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Oeuvres complètes, tome 1 cover

Oeuvres complètes, tome 1

Chapter 41: CHAPITRE XVIII. Résolution de ma mère.
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About This Book

Le volume s'ouvre sur une biographie animée et des mémoires personnelles retraçant la formation de l'auteur et la genèse de son roman digressif; il présente ensuite la première partie d'un ensemble d'opinions satiriques et conversationnelles mêlant digressions, contes burlesques et sermons publiés sous un masque comique. Les textes jouent de ruptures narratives, d'apartés et de portraits vifs pour tourner en dérision les prétentions sociales et littéraires, alternant épisodes comiques et passages réfléchis sur le sentiment, la morale et l'art d'écrire, et proposant une lecture à la fois espiègle et autoréflexive sur la condition d'auteur.

HÉLAS!
PAUVRE
YORICK!

CHAPITRE XIV.

Ces digressions sont-elles enfin terminées?—Et cette rapsodie prendra-t-elle une forme? Oui, mon cher lecteur, je sens qu'il est temps de vous ramener à mon sujet. Retournons donc à la sage-femme; elle joue un grand rôle dans mon histoire, et j'aurois tort de l'oublier.—D'ailleurs, quoi de plus utile dans le besoin? La chère femme est encore existante, et je vais tout de bon l'introduire. Tel est, du moins à présent, mon dessein.—Mais j'ignore si quelque matière nouvelle, si quelque affaire imprévue ne surviendra pas inopinément entre nous; et en ce cas, j'irois au plus pressé.

Je vous ai dit, je crois, que cette bonne femme étoit fort considérée dans notre village, et dans tous les hameaux des environs, et que sa réputation s'étendoit jusqu'aux extrémités du cercle dont elle étoit environnée.—Mais il n'y avoit rien en cela d'extraordinaire.—Chaque ame vivante, pauvre ou riche, a un pareil cercle autour d'elle;—et la seule chose que je vous demande, lorsqu'on vous dit que telle ou telle personne est d'un grand poids, d'une grande importance dans le monde, c'est, monsieur, d'étendre ou de rétrécir ce cercle, selon les proportions qu'exigent l'état, les connoissances, l'habileté, la hauteur et la profondeur, en tous sens, du personnage qu'on vous présente. Un poëte maussadement tragique, mais qui n'en est pas moins vain, s'est, par cette règle, trouvé resserré dans la ligne circulaire d'un fort petit compas. S'il murmure d'être ainsi apprécié, s'il se déchaîne contre ceux qui le mesurent de cette manière, qu'importe? Le public n'est du moins pas la dupe de la vaine fumée de son orgueil.

Suivez donc cette règle, monsieur.—Ici les limites de la réputation de la sage-femme s'étendoient, comme vous le savez déjà, à une circonférence de six ou sept milles; cela comprenoit toute la paroisse, et même quelques hameaux sur les confins de la paroisse voisine.—Elle étoit encore fort bien reçue dans une grande ferme, et dans quelques autres plus petites qui se trouvoient dans un éloignement de plus de trois milles; vous voyez que tout cela faisoit un ensemble considérable.—Mais sans vous détailler ici tout ce local, j'en ai fait faire une carte qui est actuellement entre les mains du graveur, qui, avec d'autres morceaux précieux, sera placée à la fin de mon vingtième volume, pour ne pas grossir celui-ci. Tout cela servira de commentaire, de scholie, de clef, d'éclaircissemens aux passages de mon livre qui pourront paroître obscurs après ma mort.—Je vous prie, en attendant, de ne pas oublier ce que j'entends par le mot de monde.—Ne débitez cependant point le secret de ma carte.—Une chose annoncé perd ordinairement de son prix. Combien de merveilles promises par nos grands auteurs!… Et qu'en est-il souvent résulté?… L'accouchement de la montagne.

CHAPITRE XV.
Avis aux historiens.

Je n'épargnerai rien pour tenir ma parole. Je soupçonnois que le contrat de mariage de ma mère renfermoit un point capital qui étoit essentiellement nécessaire à cette histoire; et j'ai voulu le relire avant de la continuer.—Je n'y ai pas perdu mon temps: ma curiosité s'est satisfaite, et celle du lecteur n'y perdra peut-être rien non plus. Ce que je craignois, c'étoit d'en avoir pour un jour ou deux à lire, avant de trouver ce qu'il me falloit.—Je suis heureusement tombé d'abord sur ce que je voulois savoir, et j'ai dû m'en féliciter. A quelles peines ne s'expose point en effet un homme qui se met à écrire l'histoire? Ne fût-ce que celle du petit Poucet, il ne sait jamais les obstacles et les embarras qu'il pourra rencontrer, ni les détours qu'il sera obligé de prendre, ni les digressions qu'il sera forcé de faire.—Un historien ne va pas droit en avant, comme un courier qui marche sans détourner sa tête ni à droite ni à gauche, et qui vous diroit à une heure près, en partant de Rome, combien il emploierait de temps pour aller à Lorette.—La chose ici n'est pas praticable.—Un historien a cinquante écarts à faire sur sa route, tantôt avec une faction, tantôt avec une autre; il n'en est pas si-tôt débarrassé, que des vues, des perspectives politiques se présentent à ses yeux et l'arrêtent: il faut nécessairement qu'il les examine. D'ailleurs combien n'a-t-il pas

De relations à concilier,

D'anecdotes à recueillir,

D'inscriptions à déchiffrer,

De particularités à remarquer,

De traditions à éplucher,

De personnages à caractériser,

D'éloges à débiter,

De pasquinades à publier?

Le courier est exempt de tout cela: mais un malheureux historien est encore obligé, à chaque pas qu'il fait, d'examiner des archives, des registres, des actes publics, des chartes, des généalogies sans fin; et l'équité exige de lui qu'il lise tout.—Les peines qu'il est obligé de prendre sont prodigieuses.—J'en peux juger par celles que j'ai déjà essuyées.—J'ai déjà passé six semaines à ma tâche. Je me suis hâté le plus que j'ai pu; et tout ce que vous savez de mon histoire, est le temps où je suis né. Vous ignorez encore comment cela est arrivé;—c'est, si je ne me trompe, vous annoncer que mon ouvrage n'est pas près de sa fin.

Ces obstacles inattendus que je ne prévoyois pas quand j'ai commencé, et qui, au lieu de diminuer, vont peut-être se multiplier à chaque pas que je ferai, m'ont fait venir une idée.—C'est de n'aller que tout doucement dans la carrière que je me suis prescrite, et de ne donner que deux volumes de ma vie tous les ans.—Encore y mets-je pour condition, qu'il faudra que je fasse un bon marché avec mon libraire; et quel est l'écrivain qui ne sache pas que c'est presque là la chose impossible?

CHAPITRE XVI.
Le Contrat de Mariage.

Je disois donc qu'un historien ne doit pas écrire un mot, qu'il n'ait à la main la preuve de ce qu'il dit.—C'est ce qui m'a excité à chercher le contrat de mariage de ma mère, et j'y ai trouvé ce qui pouvoit me concerner, expliqué d'une manière si ample, si énergique, que j'aime beaucoup mieux copier l'article en entier, que d'en faire un extrait. Il y a des choses qui perdent à être abrégées.—Mon livre est fait pour tout le monde, et si le monde poli se contentoit peut-être d'un extrait élégant, je me trouverois tout d'un coup aux prises avec les gens de loi, qui ne me pardonneroient pas d'avoir altéré un morceau qui donne une si juste idée de leur manière de faire.—Ils sont trop redoutables pour que je m'expose avec eux au combat.

Article XXXV.

«Item, et dans la même forme et manière que ci-dessus, ledit Gauthier Shandy, en considération dudit futur mariage, qui sera, comme dit est, par la bénédiction de Dieu, bien et dûment solennisé et consommé entre icelui Gauthier Shandy, et la susdite Elisabeth Mollineux, ci-dessus nommée, qualifiée et domiciliée, et pour diverses autres causes valables et légitimes, et considérations à ce relatives; desquelles icelles parties n'ont pas désiré que l'énumération fût faite en ces présentes, a, par ces dites présentes, consenti, stipulé, conclu, accordé et est pleinement et entièrement convenu, comme il consent, stipule, accorde, et convient pleinement et entièrement avec lesdits sieurs Jean Dixon et Jacques Turner, écuyers, tuteur et subrogé tuteur de ladite demoiselle Elisabeth Mollineux, de ce qui suit;

Savoir:

