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Oeuvres complètes, tome 3 cover

Oeuvres complètes, tome 3

Chapter 37: CHAPITRE XXXVI
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About This Book

The narrator unfolds a series of witty digressions and episodic scenes that portray family quarrels, domestic anxieties, and eccentric personalities. Central episodes follow a patriarch torn over how to spend a modest legacy, debating whether to fund his heir's customary foreign travels or to acquire a nearby common called Oxmoor, with each option prompting extended, humorous reflection on honor, economics, custom, and law. The text blends anecdote, philosophical asides, and playful narrative interruption to subvert linear storytelling while satirizing social pretensions and the narrator's own officious certainty.

CHAPITRE XXXIII.
Cathéchisme de Trim.

«Quant au catéchisme, dit mon oncle Tobie, Trim le sait sur le bout de son doigt.—Eh! que diantre cela me fait-il, dit mon père?—Il le sait sur ma parole, reprit mon oncle Tobie. Monsieur Yorick, vous n'avez qu'à l'interroger.

»Eh bien! Trim, dit Yorick, d'un air de bonté et d'un ton de voix radouci, le cinquième commandement»?

Le caporal ne répondit rien. «Ce n'est pas-là le ton, répondit mon oncle Tobie, élevant la voix et parlant bref, comme s'il eût commandé l'exercice.—Le cinquième? cria mon oncle Tobie.—Avec la permission de monsieur, dit le caporal, il faudroit commencer par le premier».

—Yorick ne put s'empêcher de sourire.—

«Monsieur le pasteur ne considère pas, dit le caporal, en portant sa canne à l'épaule, en guise de mousqueton, et s'allant camper au milieu de l'appartement pour être mieux vu,—il ne considère pas que le catéchisme est précisément comme le maniement des armes.—

»—Portez la main droite au fusil, cria le caporal, prenant le ton de commandement, et exécutant le mouvement…

»—Reposez-vous sur le fusil, cria le caporal, faisant à-la-fois l'office d'aide-major et de soldat…

»—Posez le fusil à terre.—Avec la permission de monsieur le pasteur, un mouvement, comme il peut voir, en amène un autre.—Si monsieur avoit voulu commencer par le premier!…».

«—Le premier? cria mon oncle Tobie, posant sa main gauche sur sa hanche…

....... .......... ...
....... .......... ...

Le second? cria mon oncle Tobie, brandissant sa pipe, comme il auroit fait son épée à la tête d'un régiment…». Le caporal satisfit à tout avec précision; et ayant dit qu'il falloit honorer son père et sa mère, il s'inclina profondément, et fut reprendre sa place au fond de la chambre—.

«On se tire de tout, dit mon père, avec un bon mot. Il y a de l'esprit en cela, et même de l'instruction, si nous pouvons l'y découvrir.

»Mais ce que nous venons de voir n'est proprement que l'échaffaud de la science, c'est-à-dire, son plus haut point de folie, si l'édifice ne s'élève pas en même-temps.

»C'est le miroir où peuvent se voir dans leur vrai jour et au naturel les pédagogues, précepteurs, gouverneurs et grammairiens.

»Oh! il y a une coquille en écaille, Yorick, qui croît avec l'étude, et que tous ces gens-là ne savent comment détacher.—

»Ils deviennent savants par routine; mais ce n'est pas ainsi que s'apprend la sagesse».

—Yorick écoutait avec admiration.—

«Oui, dit mon père, je m'engage dès à présent à employer en œuvres pies le legs entier de ma tante Dinah,—(et l'on saura que mon père n'avoit pas grande opinion des œuvres pies) si le caporal attache une seule idée déterminée à aucun des mots qu'il vient de prononcer.—Et je te prie, Trim, continua mon père en se retournant vers lui, qu'entends-tu par honorer ton père et ta mère»?—

«J'entends, dit le caporal, leur donner trois sous par jour sur ma paie quand ils sont vieux.—Et cela, Trim, dit Yorick, l'as-tu fait?—Oui, en vérité, répliqua mon oncle Tobie.—Eh bien! Trim, dit Yorick, en s'élançant de sa chaise et prenant le caporal par la main,—tu es le meilleur commentateur de cet endroit du Décalogue; et je t'honore davantage pour une telle action, que si tu avois composé le Talmud».—

CHAPITRE XXXIV.
Sur la santé.

«O bienheureuse santé! s'écria mon père, en tournant la page pour passer au chapitre suivant, tu es au-dessus de l'or et de toutes les richesses. C'est toi qui dilates l'ame, et qui disposes toutes ses facultés à recevoir l'instruction et à goûter la vertu. Celui qui te possède a peu de désirs à former; et le malheureux à qui tu manques, manque de tout au monde.»—

«J'ai resserré, continua mon père, tout ce qu'il y a à dire sur ce sujet important, dans un très-petit espace; ainsi nous lirons le chapitre en entier.»—

Mon père lut comme il suit:

«Tout le secret de la santé dépend des efforts mutuels que font le chaud et l'humide radical pour l'emporter l'un sur l'autre.»

«Je suppose, dit Yorick, que vous avez commencé par prouver ce fait.—Suffisamment, dit mon père.»—

En disant cela, mon père ferma le livre;—non pas comme s'il avoit résolu de ne plus lire, car il garda son premier doigt dans le chapitre;—ni d'un air fâché, car il ferma le livre doucement, son pouce restant sur la couverture de dessus, et ses trois derniers doigts soutenant celle de dessous, sans aucune pression violente.—

«J'ai démontré la vérité de cette assertion, dit mon père, faisant signe de la tête à Yorick, plus que suffisamment dans le précédent chapitre.»—

Or, si on disoit maintenant à un habitant de la lune, qu'un habitant du monde sublunaire a écrit un chapitre, démontrant suffisamment que tout le secret de la santé consiste dans les efforts mutuels que font le chaud et l'humide radical pour l'emporter l'un sur l'autre;—et qu'il a prouvé la chose avec tant de ménagement, que dans tout le chapitre il n'y a pas un mot de sec ni d'humide sur le chaud ou l'humide radical,—ni une seule syllabe, directement ou indirectement, pour ou contre la rivalité de ces deux puissances dans l'économie animale—…

«O toi! éternel créateur de tous les êtres, s'écrieroit-il, en frappant sa poitrine de sa main droite (en supposant qu'il eût une poitrine et une main droite)—toi, dont le pouvoir et la bonté peuvent étendre les facultés de tes créatures jusqu'à ce degré infini d'excellence et de perfection! que t'ont fait les habitans de la lune?»

CHAPITRE XXXV.
Sur les charlatans.

Mon père finit par deux apostrophes dirigées, l'une contre Hippocrate, l'autre contre le lord Vérulam.

Il commença par le prince de la médecine, en lui faisant une légère apostrophe sur sa lamentation chagrine: Ars longa, vita brevis. «La vie courte, s'écria mon père, et l'art de guérir difficile!—Eh! qui devons-nous en remercier? et à qui faut-il nous en prendre? si ce n'est à l'ignorance de ces maudits charlatans eux-mêmes,—et à leurs tréteaux,—et à leurs drogues,—et à leur étalage philosophique, avec lequel, dans tous les temps, ils ont commencé par flatter le monde, et ont fini par le tromper!—»

«Et toi, lord Vérulam, s'écria mon père, (quittant Hippocrate pour lui adresser sa seconde apostrophe, comme au premier des vendeurs d'orviétan, et le plus propre à servir d'exemples aux autres)—que te dirai-je, grand lord Vérulam? que dirai-je de ton esprit intérieur,—de ton opium,—de ton salpêtre,—de tes onctions grasses,—de tes médecines,—de tes clystères,—et de tous leurs accompagnemens?»

Mon père n'étoit jamais embarrassé de savoir que dire à qui que ce fût, ni sur quoi que ce fût,—et il avoit plus de facilité pour l'exorde qu'aucun homme vivant.—Comment il traita l'opinion du lord Vérulam? vous le verrez:—mais quand? je ne sais pas. Il faut que nous voyions d'abord ce que c'étoit que l'opinion du lord Vérulam.

CHAPITRE XXXVI

Régime de longue vie.

«Les deux grandes causes, dit le lord Vérulam, qui conspirent ensemble à racourcir la vie, sont premièrement:

»L'air intérieur, lequel, comme une flamme légère, consume sourdement le corps, et le dévoue à la mort;—secondement, l'air extérieur, qui dessèche le corps peu-à-peu, et le réduit en cendres.—Ces deux ennemis, s'attachant à nos corps des deux côtés à-la-fois, détruisent à la fin nos organes, et les rendent inhabiles à continuer les fonctions de la vie.»

