V
LES BALÉARES.
Le groupe des Baléares se rattache sous-marinement à la péninsule espagnole. Par les conditions géographiques, aussi bien que par le développement de l'histoire, il est une dépendance naturelle de Valence et de la Catalogne. Du cap de la Nao vers Ibiza et d'Ibiza vers Majorque et Minorque s'avance entre les abîmes de la Méditerranée un plateau de hauts fonds qui semble indiquer l'existence d'une ancienne terre de jonction. La direction de cet isthme sous-marin est précisément la même que celle des montagnes de Murcie et de Valence; la rangée des îles se développe du sud-ouest au nord-est, et les sommets qui s'y élèvent suivent dans leur ensemble le même axe d'orientation. D'un autre côté, la petite péninsule de la Baña, qui se rattache aux terres basses du delta de l'Èbre, se continue en mer par des bancs rocheux qui se dirigent vers Íbiza. Un groupe d'îlots dresse les sommets de ses collines au milieu de cette langue de terre immergée: c'est le groupe volcanique des Columbretes, dont le piton le plus haut, le Monte Colibre, domine un cratère ébréché, en forme de fer à cheval, et signale peut-être le centre d'un grand foyer souterrain qui se révélerait aussi par un lent soulèvement des îles Baléares. Tous les rochers réunis des Columbretes n'ont pas même un demi-kilomètre carré de superficie. On dit que les serpents y sont fort nombreux, et leur nom même, dérivé du latin Colubraria, signifie les «îlots des Couleuvres».
Par leur superficie, les Baléares ne forment qu'une partie peu considérable de l'Espagne, pas même la centième. Elles n'ont pas une de ces positions maritimes exceptionnelles qui donnent une importance si grande à des îles comme la Sicile ou même à des îlots comme Malte; au contraire, les Baléares sont en dehors des grandes routes de la navigation, et les mers environnantes sont si souvent bouleversées par les tempêtes, que les bâtiments de commerce les évitent volontiers et cherchent à les contourner au sud pour trouver des parages abrités. Mais les Baléares ont de grands avantages par la beauté naturelle des sites, par la douceur du climat, par la fécondité des terres. Ce sont les îles fortunées que les anciens avaient nommées les Eudémones ou les «Iles des Bons Génies,» et les Aphrodisiades, ou les «terres de l'Amour». Sans doute ces appellations flatteuses témoignent surtout de cette tendance à l'admiration que l'on éprouve pour tout ce qui est lointain et de difficile abord; mais il est certain que, comparées à l'Espagne péninsulaire et à la plupart des contrées riveraines de la Méditerranée, les Baléares sont grandement favorisées. Elles ont eu, il est vrai, à subir des incursions nombreuses; la guerre, la peste et d'autres fléaux les ont souvent ravagées; toutefois ces désastres n'ont été que peu de chose, en proportion des malheurs sans fin qui ont dévasté l'Espagne. Ainsi, pendant le siècle actuel, les Baléares n'ont pas eu à souffrir directement des guerres civiles qui se sont succédé dans la Péninsule. La population a pu s'y accroître à l'aise et s'enrichir par l'agriculture et le commerce. Sur un même espace de terrain, le nombre des habitants y est deux fois plus élevé qu'en Espagne; il serait encore plus considérable si plusieurs grands domaines obérés par les hypothèques n'étaient cultivés par des paysans toujours soumis à un régime presque féodal 178.
Les îles se partagent naturellement en deux groupes: celui de l'ouest ou des Pytiuses, ainsi nommé dans l'antiquité, des forêts de pins qui recouvraient toutes les montagnes, et les Gymnésies, ou les Baléares proprement dites. Le nom de Gymnésies, introduit de nouveau dans les traités de géographie, mais complètement inconnu du peuple, rappelle les temps barbares où la population vivait en état de nudité. Quant au nom des Baléares, le témoignage unanime des anciens auteurs l'attribue à l'adresse des indigènes dans l'art de manier la fronde. Strabon raconte que les parents exerçaient leurs enfants dans l'usage de cette arme en leur donnant pour cible le pain du futur repas: les jeunes tireurs ne recevaient leur nourriture qu'après l'avoir traversée d'une pierre. Lorsque Métellus «le Baléarique» voulut débarquer sur le rivage des Gymnésies, il eut soin de faire tendre des peaux au-dessus du pont de chaque navire pour abriter ainsi l'équipage contre les projectiles des frondeurs. On dit que dans l'île de Minorque, où les anciennes mœurs se sont longtemps conservées, les enfants excellent encore au maniement de la fronde.
Le climat des Baléares diffère peu de celui des côtes espagnoles situées sous la même latitude. Il est seulement plus doux et plus égal, plus humide aussi à cause de l'atmosphère maritime où les îles sont baignées et qui les alimente de pluies, surtout en automne et au printemps, lors du changement des saisons. Les coups de vent sont fréquents dans ces parages et parfois se compliquent de trombes redoutables. Ces météores ont fait sombrer bien des navires; on cite même les exemples de grands vaisseaux qui ont disparu sans qu'une seule épave vînt raconter le désastre.
Les îles Baléares étaient habitées même avant l'époque historique. Majorque est parsemée de constructions, dites talayots, c'est-à-dire petites atalayes ou «tourelles de guet», qui ressemblent aux nuraghi de la Sardaigne, et que l'on croit avoir été élevées par des tribus de même race. Minorque est encore plus riche en monuments de cette origine: le plus grand, qui se dresse sur un monticule dans la partie méridionale de l'île, est considéré par les indigènes comme un «autel des Gentils». Quel que soit d'ailleurs le fond de la population première, il a été singulièrement modifié, depuis les commencements de l'histoire écrite, par des envahisseurs de toute race et de toute langue, Phéniciens et Carthaginois, Grecs et Massiliotes, Romains et colons latinisés d'Ibérie, Goths et Vandales, Arabes et Berbères, Génois, Pisans, Aragonais, Catalans, Provençaux. En présence d'un pareil croisement, il serait donc plus que téméraire de vouloir classer les Baléariotes suivant les affinités de la race primitive. Par la langue, ce sont des Catalans, mais leur idiome est plus pur et se rapproche plus de l'ancien parler limousin que le langage des habitants de Barcelone.
