WeRead Powered by ReaderPub
Oeuvres complètes, tome 3 cover

Oeuvres complètes, tome 3

Chapter 28: CHAPITRE XXVII. Digression sans digression.
Open in WeRead

Explore more books like this:

About This Book

The narrator unfolds a series of witty digressions and episodic scenes that portray family quarrels, domestic anxieties, and eccentric personalities. Central episodes follow a patriarch torn over how to spend a modest legacy, debating whether to fund his heir's customary foreign travels or to acquire a nearby common called Oxmoor, with each option prompting extended, humorous reflection on honor, economics, custom, and law. The text blends anecdote, philosophical asides, and playful narrative interruption to subvert linear storytelling while satirizing social pretensions and the narrator's own officious certainty.

CHAPITRE XIII.
Je reviens à ma mère.

Que je sois pendu, si je n'ai pas oublié ma mère autant que si je n'en avois jamais eu, et que la nature m'eût jeté en moule, et m'eût déposé tout nu sur les bords du Nil!

Ma foi, madame (c'est à la nature que je parle)—si c'est vous qui m'avez façonné, il n'y a pas de quoi vous vanter. Je suis fâché de la peine que vous avez prise; mais vous avez commis bien des gaucheries,—et par devant et par derrière, et par dedans et par dehors.

Comment, Tristram! et cette disposition d'esprit qui te porte à n'être étonné de rien!—A la bonne heure; je vous la passe.—

Et cette défiance modeste et habituelle de ton propre jugement, qui fait que tu ne t'échauffes jamais, au moins pour des sujets qui n'en valent pas la peine!—Oh! pour mon jugement, il m'a si souvent trompé, que je serois un sot de me fier à lui.—

Et cet amour, ce respect pour la vérité, qui te conduiroit au bout du monde pour la retrouver, quand tu crois l'avoir perdue!—Oui, j'aime la vérité; mais je hais encore plus la dispute.—Et si cette vérité n'intéresse ni la religion ni la société, j'aime mieux l'abandonner lâchement, et souscrire aux opinions les plus extravagantes, que d'entrer en lice pour les attaquer.—

D'ailleurs, je crains le mal par-dessus tout;—et il n'y a pas d'opinion si sacrée, que je voulusse me laisser égratigner pour elle. Aussi me suis-je de tout temps promis de ne jamais m'enrôler dans aucune armée de martyrs, soit que l'on en lève une nouvelle, soit que l'on se contente de recruter l'ancienne.

Mais il est temps que je retire ma mère de l'attitude pénible où je l'ai laissée.

CHAPITRE XIV.
Itinéraire du Commerce.

L'opinion de mon oncle Tobie, madame, étoit, si vous vous en rappelez, que si le préteur Cornélius Gallus étoit mort dans les bras de sa femme, il n'y avoit pas eu de péché.—Ma mère n'en avoit entendu qu'un seul mot, et ce mot l'avoit prise par la partie la plus foible de son sexe… j'espère que vous ne prenez pas le change.—Je veux dire, la curiosité.—Elle arrangea à sa guise tout le sujet de la conversation;—et une fois son imagination préoccupée, vous pouvez croire que mon père ne dit pas un mot qui ne fût attribué par ma mère soit à elle, soit aux affaires de sa famille.

Et je vous prie, madame, où demeure la femme qui n'en eût pas fait autant?

Du genre de mort étrange de Cornélius, mon père avoit fait une transition à la mort de Socrate; et il donnoit à mon oncle Tobie un extrait de la harangue de ce philosophe devant ses juges.—Elle étoit irrésistible, non pas la harangue de Socrate, mais la tentation que mon père avoit d'en parler.—Il avoit lui-même écrit la vie de Socrate, l'année qui précéda sa retraite du commerce.—Je crains même que cette raison n'ait contribué à le lui faire quitter plutôt; si bien que personne n'étoit en état de pérorer sur ce sujet avec autant de pompe, d'abondance et de facilité que lui.

Il se livra donc à toute son éloquence; et s'adressant à mon oncle Tobie, comme s'il eût été Socrate devant l'aréopage, il emboucha la trompette héroïque.—Pas une période qui fût terminée par un mot plus court, que transmigration ou annihilation.—Pas une moindre pensée que celle d'être ou de ne pas être.—Dans l'exorde, pas une idée qui ne fût entièrement neuve.—Comparant la mort à un sommeil long et tranquille,—sans rêves, sans réveil.—Disant que nous et nos enfans étions nés pour mourir, mais qu'aucun de nous n'étoit né pour être esclave.—Non, je me trompe, ceci est tiré du discours d'Eléazar, tel qu'il est rapporté par Joseph (Histoire de la guerre des Juifs). Eléazar avoue qu'il a pris cette pensée des philosophes Indiens. Il est à présumer qu'Alexandre le grand, dans son expédition des Indes, au retour de la Perse qu'il avoit soumise, s'empara de cette maxime, ainsi qu'il fit de bien d'autres choses.—Ce fut lui qui la rapporta en Grèce, sinon par lui-même, (car on sait qu'il mourut en chemin en Babylone)—au moins par ses lieutenans.—De la Grèce elle arriva à Rome;—de Rome elle passa en France, et de France en Angleterre.—Je n'imagine pas quel autre chemin elle pourroit avoir suivi par terre.

Par eau, elle a pu facilement descendre le Gange jusqu'au sinus gangique, ou baie de Bengale,—et de-là dans la mer des Indes.—Suivant ensuite la voie du commerce, (comme on ne connoissoit pas alors le passage par le Cap de Bonne-Espérance), elle aura été portée avec d'autres drogues et épices par la mer Rouge à Jedda, à la Mecque, ou même à Tor ou Suez, villes situées au fond du golfe;—et de-là, par les caravanes, à Coptos, qui n'en est distant que de trois jours de marche;—de Coptos, le Nil l'aura amenée droit à Alexandrie, où elle sera débarquée précisément au pied du grand escalier de la bibliothèque d'Alexandrie.—Et c'est dans ce magasin qu'on aura été la chercher.