Cette proposition une fois prouvée ou admise, le moyen de prolonger la vie étoit simple.—Il ne s'agissoit, disoit le lord Vérulam, que de réparer le ravage causé par l'air intérieur, en rendant d'un côté la substance du corps plus dense et plus robuste, par un usage habituel d'opiat convenable; et en tempérant de l'autre l'excès de la chaleur, au moyen de trois grains et demi de salpêtre pris à jeun tous les matins.—

Ainsi garantie des assauts de l'air intérieur, déjà même la surface de notre corps se trouvoit moins exposée à ceux de l'air extérieur. Mais on l'en préservoit mieux encore par une suite d'onctions grasses, lesquelles saturoient tellement les pores de la peau, qu'une particule d'air n'y pouvoit pénétrer, et que rien ne pouvoit en sortir.—Par-là, à la vérité, toute transpiration sensible et insensible étoit arrêtée; et il pouvoit s'ensuivre plusieurs inconvéniens fâcheux.—Mais l'usage des clystères pourvoyoit à tout, entraînoit les humeurs qui pouvoient refluer, et rendoit le système complet.

Je l'ai promis; vous lirez tout ce que mon père avoit à dire sur les opiats du lord Vérulam, son salpêtre, ses onctions grasses, et ses clystères.—Vous le lirez: mais non pas aujourd'hui, ni même demain, le temps me presse. Le lecteur est impatient, il faut que j'aille.—Vous lirez ce chapitre à votre loisir (si cela vous convient) aussitôt que la Tristrapédie sera publiée.—

Qu'il suffise pour le moment de dire que mon père traita la conséquence comme le principe.—Et par-là les savans peuvent conclure qu'il éleva son propre système sur les ruines de l'autre.

CHAPITRE XXXVII.
Panacée universelle.

«Tout le secret de la santé, dit mon père en recommençant sa phrase, dépend évidemment de la rivalité du chaud et de l'humide radical qui se trouvent en nous.—Ainsi la science la plus légère eût suffi pour l'entretenir, si les gens de l'école n'avoient pas tout confondu, surtout (comme Vanhelmont, fameux chimiste, l'a prouvé), en prenant pendant long-temps la graisse et le suif des animaux pour l'humide radical.

»Or, l'humide radical n'est pas la graisse ni le suif des animaux, mais une substance huileuse et balsamique. Car la graisse et le suif, de même que le phlegme et les parties aqueuses, sont froids. Au lieu que les parties huileuses et balsamiques sont pleines de vie, d'esprit et de feu.—Ce qui se rapporte à l'observation d'Aristote: Post coitum omne animal triste.»—

»Il est donc certain que le chaud radical se trouve dans l'humide radical; mais il n'est pas prouvé que celui-ci se trouve dans l'autre: cependant quand l'un dépérit, l'autre dépérit aussi; et il en résulte, ou une chaleur démesurée qui produit une étisie sèche, ou une humidité surabondante qui amène l'hydropisie.—Donc, pour résumer en deux mots tout mon système relativement à la santé, si l'on peut apprendre à un enfant comment il doit éviter les excès de l'eau et du feu, qui tous deux tendent à sa destruction, on aura obtenu tout ce qui est nécessaire sur ce point essentiel.»—

CHAPITRE XXXVIII.
Mon Père n'y est plus.

La description du siége de Jéricho n'auroit pas attiré l'attention de mon oncle Tobie plus puissamment que ce dernier chapitre. Il tint constamment ses yeux fixés sur mon père tant que dura la lecture. Chaque fois que le mot de chaud ou d'humide radical fut prononcé, mon oncle Tobie ôta sa pipe de sa bouche et secoua la tête;—et aussitôt que le chapitre fut fini, il fit signe au caporal de s'approcher, et lui demanda à l'oreille…

....... .......... ...
....... .......... ...

«—C'étoit au siége de Limérick, dit le caporal en faisant une révérence.»—

«—Le pauvre diable et moi, dit mon oncle Tobie en s'adressant à mon père, pouvions à peine nous traîner hors de nos tentes quand le siége de Limerick fut levé; et cela par la raison que vous venez de dire.»—

«Quelle idée crochue peut s'être fourrée dans ta précieuse caboche, mon pauvre frère Tobie, s'écria mon père mentalement? Par le ciel! ajouta-t-il, en continuant de se parler à lui-même, Œdipe seroit embarrassé à le deviner.»

«Sauf le respect de monsieur, dit le caporal, je crois que sans la quantité de brandevin que nous faisions brûler tous les soirs, et sans le vin blanc et la canelle que je ne cessois de donner à monsieur…—Et le genièvre, Trim, ajouta mon oncle Tobie, qui nous fit plus de bien que tout le reste.—Je crois en vérité, continua le caporal, que nous aurions tous deux laissé nos os dans la tranchée.»—

«Caporal, dit mon oncle Tobie avec des yeux étincelans, pour un soldat, est-il un plus beau tombeau?»—

«J'en aimerois autant un autre, répliqua le caporal.»

Tout cela étoit de l'arabe pour mon père, comme les rites des Troglodytes et des habitans de la Colchide l'avoient été pour mon oncle Tobie. Mon père ne sut s'il devoit sourire ou froncer le sourcil.—

Mon oncle Tobie, se retournant vers Yorick, acheva le détail du siége de Limerick plus intelligiblement qu'il ne l'avoit commencé; ce qui soulagea infiniment mon père.

CHAPITRE XXXIX.
Siége de Limerick.

«Ce fut sans doute un grand bonheur pour le caporal et pour moi, dit mon oncle Tobie, de ce que la fièvre ne nous quitta pas un instant, pendant les vingt-cinq jours entiers que nous campâmes presque sous l'eau.—Nous l'eûmes constamment et de la plus grande violence. Heureusement encore il s'y joignit une soif dévorante, qui, jointe à l'ardeur de la fièvre, empêcha ce que mon frère appelle l'humide radical, de prendre le dessus, comme il seroit infailliblement arrivé sans cela.»—Ici mon père gorgea ses poumons d'air, et levant les yeux au plancher, il fit une respiration qui dura deux minutes.

«—Le ciel eut pitié de nous, continua mon oncle Tobie. Ce fut lui qui inspira au caporal l'idée salutaire de maintenir l'équilibre entre le chaud et l'humide radical, en renforçant la fièvre, comme il fit pendant tout ce temps, avec du vin chaud et des épices. Par ce moyen, il vint à bout d'entretenir un feu si ardent et si soutenu, que le chaud radical tint bon du commencement à la fin du siége, et que l'humide radical, malgré sa violence, ne put le surmonter.—Sur mon honneur, ajouta mon oncle Tobie, vous auriez, frère Shandy, entendu de vingt toises les assauts qu'ils se livroient dans notre corps.»—

«Eh bien! dit mon père, avec une forte aspiration qui fut suivie d'une pause,—si j'étois juge, et que la loi du pays me le permît, je voudrois condamner quelqu'un des malfaiteurs les plus insignes…»—Yorick prévit que la sentence alloit être sévère et sans miséricorde.—Il posa la main sur la poitrine de mon père, et lui demanda quelques minutes de répit, pour une question qu'il avoit à faire au caporal.—Je te prie, Trim, dit Yorick, sans attendre la permission de mon père, dis-nous naturellement ce que tu entends par ce chaud et cet humide radical dont il est question?»—

«En me référant humblement au meilleur avis de mon maître, dit le caporal, faisant une révérence à mon oncle Tobie.—Dis ton opinion librement, dit mon oncle Tobie.—Frère Shandy, continua-t-il, le pauvre garçon est mon serviteur, et non pas mon esclave.»—

Le caporal passa son chapeau sous son bras gauche, et laissa pendre sa canne à son poignet, au moyen d'un cordon de cuir noir dont les deux bouts noués ensemble formoient une espèce de gland. Il s'avança sur le terrein où il avoit subi l'examen du catéchisme, et se prenant le menton avec le pouce et les autres doigts de sa main droite, il exposa son sentiment en ces termes.—

CHAPITRE XL.
Consultation.

Le caporal ouvroit déjà la bouche pour commencer, quand le docteur Slop entra en tortillant.—Trim resta la bouche ouverte.—Mais vienne qui voudra, il poursuivra dans le prochain chapitre.

Slop avoit été mandé par ma mère, et il sortoit en ce moment de la chambre de la nourrice où je criois encore.

