent des hommes du Nord et se rapprochent des peuples méridionaux.
En général, les Roumains de la plaine, et parmi eux principalement les Valaques, ont de beaux visages bruns, des yeux pleins d'expression, une bouche finement dessinée montrant dans le rire deux rangées de dents d'une éclatante blancheur; ils se distinguent par la petitesse de leurs pieds et de leurs mains et par la finesse de leurs attaches. Ils aiment à laisser croître leur chevelure, et l'on raconte que nombre de jeunes hommes se font réfractaires au service de l'armée uniquement pour sauver les belles boucles flottant sur leurs épaules. Adroits de leur corps, lestes, gracieux dans tous leurs mouvements, ils sont, en outre, infatigables à la marche et supportent sans se plaindre les plus dures fatigues. Ils portent leur costume avec une aisance admirable, et même le berger valaque, avec sa haute cachoula ou bonnet de poil de mouton, la large ceinture de cuir qui lui sert de poche, la peau de mouton jetée sur une épaule, et ses caleçons qui rappellent la braie des Daces sculptés sur la colonne de Trajan, impose par la noblesse de son attitude. Les femmes de la Roumanie sont la grâce même. Soit qu'elles observent encore les anciennes modes nationales et portent la large chemisette brodée, la veste flottante, le grand tablier multicolore où dominent le rouge et le bleu, la résille d'or et de sequins sur les cheveux, soit qu'elles aient adopté la toilette moderne, elles charment toujours par leur élégance et leur goût. A ses avantages extérieurs, la Roumaine ajoute une intelligence rapide, une gaieté communicative, un esprit de repartie qui en font la Parisienne de l'Orient. Ce sont les femmes si gracieuses de la Valachie, et non les ondes, d'une limpidité douteuse, de la rivière de Bucarest, qui ont fait naître le proverbe: «O Dimbovitza! celui qui a bu de ton eau ne peut plus te quitter!»
Au milieu des populations valaques homogènes, on rencontre ça et là quelques groupes de colons bulgares, auxquels se sont ajoutés récemment nombre de compatriotes, qui fuyaient les persécutions des Grecs et des Turcs, et dont Braïla est devenu le centre d'agitation politique. Les Bulgares natifs de la Roumanie et descendants des anciens ravageurs du sol paraissent avoir été singulièrement modifiés par les croisements et le milieu; ce sont maintenant les plus laborieux des cultivateurs, et dans les alentours des grandes villes ils ont la spécialité du jardinage et de l'industrie maraîchère. Une grande partie de la Bessarabie enlevée aux Russes par le traité de Paris, et non encore entièrement roumanisée, est habitée principalement par ces honnêtes agriculteurs bulgares. Jadis le territoire était peuplé de Tartares Nogaïs, mais le gouvernement russe se débarrassa de ces nomades et les remplaça, dès le commencement du siècle et surtout lors de la paix d'Andrinople, en 1829, par quelques milliers de familles bulgares échappées à l'oppression des Turcs. Les nouveaux venus, établis principalement dans le Boudzak ou «Coin» méridional de la Bessarabie, entre le Danube, le Pruth et le val de Trajan, donnèrent bientôt à ces contrées un aspect de prospérité qu'elles n'avaient jamais eu. Leurs cultures sont mieux soignées que celles de leurs voisins moldaves, leurs chemins mieux entretenus; leurs villages, qui ont gardé les noms tartares, contrastent avec les bourgades des autres races par la régularité du plan, la propreté, l'apparence de confort, les beaux vignobles qui les entourent. Bolgrad, la capitale des colonies, est une petite ville industrieuse et vivante, mirant ses belles constructions régulières dans les eaux du lac Yalpouk. Il est vrai que ces Bulgares, qui justifient si brillamment la réputation de leur race, pour l'activité, la sobriété, l'économie, sont plus ou moins mélangés de Moldaves, de Russes, de Grecs, de Tsiganes, avec lesquels ils peuvent s'entretenir dans toutes les langues de l'Orient. Ploïesti, l'une des villes les plus prospères de la Valachie, a commencé également par être une colonie de Bulgares.