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Observations grammaticales sur quelques articles du Dictionnaire du mauvais langage

Chapter 62: LIX.
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About This Book

L'ouvrage présente des observations grammaticales et critiques portant sur divers articles d'un dictionnaire consacré au mauvais langage, respectant l'ordre alphabétique de celui-ci. L'auteur distingue erreurs de vocabulaire et fautes de syntaxe, insiste sur la nécessité de principes logiques et sur les décisions de l'Académie, et signale des divergences d'usage qu'il juge dangereuses. À partir d'exemples précis — construction des verbes, accord après avoir l'air, emploi de moral et immoral, entre autres — il propose corrections, avertit contre des substitutions imprécises et recommande d'interdire un mot seulement après examen rigoureux pour purifier sans appauvrir la langue.

XXXIX.

Moral signifie qui a trait aux mœurs, et non qui a des mœurs. Immoral se dit des choses et non des personnes. Dites, des livres immoraux, une conduite immorale. Mais ne dites pas, un jeune homme immoral.


Moral signifie non-seulement ce qui a trait aux mœurs, mais encore ce qui renferme une bonne morale, une morale saine. L'Académie dit en ce sens: cela est fort moral. Depuis quelques années, plusieurs écrivains emploient le mot moral en parlant des personnes, cet homme est moral, pour dire qu'il a des mœurs; on fait aussi de moral un substantif: le moral influe sur le physique. Ces manières de parler ne sont pas encore consacrées.

Quant à immoral, il n'est point dans le Dictionnaire qui fait autorité; c'est un mot nouveau. Les Dictionnaires publiés sous le nom de l'Académie l'ont adopté, et disent qu'il s'emploie en parlant des personnes et des choses. Voici comment ils le définissent.[11]

«Immoral, qui est contraire à la morale, qui est sans principes de morale. Caractère immoral. Ouvrage immoral. C'est l'homme le plus immoral que je connoisse.»

XL.

Mouche à miel. Dites, abeille.


Le mot mouche à miel n'est pas moins exact que celui d'abeille. Il se trouve dans tous les Dictionnaires, et l'Académie le cite deux fois, l'une à l'article Mouche, et l'autre à l'article Miel. D'ailleurs qui ne connoît la fable que Lafontaine lui-même a intitulée, Les Frêlons et les Mouches à miel?

XLI.

Officier de génie. Il ne faut pas confondre un officier du génie avec un officier de génie. La première expression désigne le corps où sert l'officier, et la seconde indique la qualité de son esprit.


Je ne sais où M. Molard a pris cette distinction subtile; elle n'est pas fondée. On dit un officier de génie, comme on dit un officier de guerre, un officier de marine, un officier de justice. Lorsqu'on parle en général, on supprime l'article, et l'on emploie la préposition de. L'équivoque n'est à craindre que pour ceux qui ne savent pas bien le françois. C'est à l'homme et non pas à la profession qu'il faut associer les qualités bonnes ou mauvaises qui appartiennent plus à l'un qu'à l'autre. Ainsi on ne dira pas un général de génie, un officier de génie, un magistrat de génie, pour dire qu'un général, un officier, un magistrat, ont du génie. Ce seroit la même chose que si l'on disoit un général d'esprit, un officier d'esprit, un magistrat d'esprit, pour dire qu'un général, un officier, un magistrat, ont de l'esprit. Mais on dira très-bien, ce général, cet officier, ce magistrat sont des hommes d'esprit, des hommes de génie.

XLII.

Paire. Une chose unique composée de deux pièces. Dites, une paire. Une paire de bas, une paire de ciseaux, etc.


Rien n'est plus important qu'une bonne définition. Celle-ci, empruntée de l'Académie, n'est pas exacte, parce que, considérée séparément, elle ne détermine qu'une des nombreuses significations du mot. L'auteur ne songeoit sans doute qu'à l'un des exemples qu'il a donnés, une paire de ciseaux, et oublioit le premier. On ne dira jamais qu'une paire de bas, ou une paire de bœufs, soit une chose unique composée de deux pièces. Paire se dit aussi de deux animaux de même espèce, ou de deux choses qui vont ensemble. Une paire de pigeons, une paire de gants.

XLIII.

Pardonner. Pardonnez ceux qui vous ont offensé. Cette phrase renferme un solécisme. Le mot pardonner signifie donner pardon; or, on donne pardon à quelqu'un. Dites, pardonnez à ceux, etc. et non pardonnez ceux, etc.


