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Oeuvres complètes, tome 1 cover

Oeuvres complètes, tome 1

Chapter 55: CHAPITRE XXXII. Trim.
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About This Book

Le volume s'ouvre sur une biographie animée et des mémoires personnelles retraçant la formation de l'auteur et la genèse de son roman digressif; il présente ensuite la première partie d'un ensemble d'opinions satiriques et conversationnelles mêlant digressions, contes burlesques et sermons publiés sous un masque comique. Les textes jouent de ruptures narratives, d'apartés et de portraits vifs pour tourner en dérision les prétentions sociales et littéraires, alternant épisodes comiques et passages réfléchis sur le sentiment, la morale et l'art d'écrire, et proposant une lecture à la fois espiègle et autoréflexive sur la condition d'auteur.

CHAPITRE XXV.
Comment peindre mon oncle Tobie?

En vérité, vous n'y pensez pas; cette idée est folle. Quoi! vous commenceriez ce chapitre par une absurdité? Eh! pourquoi pas? Tant de livres ne sont pas autre chose dans tout leur tissu! Oui, monsieur, je dis que si l'on fixoit le miroir de Momus dans le cœur humain, selon la direction que pourroit lui donner cet archi-critique, il s'ensuivroit d'abord que les plus sages, les plus graves, les plus fous et les plus légers d'entre nous, seroient forcés, chaque jour de leur vie, de payer, comme en Angleterre, la taxe qu'on a mise sur les fenêtres.

Ce miroir ainsi placé, il seroit aussi facile de saisir et de peindre le caractère d'un homme, que de voir dans une ruche, par le moyen d'un verre dioptrique, les opérations des mouches à miel. Son ame y paroîtroit à découvert. On observeroit tous ses mouvemens; ses artifices, ses caprices, ses vertus, ses vices, ses sensations, ses trémoussemens seroient au grand jour: rien n'échapperoit, et l'on n'auroit plus qu'à prendre la plume, et à écrire ce que l'on auroit vu. Mais un biographe sur la planète où nous sommes n'a pas cet avantage. Que n'est-elle comme Mercure! Nos calculateurs ont trouvé que la chaleur qui règne dans ce pays-là est égale à celle du fer rougi, et elle doit avoir, depuis long-temps, vitrifié le corps des habitans. Ce qui enveloppe leurs ames doit être aussi diaphane, aussi transparent que la glace du miroir le plus clair et le plus poli. Il n'y a du moins que le nœud ombilical, plus épais, qui en doive être excepté.—Le nœud ombilical?—Oui, madame, et cela est physique. Je défie à la philosophie la plus subtile de me démontrer le contraire. Mais hors ce point, plus sombre, ces ames doivent être tout-à-fait au bivac.—Je ne parle cependant que des jeunes ames. Celles dont les corps, parvenus à la vieillesse, sont plissés par les rides, ne sont pas de même. Les rayons du soleil, en les traversant, souffrent alors une réfraction monstrueuse, et ne reviennent à l'œil qu'après avoir parcouru une foule de lignes obliques et tortueuses qui empêchent qu'un homme ne puisse être vu.

Hélas! les hommes de Mercure sont presqu'alors comme les nôtres.—Nos esprits ne brillent certainement pas à travers le corps.—Il est enveloppé d'une étoffe épaisse et opaque, qui s'oppose à la perspicacité de l'œil le plus perçant; et que faire? Il faut absolument chercher d'autres moyens pour définir le caractère spécifique de chacun.

Combien n'en a-t-on pas imaginé? Les uns ont décrit leurs caractères avec des instrumens à vent.—Virgile en parle dans ses aventures de Didon et d'Enée; mais ce moyen est aussi trompeur que le souffle de la renommée: il n'annonce qu'un génie resserré.—Je n'ignore pas que les Italiens, par le fortè et le piano d'un instrument à vent dont ils se servent, et qu'ils disent infaillible, se vantent d'atteindre à une exactitude mathématique dans la description d'une espèce particulière de caractère qui se trouve parmi eux.—Je n'ose dire ici le nom de l'instrument: nous l'avons parmi nous, et cela suffit; mais ne vous en servez jamais pour dessiner.

Ceci est énigmatique.

Et je lui ai donné cette tournure à dessein pour le peuple.

C'est la raison, madame, qui m'engage à vous prier de lire cet endroit avec rapidité. Je ne voudrois pas que vous vous arrêtassiez à faire des recherches dans votre imagination.

Les médecins?… Mais à quoi leur sert la curieuse avidité qu'il montrent à considérer certaines choses? il faudroit au moins qu'ils prissent aussi une esquisse des replétions des hommes qui passent par leurs mains… Ce n'est pas assez d'examiner ce qui s'échappe: avis à la faculté. Ses doctes soutiens pourroient peut-être parvenir, avec ces précautions, à tracer des caractères passables.

Mais je trouve un inconvénient à cette méthode.—Les exhalaisons qui, dans un des procédés, s'éleveroient de la palette, pourroient bien rendre la tâche plus pénible, et forcer le savant artiste à détourner ses yeux.

Voilà bien des expédiens: mais il y a beaucoup de personnes qui n'en veulent pas. Ce n'est point parce qu'elles trouvent, pour réussir, des ressources dans la fécondité de leur génie. Leurs maîtres dans l'art de la pentagraphie, leur ont découvert des manières de faire particulières, et il leur est bien plus commode de les suivre, que de se donner la peine d'en chercher d'autres.—Observez cependant que ces copistes serviles sont vos plus grands historiens.

Voyez d'abord celui-ci. Il est occupé à tirer un caractère dans toute son étendue naturelle, mais dans une attitude opposée à la lumière.—Il gêne, il défigure la personne qu'il veut peindre.

Cet autre vous tient dans la chambre obscure, et vous êtes sûr qu'il ne vous représente qu'avec quelques-unes de vos attitudes les plus ridicules.—Il vous contrefait, vous mutile…

Oh! que ce n'est point ainsi que j'agirai pour vous décrire le caractère de mon oncle M. Tobie Shandy! Je donnerois, moi, dans ces erreurs? Non, non. Aussi suis-je bien résolu de n'emprunter le secours d'aucune machine pour le peindre.—Je ne souffrirai point que mon pinceau se laisse diriger par aucun des instrumens à vent qui aient jamais soufflé en deçà ou au-delà des Alpes.—Je ne déroberai rien à son médecin. Mais son cheval de course, son dada, son cher califourchon, ou, pour parler sans figure, ses caprices, c'est là ce qui me servira à le caractériser.

CHAPITRE XXVI.
Nous y viendrons.

Que ne suis-je moins sûr que le lecteur s'impatiente de connoître le caractère de mon oncle Tobie?—Je commencerois par le convaincre qu'il n'y a point de meilleur moyen, pour réussir à le faire connoître, que celui que j'ai choisi.

Je ne peux pas dire que les actions réciproques d'un homme et de son califourchon se fassent de la même manière que l'ame et le corps agissent l'un sur l'autre. Cependant il y a entre eux une espèce de communication qui y ressemble beaucoup, et cela s'opère peut-être à la manière de l'électricité des corps.—Les parties les plus subtiles et les plus déliées du cavalier s'échauffent, s'exaltent et touchent immédiatement au bâton, et le cavalier, dans un long voyage, et par une longue friction, est lui-même pénétré à son tour de ce qui s'exhale de son dada chéri: vous voyez, mon ami, ce qui en résulte.—Si l'on peut faire une description exacte de la nature de l'un, les notions que l'on peut prendre sur l'autre, sont sûres.

