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Nouvelle géographie universelle (1/19) / I L'Europe meridionale (Grèce, Turquie, Roumanie, Serbie, Italie, Espagne et Portugal) cover

Nouvelle géographie universelle (1/19) / I L'Europe meridionale (Grèce, Turquie, Roumanie, Serbie, Italie, Espagne et Portugal)

Chapter 62: CHAPITRE X
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About This Book

The work provides a systematic geographical survey of southern Europe, combining physical descriptions of relief, coasts, climate and waters with discussions of soils, vegetation and agricultural potential. It examines human populations, settlement patterns, economic activities and historical movements, and highlights the moderating influence of surrounding seas on regional climates. The text urges methodological caution and comparative observation while advocating the removal of cultural prejudices, and is accompanied by numerous maps and illustrations to clarify regional variations across mountains, plains and coastal zones.



CHAPITRE X

L'ESPAGNE



I

CONSIDÉRATIONS GÉNÉRALES.

La péninsule d'Ibérie, Espagne et Portugal, doit être considérée comme un ensemble géographique. La séparation de la presqu'île en deux États distincts, quoique justifiée par les différences de sol, de climat, de langue, de rapports avec l'extérieur, n'empêche pas que dans l'organisme européen l'Hispano-Lusitanie ne soit un membre indivisible; c'est une seule et même terre, de même origine et de même histoire géologique, formant un tout complet par son architecture de plateaux et de montagnes, par son réseau circulatoire de rivières et de fleuves 152.

Note 152: (retour)
Superficie de la Péninsule, sans les Baléares   584,301 kil. car.
     »     de l'Espagne           »             494,946   »
     »     du Portugal, sans les Açores          89,355   »
Altitude moyenne, d'après Leipoldt                  701 mèt.

Comparée aux deux autres péninsules du midi de l'Europe, l'Italie et la presqu'île de l'Hémus et du Pinde, la terre ibérique est celle qui est le plus nettement limitée et qui présente le caractère le plus insulaire. L'isthme qui rattache l'Espagne au corps continental n'a qu'un huitième environ du pourtour de la presqu'île, et cet isthme est précisément barré par le mur des Pyrénées, qui continue à l'est jusqu'à la mer des Baléares la ligne des rivages océaniques. En comparaison de l'Italie et de la Grèce, l'Espagne se distingue aussi par la massiveté de ses contours. Tandis que les baies et les golfes découpent en forme de feuillage les rives du Péloponèse et s'arrondissent en nappes semi-circulaires entre les promontoires de l'Italie, le littoral de l'Espagne n'est que légèrement échancré par des anses se développant en arcs de cercle et se succédant avec un certain rhythme comme des chaînettes suspendues de pilier en pilier 153.

Note 153: (retour)
Pourtour de la Péninsule.......................... 3,243 kilomètres.
Isthme pyrénéen................................      418    »
Développement des côtes (océaniques....... 1,675)
                        (méditerranéennes. 1,150)  2,825    »

On l'a dit depuis longtemps et avec beaucoup de justesse: «L'Afrique commence aux Pyrénées.» L'Hispano-Lusitanie ressemble, en effet, au continent africain par la lourdeur des formes, par la rareté des îles riveraines, par le petit nombre relatif de plaines largement ouvertes du côté de la mer; mais c'est une Afrique en miniature, cinquante fois moins étendue que le continent qui semblerait lui avoir servi de modèle. D'ailleurs son versant océanique, des Asturies, de la Galice, du Beira, est encore parfaitement européen par le climat, l'abondance des eaux, la nature de la végétation; certaines coïncidences de la flore entre ces régions et les îles Britanniques ont même fait supposer qu'à une époque antérieure de la planète la péninsule d'Ibérie tenait par ce côté au prolongement nord-occidental de l'Europe. L'Hispanie vraiment africaine ne commence qu'aux plateaux sans arbres de l'intérieur et surtout aux rivages méditerranéens. Là se trouve la zone de transition entre les deux continents. Par son aspect général, sa flore, sa faune et ses populations elles-mêmes, cette partie de l'Espagne appartient à la zone intermédiaire qui comprend toutes les contrées barbaresques jusqu'au désert du Sahara. La sierra Nevada et l'Atlas qui se regardent d'un continent à l'autre sont des montagnes soeurs. Le détroit qui les sépare n'est qu'un simple accident dans l'aménagement de la planète.

Un contraste fort remarquable de l'Espagne avec les deux autres péninsules de la Méditerranée est que la première, quoique presque entièrement environnée par les eaux marines, est pourtant une terre essentiellement continentale. Si ce n'est par la plaine du Tage portugais et par les belles campagnes du Guadalquivir andalou, l'intérieur de la péninsule ibérique est sans communications faciles avec la mer. La plus grande partie de la contrée consiste en plateaux fort élevés qui se terminent au-dessus du littoral par des escarpements brusques ou même par des crêtes de montagnes, comparables aux remparts extérieurs d'une citadelle. Il en résulte que des côtes même pourvues de bons ports sont moins visitées par les navires qu'on ne s'y attendrait à la vue de leur richesse et de leur fertilité. La zone du littoral est trop étroite pour alimenter un commerce considérable et les habitants du plateau ont trop à descendre pour se soucier de venir prendre leur part de trafic. Ces causes ont de tout temps enlevé à l'Espagne une grande partie du mouvement commercial qui semblait devoir lui revenir en raison de sa position avancée dans l'Océan, à la porte même de la Méditerranée; dans les plus beaux temps de sa puissance maritime, elle a dû emprunter largement l'aide des navigateurs étrangers.