Bonté du ciel!—combien les savans de nos jours ont étendu le commerce!

CHAPITRE XV.
Méprise de ma mère.

Mon père avoit une manière à-peu-près semblable à celle de Job.—Je fais cette comparaison, d'après la persuasion religieuse où je suis qu'il a existé un très-saint et très-malheureux personnage du nom de Job.—Mais n'admirez-vous pas l'audace de ces petits incrédules, qui se trouvant embarrassés à fixer l'ère précise où ce grand homme a vécu,—ne sachant, par exemple, s'il faut le placer avant ou après les patriarches,—aiment mieux, pour trancher toute difficulté, décider qu'il n'a jamais existé? Est-ce là un raisonnement? C'est une barbarie; c'est faire justement à autrui ce que nous ne voudrions pas qui nous fût fait.—Mais je reviens à la manière de mon père.

Quand les choses tournoient mal pour lui, et surtout dans le premier mouvement de son impatience,—pourquoi suis-je né? s'écrioit-il. Eh! que fais-je sur la terre? Je voudrois être mort.—C'étoit-là ses moindres imprécations.—Mais quand sa peine devenoit excessive, et qu'elle passoit toute mesure,—monsieur, vous auriez cru entendre Socrate lui-même.—Tout respiroit en lui le mépris de la vie, et l'indifférence sur les moyens d'en sortir.

Ma mère avoit peu lu; mais d'après ce que je viens de dire, l'extrait du discours de Socrate ne devoit pas lui paraître étranger. Elle le prit à la lettre. Elle écoutoit avec attention et recueillement, et auroit écouté ainsi jusqu'au bout,—si mon père ne s'étoit jeté, sans trop savoir pourquoi, dans cette partie du plaidoyer, où le grand philosophe récapitule ses liaisons, ses alliances, ses enfans; mais sans se flatter que le tableau puisse le sauver, ou faire impression sur ses juges.—«J'ai des amis, s'écrioit mon père;—j'ai des parens; j'ai trois malheureux enfans!»—

«Comment donc! monsieur Shandy, dit ma mère en ouvrant la porte, c'est un de plus que je ne vous connoissois.»—

«Par le ciel! c'est un de moins,» dit mon père, en se levant et en quittant la chambre.—

CHAPITRE XVI.
Question chronologique.

«Ce sont les enfans de Socrate, dit mon oncle Tobie.—Bon! dit ma mère, n'y a-t-il pas cent ans qu'il est mort?»—

Mon oncle Tobie n'étoit pas chronologiste; mais ne voulant pas admettre légérement une époque de cette importance, il posa tranquillement sa pipe sur la table, il se leva; et prenant doucement ma mère par la main, sans lui dire une parole, il sortit pour aller trouver mon père, et le prier d'éclaircir ses doutes.

CHAPITRE XVII.
Entr'actes.

Si cet ouvrage étoit une farce, ce qu'à Dieu ne plaise, à moins qu'on ne veuille dire avec Rousseau:

Ce monde-ci n'est qu'un œuvre comique.

Si cet ouvrage, dis-je, étoit une farce, ce seroit le cas de faire disparoître les acteurs pour un moment, et de faire jouer les violons.

Tous les regards, toutes les oreilles se portent vers l'orchestre.—Chacun y déploie ses talens.—On s'accorde, on n'est pas d'accord.—On part, on va sans mesure.—Le maître de musique frappe du pied,—marque les temps.—Peu-à-peu les traîneurs arrivent; et les petits défauts, comme les petits agrémens de l'exécution totale, sont couverts par le bruit du parterre.

Le parterre!—descendons-y pour un moment, je vous prie.

Premier Interlocuteur. Que dites-vous de ce dernier acte?

Second Interlocuteur. Pitoyable!

Premier. Vous avez bien raison; on n'y comprend rien.

Second. Bon! est-ce que l'auteur s'est compris lui-même?

Premier. Aucun plan, aucune méthode.

Second. Nulle connoissance de l'art dramatique.

Premier. Que dites-vous des caractères?

Troisième Interlocuteur. Pour moi, j'aimerois assez celui de l'oncle.

Second. Fi donc! un vieux fou! et puis si bête!… j'aimerois mieux le père. Au moins il est instruit, et il parle bien.

Premier. Vous moquez-vous? La plupart du temps il ne sait ce qu'il dit. Quant au caporal…

Second et Troisième. Oh! nous vous l'abandonnons.

Premier. Eh bien! je l'abandonne aussi.

Troisième. Que pensez-vous de la mère?

Second. Ma foi! c'est une femme de bon sens, et celle qui dit le moins de sottises.

Premier. Oui, parce que c'est elle qui parle le moins.

Troisième. Pas mal trouvé! eh bien! je m'en tiens à madame Shandy.

Premier. Et moi aussi.

Second. Et moi aussi.

Premier. Sifflons les autres à mesure qu'ils paroîtront.

Second et Troisième. De tout mon cœur.

Et bien, messieurs, il faut vous en donner le plaisir: les voilà qui reviennent.

CHAPITRE XVIII.
Avis aux Ecrivains.

Après que l'ordre eut été un peu rétabli dans la famille, et que Suzanne eut été mise en possession de sa robe de satin vert,—la première chose qui vint à l'esprit de mon père, fut de prendre la plume, à l'exemple de Xénophon, et de composer une Tristrapédie, ou système d'éducation pour moi.—Il s'agissoit de rassembler toutes ses idées éparses, ses connoissances, ses principes, et d'en faire un corps d'instruction qui pût embrasser toutes les différentes époques de mon enfance.