«Que dans le cas où, ci-après, il arrive, avienne, survienne, ou autrement se fasse que ledit Gauthier Shandy abandonne, quitte, délaisse toutes affaires, et cesse de faire le commerce avant le temps que ladite Elisabeth Mollineux soit hors d'âge, selon le cours de la nature, d'avoir des enfans, ou qu'autrement, par quelque cause que ce soit, ou puisse être, elle en puisse effectivement avoir, et qu'en conséquence de ce que ledit Gauthier Shandy auroit quitté son commerce, il se retirât de la ville de Londres, malgré ladite Elisabeth Mollineux, ou contre sa volonté, consentement et bon plaisir, pour demeurer sur ses terres, à la ferme de Shandy, dans le comté de … ou dans aucune autre maison de campagne, château, ferme, métairie, borderie, bordage, hameau, village, bourg, ville, ou sur aucune autre partie, ou portion de bien-fonds quelconque, actuellement acheté, et dont il est en possession, ou qui sera par la suite acheté… alors, et toutes les fois, et aussi souvent que ladite Elisabeth Mollineux deviendra grosse et enceinte d'un ou de plusieurs enfans légitimement procréés, ou à procréer dans le sein de ladite Elisabeth Mollineux, par ledit Gauthier Shandy, pendant le cours du susdit mariage, icelui dit Gauthier Shandy paiera en monnoie d'or et d'argent, et autres espèces ayant cours par tout le royaume, et non en billets et effets royaux, de quelque nature et qualité qu'ils puissent être, encore que le cours d'iceux fût autorisé et introduit par acte ou bills du parlement, ou autrement, auquel il est expressément dérogé et renoncé, comme clause essentielle du susdit mariage ès susdites présentes, et sans laquelle le susdit mariage n'auroit été fait, célébré et consommé, la somme de cent vingt livres sterling auxdits sieurs Jacques Turner et Jean Dixon, ou à leur défaut, à leurs ayant cause, et cela, de son propre argent, et sur son propre compte, dès et aussitôt qu'il en aura été bien et dûment averti; lequel avertissement est convenu, stipulé et accordé devoir être fait six semaines auparavant le temps, où, par la susdite Elisabeth Mollineux, devra se faire son accouchement, et ladite somme de cent vingt livres sterling comptée, nombrée et délivrée, ainsi que dit est, et dans les susdites espèces, sera aussitôt payée, remise, confiée et déposée pour le service, usage, emploi, intentions, dispositions, fins et but qui vont être ci-après expliqués, et qui sont, que ladite somme de cent vingt livres sterling sera remise entre les mains de ladite Elisabeth Mollineux, ou entre celles desdits tuteur ou subrogé tuteur, ou leurs ayant cause, à l'effet d'être, par elle ou par eux, employée à louer une voiture commode et avenante, avec un nombre suffisant de chevaux pour mener, conduire, voiturer et transporter ladite Elisabeth Mollineux et l'enfant, ou les enfans dont alors elle se trouvera grosse et enceinte dans la ville de Londres; et encore, pour payer et défrayer toutes les autres charges, dépenses accidentelles, et autres frais quelconques, relatifs, et ayant rapport direct ou indirect à son dit accouchement dans la susdite ville, faubourgs d'icelle, appartenances et dépendances.»

»Et il est bien entendu que dans tous lesdits cas de grossesse, arrivant de quelque manière que cela puisse être, ladite Elisabeth Mollineux, dans tous les temps ici convenus et stipulés, pourra tranquillement et paisiblement louer ladite voiture ou carrosse, avec les chevaux susdits, et avoir en icelle une libre entrée, sortie et rentrée pour ledit voyage, toutes et autant de fois qu'elle le jugera à propos, et que le besoin le requerra, sans pouvoir, à ce sujet, essuyer aucun retard, représentations, troubles, molestations, obstacles, vexations, interruptions, embarras et autres empêchemens quelconques!

»Et il sera en outre permis à ladite Elisabeth Mollineux, de temps en temps, et aussi souvent qu'elle sera bien et vraiment et dûment avancée dans sadite grossesse, de demeurer et résider dans tel ou tels endroits, dans telle ou telles familles, ou avec tel ou tels parens, parentes, amis ou amies, de ladite ville de Londres, faubourgs d'icelle, appartenances et dépendances qu'elle jugera à propos, selon sa volonté, désir et bon plaisir, nonobstant qu'elle soit mariée, et sous l'autorité de son mari, à laquelle à cet effet, et pour lesdits cas il a renoncé et renonce par ces présentes, lesquelles sont encore faites sous la condition, que pour mettre plus efficacement, et avec plus de sûreté toutes les conditions susdites à exécution, ledit Gauthier Shandy vend, cède, quitte, transporte, délaisse, lâche, et abandonne dès-à-présent, comme il l'a fait par acte du jour d'hier, et séparé des présentes, auxdits Jean Dixon et Jacques Turner, le fief, terre et seigneurie de Shandy, avec tous les droits, mouvances, cens, rentes, appartenances et dépendances dudit fief, et toutes et chacune les fermes et métairies, maisons, édifices, granges, écuries, jardins, cours de devant et de derrière, clos, viviers, étangs, réservoirs, saignées, rigoles, tranchées, pêcheries, eaux et cours d'eau, prés, pâtis, marais, communes, pâturages, bois de futaie, taillis, litières, arbres fruitiers et potagers généralement quelconques, sans en rien réserver ni retenir, et tel que le tout se poursuit et comporte, pour, par eux, se mettre en possession de tous lesdits objets sans exception, et en jouir pleinement, et en disposer à leur volonté, toutes les fois que ledit Gauthier Shandy ne remplira pas les clauses susdites.»

En trois mots, ma mère pouvoit accoucher à Londres, si elle le vouloit.

Mais il se pouvoit que ma mère supposât une grossesse.—L'article ne prévoyoit point ce cas, et mon oncle, Tobie Shandy, qui, à force de relire la clause, s'aperçut de cette omission, y fit ajouter ce qui suit.

«Dans le cas où ma mère se transporteroit à Londres sur de faux indices, et jeteroit par-là mon père dans une dépense inutile, il est convenu que chaque fois que cela arriveroit, elle perdroit ses droits et ses priviléges, pour la première fois qu'elle deviendroit grosse, après une telle méprise;—mais pas davantage, et ainsi de suite, à toutes les fois que la chose arriveroit». Il n'y avoit certainement rien de déraisonnable dans cette clause; mais raisonnable comme elle étoit, il n'en est pas moins malheureux qu'elle ait tourné contre moi d'une manière aussi défavorable: on sera touché de l'influence qu'elle a eue sur mon sort.

Mais je devois être formé, je devois naître apparemment pour essuyer des malheurs.

Ma pauvre mère, soit que ce ne fût que de l'air ou de l'eau, ou un composé de tous deux, ou peut-être ni l'un ni l'autre, et uniquement une simple imagination, une fantaisie, ou que quelque désir ardent en eût imposé à son jugement, soit enfin qu'elle se fût trompée, ou qu'elle eût voulu tromper mon père, et il importe assez peu de savoir quel fut son motif; le fait est qu'à la fin de septembre 1717, l'année qui précéda ma naissance, elle obligea mon père d'aller à Londres avec elle, bien contre son gré.—Il insista l'année suivante sur la clause qui le favorisoit, et moi, je me trouvai destiné à n'avoir pour tout ornement saillant au visage, qu'un nez serré, comprimé, applati à l'unisson du reste, et comme si je n'en avois point du tout.

Et quelle suite de disgrâces, de chagrins, de mortifications, la perte, ou plutôt la mutilation de cette partie précieuse de moi-même, ne m'a-t-elle pas fait essuyer dans tout le cours de ma vie!

CHAPITRE XVII.
Chagrins domestiques.

On s'imagine aisément que mon père ne revint de Londres à la campagne que de très-mauvaise humeur.—Les frais de ce voyage inutile excitèrent vivement ses regrets pendant les vingt ou vingt-cinq premiers milles, et il les reprochoit à ma mère.—C'étoit d'ailleurs la saison de l'année où il recueilloit les fruits de ses espaliers, dont il étoit fort curieux.—Si une bagatelle, une affaire de rien l'eût, dans un autre temps, appelé à faux à Londres, il n'en auroit pas dit trois mots à ce qu'il disoit.

Il ne parloit ensuite que de ses espérances trompées sur l'attente d'un fils.—Il y avoit compté: son fils Robert pouvoit lui manquer; il auroit eu un second appui de sa vieillesse.—Sa déception, à cet égard, étoit plus mortifiante pour un homme prudent, que la perte de tout l'argent que le voyage lui avoit coûté.—Qu'est-ce que cent vingt guinées lui faisoient?—Il les auroit moins regrettées que s'il eût perdu sa canne.

Rien ne l'affligeoit tant depuis Stilton jusqu'à Grantham, que les complimens de condoléance qu'il recevoit de ses amis, et que la triste figure qu'il feroit à l'église le premier dimanche.—La véhémence de son esprit, un peu aiguisé par le chagrin, lui faisoit faire les descriptions les plus satiriques de tout ce qui s'y passeroit, lorsque placé dans le banc avec sa chère côte, il attireroit les yeux de toute l'assemblée.—De quels ridicules ne seroit-il pas couvert?—De combien de quolibets, de mauvaises plaisanteries ne seroit-il pas le sujet?—Ma mère a avoué que tout ce qu'il dit pendant ces deux postes, étoit si plaisamment tragi-comique, qu'elle ne fit que rire et pleurer à la fois pendant cette route.

