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Oeuvres complètes, tome 2 cover

Oeuvres complètes, tome 2

Chapter 79: CHAPITRE LXXVIII. La leçon.
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About This Book

A wildly digressive, comic memoir recounts a narrator's birth and family history while repeatedly breaking off into satirical episodes, philosophical asides, and playful reflections on names, medicine, and social customs. Farcical domestic scenes and bungled medical interventions alternate with metafictional interruptions that expose irony and invite the reader to consider how error, habit, and obsessive theorizing shape perception. The work privileges digression and wit over linear plot, moving between affectionate parody and speculative commentary on human folly.

CHAPITRE LXXV.
La double entente.

Eh! eh! Suzanne, s'écria mon père en la voyant passer au bas de l'escalier avec un gros oreiller sous le bras, comment va ma femme? comme ça, dit Suzanne, sans s'arrêter.—

Et l'enfant? Point de réponse.

Que dit le docteur Slop? que fait-il?

Suzanne étoit déjà loin. Mon père se mit le dos contre la rampe. «Frère Tobie, dit-il, de la multitude des énigmes que la vie conjugale offre sans cesse à deviner au pauvre mari, je n'en connois point de plus impénétrable que celle-ci. Ma perspicacité y a toujours échoué. C'est de savoir pourquoi et comment il se fait, dès que madame est en couche, que toutes les femmes de la maison en soient plus fières et plus impérieuses de moitié.—»

C'est que je crois, dit mon oncle Tobie, que nous nous paroissons à nous-mêmes plus petits.—Je ne vois point d'enfant nouveau né, que je ne sente, pour ainsi dire, que je m'appétisse. C'est un moment bien dur à passer pour une femme, continua-t-il en remuant la tête.

Oui, c'est un furieux moment, dit mon père en remuant aussi la tête.

Mais depuis que la mode est venue de remuer la tête en parlant, on ne la remua peut-être jamais par des motifs plus contraires.

Que Dieu les bénisse! c'est ce que vouloit dire mon oncle.

Que le diable les emporte! C'est ce que n'osoit dire mon père.

CHAPITRE LXXVI.
L'utilité des journaux.

Mais, messieurs, descendrez-vous donc à la fin aujourd'hui? holà! eh!… quelqu'un.

Me voilà, monsieur: que vous plaît-il?…

Tiens, prends ce schelling, et cours vîte chez le libraire du coin.

Oui, monsieur.

Tu lui demanderas le premier journal qui tombera sous sa main.

Oui, monsieur.

Et tu me l'apporteras.

Oui, monsieur.

Mais va donc…

Oui, monsieur.

Tu es encore là?… le voilà pourtant parti. Dieu soit loué!… en vérité, me disois-je, ils sont admirables, nos Aristarques!… Mais admirabilissimes!

Ils sont fertiles en expédiens!

Leur critique est si juste! si honnête! si douce!

Ils découvrent si facilement les fautes qu'on n'a point faites!

Ils recommandent si habilement de faire celles qu'il faut éviter!

Ils indiquent des moyens si sûrs de mieux faire!

Ah! ils sont admirables, admirabilissimes, messieurs nos Aristarques.

On voit mon embarras. Je ne sais comment m'y prendre pour faire descendre tout-à-fait mon père et mon oncle Tobie…

Et peut-être que ce journal va m'apprendre comment il faut les faire remonter.

Que cela seroit heureux! si j'y pouvois trouver le moyen de les faire coucher!

D'honneur! ils en ont bien besoin…

Monsieur, voilà un journal.

Bon! c'est justement celui qui a le plus de vogue. Voyons, lisons. La fadeur!… quelle platitude!… c'est-là une épigramme?… Je ne m'en serois pas douté. Passons… Une épître à un seigneur russe?… Et le seigneur russe est un cèdre du Liban?… et le poëte est une foible tige d'hysope?… Vil rimeur! tu es plutôt un ver rampant. Et le seigneur?… Il est ce qu'il est. Mais quoi encore? Ma foi! ce qu'est un seigneur; rien si vous voulez.

Ce journal me coûte un schelling. Je ne le regrette pas. Quand mon père et mon oncle Tobie seront couchés, il faudra qu'ils dorment. Je lirai à l'un l'épître au seigneur russe, et à l'autre les épigrammes.

Avec tout cela, si chaque jour de ma vie me tailloit autant de besogne que m'en a fourni celui-ci, je ne sais quand j'aurois fini. Voyez un peu la crise singulière où je suis. Jamais peut-être aucun biographe ne s'est trouvé dans cette situation avant moi; peut-être qu'aucun ne s'y trouvera jamais, et qu'elle étoit réservée pour moi seul, depuis la création jusqu'au néant de tous les êtres.

A pareil jour que celui-ci de l'année dernière, j'avois un an de moins.

Aujourd'hui, par conséquent, j'ai un an de plus.

Pardon si j'écris ceci avec gravité. Ce sont des réflexions calculées qui doivent avoir un air de pesanteur.

