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Oeuvres complètes, tome 3 cover

Oeuvres complètes, tome 3

Chapter 60: CHAPITRE LIX. Grande résolution.
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About This Book

The narrator unfolds a series of witty digressions and episodic scenes that portray family quarrels, domestic anxieties, and eccentric personalities. Central episodes follow a patriarch torn over how to spend a modest legacy, debating whether to fund his heir's customary foreign travels or to acquire a nearby common called Oxmoor, with each option prompting extended, humorous reflection on honor, economics, custom, and law. The text blends anecdote, philosophical asides, and playful narrative interruption to subvert linear storytelling while satirizing social pretensions and the narrator's own officious certainty.

CHAPITRE LV.
Convoi et Oraison funèbre.

Je rapporterai en peu de mots, dans le prochain chapitre, tout ce qui me reste à dire sur le jeune Lefèvre; ce qui comprend tout l'espace qui s'écoula depuis la mort de son père jusqu'à l'époque où mon oncle Tobie proposa au mien de me le donner pour gouverneur;—et je n'ajouterai que très-peu de détails à ce chapitre-ci, dans l'impatience où je suis de retourner à ma propre histoire.—

Mon oncle Tobie, comme gouverneur de Dendermonde, rendit au pauvre lieutenant tous les honneurs de la guerre;—il accompagna le corps au tombeau, conduisant lui-même le deuil, et menant le jeune Lefèvre par la main.

Yorick, de son côté, pour n'être pas en reste, rendit au défunt tous les honneurs de l'église, et l'enterra en grande pompe au milieu du chœur.—Il paroît même qu'il prononça son oraison funèbre. Je dis, il paroît; et j'en juge par une note que j'ai trouvée sur l'un de ses sermons.

C'étoit la coutume d'Yorick, (et je suppose qu'elle lui étoit commune avec tous ceux de sa profession) de noter sur la première page de chacun de ses sermons le lieu, le temps, et l'occasion où il avoit été prêché.—Il y joignoit toujours un petit commentaire sur le sermon lui-même; et en vérité rarement à sa louange.—Par exemple:—Sermon sur la dispersion des Juifs. Je n'en fais pas le moindre cas: je conviens que c'est un prodige d'érudition; mais d'une érudition triviale, et mise en œuvre plus trivialement encore.

Celui-ci est d'une composition lâche. Je ne sais ce que diantre j'avois dans la tête quand je le fis.

—N. B. L'excellence de ce texte, c'est qu'il convient à tous les sermons; et de ce sermon, c'est qu'il convient à tous les textes.

Pour celui-ci, je mérite d'être pendu; j'en ai volé la plus grande partie; et le docteur Pidigunes m'a dénoncé.—Rien n'est tel qu'un voleur pour en découvrir un autre.

Sur le dos d'une demi-douzaine je trouve écrit so so, et rien de plus;—et sur les deux autres, moderato.—Ils sont tous huit dans un seul paquet rattaché avec un bout de ficelle verte, qui semble avoir jadis appartenu au fouet d'Yorick; ce qui me fait conclure que par so so et par moderato, Yorick entendoit à-peu-près la même chose; et en cela il étoit d'accord avec le dictionnaire italien d'Altieri.—

Il faut pourtant convenir que les deux sermons étiquetés moderato sont cinq fois meilleurs que les so so,—montrent dix fois plus de connoissance du cœur humain,—renferment soixante et dix fois plus d'esprit et de feu;—et pour m'élever par une gradation convenable, découvrent mille fois plus de génie.—Aussi quand je donnerai au public les sermons dramatiques d'Yorick, quoique je ne compte en admettre qu'un de tout le nombre des so so, je n'hésiterai pas à faire imprimer les deux moderato dans leur entier.

Je n'entreprendrai pas de deviner ce qu'Yorick pouvoit entendre par ces mots, lentamente, tenute, grave, et quelquefois adagio, tels que je les trouve sur quelques-uns de ses sermons.—Je serois encore plus embarrassé d'expliquer: à l'octava alta, con strepito, con l'arco, senza l'arco, et autres termes de musique avec lesquels il en a désigné d'autres.—Ce que je sais, c'est que ces mots ont sûrement un sens; et Yorick, qui étoit à-la-fois musicien et prédicateur, les appliquoit de ses sonates à ses sermons.—Je ne doute même point que chacun de ces signes qui nous échappent, n'eût pour lui une signification distincte et précise.

—Parmi tous ses sermons, il y en a un, (et c'est lui qui m'a conduit à cette longue digression); il est sur la mort, et il a sans doute été fait à l'occasion du pauvre Lefèvre. Il est écrit d'une plus belle main que les autres, ce qui annonce une sorte de prédilection en sa faveur. Du reste, il est négligemment rattaché avec une lisière de laine, et enveloppé dans une feuille de papier bleu, qui sent encore le droguiste. Mais je doute que ces marques apparentes d'humilité aient été mises à dessein, d'autant que tout à la fin du sermon et non au commencement, (ce qui est contre l'usage invariable d'Yorick), je trouve écrit de sa main le mot:

Bravo.

Tout, à la vérité, concourt à radoucir ce que cette expression peut avoir de choquant.—Le mot est placé à deux pouces et demi au moins de distance de la dernière ligne, tout en bas de la page, et dans ce coin à droite qui est ordinairement recouvert par le pouce. Il est écrit avec une plume de corbeau, en petits caractères, et d'une encre si pâle, qu'en vérité on peut à peine se douter qu'il est là.—C'est plutôt l'ombre de la vanité, que la vanité elle-même;—c'est plutôt une secrète complaisance, un mouvement passager de satisfaction, qui s'élève dans le cœur du compositeur à son insu, qu'une marque grossière d'applaudissement qu'on auroit l'effronterie d'offrir au public.—

Je sens bien que, malgré tous ces adoucissemens, j'ai rendu un mauvais service à Yorick en entrant dans toutes ces particularités, et que j'aurois dû les taire pour l'honneur de sa modestie;—mais quel homme n'a pas ses foiblesses?—Yorick n'en étoit pas plus exempt qu'un autre.—Mais ce qui excuse la sienne en cette occasion, ce qui la réduit presque à rien, c'est que le mot fut barré quelque temps après par lui-même par une ligne d'une encre plus noire qui le traverse, comme s'il s'étoit rétracté, ou qu'il eût été honteux de sa première opinion.

CHAPITRE LVI.
Départ du jeune Lefèvre.

Après que mon oncle Tobie eut converti en argent la succession de Lefèvre, et qu'il eut réglé ses comptes avec son régiment, l'aubergiste et le reste du monde, il ne lui resta entre les mains qu'un vieil uniforme et une épée de cuivre;—de sorte qu'il ne rencontra aucune opposition à prendre l'entière administration des biens du jeune orphelin.

—Il donna l'habit au caporal: «Porte-le, Trim, dit mon oncle Tobie, jusqu'à ce qu'il tombe en lambeaux… porte-le en mémoire du pauvre lieutenant.»—Il prit l'épée, et la tirant du fourreau: «Cette épée, Lefèvre, je la garderai pour toi.—Voilà, mon cher Lefèvre, continua-t-il, en suspendant l'épée à un clou, voilà toute la fortune que Dieu t'a laissée; mais s'il t'a donné un cœur et un bras dignes de la porter,—je n'en demande pas davantage.»

Dès que le jeune Lefèvre eut pris une teinture de fortification, et qu'il eut appris à insérer un polygone régulier dans un cercle, mon oncle Tobie le mit dans une école publique, d'où il ne sortoit qu'au temps de Noël et à la Pentecôte, où mon oncle Tobie ne manquoit jamais de l'envoyer chercher par le caporal.—Il y demeura jusqu'à son dix-septième printemps. Mais alors les bruits de guerre, et les nouvelles de l'empereur qui faisoit marcher une armée contre les Turcs, enflammant son jeune courage, Lefèvre partit un beau jour sans congé; et laissant là son grec et son latin, il alla se jeter aux genoux de mon oncle Tobie, lui demanda l'épée de son père, et le pria de lui laisser tenter la fortune des armes sous le prince Eugène.—Deux fois mon oncle Tobie oublia sa blessure, et s'écria: Lefèvre, j'irai avec toi, et tu combattras à mes côtés.—Deux fois il porta la main sur son aine, et laissa retomber sa tête avec l'air de l'abattement et du désespoir.