Cette décision est juste; mais la raison qu'on en donne est fausse. M. Molard part toujours de ce principe erronné, que des locutions équivalentes pour le sens doivent avoir une construction semblable. On ne sauroit admettre cette règle, sans dénaturer la langue et la rendre barbare. On s'en convaincra par l'application que je vais en faire aux deux exemples suivans.

Absoudre, congédier, signifient donner l'absolution, donner congé; or, on donne l'absolution, on donne congé à quelqu'un. Dites donc, absoudre à quelqu'un; congédier à quelqu'un. En Grammaire, comme en toute autre matière, il est aisé de reconnoître la fausseté d'un principe, par l'absurdité des conséquences.

XLIV.

Paresol. Dites, parasol. Ce nom est composé de para et de sol. Le premier est une préposition grecque, qui signifie contre, c'est-à-dire contre le soleil; il signifie aussi à côté. J'en dis autant des mots parepluie, parevent: on doit dire, parapluie, paravent, en vertu de la même observation.


C'est probablement la première fois qu'on a donné à parasol une pareille étymologie. Parasol vient de l'italien para sole. Parare, en italien, signifie entr'autres choses garantir, défendre contre les incommodités, en éloignant l'objet incommode; le verbe françois parer a aussi quelquefois le même sens. C'est ce que disent les étymologistes, et entr'autres Ménage, qui ajoute que la parasol a été ainsi nommé, quia solem arcet. Cette remarque s'applique également aux mots paravent et parapluie.

XLV.

Parfaitement. Je suis très-parfaitement, ou bien parfaitement convaincu. Les mots parfaitement et parfait ne peuvent pas être modifiés en plus ou en moins. Car on ne peut rien ajouter à ce qui est parfait....... On ne dira donc pas: un des modèles les plus parfaits. La perfection est une qualité absolue: elle rejette toute modification en plus et en moins. La perfection est au plus haut degré; il n'y a que les qualités relatives qui admettent le plus ou le moins.


La perfection, considérée comme qualité absolue, ne convient qu'à Dieu. Toute perfection dans les hommes et dans leurs ouvrages n'est que relative, et admet par conséquent le plus ou le moins. On ne sauroit indiquer un ouvrage si parfait qu'on ne pût en concevoir un plus parfait encore. Aussi le mot parfait a-t-il un positif, un comparatif et un superlatif dans toutes les langues. Les écrivains du siècle de Louis XIV l'emploient très-souvent dans ces divers degrés de signification. Il me seroit aisé d'en citer de nombreux exemples; je me contenterai de rapporter les phrases suivantes, prises dans les écrits de trois hommes qui certainement savoient le françois.

«Démosthène et Cicéron, dit Rollin, sont des modèles d'éloquence les plus parfaits[12]

«Ce quelque chose qui est en moi et qui pense, dit La Bruyère, s'il doit son être et sa conservation à une nature universelle qui a toujours été et qui sera toujours, laquelle il reconnoisse comme sa cause, il faut indispensablement que ce soit à une nature universelle, ou qui pense, ou qui soit plus noble et plus parfaite que ce qui pense.»[13]

«Le plus parfait de tous les anges, dit Bossuet, qui avoit été aussi le plus superbe, se trouva le plus mal-faisant comme le plus malheureux.»[14]

XLVI.

Patte. On dit proverbialement faire sa patte, pour dire faire son profit dans une place. Cet intendant a bien fait sa patte. Cette expression n'est pas françoise; dites, il a fait son magot, expression populaire.


Magot signifie amas d'argent caché; faire son magot veut donc dire, faire un amas d'argent caché. Un homme qui veut passer incognito d'un pays dans un autre, fait son magot, et s'en va. La locution que propose M. Molard n'emporte pas avec elle l'idée de profit que le peuple attache à celle-ci, faire sa patte. Pour exprimer cette idée, il faut dire, faire ses orges.

«On dit proverbialement et figurément qu'un homme a bien fait ses orges dans une affaire, dans un emploi, pour dire qu'il y a fait un grand profit[15]

XLVII.

Physique. Cet homme a un beau physique. Ce mot n'avoit pas autrefois la signification de taille, de stature. L'Académie ne lui donne pas cette acception. Mais depuis quelque temps on en fait un nom masculin qui signifie tournure.