«Eh bien! vieux docteur, s'écria mon père, (car les transitions de son humeur se succédoient d'une manière aussi brusque qu'inconcevable), qu'est-ce que ta chienne de mine nous dira là-dessus?»—

Mon père n'auroit pas demandé d'un air plus dégagé si l'on avoit coupé la queue de son chien.—Une question ainsi faite ne convenoit pas à la gravité du docteur, ni au traitement qu'il comptoit employer;—le docteur s'assit sans répondre.—

«Je vous prie, monsieur, dit mon oncle Tobie d'un ton qui demandoit réponse,—que pensez-vous de l'état de l'enfant?—Il finira par un phimosis, répondit le docteur Slop.»

«Je ne suis pas plus avancé, dit mon oncle Tobie; et il remit sa pipe dans sa bouche.—Laissons donc, dit mon père, poursuivre le caporal, et écoutons-le raisonner sur la médecine.»—Le caporal salua son vieil ami, le docteur Slop, et exposa ensuite son opinion sur le chaud et l'humide radical, dans les termes suivans.

CHAPITRE XLI.
Dissertation savante.

«La ville de Limerick, de laquelle on commença le siége sous les ordres du roi Guillaume, en personne, l'année d'après que je fus entré au service,—est située au milieu d'un marais diabolique, et dans un pays couvert d'eau.—Elle est, dit mon oncle Tobie, toute entourée par le Shannon, et sa situation la rend une des places les mieux fortifiées d'Irlande.»—

«Je trouve, dit le docteur Slop, que cette façon de commencer un discours sur la médecine est tout-à-fait nouvelle.—Ce que je dis là n'en est pas moins vrai, répondit Trim.—En ce cas, dit Yorick, la faculté feroit bien d'adopter cette méthode.»—

«Avec la permission de monsieur le pasteur, dit le caporal, tout le pays est coupé de tranchées et de fondrières; et d'ailleurs il tomba pendant le siége une telle quantité de pluie, que tout étoit boue.—Ce fut cela et cela seul, qui fut cause de l'inondation, et qui pensa nous faire périr, monsieur et moi.—Au bout de dix jours, continua le caporal, il n'y avoit pas un soldat qui pût se coucher à sec dans sa tente, sans avoir creusé un fossé tout autour pour égoutter l'eau.—Mais pour ceux qui, comme monsieur, en avoient le moyen, il falloit tous les soirs faire brûler une écuelle pleine d'eau-de-vie; ce qui absorboit l'humidité de l'air, et rendoit le dedans de la tente aussi chaud qu'un poële.»—

«Et qu'est-ce que tout cela prouve, caporal, s'écria mon père? et quelle conclusion en tires-tu?»—

«J'en conclus, n'en déplaise à votre seigneurie, répliqua Trim, que l'humide radical n'est autre chose que de l'eau de fossé, et que le chaud radical (pour ceux qui peuvent en faire la dépense) est de l'eau-de-vie brûlée.—Oui, messieurs, avec votre permission, le chaud et l'humide radical d'un homme ne sont que de l'eau bourbeuse et une dragme de genièvre.—Que le genièvre ne nous manque pas, ajouta-t-il, et qu'on nous donne une pipe et du tabac, pour ranimer nos esprits et dissiper les vapeurs.—Vienne ensuite la mort quand elle voudra, elle trouvera à qui parler.»—

«Je suis en peine, capitaine Shandy, dit le docteur Slop, de déterminer dans quelle branche de connoissance votre valet brille davantage; de la physiologie ou de la théologie.—(Slop n'avoit pas oublié les commentaires de Trim sur le sermon.)»—

«Il n'y a pas plus d'une heure, dit Yorick, que le caporal a subi un examen en théologie, et qu'il s'en est tiré avec beaucoup d'honneur.»—

«Il faut que vous sachiez, dit le docteur Slop en s'adressant à mon père, que le chaud et l'humide radical sont la base et l'appui de notre existence, comme les racines d'un arbre sont la source et le principe de sa végétation.—Ils sont inhérens au germe de tous les animaux; et l'on peut les maintenir dans l'équilibre qu'ils doivent conserver par plusieurs moyens, mais principalement, à mon avis, par ceux que l'on dit consubstantiels, incisifs et corroborans.—Ce pauvre garçon, continua le docteur Slop en montrant le caporal, aura entendu quelque empyrique raisonner sur ces matières, et il aura retenu ses absurdités.—Voilà le fait, dit mon père.—Il y a toute apparence, dit mon oncle Tobie.—Je le parierois, dit Yorick.»—

CHAPITRE XLII.
Relâche au théâtre.

On appela le docteur Slop, pour voir le cataplasme qu'il avoit ordonné;—et mon père saisit ce moment pour lire un autre chapitre de la Tristrapédie.—Allons, mes amis, de la joie! je vous ferai voir du pays.—Mais quand nous aurons fini ce chapitre, nous ne r'ouvrirons pas le livre du reste de l'année.—Vive le roi!—

CHAPITRE XLIII.
Verbes auxiliaires.

«Cinq ans avec une bavette sous le menton!

»Quatre ans à lire son alphabet, et à étudier son cathéchisme!

»Un an et demi pour apprendre à signer son nom!

»Sept longues années et plus pour apprendre à décliner en grec et en latin!

»Quatre ans pour le jargon de ses thèses philosophiques!—et au bout de ce temps, la statue, ce beau chef-d'œuvre, est encore informe au milieu du bloc de marbre; l'artiste n'a fait qu'aiguiser ses outils.—Quelle marche ridicule!

»Le grand juge Scaliger ne fut-il pas au moment de rester au fond du bloc toute sa vie? Il étoit âgé de quarante-quatre ans quand il eut achevé ses études grecques.—Et Pierre Damien, évêque d'Ostie, avoit atteint l'âge d'homme, qu'il ne savoit pas lire.—Et Baldus lui-même, qui devint dans la suite un si grand personnage, étoit si vieux quand il se mit à étudier le droit, que chacun crut qu'il se faisoit avocat pour l'autre monde.—Il ne faut pas s'étonner qu'Eudamidas, fils d'Archidamus, entendant Xénocrate disputer sur la sagesse à l'âge de soixante-quinze ans, lui ait demandé gravement quand il comptoit la mettre en pratique, puisqu'à son âge, il en étoit encore à la chercher.»—

Yorick écoutoit mon père avec grande attention. Il y avoit un assaisonnement de sagesse mêlée d'une manière inconcevable à ses plus étranges boutades; et au milieu de ses éclipses les plus obscures, on apercevoit quelquefois des clartés qui les faisoient presque disparoître.—Je conseille à tout le monde de ne l'imiter qu'avec circonspection.

«Je suis convaincu, Yorick, continua mon père, (moitié lisant, moitié discourant) qu'il existe au nord-ouest un passage au monde intellectuel, et que l'esprit humain, en puisant en lui-même toutes ses connoissances, trouveroit pour les acquérir une méthode beaucoup plus facile que celle qu'on a coutume d'employer.—Mais hélas, tous les champs n'ont pas une source ou un ruisseau pour les arroser; tous les enfans, Yorick, n'ont pas un père capable de les diriger».—

«Tout, ajouta mon père en baissant la voix, tout dépend entièrement des verbes auxiliaires, monsieur Yorick».—

Si Yorick eût marché sur le serpent décrit par Virgile, il n'auroit pas témoigné plus d'effroi.—«Je suis étonné moi-même, dit mon père qui s'en aperçut (et je le cite comme une des plus grandes calamités qui soient jamais arrivées à la république des lettres),—je suis étonné que ceux qui jusqu'ici ont été chargés de l'éducation de la jeunesse, et dont l'unique devoir étoit d'ouvrir l'esprit des enfans, de leur faire de bonne heure un magasin d'idées, et de laisser ensuite leur imagination travailler en liberté sur ces idées;—je suis étonné, dis-je, Yorick, que ces gens-là se soient aussi peu servi des verbes auxiliaires, qu'ils l'ont fait pour arriver à leur but.—Je ne connois que Raimond Lulle et l'aîné Pellegrin, dont le dernier surtout en porta l'usage à un tel point de perfection, qu'avec sa méthode il n'étoit point de jeune homme à qui il ne pût apprendre en peu de leçons à discourir d'une manière satisfaisante pour ou contre tel sujet que ce fût,—à traiter une question sur toutes ses faces;—enfin, à dire et à écrire sur une matière quelconque tout ce qu'il étoit possible de dire ou d'écrire, sans qu'il lui échapât la faute la plus légère, le tout à l'admiration des spectateurs.—Je serois bien aisé, dit Yorick, interrompant mon père, que vous puissiez me faire comprendre la chose.—Volontiers, dit mon père».—

