WeRead Powered by ReaderPub
Nouvelles mille et une nuits cover

Nouvelles mille et une nuits

Chapter 14: FIN.
Open in WeRead

About This Book

Un recueil de nouvelles qui transpose la veine des contes merveilleux dans des décors européens, mêlant intrigues policières, aventures urbaines et épisodes fantastiques. Les récits associent suspense et ironie: rencontres étranges, sociétés secrètes engagées dans des jeux mortels, enquêtes et duels, et péripéties impliquant personnages déguisés et voyages imprévus. L'ensemble privilégie la concision, l'humour noir et une prose vive, tout en explorant la peur, la morale et la justice à travers situations imprévues et retournements dramatiques.

Le second acte était commencé et déjà avancé même quand la porte s'ouvrit; deux personnes se dissimulèrent dans le coin le plus obscur de la loge. Francis étranglait d'émotion. C'étaient Mr. Vandeleur et sa fille. Son sang bouillait dans ses veines, ses oreilles tintaient, la tête lui tournait. Il n'osait regarder, de peur d'éveiller les soupçons; son programme qu'il lisait et relisait dans tous les sens, passait du blanc au rouge devant lui; quand il leva les yeux, la scène lui parut à une lieue de distance et il trouva la voix, les gestes des acteurs ridicules et impertinents. Enfin il se risqua à jeter un coup d'œil dans la direction qui l'intéressait et il sentit aussitôt que son regard avait croisé celui de la jeune fille. Un frisson secoua ses membres, il vit à la fois toutes les couleurs de l'arc-en-ciel. Que n'aurait-il pas donné pour entendre ce qui se passait entre les Vandeleur, père et fille! Que n'aurait-il pas donné pour oser prendre sa lorgnette et pour pouvoir les examiner avec calme! Sa vie sans doute se décidait dans cette loge, et lui, cloué sur ce fauteuil, ne pouvant ni intervenir ni même suivre le débat, était condamné à souffrir dans une anxiété impuissante.

Enfin l'acte s'acheva, ses voisins se préparèrent à sortir. Il était naturel qu'il en fit autant; mais alors, force était de passer devant la loge en question. Faisant appel à tout son courage et regardant obstinément le bout de ses souliers, il se leva et s'avança lentement, car un vieux monsieur asthmatique le précédait. Qu'allait-il faire? Aborderait-il les Vandeleur en passant? Lancerait-il dans la loge le camélia de sa boutonnière? Relèverait-il la tête et jetterait-il un regard de tendresse sur la jeune personne qui était sa sœur ou sa fiancée? Tandis qu'il se débattait, aux prises avec ces alternatives diverses, il eut la vision de sa douce et modeste existence à la banque d'Écosse, et un regret fugitif du passé traversa son âme. Mais il arrivait devant la loge: tout en se demandant encore ce qu'il devait faire, il tourna la tête et leva les yeux. Une exclamation de désappointement lui échappa, la loge était vide; pendant ses réflexions la famille Vandeleur était partie.

Une personne polie lui fit remarquer qu'il obstruait le passage; machinalement il se remit à marcher et se laissa porter par la foule. Il se retrouva dans la rue; là il s'arrêta, et l'air frais de la nuit remit promptement l'équilibre dans ses facultés; mais sa tête pesait lourdement sur ses épaules et, à sa grande surprise, il chercha vainement le sujet des deux actes qu'il venait d'entendre; un irrésistible besoin de sommeil succédait à tant d'agitations; hélant un fiacre, il se fit reconduire chez lui, brisé de fatigue et dégoûté de la vie.

Le lendemain matin, Francis alla aux abords du marché, guetter le passage de miss Vandeleur. Son attente ne fut pas trompée; vers huit heures, il la vit déboucher d'une des rues. Elle était simplement et presque pauvrement mise, mais dans sa démarche, dans sa taille, jusque dans l'aisance avec laquelle elle portait son panier de ménagère, il y avait une grâce, une distinction à laquelle on ne pouvait se méprendre.

Tandis que Francis se glissait dans l'embrasure d'une porte, il lui sembla qu'un rayon de soleil accompagnait cette délicieuse personne et dissipait les ombres devant elle. Il la laissa le dépasser, puis il sortit de sa cachette et l'appela par son nom:

«Miss Vandeleur!»

Elle se retourna et devint blanche comme une morte en le reconnaissant.

«Pardon, continua-t-il; Dieu m'est témoin que je ne voulais pas vous effrayer; d'ailleurs vous n'avez rien à craindre d'un serviteur aussi dévoué que moi. Croyez-le, je n'ai ni la liberté ni le choix des moyens. Je sens que nous avons beaucoup d'intérêts communs, mais sans comprendre rien de plus. Je suis dans les ténèbres, dans l'impossibilité d'agir, ignorant même qui sont mes amis ou mes ennemis.»

La jeune fille murmura:

«Je ne sais qui vous êtes.

—Ah! si, mademoiselle, vous le savez, et bien mieux que moi-même. Sur ce point surtout, daignez m'éclairer: dites-moi... poursuivit-il en suppliant, qui suis-je? qui êtes-vous? et comment nos destinées sont-elles entremêlées? Venez à mon secours, mademoiselle, un mot, un seul mot, le nom de mon père, si vous voulez; et ma reconnaissance sera sans bornes.

—Je ne veux pas vous tromper, répondit la jeune fille. Je sais qui vous êtes, mais je ne suis pas autorisée à vous l'apprendre.

—Dites au moins alors que vous me pardonnez mon audace, et j'attendrai aussi patiemment que je pourrai. Puisque le sort me condamne à une ignorance cruelle, je me soumets; mais n'ajoutez pas à mes angoisses la crainte de vous avoir pour ennemie.

—Ce que vous avez fait était très naturel, et je n'ai rien à vous pardonner. Adieu.

—Ce doit donc être adieu? dit-il tristement.

—Mais je n'en sais rien moi-même. Adieu quant à présent, si vous le préférez.»

Et sur ces mots elle s'éloigna d'un pas rapide.

Francis rentra chez lui en proie à une violente émotion.

L'Euclide fit peu de progrès ce jour-là et il passa plus de temps à la fenêtre qu'à son bureau improvisé. Pourtant, à part le retour de miss Vandeleur, qui retrouva son père savourant un londrès sous la véranda, il n'eut rien à noter jusqu'à l'heure du déjeuner.

Après avoir apaisé sa faim dans un restaurant du quartier, le jeune homme retourna rue Lepic, plus impatient que jamais. Surprise! Un domestique à cheval et tenant la bride d'une jument sellée se promenait de long en large devant le mur du jardin. Le portier de Francis, adossé contre la porte, fumait sa pipe, tout en s'absorbant dans la contemplation de ce spectacle inusité.