Or, est-il, que le califourchon que montoit mon oncle, étoit, selon moi, plus qu'un autre, digne d'être décrit à cause de sa singularité.—On auroit effectivement pu aller d'Yorck à Douvres, de Douvres à Penzance, et de Penzance encore une fois à Yorck, sans rencontrer son pareil sur la route; et si par hasard on en eût aperçu quelqu'un qui eût seulement de son air, il auroit fallu s'arrêter pour le contempler, quelque pressé qu'on eût été.—Sa démarche, sa figure étoient si singulières, si extraordinaires, il ressembloit si peu dans son espèce à quelqu'autre espèce que ce soit, qu'on auroit aisément douté de ce que c'étoit. Mais, à la mode de ce philosophe qui, pour renverser le système de ce fou de Zénon d'Elée, qui nioit qu'il y eût du mouvement, ne fit que marcher devant lui, mon oncle Tobie, pour prouver que son califourchon étoit réellement un califourchon, ne se servoit d'autre argument que de monter dessus et de le faire courir.—Il laissoit aux passans à décider le point en question.

Mon oncle Tobie le montoit avec tant de plaisir… Il portoit si bien mon oncle Tobie, qu'il s'inquiétoit fort peu de ce que le monde disoit et pensoit de lui à ce sujet.

Mais il est temps cependant, ou jamais, que je vous en fasse la description.—Une chose encore pourtant avant tout!—Souffrez que je vous apprenne comment mon oncle Tobie en fit l'acquisition. J'aime à procéder régulièrement dans ce que je fais.

CHAPITRE XXVII.
Un peu de patience.

La blessure que mon oncle Tobie reçut dans l'aine, au siége de Namur, le rendit absolument incapable de servir; on le renvoya en Angleterre pour se faire guérir.—

Il se trouva réduit à passer quatre années entières, tantôt dans son lit, tantôt dans sa chambre.—Il souffroit horriblement.—Les exfoliations successives de l'os pubis, et du bord extérieur du coxendis, étoient la cause, madame, des douleurs aiguës qu'il ressentoit.—Ces deux os avoient été terriblement brisés, et l'irrégularité de la pierre détachée du parapet, y avoit autant contribué que sa grosseur, quoiqu'elle fût très-grosse;—ce qui faisoit dire au chirurgien que la pesanteur de la pierre avoit fait plus de tort à l'aine de mon oncle Tobie, que la force avec laquelle elle l'avoit frappé.—Et c'est un grand bonheur, ajoutoit-il.

C'est dans ce temps-là que mon père commençoit à monter sa maison de commerce à Londres.—Les deux frères étoient unis par l'amitié la plus cordiale.—Mon père craignit que mon oncle Tobie ne fût pas si bien soigné ailleurs que chez lui, et il lui céda le plus beau et le plus commode de ses appartemens… Mais ce qui marquoit encore son affection, c'est qu'il ne venoit pas un ami, pas une connoissance à la maison, qu'il ne les menât voir son frère Tobie, pour le dissiper et l'amuser par leurs propos.

L'histoire de la blessure d'un militaire en soulage la douleur.—C'étoit du moins l'idée de tous ceux qui venoient voir mon oncle, et la conversation se tournoit presque toujours sur ce sujet;—ensuite sur le siége.—

On s'imagine bien que ces discours plaisoient beaucoup à mon oncle. Il est même sûr que sans quelques embarras imprévus qu'ils lui causèrent, il en auroit reçu beaucoup de soulagement; mais ces contre-temps furent terribles.—Ils augmentèrent sa douleur; sa guérison fut prolongée de plus de trois ans, et s'il n'avoit heureusement trouvé lui-même un expédient pour se tirer d'affaire, ils l'auroient fait descendre dans le tombeau.—

Il vous est sûrement impossible de deviner de quelle nature étoient ces embarras cruels de mon oncle Tobie.—Si vous le pouviez, j'en rougirois, et ce n'est ni en parent, ni en homme, ni en femme.—J'en rougirois comme auteur.—Je suis si flatté de ce que le lecteur, jusqu'à présent, n'a pu prévoir la moindre chose de ce que j'allois dire!—Et quelle honte ne seroit-ce pas pour moi si je lui préparois le moyen d'être plus pénétrant. Je suis, sur ce point, d'une humeur si singulière, si délicate, si susceptible, que je déchirerois la page que je vais écrire, si vous pouviez seulement, monsieur, faire une conjecture probable sur ce que j'y dirai. Mais qu'ai-je à craindre? Sais-je moi-même ce qui sortira de ma plume?—

CHAPITRE XXVIII.
Enfin nous y voilà.

Oui et non; c'est selon ce que vous lui voulez, disoit Sganarelle.—La réponse étoit équivoque, et le drôle avoit apparemment voyagé en Gascogne ou en Irlande. Pour moi, monsieur, je vous demande, dans les mêmes termes, une réponse qui ait un peu plus de franchise. Avez-vous lu l'histoire des guerres du roi Guillaume, ou ne l'avez-vous pas lue? Mais si je vous disois oui? En ce cas, je… Mais si c'étoit non? Point de biais, je vous prie.—Au reste, si vous l'avez lue, je ne fais simplement que vous rappeler, et si vous ne l'avez pas lue, je vous apprends qu'une des plus mémorables attaques du siége de Namur se fit par les Anglois et les Hollandois, sur la pointe de la contr'escarpe avancée au-devant de la porte Saint Nicolas.—Rien n'est peut-être plus intéressant. La pointe de la contr'escarpe couvroit la grande écluse, et les Anglois se trouvèrent exposés à tous les dangers du feu qui partoit de la contre-garde et du demi-bastion de Saint-Roch.—Je vous assure qu'il n'y faisoit pas bon. Le succès de cette chaude dispute fut que les Hollandois se logèrent dans la contre-garde;—les Anglois de leur côté s'emparèrent du chemin couvert de la porte Saint-Nicolas. Les officiers françois, l'épée à la main, sur le glacis, et avec toute la bravoure qu'ont des officiers françois, s'opposèrent inutilement à cette impétuosité de courage.—La contre-garde et le chemin couvert furent emportés; les gazettes en parlèrent dans le temps.

Mais des gazettes ne sont que des gazettes. Mon oncle Tobie avoit été témoin oculaire de cette action, et cela valoit bien mieux.—Il n'étoit jamais plus éloquent, plus exact, plus minutieux dans ses détails, que quand il en faisoit la relation. On dit que l'on exprime bien ce que l'on conçoit bien. C'étoit cependant là l'embarras de mon oncle Tobie. Un autre n'en eût peut être pas eu; mais lui vouloit faire suivre à ses auditeurs les progrès de l'attaque, depuis le commencement jusqu'à la fin. Il étoit par conséquent obligé de leur parler de scarpe, de contr'escarpe, de glacis, de chemin couvert, de demi-lune, de ravelin, et c'étoit-là où il s'embrouilloit. Comment leur faire saisir la différence qu'il y avoit entre tous ces ouvrages? La difficulté d'être intelligible et de leur donner des idées claires, lui causoit des peines inexprimables; et si mon cher oncle Tobie ne murmuroit pas contre la pauvreté de la langue, il se faisoit au moins des reproches de ne pas la savoir assez bien.

Les amateurs qui en parlent, confondent souvent les termes eux-mêmes, et mon oncle Tobie ne devoit pas se fâcher si fort; mais il auroit voulu ne point ennuyer ceux qui l'écoutoient.

Il est sûr qu'à moins qu'ils n'eussent beaucoup de pénétration, ou qu'il ne fût lui-même dans une heureuse veine, il lui étoit presque impossible de n'être pas obscur.

L'endroit surtout qui le désoloit le plus, étoit l'attaque de la contr'escarpe de la porte Saint-Nicolas. Cet ouvrage s'étendoit depuis le bord de la Meuse jusqu'à la grande écluse, et le terrain, dans cet espace, étoit de tous côtés si entre-coupé de digues, de tranchées, de fossés, d'éclusettes… Oh! c'est-là qu'il se trouvoit perdu, arrêté, sans savoir de quel côté il pourroit aller et venir, s'il avanceroit, s'il reculeroit… Dans cette situation critique, il étoit souvent forcé d'abandonner son récit.