—Mon oncle Tobie descendit l'épée du clou où elle avoit été constamment suspendue depuis la mort du pauvre lieutenant. Il en porta la pointe près de son œil en soupirant, et la donna au caporal pour l'éclaircir.—Il retint Lefèvre quinze jours pour l'équiper, et pour régler son passage à Livourne.—Puis, en lui remettant son épée: «Si tu es brave, Lefèvre, dit mon oncle Tobie, elle ne te manquera pas.—Mais si la fortune, ajouta mon oncle Tobie en rêvant un peu, si la fortune trahit ton courage… reviens à moi, Lefèvre, s'écria-t-il en l'embrassant; tu me retrouveras toujours.»—

La plus mortelle injure n'auroit pas déchiré le cœur du jeune Lefèvre, autant que la tendresse paternelle de mon oncle Tobie. Ils se séparèrent l'un de l'autre, comme le meilleur des fils du meilleur des pères. Ils pleurèrent tous deux.—Enfin mon oncle Tobie, en lui donnant son dernier baiser, lui glissa dans la main une vieille bourse qui contenoit la bague de sa mère et soixante guinées,—et il pria Dieu de le bénir.

CHAPITRE LVII.
Malheur du jeune Lefèvre.

Lefèvre rejoignit l'armée impériale devant Belgrade, à temps pour essayer la trempe de son épée à la défaite des Turcs.—Il s'y comporta en digne élève de mon oncle Tobie.—Mais le malheur sembla s'attacher à lui sans qu'il l'eût mérité, et le poursuivit partout pendant les quatre années qui suivirent.—Il soutint l'adversité avec courage, et sans se laisser abattre; mais enfin il tomba malade à Marseille, d'où il écrivit à mon oncle Tobie qu'il avoit perdu son temps, ses services, sa santé, et en un mot tout, excepté son épée; et qu'il attendoit le premier vaisseau pour retourner à lui.

Mon oncle Tobie reçut cette lettre environ six semaines avant l'accident de Suzanne; de sorte que Lefèvre étoit attendu à toute heure. Il s'étoit présenté à l'esprit de mon oncle Tobie, dès que mon père avoit parlé d'un gouverneur pour moi; mais, au détail bizarre de toutes les perfections que mon père exigeoit, mon oncle Tobie avoit cru devoir garder le silence,—jusqu'à ce qu'enfin Yorick ayant ramené mon père à des idées plus raisonnables, et mon père étant convenu que mon gouverneur devoit être bon, juste, humain et généreux, l'image et l'intérêt de Lefèvre agirent si puissamment sur mon oncle Tobie, que se levant aussitôt, et quittant sa pipe pour prendre l'autre main de mon père, qui tenoit déjà une des siennes:—«Frère Shandy, s'écria mon oncle Tobie, souffrez que je vous recommande le fils de Lefèvre.—Je me joins au capitaine, dit Yorick.—Je réponds de la bonté de son cœur, dit mon oncle Tobie.—Et moi de sa bravoure, s'écria le caporal.—Les meilleurs cœurs, Trim, sont toujours les plus braves, dit mon oncle Tobie.»—

«Sans doute, dit le caporal.—Et monsieur a pu voir également que les plus mauvais sujets du régiment en étoient les plus lâches.—Et monsieur peut se souvenir d'un certain sergent, nommé Kumber…»—

«—Nous traiterons ce sujet une autre fois, dit mon père.»—

CHAPITRE LVIII.
Calomnie.

Que ce monde-ci seroit joyeux et plaisant, sans ce labyrinthe inextricable de dettes, de soins, de procès, de soucis, de devoirs, de gros douaires et de charlatans!—

Ce dernier mot me ramène au docteur Slop.—Il étoit vrai fils de sa mère (Sancho avoit une autre expression pour rendre la même idée).—Dès l'inspection du mal, il m'avoit condamné à mort;—il falloit un miracle ou l'excellence de son art pour me tirer de là.—L'accident étoit aussi complet que mes héritiers collatéraux pouvoient le désirer.—Il le disoit ainsi: tout le monde le crut; et, en moins d'une semaine, il n'y eut personne aux environs qui ne dît avec compassion: Ce pauvre petit Shandy est entièrement mutilé!—La renommée en porta la nouvelle partout, et jura qu'elle l'avoit vu.—Enfin, il passa pour constant que la fenêtre de la chambre de la nourrice avoit non-seulement… mais encore…

—On ne peut guère prendre le public à partie, ni lui intenter un procès en corps; autrement mon père n'y auroit pas manqué, tant il étoit irrité des bruits qui couroient à mon désavantage. Mais de tomber lâchement sur quelques individus, c'étoit avoir l'air de craindre les autres. D'ailleurs, la plupart de ceux qui avoient parlé de mon accident avoient témoigné toute sorte de pitié: les attaquer, c'étoit s'en prendre à ses meilleurs amis, et peut-être en même-temps les confirmer, ainsi que le public, dans leur opinion.—D'un autre côté, se taire, c'étoit presque acquiescer à tous les bruits fâcheux qui se répandoient sur mon compte.

«—Y eut-il jamais, s'écrioit mon père, en frappant du pied,—y eut-il jamais, frère Tobie, un pauvre diable aussi embarrassé que moi?»—

«A votre place, frère, disoit mon oncle Tobie, je le montrerois à la foire.»—

«Et qu'y verroit-on, s'écrioit mon père?»

CHAPITRE LIX.
Grande résolution.

«Qu'on en dise tout ce qu'on voudra, dit mon père, je ne le mettrai pas moins en culottes.»

CHAPITRE LX.
Ne jugeons pas si vîte.

Il y a, monsieur, mille résolutions importantes, soit dans l'église, soit dans l'état,—aussi-bien, madame, que dans les choses qui nous regardent plus personnellement,—que vous jureriez avoir été prises d'une manière étourdie, légère et inconsidérée, et qui pourtant ont été pesées et repesées, examinées, discutées, disputées, revues, corrigées et considérées sous toutes leurs faces,—avec un tel sang-froid, que le dieu du sang-froid lui-même (s'il existe) n'auroit pu ni mieux désirer, ni mieux faire.

—Si nous eussions été cachés, vous ou moi, dans quelque coin du cabinet, nous serions forcés d'en convenir.—

Telle étoit la résolution que prit mon père de me mettre en culottes.

«Comment! monsieur, cette résolution prise en un moment, avec humeur, emportement même, et qui sembloit une espèce de défi à tout le genre humain!»

Eh bien! oui, madame, cette résolution elle-même.—Apprenez qu'un mois auparavant elle avoit été raisonnée, débattue et approfondie entre mon père et ma mère, dans deux différens lits de justice, tenus exprès pour ce sujet.—

J'expliquerai la nature de ces lits de justice dans le prochain chapitre; et dans celui d'après, je vous supplierai, madame, de vouloir bien me suivre, et vous tenir cachée dans la ruelle de ma mère.—Là, vous entendrez comment mon père et elle débattirent l'affaire de mes culottes, et vous pourrez vous former une idée de la manière dont ils débattoient les autres affaires.

CHAPITRE LXI.
Lit de justice de mon père.

Les anciens Goths de Germanie, qui les premiers s'établirent dans ce pays qui est entre l'Oder et la Vistule, et qui s'associèrent dans la suite les Bulgares et quelques autres peuplades vandales, avoient tous la sage coutume de débattre deux fois toutes les affaires importantes: une fois ivres et une fois à jeun;—à jeun, pour que leurs conseils ne manquassent pas de prudence;—ivres, pour qu'ils ne manquassent pas de vigueur.—

Mon père ne buvoit que de l'eau.—Il n'y avoit pas moyen de prendre cette méthode, ni de la tourner à son profit, comme il avoit coutume de faire de toutes celles des anciens.—Que n'eût-il pas donné pour trouver un biais favorable, et pour se rapprocher au moins un peu de la méthode des anciens Germains, s'il ne pouvoit l'adopter tout-à-fait! il y rêva long-temps, et long-temps sans fruit;—enfin, la septième année de son mariage, il inventa l'expédient que voici.