«Regardez, cria-t-il au jeune homme. La superbe bête! Un frère de M. Vandeleur vient d'arriver en visite. C'est un grand homme, un général de votre pays; vous devez bien le connaître de réputation.

—Je n'ai jamais entendu parler d'un général Vandeleur, répondit Francis, mais nous avons bien des officiers de ce grade, et d'ailleurs mes occupations ont été exclusivement civiles.

—C'est lui, reprit le portier, qui a perdu le grand diamant des Indes; vous devez savoir cela, du moins, les journaux en ont assez parlé! Aussitôt qu'il put se débarrasser de son concierge, Francis escalada ses étages et courut à la fenêtre. Les deux Vandeleur étaient assis sous le marronnier et causaient tout en fumant. Le général, petit homme rubicond et sanglé dans sa redingote, offrait une certaine ressemblance avec son frère, bien qu'il en fût plutôt la caricature; il avait quelque chose de sa démarche dégagée et hautaine, mais il était beaucoup moins grand, plus vieux, plus commun, et, somme toute, il faisait assez triste mine à côté du dictateur.

Penchés tous deux sur la table, ils paraissaient discuter avec animation, mais si bas que Francis attrapait à peine un mot par-ci par-là, ce qui lui suffit d'ailleurs pour se convaincre que la conversation roulait sur lui-même et sur sa carrière. Il saisit distinctement le nom de Scrymgeour, et s'imagina entendre celui de Francis.

Tout à coup le général se leva, en proie à une violente colère et se répandit en exclamations.

«Francis Vandeleur!» cria-t-il en soulignant le second nom. «Francis Vandeleur, vous dis-je!»

Le dictateur fit de tout le corps un geste moitié affirmatif, moitié méprisant, mais sa réponse n'arriva pas jusqu'au jeune homme.

Ce Francis Vandeleur, était-ce lui? Discutaient-ils donc sous quel nom on allait le marier? Lui-même était-il bien éveillé et ses sens égarés ne l'abusaient-ils pas?

L'entretien avait repris à voix basse; puis, la discussion s'élevant sans doute de nouveau entre les deux frères, la voix du général éclata furieuse.

«Ma femme? criait-il, j'en ai par-dessus la tête. Qu'on ne m'en parle plus; son nom même m'est odieux.»

Et les jurons s'entremêlaient aux coups de poing qui pleuvaient sur la table.

Son frère parut chercher à l'apaiser, et peu après le reconduisit. Ils échangèrent une poignée de mains suffisamment cordiale, mais, à peine la porte se fut-elle refermée sur le visiteur, que John Vandeleur partit d'un éclat de rire qui vint sonner comme un écho diabolique aux oreilles de Francis.

La journée s'acheva sans amener rien de nouveau. Le jeune homme n'était guère plus avancé que la veille, mais il se consolait en pensant que le lendemain était le fameux mardi; le sort s'acharnât-il contre lui, il ne pouvait manquer de faire quelque découverte importante.

La journée fut longue; comme l'heure du dîner approchait, les préparatifs commencèrent sous le marronnier. Sur une des tables que Francis apercevait entre les branches, on apporta des piles d'assiettes, les ingrédients de la salade, etc.; sur l'autre on dressa le couvert, mais le feuillage la cachait presque entièrement à Francis et il devina plutôt qu'il ne vit de l'argenterie et une nappe blanche.

Mr. Rolles arriva à sept heures précises; il avait l'air méfiant d'un homme qui se tient sur ses gardes, parlant peu et bas. Le dictateur, au contraire, semblait fort joyeux; son rire remplissait le jardin, et, aux modulations de sa voix, on devinait qu'il racontait des drôleries en imitant l'accent de différents pays. Avant même qu'ils eussent fini leur vermouth, tout sentiment de malaise semblait avoir disparu entre le jeune clergyman et son interlocuteur et ils bavardaient comme une paire de vieux amis.

Miss Vandeleur fit enfin son entrée, apportant la soupière. Rolles se précipita pour lui offrir son secours, qu'elle refusa en riant, et il y eut un échange général de plaisanteries qui devaient avoir trait à cette manière primitive de se servir soi-même.

«On est plus à l'aise», déclarait Mr. Vandeleur.

Un instant après ils étaient assis autour de la table et Francis les perdit de vue; malheureusement, il n'entendait guère plus qu'il ne voyait. À en juger par le babillage animé, par le bruit incessant de couteaux et de fourchettes qui sortaient du marronnier, le repas était gai, et Francis, qui grignotait un petit pain dans sa cachette, ne put se défendre d'un mouvement d'envie.

Les convives causaient entre chaque plat et s'attardèrent plus longuement encore sur un dessert exquis arrosé d'un vin vieux débouché avec soin par le dictateur lui-même. La nuit était pure, étoilée, sans une brise; il commençait à faire sombre cependant et deux bougies furent apportées sur le dressoir. Des flots de lumière émergeaient en même temps de la véranda. Le jardin se trouva donc absolument illuminé.

Pour la dixième fois peut-être, miss Vandeleur rentra dans la maison; elle revint cette fois portant la cafetière, qu'elle posa sur le dressoir; au même instant son père se leva en disant:

«Le café, c'est de mon département.»

Francis le vit se dresser de toute sa haute taille. Sans cesser de causer par-dessus son épaule avec les autres convives, il remplit les deux tasses; puis, par un mouvement de véritable prestidigitation, versa dans l'une d'elles le contenu d'une très petite fiole. La chose fut si vivement faite que celui qui ne le quittait pas des yeux eut à peine le temps de s'en apercevoir. Une seconde après, Mr. Vandeleur était retourné près de la table apportant les deux tasses.

«Avant que nous ayons fini de boire, notre Juif sera sans doute ici», dit-il.

Il est impossible de décrire l'effroi et l'angoisse de Francis. Quel complot se tramait donc là, devant lui? Il se sentait moralement obligé d'intervenir, mais comment? C'était peut-être une simple plaisanterie, et quelle mine ferait-il dans le cas où son avertissement tomberait à faux? D'autre part, s'il y avait trahison, fallait-il dénoncer et perdre l'homme auquel il devait la vie? Il commença là-dessus à s'apercevoir qu'il jouait un rôle d'espion. L'attente devenait une torture cruelle; son cœur avait des palpitations irrégulières, ses jambes fléchissaient sous lui, une sueur froide l'inondait tout entier, il s'accrocha défaillant à l'appui de la fenêtre.