Physique ne signifie point encore aujourd'hui taille, stature. Un homme d'une belle taille, d'une haute stature, n'a pas toujours un beau physique. Il n'est pas moins inexact d'en faire le synonyme de tournure. Voici comment s'expriment sur ce mot les derniers Dictionnaires publiés sous le nom de l'Académie:

«On dit substantivement au masculin, le physique d'un homme, pour désigner sa constitution naturelle, et aussi son apparence. Un bon physique; il a un beau physique.»

XLVIII.

Plein. Il a tout plein de bontés pour moi; dites, il a beaucoup de bontés pour moi.


La locution que critique ici M. Molard, est du style familier. Il m'étoit souvent arrivé de la condamner, lorsqu'enfin je trouvai quelqu'un qui me dit: Quelle différence de construction voyez-vous, Monsieur, entre cette locution, tout plein de bontés, et celle-ci, tout plein de gens?—Aucune, répliquai-je.—Eh bien! si l'Académie admet la seconde, puisque, de votre aveu, la première lui est semblable, pourquoi la rejetteriez-vous?—Il s'agit de vérifier ce que dit l'Académie.

Nous vérifiâmes, et je vis, ou du moins je crus voir que j'avois tort.

XLIX.

Préposition. Il faut répéter la préposition devant les mots qui n'ont pas une signification à-peu-près semblable. Vous ne direz pas: ce bouquet est composé de roses, œillets et myrte; il faut répéter la préposition de.


L'abbé Girard, dans ses Discours sur les vrais principes de la langue françoise, et M. de Wailly, dans sa Grammaire, prescrivent la même règle. Mais il est aisé, ce me semble, de faire voir que ces grammairiens estimables se trompent en cette occasion. Pour ne pas sortir de l'exemple cité par M. Molard, s'il est vrai qu'il faille répéter la préposition devant les mots qui n'ont pas une signification à-peu-près semblable, on sera obligé de dire:

Avec des œillets, avec des roses et avec du myrte, on feroit un beau bouquet.

On péchera, au contraire, en disant:

Avec des œillets, des roses et du myrte, on feroit, etc.

Or, je le demande, quel est le Grammairien qui osera approuver la première de ces phrases, et blâmer la seconde?

En admettant le principe que je combats, il y aura encore une faute dans ces exemples: parmi les frères et les sœurs; entre la France et la Suède; contre la raison et la foi; malgré son or et son crédit; après mes objections et vos réponses; excepté François I.er et Charles-Quint, etc.

Et pour être exact, il faudra dire: Parmi les frères et parmi les sœurs; entre la France et entre la Suède; après mes objections et après vos réponses, etc. En vérité, y eut-il jamais erreur plus palpable? Je serois trop long, si je voulois rappeler ici ce qu'on écrit les Grammairiens pour réduire à des principes fixes ce qui regarde cette matière. Sans prétendre donner une règle absolue et invariable sur un point qui dépend principalement de l'usage, je me contente de dire d'après quelques autorités, qu'en général les prépositions composées de plusieurs syllabes ne se répètent pas, et qu'au contraire les monosyllabes se répètent, et c'est ce qui a pu tromper MM. Girard et de Wailly. Car il est à remarquer que ces écrivains, ainsi que M. Molard, n'ont justifié leur décision que par des exemples dans lesquels les prépositions sont monosyllabes.

L.

Près ne doit pas s'employer pour le mot auprès; près de est opposé à loin de; auprès de exprime une idée d'entour. Il est demeuré près de l'église; j'ai mes enfans auprès de moi.


Auprès de n'emporte pas l'idée d'entour. On dit très-bien avec l'Académie: Sa maison est auprès de la mienne, il loge auprès de l'église, la rivière passe auprès de la ville; comme on dit, sa maison est près de la mienne, il loge près de l'église, la rivière passe près de la ville.

Vaugelas donne aux deux locutions dont nous parlons une signification semblable. Il ajoute qu'auprès se construit également avec un nom de personne et un nom de chose, il est auprès de moi; il loge auprès de l'église: et près, avec un nom de chose seulement, il est près du palais. Cette opinion est confirmée par Patru et Thomas Corneille. Selon d'autres Grammairiens, auprès, d'ailleurs synonyme de près, exprimeroit en outre une plus grande proximité. Cette distinction est peut-être trop subtile.

