PHARE DE LA TOUR D'HERCULE.
Dessin de A. Deroy, d'après une photographie de M. J. Laurent.
La population de la Corogne (Coruña) est beaucoup moins flottante que celle du Ferrol, car elle n'est pas exclusivement militaire, et le commerce, la pêche, même l'industrie manufacturière, occupent un grand nombre d'habitants. La double ville de la Corogne, s'étalant en amphithéâtre sur la pente de la colline, entre des hauteurs fortifiées et l'îlot qui porte la vieille tour, de fondation peut-être romaine, peut-être même phénicienne ou carthaginoise, dite tour d'Hercule, est l'une des cités les plus pittoresques du littoral océanique de l'Espagne; elle est aussi l'une de celles qui semblent destinées au plus grand avenir, à cause de son heureuse position à l'angle même de la Péninsule, sur l'un des axes principaux du commerce de l'Espagne, et précisément en face des États-Unis du Nord, qui ont une telle importance dans le mouvement général des échanges 200; mais actuellement c'est avec l'Angleterre que la Corogne fait presque tout son commerce; des navires anglais, construits spécialement pour ce genre de transport, viennent y charger des bestiaux par dizaines de milliers. Le gouvernement espagnol possède à la Corogne l'une des plus grandes manufactures de tabac de la Péninsule. Ares et Betanzos, célèbre par ses boulangeries, donnent leur nom aux deux autres rias, ou baies secondaires du grand golfe d'où cingla jadis la grande Armada; ces villes ne sont en réalité que de simples rues, et ne peuvent se comparer à leurs deux voisines, le Ferrol et la Corogne. Les sources salines d'Arteijo et sulfureuses de Carballo, au sud-ouest de la Corogne, sont fort appréciées des baigneurs.
Les rias du sud de la Galice ont aussi chacune un ou plusieurs ports. Celle de Corcubion est abritée à l'ouest par la péninsule du cap Finisterre, contournée en forme de hameçon; l'estuaire de Noya baigne les petites villes de Noya et de Muros; celui d'Arosa sert de mouillage aux navires d'émigrants que les ports du Padron et de Carril, principaux débouchés de la ville de Santiago, envoient aux républiques de la Plata; la ria de Pontevedra fait monter son flux de marée dans la rivière de Vedra jusqu'à la ville dont elle porte le nom; enfin, plus au sud, Vigo et Bayona s'élèvent sur la rive méridionale d'un autre grand estuaire, admirable et profonde baie, défendue du côté du large par des îles que les anciens appelaient les Iles des Dieux. Si la côte de Galice n'était déjà si riche en ports excellents, la baie de Vigo serait un grand rendez-vous de commerce; mais sur ce littoral un bon mouillage n'a rien d'exceptionnel, et Vigo, malgré tous ses avantages nautiques, n'est qu'un petit port de cabotage et de pêche. Vigo est bien moins connu par son faible commerce et sa mesquine industrie que par les trésors engloutis dans ses eaux, lorsque des corsaires anglais et hollandais vinrent, en 1702, y couler des galions chargés de l'or du Pérou. Des compagnies de sauveteurs, munis de tous les engins de l'industrie moderne, ont vainement tenté de repêcher toutes ces richesses perdues.
Trois des villes notables de l'intérieur de la Galice s'élèvent sur les bords du Miño: Lugo, Orense, Tuy. La vieille Lugo romaine (Lucus Augusti), ceinte de ses murs du moyen âge, possède des sources thermales sulfureuses fort efficaces, et déjà mentionnées par les écrivains latins. Orense, au superbe pont peut-être romain, jeté sur le Miño, est également célèbre par ses fontaines d'eau chaude ou burgas, assez abondantes, dit-on, pour élever sensiblement la température moyenne de la plaine en hiver. On les emploie, non-seulement au traitement des maladies, mais aussi à tous les usages domestiques de la cité; d'après une étymologie, qui n'est ni justifiée ni contredite par l'histoire, le nom même d'Orense ne serait que l'appellation allemande de Warmsee (Lac bouillant), donnée par les Suèves, à l'époque de la migration des barbares. Tuy, postée sur la rive droite du fleuve, en face de Valença la Portugaise, n'offre d'intérêt que comme gardienne de la frontière.
L'ancienne capitale de la Galice entière, la fameuse Santiago, bâtie sur une colline, au pied de laquelle serpente la petite rivière de Saria, est restée la ville la plus populeuse du nord-ouest de l'Espagne. Le site, quoique charmant, n'a pourtant point d'avantage particulier qui semble fait pour attirer les habitants, mais là est ce «Champ des Étoiles,» ou Compostela (Campo Stelle), où l'on déterra, au commencement du neuvième siècle, le corps de l'apôtre saint Jacques, et qui fit accourir pendant le moyen âge des millions de pèlerins. On ne peut s'imaginer, maintenant que l'ancienne ferveur s'est éteinte, combien vive était la foi qui avait fait de Compostelle une autre Rome, et qui, de la France, des Pays-Bas, du fond de l'Allemagne et de la Pologne, entraînait les fidèles en immenses caravanes que la fatigue et les maladies décimaient en route; mais le voyage leur conférait une sorte de sainteté, semblable à celle qui s'attache aux hadji musulmans, et pendant le pèlerinage nulle poursuite pour cause de dettes ou de simple délit ne pouvait être exercée contre eux. Il fut un temps où la Voie lactée était considérée par la masse du peuple comme étant une sorte de reflet merveilleux du chemin de saint Jacques, suivi sur terre par les pèlerins. Aussi les offrandes, les richesses de toute espèce affluaient-elles au sanctuaire vénéré. Dans la chapelle des reliques, on ne voyait que statues d'or, ornements d'argent et de vermeil, broderies de diamants et de perles. Dans cette ville sainte, tout s'expliquait par des miracles. Non loin de Santiago, sur la route de Noya, s'élève l'église de los Angeles, que les anges ont eux-mêmes bâtie, comme ils ont transporté à travers les airs celle de Loreto. Elle repose sur une poutre d'or qui faisait partie de la charpente du ciel, et qui s'étend sous terre jusqu'au-dessous de la cathédrale de Compostelle 201.