J'étois le dernier rejeton de mon père.—Il avoit, à son compte, perdu mon frère Robert en entier, et moi aux trois quarts;—c'est-à-dire, qu'il avoit été malheureux à mon égard dans les trois choses les plus essentielles.—Conception interrompue par une sotte question de ma mère,—nez coupé par la mal-adresse du docteur Slop,—nom de baptême tronqué par l'imbécillité de Suzanne.—Il ne restoit à mon père d'autre ressource que celle de mon éducation;—aussi s'y adonna-t-il avec autant de zèle que mon oncle Tobie en eût jamais mis à sa doctrine des projectiles; mais il y avoit entre eux une grande différence.—Mon oncle Tobie avoit tout appris de Nicolas Tartaglia; mon père n'avoit pas de maître; il tiroit tout de son propre fonds;—ou, s'il empruntoit quelque chose des autres, il se donnoit tant de peine pour le tourner et le retourner, jusqu'à ce qu'il devînt propre à son usage, que c'étoit presque le même embarras pour lui.

Mon père y travailla pendant trois ans et plus; et, au bout de ce temps, il étoit à peine parvenu à la moitié de l'ouvrage.—Comme tous les écrivains, il rencontra des difficultés. Il s'étoit d'abord flatté qu'il pourroit rassembler et faire relier tout ce qu'il avoit à dire dans un seul volume, assez petit pour être pendu au trousseau de ma mère parmi ses clefs:—la matière s'étendoit, grossissoit sous sa main… Qu'aucun homme ne dise en s'asseyant à son bureau: Je vais écrire un in-12.

Mon père cependant s'y livra tout entier, et avec un zèle infatigable;—composant, méditant, travaillant chaque ligne et chaque mot avec autant de précaution et de circonspection (quoique non pas peut-être par un principe si religieux) que Jean de la Casa, cet archevêque de Bénévent, qui passa quarante ans de sa vie à composer sa Galathée, laquelle Galathée, au bout de ce temps, n'avoit pas la moitié de volume et d'épaisseur du Messager boiteux.—

A moins d'être comme moi dans le secret, on ne devineroit jamais comment ce saint homme put y employer tant de temps;—hors qu'il n'en passât la plus grande partie à peigner ses moustaches, ou à jouer à la prime avec son chapelain.—Mais je veux le dire à la face de l'univers, je veux expliquer la méthode de Jean de la Casa;—ne fût-ce que pour l'encouragement du petit nombre d'auteurs, qui écrivent pour la gloire plus que pour l'argent.

J'avoue, monsieur, que si Jean de la Casa, (dont j'honore et respecte infiniment la mémoire au dépit de sa Galathée), n'eût été qu'un clerc obscur, d'un génie étroit, d'un esprit lourd, qu'un homme médiocre enfin,—lui et sa Galathée auroient pu rouler ensemble pendant neuf cents soixante-cinq ans, ce qui, je crois, est l'âge que vécut Mathusalem,—je n'aurois pas pris la peine de relever ce phénomène.

Mais, monsieur, Jean de la Casa n'étoit rien moins qu'un homme médiocre. Il avoit un génie facile, un esprit élégant, une imagination riche.—Mais avec tous ces grands avantages qu'il avoit reçus de la nature, et qui devoient l'encourager à poursuivre sa Galathée, croiriez-vous, monsieur, que le jour le plus long de l'été lui suffisoit à peine pour en écrire une ligne et demie.—Oh! dites-vous, c'est abuser de la patience des gens.

Non, monsieur, voici le fait.

Monseigneur l'archevêque de Bénévent s'étoit mis dans la tête que les premières idées de tout chrétien qui se mêloit d'écrire, non pas pour son amusement particulier, mais avec le projet de donner son ouvrage au public, étoient toujours une suggestion du diable.—C'étoit-là le sort des écrivains ordinaires. Mais quand cet écrivain se trouvoit être un personnage important, un homme revêtu d'un caractère vénérable, soit dans l'église, soit dans l'état,—«alors, disoit l'archevêque de Bénévent, du moment qu'il prend la plume, tous les diables de l'enfer sortent de leurs cachots pour venir le tenter;—ils tiennent leurs assises autour de lui;—il n'a plus une pensée dont il puisse être assuré: elles sont toutes l'ouvrage du démon.—Elles ont beau lui paroître bonnes, excellentes même, il n'importe.—Quelque forme qu'elles prennent, c'est toujours quelque suggestion diabolique, contre laquelle il doit se tenir en garde.—Oui, s'écrioit l'archevêque, la vie d'un auteur, quoiqu'il se persuade peut-être le contraire, doit se passer à combattre plus qu'à écrire; et son noviciat est le même que celui d'un guerrier.—La mesure de leur résistance est, pour l'un comme pour l'autre, la mesure de leur talent.»

Cette théorie lumineuse de Jean de la Casa transportoit mon père; et s'il avoit pu l'accorder entièrement avec sa croyance, je ne doute point qu'il n'eût donné de grand cœur les dix meilleurs arpens de son domaine de Shandy pour en avoir été l'inventeur.—J'expliquerai quelque jour, en parlant des opinions religieuses de mon père, jusqu'à quel point il croyoit au diable.—Pour le moment, il suffit de dire que, n'ayant pas cet honneur-là, dans le sens littéral de la doctrine reçue, il se contentoit d'en prendre l'allégorie.—Il disoit souvent, surtout lorsque sa plume étoit un peu paresseuse, qu'il y avoit autant de sens, de vérité et de connoissance cachées dans la parabole de Jean de la Casa, que dans aucune des fictions poëtiques, ou des annales mystérieuses de l'antiquité.

«Le diable, disoit-il, n'est autre chose que le préjugé: la quantité de préjugés que nous suçons avec le lait de nos mères, voilà, frère Tobie, les diables qui rodent autour de nous, qui président à nos veilles; et si un écrivain s'abandonne lâchement à leur impulsion, que sortira-t-il de sa plume?—Rien, s'écrioit-il, en jetant la sienne avec colère,—rien que le résultat trivial du caquet des nourrices, et des absurdités de toutes les bonnes femmes (je dis des deux sexes), dont le royaume est peuplé.»