Les Majorquins et leurs voisins des petites îles sont, en général, minces et de bonne tournure. En certains districts, notamment dans celui de Soller, les femmes sont fort belles; mais là même où elles ont les traits peu réguliers elles ont toujours une figure expressive par le regard et le sourire. Comme tous les campagnards, les paysans des îles sont prudents, réservés, âpres au gain; mais, autant que le leur permet la passion de la terre, ils sont probes, polis, gracieux, bienveillants, hospitaliers. Leurs larges caleçons bouffants, la ceinture qui cambre leur taille, leur veste de drap ou de toile en couleur éclatante, leur donnent un grand air d'élégance, bien différent de celui des lourds paysans du nord de l'Europe. Le soir, quand ils reviennent de leur travail, revêtus de peaux de chèvre dont le poil est tourné en dehors et dont la queue se balance au rhythme de leurs pas, on se plaît à les voir danser aux sons de la guitare ou de la flûte que tient le chef de la bande. C'est sans doute ainsi que faisaient leurs aïeux avant l'époque de l'invasion carthaginoise.
TYPES DES BALÉARES.--FEMMES D'IBIZA.
Dessin de E. Ronjat, d'après l'Archiduc Salvator.
Ibiza, la grande Pythiuse et la terre la plus rapprochée du continent, n'en est séparée que d'un espace de 85 kilomètres. Elle constitue un massif de collines irrégulières, échancré sur tout son pourtour par des plaines où coulent en hiver des eaux sauvages, bientôt évaporées à l'approche des grandes chaleurs. Des cimes de près de 400 mètres s'élèvent à l'extrémité septentrionale de l'île, au-dessus d'une côte de difficile accès, bardée de promontoires abrupts. Des îles, des îlots nombreux sont épars dans le voisinage des côtes, surtout à l'ouest du Pormany (Port-Magne, ou Grand-Port), qui découpe profondément la partie du rivage tournée vers le golfe de Valence. La côte méridionale de l'île est également entaillée par une grande baie, où vient mouiller la flotille des pêcheurs et au bord de laquelle la petite ville capitale, ancienne colonie carthaginoise, a pittoresquement groupé sur ses pentes, ses maisons, ses tours et ses vieilles murailles. Une disposition semblable des côtes se présente dans l'île de Formentera, qu'une chaîne d'îlots et d'écueils, analogue au fameux «Pont d'Adam» de Ceylan, réunit à un cap d'Ibiza; elle est aussi divisée en deux parties par des indentations du littoral, au nord la Playa de la Tramontana, au sud la Playa del Mediodia. Entre Formentera et Ibiza, les grands navires trouvent un excellent abri.
Le climat des Pytiuses est tout particulièrement salubre. Les insulaires, encore bien ignorants des lois de la dispersion des espèces, attribuent à la pureté de l'atmosphère locale l'absence complète des serpents et de tous autres reptiles: aucun poison, disent-ils, ne peut naître dans leur île fortunée. D'ailleurs toutes les Baléares, comme la plupart des autres îles éloignées du continent, ont une faune naturelle plus pauvre que celle de la grande terre. D'après Strabon, les lapins mêmes, actuellement si nombreux, que deux îlots du groupe ont reçu les noms de Conillera et de Conejera, avaient été inconnus dans les îles et n'y furent introduits qu'à l'époque romaine. Sous l'influence du milieu local, quelques espèces varient aussi de manière à former des races distinctes. Ainsi l'île de Formentera aurait un faisan différent par son plumage de ceux du continent. Le lévrier des Baléares se distinguerait aussi de ses congénères d'Europe; il est magnifique de formes: on le dit peu fidèle.
Quoique privilégiées par la fertilité du sol, autant que par le climat, les deux Pytiuses sont faiblement peuplées et n'ont qu'une médiocre importance économique pour la métropole. Leurs baies, même celle d'Ibiza, ont le désavantage de ne pas être abritées contre tous les vents, et les navires qui s'y aventurent risquent toujours d'être jetés à la côte par les flots brusques et incertains de la Méditerranée occidentale. Au lieu d'attirer la navigation par ses ports, Ibiza l'effraye, au contraire, par ses écueils et ses courants rapides. Les marins la voient de loin, mais ils n'y abordent que rarement: mainte île de l'Océanie située aux antipodes est plus souvent visitée par eux.
A une époque encore récente, lorsque les pirates barbaresques écumaient la Méditerranée, le danger de soudaines incursions contribuait aussi à écarter des Pythiuses tout commerce, toute industrie, et à maintenir les habitants dans un état de continuelles appréhensions. Des tours de guet, que des veilleurs occupaient encore au commencement du siècle, se dressent sur tous les promontoires des îles; et chaque village, chaque hameau a son château fort où la population se réfugiait et se mettait en état de défense à la moindre alarme. D'ailleurs les gens d'Ibiza ont la réputation d'être fort braves; accoutumés au péril pendant des siècles, ils ont hérité de la vaillance des ancêtres comme d'un patrimoine. Ils ont dû aussi à leur isolement et à la faible importance relative de leur île le précieux avantage d'être à peu près laissés à eux-mêmes par le gouvernement central et de garder une part considérable d'autonomie administrative. Ils s'en trouvent fort bien, et toute ingérence des autorités continentales est mal accueillie.