Je dis donc que je suis aujourd'hui plus vieux d'un an, que je ne l'étois à pareil jour de l'an passé. Me voici déjà presque à la fin de mon second volume, quoique je n'aie à peine qu'un jour d'existence.—Il est évident par-là que j'ai trois cent soixante-cinq jours de plus à écrire de ma vie, que je n'en avois lorsque j'ai mis la main à la plume pour la première fois. Ainsi, au lieu d'avancer dans ma tâche, comme fait le commun des écrivains, je recule. A deux volumes par jour de mon existence, chaque année va me mettre en arrière de sept cent trente volumes, et de sept cent trente-deux lorsqu'elle sera bissextile.

Il est bien certain aussi que je vivrai trois cent soixante-quatre fois plus vîte que je n'écrirai. Ainsi, d'intérêts en intérêts, je me verrai si accablé qu'il faudra que j'y succombe.

Cependant, mes amis, ne nous désespérons pas.—Pourvu que le ciel soutienne les papeteries, je ne contribuerai pas peu à leur consommation. Quant aux plumes, la nature est bonne dans ce climat; et grâce à la providence, notre pays ne manque pas d'oies.

CHAPITRE LXXVII.
Les quatre événemens.

Mon père et mon oncle Tobie cessèrent leur babil. Ils achevèrent de descendre l'escalier, allèrent se coucher et s'endormirent.

Le journal ne contribua en rien à tout cela.

CHAPITRE LXXVIII.
La leçon.

En ce cas, dit mon père à Suzanne, donne-moi donc vîte ma culotte.

Pardi! oui. Vous croyez que vous aurez le temps de vous habiller? nenni pas; car votre enfant est aussi noir…

Que?… dit mon père, qui, comme tous les orateurs, avoit un foible singulier pour les comparaisons.

Je vous dis, reprit Suzanne, qu'il est à la mort.

Et Yorick, où est-il?

Jamais où il devroit être, dit Suzanne. Mais son vicaire est-là. Il baptise déjà l'enfant, et n'attend plus que son nom. Madame m'a dit de venir bien vîte avertir monsieur Tobie pour le nommer, et vous demander s'il lui donnera aussi le nom de Tobie…

Ma foi! dit mon père, si j'étois sûr qu'il mourût, autant vaudroit en faire la politesse à mon frère. Ce seroit dommage de lui donner un aussi beau nom que celui de Trismégiste, pour le lui voir perdre aussitôt… Mais il en peut revenir… Va, va-t-en toujours, Suzanne, et dis que je vais me lever.

Vous n'en aurez pas le temps, vous dis-je: il est aussi noir que mon collier…

Diable! il est de jais, ton collier! eh bien! va donc dire qu'on le nomme Trismégiste… Mais, non, attends, tu l'oublieras; tu es si bête!…

Pardi! ne faut-il pas avoir bien de l'esprit pour se souvenir de Trismégiste?… et Suzanne se met à courir de toutes ses forces.

Mon père saute en bas du lit et cherche sa culotte.

CHAPITRE LXXIX.
J'obtiens enfin un nom dans le monde.

C'est Trist… Trist… oui, oui, Trist… Quelque chose comme cela, dit Suzanne en entrant toute essoufflée… Trist?… répéta le vicaire en levant des yeux qui annonçoient que la mémoire faisoit un effort. Oui, Trist… dit Suzanne. Mais il y a encore quelque chose avec, sans doute, dit le vicaire? c'est Tristram? Nous y voilà, reprit Suzanne, c'est Tristramgiste… Eh non! dit le vicaire, il n'y a point de giste.

Si fait! si fait! dit Suzanne. Eh non encore! vous allez voir qu'elle va m'apprendre mon propre nom. Je vous dis que c'est mon nom. Or donc, dit-il à haute voix, Tristram ego, etc. etc. etc. etc. Et c'est ainsi que j'eus le nom fatal de Tristram, et qu'il me restera tant que je vivrai.

CHAPITRE LXXX.
Je vous mets à mieux faire.

Mon père suivit bientôt Suzanne. Il avoit son bonnet de nuit à la main, les jambes nues, sa culotte à demi-boutonnée avec un seul bouton, encore n'étoit-il passé qu'à moitié dans la boutonnière.

Je parie, dit-il en ouvrant la porte, que cette bégueule-là aura oublié le nom. Point du tout, monsieur, dit le vicaire.

Je le craignois. Et ta maîtresse, et l'enfant, comment vont-ils?

Bien mieux, monsieur, dit Suzanne…

Oui?… cela est sûr?

Quand je vous le dis?…

Diable!… A peine mon père eut-il articulé cette interjection, que le bouton de sa culotte s'échappa de la boutonnière, et que la culotte lui tomba sur les talons.—

On ne put jamais deviner dans ce moment si l'exclamation de mon père partit sur la réponse de Suzanne, ou si elle fut causée par la chûte de la culotte.

Je n'éclaircirai cette anecdote que quand j'aurai fait mon chapitre des chambrières, mon chapitre des interjections, et mon chapitre des boutonnières.

Tout ce que je puis dire en ce moment, c'est que mon père prit aussitôt sa culotte à deux mains, l'une devant, l'autre derrière; et qu'en tortillant d'assez mauvaise grâce, et avec une allure assez lente, il retourna se coucher.

CHAPITRE LXXXI.
Question facile à résoudre.

Que ne puis-je faire un chapitre sur le sommeil!

Il ne s'en présenta peut-être jamais une aussi belle occasion. Tous les volets de la maison sont fermés, toutes les lumières sont éteintes, et à l'exception d'un œil, tous les yeux sont clos.—Cet œil, encore ouvert, est celui de ma nourrice. La pauvre femme! il ne faut pas lui reprocher de n'en tenir qu'un ouvert; elle étoit borgne depuis dix ans.