Plusieurs minutes, des siècles, se passèrent. La conversation semblait languir; tout à coup on entendit un verre se briser, en même temps qu'un autre bruit, sourd celui-là, comme si quelqu'un fût tombé le front sur la table. Puis un cri perçant déchira l'air.

«Qu'avez-vous fait? Il est mort! disait miss Vandeleur.

—Silence! fit le terrible vieillard d'une voix si vibrante que Francis ne perdit pas un mot. Il se porte aussi bien que moi. Prenez-le par les talons, je vais le tenir par les épaules.»

Des sanglots lui répondirent.

«M'entendez-vous, reprit la même voix rude, ou faut-il vous faire obéir de force? Choisissez, mademoiselle.»

Il y eut une nouvelle pause, puis le dictateur continua d'un ton moins violent:

«Prenez les pieds de cet homme, il faut que je le porte dans la maison. Ah! si j'étais plus jeune, rien au monde ne me retiendrait. Mais aujourd'hui, l'âge, les dangers, tout est contre moi... mes mains tremblent et il faut que vous m'aidiez.

—C'est un crime! dit la jeune fille.

—Je suis votre père.»

Cet appel parut produire son effet; Francis entendit piétiner le gravier, une chaise tomba, puis il vit le père et la fille traverser l'allée et disparaître sous la véranda, portant un corps inanimé, affreusement pâle, dont la tête pendait. Était-il mort ou vivant? En dépit de l'affirmation de Mr. Vandeleur, Francis était fort inquiet. Un crime venait d'être commis, une catastrophe terrible s'abattait sur la maison aux persiennes vertes. À son grand étonnement, Francis sentit l'horreur et le mépris faire place chez lui à un sentiment de pitié pour le vieillard et pour l'enfant qu'un grand péril menaçait sans doute. Un élan généreux le poussa; lui aussi lutterait avec son père contre le monde, la justice et la fatalité; relevant brusquement la jalousie, il sauta sur la fenêtre, étendit les bras et se jeta, les yeux fermés, dans le feuillage du marronnier.

Les branches craquaient sous lui sans qu'il pût en saisir une; enfin un rameau plus fort se trouva sous sa main, il resta suspendu quelques secondes, puis, se laissant aller, tomba lourdement contre la table. Un cri d'alarme partit de la maison: sa singulière entrée n'était point passée inaperçue. Peu lui importait; en trois bonds il fut sous la véranda.

Dans une petite pièce, tapissée de nattes et entourée de vitrines remplies d'objets rares et précieux, Mr. Vandeleur était penché sur le corps du clergyman. Il se releva comme Francis entrait et quelque chose glissa de ses doigts dans ceux de sa fille; ce fut fait en un clin d'œil; à peine Francis avait-il eu le temps de voir, mais il lui sembla que le coupable avait saisi cet objet sur la poitrine de sa victime et qu'après l'avoir regardé un millième de seconde, il l'avait rapidement passé à sa fille. Tout cela s'était produit en moins de temps qu'il n'en faut pour le dire, tandis que Francis restait sur le seuil, un pied en l'air.

Se précipitant aux genoux du dictateur:

«Père! s'écria-t-il, laissez-moi vous secourir. Traitez-moi en père et vous trouverez chez moi tout le dévouement d'un fils.»

Une explosion de jurons formidables fut toute la réponse qu'il obtint.

«Père, fils, fils, père! Qu'est-ce que cette comédie? Comment êtes-vous entré dans mon jardin, monsieur? Et, par le diable, qui êtes-vous? que voulez-vous?»

Abasourdi, Francis se releva sans mot dire.

Tout à coup, comme frappé d'un trait de lumière, John Vandeleur se mit à rire bruyamment.

«Je vois, s'écria-t-il, je comprends, c'est le Scrymgeour! Très bien, Mr. Scrymgeour, très bien, je vais vous mettre en quelques mots au courant de votre situation. Vous vous êtes introduit chez moi par force, sinon par ruse, à coup sûr sans y être invité, et vous choisissez pour m'accabler de vos protestations de tendresse le moment où un hôte vient de s'évanouir à ma table. Je ne suis pas votre père; puisque vous tenez à le savoir, vous êtes le fils naturel de mon frère et d'une marchande de poissons. J'avais pour vous une indifférence qui touche de près à l'antipathie, et d'après ce que je vois de votre conduite, votre esprit me paraît digne de votre extérieur. Je livre ces quelques remarques à vos méditations, et je vous prie avant tout de me débarrasser de votre présence. Si je n'étais pas occupé, ajouta-t-il avec un geste menaçant, vous recevriez la plus belle rossée que ce bras ait jamais donnée!»

Francis était pétrifié; il eût voulu être à cent lieues de cette maison maudite; mais, ne sachant comment s'en aller ni quel chemin prendre, il demeurait planté comme un piquet au milieu de la chambre. Miss Vandeleur rompit le silence.

«Père, vous êtes en colère... vous parlez sans savoir.... Mr. Scrymgeour a pu se tromper, mais ses intentions étaient bonnes.

—Merci, ma fille; vous me rappelez une autre observation que je crois devoir faire à M. Scrymgeour. Mon frère, monsieur, a été assez absurde pour vous accorder une pension. Il a eu la présomption et la sottise de vouloir vous marier à cette demoiselle; vous lui avez été montré il y a deux jours, et j'ai le plaisir de vous annoncer qu'elle a repoussé avec dégoût l'idée d'une pareille union. Permettez-moi d'ajouter que j'ai beaucoup d'influence sur mon frère, et qu'il ne tiendra pas à moi qu'avant la fin de la semaine vous ne soyez renvoyé sans le sou à votre paperasserie.»

Le ton du vieillard était, s'il est possible, plus blessant encore que ses paroles. Devant cette haine furieuse, Francis perdit la tête; il cacha son visage entre ses mains et un sanglot souleva sa poitrine.

Miss Vandeleur intervint de nouveau.

«Mr. Scrymgeour, dit-elle d'une voix douce, ne vous affligez pas des paroles de mon père. Je ne ressens pour vous aucune aversion; au contraire, j'ai demandé à faire avec vous plus ample connaissance; ce qui se passe ce soir ne m'inspire, croyez-le bien, que beaucoup d'estime et de pitié.»

À ce moment, Simon Rolles agita convulsivement le bras, il revenait à lui, n'ayant absorbé qu'un violent narcotique. Vandeleur se pencha, examina son visage, puis se releva en disant:

«Allons, puisque vous êtes si satisfaite de sa conduite, prenez une lumière, mademoiselle, et montrez à ce bâtard le chemin de la porte.»