Depuis la découverte des grands chemins de l'Océan vers l'Amérique et le cap de Bonne-Espérance, le côté océanique de la Péninsule, celui du Guadalquivir et du Tage, a plus d'importance dans le mouvement des échanges et dans l'histoire du monde que le côté méditerranéen tourné vers Rome et vers la France. Ce fait peut sembler étrange au premier abord; mais on aurait tort d'y voir l'effet d'une prétendue loi du progrès qui pousserait fatalement l'humanité d'orient en occident; la cause en est tout simplement dans la disposition générale du plateau ibérique. De même que l'Italie péninsulaire, l'Espagne tourne le dos à l'orient, elle regarde vers l'ouest. La contrée tout entière s'incline d'une pente graduelle dans la direction de l'Océan et c'est du même côté que s'épanchent les fleuves parallèles, le Miño, le Duero, le Tage, le Guadiana, le Guadalquivir. La ligne de partage des eaux, qui est aussi presque partout la ligne de faîte de l'Ibérie, se développe, d'Algeciras à Teruel, dans le voisinage immédiat de la Méditerranée. Les bouches de l'Èbre interrompent cette muraille riveraine par une brèche étroite et d'un accès périlleux pour les navires; mais immédiatement au delà recommencent les chaînes du littoral. Presque toute la masse de l'Espagne s'est trouvée ainsi cachée comme par un écran aux regards des navigateurs. La «terre de l'Occident», car tel est le sens du mot Hespérie, que les Grecs donnèrent à l'Espagne après l'avoir appliqué à l'Italie, est devenue par cela même aussi éloignée des péninsules orientales que si elle avait été transportée de plusieurs degrés plus avant dans l'Atlantique.

Si la population première de l'Espagne, ibérique ou autre, n'était pas aborigène, ce que dans l'état actuel de nos connaissances il serait téméraire de nier ou d'affirmer, c'est par la frontière des Pyrénées ou par l'étroit bras de mer des Colonnes d'Hercule que la Péninsule a dû recevoir ses habitants. Des colons n'auraient pu venir par le littoral océanique, si ce n'est à l'époque où l'Irlande était plus rapprochée de l'Hispanie et se rattachait peut-être à quelque Atlantide. Du côté méditerranéen, les immigrations eussent été non moins difficiles, avant que l'art de la navigation en pleine mer eût été découvert, et même lorsque les marins grecs, massiliotes, phéniciens, carthaginois parcouraient librement la Méditerranée, ils ne pouvaient peupler que la zone du littoral à cause de l'escarpement des montagnes qui forment le rebord des plateaux espagnols. Leurs colonies, quelle qu'ait été leur importance dans l'histoire, sont donc toujours restées dans l'isolement et n'ont contribué que pour une faible part au mélange ethnologique des populations de l'intérieur.

Le fond actuel de la nation espagnole est principalement de race ibérique. Les Basques, repoussés maintenant dans les hautes vallées des Pyrénées occidentales, occupaient en maîtres la plus grande partie de la Péninsule. Les noms de montagnes et des eaux courantes, ceux mêmes d'une quantité de villes témoignent de leur séjour et de leur domination dans presque toutes les contrées de l'Espagne, du golfe de Gascogne au détroit de Gibraltar. Des tribus celtiques, venues par les seuils des Pyrénées, s'étaient, à une époque inconnue, établies çà et là en groupes de race pure, tandis qu'ailleurs ils s'étaient mêlés aux aborigènes et formaient avec eux les nations connues sous le nom composé de Celtibères. Ces populations croisées habitaient surtout les plateaux qui de nos jours sont désignés par l'appellation de Castilles. Les Celtes purs, à en juger par les noms de lieux, occupaient la Galice et la plus grande partie du Portugal. Les Ibères avaient le siége principal de leur civilisation dans les parties méridionales de la Péninsule; ils s'avançaient au loin sur les plateaux, peuplaient les régions plus fertiles du pourtour méditerranéen, la vallée de l'Èbre, les deux versants des Pyrénées, pénétraient dans les Gaules jusqu'à la Garonne et à la base des Cévennes, puis, longeant le littoral des golfes du Lion et de Gênes, poussaient leurs dernières tribus jusqu'au delà des Apennins: on retrouve encore beaucoup de noms ibériques dans les Alpes Tessinoises. La répartition des noms géographiques semble témoigner que la marche des Ibères s'est faite du sud au nord, des Colonnes d'Hercule aux Pyrénées et aux Alpes.

A ces éléments primitifs vinrent se joindre les colons envoyés par les peuples commerçants de la Méditerranée: Cádiz, Malaga sont des villes d'origine phénicienne; Carthagène est l'héritière de Carthage; l'antique Sagonte avait été fondée par des émigrés de Zacynthe; Rosas est une colonie rhodienne; les ruines d'Ampurias rappellent l'Emporium des Massiliotes. Mais le vieux fond ibérique et celtique ne devait être profondément modifié que par l'influence de Rome. Après une guerre d'un siècle, les rudes légionnaires furent enfin les maîtres de la Péninsule; les colons latins purent s'établir sans danger en dehors de chaque ville, de chaque poste fortifié; la culture italienne se répandit de proche en proche du littoral et de la vallée du Bétis (Guadalquivir) jusque dans les replis les moins fréquentés des plateaux, et, sauf dans les monts Cantabres habités de nos jours par les Basques, la langue des conquérants devint celle des vaincus. La part des Romains est donc fort grande dans la formation du peuple espagnol: quoique ibère et celte d'origine, il n'en est pas moins devenu l'une des nations latines par son idiome et le moule de sa pensée.

Lorsque l'écroulement de l'empire romain eut fait accourir de toutes les extrémités du monde les hommes de proie, Suèves, Alains, Vandales et visigoths envahirent successivement l'Espagne. Usés par leurs victoires mêmes, aussi bien que par le changement de climat et de vie, pressés par ceux qui les suivaient, les premiers conquérants disparurent bientôt sans laisser beaucoup de traces. Les Alains nomades se perdirent au milieu des populations lusitaniennes, ou peut-être même furent exterminés en masse par les autres envahisseurs; les Suèves, tribu teutonique de race pure, se fondirent peu à peu du côté de la Galice; les Vandales abandonnèrent les riches cités de la Bétique, où ils avaient séjourné pendant quelques années, pour aller conquérir leur royaume éphémère de l'Afrique. Mais les Visigoths, plus tard venus et plus nombreux, peut-être aussi doués d'une plus grande solidité de caractère, s'établirent fermement sur le sol envahi et l'influence qu'ils exercèrent sur la race elle-même persiste encore dans la langue, les mœurs, l'esprit des Espagnols. Il est possible que la pompeuse gravité du Castillan soit en partie l'héritage des Visigoths.