Mais pourtant, quel beau sujet que le sommeil pour faire un chapitre!

Il est beau, très-beau. Avec tout cela, j'entreprendrois plutôt de faire douze chapitres sur les boutonnières. Je serois plus sûr du succès.

Les boutonnières! la jolie chose! cela est si plaisant, madame! cela fait naître des idées si riantes! si agréables!… Farouches critiques! austères dévotes!… vos fronts se dérideroient à la lecture de ce que je pourrois écrire sur ce joyeux sujet.

Mais le sommeil! le sommeil! hélas! qu'en dirois-je?… Je n'en sais rien.

Vous chanterois-je d'un ton lamentable qu'il est le refuge des malheureux, la liberté de celui qui gémit dans les cachots, l'espoir des gens désespérés, le soulagement des ames affaissées? etc., etc.

Une aussi longue jérémiade accableroit d'ennui.

«Dieu soit avec celui qui, le premier, inventa le sommeil, disoit Sancho Pança! il couvre un homme comme un manteau.»

Ma foi! je m'en tiendrai là. Le gouverneur de l'île de Barataria m'en dit tout autant, et peut-être plus dans cette courte exclamation, que je n'en trouverois dans les écrits de nos plus fameux philosophes. J'en connois un, par exemple, dont la plume infatigable s'est exercée sur ce sujet dans un savant traité ad hoc. Il est professeur, académicien, directeur même d'académie. Je l'ai lu. Bon dieu! comme j'ai dormi sans en avoir envie et sans le vouloir! j'aime le sommeil, mais je donnerois pour deux sous tous les livres qui le provoquent. Allons, allons, sortez de ma bibliothèque, vous, monsieur un tel, avec vos romans languissans: vous, monsieur, avec vos froides héroïdes; vous, avec vos fables, etc., etc. Je finis, car en vérité il faudroit nommer presque tous nos écrivains. Et quelle liste somnifère!

Montagne! mon cher Montagne, tu as aussi écrit sur le sommeil! pourquoi me tiens-tu éveillé lors même que tu en parles, et que les autres m'endorment en voulant faire le contraire?

CHAPITRE LXXXII.
Où va-t-il aller?

Parbleu! frère Tobie, dit mon père, si ma femme veut qu'on hasarde l'aventure, on nous apportera ici Trismégiste pendant que nous déjeûnerons.

Obadiah! va dire à Suzanne de venir.

Elle est là-haut, dit Obadiah. Elle vient d'y remonter, en heurlant comme s'il lui étoit arrivé quelque malheur.

Ce mois-ci sera cruel à passer, dit mon père, en remuant la tête. Je vous assure, frère Tobie, qu'il sera cruel. L'eau, le feu, le vent, la femme… Tout cela par une combinaison singulière… Que seroit-ce donc? dit mon oncle Tobie. Est-ce qu'il y auroit encore quelque chose de sinistre?

S'il y en aura? s'écria mon père, vous allez voir.

Suzanne entra dans ce moment…

Qu'est-ce donc? qu'y a-t-il là haut? s'écria mon oncle Tobie.

Ah! ce qu'il y a! madame est dans des convulsions affreuses. Ce n'est pas ma faute s'il est nommé ainsi. J'ai dit comment il falloit le nommer. On s'est trompé. Monsieur m'avoit dit que c'étoit Tristramgiste…

Trismégiste donc, babillarde.

Oui, oui, Trismégiste, et on l'a nommé Tristram.

Déjeûnez tout seul, dit mon père en prenant son chapeau d'un sang-froid effrayant, et il sortit.

Toi, Obadiah, pendant que tu ne fais rien là, dit mon oncle Tobie, va dire à Trim de venir me parler. Il est au boulingrin.

CHAPITRE LXXXIII.
Avis aux médecins.

L'effet cruel du forceps fit monter mon père dans sa chambre. Consterné, abattu, il se jeta sur son lit, et y resta dans une espèce d'engourdissement. Vous allez peut-être vous imaginer, mon cher lecteur, qu'il en fit autant dans cette occasion. Point du tout; eh! que vous connoissez peu la nature! la funeste nouvelle de mon nom fit bien une autre impression sur lui.

L'assemblage de deux accidens change infiniment la manière de les sentir, et les moyens de s'en tirer.

Par exemple, il n'y a pas encore une heure qu'avec toute l'impatience et toute la précipitation d'un pauvre diable d'auteur qui écrit pour avoir de quoi payer son dîner, j'ai jeté au feu par mégarde, au lieu de mon brouillon, une feuille de papier; et quelle feuille?… je l'avois revue, corrigée, méditée, augmentée. C'étoit un petit chef-d'œuvre, au moins j'en étois content. Dépité, piqué au vif, j'ai fait voler ma perruque au plancher… Je l'ai attrapée comme elle retomboit, et ma bévue oubliée est aussitôt sortie de mon esprit…

Je ne connois rien qui soulage avec plus d'efficacité, ni plus promptement, un auteur désespéré.

Que la nature est bonne! la faculté, dans tous les accidens de la vie, hésite, tâtonne, et laisse presque toujours empirer le mal. Mais la nature? la nature nous fait tout aussitôt connoître le remède.