Majorque, ou la Grande Baléare, la Mallorca des Espagnols, est la seule île du groupe qui ait une véritable sierra. La côte du nord-ouest, légèrement convexe, et se développant de la pointe Rebasada, ou plutôt de l'île de la Dragonera, au cap Formentor, parallèlement au rivage de la Catalogne, est çà et là comme surplombée par les escarpements de la chaîne; d'en bas on voit les saillies de rochers, les pentes revêtues de forêts et de broussailles, les grandes aiguilles porphyriques, dioritiques ou calcaires se dresser les unes au-dessus des autres en un énorme entassement jusque dans l'azur profond du ciel. La première cime, non loin de l'extrémité occidentale de la chaîne, s'élève déjà d'un seul jet à près de 1,000 mètres de hauteur, puis d'autres sommets, d'une plus grande altitude, dominés par les deux pics jumeaux, Major et Torrella, se succèdent vers le nord-est; là où la chaîne abaissée ne se compose plus que de collines, elle se prolonge encore en pleine mer par l'étroite péninsule rocheuse qui se termine au cap Formentor; une des dents de cette crête, connue sous le nom d'Agujero, est percée de part en part, et de la haute mer on voit la lumière rayonner par cette ouverture. Dans son ensemble, cette rangée de montagnes, fort abrupte du côté de la mer de Catalogne, en pente douce sur le versant tourné vers la mer d'Afrique, est une des plus riches du monde en paysages d'une grande beauté. Les vallées ombreuses qui s'ouvrent dans l'épaisseur de la chaîne, Soller, Valldemosa, sont admirables par elles-mêmes et par l'horizon qu'on y contemple. Au nord, la mer est si proche, qu'en se penchant à l'angle des terrasses on a peur de tomber dans l'immense gouffre, à travers les ramures entremêlées des pins. Au sud, le regard se promène au contraire sur de vastes plaines aux douces ondulations, toutes vertes du feuillage nouveau, ou jaunes de moissons, parsemées de villes et de bourgades nombreuses. Dans le lointain, la mer paraît aussi, mais comme une simple ligne d'argent servant de bordure au merveilleux tableau. L'îlot de Conejera, et, plus loin, la petite île de Cabrera, où périrent tant de Français captifs pendant les guerres de l'Empire, semblent flotter sur l'horizon comme des vapeurs translucides.
La sierra proprement dite, dont quelques parties ont un aspect vraiment alpestre et que les paysans disent abriter encore des moufflons dans ses forêts de sapins et ses dédales de rochers, occupe une largeur peu considérable. Quelques-uns de ses contre-forts, blancs et roses à l'époque de la floraison des cistes, s'avancent en chaînons vers l'intérieur de l'île; mais, dans sa plus grande étendue, la campagne de Majorque consiste en plaines d'une cinquantaine de mètres d'élévation où se montrent des puigs ou «puys» isolés portant tous une vieille construction, église, ermitage ou château fort; une de ces hauteurs, le Puig de Randa, d'où l'on voit l'immense tapis de la plaine se dérouler autour des pentes, était naguère un but de pèlerinage pour toutes les populations de l'île, et du sommet les prêtres bénissaient les moissons. Les collines ne se groupent en un vrai massif qu'à l'angle oriental de l'île, près du cap qui porte encore le nom arabe de Ferrutx, et au sud duquel se trouve la vaste grotte d'Arta, l'une des plus remarquables de l'Europe par la richesse et la variété de ses stalactites: ses galeries descendent au-dessous du niveau de la mer.
La plus grande dépression de la plaine est indiquée par les échancrures du pourtour. Deux golfes, l'un au sud-ouest, l'autre au nord-est, découpent le littoral de l'île, comme pour la partager eh deux moitiés. Le premier est la vaste baie semi-circulaire de Palma, qui se termine par le petit port artificiel de la capitale. Le deuxième est le golfe géminé d'Alcudia, le Puerto Mayor et le Puerto Menor, que sépare la pittoresque péninsule du cap del Pinar 179. Quant à la côte septentrionale, elle est trop abrupte pour offrir de véritables ports: les navires n'y trouvent d'autre lieu d'escale que la petite crique rocheuse de Soller, célèbre de nos jours par ses expéditions d'oranges, et fameuse dans les légendes locales comme l'endroit où saint Raymond de Peñafort s'embarqua sur son manteau pour cingler vers Barcelone.
Quoique bien inférieure à la limite des neiges persistantes, le Puig den Torrella et les autres sommets de la sierra gardent dans leurs cavités les plus rapprochées des cimes une assez grande quantité de neige qui sert à la consommation des habitants de Palma pendant les chaleurs de l'été. Les montagnes alimentent aussi des torrents temporaires, qui parfois, à la suite des grandes pluies, débordent dans les campagnes riveraines, recouvrent les cultures de sable et de pierres et démolissent les constructions. Ainsi la Riera, qui débouche à Palma dans la Méditerranée, a souvent fait plus de mal à la ville qu'un siége ou qu'une épidémie: on dit que l'inondation de 1403 renversa près de deux mille maisons et fit périr près de 6,000 personnes. Mais d'ordinaire ces torrents, qu'un auteur majorquin dit complaisamment être au nombre de plus de deux cents, suffisent à peine pour déverser l'eau fertilisante dans les acequias ou canaux d'origine arabe qui se ramifient dans toutes les campagnes de l'île. Pourtant Majorque a le plus grand besoin d'être abondamment arrosée. Complétement abritée par la sierra des vents du nord-ouest qui soufflent des Pyrénées et de la vallée de l'Èbre, l'île est tournée vers l'Afrique et disposée comme un espalier pour recevoir toute la force des rayons solaires.
De tout temps, les pageses, ou paysans majorquins, ont eu la réputation d'être d'excellents agriculteurs, du moins autant que le permettaient l'esprit de routine et la grande lésinerie dans les dépenses d'amélioration. Le sol de Majorque est en moyenne incomparablement mieux exploité que le reste de l'Espagne. Il est vrai que les habitants des îles ne sont pas les seuls auxquels on doive attribuer le mérite de cette bonne tenue des terres. Au commencement du siècle, pendant que la guerre étrangère ravageait la Péninsule, et depuis, pendant que cristinos, carlistes ou combattants de quelque autre parti se disputaient la possession de l'Espagne, nombre de Catalans laborieux ont émigré dans les îles pour y trouver la paix et le bien-être: ils se sont établis surtout dans la partie centrale de Majorque, aux environs d'Inca. C'est à eux que l'on doit, pour une bonne part, ces terrasses nivelées à grands frais sur les pentes des montagnes, ces olivettes, ces vignes si bien entretenues, ces beaux jardins d'orangers et d'amandiers. Toutes les économies sont employées à conquérir sur le roc ou sur le marais un petit lopin de terre, aussitôt mis en culture. Mais, en dépit de l'industrie des habitants, la superficie des terres agricoles ne suffit pas à la population qui s'y presse, et l'excédant des familles doit avoir recours à l'émigration. Les Majorquins, de même que leurs voisins de Minorque, les excellents jardiniers «Mahonais», sont fort nombreux dans les villes du littoral méditerranéen, en Algérie et dans tous les ports des Antilles espagnoles.