Mais les choses, quand ils eurent passé la rivière de Drente, prirent une autre face.—Mon père se fâcha tout de bon de la vile et indigne ruse de ma mère.—C'étoit une fourberie!—La femme ne pouvoit pas se tromper si lourdement; et si cela est… quelle foiblesse! mot cruel et tourmentant!—Il ne l'eut pas si-tôt prononcé, que son imagination se remplit de mille idées.—Son esprit en fut si frappé, qu'il voulut se mettre à compter combien il y avoit de foiblesses.—Il y avoit des foiblesses de corps et d'esprit… et les premières plus inquiétantes.—Enfin, il ne faisoit que raisonner. Il se scrutoit, pour tâcher de découvrir si ce n'étoit pas lui qui eût donné lui-même occasion au revers chagrinant dont il se plaignoit.

Enfin, il s'éleva dans son esprit tant de sujets d'inquiétudes, son humeur devint si fâcheuse, que ma mère ne retourna à la campagne qu'avec beaucoup plus de chagrin qu'elle n'avoit eu de plaisir à revoir Londres.—Elle en fut si affectée, qu'elle se plaignit à mon oncle Tobie de ce qu'il auroit fait perdre patience au philosophe le plus accoutumé à réprimer ses passions.

CHAPITRE XVIII.
Résolution de ma mère.

Mon père ne rentra donc chez lui que de très-mauvaise humeur, et après avoir murmuré tout le long de la route.—Il ne dit cependant rien de la résolution qu'il avoit prise de faire usage de la clause du contrat de mariage que mon oncle avoit fait insérer en sa faveur.—Ce ne fut que treize mois après, et la même nuit précisément où il songea à réparer, par mon existence, la perte dont il se plaignoit, qu'il annonça à ma mère, en causant gravement avec elle, le parti qu'il avoit pris. Il lui dit qu'elle n'avoit qu'à s'arranger comme elle voudroit;… mais qu'il entendoit absolument qu'elle accouchât cette fois à la campagne, pour balancer la dépense du voyage inutile qu'elle lui avoit fait faire.

Mon père étoit doué de bien des vertus;—mais il avoit en partage, et dans un degré un peu fort, ce qu'on peut appeler persévérance, lorsque la cause est bonne, et obstination quand elle est mauvaise.—Ma mère le connoissoit très-bien, et elle n'ignoroit pas que ses remontrances seroient inutiles.—Elle ne lui en fit donc aucunes, et se détermina à attendre l'événement.

CHAPITRE XIX.
La Convention.

Il ne faut cependant pas croire que ma mère resta tranquille sur les précautions qu'elle avoit à prendre. Elle ne pouvoit pas aller chercher à Londres les secours du célèbre docteur Menigham; mais elle pouvoit aisément faire venir un autre opérateur, dont la réputation faisoit beaucoup de bruit. Il ne demeuroit qu'à huit milles de la maison.

Il avoit écrit un savant traité sur l'art d'accoucher, où, en faisant voir les sottises et les bévues des sages-femmes, il donnoit plusieurs moyens curieux d'extraire promptement le fœtus, dans les cas difficiles et périlleux.—Sa théorie annonçoit les plus grandes connoissances pratiques; mais il n'y avoit pas moyen d'y songer; et ma mère, trois jours après qu'elle se sentit grosse, commença à jeter les yeux sur la sage-femme dont je vous ai parlé.—La semaine n'étoit pas passée, qu'elle la choisit tout-à-fait, et sa vie et la mienne se trouvèrent d'avance confiées aux mains de cette vieille femme.—J'aime bien que l'on se contente du moins, quand on ne peut avoir le plus.—Il n'y a pas encore aujourd'hui 9 mars 1759, que j'écris ce livre pour l'édification de mon prochain; il n'y a pas, dis-je, encore une semaine que Jenny, ma chère Jenny, qui me voyoit prendre un air sérieux, pendant qu'elle marchandoit une étoffe de soie à une guinée l'aune, dit au marchand, qu'elle étoit bien fâchée de l'avoir fait déployer, et alla du même pas acheter une étoffe une fois plus large, qui ne lui coûtoit qu'un petit écu.—C'étoit avoir la même grandeur d'ame que ma mère.—Il y avoit pourtant cette différence; c'est que le cas où se trouvoit ma mère ne lui fournissoit pas l'occasion de faire autant l'héroïne. Elle pouvoit au moins compter sur les secours de la sage-femme, et à tout prendre elle pouvoit espérer qu'ils lui seroient utiles. Elle avoit, pendant vingt ans, accouché toutes les femmes de la paroisse, sans qu'on pût lui reprocher, ni négligence, ni faute, ni accident sinistre. Ces succès étoient de bon augure.

Ces circonstances ne laissoient pas que d'avoir du poids.—Cependant elle ne pouvoit entièrement dissiper certains scrupules inquiétans qui agitoient mon père sur le choix qu'avoit fait ma mère.—Je ne parle point de ces sentimens d'humanité, de bienveillance, ni de ces glapissemens de l'amour paternel et conjugal, qui l'excitoient à ne laisser au hasard dans tout ceci que le moins qu'il lui seroit possible.—Il se sentoit particulièrement intéressé à ce que les choses se passassent bien.—A quelle affliction ne seroit-il pas exposé, s'il arrivoit quelque accident à sa femme et à l'enfant, parce qu'elle seroit accouchée à Shandy?—Il savoit que le monde, qui ne juge jamais que par les effets, l'accableroit de reproches, s'il arrivoit quelque malheur.—«Voyez-vous, diroit-on, si cette pauvre madame Shandy eût pu aller accoucher à Londres, ainsi qu'elle en avoit prié son mari à genoux.—Hélas! cela ne lui seroit pas arrivé.—Ce n'étoit pas une si grande affaire, pour avoir la dureté de lui refuser une chose aussi naturelle. Ne lui a-t-elle donc pas apporté assez de bien?—Voilà ce que c'est! Et la bonne dame et son enfant, qui seroient encore vivans, sont morts.»

Mon père savoit qu'il ne pourroit rien répondre à ces exclamations lamentatives du public. Ce n'étoit cependant pas pour se mettre uniquement à l'abri de ces discours, ni même aussi tout-à-fait par tendresse pour sa femme et sa chère progéniture, qu'il se sentoit si inquiet sur tout ce qui pouvoit résulter de cette affaire.—Mon père avoit des vues étendues.—Il s'y croyoit intéressé pour le bien public, dans la crainte qu'on ne fît un mauvais usage d'un accident malheureux.—Il appréhendoit que les femmes ne se prévalussent d'un tel exemple pour étendre leur empire.—Elles avoient déjà assez usurpé de droits, pour qu'on se tînt en garde contre elles. N'y avoit-il pas à craindre que la réunion de tant d'avantages rassemblés ne devînt fatale au systême du gouvernement monarchique que Dieu même avoit établi dans les familles, lors de la première création des choses?

Son opinion sur ce point étoit précisément celle du chevalier Filmer.—Il disoit, comme lui, que le plan et l'institution des plus grandes monarchies des parties orientales du monde avoient originairement été formés sur ce modèle, sur ce prototype admirable du pouvoir domestique et paternel. Cela avoit dégénéré peu-à-peu dans un gouvernement mixte et mélangé, qui, dans les grandes combinaisons des grands états, étoit salutaire; mais qui étoit dangereux pour les familles, et n'y produisoit ordinairement que du trouble, du désordre et de la confusion.

Frappé de la force de ces raisons particulières et publiques, mon père vouloit un accoucheur.—Ma mère n'en vouloit pas. Mon père prioit, supplioit, faisoit mille instances, pour qu'elle lui permît, seulement cette fois-ci, de choisir pour elle.—Ma mère, au contraire, insistoit sur le privilége qu'elle avoit à cet égard de choisir pour elle-même.—Elle ne vouloit point d'autre secours que celui de la sage-femme.—Que pouvoit faire mon père?—Il ne pouvoit prendre de repos.—Il raisonnoit avec elle en tout sens; ses argumens prenoient toutes sortes de couleurs.—Il lui parloit en chrétien… en payen… en turc… en mari… en politique… en père… en patriote… en homme.—Ma mère ne répondoit qu'en femme.—Les raisons de mon père, présentées sous tant de formes, étoient trop fortes pour qu'elle en pût donner d'autres qui les détruisissent.—Leur variété la déconcertoit.—Que pouvoit donc faire ma mère?—Oh!… elle avoit l'avantage d'un petit surcroît de chagrin, qui la soutenoit.—C'est un secours auxiliaire qui n'est pas rare dans le ménage: elle auroit sûrement succombé; mais il lui fut si utile, qu'on ne lutta dans cette dispute qu'à égalité de force; et l'on chanta le Te Deum des deux côtés.—Ma mère fut confirmée dans le choix qu'elle avoit fait, et mon père pouvoit faire venir un accoucheur, qui, pendant l'opération, auroit la liberté de vider avec lui et mon oncle, M. Tobie Shandy, une bouteille de vin dans une salle de derrière.—On lui donneroit ensuite cinq guinées pour ses peines.

CHAPITRE XX.
Conseil.