La jeune fille s'empressa d'obéir.

«Merci, lui dit Francis dès qu'ils furent seuls dans le jardin, merci du fond de l'âme. Vos paroles resteront dans ma mémoire comme un souvenir consolateur attaché à cette nuit, qui a été la plus cruelle de ma vie.

—J'ai dit ce que je pensais, répondit-elle, j'étais indignée de vous voir si injustement traité.»

Ils avaient atteint la porte de la rue, et miss Vandeleur, posant sa lumière sur le gravier, se mit à détacher les chaînes.

«Encore un mot, dit Francis: est-ce que je ne dois plus vous revoir?

—Hélas! vous avez entendu mon père. Je ne peux qu'obéir.

—Dites au moins que ce n'est pas de votre plein gré... que ce n'est pas vous qui me chassez.

—Non, dit-elle, vous me semblez un brave et honnête garçon.

—Alors, donnez-moi un gage.»

La main sur la dernière serrure, elle s'arrêta un instant; tous les verrous étaient tirés, il ne restait plus qu'à pousser la porte.

«Si j'y consens, répondit-elle, promettez-vous de m'obéir de point en point?

—Mademoiselle, tout ordre venant de vous m'est sacré.»

Elle tourna la clef et ouvrit la porte.

«Eh bien, soit; mais vous ne savez pas ce que vous demandez. Quoi qu'il arrive et quoi que vous entendiez, ne revenez pas ici. Marchez le plus vite que vous pourrez jusqu'à ce que vous ayez atteint les quartiers éclairés et fréquentés, et là encore tenez-vous sur vos gardes; vous êtes en péril plus que vous ne le pensez. Promettez-moi de ne pas regarder ce gage avant que vous ne soyez en sûreté.

—Je le promets», répondit Francis.

Elle lui mit dans la main un mouchoir roulé, et, le poussant dans la rue avec une vigueur dont il ne la croyait pas capable:

«Maintenant, lui cria-t-elle, sauvez-vous!»

La porte retomba, loquets et verrous furent replacés.

«Allons, se dit Francis, puisque j'ai promis!...»

Et il descendit rapidement la rue. Il n'était pas à cinquante pas de la maison quand un cri diabolique retentit soudain dans le silence de la nuit. Instinctivement, il s'arrêta, un autre passant en fit autant, les habitants des maisons voisines se mirent aux fenêtres. Cet émoi semblait l'œuvre d'un seul homme, qui hurlait de rage et de désespoir, comme une lionne à qui l'on a volé ses petits, et Francis ne fut pas moins surpris qu'effrayé d'entendre son nom s'élever au milieu d'une volée de jurons en anglais. Son premier mouvement fut de retourner en arrière; mais, se rappelant l'avis de miss Vandeleur, il pensa que le mieux était de hâter le pas, et il se remettait en marche, quand le dictateur, tête nue, cheveux au vent, criant et gesticulant, passa à côté de lui comme un boulet de canon.

«Je l'ai échappé belle! pensa Francis. Je ne sais pas ce qu'il peut me vouloir, mais il n'est certes pas bon à fréquenter pour le quart d'heure, et je ferai mieux d'obéir à cette aimable fille.»

Il retourna sur ses pas pour prendre une rue latérale et gagner la rue Lepic, se laissant poursuivre de l'autre côté. Le calcul était mauvais. Il n'avait en réalité qu'une chose à faire: entrer dans le plus proche café, et laisser passer le gros de l'orage. Mais, outre que Francis n'avait pas l'expérience de la guerre, sa conscience très nette ne lui faisait appréhender rien de plus qu'une entrevue désagréable, chose dont il lui semblait avoir fait ce soir-là un apprentissage plus que suffisant. Il se sentait endolori de corps et d'esprit.

Le souvenir de ses contusions lui rappela tout à coup que son chapeau était resté dans sa chambre et que ses vêtements avaient tant soit peu souffert de son passage à travers les branches du marronnier. Il entra dans le premier magasin venu, acheta un chapeau de feutre à larges bords et fit réparer sommairement le désordre de sa toilette. Quant au gage de miss Vandeleur, toujours dissimulé sous son mouchoir, il l'avait mis en sûreté dans la poche de son pantalon.

À quelques pas de la boutique, il sentit un choc soudain: une main s'abattit sur son épaule, tandis qu'une bordée d'injures lui entrait dans les oreilles. C'était le dictateur, qui, ayant renoncé à rattraper sa proie, remontait chez lui par la rue Lepic.

Francis était un robuste garçon, mais il ne pouvait lutter ni de force ni d'adresse avec un tel adversaire; après quelques efforts stériles, il se rendit.

«Que me voulez-vous? demanda-t-il.

—C'est ce que vous saurez là-bas», répondit l'autre d'un air farouche. Et il entraîna le jeune homme du côté de la maison aux persiennes vertes.

Tout en paraissant renoncer à la lutte, Francis guettait l'instant propice pour se sauver. D'une brusque secousse, il se dégagea, laissant le col de son paletot dans la main de son agresseur, et il reprit sa course dans la direction du boulevard. Les chances étaient retournées; si John Vandeleur était le plus fort, Francis était de beaucoup le plus agile des deux, et il fut bientôt perdu dans la foule. Il reprit haleine un instant, puis, de plus en plus intrigué et inquiet, il continua de marcher rapidement jusqu'à la place de l'Opéra, éclairée comme en plein jour par la lumière électrique.

«Voilà qui suffirait, je pense, à miss Vandeleur», se dit-il.

Tournant à gauche, il suivit le boulevard, entra au bar américain et demanda un bock. L'établissement était à peu près désert; il était trop tôt ou trop tard pour les habitués. Deux ou trois messieurs étaient dispersés à des tables isolées; mais Francis, absorbé dans ses propres réflexions, ne remarqua pas leur présence.

Il s'installa dans un coin et tira le mouchoir de sa poche: l'objet qu'entourait ce mouchoir se trouva être un élégant étui en maroquin, qui, s'ouvrant par un ressort, découvrit aux yeux épouvantés du jeune homme un diamant de taille monstrueuse et d'un éclat extraordinaire. Le fait était si parfaitement inexplicable, la valeur de cette pierre si évidemment exceptionnelle, que le jeune Scrymgeour resta pétrifié, anéanti, les yeux rivés sur l'écrin grand ouvert, dans l'attitude d'un homme frappé d'idiotisme.

Une voix, calme et impérieuse tout ensemble, lui glissa ces mots:

«Fermez cet écrin et faites bonne contenance.»