D'ailleurs l'île «dorée» a des éléments de richesse très-variés et ne se trouve point exposée à un désastre par l'insuccès d'une récolte. Elle n'a d'autres mines que ses marais salants, près du cap Salinas, en face de l'île Cabrera; mais aux céréales, qui fournissent l'excellent «pain de Mallorca», célèbre dans toute l'Espagne, les insulaires ajoutent les vins délicieux de Benisalem, qui sont expédiés au continent, des huiles, qui se consomment surtout en Angleterre et en Hollande, des légumes dont Barcelone est le grand marché, des fruits de toute espèce qu'importe la France. La vallée de Soller, la gloire de Majorque, est en grande partie occupée par des forêts d'orangers dont les produits sont expédiés par cargaisons entières à Aigues-Mortes, au port d'Agde, à Marseille: malheureusement, une maladie, que l'on n'est pas encore parvenu à guérir, a fait de grands ravages dans les plantations, et les cultivateurs ont pu craindre pendant longtemps que l'une des sources les plus importantes de leur revenu ne fût complétement tarie. Les Majorquins s'occupent aussi de l'élève des animaux: les grands pâturages leur manquent pour le gros bétail, mais les débris de cuisine et les déchets des plantes, des racines, des fruits, leur permettent d'engraisser des multitudes de cochons qui servent à l'alimentation de Barcelone. Enfin, Majorque fait aussi preuve d'une certaine activité industrielle. Ses fabricants de chaussures travaillent pour l'étranger aussi bien que pour l'île elle-même. Les Majorquins exportent des étoffes de laine et de toile, des ouvrages de vannerie, des vases de terre poreuse; mais ils n'ont plus le monopole de ces faïences si célèbres à l'époque de la Renaissance, et que l'on appelle encore majolica, forme italienne du nom de Majorque.
La capitale actuelle de l'île, Palma, est une ville populeuse et animée. Vue de la mer, elle se présente fort bien avec ses maisons en amphithéâtre, ses murailles flanquées de bastions, son vieux château fortifié de Bellver, la cathédrale qui s'élève sur la colline et que domine la «tour de l'Ange», de l'architecture la plus gracieuse et la plus hardie. Les habitants de Palma vantent la beauté de leurs édifices et prétendent que leur Lonja, flanquée aux angles de ses quatre tourelles octogones, est bien supérieure à celle de Valence en originalité de construction. Tout en faisant la part du patriotisme local, on doit reconnaître que le style à demi mauresque des anciens architectes majorquins de la Renaissance se distingue par une grande élégance et une légèreté singulière. Les colonnes de marbre noir ou gris qui soutiennent les fenêtres ogivales sont d'une minceur sans exemple, relativement à leur hauteur; on dirait des tiges de fer ou des fûts de bambous.
Le va-et-vient des négociants et des matelots a fort mêlé la population de Palma, mais au moins un élément ethnique s'y est maintenu pur de tout croisement: c'est celui des Juifs convertis, parfaitement reconnaissables par la pureté de leur type, et désignés dans le pays sous le nom de Chuetas. Encore de nos jours ils habitent un quartier séparé, ne se marient qu'entre eux, ont leurs écoles distinctes. Ils possèdent aussi leur église spéciale, car c'est au prix de la conversion qu'ils ont obtenu de ne pas être mis à mort ou du moins exilés: la seule différence qu'on observe dans leurs rites, c'est qu'ils crient leurs prières, au lieu de les réciter à voix basse; cela provient sans doute de ce que, dans les premiers temps, les prêtres les forçaient à parler haut pour entendre distinctement leurs paroles. Du reste, tout chrétiens que soient les Chuetas, ils n'en ont pas moins gardé leur génie mercantile et, l'usure aidant, une grande partie des propriétés de l'île a fini par leur appartenir. Jadis on avait un procédé commode pour les empêcher de trop s'enrichir: quand l'opinion publique les soupçonnait, en dépit de leur apparence minable, d'avoir trop rapidement empli leurs coffres, vite une accusation de blasphème ou d'hérésie les faisait jeter en prison, et bientôt leur fortune passait en d'autres mains! Les registres de l'inquisition palmesane témoignent des persécutions terribles qu'eurent à subir ces malheureux convertis. Même au siècle dernier, ils n'étaient jamais assurés de la liberté ni de la vie.
ENTRÉE DU PORT D'IBIZA.
Dessin de E. Grandsire, d'après l'Archiduc Salvator.
Un chemin de fer, qui ne dépasse pas encore la ville d'Inca, doit réunir le port de Palma et ceux d'Alcudia en passant par les districts de Santa María et de Benisalem, les plus riches de l'île après ceux qui entourent au sud les villes populeuses de Manacor et de Felanitx. Alcudia disputa jadis à Palma le titre de capitale, et, si elle n'avait à souffrir du mauvais air et du manque de bonne eau, il est probable qu'elle eût maintenu son rang de grande ville, car elle occupe une excellente position maritime. Du haut de sa colline rocheuse elle domine à la fois deux golfes plus rapprochés de l'Espagne et de la France que celui de Palma et présentant des communications faciles avec les campagnes de l'intérieur. Le golfe du Nord, appelé d'ordinaire Puerto Menor, ou de Pollenza, peut admettre des vaisseaux de haut bord dans un bon mouillage abrité de tous les vents; il est cependant peu fréquenté: l'île est trop petite pour avoir deux grands marchés d'échanges. On espère que d'importants travaux d'assainissement et de culture entrepris au sud d'Alcudia auront pour résultat de rendre à cette antique cité une part de son ancienne importance. L'Albufera, ou plaine marécageuse, dont l'étendue est d'environ 2,800 hectares, a été partiellement reconquise sur les eaux et sur la fièvre, grâce aux industriels anglais qui l'exploitent; c'est maintenant une belle plaine traversée par de larges et solides chemins, drainée par des machines à vapeur, arrosée dans la saison par des canaux d'eau pure 180.