J'y songe… Il m'est échappé deux ou trois mots dans le chapitre précédent.—S'ils alloient causer quelque méprise!—Si mes charmantes lectrices alloient s'imaginer que je suis marié!—Jenny, ma chère Jenny!… Il ne faudroit que cette expression pour le leur faire croire!—Elle est si tendre! Et puis, ces indices de connoissances conjugales, répandues çà et là, pourroient encore fortifier cette idée.—De grâce, madame, soyez aussi équitable envers vous qu'envers moi, et suspendez votre jugement jusqu'à ce que vous ayiez des preuves plus claires que celles-ci contre moi.—N'allez pas soupçonner cependant que je sois assez vain, assez peu raisonnable, pour vouloir vous faire penser que ma Jenny, ma chère Jenny soit ma maîtresse.—Non,—ce seroit tomber dans un autre extrême.—Ce seroit donner à mon caractère un air de licence, qui… et en vérité, il n'y a aucun droit, aucune prétention… C'est l'affiche de tant d'autres!—La seule chose que je veuille vous dire à ce sujet, c'est que cette expression cache un secret impénétrable à l'esprit le plus subtil.—L'Œdipe le plus versé dans l'art de deviner des énigmes, et de combiner les logogryphes, y blanchiroit.—Mais il viendra un moment où ce mystère se développera.—Lisez seulement, madame, quelques volumes de ma vie, et vous serez initiée.—Il est possible que ma chère Jenny soit ma fille.—Considérez!… Je suis né en 1718.—On peut aussi supposer que ma Jenny est mon amie?… Mon amie?… Assurément, madame: qu'y a-t-il donc en cela de si extraordinaire? L'amitié la plus tendre ne peut-elle pas régner entre les personnes des deux sexes, sans?… Ah! fi! M. Shandy.—Mais attendez donc, madame.—Vous pensez ce que je ne veux point dire.—Lisez, lisez ce que disent sur ce point les meilleurs romans françois.—Vous serez surprise d'y voir avec quelle variété d'expressions décentes ce sentiment divin est exprimé. Prenez-y garde! Le cas est intéressant.

CHAPITRE XXI.
Prenez-y garde! Le cas est intéressant.

Le problême de géométrie le plus difficile à résoudre, me seroit plus aisé à expliquer, que de donner les raisons d'une opinion singulière qu'avoit mon père.—On ne peut pas nier que ce ne fût un homme de bon sens.—On a même pu voir qu'il avoit de la littérature. Les ouvrages des philosophes, les écrits des politiques et des historiens ne lui étoient pas inconnus.—On verra encore par la suite qu'il étoit passablement versé dans les querelles des controversistes.—Dans ces querelles? dit un lecteur colérique, en jetant le livre de côté; point d'humeur, cela vaut mieux; mais ayez-en si vous voulez, monsieur. Un lecteur gai ne fera que rire de ces notions non communes de mon père.—S'il est d'une humeur triste, sombre, grave, il dira que c'est une opinion extravagante, fantasque.—A la bonne heure; mais il ne se fâchera pas.—Il laissera dire à mon père, tout à son aise, que le choix des noms de baptême est d'une bien plus grande conséquence que les esprits superficiels ne se l'imaginent.

Il s'étoit formé l'idée que les noms, par une espèce de biais magique, avoient, sur notre conduite, sur notre caractère, une influence qu'on ne pouvoit détourner.

Le héros de Miguel de Cervantes ne raisonnoit pas avec plus de gravité.—Il n'avoit pas une foi plus ferme.—Il ne pouvoit rien dire de plus sur le pouvoir qu'avoit la négromancie d'avilir ses actions, ou sur le rare privilége que le nom seul de Dulcinée avoit de répandre du lustre et de l'éclat sur ses faits héroïques, que ce que mon père ne pouvoit dire sur les noms de Trismegiste ou d'Archimède, comparés avec d'autres qui le choquoient.—Combien de Césars, combien de Pompées, par la seule inspiration de ces noms fameux, s'étoient-ils rendus dignes de le porter? Et combien, ajoutoit-il, a-t-on vu de gens dans le monde qui s'y seroient distingués, si leur caractère, leur génie n'avoient pas été abattus, avilis, sous un nom aussi sot, par exemple, que celui de Nicodême?

«Je vois à vos regards, monsieur, disoit mon père, que vous n'êtes pas de mon opinion. J'avoue qu'aux yeux de ceux qui ne l'ont pas bien approfondie, elle a plus l'air d'un caprice ou d'une bizarrerie, que d'une chose raisonnable.—Je ne connois pas encore bien votre caractère; mais je crois pourtant le connoître assez, pour être moralement sûr de ne courir aucun risque à vous proposer un cas.—Je ne veux point vous faire prendre part à la chose.—Je vous en fais seulement le juge, et je m'en rapporte à votre bon sens, et à la bonne foi de votre examen sur ce point.—Libre de tous ces petits préjugés d'éducation qu'ont les hommes ordinaires, vous planez avec les ailes de la raison.—Vous avez en même temps trop de générosité dans l'esprit pour rejeter une opinion, précisément parce qu'elle n'a pas d'amis qui la soutiennent.—Eh bien! votre fils, votre fils chéri! Cet enfant dont l'humeur si douce, si gaie, vous fait tant concevoir d'heureuses espérances, votre George, enfin;—je vous le demande, monsieur, auriez-vous voulu lui donner le nom de Judas? Si un Juif de parrain se fût présenté avec sa bourse pour vous exciter à souffrir qu'on lui imposât ce nom exécrable, ne l'auriez-vous pas foulé aux pieds?

»Votre grandeur d'ame dans une telle action, votre mépris généreux de sa bourse, vous auroient attiré les plus grands applaudissemens.—Mais ce qui relève bien plus la noblesse d'une telle action, c'est le principe qui la fait faire; c'est ce sentiment de l'amour paternel, c'est cette conviction de la vérité de l'hypothèse; que si votre fils eût été nommé Judas, l'idée de sordidité et de fourberie, qui est inséparable de ce nom, l'auroit accompagné, comme son ombre, dans toutes les situations de sa vie, et l'auroit à la fin rendu un avare, un coquin, un scélérat, malgré vos instructions et votre exemple.»

Je n'ai connu personne qui ait pu répondre à cet argument.—Il faut l'avouer. Mon père avoit une telle manière de proposer ses raisonnemens, qu'il étoit difficile de lui résister; il étoit né orateur.—La persuasion étoit sur ses lèvres.—Les élémens de la logique et de la rhétorique lui étoient si familiers.—Il devinoit si bien les foiblesses et les passions de ceux qui l'écoutoient, que la nature étonnée auroit pu se lever, et dire: cet homme est éloquent.—Enfin, soit qu'il fût du bon ou du mauvais côté de la question, il étoit dangereux de l'attaquer. Il n'avoit cependant jamais lu ni Cicéron, ni Quintilien de oratore, ni Isocrate, ni Aristote, ni Longin, parmi les anciens… ni Vossius, ni Skioppius, ni Ramus, ni Farnadé, parmi les modernes.—Ce qui est peut-être encore plus surprenant, il n'avoit pas pris la moindre étincelle de subtilité dans les écrits de Crackenthorp ou de Burgersdicius, ni dans aucun autre logicien, glossateur ou commentateur hollandois. Il ne savoit pas le moins du monde en quoi consistoit la différence entre un argument ad ignorantiam, et un argument ad hominem; et je me souviens très bien, malgré cela, que quand il me mena à l'université, la troupe entière des savantasses fut étonnée de ce qu'un homme qui ne savoit pas même le nom de ses outils, en fît usage avec autant d'art.

Il s'en servoit certainement le mieux qu'il pouvoit, et il y étoit souvent forcé.—Il avoit tant de notions comi-sceptiques à défendre, qu'il se trouvoit fréquemment aux prises.—Je ne sais d'où elles lui étoient venues; mais je crois qu'elles n'étoient entrées dans son esprit que sur le pied de caprices, de fantaisies, et de vive bagatelle.—Il s'en amusoit un peu de temps; il y aiguisoit son esprit, et puis les renvoyoit à un autre jour.

Je n'avance cependant pas ceci uniquement par forme d'hypothèse, ou de conjecture sur les progrès et la consistance de beaucoup d'opinions fort extraordinaires qu'avoit mon père.—Non. Ce n'est qu'un simple avis que je donne au lecteur sur l'accès indiscret qu'on accorde à de tels hôtes.—Laissez-les paisiblement entrer.—Ils s'impatronisent peu-à-peu dans nos esprits, et font si bien, qu'ils s'en font un asile, dont on ne peut plus les éloigner.—Ils y fermentent quelquefois jusqu'à l'aigreur:—mais le plus souvent comme la douce passion,—elle badine d'abord, et finit par le plus grand sérieux.