En levant les yeux, Francis vit devant lui un homme de la physionomie la plus distinguée, jeune encore et vêtu avec une élégante simplicité; il avait quitté l'une des tables voisines et, apportant son verre, était venu s'asseoir près de Francis.

«Fermez cet écrin, répéta l'étranger, et remettez-le dans votre poche, où je suis persuadé qu'il n'aurait jamais dû se trouver. Tâchez de perdre cet air abasourdi et traitez-moi comme si j'étais une personne de votre connaissance, rencontrée par hasard. Allons, vite, trinquez avec moi. Voilà qui est mieux. Vous n'êtes qu'un amateur, monsieur, je suppose?»

L'inconnu prononça ces mots avec un sourire plein de sous-entendus et se renversa sur sa chaise en lançant dans l'air une ample bouffée de tabac.

«Pour l'amour de Dieu, dit Francis, apprenez-moi qui vous êtes et ce que veut dire tout ceci. J'obéis à vos injonctions, et vraiment je ne sais pas pourquoi; mais j'ai traversé ce soir tant d'aventures bizarres, et tous ceux que je rencontre se conduisent si singulièrement, que j'en arrive à croire que j'ai perdu la tête ou que je voyage dans une autre planète. Votre physionomie m'inspire confiance, monsieur; vous paraissez être un homme d'expérience, sage et bon; dites-moi pourquoi vous m'abordez ainsi.

—Chaque chose a son temps, répondit l'étranger; j'ai le pas sur vous. Commencez par me dire, vous, comment il se fait que le diamant du Rajah soit en votre possession.

—Le diamant du Rajah! répéta Francis.

—À votre place je ne parlerais pas si haut. Oui, monsieur, le diamant du Rajah; c'est lui que vous avez dans votre poche, et cela sans aucun doute. Je le connais bien, l'ayant vu plus de vingt fois dans la collection de sir Thomas Vandeleur.

—Sir Thomas Vandeleur?... Le général... mon père!

—Votre père! Je ne savais pas que le général Vandeleur eût des enfants.

—Monsieur, je suis fils naturel», répondit Francis en rougissant.

L'autre s'inclina d'un air grave: ce fut le salut d'un homme qui s'excuse silencieusement auprès de son égal, et Francis se sentit aussitôt rassuré, réconforté, toujours sans savoir pourquoi. La présence de cet inconnu lui faisait du bien et lui inspirait confiance; il lui semblait toucher la terre ferme. Un sentiment de respect involontaire le poussa tout à coup à ôter son chapeau, comme s'il se fût trouvé en présence d'un supérieur.

«Je vois, dit l'étranger, que vos aventures n'ont pas été d'un genre précisément pacifique. Votre col est déchiré, votre visage porte des égratignures et vous avez une blessure à la tempe. Peut-être excuserez-vous ma curiosité si je vous demande de m'expliquer la cause de ces accidents et comment il se fait qu'un objet volé de pareille valeur se trouve dans votre poche.

—Détrompez-vous, repartit Francis avec beaucoup de vivacité; je ne possède aucun objet volé. Si vous faites allusion au diamant, je l'ai reçu, il n'y a pas une heure, des mains mêmes de miss Vandeleur, rue Lepic.

—Miss Vandeleur! rue Lepic! Vous m'intéressez plus que vous ne croyez, monsieur. Continuez, je vous prie.

—Ciel!...» s'écria Francis.

Un éclair venait de traverser sa mémoire. N'avait-il pas vu Mr. Vandeleur plonger sa main dans le gilet de son convive évanoui pour y saisir quelque chose? Ce quelque chose, il en avait maintenant la certitude, c'était un étui en maroquin!

«Vous trouvez une piste? demanda l'étranger.

—Écoutez, répondit Francis; je ne sais qui vous êtes, mais je vous crois capable de me venir en aide. Je suis dans une situation inextricable, j'ai besoin de conseil et d'appui; puisque vous m'y invitez, je vais tout vous dire.»

Et il lui raconta brièvement son odyssée depuis le jour où il avait été appelé chez l'avoué, à Édimbourg.

«Cette histoire n'est pas banale, dit l'étranger, quand le jeune homme eut fini, et votre position est certainement scabreuse. Bien des gens vous conseilleraient de chercher votre père pour lui remettre le diamant; quant à moi, j'ai d'autres vues.—Garçon! cria-t-il, priez le directeur de l'établissement de venir me parler.»

Dans son accent, dans son attitude, Francis reconnut de nouveau l'habitude évidente du commandement. Le garçon s'éloigna et revint bientôt suivi du gérant de l'endroit, qui se confondait en saluts obséquieux.

«Ayez la bonté de dire à monsieur mon nom, fit l'étranger en désignant Francis.

—Monsieur, dit l'important fonctionnaire en s'adressant au jeune Scrymgeour, vous avez l'honneur d'être assis à la même table que Son Altesse le prince Florizel de Bohême.»

Francis se leva précipitamment et s'inclina devant le prince, qui le pria de se rasseoir.

«Merci, dit le prince Florizel au gérant; je suis fâché de vous avoir dérangé pour si peu de chose.»

Et, d'un signe de la main, il le congédia.

«Maintenant, reprit-il en se tournant vers Francis, donnez-moi le diamant.»

L'écrin lui fut remis aussitôt en silence.

«Très bien; vous agissez sagement. Toute votre vie vous vous féliciterez de vos infortunes de ce soir. Un homme, Mr. Scrymgeour, peut être assailli par des difficultés sans nombre; mais, s'il a l'intelligence saine et le cœur vaillant, il sortira de toutes avec honneur. Ne vous tourmentez plus; vos affaires sont entre mes mains, et, avec l'aide de Dieu, je saurai les amener à une heureuse issue. Suivez-moi, s'il vous plaît, jusqu'à ma voiture.»

Le prince se leva et, laissant une pièce d'or au garçon, il conduisit le jeune homme à quelques pas du café, où l'attendaient deux domestiques sans livrée et un coupé fort simple.

«Cette voiture, dit-il à Francis, est à votre disposition. Rassemblez vos bagages le plus promptement possible, et mes domestiques vous conduiront à une villa des environs de Paris où vous pourrez attendre tranquillement la conclusion de vos affaires. Vous trouverez là un jardin agréable, une bibliothèque bien composée, un cuisinier passable, de bons vins et quelques cigares que je vous recommande. Jérôme, ajouta-t-il, se tournant vers un des laquais, vous avez entendu ce que je viens de dire; je vous confie Mr. Scrymgeour, vous veillerez à ce qu'il soit bien traité.»

Francis balbutia quelques phrases de reconnaissance.