Le chagrin que ces contre-temps lui causoient ne peut se concevoir. Mon père, par amitié pour lui, faisoit circuler sans cesse de nouvelles connoissances et de nouveaux curieux dans son appartement. On lui parloit de sa blessure. De sa blessure, on passoit au siége, et du siége à ses particularités; et si tout cela amusoit mon oncle Tobie, mon oncle Tobie ne s'en trouvoit pas moins désespéré de ne pouvoir faire comprendre ce qu'il vouloit dire.

Ce n'est pas cependant qu'il manquât de présence d'esprit. Il savoit tout aussi bien qu'un autre conserver toutes les apparences: mais quand il ne pouvoit sortir du ravelin sans entrer dans la demi-lune, ni quitter le chemin couvert sans passer dans la contr'escarpe, ni franchir la digue sans courir le risque de tomber dans le fossé, on conçoit qu'il avoit bien des raisons de se chagriner, et de murmurer intérieurement. Ces petits accidens, par malheur, lui arrivoient fort souvent.

Si vous n'avez pas lu Hippocrate, ô mon cher lecteur! je ne doute point que des déplaisirs aussi minces ne vous paroissent des bagatelles; mais ne prononcez point, s'il vous plaît, sans connoissance de cause. On juge presque toujours mal quand on n'est pas instruit.—Lorsqu'on sait un peu son Hippocrate, ou que l'on connoît seulement le docteur T… on sait de reste que les passions et les affections de l'esprit ont les plus grandes influences sur la digestion. Pourquoi, je vous prie, n'en auraient-elles pas aussi-bien sur une blessure, que sur un dîner?… C'étoit ce qu'éprouvoit mon oncle Tobie. Les paroxismes, les redoublemens aigus de la douleur augmentoient à toutes les heures du jour, par le désagrément de ne pouvoir s'expliquer aussi bien qu'il l'auroit désiré.

Il avoit beau faire, sa philosophie lui refusoit sur ce point ses secours; peut-être même ne les souhaitoit-il pas.

Enfin, après trois mois de peines, il résolut de s'en débarrasser d'une manière ou d'autre.

Un matin, qu'il étoit couché sur le dos, seule attitude que sa blessure dans l'aine lui permettoit de prendre, il lui vint tout-à-coup une idée. C'est que, s'il pouvoit trouver une exacte et ample description des fortifications de la ville et de la citadelle de Namur et des environs, cette découverte le soulageroit infiniment. Les environs surtout étoient de conséquence. C'est à trente toises de l'angle tournant de la tranchée, vis-à-vis de l'angle saillant du demi-bastion de Saint-Roch, qu'il avoit reçu sa blessure. Quel plaisir pour lui, quand il en seroit-là, de pouvoir ficher une épingle dans l'endroit même où la pierre l'avoit frappé!

Ce qu'il désiroit lui réussit. Il eut une belle carte; et délivré dès ce moment d'une multitude d'explications aussi pénibles que difficiles, il n'eut presque autre chose à faire que des démonstrations.—Mais le gain le plus agréable, le plus précieux qu'il y fit, fut un goût décidé pour l'architecture militaire… Il ne pensoit, ne lisoit, ne parloit que de fortifications.—Les fortifications devinrent sa marotte chérie.—C'étoit son ame, sa vie.

CHAPITRE XXIX.
Ce qu'on a déjà vu.

J'aime assez le dieu Comus; je loue les bienfaisantes ames qui lui font des sacrifices, et qui invitent leurs amis à y participer.—Vive la bonne chère! vive le bon vin! et vive le bon feu, quand il fait froid!—Avec tout cela, cependant, il faut de la précaution. Je connois des gens, qui, faute de savoir arranger les choses, ne font la dépense d'un repas, que pour se faire moquer d'eux, et donner prise aux sarcasmes. C'est ordinairement de ceux qui n'y sont pas invités que viennent les épigrammes: ils cherchent à se venger par le ridicule, du petit chagrin d'avoir été oubliés. Mais bien souvent aussi elles partent d'un convive. Ayez plus d'attention pour les autres que pour lui; s'il est enclin à la critique, soyez sûr qu'il se dédommage de cette préférence pendant le temps même qu'il dîne à vos dépens.—Rien n'est si sot que de s'exposer à ces disgrâces.

Il est si facile de les éviter!… Faites comme moi, mes amis. On n'a pas toujours des cartes toutes prêtes, pour inviter M. un tel, et M. un tel et M. un tel… Mais en revanche, j'ai toujours eu une demi-douzaine de couverts de plus pour les survenans; et vienne qui pourra, il est bien reçu. Je fais ma cour ensuite à tous… Soyez les bien arrivés, messieurs. Je vous baise les mains; je suis enchanté de vous voir; il n'y a point de compagnie qui me fasse plus de plaisir.—Agissez, je vous prie, sans façon; vous êtes ici chez vous: point de gêne. Allons, mettons-nous à table, buvons frais, et vive la joie!

Six couverts surnuméraires! Un de plus, me disois-je, ne seroit pas inutile, et j'étois tenté de pousser ma complaisance jusques-là. Mais un jour que la demi-douzaine étoit remplie, un de mes amis me dit que la chose étoit assez bien… Ce n'étoit point un de ces railleurs de profession; mais il l'étoit par caractère… Eh bien! eh bien! dis-je, votre éloge ne m'excite que davantage. J'aurai le couvert de plus à la première occasion, et l'année prochaine, Dieu aidant, j'en aurai un plus grand nombre…

Mais, monsieur, comment se peut-il que M. Tobie Shandy, votre oncle, un vieux militaire, et qui, selon vous-même, n'étoit pas un idiot, eût la tête si lourde, si embarrassée, si…?… Que vous importe?… Ma foi! allez-y voir.

C'est ainsi, monsieur le critique, que je pourrois vous répondre; mais je sens que cette réponse ne seroit pas honnête. Elle ne peut d'ailleurs convenir qu'à un homme qui n'a pas la force de donner une raison claire et satisfaisante des choses, ou qui ne peut pas approfondir les causes premières de l'ignorance et de la confusion qui règnent dans l'esprit humain.—Que mon oncle Tobie l'eût faite, à la bonne heure. Elle pouvoit lui convenir. Il étoit militaire; il avoit du courage, de la bravoure; et telle qu'elle fût, il pouvoit la faire trouver bonne.—Mais mon oncle Tobie, dans ces sortes d'occasions, ne répondoit ordinairement qu'en sifflant son air favori, son cher Lila-Burello, et je gage que c'eût été là sa réponse… Mais je l'avoue, j'en conviens, je le répète, cette réponse ne me convenoit pas.—Il est bien clair effectivement que j'écris en homme qui a de l'érudition. Mes comparaisons, mes allusions, mes commentaires, mes métaphores… tout cela sent l'érudition. Ne faut-il pas que je soutienne mon caractère, et que je le contraste d'une manière convenable? Que deviendrois-je, mon Dieu? Je serois, monsieur, un homme perdu, si je me démentois. Au moment où je tâcherois de prévenir le babil indiscret d'un critique, deux autres se prépareroient à me tomber sur le dos.—Et voilà pourquoi je réponds ainsi.—

—Dites-moi, je vous prie, monsieur, si dans le nombre des livres, dont la lecture vous a occupé, vous avez lu l'essai de Lock sur l'entendement de l'esprit humain?—Ne me répondez pas, de grâce, avec trop de précipitation.—Je connois une foule de gens qui citent ce livre, sans l'avoir jamais lu.—J'en connois une foule d'autres qui l'ont lu sans l'entendre.—Il se pourroit, sans miracle, que vous fussiez même dans le dernier cas… Je n'écris, comme vous savez, que pour instruire. Eh bien! je vous dirai, en trois mots, ce que c'est que ce livre… C'est une histoire… Une histoire? Oui, monsieur. Mais de qui? de quoi? de quand?… Doucement! quelle pétulance! C'est l'histoire de ce qui se passe dans l'esprit humain.—Ecoutez à présent un avis. Si vous avez vous-même l'esprit, lorsque vous parlerez de ce livre, d'en dire autant que je viens de vous en dire… Autant?… Vous entendez?… Je ne dis pas plus; cela vous suffira, croyez-moi, pour figurer passablement dans une assemblée de métaphysiciens.