Ou je frappe du poing sur la table, ou du pied sur le carreau.

Ou bien, je lance avec fureur et horisontalement mon bonnet sur mon lit.

Une autre fois, je me lève et je fais trois ou quatre tours dans ma chambre, à pas convulsifs.

Je jure, je tempête, je renverse ma chaise, je déchire mon papier… Eh! que fais-je?… je sais que cela me guérit. Comment? voilà ce que j'ignore. J'en sens l'effet; mais un voile épais en couvre la cause. Ce n'est pas le résultat d'un calcul. Qu'est-ce donc? un pur instinct, une impulsion machinale à laquelle nous ne pouvons pas résister. Mais ce n'est pas là une solution dont l'esprit puisse se contenter… Vous êtes difficile. Apprenez qu'il y a une foule d'autres choses dont il nous est impossible de rendre raison: nous vivons au milieu des mystères et des énigmes. Les choses les plus ordinaires qui se présentent à nos sens, ont toujours un aspect sombre où se perd l'œil le plus pénétrant. Heureux! si nous saisissons le côté agréable, c'en est assez.

Après une aussi sublime réflexion, il est aisé de voir que mon père n'étoit pas le maître de se précipiter à terre ou de se jeter sur son lit, quand son oreille fut si douloureusement frappée du nom sinistre qu'on m'avoit donné.—Son instinct, ou la nature, ou son ange, ou tout ce qu'il vous plaira, le conduisit malgré lui dans le jardin et sur le bord du canal.

Il est profond, la masse d'eau qu'il contient est prodigieuse.

Mon père se trouva là dans un clin d'œil. Les réflexions d'une heure entière ne lui auroient pas fait prendre un parti plus sûr… La raison, avec tout son cortége de rapports et de combinaisons, l'auroit peut-être moins bien guidé…

Il s'élève, monsieur, du fond des viviers une certaine vapeur consolatrice, dont la force salutaire…

Ma foi! je laisse aux physiciens, aux naturalistes, à en faire l'analyse… Je ne sais pas pourtant si, à tout prendre, les cureurs des viviers n'y réussiroient pas mieux à coup sûr, ils raisonneroient moins.

Mais qu'importe à moi, chétif, que ces messieurs raisonnent, et que ces pauvres gens ne raisonnent pas? sans savoir bien quel est l'effet d'un vivier sur l'ame du malheureux, je sais qu'il a un effet; et cela me suffit.—Je suis étonné que Pythagore, Platon, Solon, Lycurgue et Mahomet n'en aient pas parlé dans leurs écrits.

CHAPITRE LXXXIV.
Assaut de valeur.

Trim ne se fit pas attendre. Monsieur, dit-il, en ouvrant la porte, sait sans doute le funeste accident qui est arrivé?

Oui, Trim, dit mon oncle, et j'en suis bien chagrin.

Et moi aussi, reprit Trim. Mais je me flatte que monsieur ne pense pas qu'il y ait de ma faute.

A toi? Trim, répondit mon oncle Tobie. Non, sûrement. Ce n'est que la faute du Vicaire et de Suzanne.

Oh! oh! dit Trim. Mais que diable pouvoient-ils avoir à faire ensemble dans le boulingrin?

Tu confonds, Trim, et tu prends le boulingrin pour l'appartement de ma sœur. Trim s'aperçut aisément qu'il avoit pris le change. Une profonde révérence fut sa seule réponse, et l'instant de silence qu'il y eut, lui donna le temps de faire une réflexion fort sensée.

Deux malheurs sont trop à-la-fois, dit-il en lui-même, pour qu'on en parle en même-temps.—

La vache a porté le ravage dans nos fortifications: laissons-là cet accident, n'en parlons pas, et voyons de quoi il s'agit ici.

Mon oncle Tobie, bien sûr que Trim se trompoit, et confirmé dans cette opinion par la révérence qu'il lui avoit faite, reprit bientôt son discours.—

Mon frère, dit-il, ne pense jamais comme les autres. Pour moi, je ne vois pas qu'il y ait une si grande différence entre le nom de Tristram et celui de Trismégiste, et que mon neveu eût plus gagné au nom de Trismégiste qu'au nom de Tristram… En mon particulier, cela m'est égal; mais mon frère en est si affligé, que je donnerois volontiers cent guinées pour réparer cette erreur.

Moi, dit Trim, je ne donnerois pas une épingle.

Ni moi un cheveu, reprit mon onde Tobie, si c'étoit pour mon propre compte: mais comme je te l'ai dit, mon frère n'entend point raison là-dessus. Il prétend que les hasards de la vie dépendent presque toujours des noms de baptême. Hier encore, il me disoit que depuis le commencement du monde, il n'y avoit pas eu une belle action que l'on pût attribuer à un homme qui se nommât Tristram. Il ajoutoit qu'il étoit impossible, avec un pareil nom, d'être sage, bon, savant, brave…

Vision que tout ça! monsieur. Est-ce que je ne me battrois pas aussi-bien en portant le nom de Trim, que si j'eusse eu celui de César?

Pour moi, reprit mon oncle Tobie, je me serois appelé Alexandre, que je n'aurois pas mieux fait mon devoir à Namur.