—Toutes les fois qu'il y avoit dans la famille quelque point délicat à régler, quelque affaire importante à débattre, en un mot, quelque résolution importante à prendre, résolution qui demandât à-la-fois beaucoup de vigueur et de sagesse,—mon père réservoit et assignoit la nuit du premier dimanche du mois, et celle du samedi précédent, pour discuter l'affaire dans son lit avec ma mère.—Que de choses il avoit à faire le premier dimanche du mois! Sa pendule à monter, sa…—Mais c'est se défier de la mémoire du lecteur, que d'en faire l'énumération.

Voilà ce que mon père appeloit assez plaisamment ses lits de justice.—Entre ces deux conseils, tenus dans ces deux positions différentes, il trouvoit nécessairement ce juste milieu qui est le vrai point de sagesse. Il se seroit enivré et désenivré cent fois, qu'il n'auroit pas mieux rencontré.

Mais, chut! le lit de justice va commencer.—Venez, madame, il est temps d'approcher.

CHAPITRE LXII.
Me mettra-t-on en culottes?

«Nous devrions, dit mon père, en se retournant à moitié dans son lit, et rapprochant son oreiller de ma mère, nous devrions penser, madame Shandy, à mettre cet enfant en culottes.»—

«Vous avez raison, monsieur Shandy, dit ma mère.»—

«Il est même honteux, ma chère, dit mon père, que nous ayions différé si long-temps.»—

«Je le pense comme vous, dit ma mère.»—

«Ce n'est pas, dit mon père, que l'enfant ne soit très-bien comme il est.»—

«Il est très-bien comme il est, dit ma mère.»—

«Et en vérité, dit mon père, c'est presque un péché de l'habiller autrement.»—

«Oui, en vérité, dit ma mère.»—

«Mais il grandit à vue d'œil, ce petit garçon-là! répliqua mon père.»—

«Il est très-grand pour son âge, dit ma mère.»—

«Je—ne—puis, dit mon père, appuyant sur chaque syllabe, je ne puis pas imaginer à qui diantre il ressemble.»—

«Je ne saurois l'imaginer, dit ma mère.»—

«Ouais! dit mon père.»

Le dialogue cessa pour un moment.—

«Je suis fort petit, continua mon père gravement.»—

«Très-petit, monsieur Shandy, dit ma mère.»—

«Ouais! dit mon père. En même-temps il se retourna brusquement, et retira l'oreiller.»—Ici il y eut un silence de trois minutes et demie.—

«Si on le met en culottes, dit mon père en élevant la voix, je crois qu'il sera bien embarrassé à les porter.»—

«Très-embarrassé au commencement, dit ma mère.»—

«Et nous serons bien heureux, ajouta mon père, si c'est-là le pis.»—

«Oh! très-heureux, répondit ma mère.»—

«Apparemment, dit mon père, après une pause d'un moment, qu'il est fait comme tous les enfans des hommes?»—

«Exactement, dit ma mère.»—

«Ma foi! j'en suis fâché, dit mon père; et le débat s'arrêta encore une fois.»

«Du moins, dit mon père, en se retournant de nouveau,—si j'en viens-là, je les lui ferai faire de peau.»—

«Elles dureront plus long-temps, dit ma mère.»—

«Mais alors, dit mon père, il faudra qu'il se passe de doublure.»—

«J'en conviens, dit ma mère.»—

«Il vaut mieux, dit mon père, qu'elles soient de futaine.»—

«Il n'y a rien de meilleur, dit ma mère.»—

«Excepté le basin, répliqua mon père.»—

«Oui, le basin vaut mieux, dit ma mère.»—

«Cependant, interrompit mon père, il ne faut pas risquer de lui donner la mort.»—

«Il faut bien s'en garder, dit ma mère; et le dialogue fut encore suspendu.»—

«Quoi qu'il en soit, dit mon père, en rompant le silence, pour la quatrième fois, il n'y aura certainement point de poches.»—

«Il n'en a aucun besoin, dit ma mère.»—

«J'entends à sa veste et à son habit, dit mon père.»—

«Je le pense bien ainsi, répliqua ma mère.»—

«Car s'il possède jamais un sabot et une toupie… (à cet âge, pauvres enfans! c'est comme un sceptre et une couronne) il faut bien qu'il ait de quoi les serrer.»—

«Ordonnez, monsieur Shandy, ordonnez tout comme vous le voudrez.»—

«Mais, dit mon père en insistant, ne trouvez-vous pas que cela est bien?»—

«Très-bien, dit ma mère, s'il vous plaît ainsi, monsieur Shandy.»—

«S'il me plaît! s'écria mon père, perdant toute patience, parbleu! vous voilà bien. S'il me plaît!—ne distinguerez-vous jamais, madame Shandy, ne vous apprendrai-je jamais à distinguer ce qui plaît d'avec ce qui convient?»—Minuit vint à sonner; c'étoit le dimanche qui commençoit, et le chapitre n'alla pas plus loin.

CHAPITRE LXIII.
Mon père se décide.

Après que mon père eut ainsi débattu avec ma mère l'histoire des culottes, il consulta Albertus Rubénius; mais ce fut cent fois pis. Quoique Albertus Rubénius ait écrit un in-quarto sur l'habillement des anciens, et que par conséquent mon père dût s'attendre à trouver chez lui l'éclaircissement de tous ses doutes, on auroit tout aussi facilement extrait d'un capucin les quatre vertus cardinales, que d'Albertus Rubénius un seul mot sur les culottes.

Sur toute autre partie de l'habillement des anciens, mon père obtint de Rubénius tout ce qu'il voulut.—On ne lui cacha rien.—On lui dit dans le plus grand détail ce que c'étoit que la toge ou robe flottante,—le clamys,—l'éphode,—la tunique ou manteau court,—la synthèse,—la pœnula,—la lacema avec son capuchon,—le paludamentum, la prétexte,—le sagum ou jacquette de soldat,—la trabæa, dont il y avoit trois espèces, suivant Suétone.—

«Mais quel rapport tout cela a-t-il avec les culottes, disoit mon père?»

—Rubénius lui fit l'énumération un peu longue de toutes les sortes de souliers qui avoient été à la mode chez les Romains. Il y avoit: le soulier ouvert,—le soulier fermé,—le soulier sans quartier,—le soulier à semelle de bois,—la socque, le brodequin,—et le soulier militaire dont parle Juvénal, avec des clous par-dessous.—

Il y avoit: les sabots,—les patins,—les pantouffles,—les échasses,—les sandales avec leurs courroies.

Il y avoit: le soulier de feutre,—le soulier de toile,—le soulier lacé,—le soulier tressé,—le calcéus incisus,—et le calcéus rostratus.—

Rubénius apprit à mon père comment on les chaussoit, et de quelle manière on les rattachoit.—Avec quelles pointes, agrafes, boucles, cordons, rubans, courroies.—

«Laissez-moi tous ces souliers, disoit mon père, et parlons des culottes.»

—Mon père trouva encore que les Romains avoient différentes manufactures; qu'ils fabriquoient des étoffes unies, rayées, tissues d'or et d'argent; qu'ils n'avoient commencé à faire un usage commun de la toile, que vers la décadence de l'empire, lorsque les Egyptiens vinrent à s'établir parmi eux, et à la mettre en vogue.—

Il vit que les riches et les nobles se distinguoient par la finesse et la blancheur de leurs habits.—Le blanc étoit, après le pourpre, la couleur la plus recherchée; les Romains la réservoient pour le jour de leur naissance, et pour les réjouissances publiques.—Le pourpre étoit affecté aux grandes charges.—

«Et les culottes, disoit mon père?»

«Il paroît, poursuivoit Rubénius, il paroît, d'après les meilleurs historiens de ces temps-là, qu'ils envoyoient souvent leurs habits au foulon pour être nettoyés et blanchis. Mais le menu peuple, pour éviter cette dépense, portoit communément des étoffes brunes, et d'un tissu un peu plus grossier. Ce ne fut que vers le règne d'Auguste, que toute distinction dans les habillemens fut détruite; les esclaves s'habillèrent comme les maîtres. Il n'y eut de conservé que le lati-clave.»

«Et qu'est-ce que le lati-clave, dit mon père?»