—Que ceci, pourtant, ne soit dit qu'en passant!—

Mais si vous voulez vous hasarder à me tenir compagnie, si vous voulez vous enfoncer dans les profondeurs de cette matière, je vous y ferai faire de grandes découvertes. Vous apprendrez d'abord que l'obscurité et la confusion qui règnent dans l'esprit de l'homme, ont trois causes.

C'est d'abord, mon cher monsieur, d'avoir les organes durs; rien n'y pénètre. S'ils sont au contraire trop flexibles, trop souples, les objets ne font sur l'esprit que des impressions légères qui ne s'y gravent point; c'est la seconde cause: et la troisième vient quelquefois de ce que la mémoire est comme un crible qui ne peut rien retenir. J'aurois bien pu trouver une autre comparaison; mais il faut que celle-ci passe.—Suivez-moi maintenant, ou plutôt appelons Finette.—Mais que voulez-vous faire de la fille de chambre de ma femme?… Eh bien! ne l'appelons pas. Figurez-vous pourtant qu'elle est ici. Je gage que je vais jeter tant de clarté sur cette matière, que Finette la comprendra tout aussi-bien que Mallebranche.—Finette vient d'achever la lettre qu'elle écrivoit à Lafleur, et vous la voyez fouiller dans sa poche droite. Prenez, je vous prie, cette occasion de réfléchir que les facultés des organes de la perception ne peuvent être ni mieux figurées, ni mieux expliquées, que par cette seule chose que cherche Finette.—Vous voyez ce que c'est; vos organes ne sont sans doute pas assez épais, pour que je sois obligé de vous dire qu'elle cherche, monsieur, un petit morceau de cire d'Espagne… La cire fond; elle tombe sur la lettre.—Mais voyez ce qui doit arriver, si Finette tâtonne trop long-temps pour avoir son dé, et que la cire se durcisse pendant ce temps.—Il est clair que la cire ne recevra qu'imparfaitement l'empreinte de son dé, si elle n'y emploie que la même force.—Finette, au lieu de cire qui se sèche, n'en a-t-elle que de molle, de flexible? Autre inconvénient. La cire recevra l'empreinte; mais pour combien de temps? Le plus léger frottement l'effacera.

Supposons que la cire soit bonne, que le dé soit bien piqué; mais que Finette l'applique sur la cire avec trop de précipitation, parce que sa maîtresse la sonne… Avouez, monsieur, que le cachet de Finette ne ressemblera, dans aucun de ces cas, à son prototype?

Eh bien! il faut savoir maintenant qu'il n'y avoit pas un de ces cas qui fût la vraie cause de la confusion que l'on remarquoit dans les discours de mon oncle Tobie. C'est pour cela que j'en ai parlé si long-temps.—J'ai voulu imiter les plus grands physiologistes, pour faire voir d'où elle ne provenoit pas.

Mais n'a-t-on pas vu que j'ai indiqué d'où elle provenoit? Quelle source intarissable d'obscurités pour le passé, le présent et le futur! l'inconstance et la mobilité des mots ont toujours jeté dans l'embarras l'entendement le plus subtil, le plus pénétrant, le plus élevé.—On croit concevoir une chose… Un mot survient, et vous voilà arrêté tout court.

L'histoire des siècles passés en fournit mille exemples. Quelles terribles disputes les mots n'ont-ils pas occasionnées et perpétuées! Quels torrens d'encre et de fiel n'ont-ils pas fait couler!—Pour moi, qui suis de bon naturel, je n'en puis pas lire les terribles relations sans répandre des larmes.

Critique modéré, pesez tout ceci! Considérez par vous-même combien de fois vos discours, vos écrits, vos connoissances ont souffert par cette seule cause!—Rappelez-vous de quels débats, de quel bruit les écoles ont retenti au sujet du pouvoir et de l'esprit, des essences et des quintessences, des substances et de l'espace! Ne voulez-vous point vous ressouvenir de ces misères humaines? Hélas! on vous a peut-être quelquefois traîné au barreau. Quelle abondance de paroles sur des mots qui n'ont point de signification déterminée, et que personne n'entend! Vous en avez frémi! Ne soyez donc point surpris des embarras de mon oncle Tobie, et laissez couler une larme de compassion sur son escarpe et sur sa contr'escarpe, sur son glacis et sur son chemin couvert, sur son ravelin et sur sa demi-lune. Ce ne fut point par idée qu'il courut risque de la vie en envenimant sa blessure; ce fut par des mots.

CHAPITRE XXX.
Trop est trop.

Mon oncle Tobie n'eut pas si-tôt son plan des fortifications de Namur, qu'il se mit à l'étudier avec le plus grand empressement. Il n'y avoit rien de plus intéressant pour lui que sa guérison; elle dépendoit du calme des passions de son esprit, et il étoit absolument nécessaire qu'il se rendît tellement maître de son sujet, que lorsque l'occasion s'en présenteroit, il en pût parler sans émotion.

Il y donna quinze jours dans l'application la plus constante. Au bout de ce temps, à l'aide de quelques explications qui étoient sur la marge, et de l'architecture militaire de Gobésius, traduite du flamand, il parvint à donner à ses discours une clarté dont on pouvoit être satisfait; ce n'étoit cependant là que le premier degré. Deux mois de plus n'étoient pas écoulés, que mon oncle Tobie planoit, pour ainsi dire, sur son sujet. Il auroit pu faire, au besoin, et dans le plus grand ordre, l'attaque de la contr'escarpe avancée. Plus initié dans l'art que le premier motif qu'il avoit eu ne l'exigeoit, il pouvoit à son gré passer la Meuse et la Sambre, insulter les lignes de Vauban, se porter sur l'abbaye de Salsines, revenir sur ses pas, et donner aux curieux qui l'écoutoient, une relation aussi distincte de chaque opération du siége, que de l'action où il eut l'honneur de recevoir sa blessure à la porte Saint-Nicolas.

Mais le désir d'apprendre est comme la soif des richesses, qui devient plus âpre à mesure qu'elle se satisfait.—C'est ce qu'éprouvoit mon oncle Tobie. Plus il étudioit sa carte, et plus il prenoit de goût à l'étude de l'art. C'étoit une source délicieuse où il buvoit à longs traits, sans cependant pouvoir étancher l'ardeur qui le dévoroit. Les fortifications de Namur ne furent bientôt plus suffisantes. La première année qu'il fut obligé de passer dans sa chambre, n'étoit pas encore entièrement révolue, qu'il n'y avoit peut-être pas une seule ville fortifiée en Flandre et en Italie dont il ne se fût procuré le plan. Il en lisoit les descriptions; il les comparoit et les combinoit avec l'histoire des siéges qu'elles avoient soutenus, avec les ouvrages anciens et modernes qui en faisoient la force. Il y avoit tant d'aptitude, il s'y portoit avec tant de plaisir, qu'il oublioit sa blessure, son dîner, et jusqu'à lui-même.