Je n'entreprendrai pas de donner une meilleure raison de la lenteur avec laquelle mon père avançoit sa Tristrapédie. J'ai déjà dit qu'après trois ans et plus d'un travail opiniâtre, il en étoit à peine à la moitié.—Ce qu'il y eut de fâcheux, c'est que, pendant tout ce temps, je fus négligé, et entièrement abandonné à ma mère; et ce qui n'étoit pas un moindre inconvénient, c'est que la première partie de l'ouvrage, qui étoit la plus soignée, et à laquelle mon père avoit pris le plus de peine, devenoit absolument perdue pour moi.—Chaque jour, chaque heure en rendoit une ou deux pages inutiles.

Ce fut certainement pour rabaisser l'orgueil de l'humaine sagesse, que la Providence permit qu'un des plus sages d'entre les hommes s'abusât ainsi lui-même, et manquât son but en le poursuivant trop vivement.

Quoi qu'il en soit, mon père multiplia tellement ses actes de résistance; ou, pour parler autrement, il avança si lentement dans son ouvrage, et je me mis à vivre et à croître si vîte, que je l'aurois laissé tout-à-fait derrière moi, et que son instruction eût été perdue pour la génération à laquelle il l'avoit destinée, sans un petit accident, que je ne veux pas cacher un seul moment au lecteur, si je peux trouver le moyen de le raconter avec décence.

CHAPITRE XIX.
Patatras.

Ce n'étoit rien.—Je ne perdis pas deux gouttes de sang.—Ce que je souffris par accident, mille le souffrent par choix.—Cela ne méritoit pas d'appeler un chirurgien, eût-il demeuré tout proche.—Le docteur Slop en fit dix fois plus de bruit que la chose n'en valoit la peine.—

Quelques hommes se sont fait un nom par l'art de suspendre de grands poids avec de petits fils de métal; et moi, Tristram Shandy, je paie encore aujourd'hui (10 août mil sept cent soixante-un), ma part de leur réputation.

Oh! il y auroit de quoi faire damner un saint, de voir l'enchaînement de tout ce qui arrive en ce monde!—La servante avoit oublié de mettre un pot de chambre sous le lit.—Ne pouvez-vous, me dit Suzanne, en soulevant le châssis de la fenêtre d'une main, et m'amenant tout près de la banquette avec l'autre, ne pouvez-vous, mon petit ami, essayer pour une fois de vous en passer?

J'avois alors cinq ans.—Suzanne ne fit pas réflexion que de père en fils nous portions un nez ridiculement raccourci; témoin mon bisayeul.—Pan,—le châssis retomba sur nous comme un éclair.—Tout est perdu! s'écria Suzanne, tout est perdu! je n'ai plus qu'à me sauver.

Elle vouloit s'enfuir chez ses parens; la maison de mon oncle Tobie lui parut un asile plus assuré.—Suzanne y vola.

CHAPITRE XX.
Complices découverts.

Le caporal pâlit d'effroi quand Suzanne lui raconta l'accident de la fenêtre, avec toutes les circonstances de ce meurtre (car c'est ainsi qu'elle l'appelloit). Comme dans les affaires de cette nature, ce sont souvent les complices qui sont tout, la conscience de Trim l'avertit qu'il étoit aussi coupable que Suzanne;—et, suivant ce principe, mon oncle Tobie avoit autant de part au meurtre que chacun d'eux.—Ainsi la raison ni l'instinct, ensemble ou séparés, ne pouvoient avoir guidé les pas de Suzanne vers un asile plus propice.

Je pourrois laisser cette énigme à deviner au lecteur; mais pour former seulement une hypothèse un peu vraisemblable, il faudroit qu'il se cassât la tête pendant trois semaines; à moins qu'il ne fût doué d'une sagacité que lecteur n'a jamais eue.—Je ne veux pas le mettre à cette épreuve, ou plutôt à cette torture; et comme l'affaire me regarde seul, c'est à moi seul de l'expliquer.

CHAPITRE XXI.
A qui la faute?

«N'est-ce pas une honte, Trim, disoit un jour mon oncle Tobie, en s'appuyant sur l'épaule du caporal, comme ils étoient à visiter leurs ouvrages,—que nous n'ayons pas deux pièces de campagne à monter dans la gorge de cette nouvelle redoute?—elles assureroient toute la longueur des lignes, et rendroient de ce côté l'attaque tout-à-fait complète.—Ne pourrois-tu, Trim, m'en faire fondre une couple?—

»—Monsieur les aura, répliqua Trim, avant qu'il soit demain.»—

C'étoit la joie du cœur de Trim, (et jamais sa fertile tête ne manqua d'expédiens pour y parvenir);—c'étoit, dis-je, la joie de son cœur, de satisfaire les moindres fantaisies de mon oncle Tobie, et celles surtout qui étoient relatives à ses siéges et à ses campagnes. Eût-ce été son dernier écu, Trim en auroit fait joyeusement le sacrifice pour prévenir un seul désir de son maître. Déjà en rognant le bout des tuyaux de mon oncle Tobie,—hachant et ciselant les bords de ses gouttières de plomb,—fondant son plat à barbe d'étain, montant enfin, comme Louis XIV, jusques sur les clochers, pour épargner le trésor public,—déjà, dis-je, cette même campagne, le caporal avoit établi huit nouvelles batteries de canon, sans compter deux demi-coulevrines.—Mais mon oncle Tobie demande encore deux pièces de campagne pour la redoute. Trim a promis de les fournir; que fera-t-il? Toutes ses ressources sont-elles épuisées?

Non, il prendra les deux contre-poids de plomb, qui suspendent et soutiennent le châssis de la fenêtre de la chambre de la nourrice; et comme, les contre-poids étant ôtés, les poulies ne servent plus à rien, il s'en emparera aussi, et il en fabriquera une paire de roues pour un de ses affûts.

Il y avoit long-temps que le caporal avoit démantelé toutes les fenêtres de la maison de mon oncle Tobie pour le même objet, mais non pas toujours dans le même ordre; car quelquefois il avoit eu besoin des poulies et non du plomb:—alors il commençoit par les poulies. Celles-ci ôtées, le plomb devenoit inutile; et c'étoit autant de pris et de fondu.