Oh! c'est ici le point le plus débattu parmi les savans, et sur lequel ils sont moins d'accord.—Egnatius, Sigonius, Bossius, Ticinenses, Baysius, Budœus, Salmasius, Lipsius, Lazius, Isaac Casaubon, et Joseph Scaliger, diffèrent tous les uns des autres; et Albertius Rubénius d'eux tous. Les uns l'ont pris pour le bouton, d'autres pour l'habit même,—quelques-uns pour la couleur de l'habit.—Le grand Baysius, (dans sa garde-robe des anciens, chapitre douze) avoue modestement son ignorance. Il dit qu'il ne sait si c'étoit un clou à tête, un bouton, une ganse, un crochet, une boucle, ou une agrafe avec son fermoir.

Mon père perdit le cheval, mais non pas la selle.—«Ce sont des bretelles, dit-il.» Et il ordonna que mes culottes eussent des bretelles.—

CHAPITRE LXIV.
Bon soir la Compagnie.

Un nouvel ordre de choses, et de nouveaux événemens se présentent devant moi.—

Laissons mes culottes entre les mains du tailleur, et le tailleur accroupi, prêtant l'oreille aux dissertations de mon père qu'il ne comprend point.—

Laissons mon père debout devant lui, appuyé sur sa canne, son traité du lati-clave à la main, et lui désignant l'endroit précis de la ceinture, où il avoit résolu de faire attacher mes bretelles.—

Laissons ma mère, la plus insouciante des femmes (je dirai presque la plus philosophe) sans souci sur mes culottes, comme sur toutes les choses de la vie, indifférente sur les moyens, et ne s'occupant que des résultats.—

Laissons le docteur Slop figurer dans le monde à mes dépens, et bâtir sa fortune et sa réputation sur un accident qui n'existe pas.—

Laissons le jeune Lefèvre à Marseille, et donnons-lui le temps de se guérir et de revenir à mon oncle Tobie.—

Laissons enfin le pauvre Tristram Shandy… Mais pour celui-là il n'y a pas moyen; souffrez, messieurs, qu'il vous accompagne jusqu'à la fin du voyage.—

CHAPITRE LXV.
Campagne de mon oncle Tobie.

Si le lecteur n'a pas l'idée la plus parfaite de ce demi-arpent de terre qui se trouvoit au fond du jardin potager de mon oncle Tobie, et qui fut pour lui le théâtre de tant d'heures délicieuses, je déclare que c'est entièrement la faute de son imagination, et non pas la mienne. Je suis certain d'en avoir donné une description si exacte, que j'en avois presque honte.—

Un jour dans ses momens de loisir, le destin s'amusoit à regarder dans le vaste dépôt où sont inscrits tous les événemens des temps futurs.—En jetant les yeux sur un gros livre relié en fer, il vit à quels grands projets étoit destiné ce petit coin de terre, qui devoit être un jour le boulingrin de mon oncle Tobie.—Il fit aussitôt signe à la nature; c'en fut assez.—La nature y répandit une demi-pelletée de ses engrais les plus doux, auxquels elle joignit justement assez d'argile pour conserver la forme des angles et de tous les points saillans, et en même-temps trop peu pour que la terre pût coller à la bêche, et rendre le théâtre de tant de gloire impraticable par le mauvais temps.

Quand mon oncle Tobie se retira à la campagne, il y porta, comme on a pu voir, les plans de presque toutes les places fortifiées d'Italie et de Flandre. Ainsi devant quelque ville que le duc de Malborough ou les alliés allassent se placer, ils y trouvoient mon oncle Tobie tout préparé.—Et voici quelle étoit sa méthode; elle paroîtra au lecteur la plus simple du monde.—

—Tout aussitôt qu'une ville étoit investie,—plutôt même, si le projet étoit connu, mon oncle Tobie prenoit son plan; et, au moyen d'une échelle, il lui étoit facile de l'adapter à la grandeur exacte de son boulingrin.—Il s'agissoit ensuite de transporter les lignes du papier sur le terrein; c'est ce qui s'exécutoit au moyen d'un gros peloton de ficelle, et d'un certain nombre de petits piquets que l'on enfonçoit en terre à tous les angles saillans et rentrans.—Ensuite, prenant le profil de la place et de ses ouvrages, pour déterminer la profondeur et l'inclinaison des fossés, le talus du glacis, et la hauteur précise de toutes les banquettes, parapets, etc.—mon oncle Tobie mettoit le caporal à l'ouvrage, et l'ouvrage se poursuivoit tranquillement.—

La nature du sol,—la nature de l'ouvrage lui-même, et par-dessus tout l'excellente nature de mon oncle Tobie, assis près du caporal du matin au soir, et causant familiérement avec lui sur les faits du temps passé;—tout cela réduisoit le travail à n'en avoir presque que le nom.—

Dès que la place étoit ainsi achevée, et mise en un état de défense convenable, elle étoit investie; et mon oncle Tobie, aidé du caporal, commençoit à ouvrir la première parallèle.—De grace, qu'on ne vienne pas m'interrompre ici; qu'un demi-savant ne vienne pas me dire que j'ai fait occuper tout le terrein par le corps de la place et de ses ouvrages, et qu'il ne m'en reste plus pour cette première parallèle, qui ne doit s'ouvrir qu'à trois cents toises au moins du corps principal de la place!—Ne restoit-il pas à mon oncle Tobie tout son potager adjacent? C'est là, et ordinairement entre deux planches de choux, qu'il établissoit ses première et seconde parallèles.—Je considérerai tout au long les avantages et les inconvéniens de cette méthode, quand j'écrirai plus en détail l'histoire des campagnes de mon oncle Tobie et du caporal, dont ceci n'est, à proprement parler, qu'un extrait; et ce seul examen occupera au moins trois pages. On peut juger par-là de l'importance et de l'étendue des campagnes elles-mêmes.—Aussi j'appréhende que ce ne soit en quelque sorte les profaner, que d'en donner, comme je fais, des lambeaux, dans un ouvrage aussi frivole que celui-ci; ne vaudroit-il pas cent fois mieux les faire imprimer à part? J'y songerai; et, en attendant, reprenons notre esquisse.

CHAPITRE LXVI.
Il se met dans ses meubles.

Aussitôt, dis-je, que la ville étoit ainsi achevée avec tous ses ouvrages, mon oncle Tobie et le caporal Trim commençoient à ouvrir leur premiere parallèle.—Non pas au hasard, ni suivant leur caprice; mais des mêmes points et des mêmes distances que les alliés avoient commencé les leurs. Ils régloient leurs approches et leurs attaques sur les détails que mon oncle Tobie recevoit par la voie des journaux; et pendant toute la durée du siége ils suivoient les alliés pas à pas.

Le duc de Malborough établissoit-il un logement? mon oncle Tobie établissoit un logement aussi.—Le front d'un bastion étoit-il renversé, ou une défense ruinée? le caporal prenoit sa pioche, et en faisoit autant.—C'est ainsi que, gagnant sans cesse du terrein, ils se rendoient successivement maîtres de tous les ouvrages, jusqu'à ce qu'enfin la place tombât entre leurs mains.—

Où sont-ils ces hommes rares, ces bons cœurs que le bonheur des autres rend heureux?—Je les invite à me suivre derrière la haie d'épine du boulingrin de mon oncle Tobie. La poste est arrivée;—il a reçu la gazette:—la brêche est praticable;—le duc de Malborough va tenter l'assaut.—Mon oncle Tobie et le caporal paroissent.—Avec quelle ardeur ils s'avancent, l'un avec la gazette à la main, l'autre avec la bêche sur l'épaule!—Quel triomphe modeste se glisse dans les regards de mon oncle Tobie, au moment qu'il monte sur les remparts!—quel excès de plaisir brille dans ses yeux, lorsque debout devant le caporal, l'animant de la voix et du geste, il lui relit dix fois le paragraphe, de crainte que la brêche ne soit d'un pouce trop large ou trop étroite!—Mais, dieux! la chamade est battue;—mon oncle Tobie s'élance sur la brêche, soutenu du caporal:—le caporal lui-même s'avance les drapeaux à la main;—il les arbore sur les remparts.—Quel moment! quelle délice! ciel! terre! mer!—Mais à quoi servent les apostrophes? avec tous les élémens, on ne parviendra jamais à composer une liqueur aussi enivrante.