LI.

Prêt, Près. Ces prépositions ne peuvent pas être employées indifféremment. Ne dites pas le sang est prêt à couler; mais dites, près de couler. Car l'adjectif prêt signifie préparé, disposé..... Le mot près marque l'approche..... On trouve quelquefois cette faute dans Racine et dans les ouvrages de J.-J. Rousseau.


La plupart des Grammairiens décident comme M. Molard, et j'ai partagé long-temps leur opinion. Il me semble aujourd'hui que la règle qu'ils donnent est trop absolue, et que dans sa généralité elle est contraire, non-seulement à l'usage suivi par nos bons écrivains, mais à l'Académie elle-même.

Il y a cent ans, que l'on écrivoit également prest à et prest de. Dans les deux cas, on donnoit à prest un féminin, et l'on disoit preste à, preste de. Il semble même qu'on évitât d'employer près dans les constructions dont il s'agit ici. Bouhours, l'un des plus illustres Grammairiens du temps, autorise les deux locutions que j'ai citées. Elles étoient encore usitées vers le milieu du 18.e siècle: les Dictionnaires le constatent. On trouve dans celui de Trévoux, édition de 1771, des phrases telles que celles-ci: Ville prête de se rendre. Fille prête de se marier, etc.

Aujourd'hui on ne dit plus prêt de; en ce cas on emploie la préposition près, et près de signifie toujours sur le point de.[16] Mais prêt à n'a-t-il jamais le même sens, et sa signification est-elle toujours restreinte à celle-ci, disposé à, préparé à? c'est ce qu'il s'agit de décider. M. Molard prononce affirmativement, et ajoute que Racine et J.-J. Rousseau ont péché contre cette règle. Si ces écrivains étoient seuls, peut-être hésiterois-je moins; mais le nombre et le caractère de ceux qui ont parlé comme eux, m'effraie et me retient. Je n'ose condamner des coupables tels que Bossuet, Rollin, Boileau, Pascal, Racine le fils, Lefranc de Pompignan, la plupart de leurs contemporains, et même plusieurs de nos auteurs modernes les plus célèbres.

Dans l'Oraison funèbre du chancelier Le Tellier, Bossuet s'exprime ainsi: «Enfin prêt à rendre l'ame, je rends grâces à Dieu, dit le chancelier, de voir défaillir mon corps avant mon esprit.»

«Rome prête à succomber, dit Rollin, se soutint principalement durant ses malheurs par la confiance et la sagesse du sénat.»

«Voyez-vous, dit Boileau, la terre ouverte jusqu'en son centre, l'enfer prêt à paroître?»

«Il est injuste qu'on s'attache à nous, dit Pascal, quoiqu'on le fasse avec plaisir et volontairement; nous tromperons ceux à qui nous en ferons naître le désir. Car nous ne sommes la fin de personne, et nous n'avons pas de quoi les satisfaire. Ne sommes-nous pas prêts à mourir? et ainsi l'objet de leur attachement mourroit.»

M. Lefranc, en parlant des impies, dit:

Le faux calme dont ils jouissent
Est toujours prêt à se troubler.
Un éclair seul les fait trembler;
Ils blasphèment, mais ils frémissent.

Racine le fils termine le dernier chant de son Poëme sur la Religion, par ces vers:

À la fin de mes chants, je me hâte d'atteindre,
Et si je ne sentois ma voix prête à s'éteindre,
Vous me verriez, etc.

M. de Fontanes, dans le Discours qu'il prononça sur la tombe de M. de Laharpe, dit en parlant de cet illustre écrivain:

«Les injustices se réparoient; nous étions prêts à le revoir dans ce sanctuaire des lettres et du goût dont il étoit le plus ferme soutien.»

Il me seroit aisé de pousser beaucoup plus loin mes citations; celles que j'ai produites me paroissent devoir suffire.