«Un mot peut être pris dans le sens littéral ou dans le sens figuré. Le sens figuré est une allusion ou métaphore.—Or, quoique je trouve, moi, que par cette métaphore l'idée perd plus qu'elle n'acquiert, il n'en est pas moins vrai que la plus grande extension d'idées dont un mot isolé soit susceptible, est une métaphore.—Mais qu'en résulte-t-il? Quand l'esprit a conçu le mot dans toute son étendue, tout est fini.—L'esprit et l'idée peuvent se reposer, jusqu'à ce qu'une seconde idée succède, et ainsi de suite.—

»Or, à l'aide des auxiliaires, l'ame est en état de travailler d'elle-même sur toutes les matières qu'on lui présente; et, par la flexibilité de ce puissant moyen, de se frayer de nouveaux chemins, d'aller à la recherche des choses par de nouvelles routes, et de faire qu'une seule idée en engendre des millions.»—

«Vous excitez grandement ma curiosité, dit Yorick».—

«Quant à moi, dit mon oncle Tobie, je renonce à en rien deviner.—Avec la permission de monsieur, dit le caporal, les Danois, qui se trouvoient à notre gauche au siége de Limerick, n'étoient-ils pas des auxiliaires?—et de très-bonnes troupes, dit mon oncle Tobie; mais je crois que les auxiliaires dont parle mon frère sont autre chose».—

«Croyez-vous, dit mon père en se levant».—

CHAPITRE XLIV.
Il fait danser l'ours.

Mon père fit un tour par la chambre, revint s'asseoir, et finit le chapitre.

«Les verbes auxiliaires qui nous intéressent, continua mon père, sont: je suis, j'ai été, j'ai eu, je fais, j'ai fait, je souffre, je dois, je devrois, je veux, je voudrois, je puis, je pourrois, il faut, il faudroit, j'ai coutume:—on les emploie suivant les temps; au passé, au présent, au futur:—on les conjugue avec le verbe avoir;—on les applique à des questions: cela est-il? cela étoit-il? cela sera-t-il? cela seroit-il? cela peut-il être?—cela pourroit-il être?—Ou avec un doute négatif: n'est-il pas? n'étoit-il pas? ne devoit-il pas être? Ou affirmativement: c'est, c'étoit, ce devoit être. Ou suivant un ordre chronologique: cela a-t-il toujours été? y a-t-il long-temps? depuis quand? Ou comme hypothèse: si cela étoit? si cela n'étoit pas? Qu'en arriveroit-il, si les François battoient les Anglois? si le soleil sortoit du zodiaque»?—

»Or, continua mon père, par l'usage familier et l'application juste de ces verbes auxiliaires, et au moyen de cette méthode simple, dans laquelle l'esprit et la mémoire d'un enfant doivent être exercées, il ne sauroit entrer dans sa tête une seule idée, quelque stérile qu'elle puisse être, que l'enfant ne puisse aisément lui faire engendrer une foule de conclusions et de conceptions nouvelles.—

»As-tu jamais vu un ours blanc, s'écria mon père, en se retournant vers Trim qui se tenoit debout derrière sa chaise?—Jamais, répondit le caporal.—Mais tu pourrois, Trim, dit mon père, en raisonner en cas de besoin?—Comment cela se pourroit-il, frère, dit mon oncle Tobie, si le caporal n'en a jamais vu?—C'est ce qu'il me falloit, répliqua mon père; et vous allez voir comment je raisonne, et comment les verbes auxiliaires font raisonner.—

»Un ours blanc!—très-bien. En ai-je jamais vu? puis-je en avoir jamais vu? en verrai-je jamais? dois-je en voir jamais? puis-je jamais en voir?

»Que n'ai-je vu un ours blanc! car autrement quelle idée puis-je m'en faire?

»Et si je vois jamais un ours blanc, que dirai-je? et que dirai-je si je n'en vois pas?

»Si je n'ai jamais vu d'ours blanc, et que je ne puisse ni ne doive jamais en voir, en ai-je au moins vu la peau? en ai-je vu le portrait, la description? en ai-je jamais rêvé?

»Mon père, ma mère, mon oncle, ma tante, mes frères ou mes sœurs, ont-ils jamais vu un ours blanc? qu'auroient-ils donné pour en voir un? qu'auroient-ils fait s'ils l'avoient vu? qu'auroit fait l'ours blanc?—Est-il féroce,—apprivoisé,—méchant,—grondeur,—caressant?

»Un ours blanc mérite-t-il d'être vu?

»N'y a-t-il point de péché à le voir?

»Un ours blanc vaut-il mieux que le noir?»

CHAPITRE XLV.
Intermède.

A présent, mon cher monsieur, arrêtons-nous encore deux minutes, et rentrons dans la salle pour recueillir les suffrages.—Vous savez comme mon amour-propre y trouve son compte.

Ce n'est pas que je m'en plaigne; il faut être juste. Les dissertations savantes de mon père, ses verbes auxiliaires, son ours blanc, peuvent très-bien ne pas plaire à tout le monde.—Je vois là un gros abbé qui dort, et je ne lui en veux point de mal. Et cette dame, non pas cette vieille présidente qui prend du tabac, et qui n'a pas mieux compris tout ce que vous venez d'entendre, que son mari n'a compris le procès qu'il a jugé ce matin;—mais cette jeune marquise qui est dans la même loge, avec ce duc qui lui parle à l'oreille, croyez-vous qu'elle nous ait entendus? Elle ne nous a pas même écoutés.—Cependant, voyez comme elle applaudit.—Et je m'en plaindrois et je lui en ferois un reproche!—Non, mon cher monsieur.—Le public est partagé en deux classes, dont l'une admire tout ce qu'elle ne comprend pas, et l'autre déchire tout ce qu'elle comprend.—Il y a encore une troisième classe, mais réduite à un si petit nombre!—Ce sont ceux qui, comme vous, monsieur, jugent sans prévention, critiquent sans humeur, et louent sans partialité. C'est pour ceux-là que j'écris; ce sont ceux qui me consolent des autres.

CHAPITRE XLVI.
Conclusion.

Quand mon père eut fait danser et redanser son ours blanc pendant une demi-douzaine de pages, il ferma le livre tout de bon; et d'un air triomphant il le remit à Trim, avec signe de le reporter sur le bureau où il l'avoit trouvé.—«Voilà, dit-il, la méthode avec laquelle Tristram apprendra à décliner et à conjuguer tous les mots du dictionnaire.—Vous sentez, Yorick, que de cette façon chaque mot amènera une thèse ou une hypothèse.—Chaque thèse ou hypothèse est une source de propositions.—Chaque proposition a sa conséquence et conclusion.—Et chaque conséquence et conclusion ramène l'ame sur l'objet, et lui ouvre une nouvelle route de recherches et d'études.—La force de cette méthode est incroyable pour ouvrir la tête d'un enfant.—Pour ouvrir sa tête, frère Shandy! s'écria mon oncle Tobie; il y a de quoi la faire sauter en mille pièces.»—

«Je présume, dit Yorick en souriant, que c'est par votre méthode que le fameux Vincent Quirino, (parmi les autres prodiges de son enfance, desquels le cardinal Bembo a donné au public une histoire si exacte) se mit en état, dès l'âge de huit ans, d'afficher dans les écoles publiques de Rome quatre mille cinq cents soixante thèses différentes, sur les points les plus abstraits de la plus abstraite théologie,—et de les défendre et de les soutenir, de manière à terrasser et à réduire au silence tous ses adversaires.»—

«Qu'est-ce que cela, s'écria mon père, auprès de ce qui nous est rapporté d'Alphonse Tostatus, lequel, presque dans les bras de sa nourrice, avoit appris toutes les sciences et tous les arts libéraux, sans qu'on lui en eût rien enseigné?—Que dirons-nous du grand Peireskius?…—C'est le même, s'écria mon oncle Tobie, duquel je vous ai parlé une fois, frère Shandy, et qui fit une promenade de cinq cents lieues, en comptant l'aller et le retour de Paris à Schewling[1] uniquement pour voir le chariot à voiles de Stévinus.—C'étoit un grand homme, ajouta mon oncle Tobie! (il pensoit à Stévinus).—Oui, un grand homme! dit mon père, (songeant à Peireskius)—et qui multiplia ses idées si rapidement, et se fit un si prodigieux amas de connoissances, que (si nous pouvons ajouter foi à une anecdote qui le regarde, et que nous ne saurions rejeter sans secouer l'autorité de toutes les anecdotes quelconques);—à l'âge de sept ans, son père lui remit entièrement l'éducation de son frère, qui n'en avoit que cinq.—Le père étoit-il aussi sage que son fils, dit mon oncle Tobie?—Je croirois que non, dit Yorick.