La Minorque des Français, Menorca, ou la «Petite Baléare», que l'on peut discerner de Majorque, puisqu'elle en est distante seulement de 37 kilomètres, semble continuer vers l'est, puis au sud-est, la courbe légèrement infléchie de la sierra majorquine; mais elle est elle-même fort peu montueuse et n'offre que des pitons isolés. Le sommet le plus élevé, le monte Toro, dont l'altitude est de 357 mètres, est situé à peu près au centre de l'île et domine de grandes plaines faiblement accidentées, dont les arbres, exposés au vent du nord, ont le branchage régulièrement incliné du côté de l'Afrique; les orangers ne peuvent trouver un abri suffisant que dans les ravins, ou barrancos, qui sillonnent la plaine. Cette absence de sierra rend le climat de Minorque moins agréable et moins salubre que celui de la terre voisine 181; le sol y est aussi moins fertile à cause de la faible quantité des eaux de source. Il est vrai que les pluies sont plus abondantes qu'à Majorque; mais les roches calcaires laissent pénétrer l'humidité dans leurs fissures, et les campagnes sont toujours altérées. Par contre, on trouve de l'eau dans les grottes profondes. Près de Ciudadela, la roche crevassée permet de descendre dans un labyrinthe de cavernes, dont l'une est en communication avec la mer.
De même que Majorque et les deux Pytiuses, Ibiza et Formentera, Minorque doit aux ports de ses deux extrémités opposées d'offrir une sorte de balancement dans son histoire politique et son commerce. L'île a deux capitales, qui se sont toujours disputé la suprématie, Ciudadela et Port-Mahon. La première a l'avantage de regarder vers Majorque et les deux golfes d'Alcudia, mais elle n'a qu'un mauvais havre aux bords marécageux. La seconde, qui porte encore le nom de son fondateur carthaginois, possède un admirable port naturel divisé par des îlots et des péninsules en cales et en bassins secondaires; tous les avantages se trouvent réunis dans ce bras de mer. Pourtant, à voir le faible mouvement du port, on ne se douterait pas que c'est là le havre célèbre vanté par André Doria dans son fameux dicton, d'ailleurs appliqué aussi à la baie de Carthagène: «Juin, Juillet et Mahon sont les meilleurs ports de la Méditerranée.» Port-Mahon est bien déchu de son activité commerciale depuis que les Anglais l'ont abandonné en 1802, après en avoir fait une cité riche et prospère. Elle était pour eux une autre Malte, inférieure toutefois par sa position dans une mer ouverte et tempétueuse, loin d'une de ces portes de navigation entre deux mers qui donnent tant d'importance à La Valette, à Messine, à Gibraltar. Dans la physionomie de ses édifices Mahon a gardé quelque chose d'anglais; la grande route qui parcourt l'île dans toute sa longueur, de Port-Mahon à Ciudadela, est également un héritage de la domination britannique; mais un héritage bien mal apprécié. De même, le port excellent de Fornells, qui s'ouvre entre deux péninsules rocheuses de la côte septentrionale et qui pourrait abriter une flotte entière, sert à peine à quelques barques de pêche 182.
VI
LA VALLÉE DE L'ÈBRE, L'ARAGON ET LA CATALOGNE.
De même que le bassin du Guadalquivir, la vallée de l'Èbre, dans sa partie moyenne, est nettement séparée du reste de l'Espagne. Elle forme une large dépression entre les plateaux intérieurs de la Péninsule et le système pyrénéen. Si les eaux de la Méditerranée s'élevaient de 500 mètres, elles empliraient tout l'espace triangulaire où serpente l'Èbre, de Tudela à Mequinenza, et qui fut un lac d'eau douce avant que le fleuve n'eût percé les montagnes de la Catalogne. Au nord, cette région a pour limite le puissant rempart des Pyrénées, la barrière naturelle la plus forte qui existe en Europe; au sud et au sud-ouest, elle a les âpres versants d'un plateau et de sa bordure de montagnes; elle a surtout cette limite indécise et changeante, mais des plus gênantes à franchir, que trace la différence des climats. Au nord-ouest, il est vrai, la haute vallée de l'Èbre continue vers les Pyrénées cantabres la plaine de l'Aragon. De ce côté, la ligne de démarcation naturelle n'a donc rien de précis; mais les collines qui se rapprochent de part et d'autre donnent un caractère tout à fait spécial à la contrée. En outre, des hommes différents de race, de langue et de moeurs occupent une partie considérable de cette région, opposant ainsi une muraille vivante aux populations de la plaine. Historiquement, la haute vallée de l'Èbre ne pouvait d'ailleurs avoir qu'un rôle tout à fait distinct de celui de l'Aragon. C'est là que se trouvent les lieux de passage nécessaires entre le seuil des Pyrénées et le plateau des Castilles; là devait passer de tout temps le flux et le reflux des hommes entre la France et l'intérieur de la Péninsule.
Par les événements de l'histoire aussi bien que par les conditions géographiques, l'Aragon et la Catalogne forment donc une des régions naturelles de l'Espagne, beaucoup moins vaste que les Castilles, mais à peine moins importante dans le développement de la nation et beaucoup plus populeuse par rapport à son étendue 183.
Depuis plus de sept siècles, l'Aragon et la Catalogne ont les mêmes destinées politiques et presque toujours ont défendu la même cause dans les guerres et les révolutions. Toutefois de grands contrastes existent aussi dans l'aspect, le relief, le climat de ces deux provinces, et ces contrastes de la nature se sont reproduits dans le caractère des populations et dans leur histoire spéciale. L'Aragon, pays de plaines entouré de tous les côtés par des montagnes, est une contrée essentiellement continentale, dont les habitants, privés des ressources de l'industrie et du commerce, devaient rester en grande majorité pâtres, agriculteurs ou soldats, et n'exercer leur action que sur leurs voisins de la Péninsule, La Catalogne, au contraire, pays de montagnes, de vallées ouvertes sur la mer, de plages et de promontoires, devait se peupler de marins et joindre à des richesses naturelles celles que lui procurait le mouvement des échanges. Elle devait aussi entrer en relations intimes avec les contrées limitrophes baignées par la même mer, surtout avec le Roussillon et le Languedoc. Il y a sept ou huit siècles, les Catalans appartenaient même beaucoup plus au groupe des peuples provençaux qu'à celui des Espagnols. Par la vie nationale, aussi bien que par le langage, ils se rattachaient étroitement aux populations du nord des Pyrénées.