Le passage que j'ai cité de Pascal, est vicieux, je le sais. Les anciens Grammairiens ont enseigné qu'il ne faut pas employer indifféremment ces deux locutions, prêt de mourir[17], et prêt à mourir. Bouhours fonde cette exception sur la nécessité d'éviter l'équivoque qui peut avoir lieu, et il me paroît que c'est en général la seule attention qu'aient eue nos bons auteurs. Il est, du reste, certain que Pascal a écrit prêt à mourir; et cette faute ne prouve que davantage à mes yeux l'usage dans lequel on étoit d'employer prêt à, pour signifier également sur le point de, et disposé, préparé à, en laissant aux phrases antécédentes le soin de déterminer celui des deux sens dans lequel il falloit l'entendre. Nos éditions actuelles des Pensées, portent: «Ne sommes-nous pas près de mourir?» Cette correction est récente: elle fut faite pour la première fois dans l'édition de 1783.

Je sais encore que M. de Wailly critique le passage de Rollin. Mais a-t-il raison? Et ne devoit-il tenir aucun compte des autres écrivains qui ont parlé comme Rollin, entr'autres de Bossuet et de Boileau? «Rome, dit M. de Wailly, étoit sur le point de succomber; mais elle n'y étoit pas disposée. Donc, il falloit dire près de succomber, et non pas prête à succomber.» Cette remarque suppose toujours ce qui est en question, savoir que prêt n'a pas d'autre signification que celle de disposé, et ce point me ramène à l'Académie, dont j'ai parlé d'abord.

D'après l'Académie, prêt signifie non-seulement préparé, disposé, comme le prétend M. Molard, mais encore qui est en état de faire, ou de souffrir quelque chose. La dernière partie de cette définition auroit pu, ce me semble, être exprimée avec plus de netteté et de justesse. Cependant, malgré son obscurité, on voit d'abord qu'elle donne plus de latitude à la signification du mot prêt; et certainement dans ce premier exemple, qui vient à la suite, le dîner est prêt à servir, prêt signifie non pas disposé, mais en état d'être servi.[18] En second lieu, ne suffit-il pas quelquefois qu'une personne ou une chose soit sur le point de, pour être en état de, dans la situation de? Ce qui me fait croire que c'est la pensée de l'Académie, c'est qu'elle fournit encore cet exemple: Une maison qui est prête à tomber. Or, je le demande, cela veut-il dire une maison qui est préparée, disposée à tomber, ou bien une maison qui est sur le point de tomber? Que l'on rapproche maintenant ces deux phrases, l'une de Rollin, critiquée par M. de Wailly, et l'autre, citée comme régulière par l'Académie:

Rome prête à succomber,
Une maison prête à tomber.

et que l'on prononce. S'il y a quelque différence entre ces deux exemples, à coup sûr elle est bien subtile.

Je finirai cette discussion par une observation importante. Tout le monde connoît les Remarques de l'abbé d'Olivet. Cet illustre Grammairien a pris soin de relever dans Racine, non-seulement les mots qui ont vieilli, mais encore les phrases où il a cru entrevoir quelque sorte d'irrégularité. Du nombre des pièces qu'il a examinées, sont Phèdre et Bérénice, et dans ces pièces, on lit les vers suivans:

Et que les vains secours cessent de rappeler
Un reste de chaleur tout prêt à s'exhaler.
Phèdre, act. I, scèn. 3.

Je sens bien que sans vous, je ne saurois plus vivre,
Que mon cœur de moi-même est prêt à s'éloigner.
Bérénice, act. IV, scèn. 5.

Comment l'abbé d'Olivet n'a-t-il pas entrevu dans ces vers et autres semblables quelque sorte d'irrégularité? Comment dans un examen où il suppose que les fautes, les vraies fautes se réduisent à si peu, ce sont encore ses termes, comment, dis-je, n'a-t-il pas censuré ce que M. Molard appelle une faute? Ne seroit-ce pas parce qu'il a jugé que Racine avoit parlé d'une manière régulière en cette rencontre?[19]

LII.

Quadrupler. Prononcez ce mot comme s'il étoit écrit ainsi: couadrupler..... Il faut prononcer de même la première syllabe du mot quaterne, in-quarto; mais non dans quatre, quatrain, équestre, et beaucoup d'autres.


Équestre ne se prononce pas ékestre. Ménage, persuadé que chez les Latins les mots qui, quœ, quod se prononçoient ki, , kod, fait une règle générale de cette sorte de prononciation, et veut, par exemple, que l'on dise acatique pour aquatique, en quoi il se trompe. Cependant il excepte cinq à six mots parmi lesquels se trouve équestre, que quelques personnes prononçoient dès-lors comme le veut M. Molard. Prononcez, dit Dumarsais, ue dans équestre, comme dans écuelle, casuel, annuel. L'Académie donne la même règle.