Mon oncle Tobie, la seconde année, se procura les ouvrages de Ramilli et de Canateo, traduits de l'italien. Il se donna Stévinus, Marolis, le chevalier de Ville, Lorini, Cohorn, Shecter, le comte de Pagan; il acheta le maréchal de Vauban, Blondel: il fit enfin une collection si ample d'ouvrages sur l'architecture militaire, que Don-Quichotte n'avoit peut-être pas une suite plus nombreuse de livres de chevalerie, lorsque le curé et le barbier firent l'invasion de sa bibliothèque.

Mais tout cela ne suffisoit pas. Mon oncle Tobie, dans la troisième année, vers le mois d'août 1699, jugea qu'il ne pouvoit se dispenser de prendre quelque teinture de l'artillerie.—Il voulut, comme de raison, puiser ses connoissances dans la source primitive.—Il lut pour cela les œuvres de Tartaglia. Il passe pour être le premier qui ait découvert qu'un boulet de canon, dans sa course progressive, ne décrit pas une ligne droite. Mon oncle Tobie voulut donc le lire, et il prouva à mon oncle Tobie qu'il étoit absolument impossible que le boulet conservât cette direction dans toute sa route.

—La recherche de la vérité est sans fin.—

Mon oncle Tobie ne fut pas si-tôt convaincu de la route que le boulet ne tenoit pas, qu'il se mit dans l'esprit de savoir la route qu'il tenoit. Alors, nouveaux auteurs, nouvelle lecture, nouvelle application. L'ancien Maltus tomba d'abord dans les mains de mon oncle Tobie; vint ensuite Galilée, puis Toricelli. Là, par certaines règles géométriques et démonstratives, mon oncle Tobie trouva que le boulet décrivoit une ligne parabolique. Il trouva que le paramètre, ou le côté droit de la section conique de cette ligne étoit à la quantité, en raison directe, comme toute la ligne au double de l'angle d'incidence, formé par la culasse sur un plan horizontal, et que le semi-paramètre… Arrêtez! mon cher oncle Tobie, arrêtez! n'avancez pas un pas de plus dans ce sentier épineux! il est hérissé de difficultés; c'est un labyrinthe d'où l'on ne peut sortir qu'avec mille peines. Dans quels embarras inextricables ne vous jeteroit pas la vaine poursuite de ce fantôme qui vous paroît si charmant, et que vous appelez la science? O mon oncle! fuyez, fuyez-le comme un serpent dangereux. Est-il donc si nécessaire qu'avec votre blessure dans l'aine, vous passiez des nuits entières? que vous vous échauffiez le sang? que vous vous rendiez étique? Hélas! vous ne ferez qu'empirer; vos symptômes deviendront plus effrayans pour ceux qui vous aiment… Vous verrez cesser la transpiration insensible qui vous seroit si salutaire; vos esprits s'évaporeront, votre force virile s'épuisera, l'humide radical qui donne de la souplesse à vos muscles se desséchera; vous altérerez votre santé, et vous attirerez vingt ans plutôt sur vous toutes les infirmités de la vieillesse. O mon oncle! mon cher oncle… mon cher oncle Tobie!…

CHAPITRE XXXI.
Le feu prend.

Un homme qui entend seulement un peu l'art d'écrire, doit voir qu'après l'apostrophe animée que je viens de faire à mon oncle Tobie, il ne m'étoit plus possible de continuer ma narration. Ce que j'aurois dit eût paru froid, insipide.—Aussi ai-je mis fin, sur-le-champ, à mon chapitre. Je n'étois pourtant qu'au milieu de mon histoire! Mais on n'y perdra rien.

Les écrivains de ma trempe ont un privilége qui leur est commun avec les peintres. Lorsqu'une copie trop exacte d'un portrait pourroit rendre le tableau moins frappant, ils choisissent le moindre mal; ils trouvent qu'ils sont plus excusables de manquer à la vérité qu'à sa beauté.—Cela souffre peut-être quelque restriction; mais qu'importe? Je n'ai fait cette comparaison que pour laisser un peu réfroidir mon apostrophe, et je m'embarrasse fort peu du jugement que le public portera de la comparaison.

Mon oncle Tobie, à la fin de la troisième année, voyant que le paramètre et le semi-paramètre de la section conique irritoient trop sa blessure, quitta, avec un peu d'humeur, l'étude de l'artillerie.—Mais ne croyez pas que ce fût pour s'abandonner au repos et à l'oisiveté. Il se livra tout entier à la partie pratique des fortifications, dont l'agrément le captiva avec une force redoublée, comme celle d'un ressort long-temps comprimé.—

Mon oncle Tobie, qui, jusqu'alors avoit eu pour habitude de changer de chemise tous les jours, commença dans ce temps à en changer moins régulièrement. Son barbier venoit très-souvent en vain. A peine donnoit-il le temps à son chirurgien de panser sa blessure. Son esprit étoit si occupé ailleurs, il étoit si étendu sur d'autres objets, qu'il lui demandoit très-rarement comment elle alloit; mais l'éclair n'est pas plus prompt. Une étincelle qui tombe sur un baril de poudre ne fait pas une plus subite explosion. Tout-à-coup voilà mon oncle Tobie qui commence à soupirer après sa guérison, qui se plaint à mon père, qui querelle le chirurgien.—Il l'entend monter un matin;… aussitôt il ferme ses livres, cache ses instrumens, et lui reproche avec aigreur la lenteur de son rétablissement. Combien y a-t-il que j'en devrois être quitte! combien de douleurs! quelle contrainte d'être obligé de garder ma chambre pendant quatre années entières! Ah! sans l'amitié du meilleur des frères, ajouta-t-il, sans le courage qu'il m'inspire, il y a long-temps que j'aurois succombé à mes malheurs.

Mon père étoit présent, et mon oncle mettoit tant d'énergie à ses plaintes, que mon père en versa des larmes.—C'est ce qu'on n'attendoit pas. Mon oncle Tobie n'étoit pas naturellement éloquent: cela n'en fit que plus d'effet. Le chirurgien en demeura confus.—Ce n'est pas que le malade n'eût bien raison de s'impatienter; mais cette impatience étoit également inattendue. Il y avoit quatre ans que le chirurgien le soignoit, et jamais il ne lui étoit échappé, pendant ce temps, le moindre mécontentement:—il avoit toujours été la soumission et la patience même.

Nous perdons quelquefois le droit de nous plaindre, en différant de le faire.—Mais alors nous triplons de force… Le chirurgien en fut étourdi, et son étonnement augmenta, lorsqu'il vit que mon oncle ne finissoit pas ses reproches et ses lamentations; qu'il vouloit être guéri sur-le-champ, et que, s'il ne l'étoit pas, il enverroit chercher le chirurgien du roi pour achever sa besogne.

Le désir de la vie et de la santé est si naturel à l'homme! l'envie de respirer librement le grand air est une passion qui le quitte si peu! Mon oncle Tobie en étoit aussi dominé que tous ceux de son espèce. Il n'étoit donc pas surprenant qu'il désirât sa guérison, ni qu'il souhaitât prendre l'air après une si longue captivité.—Mais, je vous l'ai déjà dit, rien ne se faisoit, rien ne s'opéroit dans ma famille comme dans les autres. Le temps où les désirs de mon oncle se manifestèrent, la manière dont il les fit éclater, avoit sûrement quelque raison particulière. Eh! oui, sans doute; mais cela se développera dans le chapitre suivant. J'avoue qu'il sera temps alors de revenir écouter, au coin du feu, la fin de la phrase de mon oncle Tobie.—

CHAPITRE XXXII.
Trim.

Lorsqu'une passion tyrannise un homme, ou, ce qui est la même chose, lorsqu'il se laisse emporter par son dada chéri, la raison, la prudence n'ont plus d'empire sur lui; elles l'abandonnent.