Bon Dieu! s'écria Trim, est-ce qu'on songe à son nom de baptême, lorsqu'on marche à l'ennemi?

Ou qu'on est dans la tranchée? dit fièrement mon oncle Tobie.

Ou qu'on pénètre dans la brèche? dit Trim, en se glissant entre deux chaises.

Ou qu'on force une ligne? dit mon oncle, en poussant sa béquille en avant comme un esponton.

Ou que l'on couche en joue un soldat ennemi? dit Trim, en tendant son bâton comme un fusil.

Ou qu'on monte sur le glacis? s'écria mon oncle, en mettant le pied sur un tabouret.

CHAPITRE LXXXV.
Préliminaires effrayans.

Mon père de retour, ouvrit précisément la porte au moment même que mon oncle Tobie montoit intrépidement sur le talus… Trim tenoit encore en joue son ennemi, et mon oncle Tobie n'avoit point encore été surpris par mon père dans un galop aussi rapide que celui qui l'emportoit en cet instant… Mon oncle Tobie ne s'attendoit pas à le voir sitôt reparoître; et il fut un peu déconcerté de sa présence subite. Heureusement pour lui que mon père rouloit quelque chose de bien différent dans son esprit, que l'idée de l'asticoter sur ce qu'il venoit de voir.

Il remit son chapeau sur la table avec le même flegme qu'il l'avoit pris.

Il jeta un coup d'œil farouche dans tout l'appartement.

Il se saisit de l'une des deux chaises dont Trim s'étoit fait une brèche.

Il fit desservir le déjeûner, que Trim emporta en tremblant. Il commença enfin la plus lamentable de toutes les élégies.

CHAPITRE LXXXVI.
Déploration de mon Père.

C'est donc en vain, dit-il, en jetant les yeux sur l'anathême d'Ernulphe, et sur mon oncle Tobie, c'est donc en vain que j'ai prétendu corriger le sort: je ne le vois que trop, frère Tobie. Mes fautes, les vôtres, celles de toute la famille ont irrité le ciel. Il se sert contre moi-même de tout ce qu'il y a de plus terrible dans l'arsenal de sa vengeance, puisque c'est sur mon fils qu'il fait tomber ses foudres avec tant d'éclat.

Mais point du tout, dit mon oncle Tobie; si cela étoit, tout l'univers se ressentiroit de ce fracas.

Mon père ne fit pas la moindre attention à la réflexion de mon oncle Tobie, et continua.

O mon fils! O malheureux Tristram! O misérable enfant!

O nuit! nuit terrible et désastreuse!… Nuit, que tes infortunes me rendront à jamais mémorable, ô mon fils! toi qui as été conçu dans la colère, dans la décrépitude, dans l'erreur, dans la méprise, dans le mécontentement, et au milieu de la plus bête de toutes les interruptions; toi, sur qui, dans cet instant fatal, le destin épuisa tous les malheurs qu'il avoit écrits dans le livre funeste des maux embryotiques… O mon fils, mon cher et trop malheureux fils!

O nuit! nuit terrible et désastreuse!

Misérable jouet de tant de contre-temps sinistres! n'étoit-ce donc pas assez que tu en éprouvasses les terribles effets!

Falloit-il encore, ô mon fils! que tu fusses l'objet de toutes les peines accablantes qui t'attendoient à ton passage en ce monde?

Falloit-il qu'une autre multitude de maux accompagnassent ton existence depuis le premier instant que tu as vu le jour? O mon fils! ô mon cher fils!

O nuit! nuit terrible et désastrueuse!

Tes jours commencent au déclin de ceux de ton père.

Avec quel soin il se proposoit de t'inculquer des principes! mais il ne lui reste plus que des doutes, que des incertitudes, que des obscurités profondes et impénétrables.—

Son imagination encore vive, mais tempérée par l'expérience et par la raison, eût modéré l'effervescence de la tienne. Elle est glacée aujourd'hui; elle est tombée dans l'engourdissement insensible de la mort.

O mon fils! mon malheureux fils! tu as tout perdu.

Sous quel astre, bon Dieu! en quelle saison, à quel âge, en quelle circonstance, t'ai-je donc donné la vie?

O nuit! nuit à jamais désastrueuse!

Hélas! frère Tobie, hélas! vous le savez.

Ah! cet événement est trop mélancolique, trop désespérant, il m'affecte encore trop vivement…

O moment cruel qui vis disperser inutilement les esprits, qui, avec la vie, auroient dû communiquer à mon fils, la mémoire, le jugement, et toutes les facultés de l'imagination la plus vive!…

Cruel instant où tout se perdit, se confondit, se dispersa!

Nuit, ô nuit à jamais désastrueuse!

Hélas! que dis-je?…

Ce maudit voyage de Londres n'est-il donc rien?

Et cette opiniâtreté inconcevable de sa mère à vouloir se servir d'une sage-femme?…

Et cette chute, et ce renversement de mon système?…

Et cette mal-adresse intolérable de faire venir mon fils par la tête?…

Et ce poids énorme de quatre cent soixante-dix livres qui pèse verticalement sur son crâne?…

Ciel! ô ciel!… mais prenons que je sois un sot, un imbécille, et que toutes ces fatales circonstances ne soient que des chimères… falloit-il pour cela qu'on le défigurât? falloit-il qu'un maudit forceps mal dirigé?…

Oh! dans ma colère, je tordrois, morbleu, tous les membres du docteur Slop.