On pourroit tirer de-là une belle et grande morale; mais je n'en ai pas le temps. C'est assez de dire que, de quelque façon que la démolition commençât, elle étoit également fatale à la fenêtre.

CHAPITRE XXII.
Procédé généreux.

En fabriquant son artillerie, le caporal s'étoit bien gardé de confier son secret à personne; ainsi il lui étoit facile de se tirer d'affaire sans se compromettre, et de laisser supporter à Suzanne, comme elle pourroit, tout le poids de la chûte de ce maudit châssis. Mais le vrai courage est trop au-dessus de cette lâche politique.—Le caporal, soit comme général, soit comme contrôleur d'artillerie, étoit la véritable origine du mal; il pensoit que, sans lui, jamais l'accident ne seroit arrivé, du moins de la façon de Suzanne.—Comment vous seriez-vous conduit, monsieur l'abbé?—Le caporal se décida sur-le-champ, non pas à se mettre à l'abri derrière Suzanne, mais à lui en servir lui-même; et avec résolution dans l'ame, il marcha droit au sallon, pour exposer toute cette manœuvre devant mon oncle Tobie.

Mon oncle Tobie venoit précisément de raconter à Yorick les détails de la bataille de Steinkerque, et de l'étrange conduite du comte de Solme, qui fit faire halte à l'infanterie, et fit marcher la cavalerie dans un terrein où elle ne pouvoit agir; ce qui étoit directement contraire à l'ordre du roi, et fut cause de la perte de cette journée.

Il y a quelques familles où tous les incidens se trouvent liés entr'eux si naturellement, que leur enchaînement va presque au-delà de l'invention d'un écrivain dramatique.—Je ne parle pas des dramatiques modernes.

Trim posa son premier doigt à plat sur la table, puis en le frappant à angle droit avec le tranchant de son autre main, il trouva moyen de raconter mon histoire, de manière que les prêtres et les vierges auroient pu l'écouter sans rougir.—Après quoi le dialogue continua comme il suit.

CHAPITRE XXIII.
Mon oncle Tobie s'emporte.

«J'aimerois mieux passer dix fois par les baguettes, s'écria le caporal en finissant l'histoire de Suzanne, que de souffrir qu'il lui fût fait aucun mal. Avec la permission de monsieur, c'est ma faute, et nullement la sienne».

«Caporal Trim, répondit mon oncle Tobie, en prenant son chapeau sur la table et le posant sur sa tête,—si on peut appeler faute ce que la nécessité du service exige, je suis le seul à blâmer.—Vous avez dû obéir à vos ordres.»—

«—Si le comte de Solme, mon pauvre Trim, eût obéi aux siens à la bataille de Steinkerque, dit Yorick (en raillant un peu le caporal, qui avoit été houspillé par un dragon dans la retraite)—il t'auroit sauvé.—Sauvé! s'écria Trim, interrompant Yorick; il auroit, ne vous en déplaise, sauvé cinq bataillons entiers.—Ces pauvres régimens de Cut, continua le caporal, en posant le premier doigt de sa main droite sur le pouce de sa main gauche, et les comptant sur chacun de ses doigts,—ces pauvres régimens de Cut,—Mackay,—Augus,—Graham,—et Leven, furent entièrement taillés en pièces.—Et les gardes angloises l'eussent été de même, sans quelques régimens de la droite qui marchèrent courageusement à leur secours, et reçurent à bout portant le feu de l'ennemi, avant de tirer un seul coup de fusil.—J'espère, ajouta Trim, qu'ils iront au ciel pour cette seule action.—Trim a raison, dit mon oncle Tobie, il a parfaitement raison.»

«Que signifioit, continua le caporal, de faire marcher la cavalerie dans un terrein si étroit, et où les François étoient couverts, comme ils le sont toujours, d'une multitude de haies, de broussailles, de fossés, et d'arbres renversés çà et là?—Si le comte de Solme nous eût envoyés, nous autres gens de pied,—nous aurions tiraillé avec eux, et nous leur aurions tenu tête.—Il n'y avoit rien à faire pour la cavalerie. Aussi, continua le caporal, le comte de Solme, pour sa peine, eut son infanterie mise en déroute à Landen, la campagne d'après.—C'est-là, dit mon oncle Tobie, que le pauvre Trim reçut sa blessure.

»Sauf le respect de monsieur, c'est au comte de Solme que j'en ai toute l'obligation.—Si nous les avions étrillés d'importance à Steinkerque, ils ne nous auroient pas battus à Landen.»

«Cela est très-possible, dit mon oncle Tobie, quoique les François eussent à Landen l'avantage d'un bois.—Or, si vous laissez à ces gens-là le temps de se retrancher, il est certain qu'ils vous accableront de leur feu. Il n'y a d'autre moyen que de marcher à eux, recevoir leur décharge, et tomber dessus la bayonnette au bout du fusil.—Pêle-mêle, ajouta Trim.—Hommes et chevaux, dit mon oncle Tobie.—Tête baissée et la pointe en avant, dit le caporal.—D'estoc et de taille, dit mon oncle Tobie.—Sang et mort, bataille enragée, s'écria le caporal.—Point de quartier.—Tue, tue, tue! s'écria mon oncle Tobie.»—

Yorick rangea un peu sa chaise de côté, pour s'éloigner de la mêlée; et après une pause d'un moment, mon oncle Tobie, baissant la voix de deux ou trois tons, reprit son discours comme vous allez voir.

CHAPITRE XXIV.
Il s'échauffe de plus en plus.

«Le roi Guillaume, dit mon oncle Tobie, s'adressant à Yorick,—fut si terriblement irrité contre le comte de Solme, de ce qu'il avoit désobéi à ses ordres, qu'il lui défendit de paroître devant lui, et qu'il ne consentit à le voir que plusieurs mois après.»