[1] Il n'y a pas plus de 100 lieues de Paris à Schewling.

«Mais que sont tous ces exemples, continua mon père, entrant dans une sorte d'enthousiasme,—que sont tous ces exemples auprès des prodiges de l'enfance des Grotius, Scioppius, Heinsius, Politien, Pascal, Joseph Scaliger, Ferdinand de Cordoue, et autres?—Les uns se dégageant des formes scholastiques dès l'âge de neuf ans, et même plutôt, et parvenant à raisonner sans ce secours.—Les autres ayant fini leurs classes à sept ans, et écrit des tragédies à huit.—A neuf ans, Ferdinand de Cordoue étoit si savant, que l'on crut qu'il étoit possédé du démon; et à Venise il fit voir tant d'érudition et de vertu, que les moines le prirent pour l'antechrist.—D'autres eurent appris quatorze langues à l'âge dix ans;—à onze, eurent fini leurs cours de rhétorique, poëtique, logique, et morale;—à douze donnèrent leurs commentaires sur Servius et sur Martianus Capella;—et à treize, reçurent leurs degrés de philosophie, de droit et de théologie.»—

«Mais, dit Yorick, vous oubliez le grand Juste Lipse, qui composa un ouvrage le jour de sa naissance.—Bon Dieu, dit mon oncle Tobie!»—

CHAPITRE XLVII.
Bataille.

Quand le cataplasme fut prêt, un scrupule de decorum s'éleva hors de propos dans la conscience de Suzanne, sur ce qu'elle auroit à tenir la chandelle pendant le pansement.—Slop n'avoit pas coutume de ménager les caprices de Suzanne; et la querelle s'établit promptement entre eux.

«—Ah! ah! dit Slop, en jetant un coup-d'œil familier sur le visage de Suzanne,—vous faites la prude! mais je vous connois, mademoiselle.—Vous me connoissez! monsieur, s'écria Suzanne dédaigneusement, et avec un air de tête qui s'adressoit évidemment, non pas à la profession, mais à la personne du docteur,—vous me connoissez! répéta Suzanne.—Le docteur Slop se boucha le nez, comme pour dire que la réputation de Suzanne n'étoit pas en bonne odeur.—A ce geste, la bile de Suzanne s'allume. Vous en avez menti, s'écria Suzanne.—Allons, allons, sainte modeste, dit Slop, tout fier du succès de la botte qu'il venoit de porter,—s'il en coûte trop à votre pudeur de tenir la chandelle en regardant, qui vous empêche de la tenir en fermant les yeux?—C'est-là une de vos défaites papistes, dit Suzanne. Le bel expédient!—Ma belle enfant, dit Slop en hochant la tête, ne méprisez pas si fort les expédiens; vous pourriez en avoir besoin tout comme une autre.—Insolent! s'écria Suzanne, approche, si tu l'oses.—Je t'en défie, continua-t-elle, en retroussant les manches de sa chemise jusqu'au-dessus de son coude.»—

Il étoit impossible à deux personnages de procéder ensemble à une opération de chirurgie, avec une cordialité plus colérique.

Slop s'empara du cataplasme.—Suzanne se saisit de la chandelle.—Approche toi-même, dit Slop.—Suzanne feignit un mouvement sur la gauche; et portant brusquement sa chandelle à droite, elle mit le feu à la perruque du docteur, laquelle étant fort grasse et fort touffue, fut consumée en entier avant d'être bien allumée.—«Catin! salope! s'écria Slop (car la passion nous rend comme des bêtes féroces), catin fieffée que vous êtes! s'écria Slop avec le cataplasme à la main.—Allez, allez, dit Suzanne, je n'ai jamais rogné le nez de personne, et vous n'en sauriez dire autant.—Que veut-elle dire avec son nez? s'écria Slop.—Un nez est un nez, dit Suzanne.—Eh bien! voilà pour le tien, s'écria Slop, en lui lançant le cataplasme à la face.—Et voilà pour le vôtre, s'écria Suzanne, en lui rendant son compliment avec le reste du cataplasme.»

CHAPITRE XLVIII.
Armistice.

Le docteur et Suzanne s'accablèrent ainsi d'injures et de cataplasme.—Quand celui-ci fut épuisé, il fallut retourner à la cuisine pour en préparer un autre;—et pendant qu'ils y procédoient, mon père prit sa résolution comme vous allez voir.

CHAPITRE XLIX.
Qualités d'un Gouverneur.

«Vous voyez, dit mon père, s'adressant à-la-fois à mon oncle Tobie et à Yorick, qu'il est temps de retirer Tristram des mains des femmes, et de le mettre dans celles d'un gouverneur.

»Il s'agit surtout d'en choisir un bon. Antonin en prit quatorze à-la-fois pour surveiller l'éducation de son fils Commode; et, en moins de six semaines, il en congédia cinq. Je sais très-bien, continua mon père, que la mère de Commode aimoit un gladiateur au temps où elle conçut; et c'est ce qui explique en grande partie les cruautés de Commode, quand il devint empereur.—Mais je n'en suis pas moins persuadé qu'il dut la férocité de son caractère à ces cinq gouverneurs, qui, dans le peu de temps qu'ils passèrent auprès de lui, lui donnèrent de plus mauvais principes, que les neuf autres n'en purent réformer dans la suite.

»Lorsque j'envisage la personne que je mettrai auprès de mon fils, comme un miroir dans lequel il doit se regarder du matin au soir, comme le modèle sur lequel il doit régler son maintien, ses mœurs, et peut-être les plus secrets sentimens de son cœur,—je voudrois, Yorick, s'il étoit possible, en trouver un qui fût accompli de tout point, et tel que mon fils trouvât toujours à profiter avec lui.»—Mais vraiment, dit en lui-même mon oncle Tobie, voilà qui est de fort bon sens.

«Il y a là, continua mon père, un certain air, un certain mouvement du corps et de toutes ses parties, soit en agissant, soit en parlant, qui annonce ce qu'un homme est au-dedans.—Et je ne suis pas du tout surpris que Grégoire de Nazianze, en observant les gestes brusques et sinistres de Julien, ait prédit qu'il apostasieroit un jour;—ni que saint Ambroise ait chassé un de ses disciples de sa maison, à cause d'un mouvement indécent de sa tête, qui alloit et venoit comme un fléau; ni que Démocrite ait jugé Protagoras digne d'être son disciple, à voir la manière dont il lioit un fagot.

»Un œil pénétrant trouve, pour descendre au fond de l'ame d'un homme, mille chemins que le vulgaire n'aperçoit pas; et je maintiens, ajouta-t-il, qu'un homme de mérite n'ôte pas son chapeau en entrant dans une chambre, ne le reprend pas quand il en sort, sans qu'il lui échappe quelque chose qui le fasse connoître pour ce qu'il est.

»Ainsi donc, continua mon père, le gouverneur que je choisirai pour mon fils ne doit ni grasseyer, ni loucher, ni clignoter, ni parler haut, ni regarder d'un air farouche ou niais.—Il ne doit ni mordre ses lèvres, ni grincer des dents, ni parler du nez.

»Je ne veux qu'il ne marche ni trop vîte, ni trop lentement.—Je ne veux pas qu'il marche les bras croisés, ce qui montre l'indolence;—ni balant, ce qui a l'air hébété;—ni les mains dans ses poches, ce qui annonce un imbécille.

»Il faut qu'il s'abstienne de battre, de pincer, de chatouiller, de mordre ou couper ses ongles en compagnie,—comme aussi de se curer les dents, de se gratter la tête, etc.»—Que diantre signifie tout ce bavardage, dit en lui-même mon oncle Tobie?»

«Je veux, continua mon père, qu'il soit joyeux, gai, plaisant; et en même-temps prudent, attentif aux affaires, vigilant, pénétrant, subtil, inventif, prompt à résoudre les questions douteuses et spéculatives. Je veux qu'il soit sage, judicieux, instruit…»—Et pourquoi pas humble, modéré et doux? dit Yorick.—Et pourquoi pas, s'écria mon oncle Tobie, franc et généreux, brave et bon?—«Il le sera, mon cher Tobie, répliqua mon père, en se levant et lui prenant une de ses mains,—il le sera.»—

«Eh bien! frère Shandy, répondit mon oncle Tobie, en se levant à son tour, et quittant sa pipe pour prendre l'autre main de mon père,—eh bien! frère, souffrez que je vous recommande le fils de Lefèvre.» En disant ces mots, une larme de joie étincela dans l'œil de mon oncle Tobie, et paya le tribut à la mémoire d'un ancien ami. Et une autre larme, compagne de la première, parut dans l'œil du caporal.—Vous en verrez la raison quand vous lirez l'histoire de Lefèvre.