C'est dans la révolution politique dont la guerre des Albigeois a été le drame le plus terrible qu'il faut chercher la raison du changement d'équilibre qui s'est opéré dans l'histoire de la Catalogne et qui a jeté ce pays en proie aux Castillans. Tant que le monde provençal garda son centre de gravité naturel entre Arles et Toulouse, toutes les populations du littoral méditerranéen jusqu'à l'Èbre, et même celles des côtes de Valence et des îles Baléares, subirent l'influence de la société policée qui les avoisinait, et furent, pour ainsi dire, entraînées dans son orbite d'attraction. Entre la Provence d'un côté, les royaumes arabes de l'autre, les habitants chrétiens de la Péninsule et des îles se sentaient nécessairement portés vers les Provençaux, leurs parents de race, de religion et de langage: c'est là ce qui explique la prédominance de l'idiome dit limousin et de sa littérature dans la Catalogne et jusqu'à Murcie et à Palma. Mais, quand une guerre implacable eut changé plusieurs villes des Albigeois en déserts, quand les barbares du Nord eurent opprimé la civilisation du Midi et que la contrée du versant méridional des Cévennes eut été réduite par la violence à n'être guère plus qu'un appendice politique du bassin de la Seine, il fallut bien que la Catalogne cherchât d'autres alliances naturelles. Le centre de gravité se déplaça rapidement du nord au sud, et de la France méridionale se reporta dans la péninsule pyrénéenne. La Castille gagna ce qu'avait perdu la Provence. Ainsi la langue provençale, qui s'était jadis répandue de la Catalogne et du Toulousain dans tout l'Aragon, y fut graduellement remplacée par le castillan, qui ne cesse d'avancer et qui, dans un avenir prochain, aura certainement conquis toute la Péninsule, en dépit de l'énergie patriotique avec laquelle se défendent les idiomes locaux.
Le versant septentrional des plateaux et des monts qui bordent au sud le bassin de l'Èbre est percé de nombreuses brèches qu'utilisent les voies de communication. Les rivières permanentes et les ruisseaux temporaires ont découpé les hautes terres en fragments détachés les uns des autres, qui portent le nom de sierras quand ils ont une certaine longueur, et celui de muelas ou «dents molaires», quand ils se présentent comme des blocs isolés. Ce sont les «témoins» restés debout des plateaux d'une période géologique antérieure. En s'imaginant que tous les creux, larges plaines ou défilés étroits, qui séparent ces hauteurs soient de nouveau remplis, on reconstitue par la pensée l'ancienne pente uniforme et très-faiblement ondulée qui s'abaissait graduellement des gibbosités du centre de l'Espagne vers la vallée de l'Èbre. Du haut des protubérances les plus saillantes de ce plateau en grande partie démoli, on reconnaît parfaitement que les faces supérieures des prétendues sierras se correspondent et faisaient partie du même plan incliné. Ainsi, la sierra de San Just ou de San Yus, que la haute vallée du Guadalope sépare de la sierra de Gudar, n'est qu'un simple débris. Il en est de même des sierras de Segura, de Cucalon, de Vicor, d'Aglairen, de la Virgen, qui se continuent au nord-ouest en rempart ébréché jusqu'au superbe massif de Moncayo. La sierra de Almenara, qui s'élève à l'ouest de cette rangée, sur les confins immédiats du plateau des Castilles, n'est également qu'un fragment de plateau sculpté par les météores.
La masse granitique du Moncayo ou Cayo, bien autrement solide que les roches crétacées du plateau oriental, a résisté à l'action érosive des eaux et reste unie au faîte de partage où le Duero prend sa source, où naissent les premiers pics de l'arête de Guadarrama. Le Moncayo, laboratoire des orages pour les campagnes de l'Aragon, est aussi la tour de guet, du haut de laquelle les Castillans regardent la vallée de l'Èbre. En effet, cette pyramide angulaire, fort escarpée par son versant septentrional et facilement accessible par ses pentes tournées au midi, est par cela même une partie du domaine naturel des Castillans, et c'est en s'appuyant sur ce massif qu'ils ont pu descendre dans le haut bassin de l'Èbre et rejoindre au bord de ce fleuve les confins de la Navarre. Par contre, les Aragonais ont dû aux nombreuses brèches du plateau oriental de pouvoir en remonter le versant bien au delà de leurs limites naturelles. Par les vallées du Guadalope, du Martin, du Jiloca, ils ont occupé tout le haut massif de Teruel, cette région du Maeztrazgo, si importante au point de vue stratégique, à cause de sa position dominante entre les bassins de l'Èbre, du Mijares, du Guadalaviar, du Júcar et du Tage. Dans toutes les guerres civiles, la possession de ce faîte et de ses places fortes est un des grands objectifs pour les combattants.
Au nord de l'Èbre et de ses affluents se profile la haute crête neigeuse des Pyrénées qui sépare l'Espagne du reste de l'Europe; mais c'est dans la géographie de la France et non dans celle de l'Aragon qu'il convient de décrire cette chaîne, car le versant septentrional est de beaucoup le plus populeux et le mieux connu: c'est aussi le plus riche en curiosités naturelles. De ce tronc principal, plusieurs grands rameaux s'abaissent vers l'Espagne; toutefois il ne faut point croire que les montagnes de l'Aragon et de la Catalogne soient toutes de simples chaînons latéraux du système pyrénéen. Quelques massifs sont même complétement isolés. Une première rangée de hauteurs indépendantes, débris d'anciens plateaux rongés, s'élève immédiatement au nord du fleuve et prend en certains endroits un aspect presque montagneux. Cette rangée, interrompue de distance en distance par les vallées des rivières pyrénéennes, commence bien modestement, en face même du géant Moncayo, par de petites collines ravinées, infertiles, revêtues de fougères, offrant çà et là quelques bouquets de pins. Ce sont les Bardenas Reales. A l'est de l'Arba, ces hauteurs se continuent par les chaînons parallèles du Castellar et de tout le district des Cinco Villas, puis, arrêtées par le cours du Gallego, elles surgissent de nouveau pour former la sierra de Alcubierre, qui s'abaisse de tous les côtés par de larges terrasses, vers des plaines presque absolument désertes, connues au sud et à l'est sous le nom de Monegros. Le massif d'Alcubierre, situé au centre même de l'ancien lac de l'Aragon, a gardé son aspect insulaire: le seuil par lequel il se relie aux montagnes de Huesca ne se trouve pas à plus de 380 mètres au-dessus de la mer.