C'est ainsi, c'est au milieu de ces extases répétées, c'est dans cette route délicieuse, que mon oncle Tobie et le caporal passèrent les plus douces années de leur vie. Si quelquefois leur bonheur étoit troublé par le vent d'ouest, qui venant à souffler une semaine de suite, retardoit la malle de Flandre, et tenoit mon oncle Tobie à la torture,—c'étoit encore là la torture du bonheur.—C'est ainsi, dis-je, que pendant longues années, et chaque année de ces années, et chaque mois de chaque année, mon oncle Tobie et Trim s'exercèrent dans l'art des siéges;—variant sans cesse leurs plaisirs par de nouvelles inventions, s'excitant à l'envi à de nouveaux moyens de perfection, et trouvant dans chacune de leurs découvertes une nouvelle source de délices.—

La première campagne s'exécuta du commencement à la fin, suivant la méthode simple et facile que j'ai rapportée.

—Dans la seconde campagne, qui fut celle où mon oncle Tobie prit Liége et Ruremonde, il se décida à faire la dépense de quatre beaux pont-levis, de deux desquels j'ai donné une description si exacte dans la première partie de cet ouvrage.

—Tout à la fin de la même année, il ajouta deux portes avec des herses. (Ces dernières furent dans la suite remplacées par des orgues, comme préférables aux herses.) Et vers Noël de cette même année, mon oncle Tobie, qui avoit coutume de se donner un habit complet à cette époque, préféra de se refuser cette dépense, et de traiter pour une belle guérite.—

Il y avoit dans le boulingrin une espèce de petite esplanade, que mon oncle Tobie s'étoit ménagée entre la naissance du glacis, et le coin de la haie d'ifs; c'est là qu'il tenoit ses conseils de guerre avec le caporal. La guérite fut placée au coin de la haie d'ifs, et devoit servir de retraite en cas de pluie.—

Les pont-levis, les portes, la guérite, tout fut peint en blanc, et à trois couches, pendant le printemps suivant; ce qui mit mon oncle Tobie en état d'entrer en campagne avec la plus grande splendeur.—

Mon père disoit souvent à Yorick, que si dans toute l'Europe, tout autre que mon oncle Tobie se fût avisé d'une chose pareille, on l'auroit regardée comme une des satyres les plus amères et les plus raffinées de la manière fanfaronne dont Louis XIV, au commencement de la guerre, mais principalement cette même année, étoit entré en campagne.—«Mais, ajoutoit mon père, mon frère Tobie! il n'est pas dans sa nature d'insulter qui que ce soit.—Rare et excellent homme!»

—Revenons à ses campagnes.—

CHAPITRE LXVII.
Son arsenal se monte.

Il faut que je fasse ici un petit aveu au lecteur. Quoique dans l'histoire de la première campagne de mon oncle Tobie le mot ville soit souvent répété, la vérité est qu'il n'y avoit alors dans le polygone rien qui ressemblât à une ville. Cet embellissement n'eut lieu que dans l'été qui suivit la peinture des ponts et de la guérite; c'est-à-dire, dans la troisième campagne de mon oncle Tobie;—et ce fut au caporal qu'en vint la première idée.

Par l'effort de son bras et sous les ordres de mon oncle Tobie, il avoit pris Amberg, Bonn, et Rhimberg, et Huis, et Limbourg; il vint alors avec raison à penser que c'étoit une dérision de se vanter de la prise d'un si grand nombre de villes, sans avoir une seule ville à montrer pour attester tant de conquêtes. Il proposa donc à mon oncle Tobie de se faire bâtir une petite ville à son usage, en planches de sapin qui seroient assemblées, peintes, montées et placées dans le polygone, de manière à faire l'illusion la plus complette.—

Mon oncle Tobie sentit d'abord l'excellence du projet, et l'agréa sur le champ; il y joignit même deux idées nouvelles et assez bizarres, mais dont il étoit presque aussi vain, que s'il eût eu l'honneur de la première invention.

—Il voulut d'abord que la ville fût bâtie dans le genre de celles qu'elle devoit le plus vraisemblablement représenter;—avec des fenêtres grillées, et le toît des maisons tourné vers la rue, etc. comme à Gand, à Bruges, et dans tout le reste du Brabant et de la Flandre.—

Il voulut de plus, au lieu d'avoir ses maisons réunies, comme le caporal le proposoit, que chacune d'elles fût isolée et indépendante, afin de pouvoir être accrochée ou décrochée à volonté, de manière à exécuter tous les plans de villes possibles.—

On se mit aussitôt à l'ouvrage; les charpentiers furent appelés; et mon oncle Tobie et le caporal, témoins assidus de leurs travaux, n'en détournoient les yeux que pour s'applaudir réciproquement dans leurs regards du succès de leur invention.

Il en résulta un merveilleux effet pour la campagne suivante.—

La ville de mon oncle Tobie se prêtoit à tout. C'étoit un vrai Prothée.—Tantôt c'étoit Landen ou Trarebach, Saut-Vliet, Drusen ou Haguenau;—tantôt c'étoit Ostende, et Menin, et Ath, et Dendermonde.—

Jamais, depuis Sodome et Gomorre, aucune ville n'a fait tant de personnages différens.—

La quatrième année, mon oncle Tobie songea qu'une ville sans église avoit l'air nu et presque ridicule; il en ajouta une très-belle avec son clocher.—Trim opinoit pour avoir des cloches; mon oncle Tobie pensa qu'il valoit mieux en employer le métal en artillerie.

—Le métal fut fondu, et produisit pour la campagne d'après une demi-douzaine de canons de bronze.—On en plaça trois de chaque côté de la guérite.—Le train d'artillerie augmenta peu-à-peu; et (comme il arrive toujours dans les choses qui regardent notre califourchon chéri) on en vint graduellement depuis les pièces d'un demi-pouce de calibre jusqu'aux bottes fortes de mon père.—

L'année d'après, qui fut celle du siége de Lille, et qui se termina par la prise de Gand et de Bruges, jeta mon oncle Tobie dans un cruel embarras.—Il ne savoit où prendre des munitions convenables. Sa grosse artillerie ne pouvoit soutenir la poudre à canon, et ce fut un grand bonheur pour la famille Shandy;—car du commencement à la fin du siége de Lille, les assiégeans entretinrent un feu si continuel,—les papiers publics en firent de telles descriptions,—et ces descriptions enflammèrent tellement l'imagination de mon oncle Tobie, que tout son bien y auroit infailliblement passé.

Cependant on ne pouvoit se dissimuler qu'il manquoit quelque chose aux inventions de mon oncle Tobie, surtout pendant un ou deux des plus violens paroxysmes du siége.—Tout étoit en feu sous les murs de Lille; et où étoit l'équivalent autour du polygone de mon oncle Tobie? Ne pouvoit-on rien imaginer qui donnât au moins quelque idée d'un feu soutenu, et qui en imposât à l'imagination?—Oui, on le pouvoit; et le caporal, dont le génie brilloit surtout pour l'invention, suppléa au défaut de munitions par un système de batterie entièrement neuf, et qu'il puisa dans son propre fonds. Par-là, il fit taire les critiques, qui auroient reproché jusqu'à la fin du monde à mon oncle Tobie, qu'il manquoit à son appareil de guerre la chose la plus essentielle.

Dirai-je en ce moment au lecteur le moyen imaginé par le caporal?—Non, la chose ne perdra rien à être renvoyée, comme je fais ordinairement, à quelque distance du sujet.

CHAPITRE LXVIII.
Présens de noce.

On n'a pas oublié sans doute le pauvre Tom, ce malheureux frère de Trim, qui avoit épousé la veuve d'un Juif.—En faisant part de son mariage au caporal, il lui avoit envoyé quelques bagatelles, de peu de valeur en elles-mêmes, mais d'un grand prix par l'intention, et dans le nombre desquelles il se trouvoit:

Un bonnet de houssard et deux pipes turques.

Je décrirai le bonnet de houssard dans un moment.—Les pipes turques n'avoient rien de particulier. Le corps de la pipe étoit un long tuyau de maroquin, orné et rattaché avec du fil d'or; et elles étoient montées, l'une en ivoire, l'autre en ébène garni d'argent.

Mon père ne voyoit rien comme le commun des hommes.—«Le cadeau de ton frère, disoit-il au caporal, n'est qu'une formalité d'usage, dont tu dois lui savoir peu de gré.—Il ne se soucioit pas mon cher Trim, de porter le bonnet d'un Juif, ni de fumer dans sa pipe.—Eh! monsieur, disoit le caporal, il n'a pas craint d'épouser sa veuve.»