IX
LE PRÉSENT ET L'AVENIR DE L'ESPAGNE.
Le désordre est grand dans l'Espagne contemporaine. Non-seulement tous les rouages politiques et financiers, et la machine sociale tout entière, sont disloqués; le désarroi existe surtout dans les esprits. Aux rivalités provinciales s'ajoutent les haines de classes; chaque ville, de même que chaque province et le royaume tout entier, est le théâtre d'une guerre active ou latente, qui, suivant les circonstances, tantôt s'assoupit et tantôt s'exaspère. Chose plus grave encore, l'indifférence s'empare de ceux que la passion a lassés, et prépare d'avance les populations à l'avidité, au vice, à la bassesse. Les ruines de toute espèce amoncelées sur le sol de l'Espagne, pendant les dernières années, par les incendies, la dévastation des champs, la cessation des industries, sont vraiment incalculables. Les gouvernements de divers partis qui se sont succédé en Espagne, ont tous vécu de misérables expédients: ils ont vainement essayé de déguiser la banqueroute sous des artifices de budget, les créanciers n'en ont pas moins été frustrés, et les employés pauvres n'en sont pas moins restés dans la vaine attente de leurs émoluments. En maints endroits, les instituteurs ont dû fermer les écoles, reprendre la charrue ou mendier sur les voies publiques; certains services de l'État ont été complétement interrompus; l'administration a cessé son fonctionnement régulier. Ce n'est pas sans raison que, dans un document officiel récent, le gouvernement de la République mexicaine, renvoyant à son ancienne métropole les termes de compassion dont celle-ci l'avait souvent insultée, a fait des voeux pour que «l'ère des révolutions puisse enfin se fermer dans la malheureuse Espagne!» Les Castillans ont été blessés de ces paroles de commisération, mais ils ne peuvent nier que plusieurs de leurs anciennes colonies du Nouveau Monde soient en train de les distancer par la prospérité matérielle et la civilisation.
Cependant les progrès n'en sont pas moins réels, malgré la ruine apparente. Pour juger avec équité l'Espagne de nos jours, il faut se rappeler qu'un siècle ne s'est pas encore écoulé depuis les meurtres juridiques de l'Inquisition. En 1780, une femme de Séville, «convaincue de sortilége et de maléfice,» fut condamnée à être brûlée vive, et subit son supplice. A la même époque, les possessions de main-morte occupaient encore la plus grande partie de l'Espagne et l'oisiveté générale empêchait d'exploiter le reste. L'ignorance était lamentable, surtout dans les universités et les écoles, où les formules régnaient sans conteste, au mépris de toute observation et du bon sens.
PAYSANS DE LA HUERTA ET CIGARRERA DE VALENCE.
Dessin de P. Fritel, d'après des photographies de M. J. Laurent.
Depuis les grands événements qui ont inauguré le dix-neuvième siècle, les Espagnols, secoués de leur torpeur, ont vécu dans la lutte incessante, comme au milieu des flammes. Pourtant le pays, malgré des reculs momentanés, a gagné, chaque décade, en population, en industrie, en richesse. Il est vrai que les statistiques précises ne sont pas nombreuses; depuis la révolution de 1868 surtout, aucune évaluation sérieuse n'a été faite en Espagne: les gouvernements éphémères qui se sont succédé n'ont publié que des chiffres trompeurs ou très-vaguement approximatifs: c'est par l'examen et la discussion de rapports partiels que l'on doit tenter d'arriver à la connaissance sommaire des choses.
En premier lieu, le travail est beaucoup plus respecté qu'il ne l'était jadis; tandis que les couvents se vidaient, les usines s'emplissaient. Il est vrai que, grâce à la solidarité industrielle et commerciale des peuples modernes, l'initiative du travail est en grande partie venue de l'étranger. L'Espagne est redevable à la France, à l'Angleterre, à la Belgique, d'une part très-considérable du développement de sa prospérité matérielle. Non-seulement elle a reçu des ingénieurs, des chimistes, des ouvriers en foule; mais c'est par milliards que l'argent des autres nations d'Europe est venu s'appliquer à l'exploitation de ses ressources de toute espèce. La Belgique et la France ont, à elles seules, prêté à l'Espagne plus d'un milliard et demi de francs, avec un espoir de gain qui ne s'est réalisé que dans un petit nombre d'entreprises, mais qui n'en a pas moins enrichi le pays d'une manière permanente et l'a rapproché du niveau industriel des autres contrées de l'Europe occidentale. Les Anglais ont donné la plus vive impulsion aux progrès agricoles en demandant aux Andalous leurs vins exquis, aux Castillans leurs blés et leurs farines, aux Galiciens leurs bestiaux; ce sont eux aussi qui ont le plus contribué à restaurer le travail des mines en Espagne en exploitant les immenses richesses métallifères du district de Huelva, de Linarès, de Carthagène, de Somorrostro et d'autres régions du littoral maritime et du bord des fleuves. Pour l'industrie proprement dite, les Français ont été les initiateurs les plus actifs de l'Espagne, en fondant et en soutenant de leurs capitaux de nombreuses manufactures dans la Catalogne, à Valence et dans les provinces Basques, et en fabriquant une grande partie de l'outillage industriel des autres provinces. Enfin, c'est aux capitalistes et aux ingénieurs de toute nationalité que l'Espagne doit les lignes de bateaux à vapeur qui forment une sorte de guirlande aux mailles nombreuses sur tout le pourtour du littoral, et son réseau de chemins de fer, encore inachevé, mais déjà fort considérable, puisqu'il rayonne de Madrid vers dix cités du littoral péninsulaire, Barcelone, Valence, Alicante, Carthagène, Málaga, Cádix, Lisbonne, Santander, Bilbao, Saint-Sébastien 202. C'est grâce à l'appui de ses soeurs d'Europe que la nation espagnole a pu triompher de ces obstacles matériels qui séparaient les provinces de la Péninsule les unes des autres et leur donnaient des intérêts tout opposés, cause inéluctable de dissensions et de guerres civiles. Déjà les petites villes de l'intérieur de l'Espagne commencent à changer de physionomie. Naguère elles témoignaient du long sommeil de la nation pendant les trois derniers siècles par l'immuable gravité de leur aspect; on s'y trouvait comme transporté en plein moyen âge: les places, les rues, les maisons à grilles ouvragées, rien n'était changé. De nos jours, la transformation s'opère graduellement sous l'influence des conditions économiques et de tout le milieu nouveau des moeurs et des idées.