Après l'Europe septentrionale, l'Afrique devait à son tour déverser son contingent de populations nouvelles sur cette presqu'île dépendant géographiquement des deux parties du monde. Au commencement du huitième siècle, les musulmans de la Maurétanie, Arabes et Berbères, prirent pied sur le rocher de Gibraltar, et, dans l'espace de quelques mois, l'Espagne presque tout entière tombait en leur pouvoir. Pendant plus de sept siècles, le détroit d'Hercule baigna des deux côtés les terres du «Sarrasin» et nul obstacle n'arrêta le passage des commerçants, des colons, des industriels appartenant à toutes les races de l'Afrique du Nord et même de l'Asie. On ne saurait douter que l'influence de tous ces immigrants sur la population aborigène de la Péninsule n'ait été capitale; par les croisements continués de siècle en siècle le type originaire s'est modifié, ainsi que le prouvent suffisamment les traits des habitants dans les districts méridionaux. Il est vrai que l'Inquisition fit expulser du royaume ou réduire en esclavage des centaines de milliers, peut-être un million de Maures; mais ceux qu'elle traitait ainsi étaient les musulmans ou les convertis douteux; la grande masse de la population dite espagnole n'en avait pas moins dans ses veines une forte part de sang berbère et sémite; dans le voisinage même de Madrid, entre Tolède et Aranjuez, on cite le village de Villaseca comme étant peuplé de descendants des Maures; le teint foncé, la chevelure noire des habitants, ainsi que la coutume qu'ont les femmes de ne jamais se montrer sur la place du marché, témoignent en faveur de cette origine. La langue castillane elle-même établit combien grande a été l'influence des Sarrasins; elle a reçu beaucoup plus de mots arabes, apportés par les Maures, qu'elle n'en a admis de germaniques dus à l'idiome des Visigoths: environ deux mille termes sémitiques, désignant surtout des objets et des idées qui témoignent d'un état de civilisation en progrès, continuent de vivre dans le castillan et rappellent la période de développement industriel et scientifique inaugurée en Europe par les Arabes de Grenade et de Cordoue. Plusieurs auteurs pensent que le son guttural de la lettre j (jota) est aussi de provenance arabe; mais il ne paraît pas qu'il en soit ainsi, car cette aspiration est plus fortement marquée dans les dialectes des provinces où n'ont jamais pénétré les Arabes, et, par contre, la langue des Portugais, qui pourtant furent asservis aux mahométans, ne possède pas la jota castillane: ce son est donc probablement d'origine locale, et se sera maintenu, malgré l'influence du latin, dans le parler des Espagnols.

TYPES CASTILLANS.--PAYSANS DE TOLÈDE
Dessin de D. Maillart, d'après des types photographiés par J. Laurent.

En même temps que les Maures, les Juifs avaient singulièrement prospéré sur le sol de l'Espagne; quelques auteurs évaluent même à 800,000 le nombre de ceux qui vivaient dans la Péninsule avant l'époque des persécutions. Souples comme la plupart de leurs compatriotes, ils avaient un pied dans les deux camps: ils servaient d'intermédiaires de commerce entre les chrétiens et les musulmans; ils s'enrichissaient en faisant les affaires des uns et des autres, en leur fournissant l'argent nécessaire pour se livrer bataille et s'entre-tuer. Pour subvenir à la guerre deux fois sainte de la croix et du croissant, il fallait pressurer le peuple, et les Juifs, agents du fisc, s'étaient chargés de cette besogne. Aussi quand la foi chrétienne eut triomphé et que les rois, pour se payer des frais de la croisade, en proclamèrent une seconde contre les Juifs, ce fut avec une véritable explosion de fureur que le peuple se tourna contre eux; il les poursuivit d'une «immortelle haine, que le fer, le feu, les tortures, les bûchers n'assouvirent jamais». Sans doute quelques familles de Juifs convertis par la peur au catholicisme réussirent à sauver leur existence et sont entrées depuis par les croisements dans la masse de la nation espagnole, mais l'élément israélite ne se trouve plus que pour une très-faible part dans la population de la Péninsule; la race a été plus que persécutée, elle a été extirpée.

Plus heureux que les Juifs, les Tsiganes ou Zingares, dits Gitanos, c'est-à-dire Égyptiens, sont assez nombreux en Espagne pour donner à certains quartiers des grandes villes une physionomie spéciale. Le mépris dont on les poursuivait et la simplicité empressée avec laquelle ils pratiquent la religion nationale les a fait tolérer partout; jamais l'Inquisition, qui brûla tant de Juifs, de Maures et d'hérétiques, ne fit périr un seul Gitano; elle se bornait à les laisser poursuivre comme simples délinquants civils et vagabonds par la police de la Santa Hermandad. Ils ont pu vivre en paix, et, en maints endroits, sont devenus des citoyens ayant leurs habitations fixes et leur gagne-pain régulier; néanmoins ils diminuent, sans doute à cause des croisements qui les ramènent dans le gros de la population. Leur race est loin d'être pure, car il n'est pas rare que les Tsiganes épousent des Espagnoles; en revanche la tribu ne permet pas souvent à ses filles d'épouser des étrangers. On dit que les Gitanos sédentaires, se rappelant d'instinct et de tradition la vie errante que menèrent leurs ancêtres, témoignent le plus grand respect à ceux de leurs compatriotes qui parcourent encore librement les forêts et les plaines; de leur côté, ceux-ci, fiers de leur titre de viandantes ou «chemineurs», regardent avec un certain mépris leurs malheureux frères entassés dans les taudis puants des villes. C'est le contraire dans les contrées danubiennes, où les Tsiganes sédentaires se considèrent comme une sorte d'aristocratie, presque comme une autre race. D'ailleurs il semble prouvé que tous les Gitanos d'Espagne descendent d'ancêtres ayant séjourné pendant plusieurs générations dans la péninsule des Balkhans, car leur idiome contient quelques centaines de mots slaves, et grecs témoignant d'un long séjour de ceux qui le parlent parmi les peuples de l'Europe orientale: c'est là ce qu'ont établi les recherches de Miklosich.