Le bonnet étoit écarlate, et d'un drap d'Espagne superfin, avec un rebord de fourrure tout autour, excepté sur le front, où l'on avoit ménagé un espace d'environ quatre pouces, dont le fond étoit bleu-céleste, recouvert d'une légère broderie. Il sembloit que le tout eût appartenu à quelque quartier-maître Portugais.

Le caporal, soit pour la chose en elle-même, soit pour la main de qui il la tenoit, étoit extrêmement vain de son bonnet.—Il ne le portoit guère qu'aux grands jours, aux jours de gala; et cependant jamais bonnet de houssard n'avoit servi à tant d'usages. Car dans tous les points de dispute qui s'élevoient dans la cuisine, soit sur la guerre, soit sur autre chose, le caporal (pourvu qu'il fût assuré d'avoir raison) n'avoit que son bonnet à la bouche.—Il parioit son bonnet,—il consentoit à donner son bonnet,—il juroit sur son bonnet;—enfin, c'étoit son enjeu, son gage, ou son serment.

Ce fut son gage dans le cas présent.

—Oui, dit-il en lui-même, je donne mon bonnet au premier pauvre qui viendra à la porte, si je ne viens pas à bout d'arranger la chose à la satisfaction de monsieur.—

L'exécution de son projet ne fut différée que jusqu'au lendemain matin.

Or, ce lendemain étoit le jour de l'assaut de contr'escarpe, entre la porte Saint-André et le Lowerdeule par la droite, et par la gauche entre la porte Sainte-Magdeleine et la rivière.

Comme ce fut la plus mémorable attaque de toute la guerre, la plus vive,—et la plus opiniâtre de part et d'autre,—(il faut même ajouter la plus sanglante, car cette matinée coûta aux alliés seuls plus de douze cents hommes) mon oncle Tobie s'y prépara avec plus de solennité que de coutume.

A côté de son lit, et tout au fond d'un vieux bahut de campagne, gisoit depuis de longues années la perruque à la Ramillies de mon oncle Tobie.—Mon oncle Tobie, en se mettant au lit la veille de ce fameux assaut, ordonna que sa perruque fût tirée du bahut, posée sur la table de nuit, et prête pour le lendemain matin.—A son réveil, à peine hors du lit et tout en chemise, il la retourna du beau côté et la mit sur sa tête.—Il procéda ensuite à mettre ses culottes; et à peine en eut-il attaché le dernier bouton, qu'il ceignit son ceinturon;—et il y avoit déjà engagé son épée plus d'à-moitié, quand il s'aperçut que sa barbe n'étoit pas faite.—Or, comme il n'est guère d'usage de se raser l'épée au côté, mon oncle Tobie ôta son épée.—Bientôt après, en voulant mettre son habit uniforme et sa soubreveste, il se trouva gêné par sa perruque; et il fut obligé de la quitter aussi.—Enfin, soit un embarras, soit un autre (ainsi qu'il en arrive toujours quand on se presse trop), il étoit près de dix heures, c'est-à-dire une demi-heure plus tard qu'à l'ordinaire, quand mon oncle Tobie eut achevé sa toilette, et qu'il s'avança enfin vers son boulingrin.

CHAPITRE LXIX.
Pompe funèbre.

A peine mon oncle Tobie eut-il tourné le coin de la haie d'ifs qui séparoit le potager du boulingrin, qu'il apperçut le caporal, et qu'il vit que l'attaque étoit déjà commencée.

Souffrez que je m'arrête un moment pour vous dépeindre l'appareil du caporal, et le caporal lui-même dans la chaleur de son attaque, tel qu'il parut aux yeux de mon oncle Tobie, quand mon oncle Tobie tourna vers la guérite où se passoit la scène.—Il n'y eut jamais rien de pareil au monde;—et aucune combinaison de tout ce qu'il y a de bizarre et de grotesque dans la nature ne sauroit en approcher.—

Le caporal—

Marchez légérement sur ses cendres, vous, hommes de génie.—Il étoit votre parent.

Arrachez soigneusement les herbes qui croissent sur sa fosse, vous hommes de bonté.—Il étoit votre frère.

O caporal! si je t'avois aujourd'hui!—aujourd'hui que je pourrois t'offrir un asyle et pourvoir à tes besoins! combien tu me serois cher!—tu porterois ton bonnet de houssard chaque heure du jour et chaque jour de la semaine;—et quand ton bonnet de houssard seroit usé, je le remplacerois par deux autres tout pareils. Mais, hélas! hélas! maintenant que je pourrois être ton ami, ton protecteur;—il n'est plus temps: car tu n'es plus… Hélas! tu n'es plus: ton génie a revolé au ciel, sa patrie; et ton cœur généreux et bienfaisant, ton cœur que dilatoit sans cesse l'amour de tes semblables, est humblement resserré sous le monceau de terre qui te couvre au fond de la vallée.—

Mais qu'est-ce, grand dieux! qu'est-ce que cette image, auprès de cette scène de terreur que je découvre avec effroi dans l'éloignement!…—de cette scène, où j'aperçois le poële de velours, décoré des marques militaires de ton maître!—de ton maître! le premier,—le meilleur des êtres créés!—où je te vois, fidèle serviteur, poser d'une main tremblante son épée et son fourreau sur le cercueil; puis retourner plus pâle que la mort vers la porte; et abîmé dans ta douleur, prendre par la bride son cheval de deuil, et marcher lentement à la suite du convoi!—Là, tous les systèmes de mon père sont renversés par la douleur.—Là, je le vois, en dépit de sa philosophie, deux fois jeter les yeux sur l'écusson funèbre,—et deux fois ôter ses lunettes, pour essuyer les larmes que lui arrache la nature.—Là, enfin, je le vois jeter le romarin d'un air de désespoir, qui semble dire:—ô Tobie! dans quel coin de la terre pourrois-je trouver ton semblable?

—Puissances célestes, vous qui jadis avez ouvert les lèvres du muet dans sa détresse, et délié la langue du bègue,—quand j'arriverai à cette page de terreur, faites pour moi un nouveau miracle, et répandez sur mes lèvres tous les trésors de l'éloquence.

CHAPITRE LXX.
O Newton! ô Trim!

Quand le caporal forma la résolution de suppléer au point essentiel qui manquoit à l'artillerie de mon oncle Tobie, et d'entretenir une espèce de feu continuel sur l'ennemi pendant la chaleur de l'attaque, il ne songeoit d'abord qu'à diriger sur la ville une fumée de tabac par une des six pièces de campagne, qui étoient, comme on l'a vu, à droite et à gauche de la guérite de mon oncle Tobie.—Son idée n'alla pas plus loin pour le moment;—et l'invention de ce stratagême, et les moyens de l'exécuter se présentant à son esprit tout-à-la-fois, il se tint assuré du succès, et fut sans la moindre inquiétude sur le bonnet de houssard qu'il avoit mis au jeu, ainsi que le lecteur peut s'en souvenir.—

Mais en tournant et retournant son projet dans sa tête, il ne tarda pas à concevoir une idée plus vaste. Il comprit qu'en attachant au bas de chacune de ses pipes turques trois petits tuyaux de cuir préparé, d'où descendroient trois autres pipes de fer-blanc, dont la bouche s'adapteroit et se mastiqueroit avec de l'argile sur la lumière de chaque canon, il lui seroit aussi facile de mettre le feu aux six pièces à-la-fois, qu'à une seule.—Il ne s'agissoit que de fermer tout passage à l'air, en liant hermétiquement avec de la soie cirée les pipes avec leurs tuyaux, à leurs différentes insertions.

—Telle fut l'invention du caporal;—et que les savans n'aillent pas s'en moquer.—Est-il un d'eux qui ose dire de quelle espèce de puérilité il est impossible de tirer quelque ouverture pour le progrès des connoissances humaines?—Est-il un de ceux qui ont assisté au premier et au second lit de justice de mon père, qui puisse prononcer de quelle espèce de corps on ne sauroit faire jaillir la lumière pour porter les arts et les sciences à leur perfection?—Rien n'est perdu pour l'homme de génie, et la chute d'une pomme découvrit à Newton le système de la gravitation.

O Newton! ô Trim!