Note 202: (retour) Évaluation approximative de la production de l'Espagne:Agriculture 2,000,000,000 fr.(?)
Mines (1871) 156,775,000 »
Industrie, d'après Garrido 1,587,000,000 »
Commerce extérieur (1874):
Importation 382,000,000 fr.
Exportation 403,100,000 » 785,100,000 »
Flotte commerciale (1874) 509,800 tonnes
Développement des lignes de chemins de fer 5,600 kil.
Au point de vue intellectuel, les progrès de l'Espagne ont été plus rapides. Certes, l'ignorance est encore bien grande, notamment sur les plateaux des Castilles; l'école y est encore bien peu respectée; plusieurs villes populeuses n'ont pas même un libraire; des catéchismes et des almanachs sont toute la littérature des campagnes. Mais la part que l'Espagne a prise au mouvement des lettres et des arts pendant ce siècle prouve suffisamment que le pays de Cervantes et de Velazquez peut se replacer au rang qui lui convient parmi les autres contrées de l'Europe. Pour les oeuvres de la science proprement dite, les Espagnols ont été plus en retard. Il faut constater qu'avec toutes leurs qualités d'intelligence et l'action considérable qu'ils ont exercée sur le monde, les chrétiens d'Espagne n'ont fourni à la civilisation qu'un seul homme, l'Aragonais Michel Servet, dont les oeuvres scientifiques aient fait époque dans l'histoire du progrès. Mais si les Castillans et les autres Espagnols n'ont eu qu'un rôle de bien peu d'importance dans la marche des connaissances humaines, les Arabes du Guadalquivir ont été longtemps de véritables initiateurs. Pendant quelques générations ils ont été les maîtres et les éducateurs de l'Europe en astronomie, en mathématique, en mécanique, en médecine, en philosophie: l'ingratitude et la mauvaise foi ont seules pu leur contester ce mérite. C'est un Arabe d'Espagne, Alhazen, qui découvrit le phénomène de la réfraction atmosphérique et la décroissance de densité de l'air en proportion des altitudes; un autre Arabe de Séville a donné son nom à la science de l'algèbre; des physiologistes de Cordoue connaissaient déjà bien des faits d'histoire naturelle qu'on a retrouvés avec étonnement dans leurs écrits après les avoir découverts à nouveau tout récemment. Le génie inventif des musulmans d'Espagne se réveillera peut-être un jour chez leurs descendants: c'est assez de plusieurs siècles de sommeil!
Il est à désirer aussi que l'adoucissement des moeurs accompagne le progrès des intelligences 203. C'est un véritable scandale que la «noble science de la tauromachie» ait encore tant d'adeptes et que les fêtes par excellence soient des massacres d'animaux, rendus plus émouvants par le péril imminent de l'homme qui fait office de boucher. Quoi qu'en disent les amateurs de la «couleur locale», les courses de taureaux, de même que les combats de coqs, suivis avec tant de passion par les Andalous, sont des amusements indignes, et la fière Espagne se devrait à elle-même d'en avoir honte: on rougit de voir des hôpitaux, comme celui de Valence, institués pour soulager l'humanité souffrante, exploiter pour leur propre compte des arènes d'où les hommes, blessés ou morts, sont emportés sur des civières sanglantes. Il est grand temps que ces jeux barbares disparaissent comme ont disparu les «actes de foi», qui consistaient à brûler des hommes et que l'on venait de toutes parts contempler avec une joie frénétique. Du reste, il paraît qu'en dépit des journaux spécialement consacrés à la noble science du toreo, les traditions du «grand art» se perdent; les toreros s'en vont; l'école de tauromachie, fondée à Séville en 1830, n'a pu se soutenir; à Barcelone, la ville joyeuse par excellence, les courses n'attirent plus les spectateurs; la plupart des grands cirques, à l'exception de celui de Madrid, ne s'ouvrent que deux ou trois fois par an. Le respect de la vie des animaux, sans lequel la vie des hommes est elle-même tenue pour peu de chose, semble faire des progrès parmi les Espagnols; mais hélas! que de sauvages retours vers la guerre et ses violences, les meurtres et les égorgements en masse.
L'Espagne a le bonheur d'être débarrassée depuis une ou deux générations d'une grande cause d'affaiblissement matériel et moral: elle n'a plus son immense empire du Nouveau Monde. Argentins, Chiliens, Péruviens, Colombiens, Mexicains ont secoué l'intolérable joug du monopole castillan; ils se sont constitués en républiques indépendantes. La métropole a été ainsi déchargée du soin de «faire le bonheur de ses peuples d'outre-mer»; elle n'a plus eu à y maintenir l'inquisition, l'esclavage, les monopoles commerciaux, les castes et les privilèges; on l'a dispensée du soin d'y entretenir des armées et d'en extorquer des impôts. Il est vrai que les anciennes colonies, devenues autonomes, ont eu à passer, depuis leur émancipation, par de terribles crises de révolutions et de contre-révolutions; la transition du régime colonial à celui de la liberté s'est accomplie très-péniblement dans plusieurs des nouvelles républiques; mais, en somme, elles ont grandement progressé en population, en richesse, en activité commerciale, en importance économique, depuis qu'elles se sont chargées de veiller elles-mêmes au soin de leurs propres destinées. La mère-patrie et les colonies-filles ont également gagné à la rupture du lien de force qui les rattachait l'une aux autres.