Ainsi que le faisait remarquer M. de Bourgoing dans son ouvrage sur l'Espagne, les caractères offrent même un tel contraste, que le portrait d'un Galicien ressemblerait plus à un Auvergnat qu'à un Catalan, et que celui d'un Andalou ferait songer au Gascon; de province à province d'Ibérie, on verrait surgir les mêmes oppositions qu'en France. Au milieu de toutes les diversités provenant du sol, de la race, du climat et des mœurs, il est bien difficile de parler d'un type général représentant tous les Espagnols. Cependant la plupart des habitants de la Péninsule ont quelques traits communs qui donnent à la nation tout entière une certaine individualité parmi les peuples d'Europe. Quoique chaque province ait son type particulier, ces types se ressemblent par assez de côtés pour qu'il soit possible de s'imaginer une sorte d'Espagnol idéal où le Galicien se mêle à l'Andalou, l'Aragonais au Castillan. L'œuvre nationale a été longtemps commune, surtout à l'époque des luttes séculaires contre les Maures, et de cette communauté d'action, jointe à la parenté des origines, proviennent quelques traits appartenant à toutes les populations péninsulaires.

En moyenne, l'Espagnol est de petite taille, mais solide, musculeux, d'une agilité surprenante, infatigable à la course, dur à toutes les privations. La sobriété de l'Ibère est connue. «Les olives, la salade et les radis, ce sont là les mets d'un chevalier,» dit un ancien proverbe national. Sa force d'endurance physique semble tenir du merveilleux, et l'on comprend à peine comment les conquistadores ont pu résister à tant de fatigues sous le redoutable climat du Nouveau Monde! Avec toutes ses qualités matérielles, l'Espagnol bien dirigé est certainement, ainsi d'ailleurs que l'a constaté l'histoire, le premier soldat de l'Europe: il a le feu de l'homme du Midi, la force de l'homme du Nord, et n'a pas besoin, comme celui-ci, de se sustenter par une nourriture abondante.

Les qualités morales de l'Espagnol ne sont pas moins remarquables et auraient dû, semble-t-il, assurer à la nation une plus grande prospérité que celle qui lui est échue. Quelles que soient les diversités provinciales du caractère espagnol, les Péninsulaires, nonchalants dans la vie de tous les jours, se distinguent pourtant en masse des autres peuples par un esprit de résolution tranquille, un courage persistant, une infatigable ténacité qui, suivant le bon ou mauvais emploi, ont tantôt fait la gloire, tantôt l'infortune de la nation. L'homme de cour, l'employé sceptique peuvent servir cyniquement la main qui les paye; mais quand l'Espagnol du peuple embrasse une cause, c'est jusqu'à la mort: tant qu'il lui reste un souffle de vie, on ne saurait dire qu'il est vaincu; d'ailleurs après lui viennent les fils, qui luttent avec le même acharnement que leur père. De là cette longue durée des guerres nationales et civiles. La reconquête de l'Espagne sur les envahisseurs maures a duré sept siècles, presque sans trêve; la prise de possession du Mexique, du Pérou, de toute l'Amérique andine, ne fut qu'un long combat d'un siècle. La guerre d'indépendance contre les armées de Napoléon est aussi un exemple de dévouement et de patriotisme collectif tel, que l'histoire n'en offre que bien peu d'exemples, et les Espagnols peuvent dire avec fierté que, pendant les quatre années de lutte, les Français ne trouvèrent pas parmi eux un seul espion. Dignes fils de la mère patrie, les créoles du Nouveau Monde soutinrent aussi contre les Castillans une guerre d'émancipation qui dura vingt ans, et maintenant une partie des habitants de la grande Antille espagnole ont fait, d'escarmouches et de batailles incessantes, leur vie normale depuis six années. Enfin les deux guerres carlistes auraient-elles été possibles ailleurs que sur la terre d'Espagne? Que de fois des coups qui semblaient décisifs ont été frappés; mais l'ennemi vaincu la veille se redressait le lendemain et la lutte reprenait avec une nouvelle énergie.

Il n'est donc pas étonnant que l'Espagnol, parfaitement conscient de sa valeur, parle de lui-même, lorsqu'il est le plus abaissé par le sort, avec une certaine fierté, qui chez tout autre pourrait passer pour de l'outrecuidance. «L'Espagnol est un Gascon, a dit un voyageur français, mais un Gascon tragique.» Les actes suivent chez lui les paroles. Il est vantard, mais si quelqu'un pouvait avoir raison de l'être, ce serait lui. L'Espagnol a des qualités qui chez d'autres peuples s'excluent souvent. Avec toute sa fierté, il est pourtant simple et gracieux de manières; il s'estime fort lui-même, mais il n'en est pas moins prévenant pour les autres; très-perspicace et devinant fort bien les travers et les vices de son prochain, il ne s'abaisse point à le mépriser. Même quand il mendie, il sait parfois garder une attitude de noblesse. Un rien le fera s'épancher en torrents de paroles sonores; mais que l'affaire soit d'importance, un mot, un geste lui suffiront. Il est souvent grave et solennel d'aspect, il a un grand fonds de sérieux, une rare solidité de caractère, mais avec cela une gaieté toujours bienveillante. L'avantage immense, inappréciable que l'Espagnol si l'on excepte toutefois le Vieux-Castillan, a d'ordinaire sur la plupart des autres Européens, est celui d'être heureux. Rien ne l'inquiète; il se fait à tout; il prend philosophiquement la vie comme elle vient; la misère ne l'effraye point, et il sait même, avec une ingéniosité sans pareille, en extraire les joies et les avantages. Quel héros de roman eut la vie plus traversée et pourtant plus gaie que ce Gil Blas, dans lequel les Espagnols se sont si bien reconnus? Et néanmoins c'était alors la sombre époque de l'Inquisition; mais l'effroyable Saint-Office n'empêchait pas la joie. «La parfaite félicité, dit le proverbe, est de vivre aux bords du Manzanarès; le second degré du bonheur est d'être en paradis, mais à la condition de voir Madrid par une lucarne du ciel.»