—Trim veilla la plus grande partie de la nuit pour assurer le succès de son projet, et le conduire au point de perfection;—et ayant fait une épreuve suffisante de ses canons, il les chargea de tabac jusqu'au comble, et il s'alla coucher fort satisfait.

CHAPITRE LXXI.
On s'échauffe à moins.

Le caporal s'étoit levé sans bruit environ dix minutes avant mon oncle Tobie, dans le dessein de disposer son appareil, et d'envoyer une ou deux volées à l'ennemi avant l'arrivée de mon oncle Tobie.

A cette fin, il avoit traîné les six pièces de campagne tout près et en face de la guérite de mon oncle Tobie, laissant seulement, entre les trois de la droite et les trois de la gauche, un intervalle de quelques pieds, pour la commodité du service, et afin de pouvoir faire jouer à-la-fois les deux batteries, dont il espéroit tirer deux fois plus d'honneur que d'une seule.

Le caporal se plaça vis-à-vis cet intervalle et un peu en arrière, le dos sagement appuyé à la porte de la guérite, de crainte d'être tourné par l'ennemi.—Il prit la pipe d'ivoire, appartenant à la batterie de droite, entre le premier doigt et le pouce de la main droite;—il prit la pipe d'ébène garnie d'argent, laquelle appartenoit à la batterie gauche, entre le premier doigt et le pouce de l'autre main:—il posa le genou droit en terre, comme s'il eût été au premier rang de son peloton.—Et là, son bonnet de houssard sur la tête, le caporal se mit à faire jouer vigoureusement ses deux batteries sur la contre-garde qui faisoit face à la contr'escarpe où l'attaque devoit se faire le matin.

Sa première intention, comme je l'ai dit, étoit de n'envoyer d'abord à l'ennemi qu'une ou deux bouffées de tabac. Mais le succès des bouffées, aussi-bien que le plaisir de bouffer, s'étoit insensiblement emparé de lui, et, de bouffées en bouffées, l'avoit engagé dans la plus grande chaleur de l'attaque.—Ce fut en ce moment que mon oncle Tobie le rejoignit.

Il fut heureux pour mon père que mon oncle Tobie n'eût pas à faire son testament ce jour-là.

CHAPITRE LXXII.
Il n'y tient pas.

Mon oncle Tobie prit la pipe d'ivoire des mains du caporal;—il la regarda pendant une demi-minute, et la lui rendit.

Moins de deux minutes après, mon oncle Tobie reprit la pipe du caporal;—il la porta jusqu'à moitié chemin de sa bouche:—mais bien vîte il la lui rendit encore.

Le caporal redoubla l'attaque:—mon oncle Tobie sourit;—puis il prit un air grave:—il sourit encore un moment;—puis il reprit l'air sérieux, et le garda.—«Donne-moi la pipe d'ivoire, Trim, dit mon oncle Tobie.»—Il la porta à ses lèvres, et la retira sur-le-champ.—Il jeta un coup-d'œil par-dessus la haie d'ifs.—Jamais pipe ne l'avoit si vivement tenté.—Mon oncle Tobie se jeta dans la guérite avec sa pipe à la main.

—Arrête, cher oncle Tobie!—Où cours-tu avec ta pipe?—N'entre pas dans la guérite.—Il n'y a nulle sûreté pour toi…—Mais il m'échappe; il ne m'entend plus.

CHAPITRE LXXIII.
La scène change.

A présent, mon cher lecteur, aidez-moi, je vous prie, à traîner l'artillerie de mon oncle Tobie hors de la scène.—Transportons sa guérite ailleurs, et débarrassons le théâtre, s'il est possible, des ouvrages à corne, des demi-lunes, et de tout cet attirail de guerre.—

Cela fait, mon ami Garrick, nous moucherons les chandelles, nous balaierons la salle, nous lèverons la toile, et nous ferons voir mon oncle Tobie revêtu d'un nouveau caractère, d'après lequel personne sûrement ne se doute comment il agira.

Et cependant,—si la pitié est parente de l'amour,—et si le courage ne lui est point étranger, vous avez assez connu mon oncle Tobie sous ces deux rapports, pour en suivre la trace plus loin, et pour démêler dans sa nouvelle passion ces ressemblances de famille.

Vaine science! de quoi nous sers-tu dans une telle recherche?—Tu n'es le plus souvent propre qu'à nous égarer.

Il y avoit, madame, dans mon oncle Tobie une telle simplicité de cœur,—elle le tenoit si loin de ces petites voies détournées, que les affaires de galanterie ont coutume de prendre, que vous n'en avez, que vous ne pouvez en avoir la moindre idée.—Sa façon de penser étoit si droite et si naturelle,—il connoissoit si peu les plis et les replis du cœur d'une femme,—il étoit si loin de s'en méfier, et (hors qu'il ne fût question de siéges) il se présentoit devant vous tellement à découvert et sans défense,—que vous auriez pu, madame, vous tenir cachée derrière une de ces petites voies détournées dont j'ai parlé, et de-là lui tirer dix coups de suite à bout portant, si neuf ne vous avoient pas suffi.

Ajoutez encore, madame (et c'est ce qui d'un autre côté faisoit échouer tous vos projets), ajoutez cette modestie sans pareille dont je vous ai une fois parlé, et que mon oncle Tobie avoit reçue de la nature, cette modestie qui veilloit sans cesse sur ses sensations, et le tenoit toujours en garde…

Mais où vais-je? et pourquoi me permettre des réflexions qui se présentent au moins dix pages trop tôt, et qui me prendroient tout le temps que je dois employer à raconter les faits?

CHAPITRE LXXIV.
Paix d'Utrecht.

Dans le petit nombre des enfans d'Adam, dont le cœur n'a jamais senti l'aiguillon de l'amour… (—je dis, enfans légitimes, maintenant pour bâtards tous ceux qui n'ont pour les femmes que de l'aversion)—dans ce petit nombre, dis-je, il faut avouer qu'on trouve les noms des plus grands héros de l'histoire ancienne et moderne.

Il me seroit facile d'en retrouver la liste, depuis le chaste Joseph jusqu'à Scipion l'africain; sans parler de Charles XII au cœur de fer, sur qui la comtesse de Konismarck ne put jamais rien gagner.—Ni ceux-là, ni tant d'autres que je ne cite pas, n'ont jamais fléchi le genou devant la déesse; mais c'est qu'ils avoient toute autre chose à faire.—Ainsi avoit eu mon oncle Tobie; ainsi avoit-il échappé au sort commun,—jusqu'à ce que le destin… jusqu'à ce que le destin, dis-je, enviant à son nom la gloire de passer à la postérité avec celui de Scipion, fit le replâtrage honteux de la paix d'Utrecht.

Et croyez-moi, messieurs, de tout ce qui arriva cette année-là par ordre du destin, la paix d'Utrecht fut ce qu'il y eut de pis.

CHAPITRE LXXV.
Suites fâcheuses de la paix d'Utrecht.

Quelles fâcheuses conséquences n'eut-elle pas, cette paix d'Utrecht? Peu s'en fallut qu'elle ne dégoûtât à jamais mon oncle Tobie des siéges;—et quoiqu'il en soit venu à se raviser dans la suite, il est certain que Calais n'avoit pas laissé dans le cœur de la reine Anne une cicatrice plus profonde, qu'Utrecht n'en laissa dans le cœur de mon oncle Tobie.—Du reste de sa vie il ne put entendre sans horreur prononcer le nom d'Utrecht.—Que dis-je? une nouvelle tirée de la gazette d'Utrecht le faisoit soupirer, comme si son cœur eût voulu se rompre en deux.

Mon père avoit la prétention de trouver le vrai motif de chaque chose; ce qui en faisoit un voisin très-incommode, soit qu'on voulût rire ou pleurer.—Il savoit toujours mieux que vous-même vos raisons d'être triste ou gai.—Il consoloit mon oncle Tobie; mais toujours en lui faisant entendre que son chagrin ne venoit que d'avoir perdu son califourchon. «Ne t'inquiète pas, disoit-il, frère Tobie; il faut espérer que nous aurons bientôt la guerre.—Et si la guerre vient, les puissances belligérantes auront beau faire, tes plaisirs sont assurés.—Je les défie, cher Tobie, de gagner du terrein sans prendre de villes, et de prendre des villes sans faire de siéges.»