Par malheur pour quelques colonies et pour l'Espagne elle-même, l'empire transocéanique de la Péninsule ibérique n'a pas été perdu tout entier. Sans compter les Canaries, qui sont assimilées aux provinces continentales, et les presidios ou bagnes de la côte marocaine, Cuba, «la Perle des Antilles,» est restée au pouvoir du gouvernement espagnol; Puerto-Rico a dû également garder dans ses villes les garnisons étrangères; enfin, en d'autres parages de l'Océan, l'Espagne possède les îles de Fernando Pó et d'Annobon, près des côtes de Guinée, et les Philippines, les Carolines, les Palaos, les Mariannes, à l'orient du continent d'Asie 204.
Note 204: (retour)Superficie. Population. Popul.
kilom.
Amérique Cuba...... 118,833 1,414,500 en 1887 12
Puerto-Rico 9,314 646,360 en 1866 69
Canaries... 7,273 284,000 en 1870 39
Fernando-Pó.
Afrique Annobon.... 1,266 35,000 » 27
Colonies de Guinée
Ceuta et Presidios.
Philippines. 170,600 7,500,000 en 1871 44
Asie et Carolines et Palaos 2,374 28,000 » 12
Océanie Mariannes.... 1,079 5,610 » 5
-------- ------------ ----
Total.... 310,739 9,913,470 29
On a souvent représenté ces possessions coloniales, et notamment Cuba et les Philippines, comme une source de trésors pour l'Espagne. Le fait est qu'après avoir été temporairement libérée du joug de la métropole pendant les guerres de l'Empire, l'île de Cuba put fournir chaque année des sommes considérables au budget du gouvernement de Madrid; grâce aux privilèges dont les Péninsulaires jouissaient au détriment de tous les indigènes, les immigrants d'Espagne pouvaient s'enrichir rapidement et se donner des airs de maîtres; surtout les fonctionnaires d'un rang élevé avaient toute facilité pour gagner rapidement des fortunes, et maint personnage espagnol a su rétablir ses finances délabrées au moyen de faveurs vendues à beaux deniers aux planteurs de Cuba et aux négriers de toute nation. Les «capitaineries» des Antilles étaient briguées avec la même ardeur que les proconsulats des provinces romaines, et pour les mêmes motifs de lucre honteux. Mais si les colonies de l'Espagne donnent à quelques-uns l'occasion de s'enrichir, soit par des voies honnêtes, soit par le chemin de la fraude, ce sont là des avantages achetés aux dépens des populations elles-mêmes. Cuba doit à son état de colonie d'être encore cultivée par des mains esclaves; seule avec l'empire du Brésil, elle a le triste honneur de tenir les noirs dans la servitude, et tout récemment la traite se faisait impudemment sur ses rivages en dépit des traités internationaux. Même les habitants blancs de l'île sont tenus dans une complète sujétion administrative; le moindre Espagnol, fraîchement débarqué de Barcelone ou de Cadix, peut prendre à leur égard des allures de dominateur. Aussi la conséquence inévitable de ces injustices a-t-elle fini par se produire. Depuis 1868, la guerre civile dévaste le pays: d'un côté, les partisans de l'indépendance républicaine de l'île et les noirs libérés; de l'autre, les immigrants espagnols et les propriétaires d'esclaves, aidés par les troupes régulières, se disputent la possession de l'île. Si la république des États-Unis avait donné le moindre appui aux insurgés, ceux-ci l'eussent facilement emporté; mais ils ont fait déjà beaucoup pour leur cause en tenant leurs ennemis en échec pendant sept longues années de combats et d'embûches.
De fréquentes insurrections ont également éclaté à Puerto-Rico, quoique la configuration du terrain de cette île ne prête nullement à la guerre contre des troupes organisées. Dans les Philippines, les populations de races diverses, opposées les unes aux autres par la politique traditionnelle de tous les gouvernements de conquête, ont été, en général, très-dociles à leurs maîtres, bien que la servitude pesât lourdement sur elles; mais à mesure que les habitants s'instruisent et se civilisent, principalement sous l'influence des Chinois, ils deviennent moins gouvernables, et déjà des conflits ont eu lieu, pleins de menaces pour l'avenir. Si l'Espagne n'adopte pas à l'égard de ses colonies une politique analogue à celle de la Grande-Bretagne, et ne leur laisse pas une entière liberté administrative, elle est certainement condamnée d'avance à perdre les restes de son domaine colonial, après s'être épuisée en longs efforts de reconquête.