Etourdi que je suis! j'avois promis de vous la faire dire par le caporal à sa manière. Mais le moment est passé; je vais tous la raconter à la mienne.

CHAPITRE L.
Histoire de Lefèvre.

C'étoit pendant l'été de l'année où Dendermonde fut pris par les alliés,—c'est-à-dire, environ sept ans avant que mon père vînt habiter la campagne, et environ sept ans après que mon oncle Tobie et Trim s'y furent secrétement retirés, dans le dessein d'exécuter quelques-uns des plus beaux siéges qu'ils avoient en tête.

Mon oncle Tobie étoit un soir à souper, et Trim étoit assis derrière lui près d'un petit buffet.—Je dis assis, car, par égard pour son genou blessé, dont le caporal souffroit quelquefois excessivement, toutes les fois que mon oncle Tobie dînoit ou soupoit seul, il ne souffroit pas que le caporal se tînt debout. Mais la vénération du pauvre garçon pour son maître lui opposoit une résistance opiniâtre.—Mon oncle Tobie, avec une artillerie convenable, auroit eu moins de peine à s'emparer de Dendermonde.—Souvent, au moment qu'il croyoit le caporal assis, si mon oncle Tobie venoit à retourner la tête, il l'apercevoit debout derrière lui, avec toutes les marques du respect le plus soumis.

Cela seul engendra plus de petites querelles entr'eux, pendant vingt cinq ans entiers, que tout autre sujet.—Mais à quoi cela revient-il? qu'est-ce que cela fait à mon histoire? pourquoi en fais-je mention?—Demandez-le à ma plume; c'est elle qui me gouverne, je ne la gouverne pas.—

Mon oncle Tobie étoit donc un soir à souper, quand le maître d'une petite auberge du village entra dans la salle avec une fiole vide à la main, pour demander un verre ou deux de vin de Madère.—«C'est, dit-il, pour un pauvre gentilhomme qui est arrivé malade dans ma maison il y a quatre jours. Depuis ce temps, il n'a pu soulever sa tête, ni manger, ni boire, ni goûter de quoi que ce soit au monde; mais tout à l'heure il vient de lui prendre fantaisie d'un verre de Madère sec et d'une petite rôtie.—Il me semble, a-t-il dit en ôtant sa main de dessus son front, que cela me soulageroit.—

»Je suis venu chez le capitaine, ajouta l'aubergiste, persuadé qu'il ne me refusera pas si peu de chose. Mais si je ne trouvois personne qui voulût m'en donner, m'en prêter ou m'en vendre,—je crois que j'en volerois, plutôt que de ne pas en rapporter à ce pauvre gentilhomme.—Il est en vérité bien malade.—J'espère pourtant, continua-t-il, qu'il se rétablira; mais nous sommes tous affligés de son état.»

«Tu es bon et galant homme, s'écria mon oncle Tobie, j'en réponds; et je veux que tu boives toi-même à la santé du pauvre gentilhomme avec du vin sec.—Et prends-en une couple de bouteilles, mon ami, et porte-les-lui avec mes complimens, et dis-lui qu'elles sont fort à son service; et même une douzaine de plus, si elles lui font du bien.»

«Quand l'aubergiste eut fermé la porte,—cet homme-là, Trim, dit mon oncle Tobie, porte à coup sûr un cœur compatissant;—mais j'ai conçu aussi la meilleure opinion de son hôte: il faut que cet étranger ait un mérite rare, pour avoir su gagner en si peu de temps l'affection de l'aubergiste.—Et de toute sa famille, ajouta le caporal; car ils sont tous affligés de son état.—Cours après lui, dit mon oncle Tobie;—va, Trim, et demande-lui s'il sait le nom du pauvre gentilhomme.»—

«Ma foi! dit l'aubergiste en rentrant avec le caporal, je l'ai oublié; mais je puis le demander à son fils.—Il a donc son fils avec lui, dit mon oncle Tobie?—Un garçon d'environ onze ou douze ans, répliqua l'aubergiste; mais le pauvre enfant n'a goûté de rien, pas plus que son père.—Il ne fait que pleurer et se désoler jour et nuit.—Depuis que son père s'est mis au lit, il n'a pas quitté son chevet.»—

Tandis que l'aubergiste parloit, mon oncle Tobie posa sa fourchette et son couteau sur la table, et repoussa son assiette.—Trim n'attendit point ses ordres, il desservit sans dire mot; et quelques minutes après il apporta à son maître une pipe et du tabac.—Reste un peu dans la salle, dit mon oncle Tobie.

«—Trim! dit mon oncle Tobie, quand il eut allumé sa pipe et commencé à fumer.» Trim s'avança en faisant une révérence. Mon oncle Tobie continua de fumer sans rien dire.—«Caporal, dit mon oncle Tobie.» Le caporal fit sa révérence.—Mon oncle Tobie ne dit pas un mot, et finit sa pipe.

«—Trim, dit mon oncle Tobie, j'ai un projet dans la tête.—J'ai envie, comme la nuit est mauvaise, de m'envelopper chaudement dans ma roquelaure, et d'aller rendre visite à ce pauvre gentilhomme.—La roquelaure de monsieur, répliqua le caporal, n'a pas été mise une seule fois depuis la nuit où nous montions la garde dans la tranchée devant la porte saint-Nicolas;—et c'étoit la veille du jour où monsieur reçut sa blessure.—D'ailleurs la nuit est si froide, si pluvieuse, que soit la roquelaure, soit le mauvais temps, il y auroit de quoi faire mal à l'aine de monsieur, et peut-être lui donner la mort.—Cela se pourroit bien, dit mon oncle Tobie.—Mais, Trim, je n'ai pas l'esprit en repos depuis ce que m'a dit l'aubergiste.—Je voudrois qu'il ne m'en eût pas tant appris, ou qu'il m'en eût appris davantage.—Comment ferons-nous pour arranger tout cela?—Que monsieur s'en rapporte à moi, dit le caporal, et il saura bientôt tout le détail de cette affaire.—Je vais prendre ma canne et mon chapeau; j'irai reconnoître ce qui se passe, j'agirai d'après ce que j'aurai découvert; et en moins d'une heure je serai de retour ici.—Va donc, Trim, dit mon oncle Tobie, et prends ce scheling que tu boiras avec son domestique.—C'est bien de lui que je compte tout savoir, dit le caporal en fermant la porte.»—

Mon oncle remplit sa seconde pipe;—et l'on peut dire que tant qu'elle dura, il ne fut occupé que du pauvre Lefèvre et de son fils;—excepté toutefois quelques petites excursions militaires; comme, par exemple, pour considérer s'il n'étoit pas tout aussi bien d'avoir la courtine de la tenaille en ligne droite qu'en ligne courbe.

CHAPITRE LI.
Suite de l'Histoire de Lefèvre.

Mon oncle Tobie n'avoit pas encore secoué les cendres de sa troisième pipe, quand le caporal Trim revint de l'auberge, et lui fit le récit suivant.

«J'ai d'abord désespéré, dit le caporal, de pouvoir rapporter à monsieur aucun détail sur le pauvre lieutenant malade.—C'est donc un officier, dit mon oncle Tobie?—C'est un officier, dit le caporal.—Et de quel régiment, dit mon oncle Tobie?—Si monsieur veut me laisser dire, répliqua le caporal je lui raconterai chaque chose à son rang, dans le même ordre que je l'ai apprise.—Eh bien! Trim, dit mon oncle Tobie, je ne t'interromprai point que tu n'aies fini.—Je vais remplir une autre pipe; et toi, Trim, tu vas t'asseoir à ton aise sur la banquette de la fenêtre, et tu recommenceras ton histoire.» Le caporal fit sa révérence accoutumée, laquelle disoit, aussi intelligiblement qu'une révérence peut dire quelque chose: monsieur a bien de la bonté.—Il s'assit ensuite comme on le lui avoit ordonné, et reprit son histoire à-peu-près dans les mêmes termes.