LIII.

Rave. Petite rave; dites, raifort.


Rave, en ce sens, n'est pas moins françois que raifort. Voici ce que dit l'Académie: «On appelle aussi et plus communément rave, cette plante potagère dont la racine est d'un rouge foncé, tendre, succulente, cassante, et bonne à manger.»

LIV.

Rafroidir. Ne dites pas, le dîner rafroidit; mais dites, se refroidit, en prononçant l'e muet.


Refroidir est un verbe que l'on peut employer comme actif, comme neutre et comme réciproque. Ainsi il n'est pas moins exact de dire le dîner refroidit, que le dîner se refroidit.

LV.

Rempailler, pour exprimer l'action de remettre la paille à des chaises. Ce mot ne se trouve pas dans l'Académie. Dites, empailler une chaise. Cependant ce réduplicatif me paroît nécessaire pour exprimer l'action par laquelle on remet de la paille à une chaise. On pourroit dire rempailler, comme on dit refaire.


S'il n'est pas permis d'employer rempailler, il ne faudra pas se servir non plus de repeindre, retailler, rouvrir, repolir, pour dire, peindre, tailler, ouvrir, polir une seconde fois; car toutes ces expressions, comme celle que condamne M. Molard, ne se trouvent point dans l'Académie. Rien n'est plus ordinaire que de voir des personnes d'ailleurs très-instruites, rejeter un très-grand nombre de réduplicatifs que l'on trouve dans nos meilleurs auteurs, anciens et modernes, et s'autoriser sur ce point du silence de l'Académie. Il me semble que plus on veut être sévère en matière de langage, plus on doit se tenir sur ses gardes, afin de ne condamner que ce qui doit l'être. C'est sur-tout alors qu'il importe de connoître le plan d'après lequel a été fait un Dictionnaire, et d'en bien saisir l'esprit. M. Molard se seroit dispensé de faire l'article qui donne lieu à ces remarques, s'il eût eu l'attention de lire, ou plutôt s'il se fût rappelé la Préface du Dictionnaire de l'Académie. Les rédacteurs s'expriment ainsi:

«Il a paru qu'il n'étoit pas nécessaire de rapporter le réduplicatif de chaque verbe, lorsque ce réduplicatif ne signifie que la réitération de la même action, comme reparler qui ne veut dire que parler une seconde fois. Mais lorsqu'un verbe, qui dans un sens est réduplicatif, a un autre sens dans lequel il ne l'est point, comme redire, qui signifie souvent autre chose que dire une seconde fois, on lui donne une place dans son rang alphabétique.»[20]

LVI.

Rêver, dans le sens de faire un songe en dormant, veut être suivi de la préposition de, et non de la préposition à. On dit, j'ai rêvé de vous, et non j'ai rêvé à vous, etc.


Le verbe rêver, dans le sens que lui donne M. Molard, rejette quelquefois également la préposition à et la préposition de. «Si nous rêvions toutes les nuits la même chose, dit Pascal, elle nous affecteroit peut-être autant que les objets que nous voyons tous les jours.»

L'Académie, au mot rêver, dit: «Il est quelquefois actif, j'ai rêvé telle chose; voilà ce que j'ai rêvé; vous avez rêvé cela.»

LVII.

Rien. Le mot rien n'admet jamais les mots pas et point, qui sont le complément de la négation. Ainsi Racine a eu tort de dire dans les Plaideurs:

On ne veut pas rien faire ici qui vous déplaise.


La décision que l'on vient de lire est juste. Mais d'après les termes dont M. Molard se sert en condamnant une phrase vicieuse en elle-même, on pourroit croire que Racine ignoroit qu'il ne faut pas construire le mot rien avec la négation pas, et l'on auroit tort.