Au moins, grand Dieu! il nous restoit une ressource… l'espoir d'un beau nom…

Mais Tristram! Tristram! Tristram! Tristram!…

A ce nom, à ce nom vil, à ce nom humiliant, ignominieux, toute raison se perd, se confond, s'abîme… il ne reste que le désespoir.

hélas!
hélas!
hélas!
hélas!
hélas!
hélas!
hélas!
hélas!

Mon père éleva musicalement ses douloureuses plaintes jusqu'à la hauteur de cette octave…

Mais il est dans la nature humaine de ne pouvoir longtemps soutenir une douleur excessive.

Un grand poëte a dit: que monté sur le faîte on aspire à descendre

C'est ce qu'éprouva mon père: sa douleur s'abaissa comme elle s'étoit élevée.

hélas!
hélas!
hélas!
hélas!
hélas!
hélas!
hélas!
hélas!

Mais, dit mon oncle Tobie, lorsqu'il le vit presqu'à son unisson, le curé a peut-être le privilége de réparer la sottise du vicaire…

Comme vous, dit mon père, encore un peu brusquement.

Il n'en coûtera rien de l'envoyer chercher, reprit mon oncle.

Envoyez chercher qui vous voudrez, le diable même…

Ma foi! dit mon oncle, je lui parlerois ferme. Mais mon oncle vit qu'il y avoit encore un peu d'aigreur, et il n'envoya chercher personne.

CHAPITRE LXXXVII.
Ma manière d'agir.

Mon oncle Tobie laissa donc encore mon père à ses sombres réflexions. Il continua, de son côté, à faire les siennes. Et pourquoi n'en ferai-je pas aussi, moi? il me semble qu'en voici une qui est très-importante. C'est que voilà déjà, si je ne me trompe, deux gros volumes à-peu-près, que j'ai parcourus au grand galop sur mon pégase sans regarder autour de moi pour voir si je n'éclaboussois personne… Si quelqu'un avoit à se plaindre!… en vérité, j'en serois au désespoir: ce seroit contre mon intention. Je me souviens que quand je mis le pied à l'étrier, je promis de ne blesser qui que ce fût, que je galoperois de mon mieux, mais que si je rencontrois quelqu'un sur ma route, je me détournerois pour le laisser passer. Ce fut dans cette idée que je donnai le premier coup de fouet; et depuis ce temps, mon coursier, grace au ciel, n'a cessé de galoper à son gré.

Et voici une seconde réflexion. Faites la même course: ne la faites que dans la même intention; il y a, malgré cela, cent contre un à parier que vous ferez jaillir quelques flaquées de boue sur quelqu'un, ou que vous vous en couvrirez vous-même, s'il ne vous arrive pis.

Il est si difficile de se tenir dans l'équilibre entre ce double danger!

Voyez un peu tous ces gens qui s'en vont devant moi battant la campagne, et tenant une plume à la main… De combien d'accidens divers ne sont-ils pas la victime? mais sans se faire la triste peinture de toute leur misère, qui varie à l'infini, voyez seulement celui-ci. Voyez comme il est balloté au milieu de cette foule de critiques! Son pégase rue de toutes parts, et ce n'est que pour le culbuter. Il tombe et va se fendre la tête contre la botte d'un Aristarque. Voyez encore cet autre qui court à bride abattue, et qui attire sur lui les yeux de cette multitude de peintres, de sculpteurs, d'architectes, de poëtes, d'orateurs, de musiciens, de biographes, de médecins, de comédiens, de philosophes, de théologiens, de casuistes, de prélats, de militaires, de princes… il triomphe. Voilà des admirateurs sans nombre et des plus huppés. Zague! zague! cinq ou six coups d'aiguillon lâchés à propos par un critique bien tranquille au coin de son feu, atteignent le coursier rapide de ce matamore. Il se cabre, et voilà mon héros hué, sifflé, bafoué, honni, qui tombe sans pouvoir se relever.

Je n'ai point couru ces risques. J'ai marché vîte, et de tous sens, mais sans faire d'éclat. N'excitez point l'envie, et l'on ne s'apercevra pas que vous ne méritez souvent que de la pitié. Ç'a toujours été là mon système. Il seroit bien extraordinaire que je n'en eusse pas un dans une famille aussi systématique que la nôtre. Une lubie et un système c'est, selon bien des gens, à-peu-près la même chose. Mon père étoit toujours entiché de celle qu'il avoit conçue sur les noms de baptême; et le mien, comme on l'a vu, contrarioit horriblement ses idées.

CHAPITRE LXXXVIII.
On se résout à partir.

Yorick, que mon oncle Tobie avoit enfin envoyé chercher, arriva.

Mais, croyez-vous, Yorick, dit mon père, qu'il y ait du remède? pour moi, je n'en vois pas.

A vous parler vrai, dit Yorick, je ne suis pas assez instruit pour décider un cas aussi difficile: mais le plus grand des maux, selon moi, est de rester dans l'incertitude. Vous êtes invité à dîner chez Didius.

Oui, mais je hais si fort ces dîners de savans.

Eh! eh! j'avoue qu'ils ne sont pas toujours des meilleurs.

Oh! ce n'est pas pour cela.