A tous ces contrastes, qui nous paraissent étranges, de jactance et de courage, de bassesse et de grandeur, de dignité grave et de franche gaieté, sont dues ces contradictions apparentes de conduite, ces alternatives bizarres d'attitude qui étonnent l'étranger, et que l'Espagnol appelle complaisamment cosas de España, comme si lui seul pouvait en pénétrer le secret. Gomment expliquer, en effet, que l'on trouve chez ce peuple tant de faiblesse à côté de tant de hautes qualités, tant de superstitions et d'ignorance avec un bon sens si net et une si fine ironie, parfois tant de férocité avec un naturel de générosité magnanime, la fureur de la vengeance avec le tranquille oubli des injures, une pratique si simple et si digne de l'égalité avec tant de violence dans l'oppression? Malgré la passion, le fanatisme que les Espagnols apportent dans tous leurs actes, ils acceptent avec la plus grande résignation ce qu'ils croient ne pouvoir empêcher. A cet égard, ils sont tout à fait musulmans. Ils ne répètent point comme l'Arabe: «Ce qui est écrit est écrit!» Mais ils disent non moins philosophiquement: «Ce qui doit être ne peut manquer!» (Lo que ha de ser no puede faltar); et, drapés dans leur manteau, ils regardent avec dignité passer le flot des événements. «Les Espagnols paraissent plus sages qu'ils ne le sont,» a déjà dit depuis trois siècles le chancelier Bacon. Presque tous possédés de la passion du jeu, ils se laissent d'avance emporter par la destinée, prêts au triomphe, non moins prêts à l'insuccès. Que de fois la sérénité fataliste de l'Espagnol a-t-elle laissé des maux irréparables s'accomplir!

Parmi ces maux on a pu craindre qu'il ne fallût ranger la décadence irrémédiable de la nation tout entière. En voyant toutes les ruines accumulées sur le sol de l'Espagne, en assistant aux luttes qui s'éternisent sur cette terre ensanglantée, des historiens qui n'avaient pas une idée assez nette du lien de solidarité qui rattache les nations les unes aux autres ont parlé des Espagnols comme d'un peuple absolument tombé. C'est là une erreur, mais le recul étonnant qu'a subi la puissance castillane depuis trois siècles explique comment il a été facile de se tromper. Même dans le voisinage des grandes villes et de la capitale, que de campagnes, jadis cultivées, qui par leur nom de despoblados et de dehesas rappellent le souvenir des Maures violemment expulsés ou des chrétiens qui se sont retirés devant le désert envahissant! Que de cités, que de villages dont les édifices témoignent par la beauté de leur architecture et la richesse de leurs ornements que la civilisation locale était, il y a des siècles, bien supérieure à ce qu'elle est aujourd'hui? La vie semble s'être enfuie de ces pierres jadis animées! Et l'Espagne elle-même, comme puissance politique, n'est-elle pas un débris, comparée à ce qu'elle fut du temps de Charles-Quint?

Dans son fameux ouvrage sur la Civilisation, Buckle cherche à expliquer la longue décadence du peuple espagnol par diverses raisons, tirées, les unes du climat et de la nature du sol, les autres de l'évolution historique. La sécheresse d'une grande partie du territoire, les vents âpres qui sur les plateaux succèdent aux chaleurs extrêmes, la fréquence des tremblements de terre dans certains districts, telles sont les principales causes d'ordre matériel qui ont contribué à rendre les Espagnols superstitieux et paresseux d'esprit; mais la cause suprême et fatale a été la longue suite de guerres religieuses qu'ils ont eues à soutenir contre leurs voisins. Dès l'origine de la monarchie, les rois visigoths défendirent avec acharnement l'arianisme contre les Francs; puis, quand les Espagnols, devenus catholiques à leur tour, n'eurent plus à guerroyer contre d'autres chrétiens pour le compte de leur foi, les musulmans envahirent la Péninsule, et l'histoire de la nation ne fut plus qu'une lutte incessante: durant plus de vingt générations, les guerres religieuses, qui pour les autres peuples étaient un événement exceptionnel, devinrent l'état permanent du peuple d'Espagne. Il en résulta que le patriotisme de race et de langue s'identifia presque complètement avec l'obéissance absolue aux ordres des prêtres. Tout combattant, des rois aux moindres archers, étaient soldats de la foi plus que défenseurs de la terre natale, et par suite leur premier devoir était de se soumettre aux injonctions des hommes d'église. Les conséquences de ce long assujettissement de la pensée étaient inévitables. Le clergé prit possession de la meilleure part des terres conquises sur les infidèles, il accapara tous les trésors pour en orner les couvents et les églises; fait bien plus grave encore, il s'empara du gouvernement et du contrôle de la société tout entière par l'organisation des tribunaux. Dès le milieu du treizième siècle, le «Saint-Office» de l'Inquisition fonctionnait dans le royaume d'Aragon; lorsque les Maures furent définitivement expulsés de l'Espagne, l'action de ce tribunal souverain devint toute-puissante et les rois mêmes se prirent à trembler devant lui.

Mais tandis que ces longues guerres religieuses travaillaient à l'abaissement intellectuel et moral des Espagnols de toutes les provinces, d'autres causes, agissant en sens inverse, étaient, au contraire, de nature à développer tous les éléments de progrès: c'est le côté de la question si complexe de l'histoire d'Espagne que Buckle a négligé de mettre en lumière. Pour soutenir la lutte contre les musulmans, et pour garder quelque semblant d'autorité sur leurs vassaux batailleurs, les rois avaient dû respecter, favoriser même les libertés de leurs peuples: c'est à ce prix seulement que la guerre pouvait être nationale. Les villes étaient devenues libres et prenaient part au grand conflit dans la plénitude de leur volonté; elles seules volaient les fonds et, dans la plupart des Cortès, leurs délégués no permettaient même pas aux représentants de la noblesse et du clergé de siéger à côté d'eux. Lès le commencement du onzième siècle, deux cent cinquante ans avant qu'on ne parlât d'institutions représentatives en Angleterre, l'histoire nous montre des cités du royaume de Leon, des Castilles, de l'Aragon, s'administrant elles-mêmes et formulant leurs coutumes en lois; de vieux documents nous montrent des souverains qui reconnaissent ne pouvoir entrer dans les villes sans le consentement de la municipalité. Grâce à cette autonomie, qui donnait aux Espagnols des avantages inappréciables sur la plupart des autres populations de l'Europe, les villes de la Péninsule progressèrent rapidement en industrie, en commerce, en civilisation: le degré de perfection qu'avaient atteint la littérature et les beaux-arts, à la grande époque de la floraison nationale, témoigne quelle était la puissante vitalité de toutes ces communes espagnoles où s'élevaient de si beaux édifices, d'où sortaient tant d'hommes de valeur. Les cités commençaient même à se libérer du joug de l'Église; elles se réservaient, bien avant Luther, de ne laisser proclamer les indulgences qu'après en avoir examiné la convenance et le but. En outre, les libertés municipales contribuaient à développer cette dignité tranquille, ce respect mutuel, cette noblesse de manières qui semblent être un privilége de race chez les hommes de souche ibérique.