«Il sera temps de me remercier, dit le prince, quand votre père vous aura reconnu et que vous épouserez Miss Vandeleur.»

Sur ces mots, il s'éloigna, sans se presser, dans la direction de Montmartre. Un fiacre passait, il y monta en jetant une adresse au cocher; un quart d'heure après, ayant congédié son cocher à l'entrée de la rue, il sonnait à la porte de Mr. Vandeleur.

La grille fut ouverte avec précaution par le dictateur lui-même.

«Qui êtes-vous? demanda-t-il.

—Vous excuserez cette visite tardive, Mr. Vandeleur.

—Votre Altesse est toujours la bienvenue», répondit le vieillard en s'effaçant.

Le prince pénétra dans le jardin, marcha droit à la maison et, sans attendre son hôte, ouvrit la porte du salon. Il y trouva deux personnes assises: l'une était miss Vandeleur, les yeux rougis par des larmes récentes; un sanglot la secouait encore de temps en temps. Dans l'autre personne, Florizel reconnut un jeune homme qui, quelques semaines auparavant, l'avait abordé au club pour lui demander des renseignements littéraires.

«Miss Vandeleur, dit Florizel en la saluant, vous paraissez fatiguée. Mr. Rolles, si je ne me trompe? J'espère, monsieur, que vous avez tiré profit de l'étude de Gaboriau.»

Le clergyman semblait absorbé dans des pensées amères; il ne répondit pas et se contenta de saluer sèchement, tout en se mordant les lèvres.

«À quel heureux hasard dois-je l'honneur de recevoir la visite de Votre Altesse? demanda Vandeleur qui arrivait derrière le prince.

—Je viens pour affaires, et, quand j'aurai terminé avec vous, je prierai Mr. Rolles de m'accompagner dans une petite promenade. Mr. Rolles, je vous ferai remarquer, par parenthèse, que je ne suis pas encore assis.»

Le jeune ecclésiastique sauta sur ses pieds en s'excusant; là-dessus le prince prit un fauteuil près de la table, tendit son chapeau à Vandeleur, sa canne à Rolles, et, les laissant debout près de lui, s'exprima en ces termes:

«Je suis venu pour affaires, comme je vous l'ai dit; mais, si j'étais venu pour mon plaisir, j'aurais été fort mécontent de votre accueil. Vous, Mr. Rolles, vous avez manqué de respect à votre supérieur; vous, Vandeleur, vous me recevez le sourire aux lèvres, tout en sachant fort bien que vos mains ne sont pas pures. Je prétends ne pas être interrompu, monsieur, ajouta-t-il impérieusement, je suis ici pour parler et non pour écouter; je vous prie donc de m'entendre avec respect et de m'obéir à la lettre. Dans le plus bref délai possible, votre fille épousera, à l'ambassade, Francis Scrymgeour, mon ami, fils reconnu de votre frère. Vous m'obligerez en donnant au moins dix mille livres sterling de dot. Quant à vous, je vous destine une mission de quelque importance dans le royaume de Siam, et je vous en aviserai par écrit. Maintenant, monsieur, répondez en deux mots. Acceptez-vous, oui ou non, ces conditions?

—Votre Altesse me permettra de lui adresser humblement deux objections, dit Vandeleur.

—Je permets....

—Votre Excellence a appelé Mr. Scrymgeour son ami; si j'avais soupçonné qu'il fût l'objet d'un si grand privilège, je l'aurais traité avec un respect proportionné à cette faveur.

—Vous interrogez adroitement, dit le prince; mais je ne me laisse pas prendre à vos insinuations perfides. Vous avez mes ordres: n'eussé-je vu jamais avant ce soir la personne en question, ils n'en seraient pas moins catégoriques.

—Votre Altesse interprète ma pensée avec sa finesse habituelle, reprit Vandeleur, et il ne me reste plus à ajouter que ceci: j'ai malheureusement mis la police aux trousses de Mr. Scrymgeour; dois-je retirer ou maintenir mon accusation de vol?

—À votre guise; c'est affaire entre votre conscience et les lois de ce pays. Donnez-moi mon chapeau; et vous, Mr. Rolles, suivez-moi. Miss Vandeleur, je vous souhaite le bonsoir. Votre silence, ajouta-t-il en s'adressant à Vandeleur, équivaut, n'est-ce pas, à un consentement formel?

—Puisque je ne puis faire autrement, je me soumets; mais je vous préviens franchement, mon prince, que ce ne sera pas sans une dernière lutte.

—Prenez garde, dit Florizel, vous êtes vieux et les années sont peu favorables aux méchants; votre vieillesse sera plus mal avisée que la jeunesse des autres. Ne me provoquez pas, ou vous me trouverez autrement rigoureux que vous ne l'imaginez. C'est la première fois que j'ai dû me mettre en travers de votre route; veillez à ce que ce soit la dernière.»

Sur ces mots, Florizel sortit du salon en faisant signe au clergyman de le suivre. Le dictateur les accompagna avec une lanterne et se mit à ouvrir une fois de plus les divers systèmes de fermeture si compliqués derrière lesquels il s'était cru à l'abri de toute intrusion.

«Maintenant que votre fille ne peut plus m'entendre, dit le prince en se retournant sur le seuil, laissez-moi vous dire que j'ai compris vos menaces. Vous n'avez qu'à lever la main pour amener sur vous une ruine immédiate et irrémédiable.»

Le dictateur ne répondit pas, mais à peine le prince lui eut-il tourné le dos qu'il lança un geste de menace plein de haine furieuse; puis, tournant le coin de la maison, il courut de toute la vitesse de ses jambes jusqu'à la station de voitures la plus proche.

Ici, dit mon auteur arabe, le fil des événements s'écarte une fois pour toutes de la maison aux persiennes vertes; encore une aventure, et nous en aurons fini avec le Diamant du Rajah. Ce dernier anneau de la chaîne est connu parmi les habitants de Bagdad sous le nom d'«AVENTURE DU PRINCE FLORIZEL ET D'UN AGENT DE POLICE.»


AVENTURE DU PRINCE FLORIZEL ET D'UN AGENT DE POLICE.

Le prince Florizel ne quitta Mr. Rolles qu'à la porte du modeste hôtel où logeait ce dernier. Ils causèrent beaucoup et le jeune homme fut plus d'une fois ému jusqu'aux larmes par la sévérité mêlée de bienveillance que le prince mit dans ses reproches.

«Ma vie est perdue, dit-il enfin. Venez à mon secours; dites-moi ce que je puis faire. Je n'ai, hélas! ni les vertus d'un prêtre ni le savoir-faire d'un fripon.