Vers le milieu de l'espace qui sépare les collines riveraines de l'Èbre et la crête maîtresse des Pyrénées s'élèvent de véritables chaînes de montagnes qui, dans leur ensemble, se développent avec quelque régularité dans le sens de l'ouest à l'est; il faut y voir probablement les restes d'un système montagneux dont les arêtes étaient parallèles à celles des Pyrénées, mais que les eaux ont diversement rompu et même partiellement déblayé. Les roches crayeuses qui constituent principalement la masse de ces montagnes n'ont pas opposé d'obstacle insurmontable aux eaux pyrénéennes qui descendent en abondance et d'une pente fort inclinée. Toutefois la résistance des rochers a été suffisante pour forcer les rivières à de nombreux détours et ne leur laisser en maints endroits que d'étroits passages, pareils à de simples fissures de la montagne. Cette région des avant-monts pyrénéens est une des plus pittoresques de l'Espagne, à cause de ses précipices, de ses défilés, de ses cascades; c'est aussi l'une des moins connues: elle attend encore les dessinateurs et les naturalistes qui doivent en révéler tous les mystères.
La plus fameuse et l'une des plus hautes de ces chaînes secondaires qui se développent parallèlement aux Pyrénées est la sierra de la Peña, au nord de laquelle coule, dans une vallée profonde, la rivière qui a donné son nom au royaume d'Aragon. A l'extrémité orientale de cette chaîne, dominant la vieille cité de Jaca, se dresse une superbe montagne de grès, en forme de pyramide, la Peña de Oroel, d'où l'on contemple un immense horizon de sommets et de vallées, des Pyrénées au Moncayo. La région sauvage, en partie boisée de hêtres et de pins, qui forme le centre de ce panorama grandiose est le célèbre pays de Sobrarbe, presque aussi vénéré des patriotes espagnols que les montagnes de Covadonga, dans les Asturies. C'est le lieu sacré pour eux où commença, du côté des Pyrénées, la guerre qui arracha l'Espagne aux Maures. D'après la légende, quelques hommes, échappés à la domination des Arabes, auraient vécu pendant des années dans les grottes et les forêts de la sierra; leur nombre se serait graduellement accru des mécontents et, vers la fin du huitième siècle, un des chefs de bandes, un Basque, du nom d'Arista, aurait attaqué les Maures de la contrée et les aurait battus complètement. Le nom ibérique du nouveau royaume de Sobrarbe, de forme presque latine, permit aux chroniqueurs d'inventer la légende d'un arbre merveilleux qu'Arista aurait vu en rêve et dont les branches ombrageaient tout le territoire conquis par son épée. Les hautes vallées de l'Aragon, du Gallego, du Cinca sont encore connues dans le langage usuel comme le district de Sobrarbe. Dans un des vallons boisés qui s'ouvrent à l'ouest de la Peña de Oroel, on visite aussi la grotte où se serait montrée la vision de l'arbre mystique. Au-dessus de la caverne s'élève un ancien couvent, dont une salle, très-richement ornée de marbres, enferme les restes des anciens rois d'Aragon.
Une rangée de montagnes plus irrégulière que la sierra de la Peña, et s'y rattachant par un seuil élevé, dresse au sud ses pitons en désordre: c'est la sierra de Santo Domingo, dont les contre-forts vont s'abaisser de terrasse en terrasse dans la plaine accidentée des Cinco Villas. A l'est, une étroite coupure où passe le Gallego, sépare la chaîne de Santo Domingo de son prolongement naturel, qui se développe jusqu'à la rivière Cinca sous divers noms, mais que l'on peut désigner dans son ensemble sous l'appellation de sierra de Guara; d'autres chaînes secondaires ou fragments ravinés de chaînons suivent parallèlement la crête principale de la Guara et s'arrêtent également au bord du Cinca. Au delà de ce torrent, les saillies parallèles du sol s'enchevêtrent et se croisent avec les extrémités des rameaux pyrénéens; mais on peut y discerner encore l'orientation de l'ouest à l'est. Plus loin, cette direction moyenne des montagnes redevient tout à fait évidente. Le Monsech, ainsi nommé de la sécheresse de ses ravins calcaires, se continue jusqu'au Sègre avec la régularité d'un rempart de forteresse, quoiqu'il soit percé à angle droit par les deux Noguera, Ribagorzana et Pallaresa. Au nord du Monsech, une chaîne encore plus haute, mais beaucoup moins régulière, est indiquée par les superbes massifs de San Gervas et de la sierra de Boumort. Il n'est pas douteux qu'à une époque géologique antérieure toutes les eaux qui s'amassaient dans les hautes vallées du versant méridional des Pyrénées ne fussent retenues en lacs par la barrière transversale de ces monts secondaires. Les traces de la rupture opérée par les torrents de sortie sont encore visibles à la partie inférieure de ces «conques»; quelques défilés sont aussi étroits, aussi brusquement taillés, aussi coupés de précipices que si l'eau des anciens lacs venait à peine d'entr'ouvrir la montagne pour s'abattre en déluge dans les plaines de l'Ebre.