Etoit-ce là le cas de la singularité des idées de mon père? Son jugement étoit-il à la fin devenu la dupe de son esprit? Jusqu'à quel degré avoit-il raison dans quelques-unes de ses notions, malgré leur bizarrerie? Je ne veux rien décider sur cela; c'est un point que je laisse à juger au lecteur, à mesure que l'occasion s'en présentera.—Je dirai seulement que, sans savoir comment cette idée s'étoit inculquée si fortement dans son esprit, il ne parloit que du ton le plus sérieux de l'influence des noms de baptême.—La plus exacte uniformité le caractérisoit à cet égard; et dans son opinion systématique sur ce point, en imitateur des raisonneurs à systême, il appeloit à son secours le ciel et la terre.—Il entrelaçoit, tordoit, courboit, et faisoit plier toute la nature pour soutenir son sentiment.—Enfin, je le répète; il étoit là-dessus d'un sérieux dont il n'étoit pas possible de le faire sortir.—Il murmuroit, se fâchoit, perdoit patience lorsqu'il voyoit des personnes, de qualité surtout, qui avoient moins d'attention sur les noms de leurs enfans, que d'inquiétude pour savoir si c'étoit le nom de Cupidon ou de Diane, ou de Milord, qu'elles donneroient à leur chien favori.

«Rien, disoit-il, n'est si choquant; cela est accompagné d'un surcroît d'énormité qui révolte. Un homme dont le caractère a été noirci par quelque calomniateur, peut parvenir à se justifier… si ce n'est pas pendant la vie du méchant qui l'a accablé, ce sera après sa mort; mais quand une fois on a donné, sans réflexion, un nom vil à quelqu'un, le tort est irréparable… je l'ai vu. C'étoit un petit homme; mais il avoit du mérite, du génie. On pouvoit le citer pour la douceur et la pureté de ses mœurs.—Eh bien! on lui avoit donné Saint Maur pour patron… Il s'appeloit Pion.—Devinez, madame, ce que faisoit dire de lui l'assemblage équivoque de ces deux noms?—La législation a quelquefois étendu son empire sur les surnoms, elle en a ôté ce qu'ils avoient de choquant, de ridicule; mais elle ne touche point aux noms de baptême, ils restent inaltérables.»

Mon père aimoit et détestoit donc certains noms.—Il y en avoit d'autres cependant qui lui étoient indifférens… Tels étoient, par exemple, ceux de Jean, de Thomas, de Philippe; il les appeloit des noms neutres, et disoit, sans vouloir les satiriser, que si depuis le commencement du monde, il y avoit eu beaucoup de sots, de fourbes et de scélérats qui les avoient portés, il y avoit aussi eu beaucoup d'honnêtes gens qui les avoient eus.—Il en étoit de ces noms, dans son esprit, comme de deux forces égales qui agissent l'une contre l'autre en sens contraires.—Il jugeoit qu'ils détruiroient mutuellement les mauvais effets l'un de l'autre; et il n'auroit pas donné, disoit-il, un noyau de cerise pour avoir le choix, ils lui étoient égaux.—Il n'attachoit ni bien ni mal au nom de Robert, qui étoit celui de mon frère.—Mais André lui paroissoit une quantité négative d'algèbre.—Il étoit, disoit-il, pire que rien. Guillaume étoit un de ses favoris; c'est peut-être à cause des héros de ce nom.—Pour Nicolas, qui marie les filles et fait noyer les matelots, il étoit de l'avis du chevalier de Forbin, qui crioit à son équipage, prêt à être submergé: Sainte pompe! mes amis, sainte pompe!

Mais de tous les noms possibles, il en étoit un qu'il détestoit plus que tous les autres… Il en avoit conçu l'opinion la plus basse et la plus méprisable… Il s'imaginoit qu'il ne pouvoit rien produire que de vil; et un jour, au milieu d'une dispute, il interrompit subitement son antagoniste, pour lui demander catégoriquement s'il avoit jamais entendu dire, s'il avoit jamais lu, s'il pouvoit assurer de se souvenir qu'un homme qui avoit porté le nom de Tristram, eût jamais fait une action digne d'être citée?—«Non, s'écrioit-il avec transport, la chose est impossible.»

Mais à quoi servent au philosophe le plus subtil, les opinions qui lui sont particulières, s'il ne les publie? Mon père ne put se défendre de répandre les siennes.—Il céda à la démangeaison d'écrire.—Une savante dissertation sortit de sa plume deux ans avant ma naissance, en 1716; et cet écrit attestera à toute la postérité et ce qu'il pensoit à ce sujet, et l'horreur que lui inspiroit singulièrement le nom de Tristram.

Et quelle ame insensible, en comparant ce point historique de la vie de mon père, avec le titre de cet ouvrage, ne s'attendrira pas sur ses chagrins? Un homme aussi réglé dans ses mœurs, aussi estimable par ses bonnes qualités, et qui, quoique singulier dans ses opinions, étoit aussi bienfaisant, devoit-il être ainsi balloté par des revers, joué et tracassé dans ses systêmes par une suite d'événemens contraires à ses souhaits, et qui sembloient ne se réunir uniquement contre lui, que pour insulter à ses spéculations? Qui pourroit n'être pas touché de voir ce digne et honnête homme accablé de vieillesse, et peu propre à soutenir les coups de la fortune adverse, souffrir dix fois par jour des douleurs aiguës, en appelant Tristram, l'enfant de ses prières?… Triste dissyllabe, dont le son seul, à ses oreilles, étoit en unisson avec celui de tous les autres noms les plus vils.—Mais je jure ici par ses cendres, que si jamais quelque esprit malin prit plaisir à traverser les desseins des foibles mortels, il devoit exercer son humeur malfaisante dans cette occasion-ci.—Le désastre qui arriva à mon père, et qui fut cause que je porte le nom de Tristram, mérite d'être connu; et s'il n'étoit pas nécessaire que je fusse né avant d'être baptisé, je ferois au lecteur la relation de cette catastrophe: mais on voit bien qu'il faut de l'ordre dans les choses.

CHAPITRE XXII.
La Consultation.

Mais en vérité, madame, je ne vous conçois pas. Quoi! vous n'avez pas vu dans le précédent chapitre, que je vous ai dit que ma mère n'étoit pas catholique? Vous lisez donc avec bien peu d'attention!—Moi? c'est vous-même qui vous trompez: vous ne m'avez rien dit de pareil.—Pardonnez-moi, madame, et je vous l'ai dit aussi clairement que des mots peuvent l'exprimer par une conséquence directe.—Eh bien! je ne m'en suis pas aperçue;—il faut apparemment que j'aie passé une page.—Non, madame, vous avez tout lu.—J'étois donc endormie!—Oh! voilà une défaite que mon amour-propre ne peut pas souffrir.—Que voulez-vous donc? Est-ce l'aveu que je n'y connois rien?—Précisément; et c'est là ce que je vous reproche. Mais je ne vous en tiens pas quitte pour si peu. J'exige, pour vous punir de cette inadvertance, que vous relisiez le chapitre en entier.

La peine n'étoit pas légère: mais si je l'ai imposée à la dame, ce n'étoit ni pour badiner, ni par dureté.—Un bon motif m'y a forcé. Aussi ne doit-elle pas s'attendre à recevoir des excuses de ma part, quand elle aura fini sa tâche.—Quel goût vicieux règne dans presque toutes les lectures! On court à la recherche des aventures, et on néglige la profonde érudition et les connoissances utiles que l'on pourroit acquérir par la lecture attentive d'un livre tel que celui-ci.—C'est pour fronder ce goût frivole et dépravé, que j'en ai ainsi agi.—L'esprit ne devroit-il pas s'habituer à faire des réflexions sages, à tirer des conséquences curieuses et instructives de ce qu'on lit? C'est cette précieuse habitude qui faisoit dire à Pline le jeune, qu'il avoit toujours tiré quelque avantage du livre le plus insipide.—L'histoire des Grecs, des Romains, parcourue avec légéreté, et sans cette tournure d'esprit et d'application, n'est pas plus utile que celle des sept Champions d'Angleterre, ou des douze Pairs de France.—

Mais vous voici déjà, madame. Je crains bien que vous n'ayez encore lu mon chapitre avec trop de précipitation. Qu'en pensez-vous? Avez-vous remarqué le passage? La conséquence dont je vous ai parlé, vous a-t-elle frappée?—Pas plus que la première fois.—Je m'en doutois. Hé bien! pesez donc l'endroit où j'ai dit qu'il étoit nécessaire que je fusse né avant d'être baptisé.—Mais qu'est-ce que cela signifie?—O ignorance!—Ne voyez-vous donc pas que cette conséquence n'auroit pas été juste, si ma mère eût été catholique?

Le rituel romain, madame, permet, en cas de danger, de baptiser l'enfant avant qu'il soit né, pourvu que l'on puisse voir quelque partie de son corps.—Quelques docteurs de Sorbonne, par une délibération du 12 avril 1733, ont même étendu sur ce point le pouvoir des sages-femmes et des accoucheurs.—Ils ont décidé qu'on pouvoit, par le moyen d'une petite canulle, administrer le baptême par injection, sans voir le moins du monde l'enfant.—Mais, étrange contradiction sur les choses les plus essentielles!… Croyez-vous que Saint-Thomas d'Aquin, qui avoit une tête si bien organisée pour démêler les fils embrouillés des questions de l'école, eût jugé que la chose étoit impossible? Infantes in maternis uteris existentes, baptisari possunt nullo modo. Les enfans ne peuvent pas être baptisés, tant qu'ils sont dans le sein de leur mère. O Thomas! Thomas!