«J'ai bien peur, répondit Yorick, que monsieur Shandy ne soit aussi irrité contre le caporal, que le roi Guillaume le fut contre le pauvre comte. Mais, continua-t-il, il seroit bien dur pour le caporal, dont la conduite a été si diamétralement opposée à celle du comte de Solme, de n'obtenir pour récompense que la même disgrâce.—Ces exemples-là ne sont que trop fréquens dans le monde.»—

«J'aimerois mieux, s'écria mon oncle Tobie en se levant, j'aimerois mieux faire jouer la mine, faire sauter mes fortifications, mon château, et m'ensevelir avec le caporal sous leurs ruines, que d'être témoin d'une telle indignité.»—Le caporal fit à son maître une demi-révérence;—mais si affectueuse et si reconnoissante, qu'une révérence entière en auroit moins dit.

CHAPITRE XXV.
Il part, il arrive.

«Eh bien! Yorick, dit mon oncle Tobie, vous et moi nous ouvrirons la marche de front;—vous, caporal, vous suivrez à quelques pas derrière nous, et vous serez la seconde ligne.—Et avec la permission de monsieur, dit Trim, Suzanne fera l'arrière-garde.»

C'étoit une excellente disposition.—Et dans cet ordre, sans tambour battant, ni enseignes déployés, ils marchèrent lentement de la maison de mon oncle Tobie au château de Shandy.—

«Encore, monsieur Yorick, dit Trim, comme ils entroient dans la cour, si au lieu du contre-poids de la fenêtre, j'avois un peu rogné le coq de votre église, comme j'en avois eu l'idée!—Ne serez-vous jamais las de rogner?» répondit Yorick.

CHAPITRE XXVI.
Chacun a sa marotte.

En vain j'ai fait de mon père vingt portraits différens.—En vain je l'ai représenté sous toutes sortes de formes et d'attitudes.—Vous n'êtes pas encore, monsieur, et vous ne serez jamais en état de prévoir ce que mon père pourra penser, dire ou faire, à chaque nouvelle circonstance.—Il y avoit en lui tant de bizarrerie; sa manière étoit si imprévue, si peu calculée, qu'il venoit toujours à bout de confondre vos plus sages combinaisons.

A dire vrai, le sentier qu'il suivoit étoit si éloigné du chemin battu, qu'il ne voyoit rien comme les autres hommes.—Tout s'offroit à lui sous une forme et sous une face nouvelle.—Les objets n'étoient plus les mêmes.—En un mot, il les considéroit différemment.

C'est ce qui fait que ma chère Jenny et moi (aussi-bien que tant d'autres qui ont été avant nous, et que tant d'autres qui seront après) avons sans cesse des disputes interminables sur rien.—Elle regarde une chose par un côté; je la regarde par un autre; et nous ne pouvons jamais nous entendre.

CHAPITRE XXVII.
Digression sans digression.

C'est une affaire réglée, et je n'en fais mention que par égard pour certain membre que je connois à la chambre des pairs, lequel porte aussi loin qu'il se puisse le talent de s'embrouiller, même en dissertant sur le fait le plus simple.—

—Pourvu que l'on ne sorte pas du sujet que l'on traite, on peut faire telles excursions que l'on veut, à droite ou à gauche, cela ne sauroit proprement s'appeler une digression.

Ceci étant bien convenu, je prends moi-même la liberté de revenir un peu sur mes pas.

CHAPITRE XXVIII.
On y court.

Cinquante mille diables aspergés d'eau bénite (je ne dis pas les diables de l'archevêque de Bénévent, mais ceux de Rabelais), n'auroient pas fait un cri si diabolique que je fis à la chute de la fenêtre.—Ce cri fit accourir ma mère chez la nourrice; et Suzanne n'eut que le temps tout juste de s'échapper par l'escalier de derrière, tandis que ma mère montoit l'autre.

Or, quoique je fusse assez vieux pour pouvoir raconter mon histoire, et assez jeune, j'espère, pour la raconter sans malice,—cependant Suzanne, en traversant la cuisine, l'avoit dite en abrégé à la cuisinière, de crainte d'accident. La cuisinière l'avoit rendue à Jonathan, avec un commentaire, et Jonathan à Obadiah;—de sorte qu'après que mon père eût sonné une demi-douzaine de fois pour savoir ce qui étoit arrivé, Obadiah fut en état de lui en rendre un compte exact, et de lui dire tout ce qui s'étoit passé.—Ma foi! j'y pensois, dit mon père, en retroussant sa robe de chambre, et il monta l'escalier.

De ce j'y pensois de mon père, on voudroit peut-être inférer (quoiqu'à dire vrai je ne sache pas trop pourquoi), que mon père en ce moment venoit d'écrire ce chapitre remarquable de la Tristrapédie, lequel est pour moi le plus original et le plus amusant de tout le livre;—je veux dire, le chapitre sur les fenêtres à coulisse, avec une diatribe mordante sur la négligence des femmes de chambre.—Mais j'ai deux raisons pour penser autrement.

La première, c'est que si mon père s'en fût occupé avant l'accident, il n'eût pas manqué de faire clouer et condamner la fenêtre. Cette opération, vu la difficulté avec laquelle on a vu qu'il composoit son livre, lui auroit pris dix fois moins de temps que le chapitre qu'il auroit fallu écrire.—Je pense que ce petit argument paroîtra convainquant, et qu'il éloignera même l'idée que mon père ait jamais de sa vie songé à écrire un chapitre sur les fenêtres à coulisse et sur les pots de chambre.—Mais pour prévenir toute objection, voici la seconde raison que j'ai promise au lecteur, et que j'ai l'honneur de soumettre à son jugement.—

—C'est que, pour compléter la Tristrapédie à qui ce chapitre manquoit, je l'ai écrit moi-même.

CHAPITRE XXIX.
Recette merveilleuse pour les contusions.