Autrefois, rien n'étoit plus commun dans certaines classes de la société, que la locution vicieuse dont il s'agit ici. Racine l'a placée à dessein dans la bouche du fils de Dandin, Léandre, qui, dans la scène dont il est question, joue le rôle de commissaire. C'est ce que fait observer Louis Racine, dans ses Remarques sur les tragédies de son père; il déclare que cette faute a été commise exprès. M. Luneau-de-Boisjermain trouve, il est vrai, cette apologie puérile; cela n'étonne pas dans un homme qui s'imaginoit savoir mieux le françois que celui dont il commentoit les œuvres. L'abbé d'Olivet, critique beaucoup plus éclairé, dit positivement: «Racine n'a usé de ce barbarisme que pour faire rire.» Je n'ignore pas que ce Grammairien ajoute: «Pourquoi chercher dans un langage corrompu le germe de la bonne plaisanterie?» Mais cette question peut aussi bien s'appliquer à ces vers:

Quand je vois les états des Babyboniens,
Transférés des Serpens aux Nacédoniens, etc.

qu'au vers qui fait le sujet de cet article. Comme ce tort, si c'en est un, n'est pas celui que reproche M. Molard, et n'a aucun rapport à la Grammaire, je ne m'y arrêterai pas.

LVIII.

Seille. Vaisseau de bois pour laver ou pour d'autres usages, et dont les bords sont fort bas. Dites, baquet ou petit cuvier. La première de ces dénominations est générale; mais elle n'en est pas moins vicieuse. On ne parviendra jamais à la proscrire à Lyon. Peut-être exprime-t-elle un vaisseau d'une forme particulière, et alors il n'est pas étonnant qu'on lui ait donné un nom particulier. Quoiqu'il en soit, il est bon de savoir qu'on ne le trouve dans aucun Dictionnaire. Je crois qu'il tire son origine de Σηγία, vase qui a la forme d'un seau.


Seille est un mot extrêmement ancien et qui se rencontre dans les écrivains du 15.e et du 16.e siècle. Cette expression, employée dans plusieurs provinces, n'a point été conservée par l'Académie. Je ne vois pas à quoi il pourroit être bon de savoir qu'on ne la trouve dans aucun Dictionnaire, en cas que cela fût vrai. Mais M. Molard a avancé un fait bien hasardé, et n'a pas poussé très-loin ses recherches, soit sur le mot, soit sur l'étymologie. Seille se trouve dans la plupart des Dictionnaires qui ont paru depuis 1600 jusqu'en 1771. Je me contente de rappeler celui du médecin Borel, connu sous le nom de Dictionnaire des termes du vieux françois, celui de Ménage et celui de Trévoux. Tous s'accordent à le faire dériver de situla comme seau de situlum. Le Dictionnaire de Trévoux entre dans de plus grands détails, et dit: «Seille, vieux mot qui signifie un seau, s'emploie encore en beaucoup d'endroits..... Il signifie plus particulièrement en quelques provinces, un vaisseau de bois sans fond par le haut, et qui a la grosseur d'une feuillette.»

On trouve même seillet, diminutif de seille, mot que nos aïeux employoient comme synonyme de benoitier ou bénitier, parce que le bénitier a la forme d'une petite seille.

Le Glossaire de Ducange fait dériver seille de sellus, mot latin du moyen âge, qui désignoit une mesure de choses liquides.

Quant au mot Σηγία, dont M. Molard veut que seille tire son origine, les auteurs que j'ai cités n'en parlent pas: d'ailleurs Σηγία n'est pas grec. L'imprimeur s'est sûrement trompé; il falloit dire, Τήλια, ou Σήλια, mot qui désigne un vase en forme de tonneau ouvert d'un côté, ou de grand seau dans lequel on faisoit le pain.

LIX.

Suel. Place où l'on bat le blé. Dites, aire, s. m. Cet aire est fort grand.


C'est probablement par distraction que M. Molard donne une décision pareille. Il est impossible qu'il ne sache pas que le substantif aire est féminin, et que conformément à l'Académie, il faut dire cette aire est fort grande.[21]

LX.

Tailleuse. Celle qui fait des robes de femme; dites, couturière. La tailleuse est la femme du tailleur.


Tailleuse n'est françois dans aucun sens; on s'en servoit autrefois pour désigner une couturière: on le trouve avec cette signification dans les anciens Dictionnaires. L'Académie l'a rejeté. Mais tailleuse ne se trouve nulle part pour désigner la femme d'un tailleur. Cette manière d'entendre les substantifs ou les adjectifs terminés en eur qui ont le féminin en euse, n'est point dans l'analogie de la langue françoise.

L'Académie appelle blanchisseuse, revendeuse, brodeuse, etc. non pas la femme du blanchisseur, du revendeur, du brodeur, etc.; mais bien la femme qui blanchit, qui revend, qui brode, etc. Si tailleuse eût été rangé parmi les noms françois, il auroit suivi la même loi. Au reste, «tailleuse, pour signifier couturière, ne vaut pas mieux, selon un ancien Dictionnaire, que couturier pour dire tailleur

LXI.