La blessure de mon oncle Tobie se guérissoit. Dès que le chirurgien fut revenu de sa surprise, et qu'il lui eut laissé la liberté de parler, il lui dit qu'elle commençoit à prendre du vif, et que si par hasard il ne survenoit point d'autres exfoliations, il espéroit qu'elle seroit cicatrisée dans cinq ou six semaines… Le son d'autant d'olympiades, six heures auparavant, eût porté dans l'esprit de mon oncle Tobie l'idée d'un temps plus court. Mais la succession de ses pensées étoit devenue si rapide, il étoit si impatient d'exécuter le dessein qu'il avoit formé… Ma foi! il n'y eut plus moyen; et sans consulter davantage qui que ce fût au monde, ce qui, par parenthèse, est fort bien fait, quand on est déterminé à ne prendre l'avis de personne; mon oncle Tobie, sans hésiter, ordonna à son domestique Trim de faire des paquets de linge et de charpie, de louer un carrosse à quatre chevaux, et de le faire trouver à la porte à midi précis. C'étoit l'heure où il savoit que mon père seroit à la bourse. Ainsi, point d'obstacles à essuyer. Trim ne se fit pas répéter l'ordre. De son côté, mon oncle Tobie laissa un billet de banque sur la table pour payer le chirurgien. Il écrivit à mon père une lettre de tendres remercîmens; et cela fait, mon oncle Tobie, soutenu, d'un côté, par sa béquille, et soulevé de l'autre par Trim, monta en carrosse avec ses cartes, ses livres de fortifications, ses règles, ses compas, et partit pour son domaine de Shandy.

Un départ aussi précipité avoit une raison: la voici.

La table qui étoit dans la chambre de mon oncle Tobie, étoit un peu petite pour le grand nombre de cartes, de livres et d'instrumens dont elle étoit chargée. En étendant la main pour prendre sa tabatière, il fait glisser son grand compas. Il veut se baisser pour ramasser le compas, et son étui de mathématique tombe avec les mouchettes. Autre malheur! Il veut attraper les mouchettes pendant qu'elles tombent, et il ne réussit qu'à pousser par terre Blondel, et le comte de Pagan sur Blondel.

Un homme impotent, tel qu'étoit mon oncle, ne pouvoit pas remédier à tant d'accidens de lui-même. Il sonna son domestique Trim.—Vois ce désordre, Trim, lui dit mon oncle.—Il faut nécessairement, Trim, que j'aie une table plus grande. Ne pourrois-tu pas prendre ma règle, et mesurer la longueur et la largeur de celle-ci, et m'en faire faire une autre deux fois plus longue et deux fois plus large? Oui, monsieur, répliqua Trim, et cela sera même bientôt fait. Mais j'espère, ajouta-t-il, que monsieur se portera bientôt assez bien pour aller à sa maison de campagne… Monsieur se plaît tant aux fortifications, qu'il pourroit s'y amuser à merveille! Trim avoit été caporal dans la compagnie de mon oncle. Ce n'étoit pas son vrai nom; il s'appeloit James Buttler; mais on lui avoit donné ce sobriquet au régiment, et mon oncle Tobie ne l'appeloit jamais autrement, à moins qu'il ne fût fâché contre lui.

Un coup de feu qu'il reçut au genou gauche, à la bataille de Lauden, deux ans avant l'affaire de Namur, l'avoit mis hors d'état de servir. Il étoit adroit, et on l'aimoit dans le régiment. Mon oncle Tobie le prit pour domestique, et l'on peut dire qu'il lui fut très-utile. Il lui avoit servi à-la-fois de valet, de palefrenier, de barbier, de cuisinier, de tailleur, et de garde-malade en campagne, et en quartier d'hiver, et depuis, il l'avoit toujours servi avec beaucoup d'affection et de fidélité.

Mon oncle Tobie l'aimoit; leurs connoissances réciproques avoient même fortifié l'attachement qu'ils avoient l'un pour l'autre. Trim, attentif aux discours de son maître sur les fortifications, avoit fait des progrès dans la science: il lisoit, avec cela, les mêmes livres que mon oncle; il observoit ses plans, ses marches, ses combinaisons.—Le garçon de cuisine de mon père, et la femme de chambre de ma mère le croyaient pour le moins aussi instruit que mon oncle Tobie lui-même.

Je n'ai plus qu'un coup de pinceau pour achever le caractère du caporal Trim: c'est la seule ombre qu'il y ait à son tableau. Mais enfin, Trim avoit ce défaut: il aimoit à donner des conseils, ou plutôt, il aimoit à s'écouter parler.—Avouons pourtant qu'il étoit si respectueux, si soumis, qu'on pouvoit aisément le tenir dans le silence, quand il n'avoit pas commencé à discourir. Mais si malheureusement on lui permettoit une fois d'ouvrir la bouche, il n'y avoit point de fin; rien ne pouvoit arrêter la volubilité de sa langue. Son habitude étoit d'entre-mêler toujours ses discours du titre ou de la qualité de ceux à qui il parloit, et il ne parloit qu'à la troisième personne. A dire vrai, Trim étoit assommant. Cependant son respect plaidoit si fortement en faveur de son élocution, qu'il n'étoit pas possible de se fâcher.—D'ailleurs, mon oncle ne se trouvoit que rarement incommodé de sa manière de parler; plus rarement encore se fâchoit-il contre lui… Il aimoit l'homme, et mon oncle, mon oncle Tobie ne regardoit un domestique fidelle, que comme un humble ami. Il ne pouvoit pas prendre sur lui de le faire taire. Tel étoit donc le caporal Trim, et tel étoit aussi mon oncle Tobie vis-à-vis de lui.

Si je l'osois, continua Trim, je dirois sur cela mon avis à monsieur; je lui expliquerois avec franchise ma façon de penser. Dis, Trim, dis, reprit mon oncle Tobie; parle, parle sur ce sujet sans rien craindre.

En ce cas, continua Trim, en relevant ses cheveux, et en se tenant aussi droit que s'il eût marché à la tête de sa division.—

Eh bien! en ce cas, Trim, dit mon oncle Tobie…

Ma foi! monsieur, continua-t-il en avançant un peu sa jambe blessée, et en montrant de sa main droite un plan de Dunkerque qui étoit attaché à la tapisserie avec des épingles, ma foi! c'est qu'à mon avis tous ces ravelins, ces bastions, ces courtines, ces ouvrages à cornes que je vois là sur du papier, ne font qu'une bien triste figure. Quelle différence de ce que monsieur et moi pourrions faire, si nous étions seuls à la campagne! Il n'y auroit pas de comparaison. Pourvu que nous eussions seulement un demi-arpent de terre, je suis sûr que nous ferions des choses surprenantes.—Voilà l'été; c'est un charme. Monsieur seroit assis au grand air, pourroit, sans se fatiguer, me donner la… nographie…—l'Ichnographie, dit mon oncle.

De la ville ou de la citadelle qu'il jugeroit à propos d'assiéger… Et je me laisserois plutôt tuer sur le glacis, que de ne la pas fortifier selon ses intentions.—En effet, si monsieur daignoit me donner le dessein de la polygone avec ses lignes, ses angles, et cela d'une manière exacte…

Et c'est ce que je puis faire, dit mon oncle Tobie…

Je commencerois par le fossé, et si monsieur m'en désignoit la largeur, la profondeur…

Je le ferois à un cheveu près, Trim, s'écria mon oncle Tobie.

Je jeterois la terre vers la ville pour former l'escarpe, et du côté de la campagne pour faire une contr'escarpe.

Fort bien, Trim, dit mon oncle Tobie; tout cela est à merveille.

Et quand j'en aurois achevé les talus, à la satisfaction de monsieur, je disposerois le glacis de manière, en le couvrant de gazon, qu'il égaleroit les plus belles fortifications de Flandre.—Monsieur sait ce que c'est que des gazons, comment on doit les poser… Les murs, les parapets en doivent être garnis; il n'y a rien de meilleur que le gazon…

Tu as raison, Trim, les plus célèbres ingénieurs en font usage, dit mon oncle.