Mon père mit ses lunettes; il regarda,—il ôta ses lunettes,—les mit dans leur étui, le tout en moins d'une minute bien comptée; et, sans ouvrir la bouche, il se retourna, et descendit précipitamment l'escalier.

Ma mère s'imagina qu'il alloit chercher de la charpie et du basilicum; mais le voyant revenir avec une couple d'in-folio sous le bras, suivi d'Obadiah qui portoit un grand pupitre,—elle ne douta point que ce ne fût un traité de botanique; et elle tira une chaise à côté du lit, pour qu'il pût consulter le cas à son aise.—

—Si l'opération est bien faite, dit mon père en reprenant la section: De sede vel subjecto circumcisionis;—car ces gros livres qu'il avoit montés dans le dessein de les examiner et de les confronter ensemble, n'étoient autres que Spencer, de legibus Hebræorum ritualibus, et Maimonides.

Si l'opération est bien faite, dit-il…—Dites-nous seulement, cria ma mère, quel est le meilleur vulnéraire?—Ma foi! dit mon père, c'est l'affaire du docteur Slop; envoyez-le chercher si vous voulez.

Ma mère descendit, et mon père continua à lire la section:—… bien—… fort bien… très-bien, dit mon père.—… à merveille—… Mais puisque cette méthode est si utile, tout est le mieux du monde.—Et ainsi, sans s'arrêter à discuter si les Juifs avoient pris cet usage des Egyptiens, ou les Egyptiens des Juifs, mon père se leva; puis se frottant le front deux ou trois fois avec la paume de sa main (comme nous avons coutume de faire pour effacer les vestiges du chagrin, quand le mal qui nous arrive se trouve moindre que nous ne l'avions prévu), il ferma le livre, et descendit l'escalier.

«Eh quoi! dit-il, (en prononçant le nom d'un peuple, à chaque marche sur laquelle il posoit le pied), si les Egyptiens,—les Syriens,—les Phéniciens,—les Arabes,—les Cappadociens;—si les habitans de la Colchide,—si les Troglodites,—ont eu cette coutume;—si Solon et Pythagore s'y sont soumis,—qu'est-ce que Tristram, et qui suis-je moi-même, pour m'en affliger ou m'en plaindre un seul moment?»

CHAPITRE XXX.
On s'y perd.

«Cher Yorick, dit mon père en souriant,—(Yorick avoit rompu la ligne, et le peu de largeur de la porte l'ayant forcé de défiler, il étoit entré le premier) cher Yorick, dit mon père, il me semble que notre Tristram accomplit bien durement tous ses rites religieux.—Jamais il n'y eut fils de Juif, de chrétien, de Turc ou d'infidelle, initié d'une manière aussi oblique et aussi maussade.»—

«Mais j'espère, dit Yorick, qu'il n'y a point de danger.—Il faut, continua mon père, qu'il se soit passé quelque chose d'étrange dans quelque recoin de l'écliptique, au moment de sa formation.—Sur ce point, dit Yorick, c'est vous que je prendrois pour juge.—Ce sont les astrologues, dit mon père, qu'il faudroit consulter. Mais certainement les aspects des planètes qui auroient dû être favorables, ne se sont pas rencontrés comme ils devoient; l'opposition de leur ascendance a manqué,—ou les génies qui président à la naissance étoient occupés ailleurs.—Enfin il est sûr que quelque chose a été de travers, soit au-dessus, soit au-dessous de nous.»—

«Cela se pourroit bien, répondit Yorick.»

«Mais, s'écria mon oncle Tobie, y a-t-il du danger pour l'enfant?—Les Troglodites disent que non, répliqua mon père.—Et les théologiens…—Dans quel chapitre, demanda Yorick?»—

«Je ne suis pas sûr duquel, dit mon père.—Mais ils nous disent, frère Tobie, que cette méthode est très-bonne.—Pourvu, dit Yorick, que vous fassiez voyager votre fils en Egypte.—Je l'espère bien, dit mon père.»—

«Tout cela, dit mon oncle Tobie, est de l'arabe pour moi.—Il le seroit pour bien d'autres, dit Yorick.»—

«Ilus, continua mon père, fit circoncire un matin toute son armée.—Sans cour martiale! sans conseil de guerre! s'écria mon oncle Tobie.—Je sais, continua mon père, en s'adressant à Yorick, et sans faire attention à la remarque de mon oncle Tobie,—je sais que les savans ne sont pas d'accord sur Ilus.—Les uns le prennent pour Saturne, d'autres pour l'Être suprême; quelques-uns même veulent que ce fut simplement un général de Pharao-néco.—Fût-ce Pharao-néco lui-même, dit mon oncle Tobie, je ne sais par quel article du code militaire il pourroit se justifier.»—

«Les controversistes, poursuivit mon père, assignent vingt-deux raisons en faveur de la circoncision.—A la vérité, d'autres qui ont soutenu l'avis opposé, ont montré combien la plupart de ces raisons étoient foibles.—Mais nos meilleurs théologiens polémiques.»…—

«Je voudrois, interrompit Yorick, qu'il n'y en eût pas un dans le royaume, les subtilités de l'école ne servent qu'à embrouiller l'esprit; et une once de théologie-pratique vaut mieux que tout l'ergotage des théologiens polémiques.—Ne puis-je savoir, demanda mon oncle Tobie à Yorick, ce que c'est qu'un théologien polémique?—Ma foi! capitaine Shandy, répondit Yorick, c'est une espèce de charlatan qui ne vaut guère mieux que ceux qui montent sur les tréteaux; et j'ai dans ma poche le récit d'un combat singulier entre Gymnast et le capitaine Tripet, où l'on en trouve la meilleure définition que j'aie jamais vue.—Je voudrois entendre ce récit, reprit vivement mon oncle Tobie.—Tout à l'heure, si vous voulez, dit Yorick.—Mais le caporal m'attend à la porte, continua mon oncle Tobie; et comme je suis sûr que la relation d'un combat rendra le pauvre garçon plus joyeux que son souper,—de grâce, frère, permettez-lui d'entrer.—De tout mon cœur, dit mon père.»