J'entends. C'est pour les convives. Cependant je crois que vous ne pouviez mieux faire que de profiter de l'occasion. L'assemblée ne sera composée que de gens du premier ordre, de gens d'élite. Il ne faut que prévenir Didius du problême que vous avez à faire résoudre, et dans un clin-d'œil vous en aurez une solution nette.

Quoi! vous croyez qu'ils décideront comme cela, sur-le-champ, si l'on peut changer le nom de mon fils?

Si je le crois! ce n'est qu'une bagatelle pour des génies de cette trempe.

Allons donc. Mais je veux que le frère Tobie soit de la partie. Je veux aussi que vous en soyez.

J'en serai; j'y suis invité.

Bon!

Allons, Trim, s'écria mon oncle Tobie, arrange vîte ma perruque à la brigadière… Poudre-là, et vergète bien mon uniforme.

CHAPITRE LXXXIX.
La lacune.

Oh! pour celui-ci, néant, je l'ai supprimé. J'ai eu les plus fortes raisons pour faire ce sacrifice. Il y a des auteurs qui gardent tout, parce qu'ils croient tout bon; moi, au contraire, j'ai déchiré ce chapitre, parce que je lui ai trouvé trop de supériorité.—Cela cause un vide de dix pages dans mon livre: mais j'aime mieux qu'on y voie cette lacune que ce que j'y avois mis.

Relation du voyage d'Yorick, de mon père, de mon oncle Tobie, d'Obadiah et de Trim.

C'est ainsi que j'avois commencé, et c'est assez de le dire.

CHAPITRE XC.
La lacune justifiée.

Ce voyage ne s'étoit point fait sans beaucoup de préliminaires sur la manière de le faire.

Nous irons dans mon carosse, dit mon père: mais as-tu songé, Obadiah, à en faire raccommoder les armes?

On ne songe pas à tout, et Obadiah n'avoit songé à rien.

Mon père étoit possesseur de ce carosse avant son mariage: son premier soin fut d'y faire ajouter l'écusson de ma mère.

Mais il arriva que le peintre qui, apparemment, faisoit tout à gauche comme Turpilius le Romain, ou Hansholbein de Basle, ou qui peut-être avoit un autre motif, fit la sottise de tirer de gauche à droite une bande qui étoit sur l'écusson de ma mère, au lieu de la tirer de droite à gauche.—Il n'est pas aisé de concevoir comment une misère de cette nature peut affecter un homme qui se pique d'avoir de la philosophie: mais mon père s'en affecta vivement. Il n'alloit pas une fois sous sa remise que cette bévue ne lui fît une espèce de sensation désagréable. Il le disoit tout haut. A chaque fois aussi il donnoit les ordres les plus précis pour qu'on changeât la bande de côté: mais voilà comme les choses vont ici, s'écrioit-il; rien ne s'y fait. Je ne monterai sûrement pas dans cette voiture; nous irons à cheval.

Et pourquoi? dit Yorick. Vous ne trouverez-là que des gens d'église. Ces messieurs, pourvu que le dîner soit bon, ne s'amuseront sûrement pas à critiquer vos armoiries.

Je sais, répliqua mon père, qu'ils sont indulgens quand ils sont là. Mais il n'importe: nous irons à cheval.

Mon oncle Tobie fit une réflexion, mon père en fit une autre et s'entêta: il fallut renoncer à la voiture.

Le chapitre que j'ai déchiré étoit la description de cette pompeuse cavalcade.

La marche étoit d'abord ouverte par Obadiah et par Trim, montés chacun sur un gros cheval de carosse, allant d'un pas grave et pesant comme une patrouille.

C'étoit ensuite mon oncle Tobie en uniforme, serrant la botte à mon père, qui ne cessoit de discourir sur l'avantage des sciences abstraites, tandis que mon oncle Tobie, en lui froissant la jambe, lui prouvoit que la cavalerie doit marcher serrée.

Yorick, les doigts en l'air et tout prêt… On croit peut-être qu'il étoit tout prêt à leur donner la bénédiction en cas d'attaque… Non, il étoit tout prêt à leur imposer silence pour qu'ils écoutassent les passages les plus brillans d'un sermon nouveau qu'il avoit fait, et qu'il vouloit débiter à la docte assemblée où il alloit se trouver.

Cette description, au second coup-d'œil que j'y jetai, me parut si fort au-dessus de tout le reste de mon livre, que je me déterminai à la supprimer.

Quel est le mérite d'un bon ouvrage? n'est-ce pas l'accord, l'équilibre, les proportions qu'on lui donne qui en font le prix et la perfection? Une foule innombrable de nouveaux Scudéris nous inondent tous les jours de productions informes et bizarres… Que ne se disent-ils ce que j'en dis? faire un livre et chanter une chanson est la même chose. Il importe peu quel ton l'on prend, mais il faut être d'accord avec soi-même:

Je chante le vainqueur des vainqueurs de la terre.

Cela est très-beau: mais ce fameux chantre d'Alaric chanta comme s'il n'eût pas été digne de chanter le dernier de ses goujats! et moi je chante et je chanterai toujours à tous ceux qui voudront chanter: Prenez-y garde! soyez d'accord! ne détonnez pas!