Taper. Donner des coups à quelqu'un pour le battre; dites, frapper.


Taper, dans le sens de frapper, est une expression françoise, mais populaire. L'Académie l'admet, et cite ces phrases: il l'a bien tapé, je vous taperai bien, etc.

LXII.

Taquier. Celui qui construit des bateaux. Ce mot n'est pas françois. Je ne connois point de mot qui désigne ce genre d'ouvrier. On peut dire constructeur de bateaux.


L'ouvrier qui construit un bateau, doit être désigné sous le nom de charpentier de bateau, comme celui qui fait la charpente d'un vaisseau s'appelle charpentier de vaisseau.

LXIII.

Terre. Tomber à terre, et tomber par terre, ne signifient pas tout-à-fait la même chose. Ce qui tombe à terre tient à la terre; ce qui tombe par terre n'y tient pas. C'est la distinction que met Roubaud entre ces deux locutions.


La distinction qu'établit ici M. Molard, entre tomber à terre et tomber par terre, est exprimée en termes si obscurs, que j'ai déjà vu bien des personnes qu'elle a embarrassées. Mais son principal défaut n'est pas d'être en quelque sorte inintelligible pour ceux qui n'y apportent qu'une attention ordinaire; elle est absolument fausse. Pour être exact, M. Molard devoit dire tout le contraire de ce qu'il a dit. Tomber par terre se dit d'une personne ou d'une chose qui étant déjà à terre, tombe de sa hauteur; et tomber à terre ne doit s'employer qu'en parlant d'une personne ou d'un objet qui étant élevé au-dessus de terre, tombe de haut. Cette distinction est de l'abbé Girard. «Un homme, dit-il, qui passe dans une rue et qui vient à tomber, tombe par terre, et non à terre, car il y est déjà. Mais un couvreur à qui le pied manque sur un toit, tombe à terre, et non par terre

M. Molard cite à l'appui de son opinion, l'abbé Roubaud. M. Molard se trompe; l'abbé Roubaud, dans ses Synonymes, n'a rien écrit sur le verbe tomber.

LXIV.

Valter. Il me fait valter sans cesse, pour dire, il me fait aller et venir sans but et sans utilité. Ce mot n'est pas françois; il faut exprimer l'idée qu'on lui attache par une périphrase.


Le mot que M. Molard condamne est françois. L'erreur de ceux qui l'emploient ne consiste que dans la manière de le prononcer ou de l'écrire. Il faut écrire valeter.

«On dit d'un homme qui a été obligé de faire plusieurs démarches pénibles et désagréables auprès de quelqu'un pour obtenir ce qu'il demandoit, qu'il a été obligé de valeter; qu'on l'a fait valeter long-temps.» (Dict. de l'Acad.)

LXV.

Zéphyr. Quand ce mot est écrit de cette manière, il signifie l'haleine des zéphyrs. Alors il peut prendre le nombre pluriel. Zephyre signifiant l'amant de Flore, ne prend ni article, ni pluriel, et se termine par un e muet.


Zéphyr ne signifie pas plus l'haleine des zéphyrs, que aquilon ne signifie le souffle des aquilons. On donne le nom de zéphyr à toute espèce de vent doux et agréable. On emploie ce mot au singulier comme au pluriel. Les doux zéphyrs, un zéphyr rafraîchissant.

Lorsque le zéphyr est considéré comme une divinité mythologique, on écrit et on prononce Zéphyre, sans article.

Les anciens donnoient le nom de zéphyrus à un vent violent venant du couchant.

Eurum ad se Zephyrumque vocat. Virg.

Quelques traducteurs rendent Zephyrum par Zéphyre, et placent l'e muet pour éviter la confusion qui pourroit sans cela avoir lieu avec zéphyr.[22] L'Académie ne fait pas cette distinction.

Au reste, l'ortographe de zéphyr a long-temps varié; nos premiers poètes écrivoient zéphyr ou zéphyre, selon que la mesure l'exigeoit. Mais en prose, il falloit, selon Ménage, toujours dire le zéphyre au singulier, et les zéphyrs au pluriel.[23]

ERRATA.