Entre ces forces opposées, tendant les unes à solliciter l'initiative individuelle, les autres, au contraire, à la supprimer complétement au profit de l'Église et de la centralisation monarchique, une lutte directe ne pouvait manquer d'éclater tôt ou tard. Dès que la reconquête de l'Espagne par les chrétiens fut achevée et que la ferveur religieuse, la fidélité aux souverains et le patriotisme local n'eurent plus un même but à poursuivre, la guerre intérieure commença. Elle se termina promptement au profit du pouvoir royal et de l'Église; les comuneros des Castilles, qui s'étaient constitués les défenseurs des libertés locales et régionales, furent mal secondés ou combattus par les habitants des autres provinces, Asturies, Aragon, Andalousie; même les Maures de l'Alpujarra aidèrent à l'écrasement du peuple; à l'aide de l'or du Portugal et de l'Amérique, les généraux de Charles-Quint le massacrèrent et tout aussitôt le silence se fit dans les villes, jusqu'alors si actives et si gaies, de la Péninsule.

La découverte du Nouveau Monde, qui précisément alors venait de se faire au profit de la monarchie espagnole, fut pour la nation un malheur peut-être plus grand. L'expatriation de tous les jeunes gens d'audace, de tous les coureurs d'aventures qui allaient conquérir l'Eldorado par delà l'Atlantique est une des causes qui contribuèrent le plus à l'affaiblissement de l'Espagne. Les plus hardis partaient; les faibles, les gens qu'effrayait la mort restaient seuls au logis. C'est ainsi que peu à peu la mère patrie se trouva privée de ses enfants les mieux trempés. Toute sa vaillance et son esprit d'entreprise avaient trouvé un dérivatif dans la prise de possession du Nouveau Monde, et, tout enivrée de sa gloire d'outre-mer, elle se laissa sans résistance abîmer par ses maîtres dans la plus profonde ignominie. Un navire trop chargé de toile s'expose à chavirer à la moindre tempête; de même l'Espagne, trop faible pour l'immensité de ses colonies, s'affaissa promptement sur elle-même.

Les énormes quantités d'or et d'argent que les mines du Nouveau Monde fournirent au trésor de la métropole furent aussi un puissant élément d'appauvrissement et de démoralisation. En deux siècles, de l'an 1500 à l'an 1702, les envois de métaux précieux faits par les colonies s'élevèrent à la somme totale de 54 milliards de francs. De pareilles sommes, acquises sans travail et gaspillées surtout à des oeuvres de corruption, devaient avoir pour résultat de développer à l'excès l'indolence naturelle de l'Espagnol. L'or arrivant sans effort, on ne se donna plus la peine de le gagner: au lieu de produire, on acheta, et bientôt tous les trésors eurent pris le chemin de l'étranger. Puis, quand les colonies cessèrent de nourrir la mère patrie, tous ceux qui s'étaient accoutumés à la paresse durent vivre par la mendicité de la rue ou par la mendicité bureaucratique, plus basse et plus dissolvante encore. Peut-être l'Espagne est-elle la seule contrée d'Europe où l'on voie des ouvriers abandonner leur travail ordinaire, pour aller prendre leur part de la pitance distribuée aux mendiants à certains jours de la semaine.

Sans agression du dehors et par le seul effet de la décadence intérieure, la nation déclina dans le monde avec une rapidité sans exemple. Après l'expulsion des Maures, les citoyens les plus industrieux de la contrée, toute activité s'éteignit peu à peu en Espagne. Les ateliers se fermèrent par milliers dans les villes jadis industrielles, comme Séville et Tolède. Les procédés de métier se perdirent, faute d'artisans; le commerce, livré au monopole, délaissa les marchés et les ports; on cessa d'exploiter les mines et les carrières; souvent même, disent les chroniques du temps, les champs delà Navarre seraient restés en friche, aux abords mêmes des villages, si des paysans béarnais n'étaient allés y faire les semailles et la moisson. Les jeunes Espagnols entraient en foule dans les monastères pour jouir du privilège de l'oisiveté; et plus de neuf mille couvents d'hommes, dont les champs étaient cultivés aux dépens du reste de l'Espagne, s'établirent dans toutes les parties du royaume. Toute étude sérieuse cessa dans les écoles et les universités; suivant la forte expression de Saint-Simon, «la science était un crime; l'ignorance et la stupidité la première vertu.» Le pays se dépeuplait: il ne naissait plus d'enfants en nombre suffisant pour remplacer les morts. Les Espagnols étaient tombés si bas, qu'ils avaient perdu leur vieux renom de vaillance, pourtant si mérité. Après l'instauration de la dynastie bourbonienne, lorsque des étrangers, français, italiens, irlandais, furent appelés en foule pour occuper toutes les hautes positions, c'est que les indigènes eux-mêmes, dégoûtés de tout travail et privés de toute initiative, étaient devenus incapables de la gestion des affaires.

L'observateur impartial qui compare l'Espagne de nos jours à ce qu'elle fut à l'époque de son long silence sous le régime de l'Inquisition, est frappé des progrès de toute espèce qui se sont accomplis. Un proverbe bien mensonger proclame «heureux les peuples qui n'ont pas d'histoire», comme si les morts en avaient une. C'est au contraire lorsqu'ils sont en pleine possession de leur vie, fût-elle même inquiète et tumultueuse, que les peuples marquent leur existence dans l'humanité par des actes de valeur historique et des services réels rendus à leurs contemporains. Quoique depuis le commencement du siècle l'Espagne renaissante ait toujours, pour ainsi dire, vécu au milieu des flammes, elle a plus travaillé pour les arts, les sciences, l'industrie, elle a fourni par quelques-uns de ses fils plus de hauts enseignements que pendant les deux siècles de morne paix qui s'étaient écoulés depuis que Philippe II avait fait l'ombre dans son royaume.