Il est donc vivement à souhaiter, dans l'intérêt même de l'Espagne, qu'elle n'use plus ses forces à continuer par delà les mers la vieille politique des Charles-Quint et des Philippe II, et qu'elle reconnaisse le droit des populations à disposer de leur propre sort. Elle sera la première à en profiter, puisqu'elle pourra concentrer son activité sur son développement intérieur. D'ailleurs, quoi qu'il arrive, l'influence exercée par les populations de la péninsule Ibérique sur le reste du monde est une de celles qui garderont encore leur valeur pendant de longs siècles. Le fort génie de l'Espagne se révèle historiquement par la durée de ses oeuvres dans tous les pays où elle domina pendant une période plus ou moins longue de l'histoire. En Sicile, dans le Napolitain, en Sardaigne, même en Lombardie, l'architecture et les moeurs montrent encore combien puissante a été l'empreinte de ces maîtres d'autrefois. Dans l'Amérique latine, mainte cité, quoique habitée surtout par des Indiens et des métis, semble aussi parfaitement espagnole que si elle se trouvait dans les plaines rases de l'Estremadure, au lieu d'être dans les forêts du Nouveau Monde: on dirait un quartier détaché de Badajoz ou de Valladolid. Les races elles-mêmes, aztèques, quichuas et araucaniennes, ont été hispanifiées par la langue, les moeurs, la manière de penser. Un territoire immense, double de l'Europe en étendue, et destiné à nourrir un jour des habitants par centaines de millions, appartient à ces peuples d'idiome castillan, qui font équilibre aux populations de langue anglaise, groupées dans l'Amérique du Nord. De toutes les nations d'Europe, les Espagnols sont les seuls qui puissent avoir actuellement l'ambition de disputer aux Anglais et aux Russes la prépondérance future dans les mouvements ethniques de l'humanité. Quoi qu'il en soit, ils ont encore en réserve une part considérable de travail dans l'oeuvre commune, grâce à leur forte originalité, à leur caractère solide, à leur noblesse et à leur droiture.
X
GOUVERNEMENT ET ADMINISTRATION.
Depuis la Révolution de septembre 1868, qui renversa le gouvernement de la reine Isabelle II, l'Espagne a passé successivement par divers régimes politiques; elle a subi la dictature du général Prim, puis du régent Serrano; ensuite la royauté a été proclamée et les Cortes, en quête d'un roi, ont élu pour souverain Amédée, fils du roi d'Italie. Engagé dans une voie sans issue légale, incapable de lutter contre l'impopularité qui s'attachait à sa qualité d'étranger, Amédée dut abdiquer et laisser l'Espagne maîtresse de ses destinées. Le pays se constitua en république fédérale, changée plus tard en république unitaire; puis une révolution militaire expulsa les Cortes du lieu de leurs séances pour installer à leur place le dictateur Serrano, qu'un deuxième pronunciamiento, préparé par des intrigues de cour et par l'argent des planteurs de Cuba, expulsa momentanément de l'Espagne pour donner le trône vacant au jeune Alphonse XII, fils d'Isabelle. Ainsi se trouvait fermé, du moins en apparence, tout le cycle des révolutions inaugurées en 1868, six années auparavant. Il est vrai que le royaume du souverain madrilègne est limité au nord par un autre royaume, dont les frontières oscillent suivant les vicissitudes de la guerre, et qui comprenait naguère presque toute la superficie des provinces Basques, une moitié de la Navarre, une partie de l'Aragon et de la Catalogne, même quelques districts de Valence et des Castilles: c'était le domaine occupé par le roi «légitime» don Carlos. Par une singulière ironie du sort, qu'explique fort bien l'histoire de l'Espagne, le monarque par la grâce de Dieu, le maître absolu «responsable seulement devant sa conscience», convoque les délégués de ses peuples et jure d'observer leurs fors et libertés, tandis que le roi dit constitutionnel s'est passé pendant plus d'une année de toute constitution en gouvernant selon son bon plaisir, ou pour mieux dire, au gré de ses conseillers. La forme actuelle de l'appareil gouvernemental comprend deux Chambres élues conformément à la loi de 1870, qui prescrit le suffrage universel pour l'élection des députés et le vote à deux degrés pour l'élection des sénateurs. Suivant le projet de nouvelle constitution, les membres de la Chambre des députés, un par 50,000 habitants, sont élus pour cinq ans, tandis que le Sénat est composé de 200 membres héréditaires, en partie choisis par la couronne et 100 élus par les corporations. Le roi nomme le président et les vice-présidents du Sénat. Il peut dissoudre simultanément ou séparément la Chambre des députés et la moitié élue du Sénat, à la condition de faire procéder à de nouvelles élections dans un délai de trois mois. Il a le droit de refuser la sanction aux lois votées par le Parlement.
Les révolutions gouvernementales qui se sont opérées coup sur coup en Espagne n'ont guère été pour la nation qu'un changement de décor, car le fonctionnement des «bureaux» républicains ou monarchiques s'est à peine modifié pendant la période de crise politique. Malgré les fictions du budget, le trésor est en état de banqueroute permanente; si la dette nationale devait être payée, l'ensemble des recettes annuelles n'y suffirait point, tandis que le budget de la guerre absorbe actuellement beaucoup plus de fonds qu'il n'en faudrait pour acquitter l'intérêt annuel de la dette. Tandis que le service de ces intérêts aurait exigé en 1875 environ 235 millions de francs, qui n'ont point été payés, les dépenses de guerre ont dépassé 275 millions 205. Les impôts n'ont été remaniés que dans le sens d'une aggravation; la conscription, si abhorrée des Espagnols, a pris plus d'hommes qu'elle n'en prenait jadis; le nombre des écoles a décru.
La division politique et administrative est toujours celle qu'a prononcée le décret de 1841. L'Espagne se partage en 49 provinces, y compris les îles africaines des Canaries. Chacune de ces provinces est administrée par un gouverneur civil et se divise elle-même en districts, de 6 à 7 en moyenne par province. Les communes sont administrées par des alcaldes ou maires, qu'assistent des conseils municipaux, ou ayuntamientos, composés de 4 à 28 membres, suivant l'importance de la commune. Dans les grandes villes, les alcaldes sont assistés par des lieutenants (alcaldes tenientes). L'administration judiciaire est instituée sur le même modèle que celle de la France: la hiérarchie des tribunaux comprend près de 10,000 justices de paix, une par commune, environ 500 tribunaux de première instance, 15 cours d'appel, une cour suprême siégeant à Madrid. Mais la guerre intestine et le régime de l'état de siége auquel, officiellement ou non, se trouve soumise l'Espagne entière, donnent aux divisions militaires une importance de beaucoup supérieure à celle des circonscriptions civiles et judiciaires. La partie continentale du royaume se partage en 12 capitaineries générales, Nouvelle-Castille, Catalogne, Aragon, Andalousie, Valence et Murcie, Galice, Grenade, Vieille-Castille, Estremadure, Búrgos, Navarre, provinces Vascongades. Les Baléares, les Canaries, Cuba, Puerto-Rico et les Philippines forment séparément cinq autres capitaineries générales. Les capitaineries sont subdivisées en commandements militaires.