Monsieur sait bien qu'ils valent cent fois mieux qu'une façade de pierre ou de brique…

Je sais, dit mon oncle en remuant la tête, qu'ils valent mieux à certains égards.—Les boulets pénètrent et s'amortissent dans le gazon…

Et ne font point tomber de décombres, dit Trim.

Dans le fossé, dit mon oncle.

Qui le comblent, ajouta Trim.

Et facilitent le passage, reprit mon oncle.

A tout un bataillon… dit Trim…

Comme cela arriva à la porte Saint-Nicolas! s'écria mon oncle Tobie.

Monsieur entend mieux ces choses, dit Trim, que tous les officiers qui sont au service de sa majesté; et s'il vouloit abandonner le projet de la table pour aller à la campagne, je lui jure que je ferois sous ses ordres des fortifications où rien ne manqueroit. Les batteries, les fossés, les sappes, les palissades, que sais-je? Je suis sûr qu'on viendroit de vingt milles à la ronde voir ce que nous ferions…

Le rouge montoit au visage de mon oncle Tobie à chaque mot que disoit Trim. Mais qu'on ne croie pas que ce fût une rougeur de honte, de modestie ou de colère… Elle étoit de plaisir, de joie… Le projet de Trim l'animoit et le mettoit en feu… Trim, dit mon oncle Tobie, tu en as assez dit.

Nous pourrions commencer la campagne, dit Trim, le même jour que le roi sortiroit de quartier avec ses alliés… Nous écraserions, nous abymerions les villes avec autant d'aisance qu'eux… En voilà assez de dit, Trim, s'écria mon oncle Tobie… Il suffiroit, comme je l'ai déjà dit, que monsieur, assis dans son fauteuil, me donnât ses ordres… je… C'en est assez, Trim, n'en dis pas davantage! Le plaisir et l'amusement de monsieur… Mais ce n'est encore rien que cela; il respireroit un bon air; ce seroit un exercice agréable qui contribueroit à sa santé; sa blessure ne tiendroit pas un mois…

Je goûte ton projet, Trim; c'en est assez, dit mon oncle, en fouillant dans sa poche.

En ce cas, si monsieur le veut, j'irois, dès ce moment, acheter une bêche de pionnier, que nous emporterions avec nous… Je prendrois aussi une pelle, une pioche, une paire de… En voilà assez, Trim, dit mon oncle, tout extasié, et en levant une jambe. Il lui mit aussitôt une guinée dans la main… Trim, lui dit-il, va mon enfant, n'en dis pas davantage; va, mon garçon, va, descends sur-le-champ, et apporte-moi mon souper tout de suite.

Trim descend rapidement et remonte presque aussitôt avec le souper de son maître. Mais ce fut en vain. Le plan, les opérations, le zèle de Trim avoient frappé si fortement l'esprit de mon oncle Tobie, qu'il ne put ni boire ni manger. Trim, dit mon oncle Tobie, mets-moi au lit. Hélas! ce fut la même chose. L'imagination de mon oncle Tobie étoit si échauffée, qu'il ne put dormir. Plus il pensoit au projet de Trim, plus il étoit enchanté. Il s'en falloit encore plus de deux heures qu'on ne vît le jour, qu'il avoit déjà pris sa résolution. Il avoit concerté avec Trim tous les moyens de décamper, dès le lendemain, avec sûreté.

Mon oncle Tobie avoit une jolie maison de campagne dans le village de Shandy, qui appartenoit à mon père. Elle lui venoit d'un legs qu'un vieil oncle lui avoit fait, et pouvoit lui rapporter cent livres sterling de revenu. Il y avoit derrière cette maison un potager d'environ un demi-arpent, et au bout de ce potager, étoit un beau tapis verd qui servoit de jeu de boule. Il étoit à-peu-près de l'étendue que le souhaitoit Trim. Une haie épaisse d'ifs le séparoit du potager. Trim n'eut pas sitôt désiré d'avoir un demi-arpent de terre pour y faire ce qu'on voudroit, que ce jeu de boule, sur un tapis verd, se présenta tout-à-coup à l'imagination de mon oncle Tobie; et c'est-là ce qui fut la cause physique de son changement de couleur, de ce vermillon foncé qui se répandit sur son visage.

Jamais amant n'eut un désir plus vif de revoir sa maîtresse chérie, que celui dont mon oncle Tobie se sentit animé pour mettre ce plan à exécution, et pour en jouir en particulier.—Oui, cette circonstance flattoit mon oncle, et le local sembloit disposé de manière à seconder ses souhaits. La haie d'ifs étoit si haute qu'elle déroboit le tapis verd à la vue de ceux qui pouvoient être dans la maison; et il étoit entouré, des autres côtés, par des halliers de houx, d'aubépine, et d'autres arbrisseaux fleuris, si épais, qu'ils étoient impénétrables aux yeux des curieux. L'idée de n'être pas vu augmentoit le plaisir que goûtoit d'avance mon oncle Tobie. Mais vaine imagination! Vos ifs, cher oncle, sont bien élevés, vos houx sont bien piquans, vos épines sont bien touffues; le lieu que vous choisissez est bien retiré; et vous croyez avec tout cela, que vous jouirez tout seul d'un terrain qui contient un demi-arpent! Vous croyez qu'il restera ignoré? Ah! ne vous y trompez pas.

Mon oncle Tobie et le caporal Trim ménagèrent et conduisirent toute cette affaire de la manière qu'ils l'avoient concertée.—Ce que j'en dirai, ce que je dirai aussi de l'histoire de leurs campagnes, qui ne furent pas stériles en événemens, deviendra quelque jour un endroit intéressant de ce drame… Mais il est temps de changer de scène et de retourner au coin du feu.

CHAPITRE XXXIII.
Les conjectures de mon Oncle.

Mais, mon Dieu! que font-ils là-haut, frère? dit mon père. Je pense, répondit mon oncle Tobie, en ôtant la pipe de sa bouche, comme je l'ai déjà observé, et en en faisant tomber les cendres, je pense, dit-il, qu'il seroit à propos de tirer le cordon.

Quel tapage! Obadiah! s'écria mon père; sais-tu d'où vient ce bruit? A peine mon frère et moi pouvons-nous ici nous entendre parler.

Pardi! monsieur, dit Obadiah, en faisant une révérence qui lui fit baisser l'épaule gauche d'assez mauvaise grâce, c'est que ma maîtresse souffre beaucoup…

Et pourquoi, dit mon père, Suzon court-elle si vîte à travers le jardin?… On diroit qu'on veut la violer.

Monsieur, c'est qu'elle prend le plus court pour aller chercher la sage-femme: ça est pressé.

La sage-femme? Malepeste! diable!… Et je ne sais pas cela!… Eh bien! toi, Obadiah, cours vîte seller le gros cheval, et ne fais qu'une course pour aller chercher le docteur Slop.—Fais-lui nos complimens. Dis-lui que ta maîtresse est dans les douleurs, et que je le prie de venir avec toi. Vole; il n'y a point de temps à perdre.

C'est une chose bien extraordinaire, il le faut avouer, dit mon père à mon oncle Tobie, dès qu'Obadiah eut fermé la porte, que ma femme se soit obstinée à confier la vie de mon enfant à une sage-femme ignorante, tandis que nous avons ici près un opérateur aussi célèbre que le docteur Slop. La vie de mon enfant! C'est bien plus que cela. La sienne même y est exposée, ainsi que celle de tous les enfans que nous aurions encore pu avoir par la suite.—Pour moi, cela me démonte; je n'y conçois rien.