Il est toutefois évident que si la vie de l'Espagne ne se dépensait pas pour une si grande part en luttes intestines et qu'elle s'appliquât tout entière à des œuvres d'intérêt collectif, l'utilité de la race ibérique serait bien autrement considérable pour le reste du monde. Mais il se trouve précisément que les conditions géographiques de la Péninsule se sont opposées jusqu'à maintenant à tout groupement libre des habitants en un corps de nation compacte et solide. Quoique se présentant dans l'ensemble de l'organisme européen avec une grande unité de contours et de formes, l'Hispano-Lusitanie n'en offre pas moins à l'intérieur, à cause de ses plateaux et de ses montagnes, une singulière diversité, et cette diversité est passée de la nature aux hommes qui l'habitent. On peut dire que toutes les saillies et les creux du plateau montueux de l'Ibérie se sont moulés sur les populations elles-mêmes. Sur le pourtour océanique et méditerranéen de la Péninsule tous les avantages se trouvent réunis: c'est là que le climat est le plus doux, que la terre féconde se couvre de végétation en plus grande abondance, que la facilité des communications invite les hommes aux voyages et aux échanges; aussi les cultivateurs, les commerçants, les marins se pressent-ils dans la région du littoral et la plupart des grandes villes s'y sont fondées. Dans l'intérieur du pays, au contraire, les plateaux arides, les roches nues, les âpres sentiers, les terribles hivers, le manque de produits variés ont rendu la vie difficile aux habitants, et souvent les jeunes gens du pays, attirés par les plaines heureuses qui s'étendent au pied de leurs monts sauvages, émigrent en grand nombre. Il en résulte que la population espagnole se trouve distribuée en zones annulaires de densité.

La face riveraine de la Péninsule, celle qui comprend les côtes de la Catalogne, de Valence et de Murcie, Málaga, Cádix et la vallée du Guadalquivir, le bas Portugal et le versant maritime des Pyrénées occidentales, est la région vivante par excellence: là est le mouvement des hommes et des idées. D'un autre côté, la capitale du royaume, située dans une position dominante, à peu près au centre géométrique de la contrée, ne pouvait manquer de devenir, elle aussi, un foyer vital, à cause du réseau de routes dont elle occupe le milieu; mais elle est entourée de régions faiblement peuplées et même, en quelques endroits, de véritables déserts.

Cette inégalité de population entre les plaines basses du littoral et les plateaux de l'intérieur, et, bien plus encore, ce dédoublement de la civilisation péninsulaire en une zone extérieure et un foyer central ont produit les résultats les plus considérables dans l'histoire générale de l'Espagne. Consciente de sa propre vitalité, animée d'une suffisante initiative pour se gouverner elle-même, chacune des provinces maritimes tendait à s'isoler des autres parties de l'Espagne et à vivre d'une vie indépendante. Pendant les sept cents années que dura l'occupation des Maures, la haine de race et de religion, commune aux états chrétiens de la Péninsule, avait pu maintenir une certaine union entre les divers royaumes chrétiens de l'Ibérie et faciliter la création d'une monarchie unitaire; mais, pour conserver cette unité factice, le gouvernement espagnol dut avoir recours au système de terrorisme et d'oppression le plus savant sous lequel un peuple ait jamais été courbé. D'ailleurs le Portugal, auquel sa position sur l'Océan, l'importance de son commerce, l'immense étendue de ses conquêtes coloniales avaient assuré un rôle à part, ne subit la domination détestée des Castillans que pendant moins d'un siècle et se sépara de l'Espagne comme une pièce neuve se détache d'un habit cousu de morceaux d'étoffes diverses. Au choc des événements extérieurs, la monarchie espagnole elle-même faillit disparaître. C'est en vain que, pour s'asseoir plus solidement, l'autorité royale avait abêti, appauvri le peuple et tari en apparence la source des idées: d'incessantes révolutions et des guerres civiles de province à province montrèrent bien que sous l'oppression commune la forte individualité de chacun des groupes naturels de population s'était maintenue. Il est certain que d'année en année le lien d'unité politique se noue plus fortement entre les divers peuples de l'Espagne, grâce à la facilité croissante des voyages et des échanges, à la substitution graduelle d'une même langue aux dialectes provinciaux, au rapprochement spontané qu'amènent la compréhension des mêmes idées et la formation des partis politiques; mais Andalous et Galiciens, Basques et Catalans, Aragonais et Madrileños, sont encore bien éloignés de s'être fondus en une seule nationalité.

La constitution fédérale que s'était donnée pour un temps la république espagnole était donc complètement justifiée par la forme géographique du pays et l'histoire de ses habitants. Cette autonomie provinciale que les gouvernants n'ont pas voulu consacrer par la paix ne s'en affirme pas moins par la guerre civile: la violence veut réaliser ce que n'a pu le bon accord.

Telle est, sous divers noms, intransigeance ou carlisme, et avec d'autres éléments de dissension civile, la grande cause des révolutions qui dans les dernières années ont agité l'Espagne. Les populations cherchent leur équilibre naturel, et l'une des principales conditions de cet équilibre est le respect des limites tracées entre les provinces par les différences du sol et du climat, ainsi que par les diversités de mœurs qui en sont la conséquence. Il est donc nécessaire d'étudier à part chacune de ces régions naturelles de l'Espagne, en tenant compte de ce fait, que les divisions politiques ne suivent exactement ni les lignes de faîte entre les bassins ni les frontières entre les populations de dialectes différents.



II

PLATEAUX DES CASTILLES, DE LEON ET DE L'ESTREMADURE.