Trim entra droit et heureux comme un empereur; et quand il eut fermé la porte, Yorick tira son livre de la poche droite de son habit, commença sa lecture, et l'acheva sans être interrompu.—Tout le monde dormit dès la dixième ligne.

CHAPITRE XXXI.
La Tristrapédie.

«Le premier devoir d'un écrivain, Yorick, dit mon père quand il fut réveillé, c'est de ne rien avancer sans preuve;—autrement, et s'il se livre à tous les écarts de son imagination, son ouvrage ne sera qu'un amas bizarre de faits et d'idées sans liaison, dont l'assemblage sera monstrueux.

»Mais dans ma Tristrapédie!—je pose en fait que je n'ai pas avancé un seul mot qui ne soit aussi clair et aussi démontré qu'une proposition d'Euclide.—Va, Trim, va me chercher ce livre sur mon bureau.—J'ai souvent eu le projet, continua mon père, de le lire, tant à vous, Yorick, qu'à mon frère Tobie; et je crains même d'avoir manqué à l'amitié en différant aussi long-temps. Mais si vous le voulez, nous en lirons un ou deux chapitres aujourd'hui, autant demain, et ainsi de suite, jusqu'à ce que nous l'ayons achevé».—Mon oncle Tobie qui étoit la complaisance même, et Yorick qui étoit sans fiel, approuvèrent par une inclination; et le caporal, quoiqu'il ne fût pas compris dans le compliment, mit la main sur sa poitrine, et salua comme les autres.

La compagnie sourit.—Ce garçon, dit Yorick, paroissoit avoir envie de dormir.—Le pauvre diable, dit mon oncle Tobie, a été si fort occupé tout le jour au boulingrin;—et moi-même… Je ne sais comment cela s'est fait; mais je suis bien sûr que cela ne nous arrivera plus.—En même-temps mon oncle Tobie alluma sa pipe, Yorick rapprocha sa chaise de la table,—Trim moucha la chandelle,—mon père ranima le feu, prit le livre, toussa deux fois, et commença.

CHAPITRE XXXII.
Origine des fortifications.

«Les trente premières pages, dit mon père en retournant les feuillets, sont un peu abstraites; et comme elles ne sont pas intimement liées au sujet, nous les passerons pour le moment.—C'est une introduction servant de préface, continua mon père, ou une préface servant d'introduction,—(car je n'ai pas encore déterminé le nom que je lui donnerai) sur le gouvernement civil et politique;—et comme on en trouve l'origine dans la première association du mâle et de la femelle, je m'y suis trouvé insensiblement amené.—Cela étoit naturel, dit Yorick.

»Il me suffit, dit mon père, que l'origine de la société soit (comme nous le dit Politien) proprement conjugale, c'est-à-dire, consistant uniquement dans la réunion d'un homme et d'une femme,—auxquels Hésiode ajoute un esclave. Mais comme il est à croire que dans ces premiers commencemens il n'existoit pas encore d'esclaves, le premier principe de toute société se trouve réduit à un homme, une femme, et un taureau.

«Il me semble que c'est un bœuf, dit Yorick, citant le passage (οἶκον μὲν πρώτιστα γυναῖκά τε βοῦν τ' ἀροτῆρα)—Un taureau eût été trop farouche, trop indocile.—Il y a encore une meilleure raison, dit mon père, en trempant sa plume dans l'encrier; c'est que le bœuf étant le plus patient des animaux, et le plus propre à labourer la terre, d'où l'homme devoit tirer sa subsistance, il étoit à-la-fois l'instrument et l'emblême le plus convenable, que le créateur pût associer au couple nouvellement joint.»—

«—Mais voici, dit mon oncle Tobie, une raison en faveur du bœuf, plus forte que toutes les autres.—(Mon père ne put prendre sur lui de retirer sa plume du cornet, avant d'avoir entendu la raison de mon oncle Tobie). Quand la terre fut labourée, dit mon oncle Tobie, que les moissons eurent paru, et qu'il fut question de les renfermer, alors les hommes eurent recours aux palissades, aux murs, aux fossés; et ce fut-là l'origine des fortifications.—Bien!—bien! cher Tobie, s'écria mon père».—Il effaça le mot taureau, et mit bœuf à sa place.

Mon père fit signe à Trim de moucher la chandelle, et résuma ainsi son discours.

«Ce qui m'a amené à cette dissertation, poursuivit-il négligemment, et fermant à moitié son livre, c'est que je voulois montrer l'origine de cette relation que la nature a mise entre le père et son enfant; aussi-bien que le principe du droit et de la jurisdiction que le premier acquiert sur l'autre: par le mariage,—par l'adoption,—par la légitimation,—enfin par la procréation.

»—Je considère chaque moyen à son rang».—

«Il en est un, répliqua Yorick, qui ne me semble pas d'un grand poids.—C'est du dernier que je parle; et en effet, si les soins du père se bornent à la procréation, je ne vois pas quels si grands droits il acquiert sur son enfant, ni quels si grands devoirs celui-ci contracte envers lui.—Quels devoirs! s'écria mon père, ceux de la créature à l'égard du créateur;—ceux de l'homme à l'égard de Dieu.

»—J'avoue, continua-t-il, qu'à ce compte l'enfant n'est pas autant sous la puissance et la jurisdiction de la mère.—Il me semble pourtant, dit Yorick, que les droits de la mère sont les mêmes.—Elle est elle-même sous l'autorité, dit mon père; et d'ailleurs, ajouta-t-il, en secouant la tête, elle n'est pas, Yorick, le principal agent.—Comment cela? dit mon oncle Tobie, en quittant sa pipe.—Cependant, dit mon père, sans écouter mon oncle Tobie, le fils est tenu au respect envers elle, comme vous pouvez le lire, Yorick, dans le premier livre des Instituts de Justinien, au onzième titre de la dixième section.—Je puis, dit Yorick, le lire aussi bien dans le catéchisme».