Mais, lisez, madame, la pièce intéressante qui a décidé ce point de controverse, contre l'opinion de ce grand saint.—

Mémoire présenté à Messieurs les Docteurs en théologie.

Un chirurgien-accoucheur représente à messieurs les docteurs en théologie, qu'il y a des cas, quoique très-rares, où une mère ne sauroit accoucher, et même où l'enfant est tellement renfermé dans le sein de sa mère, qu'il ne fait paroître aucune partie de son corps.—Le chirurgien qui consulte prétend, par le moyen d'une petite canulle, pouvoir baptiser immédiatement l'enfant, sans faire aucun tort à la mère.—Il demande si ce moyen qu'il propose est permis et légitime, et s'il peut s'en servir dans le cas qu'il vient d'exposer.

Réponse.

Le conseil estime que la question proposée souffre de grandes difficultés. Les théologiens posent d'un côté pour principe, que le baptême, qui est une naissance spirituelle, suppose une première naissance. Il faut être né dans le monde pour renaître en Jésus-Christ, comme ils l'enseignent. Saint-Thomas, troisième partie, quest. 88, art. 11, suit cette doctrine, comme une vérité constante. On ne peut, dit ce saint docteur, baptiser les enfans qui sont renfermés dans le sein de leur mère, et Saint-Thomas est fondé sur ce que les enfans ne sont point nés, et ne peuvent être comptés parmi les autres hommes; d'où il conclut qu'ils ne peuvent être l'objet d'une action extérieure, pour recevoir par leur ministère, les sacremens nécessaires au salut: Pueri in maternis uteris existentes nondum prodierunt in lucem ut cum aliis hominibus vitam ducant, unde non possunt subjici actioni humanæ, ut per eorum ministerium sacramenta recipiant ad salutem. Les rituels ordonnent, dans la pratique, ce que les théologiens ont établi sur les mêmes matières, et il défendent tous, d'une manière uniforme, de baptiser les enfans qui sont renfermés dans le sein de leur mère, s'ils ne font paroître quelque partie de leur corps. Le concours des théologiens et des rituels, qui sont les règles des diocèses, paroît former une autorité qui termine la question présente. Cependant le conseil de conscience, considérant d'un côté que le raisonnement des théologiens est uniquement fondé sur une raison de convenance, et que la défense des rituels suppose que l'on ne peut baptiser immédiatement les enfans ainsi renfermés dans le sein de leurs mères, ce qui est contre la supposition présente; et d'un autre côté, considérant que l'on peut risquer les sacremens que Jésus-Christ a établis, comme des moyens faciles, mais nécessaires pour sanctifier les hommes; et d'ailleurs, estimant que les enfans renfermés dans le sein de leurs mères, pourroient être capables de salut, parce qu'ils sont capables de damnation.—Pour ces considérations, et eu égard à l'exposé, suivant lequel on assure avoir trouvé un moyen certain de baptiser ces enfans, ainsi renfermés, sans faire aucun tort à la mère, le conseil estime que l'on pourroit se servir du moyen proposé, dans la confiance qu'il a que Dieu n'a point laissé ces sortes d'enfans sans aucun secours; et supposant, comme il est exposé, que le moyen dont il s'agit est propre à leur procurer le baptême: cependant, comme il s'agiroit, en autorisant la pratique proposée, de changer une règle universellement établie, le conseil croit que celui qui consulte, doit s'adresser à son évêque, à qui il appartient de juger de l'utilité et du danger du moyen proposé; et comme, sous le bon plaisir de l'évêque, le conseil estime qu'il faudroit recourir au pape, qui a le droit d'expliquer les règles de l'église, et d'y déroger, dans les cas où la loi ne sauroit obliger, quelque sage et quelque utile que paroisse la manière de baptiser dont il s'agit, le conseil ne pourroit l'approuver, sans le concours de ces deux autorités. On conseille au moins à celui qui consulte, de s'adresser à son évêque, et de lui faire part de la présente décision, afin que, si le prélat entre dans les raisons sur lesquelles les docteurs soussignés s'appuient, il puisse être autorisé, dans le cas de nécessité, où il risqueroit trop d'attendre que la permission fût demandée et accordée, d'employer le moyen qu'il propose, et qui est si avantageux au salut de l'enfant. Au reste, le conseil, en estimant que l'on pourroit s'en servir, croit cependant que si les enfans dont il s'agit, venoient au monde, contre l'espérance de ceux qui se seroient servis du même moyen, il seroit nécessaire de les baptiser sous condition; et en cela, le conseil se conforme à tous les rituels, qui, en autorisant le baptême d'un enfant qui feroit paroître quelque partie de son corps, enjoignent, néanmoins, et ordonnent de le baptiser sous condition, s'il vient heureusement au monde.

Délibéré en assemblée générale, le 10 avril 1733. Signé,

A. Le M… L. De R… De M…

Les complimens, s'il vous plaît, de M. Tristram Shandy, à Messieurs le M… de R… et de M… Il espère qu'ils ont bien dormi, la nuit qui a suivi une consultation si ennuyeuse et aussi fatigante.—Mais ne peut-il pas leur demander, si après la cérémonie du mariage, et avant celle de la consommation, ce ne seroit pas un moyen bien plus court et beaucoup plus sûr de baptiser à-la-fois, par injection, tous les embryons sous condition? Cela ne feroit sûrement aucun tort à la mère; et si la chose étoit faisable, ainsi que le pense M. Shandy, il n'en coûteroit de plus pour se mettre en ménage, que l'achat d'une petite seringue.—

Quel malheur pour mon livre! quel malheur encore plus grand pour la république des lettres, de ce que la démangeaison de ceux qui lisent, les excite par préférence à chercher dans un livre de misérables petites historiettes, qui n'en sont que le frivole ornement!—Nous sommes si portés à satisfaire sur ce point notre impatience, que l'on diroit qu'il n'y a réellement que les parties grossières et matérielles d'une composition qui puissent plaire à la plupart des lecteurs.—Les idées subtiles, la communication délicate des sciences s'évaporent en l'air.—La pesante morale s'échappe par en bas, et les unes et les autres sont aussi utiles, que si elles étoient restées au fond de l'encrier.

Puisse le lecteur n'avoir pas déjà glissé sur un nombre d'idées aussi fines et aussi curieuses que celle qui m'a fourni l'occasion de châtier la négligence de la dame dont j'ai parlé! Je souhaite que cet exemple puisse produire un bon effet, et que les deux sexes puissent apprendre à danser aussi bien qu'à lire.

CHAPITRE XXIII.
Des Découvertes.

Quel tapage! quel carillon! dit mon père à mon oncle Tobie, après une heure et demie de silence. Que diantre font-ils là-haut? Ils ne font qu'aller et venir: c'est un bruit!—

Il faut savoir que mon oncle Tobie étoit assis vis-à-vis de mon père, à l'autre coin du feu, sa chère pipe, sa pipe sociale à la bouche, et dans la contemplation silencieuse d'une culotte de peluche noire qu'il avoit mise le matin.

Que font-ils, répéta mon père? A peine nous pouvons-nous entendre.

Je crois, dit mon oncle Tobie, en ôtant sa pipe de sa bouche, et en la frappant deux ou trois fois sur l'ongle de son pouce gauche, pour en faire tomber les cendres; je crois que… Mais j'y songe.—On ne connoît encore mon oncle, M. Tobie Shandy, que par son nom; il n'est pas moins essentiel, pour bien comprendre ce qu'il peut avoir à répondre à mon père, de le connoître par son caractère.—Je vais donc, monsieur, vous en donner au moins une idée superficielle. Ses dialogues avec mon père y gagneront beaucoup.

J'écris si vîte!—j'ai si peu le temps de me souvenir, ou de chercher des noms, que je ne me rappelle point du tout comment se nommoit celui qui le premier observa que l'air et le climat de l'Angleterre étoient extrêmement variés.—L'observation étoit vraie. On en a conclu que cette variété étoit la cause de cette multitude de caractères bizarres et fantasques que l'on trouve parmi nous; mais ce corollaire n'est pas de la même personne. Il a fallu un siècle et demi à la nature pour produire un autre génie qui en fît la découverte.—Qu'on va lentement dans la carrière des sciences!—On remarqua ensuite, que ce magasin inépuisable de matériaux singuliers, étoit la cause toute naturelle de ce que nous avions de meilleures comédies que les François, et que toutes celles qu'on a faites, et que l'on fera dans le continent.—C'est du temps du roi Guillaume que l'on fit cette observation, et c'est à Dryden qu'on la doit.—Il la fit et la publia dans une de ses longues préfaces. Adisson en devint le champion vers la fin du règne de la reine Anne.—Il la commenta, l'amplifia, la corrobora dans deux ou trois pamphlets de son spectateur;—peu s'en fallut même qu'elle ne passât pour être de lui; mais elle ne lui appartient pas.—J'ai enfin observé, moi, ce 26 mars 1759, jour de pluie, malgré l'almanach de Liége, entre neuf et dix heures du matin, que si cette prodigieuse irrégularité du climat varie presque à l'infini nos caractères, elle nous dédommage d'un autre côté, en nous donnant le plaisir de rire à couvert, quand le temps ne nous permet pas de sortir.