Le plateau central de la Péninsule, entre la vallée de l'Èbre et celle du Guadalquivir, est parfaitement délimité par la nature: une enceinte semi-circulaire l'entoure au nord, à l'est et au sud, des Pyrénées Cantabres à la sierra Morena 154. Il est vrai que du côté de l'ouest la pente générale du plateau s'incline vers le Portugal et l'Atlantique; mais là aussi des massifs montagneux et surtout les escarpements des gorges fluviales par lesquelles il faut dévaler pour entrer dans les vallées inférieures constituent une véritable barrière, dont certaines parties sont malaisées à traverser. La haute région où le Duero, le Tage, le Guadiana développent leur cours supérieur est donc un tout géographique distinct encadré par une zone complétement circulaire de terres à versant maritime: on peut la comparer à une sorte de péninsule plus petite enfermée dans la grande presqu'île et ne tenant aux Pyrénées françaises que par l'isthme étroit des provinces Basques. En effet, si l'eau de la mer s'élevait brusquement de 600 mètres, les plateaux des Castilles, diversement échancrés par des golfes, s'isoleraient du reste de l'Espagne. Leur étendue considérable, car ils forment bien près de la moitié de tout le pays, leur assurait d'avance un rôle historique des plus importants; par le fait même de leur position dominatrice, les Castillans ont annexé presque tous les territoires circonvoisins à leur domaine, qui occupe déjà plus des deux cinquièmes de toute l'Espagne.

Note 154: (retour)
                                       Superficie.
Bassin du Duero,
  Leon et Vieille-Castille,
  sans Logroño et Santander          94,773 kilom. car.
Bassins du Tage et du Guadiana      115,819    »
                                    ___________________
                                    210,592 kilom. car.

                                  Popul. en 1871.  Popul. kilom.
Bassin du Duero,
  Léon et Vieille-Castille,
  sans Logroño et Santander          2,550,000       27 hab.
Bassins du Tage et du Guadiana       2,276,000       20  »
                                     _________       _______
                                     4,826,000       23 hab.

Les Castilles, cette Espagne par excellence, ne sont point un beau pays, ou du moins leur beauté, solennelle et formidable, n'est point de nature à être comprise par la plupart des voyageurs. De vastes étendues du plateau, telles que la Tierra de Campos, au nord de Valladolid, sont d'anciens fonds lacustres, au sol d'une grande fécondité, mais d'une extrême monotonie, à cause du manque de variété dans les cultures et de l'absence de toute végétation forestière; le sol s'y montre à nu avec ses argiles et ses sables diversement nuancés en gris, en bleu, en rouge clair, en rouge de sang. Ses chemins, sur lesquels de longues files de mules passent en soulevant des tourbillons de poussière, se confondent avec les terrains environnants. D'autres parties du plateau, beaucoup plus inégales, sont bosselées de monticules pierreux jaunis par le soleil et rayés sur leurs pentes de sillons où les chardons et d'autres plantes épineuses se mêlent aux céréales. Ailleurs, notamment à l'orient de Madrid, le plateau prend l'aspect d'un pays de montagnes; de toutes parts l'horizon est fermé par des croupes et des cimes revêtues d'une herbe maigre, et des gorges sombres, entaillées par les eaux naissantes, s'ouvrent ça et là entre des parois de rochers. Ailleurs encore, comme dans la basse Estremadure, les pâturages s'étendent à perte de vue jusqu'à la base des montagnes éloignées, et dans ces plaines, semblables à certaines parties des pampas américaines, pas un arbre n'arrête le regard. Au commencement du siècle, des terres tout à fait incultes, quoique très-fertiles naturellement, occupaient dans le district de Badajoz une étendue de plus de 100 kilomètres en longueur sur une largeur de la moitié. Un demi-million d'hommes eût vécu à l'aise dans ce désert.

A voir l'effrayante nudité de la plupart de ces plaines, on ne croirait pas que, depuis le milieu du siècle dernier, il existe une ordonnance du Conseil de Castille enjoignant à chaque habitant des campagnes de planter au moins cinq arbres. L'œuvre de déboisement a été menée avec plus de zèle que le travail de repeuplement. Les paysans ont un préjugé contre les arbres: ils disent que le feuillage leur rend le mauvais service de protéger les petits oiseaux contre les rapaces et livre ainsi les moissons en proie aux volatiles granivores; aussi, non contents d'exterminer tous les oisillons, à l'exception des hirondelles, s'acharnent-ils à la destruction des bois; en maints endroits il ne reste plus d'arbres que dans les solitudes éloignées de toute demeure de l'homme; on marcherait pendant des journées entières sans en apercevoir un seul. La campagne est réduite à un tel état de nudité, que, suivant le Proverbe, «l'alouette traversant les Castilles doit emporter son grain.»

Même au milieu des champs cultivés on croirait se trouver dans un désert surtout quand la moisson n'a laissé que des chaumes flétris. Les masures en terre grise ou en pierrailles semblent de loin se confondre avec le sol environnant; les villes elles-mêmes, entourées de leurs murs ébréchés et jaunâtres, ont l'air de rochers ravinés. L'eau manque en plusieurs régions du plateau comme dans les solitudes de l'Afrique. Nombre de villes et de villages alimentés par l'eau de source proclament joyeusement, par leur nom même, la possession de ce riche trésor. Des ponts énormes passent sur les ravins, mais, pendant plus d'une moitié de l'année, on ne voit pas une goutte d'eau dans le lit pierreux que les constructeurs de la route ont mis tant de peine à franchir.

Le plateau central de l'Espagne n'est pas incliné seulement à l'ouest vers l'Atlantique lusitanien, il descend aussi, mais d'une pente fort inégale, de la base des Pyrénées cantabres au bord septentrional de la vallée du Guadalquivir. Tandis que le haut bassin du Duero se penche de l'est à l'ouest, entre 1,000 mètres et 700 mètres d'altitude moyenne, la Nouvelle-Castille et la Manche, dans les bassins du Tage et du Guadiana, n'ont plus que 600 mètres d'élévation. Dans leur ensemble, les hautes terres de l'Espagne centrale sont comparables à deux gradins de différente hauteur séparés l'un de l'autre par une muraille percée de brèches. Cette muraille qui sert de limite commune aux deux terrasses du plateau est la sierra de Guadarrama, prolongée à l'ouest par la sierra de Gredos. Au nord, les eaux qui s'écoulent par le Duero arrosent la province de Léon et la Vieille-Castille; au sud, les bassins jumeaux du Tage et du Guadiana constituent les provinces de la Nouvelle-Castille, de la Manche et de l'Estremadure.