Mais peut-être, dit mon oncle Tobie, que ma sœur a agi ainsi par économie.—Bon! bon! dit mon père. Ne faut-il pas que l'oisiveté du docteur Slop soit payée comme s'il faisoit l'ouvrage? Il n'en aura pas l'honneur, et peut-être faudra-t-il le payer davantage pour le dédommager de cette perte.

C'est donc par modestie, reprit mon oncle Tobie, dans toute la simplicité de son ame: ma sœur ne veut apparemment pas qu'un homme l'approche de si près…

Un mouvement fit en ce moment casser la pipe de mon père. Fut-ce dépit, fut-ce accident? Nous saurons cela dans quelques instans.

CHAPITRE XXXIV.
Contre-temps.

Mon père, comme on le sait, étoit un assez bon philosophe naturaliste.—Cela ne l'empêchoit pas d'être un peu initié dans la philosophie morale, et l'on voit qu'après avoir cassé sa pipe, il devoit, en sa qualité de philosophe, en prendre tout doucement les deux morceaux, et les jeter au feu avec la même tranquillité.—Mais c'est ce qu'il ne fit pas. Il se leva au contraire avec précipitation, et les jeta au feu avec violence.

Cela seul annonçoit un peu d'humeur et de colère; mais la manière dont il répondit à mon oncle Tobie ne laissa plus aucun doute.

Elle ne veut pas, dit mon père, en reprenant les expressions de mon oncle Tobie, elle ne veut pas apparemment qu'un homme l'approche de si près! Par le ciel! frère Tobie, vous épuiseriez la patience de Job, et il semble qu'on prenne plaisir à me faire participer aux peines de cet ancien patriarche… Mais en quoi donc? répond tout surpris mon oncle Tobie… En quoi? Et vous me le demandez? répliqua mon père, vous? Est-il possible, frère, qu'un homme à votre âge sache si peu ce qui concerne les femmes?—Ma foi! dit mon oncle Tobie, j'ignore tout ce qui peut les regarder.—Et il me semble que le choc que je reçus l'année qui suivit la démolition de Dunkerque, dans mon affaire avec la veuve Wadman, et qui ne venoit que de mon ignorance, justifie assez l'aveu que je fais, que je ne connois point les femmes, que je ne prétends point les connoître, et que je ne veux pas connoître davantage ce qui peut les regarder… Il me semble! Il me semble! dit mon père impatienté. Eh bien! il me semble à moi, frère Tobie, que vous devriez au moins savoir distinguer le bon côté d'une femme d'avec le mauvais.—

J'ai lu dans le chef-d'œuvre d'Aristote, que lorsqu'un homme pense à une chose passée, il baisse les yeux vers la terre; et qu'il les lève au contraire vers le ciel quand il songe à l'avenir.

Apparemment que mon oncle Tobie ne songeoit ni au passé, ni au futur: il regardoit; mais c'étoit horizontalement.

Le bon côté d'une femme! disoit-il entre ses dents.—Son bon côté!… Je ne sais, frère Shandy, dit-il tout haut, ce que cela veut dire; je n'y conçois rien. L'homme de la lune en sait plus que moi sur ce chapitre.

Eh bien! frère Tobie, dit mon père, je vais vous l'expliquer.

Volontiers; j'écoute.

Si un homme, dit mon père, en remplissant une nouvelle pipe, s'assied tranquillement, et qu'il considère la forme, la figure, l'ensemble et l'accord de toutes les parties de cet être singulier qu'on appelle femme, et qu'il les compare analogiquement…

Je n'ai jamais bien compris la signification de ce mot, dit mon oncle Tobie…

Qu'à cela ne tienne, dit mon père, je vais vous la faire comprendre.—On entend par analogie une certaine relation, un certain rapport qui dif…—Ici un grand coup à la porte coupa la parole à mon père, et rompit sa définition au milieu d'un mot tout aussi net que sa pipe; et c'est ainsi que se termina la plus remarquable et la plus curieuse dissertation que la spéculation eût peut-être jamais produite.—Quelques mois du moins se passèrent sans que mon père pût y revenir; et le sujet de la dissertation n'est pas plus problématique que la possibilité où je suis de trouver l'occasion de la placer un jour quelque part. Il est survenu successivement tant de désordres, tant de revers dans nos affaires domestiques, il est si essentiel que j'en fasse le détail, que je ne sais quand je pourrai songer à autre chose.

CHAPITRE XXXV.
Cela est clair comme le jour.

Une heure et demie? Quoi! vous prétendez qu'il y a une heure et demie de lecture depuis que mon oncle Tobie a tiré le cordon de la sonnette, et qu'on a donné des ordres à Obadiah de seller le gros cheval, et d'aller quérir le docteur Slop? Oui, je le prétends, et l'on ne peut pas dire avec raison que je n'ai pas, poëtiquement parlant, donné assez de temps à Obadiah pour aller et revenir. J'avoue pourtant, moralement et même physiquement parlant, que l'homme avoit à peine eu le temps, peut-être, de mettre ses bottes.

Mais cela ne change rien à ma thèse, et si quelqu'un y trouve à redire, si quelqu'un, sa montre à la main, a mesuré l'espace qui se trouve entre le bruit de la sonnette et le coup à la porte, s'il a trouvé par-là, comme cela peut-être, que l'intervalle n'est que de deux minutes, treize secondes, quatre tierces, qu'en résulte-t-il? Prétendra-t-il qu'il est en droit de m'insulter, parce qu'il s'imaginera que j'ai violé l'unité ou plutôt la probabilité du temps? Qu'il sache que c'est de la succession de nos idées que nous nous en formons une de la durée du temps et de ses simples modes.—Voilà quelle est la véritable horloge scholastique, et j'entends, comme homme de lettres, que ce soit par elle que l'on me juge.—Je récuse la juridiction de toutes les autres horloges du monde.

Il n'y a que huit milles de Shandy chez le docteur Slop; c'est une circonstance à saisir. Voilà Obadiah qui va et revient, et les parcourt deux fois; il ne fait que ce chemin, et moi, pendant ce temps, j'ai ramené mon oncle Tobie des environs de Namur en Angleterre, en traversant toute la Flandre.—Je l'ai tenu malade pendant près de quatre ans; je lui ai fait apprendre trois ou quatre sciences que personne ne peut apprendre parfaitement durant toute sa vie; je l'ai fait voyager ensuite avec le caporal Trim, dans un assez mauvais carrosse à quatre chevaux, depuis Londres jusqu'à sa petite maison dans le fond du comté d'Yorck, à près de deux cent milles de la capitale.—Il y est, et depuis long-temps. Tout cela veut dire que l'imagination du lecteur doit être préparée à l'apparition du docteur Slop sur le théâtre. J'ai pensé que cela valoit pour le moins les gambades, les airs et les mines dont on nous régale entre les actes.

Critique intraitable! quoi! vous n'êtes pas encore satisfait?—Vous voulez toujours que deux minutes, treize secondes, quatre tierces, ne fassent pas davantage que deux minutes, treize secondes, quatre tierces? J'ai dit tout ce que je peux dire sur ce point. Mes raisons pourroient dramatiquement me tirer d'embarras; mais je sais que la circonstance est telle, qu'elle pourroit me condamner biographiquement, et faire passer mon livre pour un roman… Non, non, il n'en sera pas ainsi. On me serre de près, mais je termine d'un seul trait toute dispute. Apprenez, mon cher critique, qu'Obadiah n'étoit pas à cinquante toises de l'écurie, lorsqu'il rencontra le docteur Slop. Le docteur Slop eut même une preuve très-désagréable de sa rencontre; il ne s'en fallut presque rien qu'elle ne fût tragique.

Imaginez-vous que… Mais ce chapitre est déjà si long, qu'il vaut mieux en commencer un autre pour faire cette histoire.