Je ne crois pas qu'on me dispute cette observation; elle est entièrement de moi.

C'est ainsi, mes chers associés, dans la vaste moisson de notre littérature, que par le pas lent d'un accroissement dû au hasard, nos connoissances physiques, polémiques, chimiques, mathématiques, géométriques, énigmatiques, techniques, biographiques, obstétriques, et cinquante autres branches qui finissent toutes en iques, tendent, depuis plus de deux siècles, vers le plus haut degré de leur perfection.—Les progrès surtout qu'elles ont faits depuis quelque temps, nous annoncent que nous ne sommes pas loin d'atteindre au but.

Et qu'arrivera-t-il quand on y sera parvenu? Il faut espérer que ce terme mettra fin à toutes sortes d'écrits.—Le manque de toutes espèces d'écrits mettra fin à tous genres de lecture.—La guerre amène la pauvreté, et la pauvreté ramène la paix.—Il en sera de même du défaut de lecture: il abolira toute espèce de connoissances: on reverra les temps d'ignorance, et il faudra recommencer.—Nous nous retrouverons dans le même temps où nous étions avant qu'il y eût des livres. Heureuse! trois fois heureuse époque! Eh! que ne suis-je assez heureux moi-même pour que mon père ou ma mère n'aient pas trouvé plus commode de différer l'ère de mon existence, et de changer peut-être un peu la manière dont ils l'ont opérée! Vingt-cinq ou trente ans de retard m'eussent au moins donné l'espérance de figurer dans le monde littéraire.

Ce qui me console, c'est que presque tous mes contemporains ont le même droit de se plaindre de l'impatiente précipitation de leurs pères.—

Mais j'oublie mon oncle Tobie:—Il a eu le temps de secouer les cendres de sa pipe.

Il étoit certainement d'une humeur qui faisoit honneur à notre atmosphère.—Je ne me ferois pas même de scrupule de le ranger parmi ses plus illustres productions, sans une petite circonstance qui m'en empêche.—C'est qu'il y avoit en lui une grande ressemblance de famille, et cela annonçoit que la singularité de son caractère venoit plutôt du sang qui couloit dans ses veines, que de l'air ou de l'eau, ou d'aucune modification ou combinaison de ses élémens.—Je me suis souvent étonné de ce que mon père, pour rendre raison de certains indices d'excentricité, dans ma jeunesse, n'avoit pas saisi cette idée.—Ah! oui, toute la famille de Shandy étoit d'un caractère original.—Les mâles seulement; car les femelles!… elles n'en avoient point du tout.—Je n'en connois qu'une qu'il faut excepter, et c'étoit ma grand'tante Dinach, qui, mariée il y a soixante ans, prit du goût pour son cocher, et son cocher pour elle, et mit dans la famille un étranger que le mari n'attendoit pas. Cette aventure faisoit dire à mon père, dans l'opinion qu'il avoit sur les noms de baptême, que ma grand'tante avoit de quoi remercier son parrain et sa marraine.

Il paroîtra sans doute fort extraordinaire… Je sais bien du moins que j'aimerois mieux proposer un logogryphe au lecteur, que de l'exciter à deviner comment et pour quelle cause il arriva que cet événement, passé depuis long-temps, fut ce qui altéra par la suite la paix et l'union qui régnoit si cordialement entre mon père et mon oncle Tobie.—On pourroit croire que toute la force de ce malheur se seroit épuisée sur toute la famille, lorsque l'accident arriva. C'est du moins ce qui est ordinaire.—Mais rien ne s'opéroit dans notre famille comme dans les autres.—Il se peut qu'elle avoit, dans le temps de cet événement, d'autres sujets d'affliction. Les afflictions, comme on sait, nous sont envoyées pour notre bien, et celle-ci peut-être n'avoit encore produit aucun bien à la famille, et le ciel la réservoit pour d'autres temps et pour d'autres circonstances.—Mais je ne décide rien sur ce point.—Je n'aime pas à juger. Je me contente seulement d'indiquer aux curieux quelques-unes des routes diverses où ils peuvent entrer pour parvenir aux premières sources des événemens, et j'évite en cela même le ton pédantesque des gens à férule, et la manière décidée de Tacite, qui attrape ses lecteurs, après s'être attrapé lui-même.—Je n'agis qu'avec cette modestie officieuse d'un cœur qui s'est entièrement dévoué au secours des profonds scrutateurs.—C'est pour eux que j'écris.—Aussi me liront-ils jusqu'à la fin du monde, si pourtant mes écrits vont jusques-là; et je suis bien sûr qu'il y a des lecteurs qui disent que non.

Je ne décide donc point pourquoi cette cause d'affliction fut exprès réservée pour mon père et pour mon oncle, M. Tobie Shandy.—Mais il m'est possible de faire autre chose. Je puis expliquer, avec la plus exacte précision, pourquoi elle fut la cause de leur brouillerie.—

Mon oncle, M. Tobie Shandy, madame, étoit un homme, qui, avec toutes les vertus qui constituent ordinairement un homme d'honneur et de probité, avoit par-dessus tout cela, et dans le degré le plus éminent, une autre vertu, que l'on insère rarement dans le catalogue des vertus.—C'étoit une modestie naturelle, qui alloit jusqu'à l'extrême.—J'aurois peut-être dû mettre ici de côté l'adjectif: on ne sait effectivement pas trop bien si cette modestie étoit naturelle ou acquise… Mais peu importe, au reste, comment elle lui étoit venue. Il suffit que ce fût réellement de la modestie dans le vrai sens du mot.—Elle avoit même cela de particulier. Ce n'étoit point par les expressions qu'elle se signaloit; mon oncle Tobie ne se piquoit pas d'en savoir faire le choix; elle ne se montroit que dans les choses.—Elle s'étoit emparée de lui, et elle égaloit presque cette aimable délicatesse, cette pureté intérieure d'esprit et d'imagination, qui, dans votre sexe, madame, inspire tant de respect au nôtre.—

Et vous vous imaginez peut-être que mon oncle Tobie avoit puisé sa modestie dans cette source; qu'il avoit passé la plus grande partie de sa vie avec le beau sexe, et que la connoissance intime de cette belle moitié de la création, et la force de l'imitation de si beaux exemples, lui avoient acquis cette aimable tournure d'esprit?—

Je suis bien fâché de ne pouvoir le dire; mais mon oncle Tobie n'échangeoit pas trois mots en trois ans avec le beau sexe, à moins que ce ne fût quelquefois avec sa belle-sœur, la femme de mon père, et ma mère.—Non, madame, mon oncle acquit sa modestie par un moyen plus extraordinaire.—Un boulet de canon, au siége de Namur, fit sauter d'un ouvrage à cornes, un éclat de pierre qui vint le frapper en plein dans l'aine… Un accident d'un autre genre inspira aussi sur un certain point de la modestie au plus vain des hommes, à Boileau; mais son aventure n'est pas celle de mon oncle, et la manière dont cette pierre fatale causa sa modestie, est une histoire intéressante.—

Je voudrois pouvoir vous la raconter à présent; mais cela n'est pas possible. J'en ferai une épisode, et l'on en saura par la suite toutes les circonstances.—Tout ce que je puis dire maintenant, c'est que la modestie incomparable de mon oncle, subtilisée et raréfiée par la chaleur continuelle d'un peu d'orgueil de famille, le rendoit, dans de certains cas, d'une humeur très-difficile.—Ces deux causes l'affectoient si sensiblement, qu'il ne pouvoit entendre parler de l'aventure de ma tante Dinach sans la plus vive émotion.—Un seul mot à ce sujet lui faisoit monter subitement le sang au visage.—Mais quand mon père, pour éclaircir son hypothèse, appuyoit sur cette histoire devant quelques personnes, et cela arrivoit souvent, cette rouille infortunée d'une des plus belles branches de la famille, choquoit si fort la pudeur et la modestie de mon oncle Tobie, et le mortifioit à un point qu'il n'y pouvoit résister.—Il tiroit mon père à l'écart pour lui reprocher l'indécence de son babil.—Il lui offroit tout ce qu'il pourroit lui demander, pourvu qu'il n'en ouvrît pas la bouche.

Jamais frère n'avoit peut-être eu plus de tendresse pour son frère, que mon père pour mon oncle Tobie.—Il se seroit prêté à tout ce qu'il auroit pu désirer pour le contenter; mais l'affaire dont il s'agissoit étoit toute autre chose. Il n'y avoit pas moyen d'en faire le sacrifice.