—Maintenant que vous êtes humilié, dit Florizel, je n'ai plus à vous donner d'ordres; le repentir se traite avec Dieu et non avec les princes, mais si vous me permettez un conseil, partez pour l'Australie comme colon, cherchez une occupation active, travaillez de vos bras, au grand air, tâchez d'oublier que vous avez été prêtre, tâchez d'oublier l'existence de cette pierre maudite.

—Maudite, en effet. Où est-elle maintenant, et quels nouveaux malheurs prépare-t-elle à l'humanité?

—Elle ne fera plus de mal à personne, elle est dans ma poche. Vous voyez, ajouta le prince en souriant, que votre repentir, si jeune qu'il soit, m'inspire confiance.

—Que Votre Altesse me permette de lui toucher la main, murmura Mr. Rolles.

—Non, répondit Florizel, pas encore.»

Le ton qui accompagna ces derniers mots sonna éloquemment à l'oreille du coupable; quand, quelques minutes après, le prince s'éloigna, il le suivit longtemps des yeux en appelant les bénédictions célestes sur cet homme de bon conseil.

Pendant plusieurs heures, le prince arpenta seul les rues les moins fréquentées. Il était fort perplexe. Que faire de ce diamant? Fallait-il le rendre à son propriétaire, qu'il jugeait indigne de le posséder? Fallait-il, par quelque mesure radicale et courageuse, le mettre pour toujours hors de la portée des convoitises humaines? Qu'il fût tombé entre ses mains par un dessein providentiel, ce n'était pas douteux, et, en le regardant sous un bec de gaz, Florizel fut frappé plus que jamais de sa taille et de ses reflets extraordinaires; c'était décidément un fléau menaçant pour le monde.

«Que Dieu me vienne en aide! pensa-t-il. Si je persiste à le regarder, je vais le convoiter moi-même.»

Enfin, ne sachant quel parti prendre, il se dirigea vers l'élégant petit hôtel que sa royale famille possédait depuis des siècles sur le quai. Les armes de Bohême sont gravées au-dessus de la porte et sur les hautes cheminées; à travers une grille, les passants peuvent apercevoir des pelouses veloutées et garnies de fleurs; une cigogne, seule de son espèce dans Paris, perche sur le pignon et attire tout le jour un cercle de badauds; des laquais à l'air grave vont et viennent dans la cour; de temps à autre la grande grille s'ouvre et une voiture roule sous la voûte. À divers titres, cet hôtel était la résidence favorite du prince Florizel; il n'y arrivait jamais sans éprouver le sentiment du chez-soi qui est une jouissance si rare dans la vie des grands. Le soir dont il est question, ce fut avec un plaisir particulier qu'il revit ses fenêtres doucement éclairées. Comme il approchait de la petite porte par laquelle il entrait toujours lorsqu'il était seul, un homme sortit de l'ombre et lui barra le passage avec un profond salut.

«Est-ce au prince Florizel de Bohême que j'ai l'honneur de parler?

—Tel est mon titre, monsieur. Que me voulez-vous?

—Je suis un agent, chargé par Mr. le Préfet de police de remettre cette lettre à Votre Altesse.»

Le prince prit le pli qu'on lui tendait et le parcourut rapidement à la lueur du réverbère; c'était, dans les termes les plus polis et les plus respectueux, une invitation à suivre immédiatement à la préfecture le porteur de la lettre.

«En d'autres termes, dit Florizel, je suis arrêté?

—Oh! rien ne doit être plus éloigné, j'en suis sûr, des intentions réelles de Mr. le Préfet. Ce n'est pas un mandat d'amener, mais une simple formalité dont on s'excusera certainement auprès de Votre Altesse.

—Et si je refusais de vous suivre?

—Je ne puis dissimuler à Votre Altesse que tous pouvoirs m'ont été donnés, répondit l'agent en s'inclinant.

—Sur mon âme, votre audace me confond. Vous n'êtes qu'un agent et je vous pardonne, mais vos chefs auront à se repentir de leur conduite. Quel est le motif de cet acte impolitique? Remarquez que ma détermination n'est pas prise et peut dépendre de la sincérité de votre réponse; rappelez-vous aussi que cette affaire n'est pas sans gravité.

—Eh bien, dit l'agent fort embarrassé, le général Vandeleur et son frère ont osé accuser le prince Florizel d'un vol, s'il faut dire le mot. Le fameux diamant, prétendent-ils, serait entre ses mains. Une simple dénégation de la part de Votre Altesse suffira naturellement à convaincre Mr. le Préfet; je vais même plus loin: que Votre Altesse fasse à un subalterne l'honneur de lui déclarer qu'elle n'est pour rien dans cette affaire, et je demanderai la permission de me retirer sur-le-champ.»

Le prince n'avait jusqu'alors considéré cet incident que comme une bagatelle, fâcheuse uniquement au point de vue de ses conséquences internationales. Au nom de Vandeleur, la réalité lui apparut dans toute son horreur: non seulement il était arrêté, mais il était coupable! Il ne s'agissait pas d'une aventure plus ou moins désagréable, mais d'un péril imminent pour son honneur. Que faire? Que dire? Le diamant du Rajah était en vérité une pierre maudite et il semblait à Florizel qu'il dût être la dernière victime de son sinistre pouvoir.

Une chose était certaine: il ne pouvait donner à l'agent l'assurance qu'on lui demandait et il fallait gagner du temps. Son hésitation ne dura pas une seconde.

«Soit, dit-il, puisqu'il en est ainsi, allons ensemble à la Préfecture.»

L'agent s'inclina de nouveau et suivit le prince à distance respectueuse.

«Approchez, dit Florizel, je suis disposé à causer; d'ailleurs, si je ne me trompe, ce n'est pas la première fois que nous nous rencontrons.

—Votre Altesse m'honore en se souvenant de ma figure; il y a huit ans que je ne l'avais rencontrée.

—Se rappeler les physionomies, c'est une partie de ma profession comme c'est aussi une partie de la vôtre. De fait, un prince et un agent de police sont des compagnons d'armes; nous luttons tous deux contre le crime; seulement vous occupez le poste le plus dangereux tandis que j'occupe le plus lucratif, néanmoins les deux rôles peuvent être honorablement remplis. Je vais peut-être vous étonner, mais sachez que j'aimerais mieux être un agent de police capable qu'un prince faible et lâche.»

L'officier parut infiniment flatté.

«Votre Altesse, balbutia-t-il, rend le bien pour le mal et il répond à un acte terriblement présomptueux par la plus aimable condescendance.

—Qu'en savez-vous? Je cherche peut-être à vous corrompre.