Tous les Espagnols sont tenus de servir dans l'armée, à l'exception de ceux qui fournissent un remplaçant; le trésor, presque toujours à vide, ne pouvait négliger le rachat du service pour subvenir à ses besoins les plus pressants. La levée annuelle varie suivant les vicissitudes de la guerre civile et de la lutte contre les insurgés cubanais; elle serait légalement de 30,000 hommes, mais elle s'est élevée officiellement jusqu'à 80,000 individus; les décrets ont même appelé jusqu'à 100,000 hommes sous les drapeaux; mais le nombre des réfractaires, des rachetés, des malades réduisaient ce chiffre d'environ moitié: la force productive du pays en hommes valides ne permettrait pas de dépasser le nombre de 60,000 conscrits par an. Le temps du service est de sept années dans la cavalerie et l'artillerie, et dans l'infanterie de huit années, dont cinq dans les régiments de ligne et trois dans la milice provinciale. On évalue à plus de 200,000 hommes les troupes de l'armée péninsulaire; 80,000 soldats servant dans l'armée active et 120,000 environ dans l'armée de réserve. En outre, l'armée de Cuba se compose d'au moins 60,000 hommes, dont la guerre et les maladies font périr le quart chaque année, et les garnisons de Puerto-Rico et des Philippines s'élèvent respectivement à 9 ou 10,000 soldats.
Les principales forteresses de l'Espagne continentale sont les villes de Saint-Sébastien, Santoña, Santander, sur la baie de Biscaye; du Ferrol, de la Corogne, de Vigo, sur les rias de la Galice; de Ciudad-Rodrigo sur la frontière portugaise; de Cádiz et de Tarifa à l'entrée du détroit; de Málaga, Almería, Carthagène, Alicante, Barcelone sur la Méditerranée; de Figueras, Pampelune et Saragosse aux débouchés des routes pyrénéennes.
La marine militaire est puissante: elle se compose de plus de 200 vapeurs portant près d'un millier de canons et montés par 10,000 matelots. En 1874, les navires de première classe comprenaient 7 frégates blindées et 13 autres frégates non cuirassées; mais la flotte, comme l'armée, a un énorme personnel d'officiers supérieurs, tout un état-major inutile, qui ne sert qu'à ruiner la nation. On compte en Espagne environ 2,500 officiers de marine, 1 pour 4 matelots. Les généraux sont au nombre de 600.
Les nobles n'ont plus aucun privilége officiel. Ils sont probablement plus nombreux en proportion que dans toute autre contrée de l'Europe, puisque des populations entières, dans les provinces Basques, dans les Asturies, se vantent d'avoir du «sang bleu» dans les veines. En 1787, on comptait dans le royaume 480,000 gentilshommes, non compris les femmes et les enfants, en sorte que, si la proportion s'est maintenue depuis cette époque, trois millions d'Espagnols pourraient se classer parmi les hidalgos ou «fils de quelqu'un». Les grands d'Espagne que la coutume autorise à rester couverts devant le roi sont au nombre d'environ 1,500, dont 200 de première classe; mais tous ne doivent point leurs titres à la naissance. Plusieurs roturiers ont profité de la pénurie du trésor ou de l'avidité des ministres pour se faire octroyer la faveur convoitée. L'ordre de la «Toison d'Or», fondé en 1431 par Philippe le Bon, est une des distinctions les plus enviées par les princes et les diplomates de l'Europe.
La religion catholique, apostolique et romaine, est la religion de l'État, et ses prélats jouissent de grands priviléges; mais l'étendue de leurs droits, relativement au pouvoir royal, est encore l'objet de discussions ardentes. Dans les grandes villes les cultes non catholiques sont plus ou moins tolérés, grâce à l'intervention des puissances étrangères. La surveillance des écoles appartient exclusivement à l'Église, et la censure est exercée par des ecclésiastiques sur les pièces de théâtre. Le nombre des prêtres est d'environ 40,000; mais, quoique les couvents aient été rétablis depuis la restauration de la monarchie, les ordres monastiques ne sont que très-faiblement représentés. L'Espagne fut jadis le pays le plus peuplé de moines et de religieuses en proportion de ses habitants civils. A la fin du siècle dernier, le monde ecclésiastique du royaume dépassait 250,000 individus, dont plus de 71,000 moines et 35,000 nonnes. A la même époque, le nombre des marchands n'était que de 34,000, sept fois moins que de gens d'église. En 1835, les révolutions, les guerres, les transformations du milieu social avaient notablement diminué le nombre des religieux, mais la population des couvents était encore de plus de 50,000 personnes. Une première mesure de suppression atteignit alors les établissements religieux et près de mille couvents furent l'objet d'un décret de fermeture. Dans les années qui suivirent, d'autres lois plus radicales furent votées contre le monachisme et la propriété de main-morte, et dès 1869 il n'y avait plus un seul moine en Espagne; les derniers religieux, ceux de la Chartreuse de Grenade, avaient dû quitter la contrée. Par une étrange vicissitude du sort, ils s'étaient réfugiés en Belgique, dans ce pays que les Espagnols avaient, trois siècles auparavant, ramené de force sous le gouvernement des prêtres.
La hiérarchie administrative de l'Espagne se compose de 8 archevêques et de 54 évêques. Les 9 archevêchés sont ceux de Tolède, siége primatial de l'Espagne, de Búrgos, Grenade, Santiago, Saragosse, Séville, Tarragone, Valence, Valladolid.