«J'ai d'abord désespéré, dit le caporal, de pouvoir rapporter à monsieur aucune lumière sur le lieutenant et sur son fils.—Car quand j'ai demandé où étoit son domestique, (duquel je m'étois promis de savoir tout ce qu'il étoit convenable de demander)—sage distinction! dit mon oncle Tobie;—on m'a répondu, sauf le respect de monsieur, qu'il n'avoit point de domestique, qu'il étoit arrivé à l'auberge avec des chevaux de louage, et que ne se trouvant pas en état d'aller plus loin, il les avoit renvoyés le matin d'après son arrivée.—Si je me porte mieux, mon cher, avoit-il dit à son fils, en lui donnant sa bourse pour payer l'homme, nous pourrons en louer d'autres ici.—Mais, hélas! m'a dit la maîtresse de l'auberge, ce pauvre gentilhomme ne se tirera jamais de là; car j'ai entendu l'oiseau de mort toute la nuit.—Et quand il mourra, son malheureux enfant mourra aussi.—Il a déjà le cœur brisé.—

»J'écoutois ce récit, continua le caporal, quand le jeune homme est entré dans la cuisine pour ordonner la petite rôtie dont l'aubergiste avoit parlé.—Mais je veux, a-t-il dit, je veux la faire moi-même.—Permettez, lui ai-je dit, en lui offrant ma chaise pour le faire asseoir auprès du feu,—permettez, mon jeune gentilhomme, que je vous en évite la peine.—En même-temps j'ai pris une fourchette pour faire griller la rôtie.—Je crois, monsieur, a dit le jeune homme d'un air tout-à-fait modeste, que mon père l'aimera mieux de ma façon.—Je suis sûr, ai-je répondu, que sa seigneurie ne trouvera pas la rôtie plus mauvaise de la façon d'un vieux soldat.—Le jeune homme m'a pris la main, et aussitôt a fondu en larmes.»—

«Pauvre enfant! dit mon oncle Tobie, il a été élevé dans l'armée depuis le berceau; et le nom d'un soldat, Trim, sonne à ses oreilles comme le nom d'un ami.—Je voudrois l'avoir ici.—

»Dans les plus longues marches de l'armée, continua le caporal, dans le besoin le plus pressant, je n'ai jamais eu autant d'impatience pour mon dîner, que j'en ai ressenti aujourd'hui pour pleurer de compagnie avec ce jeune homme.—Mais, je le demande à monsieur, en quoi la chose me touchoit-elle?—En rien au monde, Trim, dit mon oncle Tobie en se mouchant; mais la bonté de ton cœur te fait ressentir vivement la peine d'autrui.—

»En lui donnant la rôtie, poursuivit le caporal, j'ai pensé qu'il étoit à propos de lui dire que j'étois domestique du capitaine Shandy;—et que monsieur (sans connoître son père) étoit fort touché de son état;—et que tout ce qui étoit dans la cave ou dans la maison de monsieur étoit fort à son service.—Tu pouvois ajouter, dans ma bourse, dit mon oncle Tobie.—Le jeune homme, reprit le caporal, a fait une profonde révérence, (laquelle sûrement se rapportoit à monsieur); mais son cœur étoit trop plein: il n'a rien répondu.—Il a monté l'escalier avec la rôtie; et, comme je lui ouvrois la porte, prenez courage, lui ai-je dit; et soyez sûr, mon brave jeune homme, que monsieur votre père sera bientôt guéri.—

»Le vicaire de monsieur Yorick fumoit une pipe au coin du feu; mais il n'a pas adressé à ce pauvre jeune homme un seul mot de consolation.—J'ai trouvé cela fort mal.»—Je le trouve de même, dit mon oncle Tobie.—

«Le lieutenant a pris son verre de vin et sa rôtie, et s'est trouvé un peu ranimé. Il m'a fait dire que, si je voulois monter dans dix minutes, je lui ferois plaisir.—Je pense, a ajouté l'aubergiste, qu'il va dire ses prières, car il y avoit un livre posé sur la chaise auprès du lit; et comme je fermois la porte, j'ai vu son fils prendre un coussin.»—

«Bon! a dit le vicaire, est-ce qu'un militaire, monsieur Trim, prie Dieu quelquefois? J'aurois parié que non.—Oh! celui-ci, a répliqué la maîtresse de l'auberge, dit ses prières, et même très-dévotement. Je l'ai encore entendu hier au soir de mes propres oreilles; sans cela, je n'aurois pu le croire.—Mais en êtes-vous bien sûre, a répliqué le vicaire?»—

«Monsieur le vicaire, ai-je dit, apprenez qu'un soldat prie, ne vous en déplaise, et de son propre mouvement, tout aussi souvent qu'un prêtre.—Et quand il se bat pour son roi, pour sa vie, pour son honneur,—il a plus de raisons de prier Dieu, que qui que ce soit au monde.»—

«Tu as parlé à merveille, Trim, dit mon oncle Tobie.—Mais, ai-je dit, reprit le caporal, quand ce même soldat vient de passer douze heures de suite dans la tranchée, et jusqu'aux genoux dans l'eau froide,—quand il se trouve embarqué pendant des mois entiers dans des marches longues et périlleuses, harcelé aujourd'hui par les ennemis,—les harcelant demain,—détaché ici,—contre-mandé-là,—passant sous les armes cette nuit,—surpris en chemise celle d'après,—transi jusques dans ses jointures,—sans paille peut-être dans sa tente pour s'agenouiller;—il n'est pas toujours le maître de choisir le lieu et l'heure pour prier.—Mais quand il en trouve le moment, je crois, ai-je ajouté, (car j'étois piqué pour la réputation de l'armée) je crois, ne vous en déplaise, qu'un soldat prie d'aussi bon cœur qu'un prêtre, quoique avec moins d'étalage et d'hypocrisie.»—

«Voilà, Trim, ce que tu n'aurois pas dû dire, reprit mon oncle Tobie.—Dieu seul, caporal, connoît celui qui est hypocrite, et celui qui ne l'est pas. A la grande et générale revue, au jour du jugement, mais non pas plutôt,—on verra ceux qui auront fait leur devoir en ce monde, et ceux qui ne l'ont pas fait; et chacun sera traité selon ses œuvres.—Je l'espère ainsi, répondit Trim. Cela est dans l'écriture, dit mon oncle Tobie, et je te le montrerai demain.—Mais, Trim, il est une chose sur laquelle nous pouvons compter pour notre consolation; c'est que Dieu est un maître si bon et si juste, que, si nous avons toujours fait notre devoir sur la terre, il ne s'informera pas si nous nous en sommes acquittés en habit rouge ou en habit noir.—Oh! non, sans doute, dit le caporal.—Mais poursuis ton histoire, Trim, dit mon oncle Tobie.»—

«J'ai attendu, continua le caporal, que les dix minutes fussent expirées, pour monter dans la chambre du lieutenant. Je l'ai trouvé dans son lit, la tête appuyée sur sa main, et le coude sur son oreiller; il avoit un mouchoir blanc à côté de lui.—Le jeune homme étoit encore baissé pour ramasser le coussin sur lequel je suppose qu'il avoit été à genoux; et comme il se relevoit en tenant le coussin d'une main, il essayoit avec l'autre de prendre le livre qui étoit posé sur le lit.—Laisse-le là, mon ami, a dit le lieutenant.

»Je me suis avancé tout près du lit.—Si vous êtes le domestique du capitaine Shandy, a dit le lieutenant, faites-lui, je vous prie, tous mes remercîmens et ceux de mon fils, pour sa politesse envers moi.—S'il étoit de Leven, a-t-il ajouté… (je lui ai dit que monsieur avoit servi dans ce régiment.) Et bien! a-t-il dit, nous avons fait trois campagnes ensemble, et je me rappelle fort bien le capitaine; mais, comme je n'avois pas l'honneur d'être lié avec lui, il y a toute apparence qu'il ne me connoît pas.—Vous lui direz pourtant que celui qui vient de contracter tant d'obligations envers lui, et qui est touché de ses bontés comme il le doit, est un Lefèvre, lieutenant dans Augus.—Mais il ne me connoît pas, a-t-il répété, après avoir un peu rêvé.—Il se pourroit pourtant, a-t-il ajouté, que mon histoire… Je vous prie, dites au capitaine que je suis l'enseigne, dont la femme fut si malheureusement tuée à Bréda, d'un coup de mousquet qui l'atteignit dans la tente de son mari, comme elle reposoit dans ses bras.

»Avec la permission de monsieur, ai-je dit, je me rappelle très-bien cette histoire.—Vous vous la rappelez, a-t-il dit en s'essuyant les yeux avec son mouchoir;—jugez si je puis jamais l'oublier!

»En disant cela, il a tiré de son sein une petite bague, qui paroissoit attachée autour de son cou avec un ruban noir; et il l'a baisée deux fois.—Voilà Billy, a-t-il dit.—L'enfant est accouru du bout de la chambre, et tombant à genoux, il a pris la bague et l'a baisée aussi. Ensuite il a embrassé son père; il s'est assis sur le lit, et s'est mis à pleurer.»