Mon oncle Tobie ne recevoit pas volontiers cette espèce d'attaque que faisoit mon père à son califourchon.—Il trouvoit ce procédé peu généreux, d'autant qu'en frappant sur le cheval, le coup retomboit sur le cavalier, et portoit sur l'endroit le plus sensible; de sorte qu'en ces occasions mon oncle Tobie posoit sa pipe sur la table plus brusquement, et se disposoit à une défense plus vive qu'à l'ordinaire.—

—Il y a environ deux ans que je dis au lecteur que mon oncle Tobie n'étoit pas éloquent; et dans la même page je donnai un exemple du contraire.—Je répète ici la même observation, et j'ajoute un fait qui la contredit encore.—Il n'étoit pas éloquent;—il lui étoit difficile de faire de longues phrases,—et il détestoit les belles phrases.—Mais il y avoit des occasions qui l'entraînoient malgré lui, et l'emportoient bien loin de ses bornes ordinaires. Alors mon oncle Tobie étoit, à quelques égards, égal à Tertullien, et à quelques autres, infiniment supérieur.

Mon père goûta tellement une de ces défenses, que mon oncle Tobie prononça un soir devant Yorick et lui, qu'il l'écrivit toute entière avant de se coucher.

J'ai eu le bonheur de retrouver cette défense parmi les papiers de mon père, avec quelques remarques de sa façon, soulignées et mises entre deux parenthèses.

Au dos du cahier est écrit: Justification des principes de mon frère Tobie, et des motifs qui le portent à désirer la continuation de la guerre.

Je ne crains pas de le dire, j'ai lu cent fois cette apologie de mon oncle Tobie;—et je la regarde comme un si beau modèle de défense; elle fait voir en lui un accord si heureux de douceur, de courage et de bons principes,—que je la donne au public, mot pour mot, telle que je l'ai trouvée, en y joignant les remarques de mon père.

CHAPITRE LXXVI.
Apologie de mon oncle Tobie.

Je n'ignore pas, frère Shandy, qu'un homme qui suit le métier des armes est vu de très-mauvais œil dans le monde, quand il montre pour la guerre un désir pareil à celui que j'ai laissé voir.—En vain se reposeroit-il sur la justice et la droiture de ses intentions, on le soupçonnera toujours de vues particulières et intéressées.

Donc, si cet homme est prudent (et la prudence peut très-bien s'allier avec le courage) il se gardera de témoigner ce désir en présence d'un ennemi. Quelque chose qu'il ajoutât pour se justifier, un ennemi ne le croiroit pas.—Il évitera même de s'expliquer devant un ami, de crainte de perdre quelque chose dans son estime.—Mais si son cœur est surchargé,—s'il faut que les soupirs secrets qu'il pousse pour les armes s'échappent,—il réservera sa confidence pour l'oreille d'un frère, de qui son caractère soit bien connu, ainsi que ses vraies notions, dispositions et principes sur l'honneur.—

Il ne me siéroit aucunement, frère Shandy, de dire quel je me flatte d'avoir été sous tous ces rapports,—fort au-dessous, je le sais, de ce que j'aurois dû, au-dessous peut-être de ce que je crois avoir été;—mais enfin tel que je suis, vous, mon cher frère Shandy, qui avez sucé le même lait que moi,—vous avec qui j'ai été élevé depuis le berceau;—vous, dis-je, à qui, depuis les premiers instans des jeux de notre enfance, je n'ai caché aucune action de ma vie, et à peine une seule pensée,—tel que je suis, frère, vous devez me connoître; vous devez connoître tous mes vices, aussi-bien que mes foiblesses, soit qu'elles viennent de mon âge, de mon caractère, de mes passions ou de mon jugement.

Dites-moi donc, mon cher frère Shandy, ce qu'il y a en moi qui ait pu vous faire penser que votre frère ne condamnoit la paix d'Utrecht que par des vues indignes?—Si en effet j'ai paru regretter que la guerre ne fût pas continuée avec vigueur un peu plus long-temps, comment avez-vous pu vous tromper sur mes motifs? Comment avez-vous pu penser que je désirasse la ruine, la mort ou l'esclavage d'un plus grand nombre de mes frères; que je désirasse (uniquement pour mon plaisir) de voir un plus grand nombre de familles arrachées à leurs paisibles habitations? Dites, dites, frère Shandy, sur quelle action de ma vie avez-vous pu me juger si défavorablement?—(Comment diable! cher Tobie, quelle action!—et ces cent livres sterling que tu m'as empruntées pour continuer ces maudits siéges!)

Si, dès ma plus tendre enfance, je ne pouvois entendre battre un tambour, que mon cœur ne battît aussi, étoit-ce ma faute? M'étois-je donné ce penchant? Est-ce la nature ou moi, dont la voix m'appeloit aux armes?

Quand Guy, comte de Warwick, quand Parisme et Parismène, quand Valentin et Orson, et les sept champions de la cour d'Angleterre se promenoient de main en main autour de l'école, n'est-ce pas de mon argent qu'ils avoient été tous achetés?—Et étoit-ce là, frère Shandy, le fait d'une ame intéressée?

Quand nous lisions le siége de Troie, ce fameux siége qui a duré dix ans et huit mois,—(quoique je gage qu'avec un train d'artillerie semblable à celui que nous avions à Namur, la ville n'eût pas tenu huit jours) y avoit-il dans toute la classe un écolier plus touché que moi du carnage des Grecs et des Troyens? N'ai-je pas reçu trois férules, deux dans ma main droite, et une dans ma main gauche, pour avoir traité Hélène de salope, en songeant à tous les maux dont elle avoit été cause? Aucun de vous a-t-il versé plus de larmes pour Hector?—Et quand le roi Priam venoit au camp des Grecs pour redemander le corps de son fils, et s'en retournoit en pleurant sans l'avoir obtenu, vous savez, frère, que je ne pouvois dîner.

Tout cela, frère Shandy, annonçoit-il que je fusse cruel?—Ou, parce que mon sang bouilloit à l'idée d'un camp, et que mon cœur ne respiroit que la guerre, falloit-il conclure que je ne pusse pas m'attendrir sur les calamités qu'elle entraîne?

O frère! pour un soldat, il est un temps pour cueillir des lauriers, et un autre pour planter des cyprès. (Eh! d'où diable as-tu su, cher Tobie, que le cyprès étoit employé par les anciens dans les cérémonies funèbres?)

Pour un soldat, frère Shandy, il est un temps, comme il est un devoir, de hasarder sa propre vie,—de sauter le premier dans la tranchée, quoique assuré d'y être taillé en pièces;—puis, animé de l'esprit public, dévoré de la soif de la gloire, de s'élancer le premier sur la brêche,—de se tenir au premier rang,—et d'y marcher fièrement avec les enseignes déployées, au bruit des tambours et des trompettes.—Il est un temps, ai-je dit, frère Shandy, pour se conduire ainsi;—il en est un autre pour réfléchir sur les malheurs de la guerre,—pour gémir sur les contrées qu'elle ravage,—pour considérer les travaux et les fatigues incroyables, que le soldat lui-même qui exerce toutes ces horreurs est obligé de supporter, pour six sous par jour, dont il est souvent mal payé.—

Ai-je besoin, cher Yorick, que l'on me répète ce que vous m'avez déjà dit dans l'oraison funèbre de Lefèvre:—Qu'une créature telle que l'homme, si douce, si paisible, née pour l'amour, la pitié, la bonté, n'étoit pas taillée pour la guerre?—Mais vous deviez ajouter, Yorick, que si la nature ne nous y a pas destinés, au moins la nécessité peut quelquefois nous y contraindre.—En effet, Yorick, qu'est-ce que la guerre?—qu'est-ce surtout qu'une guerre comme ont été les nôtres, fondées sur les principes de l'honneur et de la liberté,—sinon les armes mises à la main d'un peuple innocent et paisible, pour contenir dans de justes bornes l'ambitieux et le turbulent?—Quant à moi, frère Shandy, le ciel m'est témoin que le plaisir que j'ai pris à tout ce qui concerne la guerre, et en particulier cette satisfaction infinie qui a accompagné les siéges que j'ai exécutés dans mon boulingrin, ne s'est élevée en moi, (et j'espère aussi dans le caporal) que de la conscience que nous avions tous deux, qu'en agissant ainsi, nous répondions aux grandes vues du créateur.