Le tableau suivant donne, d'après les recensements approximatifs les plus récents, la population des diverses provinces de l'Espagne, groupées en régions naturelles:
CHAPITRE XI
LE PORTUGAL
I
VUE D'ENSEMBLE.
Le Portugal est l'un des plus petits États souverains de l'Europe, quoique, pendant une courte période de l'histoire, il en ait été le plus puissant. Il occupe une superficie inférieure à celle de maint gouvernement de la Russie d'Europe, et même dans cette faible étendue il est assez maigrement peuplé, si ce n'est dans la partie septentrionale, qui est l'une des contrées du continent où les habitants sont le plus rapprochés les uns des autres 206.
Il semblerait d'abord que, par un résultat naturel des attractions géographiques, le Portugal dût faire partie intégrante d'un État ibérique comprenant toutes les provinces transpyrénéennes; pourtant ce n'est point un effet du hasard ni la conséquence d'événements purement historiques, si le Portugal a presque toujours eu une existence nationale indépendante de l'Espagne. Il faut remarquer en premier lieu que la partie du rivage devenue portugaise est à peu près rectiligne; elle se distingue par l'extrême uniformité de ses plages, et contraste absolument avec les côtes espagnoles. Les mêmes conditions de vents, de courants, de climat, de faune et de végétation se retrouvent sur tout le développement du littoral lusitanien, et par suite les habitants ont dû s'accoutumer au même genre de vie, nourrir les mêmes idées, et tendre naturellement à se grouper en un même corps politique. C'est par le littoral et de proche en proche que le Portugal s'est constitué en État indépendant; le royaume s'est formé successivement d'une vallée fluviale à l'autre vallée fluviale, du Douro au Minho et au Tage, du Tage au Guadiana, «d'échelon en échelon,» suivant l'expression du géographe Kohl puis, après avoir été momentanément détruit c'est de la même manière qu'il s'est reconstitué.
La zone de largeur uniforme qui s'est détachée du corps de la péninsule Ibérique pour suivre la destinée des campagnes du littoral, était également limitée d'avance par les conditions du sol et du climat. Dans son ensemble, la zone lusitanienne est formée par la déclivité des plateaux espagnols s'abaissant de terrasse en terrasse et de chaînons en chaînons vers la côte océanique. La limite naturelle des grandes pluies que les vents d'ouest apportent sur les collines et les monts du Portugal, coïncide précisément avec la frontière des deux pays: d'un côté, l'atmosphère humide, les averses fréquentes, la riche végétation forestière; de l'autre, un ciel aride sur une terre desséchée, des roches nues, des plaines sans arbres. L'abondance des pluies sur le versant portugais accroît aussi brusquement l'importance des cours d'eau qui descendent des plateaux de l'intérieur: en Espagne, c'étaient de faibles rivières au cours obstrué de pierres; en Portugal, ce sont des fleuves abondants ou même navigables. En outre, les bornes naturelles, posées par les défilés et les rapides à la navigation du Minho, du Douro, du Tage, du Guadiana, se trouvent dans le voisinage de la frontière politique. Toutes ces raisons expliquent suffisamment pourquoi le Portugal, en se séparant de l'Espagne, a pris cette forme d'un quadrilatère régulier. De même que dans un précipité chimique un cristal prend une existence distincte et se limite par des arêtes précises, de même le Portugal s'est détaché du reste de la Péninsule, en se donnant des frontières presque rectilignes. Le port si bien situé de Lisbonne a été, pour ainsi dire, le noyau qui a servi de centre à ce cristal. Là se développait une force propre indépendante de celle qui faisait graviter vers Tolède ou Madrid le reste de la Péninsule. La partie vivante, active, du grand corps ibérique s'est élancée hors de la lourde masse de l'Espagne, trop lente à la suivre dans son mouvement.
Comme il arrive d'ordinaire entre populations limitrophes obéissant à des lois différentes, et souvent armées les unes contre les autres par le caprice de leurs souverains, la plupart des Portugais et des Espagnols se haïssent mutuellement et s'abordent par leurs mauvais côtés. On peut juger de l'aversion qui naguère encore séparait les deux peuples, par cette enseigne que l'on rencontrait, au dire des voyageurs, sur un grand nombre d'auberges portugaises: «Au meurtrier des Castillans.» Ailleurs, la première maison lusitanienne que l'on rencontre en traversant la frontière est décorée d'une statuette faisant un geste de mépris à l'adresse des Espagnols. Des chants, des légendes, des proverbes, et l'histoire elle-même, témoignent de l'énergie des passions soulevées entre les populations voisines. Dans cet absurde conflit de ressentiments, le Portugais, plus faible, et, par cette raison même, animé d'un patriotisme plus ardent, apporte plus de rage; l'Espagnol, plus fort, témoigne plus de mépris. Portugueses pocos y locos!--«Petit peuple, peuple de fous!» dit le proverbe castillan. Lorsque l'union ibérique, désirée de nos jours par un bien petit nombre d'hommes, deviendra nécessaire par suite du mélange des intérêts économiques, lorsque le commerce et l'industrie triompheront des frontières, ce n'est point sans luttes ni récriminations de haine que s'accomplira ce travail d'assimilation politique. D'après le témoignage des auteurs anciens, les éléments ethniques originaires dont se compose la population portugaise sont à peu près les mêmes que ceux des provinces espagnoles limitrophes; quelques mégalithes y témoignent aussi de l'existence de populations parentes de celles de la Bretagne. L'antique Lusitanie était peuplée de tribus celtiques et ibériennes qui luttèrent longtemps avec succès contre les armes de Rome. Mais ces tribus qui, sur les côtes, avaient dû se modifier sous l'influence des colons grecs, phéniciens, carthaginois, eurent à subir une influence bien plus énergique encore lorsque les Romains eurent imposé leur langue, leur administration, leurs formes de gouvernement et de justice. Ce sont les Latins dont l'impression a été le plus durable, surtout dans les contrées du Nord, et comparés à ces conquérants, les Barbares du Nord, Suèves et Visigoths, n'ont laissé que peu de traces. Les mahométans d'origines diverses, qui s'emparèrent du pays à leur tour, ont aussi contribué puissamment à changer le sang et les moeurs des habitants. Dans l'Algarve notamment, où la domination des musulmans se maintint jusqu'au milieu du treizième siècle, la population est à demi mauresque. Les nombreuses forteresses que l'on voit sur les sommets, les vieux murs de défense, rappellent, aussi bien que les légendes racontées par les paysans, avec quel acharnement se sont livrées les luttes de race, avant que se soit faite l'unité de gouvernement et de religion.