Mon père étoit un philosophe spéculatif et systématique, et cette petite brèche de ma tante Dinach étoit aussi essentielle pour lui, que la rétrogradation des planètes l'avoit été à Copernic. Les rétrogradations de Vénus dans son orbite fortifièrent le systême de cet astronome, et les rétrogradations de ma tante Dinach appuyoient le système de mon père. Quelle apparence qu'il pût ainsi les abandonner!… Un système ne fait-il pas plus de la moitié de la chère existence d'un philosophe? Mon père comptoit bien que le sien prendroit pour le moins par la suite le nom de système Shandyen.—

Mais il étoit peut-être aussi sensible que mon oncle à tout autre cas qui pouvoit jeter de la honte sur la famille, et ni lui, et j'ose le dire, ni Copernic lui-même, n'auroient jamais parlé de cette histoire, si la vérité ne l'avoit exigé.—Amicus Plato, disoit mon père, sed magis amica veritas. Il expliquoit ce passage, à sa façon, à mon oncle Tobie: Dinach étoit ma tante, et j'en conviens, disoit-il; mais la vérité est ma sœur.

Cette contradiction, dans l'humeur des deux frères, étoit une source inépuisable de querelles et de petits chagrins. L'un ne pouvoit pas souffrir qu'on parlât toujours d'une tache aussi désagréable, et l'autre ne laissoit pas passer un jour sans la rappeler.

«Pour l'amour de Dieu, s'écrioit mon oncle Tobie, par la considération, frère, que vous avez pour moi, et par égard pour nous tous, laissez de côté cette histoire de notre tante, et ne troublez point le repos de ses cendres!—Comment pouvez-vous?—Comment est-il possible que vous ayez si peu de sensibilité, si peu de compassion pour le caractère, l'honneur et la réputation de notre famille?—et de quel poids, disoit mon père, est tout cela, quand il s'agit de prouver une hypothèse? L'existence même d'une famille n'est rien.—L'existence d'une famille!… s'écrioit mon oncle Tobie, en se jetant en arrière dans son fauteuil, et en levant les mains, les yeux et une jambe.—Oui, l'existence d'une famille, disoit mon père, et je ne m'en dédis pas.—Combien de milliers d'enfans, chaque année, font naufrage en arrivant dans ce monde, et dont on se soucie aussi peu dans toutes les nations civilisées, que de l'air commun?—une idée, un système?… Quelle différence, frère, dans les objets de comparaison!—Oui, de la différence, disoit mon oncle; chaque exemple que vous citez est un meurtre, quelle que soit la personne qui le fasse.—Et voilà votre méprise, répliquoit mon père; car in foro scientiæ, il n'y a pas de meurtre, frère, ce n'est que la mort.»

Que répondoit à cela mon oncle Tobie? Rien: mais il siffloit quelques notes d'un air qui lui étoit familier.—C'étoit là le canal par où ses passions s'évaporoient, lorsque quelque chose le choquoit ou le surprenoit, et surtout quand on lui tenoit des discours qui lui paroissoient absurdes.—

Cette espèce particulière d'argumens a échappé, si je ne me trompe, à tous nos logiciens, et à tous leurs commentateurs.—Ils ne l'ont nommée nulle part.—J'ai deux raisons, moi, pour lui donner un nom.—Il faut éviter, autant qu'on peut, toute confusion dans les disputes, et pour cela d'abord j'estime que l'argument de mon oncle mérite d'être aussi distingué de tout autre argument que celui ad verecundiam, ab absurdo, à fortiori. Et puis je veux que les enfans de mes enfans, quand je reposerai tranquillement dans le tombeau, puissent dire que la tête de leur aïeul s'étoit occupée autrefois de choses aussi utiles que celles de beaucoup d'autres gens; qu'elle avoit imaginé un nom, et qu'elle l'avoit déposé dans le trésor de l'art logique, comme un argument si fort, qu'on ne pouvoit y répondre.—Je veux même qu'ils puissent ajouter que c'est le meilleur des argumens, lorsque le but de la dispute est plutôt d'imposer silence que de convaincre.

J'ordonne donc par ces présentes, à toute la société pédantesque qui professe la logique, de distinguer l'argument de mon oncle par le titre d'Argumentum fistulatorium, et non par aucun autre.—Je veux de même qu'il soit placé au rang d'Argumentum baculinum, et Argumentum ad crumenam, et qu'il en soit traité au même chapitre.

CHAPITRE XXIV.
L'éloge et l'utilité des digressions.

Le savant évêque Hall;—je veux dire le célèbre docteur, Joseph Hall, qui étoit évêque d'Exeter, sous le règne de Jacques Ier, nous dit, dans une de ses décades, à la fin de son Art divin de la méditation, imprimé à Londres en 1610, par Jean Béal, en Aldersgate Street, (on ne peut trop bien indiquer les bons livres) que la chose du monde la plus abominable dans un homme, est de se louer soi-même.—Je suis de l'avis de M. le docteur.

Mais pourtant, lorsqu'après bien des soins, des peines, des réflexions, on est parvenu à faire en maître une chose qui n'avoit point encore été faite, et dont la découverte étoit difficile, n'est-il pas au moins aussi abominable que l'homme qui l'a inventée, perde l'honneur qu'il en peut recueillir, et qu'il sorte de ce monde en ensevelissant sa gloire avec lui-même?—C'est précisément ma situation.—

Je viens de faire une assez longue digression que le hasard a amenée; et c'est à lui aussi que je dois toutes celles où je suis déjà tombé, à l'exception d'une seule. Ne seroit-il pas horrible que l'on ne fît pas attention à ce chef-d'œuvre d'habileté digressive? Le lecteur cependant ne s'en sera peut-être pas aperçu. J'en serois assurément fâché. Je ne l'accuserois pourtant point, à cet égard, d'un défaut de pénétration.—C'est plutôt que cette perfection est si rare dans une digression, que l'on ne s'y attend pas.—Mais qu'est-ce donc? Le voici. Mes digressions sont sûrement aussi frappantes qu'elles puissent l'être. Je m'enfuis de mon sujet aussi souvent et aussi loin que celui de tous les écrivains qui fait le plus d'écarts.—Mais j'ai soin, en même temps, que ma principale affaire ne soit pas arrêtée pendant mon absence, et c'est ce que ces messieurs ne font sans doute pas ordinairement.

J'allois, par exemple, vous esquisser légèrement les traits extérieurs du caractère bizarre de mon oncle, M. Tobie Shandy.—J'avois déjà même commencé, et voilà tout-à-coup que ma tante Dinach et son cocher viennent faire errer nos fantaisies dans des millions de milles jusqu'au milieu du système planétaire.—Mais malgré cette escapade, vous avez cependant dû, monsieur, vous apercevoir que l'ébauche de mon oncle Tobie avançoit en même temps peu-à-peu.—Ce n'étoit point encore les grands contours de son portrait; la chose n'étoit pas possible,—mais c'étoit un simple croquis, un premier crayon, et mon oncle Tobie, par cette touche, quelque légère qu'elle soit, vous est mieux connu à présent qu'il ne l'étoit auparavant.

C'est par cet art que la disposition de mon ouvrage est d'une espèce particulière.—J'y concilie à-la-fois deux mouvemens contraires, et qui paroissent inconciliables.—Il est en même temps digressif et progressif.

Et ne vous y trompez pas, je vous prie. Cela est bien différent des deux mouvemens de la terre, dont l'un se fait sur son propre axe dans sa révolution journalière, et l'autre dans son orbite elliptique, et qui, par ses progrès, forme l'année, et constitue la variété des saisons dont nous jouissons.—Ils m'ont seulement suggéré cette idée.—C'est souvent à des choses qui paroissent fort éloignées de notre sujet, que l'on doit ses pensées les plus brillantes.—L'ouverture la plus frivole produit quelquefois les plus grandes découvertes.

Les digressions sont incontestablement la lumière, la vie, l'ame de la lecture.—Otez-les par exemple de ce livre, il seroit aussi bon de mettre le livre tout-à-fait de côté.—Une langueur accablante, une monotonie insipide régneroient à chaque page; il tomberoit des mains.—Rendez-les à l'auteur; il brille, il amuse, il se varie, il chasse l'ennui.

Le seul point est de savoir les manier adroitement, pour qu'elles soient utiles au lecteur et à l'auteur. On ne conçoit pas l'embarras qu'elles causent ordinairement à un écrivain.—Son sort est digne de pitié.—J'en vois qui commencent une digression, et j'observe que l'ouvrage dès ce moment est arrêté.—Continuent-ils le sujet principal? il n'y a plus de digression.

Voilà donc un ouvrage manqué, et il a fait suer sang et eau à l'insipide auteur.—Oh! ce n'est point ainsi que j'ai agi. J'ai tellement arrangé celui-ci dès le commencement, j'ai tellement combiné le sujet principal et les parties accessoires, j'ai si bien ménagé mes intersections, compliqué et entrelacé les mouvemens digressifs et progressifs, j'ai formé du tout un tel engrenage, que la machine en général n'a pas cessé de mouvoir et d'avancer.—Pas beaucoup, à la vérité: mais qui va toujours et long-temps, va loin; et s'il plaît à la source de tout bien de m'accorder de la santé et du courage, je pourrai continuer ces mêmes mouvemens pendant plus de quarante ans.