—Dieu me garde de la tentation!

—J'applaudis à votre réponse; elle est d'un homme sage et honnête. Le monde est grand; il est rempli de choses faites pour nous séduire, et il n'y a pas de limites aux récompenses qui peuvent s'offrir. Quiconque refuserait un million en argent, vendrait peut-être son honneur pour un royaume ou pour l'amour d'une femme. Moi qui vous parle, j'ai connu des provocations, des tentations tellement au-dessus des forces humaines, que j'ai été heureux de pouvoir comme vous me confier à la garde de Dieu. C'est grâce à ce secours journellement imploré que nous pouvons, vous et moi, marcher aujourd'hui côte à côte avec une conscience qui ne nous reproche rien.

—J'avais toujours entendu dire que Votre Altesse était la bravoure même, fit l'agent, mais j'ignorais que le prince Florizel fût religieux en outre. Ce qu'il dit là est bien vrai. Oui, le monde est un champ de bataille et on y rencontre de rudes épreuves.

—Nous voici au milieu du pont, dit Florizel; appuyez-vous au parapet et regardez. De même que les eaux courent et se précipitent, de même les passions et les circonstances compliquées de la vie emportent dans leur torrent l'honneur des cœurs faibles. Je veux vous raconter une histoire.

—Aux ordres de Votre Altesse», répondit l'agent.

Et, imitant le prince, il s'accouda sur le parapet. La ville était déjà endormie; tout faisait silence; sans les nombreuses lumières et la silhouette des maisons qui se dessinait sur le ciel étoilé, ils auraient pu se croire dans une campagne solitaire.

«Un officier, commença Florizel, un homme plein de courage et de mérite, qui avait su déjà s'élever à un rang éminent et conquérir l'estime de ses concitoyens, visita, dans une heure funeste, les collections de certain prince indien. Là, il vit un diamant d'une beauté si extraordinaire que dès lors une seule pensée remplit son esprit et dévora sa vie pour ainsi dire; honneur, amitié, réputation, amour de la patrie, il se sentit prêt à tout sacrifier pour posséder ce morceau de cristal étincelant. Pendant trois années il servit un potentat à demi barbare comme Jacob servit Laban; il viola les frontières, il se rendit complice de meurtres, d'attentats de toute sorte, il fit condamner et exécuter un de ses frères d'armes qui avait eu le malheur de déplaire au Rajah par son honnête indépendance; finalement, à une heure où la patrie était en danger, il trahit un des corps qui lui étaient confiés et le laissa écraser par le nombre. À la fin de tout cela, il avait récolté une magnifique fortune et il revint chez lui rapportant le diamant si longtemps envié.

«Des années se passèrent, et un jour le diamant s'égara d'aventure. Il tomba entre les mains d'un jeune étudiant, simple, laborieux, se destinant au sacerdoce et promettant déjà de se distinguer dans cette carrière de dévouement. Sur lui aussi, le mauvais sort est jeté aussitôt; il abandonne tout, sa vocation, ses études, et s'enfuit avec le joyau corrupteur en pays étranger. L'officier a un frère, homme audacieux et sans scrupules, qui découvre le secret du jeune ecclésiastique. Celui-là va-t-il prévenir son frère, avertir la police? Non, le charme diabolique agira encore sur lui, il veut posséder seul le trésor. Au risque de le tuer, il endort au moyen d'une drogue le clergyman, attiré dans sa maison par une ruse, et il profite de cette torpeur pour lui voler sa proie.

«Après une suite d'incidents qui seraient ici sans intérêt, le diamant passe aux mains d'un autre homme, qui, terrifié de ce qu'il voit, le confie à un personnage haut placé et à l'abri de tout reproche....

«L'officier, continua Florizel, s'appelle Thomas Vandeleur; la pierre précieuse et funeste, c'est le diamant du Rajah, et ce diamant, vous l'avez devant vos yeux, ajouta-t-il en ouvrant brusquement la main.»

L'agent recula, éperdu, avec un grand cri.

«Nous avons parlé de corruption, reprit Florizel; pour moi cet objet est aussi repoussant que s'il grouillait de tous les vers du sépulcre, aussi odieux que s'il était formé de sang humain, du sang de tant d'innocents qui coula par sa faute; ses feux sont allumés au feu de l'enfer, et, quant aux crimes, aux trahisons qu'il a pu suggérer dans les siècles passés, l'imagination ose à peine les concevoir. Depuis trop d'années il a rempli sa noire mission, c'est assez de vies sacrifiées, c'est assez d'infamies. Toutes choses ont un terme, le mal comme le bien, et, quant à ce diamant, que Dieu me pardonne si j'agis mal, mais il verra ce soir la fin de son empire.»

Ce disant, Florizel fit un mouvement rapide de la main, le diamant décrivit un arc lumineux, puis alla tomber dans la Seine. L'eau jaillit alentour et il disparut.

«Amen, dit gravement le royal justicier, j'ai tué un basilic.

—Qu'avez-vous fait! s'écria en même temps l'agent de police, hors de lui. Je suis un homme perdu.

—Bon nombre de gens bien placés à Paris pourraient vous envier votre ruine, repartit le prince avec un sourire.

—Hélas! Votre Altesse me corrompt, moi aussi, après tout!

—Que voulez-vous, je n'y pouvais rien! Maintenant, allons à la Préfecture.»

Peu après, le mariage de Francis Scrymgeour et de miss Vandeleur fut célébré sans bruit, le prince faisant office de témoin. Les deux Vandeleur ont eu vent, sans doute, du sort de leur butin, car d'énormes travaux de draguage dans la Seine font l'étonnement et la joie des flâneurs; ces travaux pourront continuer longtemps, puisqu'une mauvaise chance a voulu jusqu'ici qu'on opérât sur l'autre bras de la rivière. Quant au prince, ce sublime personnage ayant maintenant joué son rôle, il peut, avec «l'auteur arabe», disparaître dans l'espace. Pourtant, si le lecteur désire des informations plus précises, je suis heureux de lui faire savoir qu'une récente révolution a précipité Florizel du trône de Bohême, par suite de ses absences prolongées et de son édifiante négligence en ce qui concernait les affaires publiques. Il tient à présent, dans Rupert-Street, une boutique de cigares très fréquentée par d'autres réfugiés étrangers. Je vais là de temps en temps fumer et causer un brin, et je trouve toujours en lui l'être magnanime qu'il était aux jours de sa prospérité; il conserve derrière son comptoir un port olympien, et bien que la vie sédentaire commence à marquer sous son gilet, il est encore incontestablement le plus beau des marchands de tabac de Londres.

FIN.