De même que les rois d'Espagne, les souverains du Portugal, conseillés par le tribunal de l'Inquisition, ont expulsé de la contrée tous leurs sujets convaincus ou soupçonnés de n'être point fervents catholiques. Contre les Maures, les mesures de bannissement furent sans pitié; mais il y eut des périodes de répit dans la persécution des Israélites. Des milliers de Juifs espagnols, bravant l'esclavage et la mort, se domicilièrent en Portugal, près de la frontière d'Espagne, et, grâce à une conversion apparente, fondèrent sur la terre d'exil d'importantes communautés. Il reste encore maintes traces de l'ancienne population israélite, surtout, dit-on, dans les environs de Bragance et dans tout le Tras os Montes, quoique tous les Juifs avoués, race énergique et intelligente s'il en fût, soient allés porter leur industrie, leur esprit d'initiative, leurs connaissances, en diverses contrées de l'Europe et de l'Orient. On sait l'action que les Juifs portugais ont exercée et qu'ils exercent encore en Hollande, en France, dans la Grande-Bretagne. A l'époque de l'exil, ils étaient les auteurs, les médecins, les légistes, aussi bien que les grands spéculateurs du Portugal; ils avaient fondé à Lisbonne une académie, d'où sortaient les hommes les plus instruits du royaume; le premier livre imprimé en Portugal l'a été par un juif. Spinoza, ce penseur si noble et si puissant, était issu de juifs portugais. Les Portugais ne sont pas seulement mélangés d'éléments arabes, berbers, israélites; ils sont aussi très-fortement croisés de nègres, surtout dans la partie méridionale et sur le littoral maritime. Avant que les noirs de Guinée fussent exportés en multitudes dans les plantations d'Amérique, la traite n'en était pas moins fort active; mais c'est dans les ports méridionaux de l'Espagne et du Portugal qu'étaient vendus les esclaves africains. L'historien portugais Damianus a Goes évalue le nombre des nègres importés à Lisbonne pendant le seizième siècle à dix ou douze mille par an, sans compter les Maures. D'après le témoignage des contemporains, on rencontrait autant de noirs que de blancs dans les rues de Lisbonne; dans chaque maison bourgeoise les serviteurs étaient des nègres et des négresses, et les riches en possédaient des chiourmes entières, qu'ils achetaient sur les marchés. A la fin du siècle dernier, les personnes de couleur formaient encore la cinquième partie de la population de Lisbonne, et quand elles se rendaient en procession à l'église de leur patronne, Notre-Dame d'Ataraya, bâtie sur une colline de la rive opposée du Tage, on aurait pu croire, en présence de ces multitudes de noirs, qu'on se trouvait dans un pays d'Afrique. Peu à peu les croisements ont fait entrer dans la masse du peuple tous ces éléments ethniques provenant des populations les plus diverses de l'Afrique tropicale, et les Portugais ont pris ainsi dans leurs traits et leur constitution physique un caractère plus méridional que ne le comportait leur origine première: ils sont devenus en réalité un peuple de couleur. Quelques auteurs attribuent à l'influence persistante du sang nègre la remarquable immunité des immigrants portugais qui s'exposent au climat du Brésil, des Indes, de l'Afrique australe, ces contrées redoutables où meurent presque tous les autres colons d'Europe. Il est vrai, la plupart des Portugais réussissent et prospèrent au Brésil; mais précisément la majorité de ces immigrants lusitaniens sont originaires des provinces montueuses du nord, où les croisements avec les Africains ont été assez rares. La sobriété des colons portugais semble être la principale raison de leur facilité d'acclimatement.
Actuellement, les étrangers qui ont le plus d'influence sur la population lusitanienne sont les Galiciens, qui se rendent en si grand nombre à Lisbonne et dans les autres villes du Portugal pour y exercer les métiers de boulanger, de porte-faix, de concierge, de majordome, de domestique. En général, ils se mêlent peu aux autres habitants, d'autant moins qu'on les tourne en ridicule, à cause de leur grossier langage et de leur rusticité; mais leurs colonies s'accroissent incessamment et leur action sur la population environnante augmente en proportion; d'ailleurs, l'aisance qu'ils finissent presque tous par acquérir, grâce à leur sobriété et à leur esprit d'économie, fait oublier facilement leur origine. Le mélange de tous ces éléments divers n'a point produit une belle race. Il est rare que les Portugais puissent se comparer à leurs voisins les Espagnols pour la noblesse du visage. Leurs traits n'ont, en général, aucune régularité, leurs nez sont retroussés, leurs lèvres épaisses. Si l'on ne voit parmi eux que très-peu d'estropiés et d'infirmes, par contre on ne trouve que peu d'hommes de belle taille; trapus, carrés, ils ont une grande disposition à prendre de l'embonpoint: en certains districts, un reste de lèpre s'est encore maintenu. La plupart des femmes sont petites et grasses; elles n'ont point la beauté fière des Espagnoles, mais elles se distinguent par l'éclat des yeux, l'abondance de la chevelure, la vivacité de la physionomie, l'amabilité des manières.