«—Je voudrois, dit mon oncle Tobie avec un profond soupir,—je voudrois, Trim, être déjà à demain.»

«En vérité, répliqua le caporal, monsieur s'afflige trop.—Monsieur veut-il que je lui verse un verre de vin sec, qu'il boira en fumant sa pipe?—A la bonne heure, Trim, dit mon oncle Tobie.»

«Je me rappelle très-bien, dit mon oncle Tobie en soupirant encore, l'histoire de l'enseigne et de sa femme. Il y a même une circonstance qui est en sa faveur, et que sa modestie a passée sous silence.—C'est qu'ils furent plaints l'un et l'autre par tout le régiment et par toute l'armée.—Mais achève ton histoire, caporal.—Elle est achevée, dit le caporal.—Je n'ai pas voulu rester plus long-temps; j'ai souhaité une bonne nuit au pauvre lieutenant: son fils s'est levé de dessus le lit, et m'a éclairé jusqu'au bas de l'escalier; et comme nous descendions ensemble, il m'a dit qu'ils venoient d'Irlande, et qu'ils étoient en route pour rejoindre le régiment en Flandre.—Mais hélas! dit le caporal, tous les voyages du lieutenant sont finis.—Et que deviendra son pauvre enfant, s'écria mon oncle Tobie?»

CHAPITRE LII.
Suite de l'Histoire de Lefèvre.

La plupart des hommes, quand ils se trouvent renfermés entre la loi naturelle et la loi positive, ne savent à quoi se déterminer;—bien moins encore s'ils se trouvent entre la loi et leur penchant.

Mais je dois le dire pour eux,—je dois le dire à l'honneur éternel de mon oncle Tobie;—mon oncle Tobie n'hésita pas un instant. Quoiqu'il fût chaudement occupé à poursuivre le siége de Dendermonde parallèlement avec les alliés, qui, de leur côté, pressoient si vigoureusement leurs ouvrage, qu'ils lui laissoient à peine le temps de dîner;—quoiqu'il eût établi un logement sur la contr'escarpe, il laissa-là Dendermonde, et tendit toutes ses pensées vers les détresses particulières de l'auberge.—Tout ce qu'il se permit, fut de faire fermer la porte du jardin au verrou, au moyen de quoi l'on pouvoit dire qu'il avoit converti le siége en blocus.—Après quoi il abandonna Dendermonde à lui même, pour être secouru ou non par le roi de France, suivant que le roi de France le jugeroit à propos; et il ne songea plus qu'à voir comment, de son côté, il pourroit secourir le lieutenant Lefèvre et son fils.

Que l'Être souverainement bon, qui est l'ami de celui qui est sans amis, puisse un jour te récompenser!

«Tu n'as pas fait tout ce que tu aurois dû faire, dit mon oncle Tobie au caporal, en se mettant au lit; et je vais te dire en quoi tu as manqué. En premier lieu, quand tu as fait offre de mes services à Lefèvre, comme la maladie et le voyage sont deux choses coûteuses, et que le pauvre lieutenant n'a sans doute que sa paie pour vivre et pour faire vivre son fils,—tu devois aussi lui offrir ma bourse.—Ne savois-tu pas, Trim, que, puisqu'il étoit dans le besoin, il y avoit autant de droit que moi-même?—Monsieur sait bien que je n'avois point d'ordre, dit le caporal.—Il est vrai, dit mon oncle Tobie; tu as, Trim, très-bien agi comme soldat, mais certainement très-mal comme homme.

»—En second lieu… mais tu as encore la même excuse, continua mon oncle Tobie… Quand tu lui as offert tout ce qui étoit dans ma maison, tu devois lui offrir ma maison aussi.—Un frère d'armes, Trim, un officier malade, n'a-t-il pas droit au meilleur logement? Et si nous l'avions avec nous, nous pourrions, Trim, le veiller, le soigner; tu es toi-même une excellente garde; et avec tes soins, ceux de la servante, ceux de son fils et les miens réunis, nous pourrions peut-être le rétablir et le remettre sur pied.

»Dans quinze jours peut être, ajouta mon oncle Tobie en souriant, il pourroit marcher.—Sauf le respect que je dois à monsieur, dit le caporal, il ne marchera de sa vie.—Il marchera, dit mon oncle Tobie, se relevant de dessus son lit avec un soulier ôté.—Avec la permission de monsieur, dit le caporal, il ne marchera jamais que vers sa fosse.—Et moi, je soutiens qu'il marchera, s'écria mon oncle Tobie, en marchant lui-même avec le pied qui avoit encore un soulier, mais sans avancer d'un pouce;—il marchera avec son régiment.—Il ne peut pas se porter, dit le caporal!—Eh bien! on le portera, dit mon oncle Tobie.—Il tombera à la fin, dit le caporal; et que deviendra son pauvre garçon?—Non,—il ne tombera pas, dit mon oncle Tobie d'un ton assuré.—Hélas! reprit Trim soutenant son opinion, faisons pour lui tout ce que nous pourrons; mais le pauvre homme n'en mourra pas moins.—Il ne mourra pas! s'écria mon oncle Tobie. Non, par le Dieu vivant! il ne mourra pas.»—

L'esprit délateur, qui vola à la chancellerie du ciel avec le jurement de mon oncle Tobie, rougit en le déposant; et l'ange qui tient les registres, laissa tomber une larme sur le mot en l'écrivant, et l'effaça pour jamais.

CHAPITRE LIII.
Suite de L'Histoire de Lefèvre.

Mon oncle Tobie ouvrit son bureau, prit sa bourse,—ordonna au caporal d'aller de grand matin chercher le médecin, se coucha et s'endormit.—

CHAPITRE LIV.
Fin de l'Histoire de Lefèvre.

Le lendemain matin, le soleil brilloit dans tout son éclat à tous les yeux du village, excepté à ceux de Lefèvre et de son fils affligé.—La pesante main de la mort pressoit les paupières du pauvre lieutenant; et les ressorts qui chassent le sang aux extrémités, et le rappellent sans cesse au cœur, perdoient en lui la force et le mouvement.—

En ce moment, mon oncle Tobie, qui s'étoit levé une heure plutôt que de coutume, entra dans la chambre du lieutenant. Il s'assit à côté de son lit, et sans préface ni apologie, sans nul égard pour toutes les modes et coutumes, il ouvrit son rideau, comme auroit fait un ancien ami ou un camarade; et aussitôt il lui demanda comment il se portoit,—s'il avoit reposé la nuit,—de quoi il se plaignoit,—où étoit son mal,—ce qu'il pouvoit faire pour le soulager;—et, sans lui donner le temps de répondre à une seule question, il lui dit le petit plan qu'ils avoient concerté pour lui la veille avec le caporal.

«—Vous viendrez chez moi, Lefèvre, dit mon oncle Tobie,—dans ma maison,—tout-à-l'heure;—et nous enverrons chercher un médecin, pour voir ce qu'il y a à faire;—nous aurons aussi un apothicaire;—le caporal sera votre garde,—et moi, Lefèvre, votre domestique.»

Il y avoit dans mon oncle Tobie une franchise qui n'étoit pas l'effet, mais la cause de sa familiarité.—Elle vous introduisoit sur le champ dans son ame, et vous faisoit voir toute la bonté de son naturel.—A cela, il se joignoit dans ses regards, dans sa voix et dans ses manières, je ne sais quoi d'humain, qui, dans tous les momens, invitoit le malheureux à s'approcher et à chercher un asile auprès de lui.—Avant que mon oncle Tobie eût achevé la moitié des offres obligeantes qu'il faisoit au père, le fils s'étoit insensiblement pressé contre lui; puis étendant ses foibles bras, il avoit saisi l'habit de mon oncle Tobie à la hauteur de la poitrine, et l'attiroit doucement vers lui… Le sang et les esprits de Lefèvre, déjà froids et engourdis, et qui s'étoient retirés dans leur dernière citadelle,—le cœur,—firent un effort pour se rallier.—Le nuage qui couvroit ses yeux les quitta pour un moment.—Il regarda mon oncle Tobie avec l'expression de la reconnoissance, du regret et du désir:—il jeta un autre regard sur son fils;—et ce lien qu'il établit entr'eux, (tout foible qu'il étoit) n'a jamais été rompu.

La nature, après cet effort, reflua sur elle-même.—Le nuage reprit sa place.—Le pouls frémit,—s'arrêta;—se releva,—s'affaissa,—s'arrêta encore;—hésita, s'arrêta… Acheverai-je?—Non.