Un de ces défilés, où le Sègre, quoique fort abondant, passe dans une fissure de roche que l'on pourrait franchir d'un bond, est la seule brèche qui sépare les contre-forts de la sierra de Boumort et ceux de la sierra de Cadi. Cette dernière chaîne doit être considérée géologiquement comme formant un système à part, indépendant des Pyrénées proprement dites. Le sillon oblique formé du côté de l'Espagne par la vallée du Sègre, du côté de la France par le col de la Perche et le cours de la Têt, est la ligne de séparation entre les deux groupes de montagnes. Les Pyrénées se terminent par l'énorme ensemble de cimes qui entoure le val d'Andorre et par les monts de Carlitte, aux immenses plateaux d'éboulis; le Cadi appartient à cette chaîne à peine moins grandiose qui porte à son extrémité française la superbe pyramide du Canigou. Le géant de la partie espagnole de la chaîne, le Cadi, égale probablement ce colosse en hauteur; du sommet principal, aux anfractuosités et aux ravins presque toujours emplis de neige, on voit à ses pieds, comme une mer tempétueuse, tous les monts de la Catalogne aux innombrables vagues.
De la sierra de Cadi et de son prolongement oriental se détachent vers le sud un grand nombre de rameaux secondaires qui s'abaissent par degrés et vont se mêler diversement aux monts du littoral catalan. Cette région, d'accès très-difficile, à cause des murs parallèles de hauteurs qui la parcourent, est fort riche en formations géologiques de terrains siluriens à la craie, et contient en abondance des gisements miniers de fer, de cuivre et même d'or, qui sont partiellement exploités et qui pourraient avoir une réelle importance, si des routes faciles et des chemins de fer pénétraient dans les hautes vallées. La région minière la plus activement utilisée est le bassin houiller de San Juan de las Abadesas, occupant, non loin des sources du Ter, un espace de plus de 32 kilomètres carrés, au milieu de grandes montagnes rougeâtres, aux formes arrondies. Ce dépôt de combustible, richesse future de la Catalogne, ne lui profite actuellement que dans une faible mesure, car tous les transports doivent s'effectuer par charrettes sur de mauvais chemins. Sur le versant occidental du Cadi, d'autres gisements houillers, d'une grande puissance, attendent que l'industrie s'en empare.
Les célèbres roches salifères de Solsona et de Cardona se trouvent aussi dans cette région au milieu des contre-forts de montagnes qui servent de soubassement au massif du Cadi. Une de ces collines, à l'est de Cardona, est une des curiosités de l'Espagne, à cause de la pureté relative du sel qui la constitue. La roche saline, qui s'élève à la hauteur d'une centaine de mètres au-dessus du sol, est tellement déchirée et déchiquetée par les pluies, que ses pyramides, ses pointes, ses fissures, ses crevasses lui donnent l'aspect d'un glacier. Les météores travaillaient naguère plus activement que les carriers à en diminuer le volume; mais, quoique en ruine, l'énorme bloc de sel n'en pourrait pas moins suffire pendant des siècles à la consommation de l'Espagne: on en évalue la contenance approximative à plus de 300 millions de mètres cubes.
La grande variété des métaux qui ont injecté les roches de la contrée est peut-être causée par le voisinage du foyer souterrain des laves. Les seules montagnes volcaniques du nord de la Péninsule se trouvent dans le haut bassin du Fluvia, immédiatement à l'est de la vallée du Ter, et précisément sur la ligne droite qui rejoindrait les massifs d'éruption du cap de Gata, de la Pointe de Hifac et des îlots Columbretes au volcan d'Agde, sur le littoral français. Les volcans de Catalogne, peu élevés d'ailleurs, et percés de cratères partiellement oblitérés où verdoient des restes de forêts, sont épars autour d'Olot et de Santa Pau, sur un espace d'environ 800 kilomètres carrés. De puissantes coulées de lave basaltique, issues de quatorze cratères, s'avancent en promontoires dans les vallées au-dessus des roches qui s'étaient déposées sur la contrée pendant les âges tertiaires: une de ces coulées, qui porte la ville et les vieux murs de Castel-Follit, se dresse en un haut rempart, au confluent même du Fluvia et d'une autre rivière; ses noires colonnades indistinctes, les broussailles qui croissent dans les angles du basalte, l'eau bleue qui ronge la base des piliers, les mulets qui cheminent en longues caravanes sur les cailloux du gué, puis gravissent la route oblique taillée dans la roche, forment un paysage des plus charmants. Les volcans de cette contrée sont probablement en repos dès avant l'époque historique, bien que les chroniques parlent vaguement d'éruptions qui auraient eu lieu à la fin du quinzième siècle. En tout cas, il est certain qu'alors un violent tremblement de terre renversa la ville d'Olot et fit trembler toute la région des Pyrénées orientales jusqu'à Perpignan et Barcelone. Des courants d'air chaud, qui jaillissent çà et là des fissures de rochers et que l'on connaît dans le pays sous le nom de bufadors, témoignent aussi d'un travail qui se continue dans le laboratoire intérieur des laves.
Le système des montagnes du littoral catalan continue exactement celui des côtes de Valence: de chaque côté de la trouée de l'Èbre, les saillies du relief se correspondent par la forme générale, l'orientation, la composition géologique. Sur une largeur de plus de 50 kilomètres, du bord de la mer aux plaines intérieures dites Llanos del Urgel, la contrée est partout fort accidentée; mais les roches d'aspect vraiment montagneux ne commencent qu'en amont de Tortose. Une première chaîne, aux brusques escarpements tournés vers le midi et contournés par l'Èbre à leur base occidentale, se développe parallèlement à la côte; une seconde, puis une troisième chaîne dominée par la «Montagne Sainte» (Mount Sant) et la sierra de Prades, puis encore une quatrième arête se dressent à l'ouest, au delà de la profonde vallée de la Ciurana. Au nord, le défilé de Francoli, où passe le torrent du même nom et qu'utilisent la route et le chemin de fer de Tarragone à Lérida, interrompt à peine ces hauteurs; elles reprennent pour former le massif à la cime bien nommée du Montagut. Un nouveau sillon, où coule le Noya, affluent du Llobregat, coupe encore une fois les monts catalans et limite à l'ouest et au sud la superbe arête de Monserrat, que le Llobregat, le Cardoner et le col de Calaf isolent des autres côtés et montrent ainsi dans toute sa grandeur.