C'est pour cela, disoit un jour Yorick à mon oncle Tobie, qu'une foule de viles compositions déshonorent l'esprit humain. Les unes passent à la faveur d'un in-folio; ce sont les systêmes. Les autres couvertes par un siége… Ce mot fixa l'attention de mon oncle Tobie; mais il ne put comprendre l'idée que Yorick y attachoit; il ne connoissoit pas une douzaine de nos drames, ni la plupart de nos historiens.

Je chante dimanche au concert, me disoit l'autre jour le Virtuose à la mode. Parcourez un peu ma partie. J'en fredonai quelques notes. Fort bien, dis-je, la mélodie en est agréable, et si l'harmonie en est soutenue, cela prendra. Je continuai. Bravo! m'écriai-je.

J'en vins ensuite à la partie harmonique… et je la trouvai indigne, détestable.

Montagne disoit en pareil cas, qu'il ne se seroit pas époumoné. Cela est clair, et j'en conclus, avec ma sagacité ordinaire, que lorsqu'un nain porte avec soi une toise pour se mesurer, il est nain par plus d'un endroit.

Entendra cela qui pourra, le prendra qui voudra pour lui; je n'y mets point de finesse. La seule chose que j'ai voulu prouver, est que j'avois bien fait de déchirer un chapitre.

CHAPITRE XCI.
L'humeur s'en mêle.

On avoit beaucoup mangé, peu parlé, et l'on étoit arrivé au dessert avec la plus grande envie de se dédommager du silence que l'on avoit gardé.—

Ce fut mon père qui commença…

Mais je dois dire à sa gloire que ce ne fut pas dans l'intention de parler pour lui-même.

Nous sommes au moment des choses frivoles, dit-il. Mais, messieurs, laissons-en plutôt dire de sérieuses. Tenez, voilà Yorick qui va nous lire quelques passages d'un nouveau sermon…

D'un sermon?… d'un sermon?… d'un sermon?… Ce mot vola de bouche en bouche…

Ecoutons, écoutons, écoutons! Celui-ci se répéta en chœur, et Yorick, après une inclination de tête à la ronde, se mit à lire.

Fort bien! très-bien! belle pensée! excellente réflexion! quel feu! quel enthousiasme! comme cela est chaud!

Yorick laissa les applaudissemens s'accumuler…

Mais, mécontent, au fond, de son propre ouvrage, ainsi que je le suis si souvent du mien, il déchira son cahier et en présenta un lambeau à chacun de ces messieurs pour allumer sa pipe.

Quoi donc? s'écria Didius d'un air étonné. Voilà qui est singulier.

Très-singulier! reprit Kysarchius d'un ton imposant. Il étoit de la famille Kysarchienne des Pays-Bas, et ce qu'il disoit en avoit d'autant plus de poids. En vérité, dit-il, c'est un procédé trop offensant, pour qu'on le passe.

Il n'est sûrement pas honnête, dit Didius, en se levant à moitié pour éloigner une bouteille qui étoit en ligne directe entre lui et Yorick. Vous auriez pu, dit-il, en lui parlant à lui-même, nous éviter cette injure. C'est un de ces petits sarcasmes que vous faites si souvent sans parler, et qui n'en sont pas moins piquans…

Mon oncle Tobie cherchoit à deviner ce que tout cela vouloit dire…

Si votre sermon, continua Didius, n'étoit bon qu'à faire des camouflets, pourquoi nous l'avez-vous lu? une société aussi savante méritoit des égards.

Et s'il étoit digne de nous être lu, c'est nous manquer également, c'est nous turlupiner que d'en faire cet usage.

Bon! se disoit tout bas le discoureur en s'applaudissant, le voilà pris dans mon dilemme comme dans une nasse: voyons comme il en sortira.

Yorick baissa modestement les yeux, puis les leva, et puis dit:

Messieurs…

Il appuya si fortement sur ce mot, que l'on crut qu'il s'étoit préparé à leur faire un discours apologétique: l'attention en fut par conséquent plus tendue.

J'ai fait des efforts incroyables, dit-il, pour composer ce morceau. Je souffrirois plutôt tous les genres de martyrs que de me résoudre à en recommencer un pareil: mes tourmens étoient excessifs. J'en ai cherché la cause et je l'ai trouvée. C'est qu'il partoit de ma tête sans la participation du cœur, et je le déchire sans pitié pour me venger des tortures d'esprit qu'il m'a causées… Prêcher?… quel mot, messieurs! ce mot, tel que les prédicateurs d'aujourd'hui l'entendent, signifie l'action de montrer l'étendue de ses connoissances, d'étaler son érudition, de faire valoir les finesses et les subtilités de son esprit. De bonne foi! n'est-il pas indigne d'en faire parade? de s'en donner un air d'importance? d'abuser, avec aussi peu de pudeur, de la demi-heure d'audience que l'on veut bien nous accorder? Est-ce là prêcher l'évangile? c'est se prêcher soi-même, c'est se donner pour exemple. Fi donc! ah! combien ne doit-on pas désirer de porter plutôt cinq ou six mots au cœur de ses auditeurs?… pour moi…

Yorick alloit continuer cette diatribe, lorsqu'un mot, un seul mot qui se fit sourdement entendre de l'autre côté de la table, détourna toute l'attention des convives…

Cela n'étoit point extraordinaire. C'étoit le mot le plus énergique, le plus expressif… mais le répéterai-je? et si je le répète?…